| Le Paradou, 1er
juin 2005 – “Vive la France !”
clament les néo-conservateurs américains
qui, eux, ne se sont pas trompés sur les conséquences
de notre plébiscite.
Les Hollandais ont suivi l’exemple des sapeurs
français, ils ont massivement rejeté
le projet de constitution. Et Cees Nooteboom, un merveilleux
humaniste dont Actes Sud a le privilège d’être
l’éditeur, ne dissimule pas son désarroi
dans une interview donnée au Figaro.
En quelques lignes terminales, où il rappelle
ses voyages, sa connaissance des langues et le sens
de ses livres, je le sens pris, lui aussi, par l’amère
incomplétude à laquelle nous sommes
condamnés pour longtemps, bien plus longtemps
que prévu, maintenant que la naissance d’une
Europe politique est remise aux calendes grecques.
Anik et Jean-Fred, arrivés de Genève,
sont venus partager notre souper et nous confier leur
tristesse à propos de ce fichu referendum.
Puis, avec l’optimisme viscéral que je
leur ai toujours connu, ils nous ont reparlé
de la petite croisière en montgolfière
qu’ils nous ont proposé de faire avec
eux. Dans les Alpes ou en Provence ? Ils ont laissé
la réponse à notre délibération.
Paris, 3 juin 2005 – Hier, qui était
jour de grève à la SNCF, nous sommes
arrivés à Paris par un TGV qui avait
les allures d’un train d’exode, avec une
flopée de voyageurs assis, debout et même
couchés sur les plateaux à bagages.
Pendant le voyage, j’ai lu avec plaisir dans
Le Monde des livres un article consacré
à Baleine de Paul Gadenne que j’ai
réédité comme 150ème numéro
de la collection “un endroit où aller”.
Par sa minceur, ai-je écrit dans l’avant-propos,
le récit de Paul Gadenne se situe aux antipodes
de Moby Dick et pourtant rien ne peut empêcher
qu’il fasse remonter à la mémoire
les lignes que Giono écrivait dans sa préface
à l’œuvre de Melville : “L’homme
a toujours le désir de quelque monstrueux objet.
Et sa vie n’a de valeur que s’il la soumet
entièrement à cette poursuite.”
Le narrateur de Gadenne, lui, au spectacle de la baleine
morte murmure : “Un rêve ébloui
nous poussait vers cette construction toujours en
suspens qui venait d’échouer une fois
encore, mais dont l’échec délivrait
en nous un tenace désir de grandeur.”
Avec ces derniers mots, quel écho donné
à la citation de Stevenson que je rapportais
ici le mois dernier : “Notre mission dans la
vie n’est pas de réussir, mais de continuer
à échouer sans perdre le moral.”
Mais j’ai lu aussi que la déforestation
se poursuivait…
Gilles Ehrmann vint de partir. Joyce Mansour dont
il avait fait une série de photos dramatiques,
comme s’il pressentait la disparition prématurée
de cette poétesse (“Toute ma beauté
noyée dans tes yeux sans prunelles…”)
– me l’avait présenté quand
j’avais publié puis monté Le
bleu des fonds sur la scène de mon petit
Théâtre de Plans à Bruxelles en
1968.
Est parti aussi, mais de manière beaucoup plus
tragique, dans un de ces attentats inadmissibles,
Samir Kassir, journaliste engagé, auteur Actes
Sud, dont l’assassinat montre à quel
point, comme le dit Thierry Fabre, le monde arabe
démocratique est en danger.
Et puis, Michel Gresset s’en est allé.
Il était l’admirable traducteur de Faulkner,
l’un de ces passeurs silencieux sans lesquels
les grandes œuvres ne nous seraient pas accessibles.
Du tragique on passe au burlesque. Pour nous gouverner,
le président à désigné
Dominique de Villepin mais il lui a mis Nicolas Sarkozy
à califourchon sur les épaules... Cela
ressemble aux sorties de corridas où le triomphateur
est celui qui, une ou deux oreilles du taureau à
la main, est installé sur les épaules
d’un obligé qui lui fait traverser la
foule des aficionados.
Il n’est mieux que Paris pour recueillir ragots
et cancans qui révèlent les “tendances”
en vogue. Il me revient ainsi que des petits génies
du marketing proposent à des éditeurs
de faire le succès de… leurs succès.
Ils suggèrent études de marché,
analyses de comportement, évaluation des mentalités
pour lancer des campagnes de publicité, attiser
les “relations publiques” et lancer des
rumeurs (les “rumoristes” ont en ce moment
la cote) afin de grimper quatre à quatre les
marches de l’hyper-succès. “Mais
comme c’est curieux, me disait un informateur
malicieux : ces insolents petits entrepreneurs s’informent
de tout, prennent des notes en abondance, vous disent
avec hauteur comment vous devriez faire votre métier
d’éditeur, mais ils ne lisent pas les
livres qu’ils se proposent de porter au pinacle…”
C’est forcé, ai-je pensé avec
indulgence. Agités comme ils sont, où
trouveraient-ils le temps de lire ?
En ce soir qui est déjà estival, étant
arrivé avec un peu d’avance rue François
1er pour le rendez-vous que Marc Menant m’avait
donné à Europe 1, je me suis livré
au lèche-vitrine pendant quelques minutes.
Comme elle est raffinée, la “France d’en
haut”, me suis-je dit en contemplant avec des
yeux de voyeur, dans les vitrines d’un grand
couturier, entre des robes qui ne seront sans doute
portées qu’un soir et des costards pour
souteneurs distingués, des nuisettes si minuscules
qu’il n’est même plus besoin de
les enlever pour aller à l’essentiel...
Mais une fois dans le studio d’Europe 1, plus
question de cela. Marc Menant m’avait fait venir
pour que je lui raconte les virages que j’avais
pris dans ma vie et que je lui dise pourquoi. Et il
est vrai que j’en ai pris quelques-uns en quatre
fois vingt ans ! “Changer de vie”…
l’entretien s’est déroulé
tambour battant, pendant 90 minutes, “dans les
conditions du direct”, comme ils disent. Mais
il y avait une règle à laquelle je me
suis soumis avec amusement : pendant la première
demi-heure, pas question de révéler
le nom de l’invité que j’étais…
Paris, 4 juin 2005 – La presse du
matin me donne l’impression que mes commentaires
sur les conséquences du referendum –
pour lesquels je me suis fait rabrouer par des proches
qui avaient voté “non” et disaient
se sentir “culpabilisés” par mes
propos – étaient bien en deçà
de ce qui déjà se déploie. Pendant
que le nouveau gouvernement fait le bonheur des caricaturistes
et que les socialistes s’apprêtent à
s’excommunier mutuellement, et alors que pas
une voix d’ici, venue du camp du “non”,
ne reparle de l’Europe “plus sociale”
qu’on allait substituer à l’autre,
les nationalismes se réveillent et l’on
reparle avec force, dans certaines places financières,
de réintroduire le franc, le mark ou la lire…
Enfin je l’ai rencontré, Breyten Breytenbach,
cet homme dont j’ai suivi le parcours au fil
des ans et des livres, et dont j’ai publié
tout récemment Le cœur-chien,
traduit avec autorité par Jean Guiloineau.
