| Le Paradou, 1er
septembre 2005 – Dimanche, qui était
déjà le dernier d’août,
dans la douceur du soir, sous le platane, il y avait
à table trois générations. Assortiment
de 10 à 80 ans, et du point de vue des origines
un assez joli mélange. Patriarche de cette
assemblée par la force de l’âge,
j’ai pris du recul pour tenter de composer un
tissage en croisant les fils de plusieurs conversations
qui cherchaient à se dominer l’une l’autre.
Il était ici question de livres à lire
et de ceux à refermer en hâte, là
de vins et de légumes, de chevaux et de taureaux,
des orages et du mistral. Mais aussi des cataclysmes
à la liste desquels s’était ajouté
le cyclone qui court vers la Nouvelle Orléans,
du choc entre Islam et Occident qui serait inévitable,
du navrant spectacle que donnent en même temps
les universités politiques d’été
et les illuminés de la secte Houellebecq. Et
puis, à mi-voix, des enfants qui se rebellent
et de ceux qui s’enferment, des familles qui
se décomposent ou se recomposent, des vocations
qui scintillent et de celles dont les braises s’éteignent
dans la cendre de la résignation. En clignant
les yeux j’ai vu apparaître, motif central
de ce tissage, l’inquiétude ontologique
que génère le désordre de la
planète.
Mais soudain c’est dans une autre direction
que j’ai dérivé devant ce petit
monde en débats… Si je n’ai plus,
depuis longtemps, aucune raison de croire que nous
sommes tous enfants d’Adam et Eve, j’en
ai de me rappeler que nous sommes ceux de Lucy ou
de l’homme de Tautavel, bref de l’homo
habilis. Et la dilution des générations
depuis près de 500 000 ans m’amenait
dimanche soir, en regardant s’affairer ceux
qui m’entouraient, à me demander quelle
dose homéopathique de ces commencements était
encore présente en eux. La mémoire de
nos dispositions en ces temps préhistoriques
est-elle, comme la mémoire de l’eau selon
la théorie controversée que lança
Jacques Benveniste en 1988, invisible, impondérable
mais présente, active même ? Est-ce que
le retour du geste au détriment de la parole
en est un signe ? Est-ce que les incendies dans lesquels,
à Paris, ont péri des familles africaines
(avec ou sans papiers) rappelleraient par hasard les
premiers sacrifices ?
Comme je venais ainsi de penser au feu, le mieux,
ai-je alors pensé, serait de conseiller à
mes convives, quel que soit leur âge, de lire
ou de relire Pourquoi
j’ai mangé mon père,
l’irrésistible et décoiffant roman
de Roy Lewis que me firent découvrir et éditer
Théodore Monod et Vercors. “Back
to the trees… Remontons dans nos arbres
!” clamait l’un des héros du livre,
effaré par les catastrophes qu’engendrait
la maîtrise du feu, premier degré du
progrès.
Tout compte fait, mieux vaut rester silencieux sous
le platane, me suis-je dit. Il y a des moments où
il est plus important d’entendre que de faire
entendre…
Il avait été question que j’aille,
l’an prochain, en compagnie de Pascal Durand,
faire une communication à La Nouvelle-Orléans.
Les images désastreuses des dégâts
infligés par le cyclone Katrina m’enlèvent
toute illusion. Mais l’important n’est
pas là, il est dans les pertes humaines et
dans le dénuement où se trouvent des
rescapés qui, pour survivre, se transforment
en pillards. Et je me trouve fort insolent de m’être
si souvent plaint cet été des fureurs
du mistral. Même à 100 à l’heure,
c’était un misérable petit vent
comparé aux rafales d’ouragan à
250 !
Là-dessus, brève méditation sur
les noms donnés à ces fureurs, tornades
ou cyclones. Souvent des noms de femmes, Cindy, Emily,
Rita, Katrina. Des salopes, diraient en chœur
les industriels de la pornographie et quelques scribouillards
à la mode.
Jacques Dufilho, le “comédien-paysan”,
a pris le chemin de nulle part. Je crois ne l’avoir
jamais vu qu’à l’écran et
la dernière image qui me revient en mémoire
est celle de sa confondante incarnation du “maréchal”
dans le Pétain de Jean Marbeuf, en
1993, où Jean Yanne en Laval lui donnait la
réplique. Si le traditionalisme eut jamais
un visage irrigué par l’inquiétude
et la violence intérieures, c’est bien
celui de Dufilho.
Le Paradou, 2 septembre 2005 – Le
jeudi (c’était hier), jour des livres
dans les grands quotidiens. Mais, d’une manière
générale, ces pages littéraires,
qu’ont-elles encore qui les différencie
des pages sportives ou des faits-divers ? Scandales,
commérages, pronostics et statistiques y ont
le même parfum. Oubliés depuis belle
lurette, les “rez-de-chaussée”
et “cheminées” (ces chroniques
ainsi nommées par la situation qu’elles
avaient sur la page du journal) où la parution
d’un livre donnait au critique l’occasion
de revenir sur les aspects philosophiques de la création
littéraire et d’ouvrir de nouvelles pistes
sur ce sujet inépuisable. De telles chroniques,
où le désir d’être dans
le vent (“vocation de feuille morte”)
ne l’emporte pas sur la passion de l’écriture,
on en trouve encore. Mais souvent c’est hors
frontières.
La chair n’est pas triste et je n’ai
pas lu tous les livres. Pas plus que je ne mange tous
les fruits à l’étal du maraîcher…D’ailleurs,
le vrai plaisir de lire, ne commence-t-on pas à
le perdre quand on perd celui de relire ? À
cet égard, j’ai fort goûté
ce que note Helene Hanff dans le journal (The
Duchess of Bloomsbury Street), publié
en annexe à son inoubliable 84 Charring
Cross Road. “Si vous voyiez la longue liste
de livres importants et d’auteurs que je n’ai
jamais lus, écrit-elle, vous ne le croiriez
pas. Mon problème, c’est que, pendant
que d’autres lisent cinquante livres, je lis
un livre cinquante fois…”
Les quelques dizaines de morts inscrits au bilan
de la tornade en Louisiane seraient en réalité
quelques milliers. Et non seulement on voit, par les
commentaires et les images, que la nation à
laquelle Bush donne vocation de gouverner le monde
est dépourvue de la capacité de secourir
ses propres sinistrés, mais on apprend qu’il
n’a guère été tenu compte
des avis par lesquels scientifiques et spécialistes
avaient mis le gouvernement en garde contre ce qui
est advenu. Vue à distance, l’affaire
devient métaphorique. Elle montre que, dans
un monde de toutes parts infesté par les effets
pervers de l’universelle course aux profits
et à, contre-courant, par la contamination
de la religiosité, seul un grand cataclysme
pourrait remettre les pendules à l’heure
et les compteurs… à zéro.
Le Paradou, 3 septembre 2005 – Au
village, ce matin, en achetant les journaux j’ai
demandé comment s’était passée,
hier, la soirée d’ouverture de l’annuelle
fête votive. “Un triomphe, m’a dit
un employé de la mairie, plus de 500 personnes
sous le chapiteau !” Presque la moitié
de la population… Et ce n’était,
Bonne Mère, ni pour assister à des danses
provençales, ni même pour guincher, fût-ce
avec le concours d’un D.J. en lieu et place
de tambourinaires et violoneux, non, “c’était
pour assister à un championnat de catch où
il y eut même des combats de femmes, Jazzy Lee
contre Wesna, la panthère croate.” Et
ici, comme pour les cyclones, il me semblait entendre,
avec une salace saveur dans la voix : “des combats
de salopes”. Grâce à l’audace
d’un maire raffiné et d’édiles
de haut niveau, voilà donc Le Paradou sortant
enfin de l’archaïsme…
Hier, pendant que, pour le dire comme Michaux, Jazzy
Lee emparouillait ou encorcobalissait
Wesna et que Wesna s’espudrinait (à
moins que ce ne fût l’inverse), par téléphone
je racontais à Nadia l’après-midi
que je venais de passer avec Caroline. Car l’une
et l’autre, qui ne se connaissent pas, sont
les plus récentes recrues du petit club de
lecteurs, très fermé, que tout auteur
rêve d’avoir pour éviter de vivre
dans l’impression qu’écrire, ce
n’est en quelque sorte que rêver. Les
membres de ce club ont en commun d’avoir lu
ce que je ne savais pas que j’avais écrit,
et de pouvoir en parler sans patauger dans les évidences.
Et là, comme ailleurs, les femmes sont évidemment
plus nombreuses que les hommes. C’est une très
subtile jouissance que de voir et d’entendre
ainsi, de son propre livre, une version complice mais
différente des autres. J’ai donc, disais-je,
raconté à Nadia quel film Caroline s’est
mis en tête de tourner sur les thèmes
récurrents qu’elle a trouvés dans
mes romans. Et ça en a fait, du grain à
moudre, avec l’une comme avec l’autre…
Quand je vois les enchères de type «
mercato”au cours desquelles tout se vend et
se revend, les entreprises comme les sportifs, les
auteurs comme leurs éditeurs, les passe-droit
comme les indulgences, souvent me revient cette phrase
de Balzac dans son Discours sur l’immortalité
de l’âme : “L’éternel
aurait dû faire les hommes d’or afin qu’ils
puissent mieux s’acheter et se vendre les uns
aux autres.” Mais l’Eternel l’a
fait, mon cher Balzac, en tout cas il en a donné
l’illusion à quelques-uns…
Le Paradou, 4 septembre 2005 – Pour
célébrer la majorité de Pauline,
nous étions une trentaine, hier soir, autour
d’une longue table dressée sur des tréteaux
dans le jardin de Maguelonne. Après une journée
très chaude, la brume de mer avait recouvert
la Camargue d’une brume ouatée comme
une pensée floue, et les moustiques en fête
vibrionnaient et piquaient à cœur joie.