Quelle extraordinaire allure, cet homme qui fit sept
années de prison dans l’Afrique du Sud
de l’apartheid pour avoir épousé
une Française d’origine vietnamienne,
une femme qui n’était donc pas de sa
“race”, un crime pour le régime
de Pretoria... (En voilà un qui aurait sa place
dans l’émission “changer de vie”
!) Il est venu ce matin, à la Contrescarpe,
nous raconter ses prochains livres, quelques-uns de
ses voyages, ses lectures, ses amitiés (Paul
Auster, Siri Hustvedt, Russell Banks, Mahmoud Darwich,
etc.) qui le situent tout de suite dans notre “famille”.
Il a aussi évoqué une idée qu’il
avait eue en captivité : établir sous
un arbre la tombe d’un poète inconnu.
Il paraît que l’idée est en voie
d’accomplissement à Amsterdam, sous un
platane, au bord d’un canal. Voilà une
rencontre dont les ondes n’ont pas fini de s’étendre…
Le Paradou – Quand, pour faire le
point, j’ai voulu, sitôt rentré
au mas, relire les pages les plus récentes
de ces carnets, j’ai vu apparaître sur
l’écran de mon ordinateur, en caractères
gras comme sur des affiches de sinistre mémoire,
la mention : “Affichage du contenu du répertoire
refusé”… Refusé ? Quel mot
singulier ! “Bug” ordinaire ou intervention
de quelque Big Brother qui, jugant mes propos politiquement
incorrects, aurait immobilisé mon site avec
un sabot de Denver ? Mais c’est samedi aujourd’hui,
les techniciens, les vigiles et les “serveurs”
ont droit aussi à leur week-end. Je ne connaîtrai
pas avant lundi le motif de cette interruption.
Le Paradou, 5 juin 2005 – Il y a aujourd’hui
150 jours que Florence Aubenas et Hussein ont disparu.
On ne sait toujours rien, rien de rien. Les manifestations
se multiplient, et pour donner à ceux qui ne
connaissent pas Florence une idée de la femme
qu’elle est et de la journaliste qu’elle
fut, France 2 a diffusé hier soir quelques
séquences où on la voit au travail en
Algérie, l’an dernier (je crois), avec
ses deux attributs si symboliques : son irrésistible
sourire et son carnet de notes. Mais on a revu aussi,
en plan fixe, la terrible photo de la captivité,
celle qui était apparue en février.
Ces témoignages et protestations ininterrompus
sont comme un fil de vie qu’il ne faut rompre
à aucun prix… Ah, que jamais ne s’apaisent
ni la colère ni la révolte ni l’indignation
à l’égard de ceux qui capturent
les Florence Aubenas et tuent les Samir Kassir !
Arles, 6 juin 2005 – Ce matin, après
Paris, Bruxelles et Genève, Actes Sud avait
réuni en Arles une cinquantaine de libraires
du Sud pour leur parler des livres de la rentrée.
Dans une vision digne de l’unanimisme cher à
Jules Romains, je me suis représenté
que ces libraires – et leurs pareils dans les
différentes régions de l’hexagone
–, sont invités par la plupart des éditeurs
qui, flanqués de leurs commerciaux, déversent
devant eux leur hotte de parutions nouvelles et de
chacune de celles-ci affirment qu’elle est de
l’ordre du chef-d’œuvre sinon de
la révélation. Il faut convenir que
la littérature est menacée aussi par
cette inflation de titres et par cette surenchère.
Alors, devant ce petit public, je suis revenu sur
l’idée que, l’édition littéraire,
la vraie, représentant moins de vingt pour
cent de l’édition générale,
il serait sage et il devient urgent de se soustraire
aux mécanismes industriels, aux règles
commerciales et aux injonctions des quatre-vingts
pour cent qui n’ont d’autre dessein que
de créer du profit accéléré.
Éditeurs, libraires ou critiques, ai-je donc
plaidé, nous devrions mettre notre premier
empressement à déployer, avant leurs
éventuelles performances, le sens des ouvrages
dont le destin nous a été confié.
Faute de quoi nous en particulier, les éditeurs,
nous serons bientôt réduits à
n’être plus que des “publieurs ”
(un mot qu’Escarpit avait en vain tenté
d’introduire par référence à
l’anglais publisher). C’est-à-dire
des commerçants très ordinaires.
À 20 h 30, dans la même salle du Méjan,
soirée de clôture de la saison musicale…
un concert d’exception avec les musiciens du
Festival de Marlboro auxquels s’était
joint le fidèle Alain Planès. En quatre
œuvres – quatuor de Schubert, Ode à
Napoléon de Schoenberg, quintette de Mozart
et un facétieux Catch de Thomas Adès
– ils nous ont gratifiés d’une
rafale d’éblouissements par la perfection
de leurs interprétations combinée au
visible plaisir qu’ils y prenaient. Ce fut un
spectacle autant qu’un concert. Ah, la grâce,
la malice, les regards et les sourires de Melissa
Reardon à l’alto et d’Alexis Pia
Gerlach au violoncelle… Les autres n’en
faisaient pas moins (ils étaient sept liés
par une divine complicité), mais ces deux musiciennes-là
ont une fois encore montré que la théâtralité
peut donner à l’intuition de l’absolu,
qui est apanage et privilège de la musique,
ce supplément d’âme, de tendresse
et parfois d’humour qui non seulement abolit
la distance entre les musiciens et leur public, mais
les rassemble dans une même intimité.
Nous en avons parlé avec allégresse
au cours du médianoche qui a suivi…
Paris, 7 juin 2005 – Quand Patrick
Poivre d’Arvor m’avait invité à
participer à la 500ème de son émission
Vol de nuit, sur le thème “Les
coulisses de l’édition”, je lui
avais répondu que c’était à
Françoise, qui dirige Actes Sud, qu’il
fallait réserver l’invitation. Mais il
n’avait rien voulu entendre, c’était
le “fondateur” qu’il lui fallait
sur le plateau. Et Françoise m’avait
incité à m’y rendre.
Nous étions donc une quinzaine cet après-midi
à la Maison de la Radio dont TF1 a loué
le studio. Dans le salon d’attente où
nous étions accueillis, il ne m’a pas
fallu longtemps pour voir que Paris est toujours Paris,
et constater qu’un hurluberlu de mon espèce
– pour reprendre le mot avec lequel je ne sais
plus quel journaliste m’avait brocardé
à mes débuts – ne ferait jamais
partie de la tribu. A-t-on idée d’aller
faire de l’édition sur la rive gauche…
du Rhône et de pousser l’extravagance
– ou l’insolence – jusqu’à
se “décentraliser” par l’installation
d’une “antenne” à Paris !
Ah, ce regard que m’a lancé un scribouillard
auquel, jadis, j’avais répondu vertement
après avoir lu un article où il affirmait
que Paul Auster, dont nous venions de publier les
premiers livres, travaillait dans un trou à
rat et avait des yeux pareils à “des
huîtres avariées” ! Eh non, des
conneries de ce genre, fleurant le racisme, ça
ne s’oublie pas. Je lui ai rendu son regard,
à ce mufle, et il a détourné
la tête.
L’enregistrement a duré deux heures au
cours desquelles PPDA, en Monsieur Loyal, nous lançait
des questions , et il fallait y répondre avec
brièveté – une consigne observée
par quelques-uns et insolemment ignorée par
d’autres. Questions du genre : “Comment
devient-on éditeur ?” Pour avoir reçu
le premier lait dans une bibliothèque, m’apprêtais-je
à dire. Mais avant que le tour de table ne
vînt jusqu’à moi, la question avait
été oubliée.
Chacun de nous avait reçu consigne d’amener
son “coup de cœur de l’été
». Presque tous avaient devant eux plusieurs
livres, souvent de fort gros et de fort en vogue.
Occasion de voir quelques paons faire la roue. Je
n’avais pris avec moi qu’un livre, le
plus petit de tous ceux qui étaient présentés,
si petit, si mince, mais si considérable :
Baleine de Paul Gadenne. La vision de cette
baleine échouée, de cette Moby Dick
trépassée dont les formes sont si belles
quand on la contemple de dos mais qui révèle
un ventre éviscéré quand on en
fait le tour, me semblait une terrible métaphore
de notre monde. “La plus vile, avait écrit
Paul Gadenne, rejoignait ici la plus noble entreprise.”
Reste à voir quel spectacle ce cirque éditorial
donnera à l’écran, et à
quels spectateurs puisque, bien entendu, ça
passera à minuit ou même plus tard…
Le Paradou, 8 juin 2005 – Dans le
TGV qui me ramenait hier de Paris, je suis retourné
au gros volume d’Apollinaire – Lettres
à Madeleine – afin de proposer à
Marie-Christine Barrault, pour les “Lectures
en Arles”, un montage comme j’en ai déjà
fait un pour Dominique Blanc avec les lettres de George
Sand. La difficulté est alors moins de choisir
que de renoncer. Toutes ensemble, les lettres à
Madeleine feraient bien douze à treize heures
de lecture. L’essentiel m’a donc paru
de montrer, par un choix attentif, comment, après
Lou qui l’avait tant inspiré, Apollinaire,
dans des lettres écrites du front, avait entrepris
une jeune Madeleine d’abord vouvoyée
avec respect puis tutoyée, pressée et
conduite par l’imagination désirante
du poète dans les voies de l’érotisme.
Et comment il avait ainsi attisé en lui-même
un feu qui s’était éteint soudainement
après la rencontre en Algérie (au cours
d’une permission) avec cette Madeleine . Elle
qui, après tant de lettres flamboyantes, devait
recevoir les dernières, asez espacées,
assez ternes, jusqu’à celles écrites
au moment où, blessé, trépané,
Apollinaire allait quitter la vie pour entrer dans
la légende.
Le Paradou, 9 juin 2005 – Hier soir,
agacé par la comédie politique à
laquelle le discours de Villepin avait ajouté
quelques couplets, et par le coup de grâce que
Tony Blair, fort du “non” des Français
et des Hollandais, donne aux espérances européennes,
j’ai voulu m’évader dans la fiction
en regardant un film que j’avais loupé
à sa sortie en 1990, Un thé au Sahara
de Bernardo Bertolucci, d’après le premier
roman de Paul Bowles paru en 1952. John Malkovich
et Debra Winger forment un couple qui va dissoudre
son incomplétude métaphysique et vivre
ses défaites dans le désert marocain.
Et j’ai tout de suite pensé au couple
que formaient Marlon Brando et Maria Schneider dans
Le dernier tango à Paris. Comme si
les obsessions en jeu étaient bien plus celles
de Bertolucci que celles de Bowles. Mais pour moi
qui ai pas mal fréquenté le Sahara,
le film m’a paru stupéfiant de vérité
– le désert lui-même, les oasis
ou les villes sahariennes, dans leur beauté
certes, et leur étrangeté, mais aussi
dans leurs côtés inquiétants ou
misérables.
“Déploie longtemps encore, ai-je écrit
à Françoise dont c’est aujourd’hui
l’anniversaire, les qualités qui ont
fait de toi une fille d’exception, une mère
exemplaire, une grand-mère qui ne l’est
pas moins, une femme d’affaire chaque année
réélue dans le cœur de ceux qui
la fréquentent, une éditrice comme il
en faudrait en tous lieux pour sauver le livre des
menaces qui l’assiégent, une folle de
littérature et de musique... Conserve avec
soin ces atouts, cultive-les, et ta vie continuera
de nous être une grande et perpétuelle
fête !”
Dans cette période d’activité
parfois frénétique, pas question de
négliger la lecture. En dehors de celles qui
sont obligées, il en est deux qui, ce jours
derniers, se sont succédé par un pur
hasard : Laissez-moi de Marcelle Sauvageot
et Mémoire de mes putains tristes
de Gabriel Garcia Marquez (excellemment traduit par
ma vieille amie Annie Morvan). Le rapprochement de
deux livres, si étrangers soient-ils l’un
à l’autre, n’est jamais dépourvu
d’enseignements. Celui de Marcelle Sauvageot,
que plusieurs éditeurs ont tenté d’imposer
après sa disparition en 1934, est l’unique
texte d’une jeune femme qui, à la veille
de sa mort en sanatorium, reçoit une lettre
de rupture de son amant. Et l’on est partagé
entre l’émotion que donne un très
lucide récit du déchirement et de petits
agacements que suscitent certains lieux communs dans
l’ordre des sentiments. Celui de Garcia Marquez,
ce vieux et grand routard du roman, est une fantaisie
drolatique et douloureuse, le héro de l’histoire
ayant décidé, pour ses quatre-vingt-dix
ans, de s’offrir “une folle nuit d’amour
avec une adolescente vierge”. L’impression
m’est venue que de tels rapprochements donnaient
soudain à chacune de ces lectures une perspective
dont elles auraient été privées
sans la proximité. Perspective sur le dernier
paysage de l’existence, au moment où
les souvenirs refluent avec l’air de vous assurer
qu’ils ne repasseront pas… et même
plus jamais.
Le Paradou, 10 juin 2005 – Thor Vilhjalmsson,
ce cher vieux barde islandais (dont le nom, quand
il me faut l’écrire, me donne des cauchemars),
m’appelle de Milan avant de partir pour Vérone.
“Petite cure italienne, dit-il, après
le pèlerinage à Saint-Jacques de Compostelle.”
Ce pèlerinage, il l’a accompli en plusieurs
fois, toujours suivi par l’équipe de
cinéastes qui l’avait accompagné
ici, lors de son passage l’an dernier. Il y
a chez lui du Stevenson et du Théodore Monod.
Et d’évidence, sa chère île
ne suffit ni à son goût des randonnées
ni à ses élans spirituels…
Paul Auster, lui, appelle de Brooklyn. Avant que
je ne lui passe Christine pour d’ultimes réglages
de la traduction de Brooklyn Follies, il
me dit avoir rencontré hier à New York
Hanna Schygulla et Jean-Marie Senia. Ils lui ont parlé
de nos “lectures en Arles”… Jean-Marie
sera, en effet, au clavier lundi soir, au cloître
de Saint-Trophime, pour accompagner Ludmila Mikaël
et Didier Sandre, et jour après jour chacune
de nos lectrices : Marianne Epin, Nathalie Cerda,
Marie-Christine Barrault et Dominique Blanc.
Lundi matin, au Méjan, devant les libraires
j’avais parlé de Paul Auster et de Russell
Banks. L’un, avais-je dit, a écrit Brooklyn
Follies qui paraîtra en traduction française
sous le titre : Brooklyn Follies, l’autre
a écrit American Darling qui paraîtra
sous celui de : American Darling… Les
deux traducteurs (Christine Le Bœuf et Pierre
Furlan) ne s’étaient pourtant pas donné
le mot mais ils ont senti, l’un et l’autre,
que traduire ces titres en français aurait
eu pour effet de les priver d’un scintillement
qui met le lecteur en condition, qui assure en quelque
sorte son “transport” immédiat
sur la scène américaine.