“Christine et moi, qui avons accumulé
150 ans (et plus), avais-je écrit dans un billet
accompagnant le cadeau fait à cette Pauline
de 18 ans, nous en aurions à te dire sur les
éblouissements et les péripéties
du voyage. Mais se trouver au seuil de la vie adulte,
c’est un peu comme être sur le point d’ouvrir
un livre ou d’entrer au cinéma : on n’a
pas envie que l’on vous raconte l’histoire.
Le plaisir ne serait plus le même…”
Bien m’avait pris d’écrire en ce
sens car Pauline, pressée de faire un petit
discours, s’est contentée de dire, de
sa voix cristallisée, qu’elle était
désormais “responsable de ses conneries”.
Ce qui m’a fait penser, ce matin, en regardant
du haut de la colline le soleil qui émergeait
de la brume comme une montgolfière, qu’il
serait intéressant, de même qu’on
a fait l’histoire du costume à travers
les âges, de faire celle des expressions langagières
en certaines occurrences. À quelles exclamations,
par exemple, pouvaient se livrer des jeunes filles
de 18 ans dans les générations qui ont
précédé la nôtre ? Il serait
assez piquant de le découvrir !
Hier soir, soudain, quelqu’un a crié
au feu. On s’est tous levés pour voir…
L’horizon brasillait et la brume dans la nuit
était traversée par des lueurs d’incendie.
On se demandait ce qui pouvait bien brûler dans
cette mouillère camarguaise… Laurent
a eu l’idée de monter à l’étage
du mas pour mieux voir et il est redescendu en rigolant.
Ce que l’on prenait pour un incendie, c’était
l’illumination des Saintes-Maries de la Mer
!
J’ai alors repris la conversation avec Wladimir,
physicien russe de longue date établi en France.
Il était en train de me raconter comment il
avait découvert en Arménie de jeunes
peintres prometteurs dont il essayait de vendre ici
les toiles. Et de me raconter que ces artistes avaient
découvert leurs aînés et leurs
confrères dans le monde des arts par Internet,
par… la toile.
À la première page de La Provence
et du Journal du Dimanche, ce matin, l’actualité
c’est le transfert de Jacques Chirac au Val
de Grâce pour “un petit accident vasculaire”.
Chaque fois qu’il nous est arrivé de
parler de politique, mon fils et moi, je lui ai recommandé
d’être toujours prêt à prendre
en compte l’irruption de l’inattendu.
En d’autres termes, de ne pas s’isoler
dans une prospective sans alternative. “Lorsque
l’Angleterre prise, la France éternue”,
dit Axenty-Ivanovitch dans Le journal d’un
fou de Gogol. À pareil éternuement,
il faut toujours s’attendre. Bref, je me suis
demandé dans quel fiévreux embarras
se trouveraient nos présidentiables, qui se
confondent en vœux de rétablissement envoyés
au Val de Grâce, si l’accident vasculaire
n’était pas si “petit” que
le communiqué le dit. Adieu congrès,
colloques, stratégie des coups bas et des longues
intrigues ! Or, quand il s’agit de passer soudain
du long terme au court terme, c’est souvent
le plus joueur qui l’emporte…
Le Paradou, 5 septembre 2005 – En
regardant hier soir à la télévision
Le Schpountz que Marcel Pagnol tourna avec
Fernandel en1937, j’avais envie de retrouver
ce qui faisait alors rire la France. Et je m’attendais
à ce que ce fût pénible, sinon
cruel. Eh bien, non, quelques scènes sont même
dignes des Caractères de La Bruyère
et de ceux de Giono. En tout cas, reste morceau d’anthologie
celle où Fernandel déclame de dix manières
l’article du Code civil stipulant que “tout
condamné à mort aura la tête tranchée”.
Le comique n’est pas loin du tragique.
Et puis, j’ai pensé à Cohen qui
fut l’un des proches amis de Pagnol, et qui
introduisit dans Mangeclous, en hommage à
son condisciple du Lycée Thiers, le personnage
de Scipion, ce Marseillais qui, par compassion pour
les Valeureux, implore la Bonne Mère de hâter
la venue du Messie. Si Albert Cohen a vu Le Schpountz,
me suis-je demandé, comment a-t-il réagi
devant le portrait caricatural de Meyerboom, le producteur
juif ? Jusque dans l’accent, ça sent
à plein nez l’antisémitisme de
l’époque. Il vrai que Cohen lui-même,
dans Le livre de ma mère, n’hésite
pas à comparer les rabbins de Céphalonie
à des femmes à barbe…
Arles, 6 septembre 2005 – On a pris
l’habitude, chez Actes Sud, d’appeler
“grands-messes”, les réunions trimestrielles
au cours desquelles les responsables éditoriaux
défilent pour faire connaître à
l’équipe des représentants les
livres qui paraîtront quelques mois plus tard.
Ce matin, à cette vingtaine de personnes qu’on
allait envoyer au front avec un havresac bourré
de références et une cartouchière
pleine d’arguments, j’ai rappelé
que la première reconnaissance des livres dépendait
d’eux, de leur style, bien avant que la presse
ne s’y intéresse (ou ne les néglige).
C’est souvent à ce niveau que s’allume
la première étincelle de la rumeur,
ai-je dit.
Sachant que l’idée de Dieu est plus présente
si on l’a rencontré, j’avais demandé
à Metin Arditi et à Michel Guérin
de m’accompagner. Ils n’ont pas déçu.
Pour donner une juste idée de la thématique
essentielle qui passe dans son nouveau roman –
La Pension Marguerite – et dans celui
qui est réédité en poche –
Victoria-Hall – Metin Arditi a évoqué,
entre autres, les désirs que la musique dévore
et ceux qu’elle exalte chez les instrumentistes
comme chez les auditeurs, ce qu’elle doit au
langage et ce qu’elle lui refuse. Quant à
Michel Guérin, le philosophe, pour dire l’essentiel
de son nouveau et second livre sur Stendhal –
La grande dispute –, il a déployé
les circonstances et les termes de l’affrontement
entre avoir et être qui agita le XIXème
siècle, qui retentit dans le parcours de Julien
Sorel, et dont les vagues continuent d’agiter
notre temps.
On les aurait écoutés, l’un et
l’autre, des heures durant… Et je me trouvais
ainsi conforté dans l’idée que
le tour narratif, qu’il s’agisse du roman
ou de l’essai, loin d’être la faute
de goût que des imbéciles qui en sont
dépourvus dénoncent au nom d’une
modernité coincée entre désordre
et désarroi, est l’axe même de
toute entreprise d’écriture. Est alors
perceptible, sensible, le fameux incipit des contes
de fée – “il était une fois”
– qui est en même temps ouverture du portail
de la narration et engagement de l’auteur de
ne pas se dérober à la promesse qu’il
vient de faire en prenant la plume.
La Forge Roussel, 8 septembre 2005 –
Les pôles de la planète seraient-ils
inversés ? Hier, en quittant la Provence, nous
avons abandonné les nuages bas et les trombes
d’eau qui, la veille, avaient noyé Nîmes
et Montpellier, et par des paysages de plus en plus
lumineux, après avoir franchi la ligne de partage
des eaux du côté de Langres, nous sommes
arrivés en début de soirée dans
une Ardenne qui , avec des airs de coquette, portait
non plus caban et chapeau de pluie, mais robe d’été,
transparente et décolletée.
La vieille demeure de maître de forge où
nous sommes et qui est installée sur une hauteur
dominant l’une des multiples boucles de la Semois,
un “châtelet” comme on la nomme
dans un livre qui traînait sur une table, c’est
pour Christine une sorte de retour aux sources de
son enfance. Pour moi, c’est autre chose…
C’est, depuis que j’y viens avec elle,
la fin d’une vieille frustration. Jusqu’alors
les Ardennes étaient associées dans
ma mémoire aux séjours brefs que j’y
avais faits, avant la guerre, avec mes parents, dans
des conditions souvent détestables, logeant
sous la tente, marchant sous la pluie et contemplant
de loin, avec des lueurs de “lutte des classes”
dans le regard, ces grands domaines et vieilles demeures
comme la Forge Roussel où je suis aujourd’hui…
Hier soir, à table, il fut question des biches
dont on venait de voir une compagnie sur le bord de
la Semois et des cerfs dont le brame attirera bientôt
les foules. Michel, le maître de maison, évoqua
les braconniers qui, la nuit, flinguent des cerfs
d’un bel âge afin de leur enlever les
andouillers que convoitent de sinistres collectionneurs
de trophées. Occasion de lui rappeler le curieux
cheminement étymologique de ce mot qui, passant
par “antoiller” vient du latin ante-oculare.
L’andouiller, c’est donc ce que l’on
a devant les yeux ou… sous le nez. Alors que,
soit dit en passant, l’andouille, mot de charcuterie,
viendrait de inducere, introduire, mettre
dedans. Il est vrai qu’en argot ce mot désigne
aussi le pénis. Les canailleries de l’étymologie
ne sont pas près de me lasser…
Or, ce matin, agitation à la Forge Roussel
car, cette nuit, des braconniers auraient abattu un
cerf. On aurait vu les phares de leurs voitures et
entendu, non les coups de feu, car ils sont équipés
de silencieux, mais la scie avec laquelle ils détachent
les bois de leur victime. Pour les revendre à
bon prix…
Par Le Monde j’apprends ce matin la
mort d’Alexandre Paleologue. Au temps de Ceausescu,
je l’avais rencontré de manière
clandestine à l’ambassade de France de
Bucarest, où j’étais allé
faire une conférence. Indifférent aux
risques qu’il prenait, il m’avait promené
pour me faire voir, avec des réflexions de
philosophe, la ville dévastée par la
mégalomanie du dictateur. Plus tard, après
l’exécution du conducator et d’Elena
Ceausescu devant les caméras de la télévision,
en décembre 1989, je l’avais retrouvé
à Paris. C’était pendant la brève
période où il y avait été
ambassadeur de Roumanie.