Le Paradou, 12 juin 2005 – L’information
est tombée ce dimanche, un peu avant onze heures.
Comme un éclair. Florence Aubenas serait libre.
Et Hussein Hanoun avec elle. Pour me l’annoncer,
Françoise m’avait appelé de Constantinople
où elle est avec un cercle d’éditeurs.
J’ai ouvert la radio, et reçu confirmation.
Jacqueline Aubenas avait été mise au
courant de la libération de sa fille, dès
hier. “Tenez le coup dans la délivrance
comme vous l’avez tenu si admirablement dans
l’absence”, lui ai-je écrit.
Hussein est déjà rentré chez
lui. Florence, elle, après une escale à
Chypre, arrivera ce soir à Paris.
Maintenant, avec mille commentaires et variations,
la nouvelle enfle, c’est une vague, elle se
répand et s’introduit dans tous les interstices
de la communication. Et chacun, à la radio,
à la télévision, sur Internet
ou au téléphone, cherche ce qu’il
conviendrait de dire en pareille circonstance. Mais
il n’y a pas de mots qui seraient plus justes
que les autres, en cet instant il n’y a rien
à dire que le soulagement, l’extinction
de la peur, et la joie.
Aussi longtemps que Florence était retenue
là-bas, il était important de battre
le tam-tam, de ne jamais laisser le silence la recouvrir
comme un linceul. Par sa disparition, Florence nous
appartenait. Maintenant qu’elle est délivrée,
il nous faut la rendre à elle-même…
Elle seule peut décider du bon usage de sa
longue épreuve.
Vu ce soir à l’écran les images
de son arrivée. Au premier plan, son sourire
comme une barrière entre le monde obscur dont
elle revient et celui qu’elle retrouve.
Arles, 13 juin 2005 – Au cloître
de Saint-Trophime, la soirée inaugurale des
Lectures en Arles a été dédiée
à Florence Aubenas et à Hussein Hanoun,
manière de rappeler le rôle que, depuis
janvier, la parole et le verbe ont eu dans leur délivrance.
Elle ne fut pas sans tumulte, cette première
soirée d’une semaine placée sous
le signe des “tendresses et violences épistolaires”.
La pluie et les orages annoncés par la météo
ne devaient arriver qu’en fin de soirée.
Rassurés pour notre sept à huit, nous
avions donc aménagé le jardin du cloître
dans l’après-midi et procédé
à la répétition, en chapeau et
au soleil, avec Ludmila Mikaël, Didier Sandre
et Jean-Marie Senia. Nous aurions pourtant dû
nous méfier quand nous est tombée dessus
une nuée de moustiques (avec un brin de racisme,
on les appelle ici “arabis”, ces diptères
minuscules) qui m’ont rappelé les maringouins
auxquels Beaumarchais comparait les parasites s’attachant
“à la peau des malheureux gens de lettres”.
Ils précédaient la pluie. Les premières
gouttes sont tombées quand arrivaient les premiers
spectateurs. Il fallut transporter dare-dare matériel
et sièges dans les galeries couvertes du cloître
et ce fut d’autant plus chaotique que jamais
nous n’avions eu public si nombreux…
Au programme, Les liaisons dangereuses. Ludmila
Mikaël et Didier Sandre avaient choisi dans le
roman de Laclos les lettres dont le ton, pareil à
de menaçants roulements de tambour, monte jusqu’au
moment où la Marquise de Merteuil, au bas d’une,
très comminatoire, qu’elle vient de recevoir
du Vicomte de Valmont (CLIII), écrit : “Eh
bien ! la guerre.” Ces quatre mots, au terme
de la lecture duelle, ont ricoché dans les
galeries du cloître avant de déclencher
de forts applaudissements allant à la fois
à la jouissive flambée de la violence
(eh, oui) et à la manière dont Ludmila
et Didier, par le jeu de leurs voix subtilement nouées
et dénouées, tour à tour complices
et ennemies, avaient donné aux lettres leur
plénitude dramatique.
“Tout au long de cette célèbre
apologie du plaisir, avait écrit André
Malraux dans un texte de 1939, pas un couple,
pas une seule fois, n'entre dans un lit sans une idée
de derrière la tête.” Et cette
note d’un écrivain jugeant un autre…
“Il révéla les rêves de
son temps par le seul procédé qui existe
: en leur donnant vie.”
Le Paradou, 14 juin 2005 – Hier soir,
au mas, nous avions réuni nos acteurs avec
quelques amis, et il fut longuement question de la
volonté cherchant à triompher de l’affectivité
chez la Merteuil et le Valmont. Là-dessus,
Jane S., qui est américaine, nous a finement
exposé à quel point le style si dix-huitiémiste
de Laclos lui avait valu d’emblée, par
des “affinités électives”,
un grand succès dans la société
anglo-saxonne.
Aujourd’hui, les enfants s’étaient
donné le mot, semble-t-il, pour faire une sorte
de sas ou de coupure entre deux des Lectures en
Arles. A Genève, nous ont annoncé
nos amis Arditi, les jumeaux Antigone et Oreste, venaient
de naître pour le plus grand plaisir de leur
sœur Electre… De Paris, la cinéaste
Claude Grunspan m’a envoyé la première
photo d’une petite Alice qui est née
avec les beaux yeux de sa mère. D’Arles,
la nouvelle tombait que, malgré d’injustes
craintes, Antoine était reçu en cinquième.
Enfin, de Penn State, aux Etats-Unis, pendant que
Bush visitait le campus où il avait été
accueilli par des affiches du genre “Bush
lies, it costs lives”, Louise nous parlait
de nos trois petites-filles et des fêtes scolaires
dont peut-être Odile, cet été,
nous fera le récit dans la langue apprise là-bas.
Ainsi roule la vie malgré les confusions du
temps…
Ce soir, au cloître, le ciel demeurant menaçant,
nous avions disposé les sièges dans
les allés couvertes. Marianne Epin est venue
lire Cher Diego, Quiela t’embrasse.
C’est un livre dans lequel Elena Poniatowska
a composé une suite de lettres qu’Angelina
Beloff, femme abandonnée à Paris par
Diego Rivera reparti pour son Mexique natal, adressait
à son amant en lui rappelant leur enfant disparu
et en lui rapportant l’inquiétude de
leurs amis parisiens, sans jamais recevoir d’autre
réponse que, parfois… un chèque.
Une émouvante cantilène épistolaire
dans la lecture de laquelle Marianne Epin, avec une
musicale pudeur et de soudains ressauts de voix, a
si visiblement bouleversé un public dont le
silence avait l’épaisseur de la véritable
émotion, que l’évidence s’est
imposée… la voix de Marianne avait donné
son insoutenable véracité au drame d’Angelina
Beloff.
Le Paradou, 15 juin 2005 – Hier soir,
après le départ des amis que nous avions
réunis au mas autour de Marianne, je me suis
laissé tenter, malgré l’heure
tardive, par la curiosité de regarder à
la télévision l’émission
de Patrick Poivre d’Arvor à l’enregistrement
de laquelle j’avais participé à
Paris la semaine dernière. On ne voit pas les
choses de la même manière selon que l’on
est sur le plateau ou devant l’écran…
Cette fois, j’ai eu l’impression que,
dans ce Vol de nuit, on voyait surtout quelques
spécimens de hiboux fatigués. Et toujours
la même comédie : pas le temps de déployer
une idée. A peine l’une d’elles
est-elle entrouverte, il faut lui substituer une autre.