Un après-midi, dans le bureau de sa résidence,
ancienne bibliothèque de Paul Valéry,
il nous avait f ait servir le café par une
petite femme, en robe noire et tablier de soubrette,
d’une humble et exquise courtoisie. Et puis,
soudain, avec une flamme de malice derrière
ses grosses lunettes, il l’avait priée
d’enlever son tablier et de s’asseoir
près de nous. “Pauvreté roumaine
oblige, m’avait dit ce septuagénaire
pince-sans-rire, Madame Paleologue est aussi la secrétaire
et la servante de l’ambassadeur.”
Ce jour-là, il ne m’avait pas caché
sa sympathie pour les étudiants en révolte
qui se faisaient traiter de golans par Iliescu
et je dois encore avoir dans mes archives la carte
de visite sur laquelle il avait fait imprimer : “Ambassadeur
des golans”. Golan qui, à propos,
veut dire “voyou”… Paleologue n’avait
pas tardé à être rappelé
à Bucarest. Cette fois, c’est par l’histoire
qu’il a été rappelé, pour
être inscrit dans ses annales…
Bruxelles, 9 septembre 2005 – Mais
quelle différence y a-t-il, après tout,
entre ce que Ceausescu a fait de Bucarest et ce que
les urbanistes à la solde des promoteurs, après
guerre et en quelques décades, ont fait de
Bruxelles ? Certes, il y a aujourd’hui un visible
repentir dans la réhabilitation de ce qui pouvait
encore être sauvegardé, mais elle a pour
jamais disparu la ville à laquelle le XVIIIème
siècle avait donné un charme si présent
dans mes souvenirs d’enfance et d’adolescence.
Le plus étrange est qu’elle exerce à
nouveau une certaine fascination que les voyageurs
et les résidents temporaires se plaisent à
célébrer. C’est que, dans un décor
Hong Kong – New York, et en dépit de
chantiers dont on ne voit jamais la fin, subsistent
des oasis où des maisons rescapées et
parfois même de petits quartiers tout entiers
sont passés de leur simple et initiale élégance
à l’état de sanctuaires.
Sous la pluie, Christine et moi, nous avons déboulé
pour deux jours dans cette ville qui fut longtemps
la nôtre. Mon premier rendez-vous était
avec B. qui, pour me parler des grands projets journalistiques
qui sont les siens, m’a invité chez “un
petit Italien”, un de ces restaurants nichés
dans un endroit où l’on ne se serait
pas attendu à le trouver. Et c’est tout
de même, me disais-je, une des surprises par
quoi mes relations avec Bruxelles sont marquées
: la présence de jeunes femmes (et de moins
jeunes) qui ont du feu dans l’imagination et
montrent de l’audace dans les entreprises sans
perdre la tendresse du regard. Impression confirmée
quand, plus tard dans l’après-midi, j’ai
revu S. et dénoué avec elle quelques
écheveaux impatients de l’être.
Au diable, Baudelaire et ses sarcasmes sur la Venus
Belga !
Le soir, au bar du Métropole, hôtel de
légende s’il en est, Christine et moi,
remuant nos réminiscences, nous avons vu ensemble,
soudain, le même mirage. Dans ce décor
baroque et orientaliste, la porte du fond était
ouverte sur la place dont les arbres trempés
de pluie scintillaient. Où étions- nous
? A Singapour ? A Colombo ? A La Havane ? Nous n’aurions
pu le dire, mais nous y étions. Avec le désir
de ne pas rompre les émotions que nous donnait
ce bref retour dans notre ville natale, nous avons
choisi d’achever la soirée au Marché
au Poisson pour retrouver les saveurs simples des
crevettes d’Ostende et du traditionnel waterzoï.
Bruxelles, 10 septembre 2005 – Comme
si l’on s’était donné le
mot pour que ce bref voyage fût réellement
un pèlerinage, M., avant de me conduire à
l’Académie, m’a invité dans
un autre haut lieu de la gastronomie, Comme chez
soi. Mais, bien plus qu’aux saveurs de
la table, c’est à celles de sa parole
que je fus sensible. Car M., toujours, quand nous
nous retrouvons, sachant la fascination que j’ai
pour les traces que la guerre a laissées, me
reconduit avec une instinctive douceur aux controverses
de la mémoire, dans des lieux où l’inadmissible
et l’intolérable cherchent les mots qui
les révèlent et ceux qui les trahissent.
Il en vient entre nous une complicité qui est
le tissu même de notre amitié.
Il y avait longtemps que je n’avais plus mis
les pieds à l’Académie Royale.
Arrivé avec un peu de retard car je ne me décidais
pas à quitter M., je suis entré dans
la réunion de la section de littérature
qui avait déjà commencé à
choisir, dans une assez longue liste d’écrivains
francophones, les noms qui seraient proposés
pour l’élection du successeur à
la fois de Robert Mallet et d’Yves Berger, celui-ci
ayant été élu mais étant
disparu avant même d’avoir été
reçu… Un très remarquable écrivain
– que je ne puis nommer sans enfreindre la discrétion
à laquelle nous sommes tenus – avait
la préférence de tous. Mais les informations
prises pour savoir si l’élu de notre
choix accepterait de l’être n’avaient
pas abouti. On a donc, par vote préliminaire,
choisi deux autres candidats. Aucun des miens, hélas…
Au cours de la séance plénière
qui a suivi, Georges Thinès a fait une communication
très soutenue, très persuasive, sur
Jean de Boschère. C’est là un
écrivain dont j’entendis souvent parler
à mes débuts, par Ayguesparse et quelques
autres. Mais il est de ceux dont le navire a disparu
dans la mer de l’oubli et dont seul le nom surnage
sur une bouée que promènent les vagues…
C’est pourquoi le débat a porté
sur ces petits maîtres qui, dans notre mémoire,
n’ont pas toujours la place qu’ils eussent
méritée mais qui sont de ces indispensables
passeurs qui ont permis à la littérature
de s’infiltrer d’une époque dans
une autre. On en est même venu à évoquer
les rapports mystérieux, et souvent révélateurs,
entre connaissance et lecture. De ces livres dont
on parle sans en avoir jamais tourné les pages.
Ce qui m’a permis de rapporter la bouleversante
et tardive découverte que j’avais faite
de la première Education sentimentale
de Flaubert et d’évoquer une fois encore
le cas de Mistral, si célèbre et si
peu lu…
La Forge Roussel, 11 septembre 2005 –
Ce matin, pour savoir comment, hier à Maguelonne,
s’était déroulé le mariage
de la belle Anne-Sylvie, notre petite-fille, avec
son Mathieu, j’ai appelé Françoise.
J’ai eu l’impression de l’entendre
parler d’un livre qu’elle venait de découvrir.
Avec l’enthousiasme et la souriante rage de
convaincre qui ont fait sa réputation dans
la famille comme dans le monde de l’édition.
Elle n’avait pas de mots assez riches en couleurs
pour me décrire la réussite du faste
camarguais donné à la cérémonie
et me traduire le plaisir de tous. Je crains pourtant
que le petit message illustré que j’avais
concocté ne soit pas parvenu à temps
à la mariée. Il était écrit
pour être lu avant, il le sera après.
Les mots n’auront plus tout à fait le
même sens…
Hier soir, après notre retour de Bruxelles,
la Françoise d’ici, ma belle-sœur,
que j’aime tant faire parler du souvenir de
ses rencontres avec Henri Guillemin qui fit plusieurs
séjours à la Forge Roussel, nous a proposé
de regarder le Hamlet que Kenneth Branagh
a tourné en 1996. J’ai failli renoncer
à voir le film quand j’ai constaté
qu’il s’agissait d’une version doublée
en français. Mais il n’a pas fallu dix
minutes pour que je sois retourné comme une
crêpe. Jamais en anglais je n’aurais pu
suivre le texte shakespearien. Les sous-titres m’auraient
sans doute affligé par leur obligatoire compression.
Et d’ailleurs, rarement sinon jamais je n’ai
vu un si parfait doublage où nulle discordance
entre les mots et le mouvement des lèvres n’était
visible. Ce n’était évidemment
pas le Hamlet de mes lectures, mais celui de ce diable
d’Irlandais, une œuvre, dans une œuvre,
une fantasia délirante de trois heures. Et
même si, comme l’a dit un critique en
son temps, acteurs et figurants paraissent parfois
se mouvoir en patins à roulettes, avec une
frénésie ininterrompue, même si
j’ai eu plus d’une fois l’impression
d’être emporté par une véritable
avalanche, c’est encore le langage, ce sont
encore les mots qui avaient le premier rôle
pour dire la folie qui gouverne le désir, le
sexe, la violence et la mort, c’était
eux qui emportaient les acteurs soumis à leurs
vertiges.
La Forge Roussel, 12 septembre 2005 –
Il y eut hier, 11 septembre, dans l’après-midi,
quatre ans tout juste qu’à Paris nous
l’apprenions, Christine et moi : deux avions
de ligne s’étaient écrasés
sur les tours du World Trade Center de New
York. C’était invraisemblable et pourtant,
au fil des informations, nous prenions conscience
que venait d’être commis un crime monstrueux.
Un crime auquel jamais on n’aurait dû
enlever ce titre (mais on ne se l’est pas dit
tout de suite) et surtout pas pour en faire, comme
l’avaient à coup sûr souhaité
les organisateurs meurtriers, un acte de revendication.
Du coup, on a tué dans l’œuf l’indignation
qui se serait peut-être manifestée du
côté de l’Islam si ce meurtre avait
tout de suite relevé de la justice internationale.
Au contraire, avec Bush en Godefroid de Bouillon,
on a ressuscité le détestable esprit
des Croisades…
Il en fut question au dîner. Au Mali, dit alors
avec indignation, l’une des convives, les jeunes
portent des T-shirts avec l’effigie de Ben Laden.
Chez nous, ai-je fait remarquer, les jeunes en ont
longtemps porté à l’effigie du
Che. Pas comparable ? Que si ! Ben Laden et le Che
n’ont certes rien de commun, mais en revanche
les jeunes Maliens comme certains des nôtres,
sans doute hantés par un désir d’exister,
d’avoir une place dans un monde qui les méprise
ou les ignore, et bien qu’ils sachent peu ou
rien sur les personnages qui ornent leur poitrine,
perçoivent confusément que ces figures
emblématiques manifestent leur révolte.
Et puis, je me suis écarté de la conversation
parce que je venais de me souvenir que ce même
11 septembre 2001, Claude Santelli, alors qu’il
peaufinait au cirque sa mise en scène de La
flûte enchantée, avait été
victime de “l’enthousiasme” d’un
éléphant qui, de sa trompe, l’avait
saisi et brandi puis lâché. A cette chute,
Claude avait survécu quelques semaines à
peine. L’idée m’est restée
qu’une troisième tour avait alors été
détruite. Et quelle tour à tous les
étages bourrée de mots et d’images,
encombrée d’idées et de projets,
bref une tour de désirs à jamais interrompus…
Cette nuit, achevé la lecture d’une
première mouture du nouveau roman dont Metin
Arditi m’a confié le manuscrit. J’ai
toujours aimé la découverte d’une
œuvre à l’instant où elle
sort du moule. Ainsi s’ouvre chaque fois une
nouvelle aventure dans l’aventure éditoriale.
Sur cette histoire que j’ai lue d’un trait,
à l’auteur seul je réserve commentaires
et questions. Il le sait, je n’aurai d’autre
souci que de l’aider à percevoir, ici
et là, les écarts advenus entre ce qu’il
a écrit et ce qu’il croit avoir écrit.
Pour qu’à la fin le texte ait partout
la même incandescence.
Sur la table installée devant une fenêtre
par laquelle je vois les arbres résignés
à subir petit vent et pluie fine, Françoise,
la maîtresse de maison, avait déposé
hier soir une belle édition, datée1884,
de La Forge Roussel, un livre d’Edmond
Picard. Cet autre petit maître de la littérature
belge, qui fut marin puis grand avocat, rapporte là,
sur un ton philosophique, ses entretiens avec une
sorte de vieil ermite, ancien procureur général
qui aurait passé ici même, à la
Forge Roussel, les
dernières années de sa vie. En feuilletant
les pages pour en goûter le ton, je suis tombé
sur une phrase qui a tout de suite étincelé.
“Vous connaissez le mot de Chamfort”,
dit le vieillard à son visiteur, “rien
n’est instructif comme d’être aimé
par les femmes de quarante ans, et de causer avec
les vieillards de quatre-vingts.” Par quelle
magie, me suis-je aussitôt demandé, ces
mots sont-ils remontés de l’obscurité
pour se déployer aujourd’hui devant moi
? J’ai tourné quelques pages. Maintenant
le vieux procureur murmurait : “On fait plus
vite ce qu’on faisait autrefois, mais on répète
cent fois l’action qui jadis était unique.”
Et plus loin : “La pratique absolue de la liberté
est le plus sûr moyen d’arriver à
la perdre...” Et je fus persuadé de tout
lire. Ce que je viens de faire.
A la coïncidence dont la Forge Roussel est le
centre, s’ajoute ainsi la curieuse impression
d’avoir franchi une passerelle, non pas comme
celle que j’ai sous les yeux et qui se balance
au-dessus de la Semois, mais une jetée entre
le XVIIIème siècle auquel Edmond Picard
est encore lié par le style et les tournures,
et le XXIème où, ce soir, les mots se
déposent sans bruit sur un écran d’ordinateur…
La Forge Roussel, 13 septembre 2005 –
Il y a, dans le temps de ce pays, des caprices qui
relèvent presque de la commedia del arte. Hier
il pleuvait comme dans mes souvenirs d’enfance.
Cette nuit, dans une cour d’étoiles,
la lune avait une rousseur gaillarde et irlandaise.
Et ce matin le soleil est revenu de ribote avec l’air
de distribuer les plaisirs qu’il avait été
chercher ailleurs.
A la première heure, parce que j’avais
la nuque raide, je suis allé chez une sorte
de sorcier aux mains habiles de qui je m’étais
déjà livré. Dans la salle d’attente
de ce passionné de flore, de faune, de vestiges
et de traditions, je suis tombé sur une revue
dont la livraison était consacrée aux
cimetières. Drôle d’ambiance, me
disais-je, mais j’ai vu qu’il s’agissait
d’une quête des tombes étranges
ou curieuses. L’une d’elles, tarabiscotée
comme j’en vis au cimetière de La Havane,
était d’une femme jadis partie en Amérique
où elle avait vécu une passion si grande
et si bien partagée qu’à son décès
son mari l’avait fait embaumer avant de la ramener
dans son Ardenne natale et de lui offrir cette tombe.
Et puis l’évidence m’a frappé
: les coïncidences qui sont mes courtisanes favorites
s’étaient une fois encore jouées
de moi. Car cette nuit j’avais commencé
la lecture d’un autre manuscrit, celui où
Julien Burgonde (dont Actes Sud, pour le millième
titre du catalogue, avait publié le fascinant
Icare ou la flûte enchantée)
raconte l’histoire d’un ancien bagnard
qui décide de mettre en scène sa mort
prochaine et se fabrique un cercueil théâtral…
En moins d’une heure le sorcier m’a délivré
des douleurs cervicales par un traitement d’une
lente douceur qu’accompagnaient des mots si
parcimonieux mais si bien choisis que ces douleurs
se sont métamorphosées en une sorte
de récit. Guérison narrative ? Et pourquoi
pas ? Mais quand je suis sorti de là, je n’étais
plus très sûr ni de l’époque
ni du lieu où j’étais…
Au retour, j’ai appris le double infarctus
que venait de subir l’ami. J.C. qui est de ma
génération. A sa compagne je l’ai
écrit aussitôt : dans le cercle de mes
proches, je compte plusieurs rescapés de pareille
aventure qui en sont revenus avec un gaillard goût
de la vie. Résurrection et parousie, je veux
y croire, je veux qu’il s’en persuade.
La Forge Roussel, 14 septembre 2005 –
Ce n’est pas la première fois que Marie-Anne
Corbiau tentait de me persuader, par sollicitations
gracieuses et arguments affectifs, de prendre la succession
d’Ilya Prigogine à la présidence
de son association culturelle : L’Abri aux
Ifs. Mais, cette fois encore, je me suis défaussé.
Avec le Méjan, ses concerts, ses lectures,
j’ai bien assez.
Cela se passait hier pendant un déjeuner à
la Forge où j’ai retrouvé Philippe
Dasnoy qui fut longtemps correspondant de presse aux
Etats-Unis. En prenant le café sur la terrasse
entre ombre et soleil, nous en sommes venus à
évoquer le baseball et son rôle dans
la littérature américaine. A voix haute,
je me suis demandé si l’étonnante
capacité qu’ont les Américains
de mémoriser les noms et les numéros
de téléphone ne venait pas d’un
entraînement pris, dès le premier âge,
en apprenant de mémoire le palmarès
du baseball, les noms des équipes et ceux de
leurs champions. Alors Philippe m’a raconté
que, lors de la Bataille des Ardennes, pendant l’hiver
44-45, pour confondre les Allemands infiltrés
qui avaient revêtu l’uniforme américain
et parlaient parfaitement l’anglais, on posait
aux suspects des questions sur le baseball…
Nous avons dérivé un peu plus et cédé
au plaisir de la métaphore. Bases, tireurs,
frappeurs, et une irrépressible nécessité
de vaincre, c’était toute l’Amérique
que nous avions l’impression de déployer
dans nos propos…
Dans Le Monde, cette légende sous
une photo du littoral de Gaza : “Des centaines
de Palestiniens se sont précipités sur
les plages jusqu’à présent réservées
aux colons. Cinq d’entre eux se sont noyés.”
L’actualité en forme de haï-kaï…
La Forge Roussel, 15 septembre 2005 –
Après une aurorale salutation du soleil, la
pluie est revenue. Je regarde les toits d’ardoise,
ces casquettes que les maisons ne soulèvent
jamais. Pas même quand la lumière fait
sourire ou s’ouvrir les fenêtres. Je me
souviens de Mitterrand disant que la couleur de la
France, c’est le gris. Ici, verdoyantes mais
grises Ardennes que l’or et le roux orneront
avec l’automne. Un vers de Baudelaire refait
surface : “Je revis mon passé, blotti
dans tes genoux.”
Rien de surprenant… Ce vers, je l’ai retrouvé
cette nuit dans le manuscrit que m’a confié
un ancien ambassadeur de France devenu, selon ses
propres mots, un “ruminant de poésie”.