Comme si la règle était de ne pas accabler
le téléspectateur par la réflexion.
C’est peut-être pourquoi je trouve la
radio tellement plus intéressante… On
ne s’y attarde ni aux scènes ni aux trombines.
Bref, j’ai perdu mon temps et presque deux heures
d’un précieux sommeil.
Aujourd’hui , le soleil avait rendez-vous avec
Nathalie Cerda. Cette délicieuse comédienne
fut, à l’invitation de Claude Santelli,
l’une des premières à participer
à nos soirées, voici près de
dix ans.
En prélude à sa lecture, j’avais
souhaité rendre un hommage en forme de clin
d’œil à Jean-Marie Senia qui , lui
aussi, nous accompagne depuis le début. Et
j’ai lu deux petits poèmes épistolaires
que je lui avais envoyés jadis et qui ont paru
dans Eros in trutina.
Cette fois, nous avions pu disposer les chaises dans
le jardin du cloître et c’est sous les
lauriers en fleurs que Nathalie a lu, à sauts
et à gambades comme eût dit Montaigne,
les lettres dont je lui avais préparé
un bouquet : Henri IV, Sade, Rousseau, Hugo, Bonaparte,
avec une escale émouvante du côté
de Joë Bousquet. Et puis, en finale, les lettres
que Paul Gadenne prétendait avoir trouvées
dans un train et qu’il avait souhaité
publier car, avait-il écrit dans Bal à
Espelette, “on ne devrait jamais détruire
une correspondance… avant de l’avoir recopiée.”
Qu’à ces lettres Gadenne eût apporté
sa “patte” pour composer le “petit”
livre que j’ai publié en 1986, je n’en
doute guère, et je l’ai dit. L’important,
c’est la présence de l’innocence
et de la drôlerie dans les reproches que Youyou
(“une fille du peuple qui ne surveille pas sa
phrase et, grand Dieu ! ne se regarde pas écrire”,
dit encore Gadenne) fait à son Lucho trop empressé
à danser avec d’autres filles au bal
d’Esplette. Et c’est là que Nathalie
Cerda a fait un triomphe ce soir. À elle seule,
sa voix, avec un ton malicieux et une gouaille inimitable,
fit tout un théâtre. Et lui valut d’être
interminablement applaudie.
Arles, 16 juin 2005 – Mardi, Florence
Aubenas tenait conférence de presse à
Paris. Ce que je lis dans les journaux me confirme
dans l’idée que, sous la description
de sa capture et de sa détention, se dissimulent
des bouleversements dont cette rebelle à l’adversité
ne nous dira rien, sinon avant longtemps…
Et ainsi va le monde… Suzanne Flon , si souvent
admirée à la scène ou à
l’écran, et parfois entrevue dans l’ombre,
à Paris, quand j’allais dînr chez
Sonia, sa voisine de palier, s’en est allée
au moment où, malgré son grand et bel
âge, elle allait revenir à l’écran…
Ce jeudi était le jour de Marie-Christine
Barrault à qui j’avais réservé
la lecture des Lettres à Madeleine
d’Apollinaire. Nous avons passé un long
moment, dans l’après-midi, à revoir
la première sélection que nous avions
faite. En ces choses, Marie-Christine montre flair
et clairvoyance. Des lettres avec lesquelles Apollinaire
entreprend d’émouvoir le cœur de
Madeleine Pagès puis, à distance, de
conquérir son corps et de porter ses sens à
incandescence, elle en a choisi qui révèlent
le rôle de la guerre dans l’effervescence
sensuelle. Sa voix est à elle seule un royaume,
une salle de musique. Dans la lumière du soir
et les rumeurs d’un léger mistral, on
fut de manière ininterrompue porté des
orages de la guerre à ceux de la volupté
imaginaire. Et ainsi les audaces langagières
et les propositions érotiques d’Apollinaire,
au lieu de heurter ou de trop complaire, se sont révélées
constitutives d’une tragédie qui n’est
plus seulement celle de la convoitise amoureuse.
Et pour la première fois dans les lectures,
il y eut un bis, et même deux… Alors,
courbée sur la petite table, ramassée
sur elle-même, et accompagnée par Jean-Marie
Senia, Marie-Christine s’est mise à chanter.
Une chanson de Ferré, une autre de Vadim et
Senia. Pour un peu, on y eût passé la
nuit…
Arles, 17 juin 2005 – La soirée
d’hier s’est achevée chez Françoise
et Jean-Paul qui rentraient de Constantinople. Et
l’on y a longtemps parlé du thème
que Nathalie et moi, nous avons proposé pour
les Lectures en Arles de 2006 : “La
poésie est dans le cloître. Cours-y vite.
Elle va filer.” (Paraphrase d’un vers
de Paul Fort.) Et tous se sont réjouis de donner
à la poésie une place qui, jusqu’ici,
lui a été trop mesurée…
La nouvelle m’a surpris ce matin : Assia Djebar
a été élue à l’Académie
française. Quel accomplissement pour elle,
et quel tournant pour l’Académie ! Voilà
aussi qui est nouveau : l’Académie Royale
de Belgique compte maintenant un membre de la française
dans ses rangs.
Je me suis rappelé le plaisir que j’avais
pris à recommander Assia Djebar comme “membre
étranger” pour occuper à Bruxelles
le siège de Julien Green au décès
de celui-ci. Mes confrères m’avaient
alors donné mission de recevoir Assia. Et dans
mon discours
d’accueil j’avais rappelé
les circonstances de nos rencontres à Alger,
Soleure et Bruxelles.
C’était, ce soir, la dernière
des Lectures en Arles 2005. Elle était
consacrée aux lettres de George Sand, et c’était
le tour de Dominique Blanc. Aux premiers mots, en
répétition, il me parut que je n’accueillais
pas seulement la comédienne, mais Sand elle-même.
Cette voix, ces regards, ces gestes, c’était
“elle”, c’était Sand, soumise
ou révoltée, dans tous les états
des passions qu’elle avait soulevées
et partagées. Et j’avais été
si peu trompé par cette première impression
que, dans le cloître, ce soir, assis sur scène
à côté de Dominique pour dire
quelques mots sur les circonstances dans lesquelles
Sand avait écrit à Pietro Pagello, Alfred
de Musset, Michel de Bourges, Sainte-Beuve et Chopin,
je les ai vues, Dominique et George, oui, je les ai
vues se confondre. Et parfois même j’ai
vu des larmes couler sur les joues de l’une
d’elles. Sand ? Non, Dominique…
La lecture achevée, les applaudissements ont
déchiré d’un coup le terrible
silence qui avait plané sur le cloître
pendant une heure et demie.
Lundi, nous avions ouvert la semaine de lectures
par un hommage à Florence Aubenas. Et ce soir,
en guise de bis, Dominique a lu un court et ancien
texte de Florence où celle-ci relate l’enlèvement
d’une jeune femme en Argentine, dans l’indifférence
des témoins… Comme un signe.
Le Paradou, 18 juin 2005 – L’ultime
soirée des Lectures s’est achevée
hier chez Françoise et Jean-Paul. Ce sont des
circonstances où bonheur et fatigue ne vont
pas l’un sans l’autre. Et où des
ailes emportent l’imagination. Arles, toutes
terrasses ouvertes, bruissait dans la chaleur estivale
et nocturne retrouvée. De cette cité
j’ai fait jadis la ville de la traduction. Pourquoi
pas de la lecture ? me suis-je demandé et ai-je
dit à Pia Petersen qui, dans la voiture, pendant
que nous longions les rizières de Montmajour,
me parlait du nouveau roman qu’elle écrit.