Le cas n’est pas commun, et je crois m’être
heurté cette fois à l’impubliable,
non pour insuffisance ou médiocrité
de l’ouvrage, mais par effraction des frontières
du possible. Pour éditer un pareil livre, il
faudrait passer, en effet, par l’école
de la sorcellerie afin d’apprendre comment réunir
dans un même volume les souvenirs d’un
octo qui a connu les épreuves et les bonheurs
de son temps, son indicible plaidoyer pour la poésie,
et puis la voix même de cet homme qui sait de
mémoire des centaines de poèmes en trois
langues et, pour en découvrir le secret, accorde
une importance extrême à la morphologie
des mots, à leurs résonances, et aussi
le texte des poèmes dont la traduction d’une
langue dans l’autre réduirait et l’éclat
et le sens, et enfin l’auteur lui-même,
l’auteur vivant, comme acteur apparaissant sur
la scène de son propre livre…
Ma peine à moi sera de lui écrire mon
impuissance à le faire…
Paris, 16 septembre 2005 – Des Ardennes
à Paris, course sous une pluie ininterrompue
qui nous donnait l’impression d’être
enfermés dans une voiture soumise à
des rouleaux laveurs…Mais à Paris, le
soleil revenu. Et à peine étions-nous
installés pour déjeuner dans notre habituel
restaurant de la Contrescarpe… brève
apparition de Nancy Huston. Comme une épiphanie.
Avec, dans son regard, ce crépitement silencieux
des mots du livre qu’elle écrit.
Rue Rollin, Yasmine Khlat est venue m’interroger
sur mes rapports avec la musique pour un petit ouvrage
qu’elle compose à la demande de Naïve,
l’éditeur de disques. Dans les réponses
à ses questions j’ai plusieurs fois dévié
pour lui parler des livres qu’elle a écrits
et de celui qu’elle va bientôt publier
au Seuil. Ces livres, me disais-je, j’aurais
pu, j’aurais dû les éditer. Mais
pour l’une de ces raisons indéfinies
et mystérieuses qui viennent parfois rompre
le premier fil du tissage, je les ai manqués…
A la rue Quincampoix nous avons retrouvé Catherine
Putman qui vient d’y ouvrir une galerie qui
lui ressemble, lumineuse et loquace, où elle
expose et vend des papiers et lithos de grandes signatures,
et où Anne-Sylvie et son mari ont déposé
leur liste de mariage. Entre les Alechinsky et les
Viala qui ont leur préférence nous aurions
été embarrassés de choisir si
n’avait prévalu la sagesse qui est de
leur laisser ce soin avec les contributions réunies
de leurs proches…
Avec le souvenir très présent de son
rôle dans Lost in Translation, nous
étions impatients, Christine et moi, de voir
Bill Murray dans Broken Flowers. Nous sommes
sortis du cinéma avec la même déception,
l’un et l’autre. Ce que Sofia Coppola
avait réussi à faire de ce Buster Keaton,
séducteur au masque impassible qu’en
surface traverse de temps à autre un remous,
Jim Jarmusch l’a repris sans génie. Dans
ce film où quelques femmes de talent, telles
Sharon Stone, Jessica Lange ou Julie Delpy, lui en
donnaient pourtant l’occasion, Bill Murray crée
moins un personnage revisitant son passé amoureux
qu’il ne se joue lui-même. Il ne s’est
pas renouvelé comme, en son temps, Charles
Denner l’avait fait dans L’homme qui
aimait les femmes. En fin de compte, c’est
l’épigramme cinématographique
sur les classes moyennes dans l’Amérique
profonde qui reste l’aspect le plus attachant
du film. Et ainsi en avons-nous longtemps discuté
à la Casa Bini, encore que j’étais
troublé par la présence, à la
table voisine, d’un jeune couple qui me faisait
penser à un autre qui a si mal et si tragiquement
tourné, celui de Marie Trintignant et de Bernard
Cantat…
Paris, 17 septembre 2005 – À
Billancourt, dans un quartier rénové,
près de l’entrée des anciennes
usines Renault, au soleil, dans le froid et en présence
de quelque deux cents personnes, on inaugurait à
midi la rue Nina-Berberova. En eût-elle été
témoin, elle aurait sans doute éprouvé
le même, très simple et très vif
plaisir que lui avaient donné la parution de
L’accompagnatrice qui marquait le début
de sa reconnaissance et, plus tard, son entrée
dans le Petit Larousse illustré qui
pour elle en disait la consécration.
Dans l’allocution inaugurale que Jean-Pierre
Fourcade, le maire de Boulogne-Billancourt, m’avait
demandé de faire, j’ai évoqué
les trois lieux où la mémoire de Nina,
en dehors des livres parus dans plus de vingt-cinq
langues, est maintenant inscrite : la place d’Arles
qui porte son nom au lieu même où son
œuvre fut éditée ; cette rue tracée
au cœur du quartier où, en 1926, découvrant
le “petit peuple” de la première
émigration russe, elle trouvait l’inspiration
de toute son œuvre romanesque comme en témoigne
la postface qu’elle écrivit pour les
Chroniques de Billancourt ; et enfin –
et ce n’est pas le moindre même si nulle
inscription ne le rappelle – la place Saint-Sulpice
car, au pied du platane qui est devant le Café
de la Mairie où nous nous étions rencontrés
le 30 mai 1985, j’ai déposé, un
dimanche d’octobre 1993, la dernière
part des cendres de Nina que Murl Barker et moi avions
dispersées à Yale, Princeton et Philadelphie.
Anne Lefol a lu ensuite quelques pages de ces Chroniques
de Billancourt, puis le maire a fait le discours
politique d’usage. Et enfin on a inauguré
l’exposition où se trouvaient, entre
les panneaux de l’exposition itinérante
qu’Actes Sud promène de librairie en
librairie, une admirable collection de photos de Billancourt
au temps décrit par Nina. “Comme elle
était belle, cette Nina Berberova !”
s’exclamait quelqu’un de temps à
autre. Et je ne manquais pas alors de rappeler que,
dans sa jeunesse, Nina avait été tancée
par une mère lui disant que, n’étant
pas belle, il lui fallait être très intelligente…
Pascal Durand nous avait accompagnés avec
qui, au cours d’un déjeuner tardif à
la Contrescarpe, nous avons partagé le plaisir
que lui donnait la sortie de presse de son livre :
L’art d’être Hugo. Ce déploiement
du talent poétique du père Hugo par
un spécialiste de Mallarmé s’ouvre
avec une citation de celui-ci : “En mourant,
le grand Hugo, j’en suis bien sûr, était
persuadé qu’il avait enterré toute
poésie pour un siècle.” Ainsi
démarre en trombe un passionnant essai.
Mais, dieu, que les morts son présents dans
les lettres !
Le Paradou, 18 septembre 2005 – En
cherchant à sortir de Paris, on s’est
trouvés pris au piège d’un bouchon
digne d’un film-catastrophe. Après plus
d’une heure, on en est sorti au forceps du côté
de Fontainebleau. Et qui était présent,
dans la force de son âge éternel, pour
nous accueillir au retour de cette tournée
? Pardi, ce putain de mistral !
Désormais, au retour d’un voyage, le
problème n’est plus tant de défaire
les valises mais de lire les courriels qui se sont
accumulés pendant l’absence et, après
avoir jeté à la corbeille ce que nos
amis québécois appellent le “pourriel”,
de trouver le temps de lire les autres et de se mettre
dans la disposition d’y répondre. J’ai
le privilège d’avoir quelques correspondants
qui, en véritables épistoliers, ont
des bonheurs d’écriture, savent tourner
une réflexion ou faire entendre ce qu’ils
(ou elles) ont la malice de ne pas décrire,
d’autres qui, dans un bouquet de fleurs des
champs qu’ils rapportent d’un dimanche
à la campagne, glissent l’idée
qui va vous poursuivre ou vous titiller pendant des
jours. Quand on se met à leur répondre,
plus de cérémonial, plus de papier introuvable,
plus d’encre qui tache et de ratures dont on
a un peu honte, non, on est tout de suite dans la
conversation épistolaire et l’on se met
à écrire ce que l’on ne savait
pas avoir envie ou nécessité de dire.
Avec l’impression retrouvée que les mots
peuvent encore convaincre, séduire, soulager,
caresser si besoin ou désir il y a… Et
ce n’est pas parce que des zozos dégoisent
sur la toile des inepties avec des horreurs d’écriture
et une dysorthographie délirante qu’il
faut jeter le bébé avec l’eau
du bain. On ne renonce pas à la peinture parce
que la couleur sert aussi à maculer les façades
et les murs.
Parfois on me demande pourquoi j’écris
ces notes au jour le jour. Il y a trois réponses
: pour mon plaisir, pour garder la main dans l’écriture
et par superstition. Par superstition… vous
plaisantez ? Que non ! Je crois qu’il y a dans
la silencieuse pratique de l’écriture
un rite capable d’enrayer, si peu que ce soit,
la submersion du langage par la beuglarde logomachie
de ce que, sans rire, on appelle aujourd’hui
“la communication”…
Jacques Lacarrière est mort, je l’apprends
à l’instant. Et, comme s’il lisait
par-dessus mon épaule, je l’entends me
dire à mi-voix que l’on écrit
“pour chercher l’Autre en soi”.
J’ouvre un livre – Errances –
que, lors d’un de ses passages au mas, il avait
offert à celui qu’il appelait alors “le
pèlerin de l’édition” (c’était
en juin 1983), et je lis à la première
page : “Nous sommes gros de tous les paysages
jamais vus.” C’est l’une de ces
notes qui, à la fin d’une sonate, résonnent
si longtemps que l’on se retient d’applaudir.
Le Paradou, 19 septembre 2005 – À
la fin du voyage, j’avais vu le nom de Gaudé
passer dans le carnet du Monde et ce que
je craignais, Françoise me l’a confirmé
hier soir : c’est bien le père de Laurent
qui est mort. Accidentellement. Aussitôt remontent
à la surface les images habituelles : le pan
de falaise qui s’effondre dans la mer, le lac
qui s’assèche en une nuit, l’arbre
foudroyé, la tenture qui étouffe la
lumière, ou encore le fils que la disparition
du père pousse en première ligne…
Des pères, j’en ai vu partir, le mien
et ceux de mes proches. Et force me fut chaque fois
de comprendre ce que souvent m’avait répété
Max-Pol Fouchet quand il sentait la proximité
de sa propre fin, à savoir qu’il importe
de mettre au plus vite le mort en place dans le théâtre
de la mémoire car sur cette scène lui
revient un rôle à la hauteur des meilleurs
moments que l’on a passés avec lui. Je
crois que j’essaierai de dire quelque chose
de ce genre à Laurent pour lui faire un peu
de compagnie dans son deuil.
Angela Merkel et Gerhard Schröder au coude à
coude après les élections législatives
d’hier. L’Allemagne, si confusément
réunifiée, est en proie aux relations
d’incertitude. Rien n’est joué,
tout est possible. Ne pas dissimuler l’inquiétude
qui toujours me revient quand ce pays est en crise.
Mais quelle représentation nous avons là
de ce qui se prépare en France !
Ce soir, c’est avec la fébrilité
de Helen Hanff déballant un colis de livres
envoyé par Frank Doel que nous avons ouvert
le coffret contenant le DVD de 84 Charing Cross
Road que la poste nous avait apporté ce
matin. C’était aussi avec le souvenir
émouvant du livre éponyme à partir
duquel David Hugh Jones, en 1987, a tourné
le film sur un scénario de l’auteur et
de James Roose-Evans. Anne Bancroft et Anthony Hopkins,
en même temps qu’ils tiennent leurs rôles
– elle d’une lectrice américaine
et lui d’un libraire londonien qui frôleront
l’amour sans jamais le manifester et sans jamais
se rencontrer – sont devenus à l’écran
d’irrésistibles lecteurs de leurs propres
lettres. Alliance sans trahison d’un livre et
d’un film. C’est rare, c’est si
loin du tapage que font aujourd’hui livres ou
films transformés en tambours par leurs promoteurs,
ce fut un régal. Nous reverrons ce petit chef-d’œuvre
de temps à autre, et ce sera, j’en suis
certain, avec le même plaisir qu’à
chaque lecture nous procure le livre subtil de Helen
Hanff…
Paris, 21 septembre 2005 – Nous ne
pouvions repartir en voyage sans avoir revu nos amis
J&J qui sont revenus d’Ecosse après
une absence de deux mois. Hier donc, soirée
au cours de laquelle, en deux langues mêlées,
nous avons fourré dans la centrifugeuse nos
souvenirs récents, anecdotes et gossips,
opinions, craintes et désirs, lectures et rencontres…
Il fut tour à tour question du soin que Bush,
mis à mal par les malheurs de la Louisiane,
prend de paraître en good old boy,
du rôle du patronyme dans le cas de ce prêtre
pédophile appelé Vadeboncoeur (qui oserait
inscrire un nom aussi prédestiné dans
la distribution d’un roman ?), de la brèche
ouverte aux prédateurs par la fameuse et illusoire
“interdiction d’interdire”, et des
nouvelles et parfois assez indignes querelles qui
sont faites à Freud par les tenants de la psychothérapie
et leurs étranges alliés (“aller
mieux sans Freud”) dans Le livre noir de
la psychanalyse. En quittant nos amis, j’avais
la double et confuse impression de m’être
débarrassé de ce que j’avais accumulé
pour le leur rapporter et d’avoir embarqué,
en nombre bien plus considérable, des sujets
de réflexion dont je ne viendrais pas à
bout de sitôt.
Aujourd’hui nous allions à Paris car
Nancy Huston m’avait demandé d’être
celui qui lui remettrait les insignes français
d’Officier dans l’Ordre des Arts et des
Lettres au Centre culturel de l’ambassade du
Canada. Lecteurs, parents, confrères, amis
et amoureux de Nancy étaient au rendez-vous.
La salle était comble. Quelle ironie, ai-je
dit d’entrée de jeu, deux espèces
d’anti-militaristes se retrouvent et l’un,
qui l’est déjà, va remettre à
l’autre des insignes d’officier ! Mais
gardons-nous, ai-je ajouté aussitôt,
de nous glisser dans le rang de ces êtres secs
dont Stendhal disait que chez eux “le plaisir
de montrer de l’ironie étouffe le bonheur
d’avoir de l’enthousiasme.”
Il ne me déplaisait pas d’avoir découvert
que le mot officier et le mot œuvre
ont une même racine étymologique, ops,
qui a donné naissance aussi (et je crois même
d’abord) à opus et à
œuvre. Deux mots-clefs dans le destin
de Nancy Huston. On peut donc être officier,
ai-je dit, et consacrer sa vie, ses désirs,
ses passions à l’écriture, à
la création et aux imprévisibles tourbillons
qui en viennent.
Sachant que les arbres ont une part dans notre complicité,
j’ai alors fait un détour par le calendrier
celtique qui se réfère aux arbres plutôt
qu’aux astres, calendrier selon lequel Nancy
serait née sous le signe du Tilleul. Or, de
ces natifs-là, qui précèdent
de peu l’équinoxe, il est dit qu’ils
“souffrent amoureusement de la vie.” Ah,
la belle formule qui va si bien à Nancy Huston
quand on la voit dans le prisme de ses opus et de
ses livres ! Et que n’a-t-elle pas fait de la
sienne, cette amoureuse de la vie, sans que, pour
autant, jamais elle n’oublie de vivre…
Dans sa réponse aux couleurs de l’été
indien (il est vrai que nous étions au premier
soir de l’automne), par touches discrètes,
allusions et non-dits, Nancy, après avoir jeté
aux orties les notions de puissance et de pouvoir
que peut suggérer le titre d’officier,
a tracé la carte de ses reconnaissances et
de quelques éblouissements de sa vie. Puis,
elle et Chloé Rejon – avec laquelle,
si complice, je l’avais déjà entendue
au “Marathon des Mots” de Toulouse –
ont lu à voix alternées quelques pages
de Nord perdu et toutes celles de Douze
France dont la subtile qualité théâtrale
fut ainsi été révélée.
In fine, Lillian Upright, qui s’occupa de la
petite Nancy après que sa mère l’avait
abandonnée et qui lui avait alors enseigné
la musique, interpréta au piano une fantaisie
de Schumann, et elle donna ainsi à la cérémonie
la touche qui achevait d’en faire une fête
de la reconnaissance. Ou encore une célébration
de la famille dans un monde où elles se défont,
les familles, plus qu’elles ne se rassemblent.
Genève, 22 septembre 2005 –
En partant pour Genève, j’avais emporté
une brassée de journaux que j’ai déployés
dans le TGV. Déjà par le seul supplément
“livres” de Libération,
j’ai été saoulé de noms
– Tarun Tejpal, Louis-Combet, Cixous, Rozier,
Pinera, Fox, Lamar et alii –, connus et inconnus
qui, à en juger par les recensions, tentent
avec le récit de leurs étranglements
d’émerger dans la décharge littéraire
de la rentrée. J’ai fini par abandonner
ce charivari pour retourner à la lecture de
La formule préférée du professeur,
un roman de Yoko Ogawa que je déguste à
petites gorgées tant me fascinent et me plaisent
les relations qu’une aide-ménagère
et son fils entretiennent avec un vieux professeur
de mathématiques. Mais dans ce train, chaque
fois que je levais les yeux j’étais confronté
de tous côtés à ceux, ronds et
inquisiteurs, de Christian Lacroix dont la photo fait
la couverture d’une revue soigneusement placée
dans les filets à journaux sur le dossier des
fauteuils…
Ce soir, au Victoria-Hall, pour l’ouverture
de la saison nouvelle, concert avec l’Orchestre
de la Suisse Romande dirigé par le Finlandais
Ari Rasilainen. En première partie, le Concerto
pour violon en ré mineur de Jean Sibelius,
avec, en soliste, la Russe Viktoria Mullova et son
célèbre Stradivarius dit “le Falk”.
Sibelius… un compositeur “national”
dont je savais peu de choses, sinon que, grâce
à une rente d’Etat, il put composer dans
la paix et en même temps céder à
son penchant pour l’alcool. Et il est vrai que,
dès les premières mesures de son concerto
(deuxième version), il y a une sorte d’ivresse
qui en fait un exercice périlleux pour le soliste.
Et là, Viktoria Mullova qui, par son allure
accorte, son jeu et ce que l’on sait de son
cursus, est de ces femmes dont on dit qu’elle
savent ce qu’elles veulent, s’est littéralement
jouée des difficultés du concerto. Une
démonstration…
En seconde partie, le même et excellent orchestre
jouait la Symphonie n°4 en mi mineur
de Brahms. Le programme distribué à
l’entrée, comportait trois citations
singulières de contemporains du compositeur.
“Le langage de l’impuissance musicale
la plus parlante”, aurait affirmé Hugo
Wolf. “Brahms n’est qu’une chose
chaotique, absolument vide et desséchée”,
avait noté Tchaïkovski dans son journal.
“Il possède la mélancolie de l’impuissance”,
avait écrit Nietzsche dans Der Fall Wagner.
Singulière célébration ! Mais
peut-être, m’a dit Metin, était-ce
pour mettre certains critiques en garde contre les
âneries que parfois ils profèrent. Reste
que cette symphonie est toujours admirable et que
c’est un bonheur de réentendre les trente-deux
variations de la passacaille finale…
Genève, 24 septembre 2005 –
Hier, passé quelques heures avec Metin Arditi
pour commenter le manuscrit de son prochain livre
– le titre n’en est pas encore fixé
– qui est fondé sur un sujet captivant
et qui propose un vrai thème romanesque. De
telles conversations relèvent encore du confidentiel
et je n’en dirai pas un mot pour l’instant.