Car elle était encore, elle aussi, dans la
douce ivresse des mots délicatement distillés
par nos comédiennes…
Tony Blair n’allait pas louper le coche. L’échec
de Chirac et le déclin de l’influence
française après le récent et
désastreux referendum, vont lui permettre,
pendant la présidence qu’il va exercer
à la tête de l’Union européenne,
de favoriser des dispositions auxquelles nos activistes
du non, quand il leur arrivait de parler de l’Europe
et non du gouvernement de la France, prétendaient
s’opposer. Comme le disait Jacques Julliard,
le non de la gauche a des conséquences de droite…
“J’ai décidé, un beau matin,
que je me la ferais cette Europe qu’on ne me
faisait pas, avais-je déclaré dans un
forum à Genève en… 1996. Et dans
le second métier qui est le mien – l’édition
– j’ai pris des résolutions, avais-je
ajouté. Je me suis mis à accueillir
des textes allemands, scandinaves, italiens, espagnols,
russes, grecs, autrichiens, belges, et autres. Et
aujourd’hui elle est là, sensible, vivante
et vraie, mon Europe communautaire : dans ces livres
que j’ai publiés, dans ces textes que
je relis souvent, dans ces pages qui m’emmènent
aux quatre vents, dans cette ineffable communion de
l’intelligence, du regard et de la mémoire.”
Puissent mes successeurs maintenir le même cap,
avoir obstination et patience ! Car, par leur alliance
objective, les anti-européens fonciers et les
“nonistes” dits de gauche ont repoussé
à quinze ou vingt ans d’ici la constitution
d’une Europe politique.
Le Paradou, 20 juin 2005 – Revenu d’Afrique,
Dominique Sassoon m’entretenait hier du sida
dont on ne guérit pas mais dont on ne meurt
plus, donc dont on parle moins, et du virus Ebola
qui, lui, tue si rapidement après la contamination
– c’est affaire de quelques jours –
que la transmission en est ralentie : ceux qui sont
atteints n’ont pas le temps de colporter le
mal. Sinon, me disait Dominique, les ravages seraient
indescriptibles.
L’ignorance à laquelle ils consentent
est révélatrice du sursis dans lequel
vivent les habitants de notre planète. Si on
leur projetait en accéléré le
film de ces dernières années, ils verraient
qu’ils sont bel et bien emportés dans
le vide sidéral par une tornade irréversible
à laquelle seules les idées qu’ils
se font sur le temps donnent l’apparence d’un
destin.
Tôt ce matin j’ai assisté au déploiement
d’une aube venue de lointains bleus et violets
où même la Sainte-Victoire était
visible. Assis sur un quartier de roc pour contempler
l’horizon, j’ai imaginé une femme
qui, présente à mes côtés,
aurait déboutonné sa robe pour offrir
ses seins admirables à ce bain de lumières
et recevoir leur onction. Bernard, un toubib qui a
pour moi de tels soins que je l’appelle “mon
pédiatre”, ne cesse de me dire que l’effervescence
de la libido n’a pas son pareil dans la pharmacopée.
Le Paradou, 22 juin 2005 – C’était
hier l’anniversaire de la petite Justine. Elle
est venue avec son père et son frère
pour souffler les neuf bougies de son gâteau
et recevoir ses cadeaux. Il y avait une enveloppe
dans laquelle j’avais fourré un petit
poème composé le matin même, avec
des vers de mirliton.
Elle
a neuf ans, Justine…
C’est pourquoi son grand-père
S’est mis à la cuisine
Pour faire à sa manière,
En guise de cadeau,
Un poème en huit vers
En forme de gâteau
À manger au dessert… |
|
Elle n’en a pas ri, elle ne m’a pas demandé
pourquoi huit vers et pas neuf, mais elle a lu deux
fois le poème avec attention, puis l’a
remis soigneusement dans son enveloppe. Les gestes
des enfants sont de lumineuses énigmes.
Par Françoise qui a toujours des informations
de première main, j’ai appris un certain
nombre de choses à propos de Florence Aubenas,
et entre autres qu’elle avait à soigner
des yeux affectés par la longue incarcération
dans l’obscurité. On avait imaginé
tant de choses à propos de sa détention,
et on ne pensait pas à ça…
Il n’en faut pas davantage pour repartir dans
le vertige des interrogations sur le comportement
collectif. Et se demander pourquoi la disparition
de Florence et, avant cela, le tsunami du Sud-Est
asiatique ont provoqué de tels élans.
Les médias n’y sont pas pour rien, certes,
mais l’ampleur qu’ils ont donnée
aux événements n’aurait pas été
ce qu’elle fut si les réactions n’avaient
pas été aussi promptes, aussi amples.
On a encore trop le nez sur les événements
pour en tirer quelque certitude, mais la présomption
est tout de même forte que, dans l’un
et l’autre cas, les gens ont pressenti, par
une sorte d’instinct presque animal, qu’ils
avaient là une occasion de rompre avec leur
habituel statut de spectateurs obligés, de
sortir de leur soumission silencieuse et de manifester
leur présence au monde, d’un côté
par leurs dons, de l’autre par des messages
qui trouvaient un écho public. Les images n’étaient
plus seules à détenir le pouvoir. On
le leur a fait sentir…
Le hasard a voulu, ai-je écrit ce soir à
Paul Auster, que dans le temps où ma lecture
diurne était consacrée, ces derniers
jours, à la traduction que Christine a faite
de son dernier roman, Brooklyn Follies, ma
lecture nocturne était celle de La première
Education sentimentale de Flaubert que je n’avais
plus lue depuis 1963. Ce rapprochement inattendu m’a
surpris, c’est peu de le dire, même si
je savais la prédilection d’Auster pour
Flaubert. Même interventionnisme du romancier
dans les péripéties de l’action
; mêmes foucades de narrateur qui bouscule le
temps et franchit l’espace pour aller où
il lui plaît de s’attarder ; même
alternance de récit et de théâtralité
qui laisse supposer que, si Flaubert avait connu le
cinéma, il aurait comme Auster consacré
de véritables séquences à certains
épisodes des aventures de ses héros
; mêmes ivresses énumératives
; mêmes allusions à l’histoire
et aux mœurs ; même appétit pour
les affinités littéraires... Je n’étais
pas en train de dire à Paul que son roman ressemblait
à celui de Gustave, mais qu’ils étaient,
à distance, dans la même attitude et
de même philosophie quant au rôle du roman
qui est d’ouvrir la cosse des “choses”
pour qu’elles révèlent leur sens.
Le Paradou, 23 juin 2005 – Les premières
cigales ont commencé à craqueter dans
les platanes pour confirmer l’arrivée
de l’été. La légende de
la douceur de vivre provençale est tout de
même mystérieuse qui se fonde, je me
le dis chaque année, sur ces bestioles hideuses,
très vite exaspérantes par leur raffut,
et sur le mistral qui peut montrer tant de hargne…
Pourquoi platanes, oliviers, romarin, lavande, silence
et lumières passent-ils au second plan ?
Hier soir, regardé Prova d’orchestra,
une sotie cinématographique que je n’avais
plus vue depuis 1978 et dans laquelle j’avais
alors trouvé une éblouissante allégorie
du pouvoir. Mais c’était le temps des
Brigades rouges et de l’assassinat d’Aldo
Moro.Tant de violences et de tumultes advenus en un
quart de siècle ont réduit ce court
film de Federico Fellini aux dimensions d’une
pantalonnade dont les grimaces et les railleries ont
désormais plus à voir avec les relations
d’orchestre qu’avec celles de la société.