À qui que ce soit. Et ce fut l’occasion
de parler à bâtons rompus de l’injonction
du plaisir dans l’écriture, du rôle
stratégique dans l’usage des temps grammaticaux
et de l’émergence ou de l’absence
de l’auteur dans un roman.
L’après-midi, Metin nous a fait découvrir
à Coligny la fondation Martin Bodmer où,
dans un musée en sous-sol conçu par
Mario Botta, sont rassemblés ouvrages, livres
et surtout manuscrits d’une collection consacrée
à la Weltliteratur. Et me voilà
allant des ajouts et repentirs dans la calme distribution
des strophes du Cimetière marin de
Paul Valéry à la page d’écriture
rageuse de Chateaubriand dans le manuscrit des Mémoires
de ma vie, courant à une autre, pleine
à ras bord de la petite écriture de
Kant rédigeant Le conflit des facultés,
la comparant aux deux frêles colonnes d’écriture
de l’Hymne à la nuit de Novalis,
et encore au fameux vierge, vivace et bel aujourd’hui
dans la lente calligraphie de Mallarmé, et
aussi aux ratures presque hargneuses de Beethoven
sur le manuscrit du Gloria de la Messe solennelle.
Mais surtout m’attardant devant le manuscrit
des Cent vingt journées de Sodome
d’une écriture microscopique sur le rouleau
qui permettait à Sade de le dissimuler dans
un interstice du mur de sa prison…
Les pièces qui sont là exposées
de manière telle qu’on les croirait suspendues
dans la pénombre (la lumière les éclaire
quand on s’en approche), ont une valeur inestimable,
mais elles m’ont paru en avoir une bien plus
considérable encore par leur célébration
de l’écriture que je ne pouvais, sur
le moment, comparer à rien d’autre qu’à
la circulation du sang dans le corps même de
la pensée. Il faudrait les contempler pendant
des heures, ces pages d’écriture, y revenir
chaque jour, et encore ne suis-je pas certain qu’un
mois suffirait pour épuiser les rêves,
les éblouissements, les méditations
dont elles sont la source.
Et le soir même nous allions à l’Opéra
pour assister à la première, si attendue,
du Tannhäuser de Wagner dans la nouvelle
mise en scène d’Olivier Py. Nous en avions
été prévenus par la rumeur et
par des échos dans la presse : nous devions
nous attendre à une singulière provocation
car le metteur en scène, disait-on, avait fait
de la scène du Venusberg, dans le
premier acte, une session sexuelle dans une sorte
de bordel aux allures de théâtre. Et
la réalité ne fut pas en dessous de
la promesse car, avant et pendant que Vénus
et Tannhäuser débattaient du désir
qu’avait celui-ci de se retrouver dans un monde
réel, parmi les siens, des stripteaseuses tout
en rouge s’effeuillaient, se caressaient les
seins, agitaient la croupe, et l’une d’elles
se faisait même prendre en levrette par un priape
rubescent pendant que d’autres figurants ne
laissaient point de doute sur la participation de
l’homosexualité aux ébats.
Or là ne fut pas pour moi la provocation scandaleuse
– elle était après tout presque
risible, cette saturnale étrangère aux
superbes cadences musicales. Non, la provocation était
dans l’architecture du décor imaginé
par Pierre-André Weitz, fidèle compère
d’Olivier Py, décor constitué
par un assemblage géométrique, sans
cesse mouvant, de formes dessinées par des
tubes fluorescents et aveuglants. Et si j’avais
une recommandation à faire, elle serait de
déconseiller aux épileptiques d’aller
voir ce Tannhäuser-là car l’incessant
cliquetis du noir et blanc risquerait de déclencher
une crise.
Kristinn Sigmundsson (le Landgrave), Stephen Gould
(Tannhäuser), Dietrich Henschell (Wolfram), Nina
Stemme (Elisabeth) et les autres et les chœurs
avaient les voix requises, et avec ce bon Orchestre
de la Suisse Romande que nous avions déjà
entendu la veille, ils étaient wagnériens
à souhait. Mais je me suis posé des
questions au sujet de Jeanne-Michèle Charbonnet
dont la voix de soprano dans le rôle de Vénus
était, elle aussi, tellement juste… Suis-je
à ce point devenu ringard ? Je n’ai pas
compris qu’elle ait accepté pour chanter
de se tenir parfois affalée, barbouillée
de rouge, cuisses écartées, dans des
poses d’une vulgarité insoutenable.
À la fin, on s’attendait à des
protestations. Rien, pas un cri, pas un sifflet. Des
applaudissements tels que je me le disais : après
tout, les Genevois sont peut-être fiers que
les audaces vénusiennes soient venues ici avant
Paris. Et ils se sont applaudis pour avoir eu l’audace
d’accepter ces audaces.
C’est Christine qui a eu la juste réflexion
quand elle nous a dit qu’il aurait fallu fermer
les yeux afin de comprendre que Wagner avait écrit
pour cet opéra une musique d’une beauté
indescriptible et d’une modernité stupéfiante…Pour
ma part, j’ai alors pensé que cette manie,
si actuelle, de surcharger, de barbouiller, d’enlaidir
devait relever de l’angoisse collective où
nous vivons aujourd’hui dans le monde. C’est
Pavese qui disait qu’il y a des vêtements
“si beaux qu’on voudrait les lacérer”…
Le Paradou, 25 septembre 2005 – Mais
il me semblait bien qu’un souvenir me trottait
par la tête depuis la représentation
de Tannhäuser ! La chose m’est
revenue ce matin. En 1935, mon grand-père
qui enseignait entre autres la physique et la chimie
m’emmena voir à l’Exposition universelle
de Bruxelles le pavillon consacré avec un faste
démonstratif aux illuminations et prodiges
de la “Fée Electricité”.
Couvert d’éclaboussures de lumière,
le professeur au lorgnon tremblant sur le nez me fit
une grande leçon sur les pouvoirs de l’électricité.
Ce sont donc les décors de ce Pavillon de l’électricité
qui me sont revenus en voyant dans Tannhäuser
à Genève, soixante-dix ans plus tard,
les formes dessinées par Pierre-André
Weitz avec des tubes fluorescents. Mais recycler du
vieux pour faire du neuf, ce n’est pas nouveau,
le truc est familier aux roués de la mode.
Hier, en retrouvant le mas, nous avons aussi retrouvé
Pascal Durand. Et avec lui Hugo et Mallarmé,
deux de nos chers nounours. Car il n’y a pas
de honte à le dire, nous qui aimons la littérature,
nous y avons nos peluches préférées.
Arles, 27 septembre 2005 – J’avais
rendez-vous avec Anne G. pour répondre au micro
à ses questions sur l’ouverture de la
saison musicale au Méjan. Elle n’a pu
venir, on lui avait demandé d’urgence
un reportage sur les moustiques qui font l’actualité.
On dit ici que, de mémoire d’Arlésien,
jamais on n’en a vu autant, et si soudainement
éclos. Il y a une quinzaine d’années,
le bruit courut qu’allant picoter de l’un
à l’autre, ces bestioles pouvaient transmettre
le sida. Bien que les preuves du contraire ne fussent
pas évidentes, le maire d’Arles, un médecin,
avait réussi à maîtriser l’alarmante
rumeur qui enflait.
Pour de mystérieuses raisons je suis insensible
aux piqûres alors même que les gens autour
de moi grognent et se grattent. Je les observe, eux
qui perdent patience et les moustiques qui font la
fête, et je m’embarque en compagnie de
Gulliver dans des élucubrations swiftiennes.
Que la nature les eût faits plus grands, ces
insectes, et nous lilliputiens, c’était
l’apocalypse !
On attend le mistral qui les éliminera. Il
ne se le fait pas dire deux fois, le maraud. Déjà
de petites rafales annoncent le gros de ses hordes.
Le conseil de surveillance s’est réuni
ce matin, bien à l’abri des moustiques,
portes et fenêtres closes, pour entendre Françoise,
dans son rôle de présidente du directoire,
exposer les résultats d’Actes Sud et
les ambitions pour l’année à venir.
Outre le privilège d’ouvrir et de lever
la séance, j’ai dans cette assemblée
(pour le dire d’un mot cher à Albert
Cohen) un rôle de ressasseur. Chaque fois que
nous nous réunissons, je rappelle et répète
que nous ne saurions être de véritables
éditeurs si, à la constitution et à
l’accroissement du profit, nous subordonnions
la découverte des auteurs et la reconnaissance
de leurs œuvres. Alors, ce matin, pour rafraîchir
la mémoire des anciens et frapper l’imagination
des nouveaux, j’ai rappelé qu’Actes
Sud, en 1985, avait pris son envol décisif
avec deux auteurs abandonnés à l’indifférence
: Nina Berberova, alors âgée de 84 ans,
repêchée avec, dans ses cartons, une
œuvre considérable, pratiquement inédite,
et Paul Auster au nez duquel les grands éditeurs
américains, l’un après l’autre,
avaient claqué la porte…
Arles, 28 septembre 2005 – Sachant
que mes petits-enfants ne détestent pas les
vers de mirliton que parfois je compose pour eux,
de bonne heure ce matin j’en ai improvisé
huit pour Antoine…
Nom d’une pivoine,
c’est aujourd’hui
l’anniversaire d’Antoine !
Et qu’avons-nous pour lui ?
Un joli sac de vœux !
Et, pour dimanche ?
Alors, là, sacrebleu,
un machin en trois tranches... |
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Le “machin en trois tranches” qu’il
recevra dimanche, lors du repas d’anniversaire,
ce sont trois DVD consacrés aux aventures pour
lesquelles ce garçon de douze ans montre une
vive prédilection, les aventures archéologiques.
Après un bref séjour au mas, Pascal
Durand vient de repartir pour Liège. Quel professeur
il doit être ! Une science considérable
dans le domaine qui est le sien – la littérature
– et de la curiosité pour les relations
cognitives que des disciplines éloignées
l’une de l’autre entretiennent avec tant
de discrétion qu’elles nous passent sous
le nez sans que nous y accordions l’attention
qu’il faudrait. Pascal, lui, l’accorde,
cette attention, il en prend le temps. À la
manière de Fabre observant ses insectes, il
est toujours à l’affût des tressaillements
de la pensée. Nous ne nous quittons jamais
sans qu’il m’ait donné quelques
titres de livres à découvrir. Et de
surcroît, il cuisine en rabelaisien. Hier soir
il s’était mis aux fourneaux et nous
a préparé des “boulets à
la liégeoise” avec une touche d’hérésie
(miel au lieu d’un sirop dit “de Liège”,
introuvable ici) qui rivalisaient de saveur et de
parfums… Et, signe de connivence ou de ralliement,
cet homme fume la pipe – tant pis pour ceux
qui n’aiment pas ça !
Parce qu’elle écrit pour un journal
régional un article sur la séparation
de l’Eglise et de l’Etat, C. m’a
posé quelques questions sur l’actuelle
légitimité de la Loi de 1905. Avec une
pointe d’irritation je lui ai répondu
qu’il importait plus que jamais de maintenir
les cultes dans les règles du droit afin de
ne pas se retrouver confrontés à des
guerres de type irlandais, à des dragonnades,
croisades, ratonnades et pogroms, ou encore au minage
des fondements de la nation comme celui auquel se
livrent les fondamentalistes américains. Si
précaire rempart soit-elle, cette loi de 1905
en est un, lui ai-je répété,
et s’il y avait à la modifier, je souhaiterais,
oui, que ce fût rinforzando. Par leur
dogmatisme, les religions s’opposent à
la philosophie dont l’essence même est
interrogative. Et, comme le disait Condorcet, “toute
société qui n’est pas éclairée
par des philosophes est trompée par des charlatans.”
M. - C. m’a envoyé des photos de la
sculpture qu’elle vient d’achever. Ta
tête, me dit-elle…Ma tête, me dis-je
en écho… Ah, l’embarras où
elle me met ! Quelle différence y aurait-il
entre ma réaction si ce n’était
pas ma tête, et la confusion où je suis
en sachant que c’est la mienne ? Je retourne
au miroir et compare aux photos, je ne comprends pas…
Mensonge ou sournoiserie ne sont pas de mise entre
nous, lui ai-je écrit, je te dois la vérité.
La vérité est que je sens cette sculpture
si proche de ce qu’elle a voulu y mettre qu’il
suffirait peut-être, par de petites touches,
du “je-ne-sais-quoi”, du “presque-rien”,
qu’elle… Non, non, j’ai arrêté
de lui débiter ces sottises car je me demandais
comment j’aurais réagi si, après
lui avoir soumis un texte où je l’aurais
décrite, elle m’avait écrit ce
que j’étais en train lui écrire...
Le Paradou, 29 septembre 2005 – Tous
les prétextes lui sont bons, voilà le
mistral revenu pour exterminer les moustiques et pour
se jouer des douceurs de l’été
dit de la Saint-Martin.
Hier soir, par courriel, J.S. me signalait l’intérêt
de l’exposition “La mémoire du
Congo” ouverte au Musée royal de l’Afrique
centrale à Tervuren près Bruxelles.
Je me suis promis d’aller la voir à la
première occasion, cette exposition. Mais le
sujet est délicat…
La figure d’Albert Thys qui fut au Congo celui
que parfois on appela le condottiere de Léopold
II, reste importante pour ses descendants –
et Christine est de leur nombre – qui reçoivent
chaque semaine une gazette électronique dans
laquelle les nouvelles de la famille (naissances,
noces, décès, voyages, succès
et même la parution de mes livres car par mariage
j’appartiens à la tribu) sont suivies
de documents rappelant l’action de cet homme
au service d’un roi que Mark Twain stigmatisa
dans King Leopold’s Soliloquy en 1905
et qu’Adam Hochschild, en 1998, accusa de génocide
colonialiste dans un livre qui fit grand bruit : Les
fantômes du roi Léopold II.
Mais ce que j’ai appris en 1999, quand Actes
Sud publia Les anneaux de Saturne de W. G.
Sebald, c’est que cet Albert Thys avait accordé
un droit de navigation sur le fleuve Congo à
un certain Korzeniowski venu lui en faire la demande
à la Société Générale,
à Bruxelles. Et que, sans le savoir, le condottiere
avait ainsi permis que fût écrit, sous
la signature de Joseph Conrad, en 1902, Au cœur
des ténèbres. Et donc que plus
tard, en 1979, fût tourné Apocalypse
Now qui en est l’adaptation par Francis
Ford Coppola…
Ce matin, à Marseille, Roland Hayrabedian
avait convoqué la presse pour la présentation
du nouveau programme de “Musicatreize”,
un ensemble que nous avons reçu à plusieurs
reprises au Méjan, dans nos “Soirées
musicales d’Arles”. Il y avait à
ma présence deux motifs.
D’abord, Roland m’avait arraché
la promesse de diriger le premier atelier d’écriture
de la saison. Ce que j’avais fini par accepter
malgré la méfiance d’éditeur
que m’inspirent ces ateliers qui, lorsqu’ils
ne sont pas dirigés par des bénévoles
soucieux d’aider des personnes empêtrées
dans les contraintes sociales et administratives,
le sont par des gens qui, pour reprendre les mots
de Flaubert, ne savent pas écrire quatre lignes
mais enseignent comment composer un livre et sont
ainsi responsables pour une part des manuscrits impubliables
qui engorgent les maisons d’édition.
Mais ici, rien de ça, rien d’autre qu’une
séance au cours de laquelle il me faudra inviter
les participants à écrire des formes
brèves dont l’une, à l’issue
de sélections successives, servira de support
à une création musicale. Suis en partie
rassuré…
L’autre motif de ma venue à Marseille,
c’était la rencontre avec Bruno Mantovani,
un jeune compositeur auquel j’étais invité
à présenter une histoire ou un conte
qui lui servira d’argument pour l’une
de ses compositions. Et là, je ne me suis pas
dérobé, au contraire… J’ai
toujours pris un énigmatique plaisir aux amoureux
et coquins “5 à 7” entre les notes
et les mots.
Arles, 30 septembre 2005 – “Il
arrive que la musique nous dise ce que ne peuvent
nous faire entendre les mots, il arrive que les mots
nous expriment ce que la musique n’a pu nous
faire comprendre”, avais-je écrit pour
le programme 2005 – 2006 des “Soirées
et matinées musicales d’Arles”.
Cette assertion maintes fois reprise – et qui
avait servi de fil conducteur aux quelque quarante
émissions que j’avais faites en 1996
sur France Musique – m’est revenue comme
un boomerang, ce soir, lors du concert doublement
inaugural : de la saison et du week-end consacré
à l’intégrale des quatuors avec
piano de Brahms et de Fauré. Car rien mieux
que leurs deux premiers quatuors, avec leurs dissemblances
et leurs complicités, ne pouvait m’arracher
à la pathétique tentative d’en
rendre compte par les mots du programme. La gravité,
l’humour, le plaisir, le désir se jouant
l’un de l’autre dans ces compositions
n’appartiennent à leur temps que par
des dispositions formelles. Leur sens essentiel s’exprime
en d’infinies variations par des narrations,
des méditations, des descriptions, des audaces
et des allusions dont nous reconnaissons l’intelligence
pour les avoir ressenties à certains moments
de notre vie mais dont nous serions bien incapables
d’exprimer l’affectivité autrement
qu’en retournant à l’écoute
de ce macramé musical.
Au cours du médianoche qui a suivi, avec les
musiciens et quelques amis, j’ai tenté,
en le leur racontant, de m’expliquer pourquoi
si longtemps la musique de Fauré m’avait
paru associée à l’ennui. Et puis,
soudain, comme si j’étais en analyse,
un souvenir m’est revenu, une fusée éclairante...
Pendant les neuf mois de la “la drôle
de guerre”, de septembre 1939 à mai 1940,
la radio que j’écoutais alors avec assiduité
en compagnie de quelques amis de mon âge, ne
diffusait plus de musique “ennemie”. Plus
de Mozart, de Beethoven ou même de Bach ! Entre
deux communiqués sur le mouvement des patrouilles
le long de la Ligne Maginot, place à la musique
française dans laquelle Gabriel-Urbain Fauré,
chaque jour (je crois me le rappeler), était
au premier rang. Ses ballades, mélodies, cantiques,
nocturnes et surtout son Pelléas et Mélisande,
oui, suaient l’ennui aux yeux de galopins iconoclastes
qui cherchaient avec inquiétude à comprendre
dans quoi cette “drôle de guerre”
s’apprêtait à les enfourner…
Je ne sais si ce retour au passé en est la
cause, mais avant de nous séparer, nous avons
repris, Metin et moi, la réflexion que nous
avions menée à Genève sur le
rôle des modes et des temps grammaticaux dans
la narration romanesque. Et, en particulier, sur la
capacité qu’ils nous donnent d’exprimer
la durée (comme on le dit d’un fruit
dont on veut extraire le jus), de régler le
pas et les virevoltes de nos personnages et d’obliger
le temps à des repentirs révélateurs…
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