Il y avait ce matin, chez Actes Sud, une assemblée
générale ordinaire suivie d’une
extraordinaire où deux des mes petites-filles
– Julie et Anne-Sylvie – ont été
élues au Conseil de surveillance, de telle
sorte que c’est sous leurs regards qu’il
me faudra désormais, comme président,
“surveiller”. Surveiller, haïssable
mot... En vérité je compte sur leurs
sourires, leurs envies d’en découdre
et leurs impertinences pour amener de la jeunesse
et un brin d’extravagance en un lieu où
ça commençait à manquer.
De Pennsylvania State University, Louise m’envoie
un code informatique sur lequel il m’a suffi
de cliquer
pour voir apparaître un articulet de la presse
locale accompagné d’une photo la montrant
en famille devant la poste de Lemont. La prochaine
fois que l’on me questionnera sur l’avenir
du livre et que je répondrai en évoquant
hasards et bifurcations, j’illustrerai mon incertitude
en demandant comment j’aurais pu imaginer, quand
j’avais trente ans, que les cartes postales
par lesquelles les familles se donnaient des nouvelles
seraient un jour remplacées par ces courriels
illustrés qui traversent l’Atlantique
en moins de temps qu’il n’en faut pour
les rédiger. Alors, ce que sera le livre dans
trente ou quarante ans…
Le Paradou, 24 juin 2005 – L’incertitude
que je notais hier tombait à pic aujourd’hui.
J’ai passé la journée à
revoir et amender le texte de Lira bien qui lira
le dernier, cette “lettre libertine”
sur l’avenir du livre qui va reparaître
au mois de septembre en Babel, la collection de livres
de poche d’Actes Sud.
Encore un drôle de mot, “amender”,
que d’instinct je rattache à son étymon
“mendum” qui veut dire “faute”,
au lieu de le prendre dans un sens proche de “perfectionnement”…
Quel responsable politique, aujourd’hui, n’exige
pas, au terme d’une interview par la presse,
le droit d’en pouvoir “amender”
le texte avant parution ?
Le dernier numéro de l’Internationale
de l’imaginaire que dirigent Jean Duvignaud
et Chérif Khaznadar et qui est consacré
à la “diffusion des cultures du monde”
vient de paraître avec un article
qu’à leur demande j’avais rédigé
l’an dernier. Quel recul impose le temps ! Se
relire en ayant oublié ce que l’on croyait
avoir écrit et découvrir ce que l’on
a réellement écrit… Avec déception
ou surprise, c’est selon. Une antienne qui revient
souvent dans mes propos sur l’édition.
Le Paradou, 25 juin 2005 – Dans l’après-midi,
après quelque hésitation, je me suis
branché sur Europe 1 pour écouter l’entretien
que j’avais eu à Paris avec Marc Menant
(cf supra, 3 juin) sur le thème “Changer
de vie”… J’ai trouvé que
nous étions l’un et l’autre dans
une forme assez jubilatoire et je me suis rendu compte
que ce routier de la radio, qui est de la même
étoffe que Jacques Chancel, avait l’art
de provoquer ressauts et sursauts de la mémoire.
Ainsi me suis-je surpris à raconter des souvenirs
de la clandestinité que, pour la plupart, je
n’avais réservés jusqu’ici
qu’à la fiction où je le avais
camouflés. En écoutant cette heure et
demie, je me réjouissais que les jingles
qui viennent s’insérer entre deux épisodes
de l’entretien fussent d’une si grande
discrétion, quand soudain, un quart d’heure
avant la fin, une marmelade publicitaire s’est
déversée à l’antenne. Un
annonceur proposait une nouvelle édition de
la Bible. Puis, je ne sais quelle maison d’édition
qui travaille sûrement à compte d’auteur
(je n’imagine pas, en effet, que les autres
fassent pareil appel aux manuscrits quand ceux-ci
déferlent sur nos tables avec une telle abondance)
invitait de nouveaux Radiguet à se manifester.
Je me représente si bien le petit charlatan
qui s’est pris pour un publicitaire futé
et s’est dit que le “créneau”
était le bon : puisque Marc Menant recevait
un éditeur, il fallait en profiter.
Le Paradou, 26 juin 2005 – Je me demandais
comment, à l’élection du très
conservateur Mahmoud Ahmadinejad, en Iran, allait
réagir Shirin Ebadi, prix Nobel de la paix,
cette femme résolue dont j’avais apprécié
l’autorité quand elle avait présidé
à Genève en mars dernier le jury du
“Festival international du film sur les droits
humains” (cf supra, 13 mars). Le
Journal du Dimanche m’apporte la réponse
ce matin : “Quel que soit le nouveau président,
cela ne change rien, dit-elle, car, en Iran, le pouvoir
n’est pas entre les mains du chef de l’Etat.”
Allusion au tout puissant ayatollah Ali Khameini.
Mais dans les propos de Shirin Ebadi, adepte de la
désobéissance civile, on devine les
menaces consécutives à l’élection
d’un homme qui a promis une société
islamique exemplaire. “On risque, dit-elle encore,
d’assister à des arrestations de femmes
dans les mois qui viennent.” Et de conclure
: “Tout a un prix dans la vie, y compris la
liberté.”
“Le peuple, dans la démocratie, disait
Montesquieu, est à certains égards le
monarque ; à certains autres, il est le sujet.”
On n’en finit plus de s’interroger sur
les manipulations de ce monarque-sujet par un pouvoir
qui est au-dessus des lois. Et quand j’entendais
récemment encore – c’était
à propos de “notre” referendum
– des gens dont je me croyais proche dire qu’il
faut écouter la voix du peuple, mais sans dire
que, par aveuglement et faute d’une connaissance
suffisante des enjeux, on peut obtenir que le peuple
se range du côté de la Terreur, je me
disais que l’épidémie de populisme
est en passe de devenir une pandémie…
Par un entrefilet dans Télé-Obs,
déniché ce soir un de ces films auxquels
les journalistes, sans doute parce qu’ils ne
les ont pas vus, ne donnent ni cœur ni pique.
Sans ce heureux hasard nous n’aurions pas regardé
Nous n’habitons plus ici. De surcroît,
nous avons découvert, Christine et moi, que
ce film tout récent de John Curran était
adapté d’une nouvelle éponyme
d’André Dubus qu’Actes Sud a publiée
en 1987 dans une des rares traductions à quatre
mains que nous avions faite, elle et moi, à
cette époque. En épigraphe à
son récit, André Dubus avait inscrit
ces mots qu’il disait être ceux d’un
ami ivre, un soir : “Revenez-nous voir un de
ces jours. Il n’y a plus que nous à la
maison, et nous n’y habitons plus.”
Dubus (aux USA ils prononcent : Debiouze),
je l’ai découvert un peu plus tardivement
que Paul Auster, je l’ai tout de suite publié,
et par la suite je l’ai rencontré à
Boston chez David Godine, son éditeur. Cet
ancien marine venu à l’écriture
associait dans ses livres parfois tchékhoviens
ce qui paraissait avoir été l’essence
même de sa vie et qui est devenu celle de son
destin : le sexe, la foi et la mort. Christine et
moi, nous étions allés le voir en 1987
à Haverhill, dans le Massachusetts. Il y vivait
alors avec Peggy, sa seconde et belle épouse,
et leurs deux fillettes, Cadence et Madeleine. L’année
d’avant, en juillet 1986, André avait
été fauché par une voiture alors
qu’il se portait au secours d’accidentés
de la route, on l’avait amputé d’une
jambe, il avait perdu l’usage de l’autre,
et le solide gaillard était désormais
condamné à l’usage d’un
fauteuil roulant. Au moment où nous quittions
la maison de Haverhill, Peggy , après m’avoir
dit que son mari n’acceptait pas sa déchéance
physique, m’avait murmuré la difficulté
qu’elle éprouvait elle-même à
vivre désormais avec cet invalide. Quelques
années après, le 24 février 1992,
André Dubus a été retrouvé
sans vie dans cette maison.
Le film, qui est d’une assez grande fidélité
au texte, a rameuté ces souvenirs et ceux-ci
lui ont donné une incandescence nouvelle. Cette
nuit, à la faveur d’une insomnie, je
suis retourné en pèlerinage à
Haverhill, et ce matin j’ai retrouvé
une photo
de Dubus que j’y avais prise. Il ressemble
à l’un des personnages de ce film qu’il
n’aura pas vu…
Le Paradou, 27 juin 2005 – Sous le
platane, nous avons déjeuné ce midi
avec le professeur François-Bernard Michel
et reparlé du livre qu’il écrivit
jadis sur les marques laissées par des difficultés
respiratoires dans l’écriture d’auteurs
comme Proust, Mallarmé ou Valéry...
Et puis il fut question d’autres difficultés,
dans la conscience de la foi, dans l’interprétation
du divin, dans la résurrection selon saint
Paul.
À deux ou trois reprises François-Bernard
m’avait fait participer à des colloques
rassemblant à l’Université de
Montpellier médecins et écrivains. Dans
celui qui était consacré à la
respiration, j’avais fait une communication
sur la ponctuation ; dans un autre, sur les cinq sens,
j’avais parlé du toucher dans la lecture.
Et j’avais été reconnaissant à
François - Bernard de favoriser ces analogies
qui ouvrent à la curiosité philosophique
de nouvelles perspectives.
Sans lien direct, sinon le titre du livre qu’il
vint de m’envoyer – L’accès
au corps – j’ai écrit à
Malek Alloula pour lui dire que je crois avoir compris
ce qui fait à la fois la magie de sa poésie
et son énigmatique effusion : chacun de ses
vers, sans beaucoup d’exceptions, est allusivement
composé de plusieurs poèmes dont il
faut laisser les ondes se répandre avant de
passer aux suivants.
ce
souffle au reflet troublé l’existence
y tenant toute
sur
le miroir domestique qui en témoigne
A S. qui m’interrogeait sur l’essence
du populisme, j’ai répondu : l’art
pervers d’exploiter à des fins politiques
ce qui paraît de bon sens pour répondre
aux angoisses et aux craintes latentes. Tous les dictateurs
de l’histoire, ai-je ajouté, ont appliqué
la recette. Mais il y a toujours dans leurs propos
des mots qui sont révélateurs de sinistres
ambitions, des fissures par lesquelles on peut entrevoir
ce qui nous attendrait, une fois le pouvoir acquis
par la fielleuse séduction. Le drame est que
ceux-là même qui devraient défendre
les valeurs qui nous importent, se croyant au théâtre
prennent plus de soin à répliquer qu’à
déployer leurs convictions, ils ont plus d’attention
pour leur destin que pour le nôtre, ils confondent
les idées avec les recettes et souvent ils
pratiquent eux-mêmes le populisme avec l’air
de dire que chez eux c’est du yoga. Ne pas oublier
le mot de Condorcet, ai-je conseillé à
S. : “Toute société qui n’est
pas éclairée par des philosophes est
trompée par des charlatans.”
Ce soir je vérifierai si, chez nous aussi,
comme elle dit l’avoir observé chez elle,
c’est à 21 h 20 précises que les
cigales qui se taisent au coucher du soleil se remettent
à craqueter pendant quelques minutes.
Le Paradou, 28 juin 2005 – Pendant
qu’à l’aube, du haut des défens,
je regardais les olivettes, les cyprès et les
jardins émerger de la brume avec le soupçon
que le paysage
ne serait pas le même que celui d’hier,
j’ai été repris par ce que, depuis
longtemps, j’appelle mes relations d’incertitude
– et peut-être devrais-je dire : relations
avec l’incertitude car les miennes
n’ont pas grand chose à voir avec celles
d’Heisenberg… Je me suis souvenu que j’avais
commencé à les percevoir dans l’enfance,
ces relations. Ma mère croyait au ciel, mon
père n’y croyait pas. Mon grand-père
avait fait installer dans son grenier un pendule de
Foucault pour me démontrer que tournait la
Terre que je croyais immobile comme le monde plat
des Anciens. Ma grand-mère, qui m’avait
fait lire des morceaux choisis de Cervantès
et de Dickens, m’avait révélé
que je les lisais dans une langue qui n’était
pas celle où ils avaient été
écrits. Une cousine de quelques années
plus âgée que moi m’avait attiré
dans des jeux interdits qui me paraissaient d’autant
plus délectables qu’ils me terrifiaient.
Une certaine nuit des Perséides j’avais
vu tant d’étoiles filantes se croiser
dans le ciel que j’avais eu la certitude d’assister
à la désintégration du monde.
Et ce matin, je savais qu’après avoir
vu le nouveau paysage se donner des allures de nouveau
roman, je descendrais par le village pour y acheter
des journaux dans lesquels je découvrirais
que l’étrange espèce dite humaine
s’obstine à jeter le futur dans la fosse
du passé sans prendre le temps d’en savourer
le présent.
Un éditeur m’a demandé d’écrire
un petit essai pour une collection qu’il consacre
à la “sagesse” des gens de métier.
Sagesse de l’éditeur. Et ce
matin j’ai compris que je ne pourrais écrire
qu’un éloge de sa folie. Encore un méfait
de ces relations d’incertitude que Schrödinger
appelait "délires de l'ésotérisme".
Le Paradou, 29 juin 2005 – Avant de
remettre à sa place, dans la bibliothèque,
le vieil exemplaire tout annoté de La première
Education sentimentale de Flaubert que je venais
de relire, j’ai recopié dans un carnet
anthologique quelques-unes des phrases que j’avais
soulignées. Ici pour ce qu’elles disent
, là parce qu’elles montrent que ce romancier
de 22 ans était déjà l’écrivain
dont on a un peu vite sacrifié la première
Education au nom de la grande, la “vraie”,
comme s’il ne s’agissait ici que de tentatives
ou de balbutiements. “À l’homme
dans la souffrance, écrit ce premier Flaubert,
tous ceux qui ne lui parlent pas de sa souffrance
parlent une langue étrangère.”
Ou encore ce raccourci : “Il paraissait malin
à la première entrevue et bête
à la seconde.” (Efficace brièveté
qui m’a rappelé celle de Stendhal dans
Lucien Leuwen : “Lucien s’attacha
à la marquise, et, au bout de quinze jours,
elle lui sembla jolie.”) Et celle-ci –
elle pourrait calmer le désespoir ou la fureur
dans lesquels la critique plonge parfois un auteur
– où Flaubert fulmine d’entendre
“des professeurs donner des règles du
goût, et des gens, qui ne savent pas écrire
quatre lignes, enseigner comment il aurait fallu composer
un livre.”
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