| Arles, 1er octobre
2005 – Au mariage d'une très chère
et jeune amie, aujourd’hui, je n’ai pas
assisté. Courir à la mairie ou à
l'église, me mêler aux invités
pour boire un verre à sa santé qui est
évidente et à son bonheur qui est de
porcelaine comme ils le sont tous, ça n'a rien
à voir avec la complicité qui est la
nôtre quand elle vient passer une heure au mas,
dans ce qu’un jour, désignant les livres
qui tapissent les murs de mon grenier, elle a baptisé
: “l’antichambre du Paradis”.
À sa demande, il y a peu de temps, j’avais
dressé une liste de fragments musicaux parmi
lesquels elle pourrait choisir pour la partie religieuse
de la cérémonie. J’avais tout
de suite pensé à In Trutina,
un air extrait des Carmina Burana de Carl
Orff, dans l’irrésistible interprétation
de Gundula Janowitz. Mais cette célébration
du tangage entre l’amour lascif et la pudeur
(lascivus amor et pudicitia), ça n'était
pas du meilleur goût. Et j'ai grommelé
ce que dit Shakespeare dans Le marchand de Venise
: “Pendaison et mariage, question de destinée.”
Ce soir, au Méjan, quand Jean-François
Heisser a plaqué le premier accord du troisième
quatuor de Brahms, les trois autres musiciens ont
lentement tourné la tête vers lui avec
des yeux ronds et l’air de se demander quelle
mouche le piquait. En quelques instants la stupeur
a fait place au sourire et bientôt la salle
est partie d’un rire amical en comprenant que
les cordes s’apprêtaient non pas à
jouer Brahms mais Fauré. Et de forts applaudissements
ont témoigné que cette méprise
due à une inversion tardive du programme était
accueillie avec une joyeuse complicité.
Ce fut alors, avec le quatuor de Brahms, un déferlement
de bonheurs où chacun des instruments avait
sa part : le violoncelle qui me paraissait comme toujours
être le romancier dans le groupe, l’alto
qui chantait comme une voix humaine, le violon couturier
de l’ensemble et, derrière ces trois-là,
le piano, un chœur à lui seul, véritable
représentation du destin.
Avec Fauré, ce fut autre chose. On s'est retrouvés
au cœur d’une forêt imaginée
par le Douanier Rousseau, et dans les herbes hautes
serpentaient des thèmes d’une sinueuse
sensualité. Ce qui fut prétexte, après
concert, pour évoquer avec Jean-François
Heisser la personnalité d’un Fauré
plus attentif aux dames et mieux disposé à
leurs faveurs que l’austère image par
lui laissée ne le révèle.
Le médianoche d’après concert
avait lieu cette fois chez Françoise et Jean-Paul.
Ce samedi était décidément samedi
de mariages : Françoise revenait de Paris où
elle avait assisté à celui de Rezvani
avec Marie-Josée Nat. Cette fois, c'est la
question posée par Max Frisch dans son Journal
qui m’est revenue… “Auriez-vous
de vous-même inventé le mariage ?”
Peut-être trouverai-je une réponse dans
le dernier livre de Rezvani que j'ai tout juste commencé
à lire : La femme dérobée
ou de l'inutilité du vêtement. Il
est dédié “à Marie-Josée,
si femme !”
À table je me suis retrouvé en compagnie
de médecins amis. Et je n’ai pas raté
l’occasion de leur parler des histoires médicales
de Conan Doyle (Sous la lampe rouge) qui
vont bientôt paraître, et de la postface
où Dominique Sassoon compare certaines découvertes
de la médecine aux enquêtes de Sherlock
Holmes.
Le Paradou, 2 octobre 2005 – Ce matin,
dernier chapitre du week-end de quatuors. Les concerts
du dimanche matin sont ceux qui attirent le plus de
monde au Méjan. Ils emplissent la salle d’un
public en tenue de loisir que le petit-déjeuner
offert à l’entrée, dès
dix heures, a mis dans d’excellentes dispositions.
Café dans une main et croissant dans l’autre,
je parlais avec Elsa Boublil qui, mandée par
France Inter, était présente depuis
vendredi et m’avait conquis par le plaisir et
la curiosité avec lesquels je l’entendais
interviewer le public. Et soudain j’ai vu surgir
Cees Nooteboom. C'est un des grands écrivains
arrivés dans les débuts d'Actes Sud.
En ce moment, avec Simone, sa compagne qui est aussi
sa photographe préférée, il prépare
un livre sur les tombes des poètes et il revenait
du Cimetière marin de Sète.
Il était donc de passage et venait pour entendre
du Fauré. Or ce dernier concert du week-end
ne comportait qu’une œuvre, le deuxième
et somptueux quatuor de Brahms…
J’ai aussitôt demandé à
Jean-François Heisser de ne plus en bis donner
du Mozart comme la veille, mais du Fauré. Je
n’avais pas seulement l’idée de
faire ainsi plaisir à Cees. J’avais trouvé
qu'en jouant Mozart le quatuor avait l’air de
récompenser le public pour avoir eu le courage
de supporter les tumultueux déploiements de
Brahms et de Fauré, et j’en étais
agacé. Et c’est ainsi que deux mouvements
de Fauré, donnés en bis, ont permis
à Cees Nooteboom d’entendre un peu de
ce qu’il se désolait d'avoir manqué.
Ce soir, on a fêté Antoine pour ses
12 ans. Une fois de plus, il m'a paru tout à
fait évident que, par la nature des cadeaux
qu'ils font à l'enfant, les adultes révèlent
ce qu'ils étaient à son âge…
En revenant au mas, sur l'écran de mon ordinateur,
j'ai trouvé deux témoignages à
propos du week-end Brahms - Fauré. “Un
immense bravo pour l'organisation artistique, avait
écrit Metin Arditi qui est aussi le président
de l'Orchestre de la Suisse Romande. Je sais bien
ce que le succès du Méjan, la qualité
de ses intervenants, son rayonnement si manifeste,
ont dû demander comme travail en amont, tant
en intensité qu'en ténacité.”
L'autre, d'une petite écriture frémissante
de plaisir et signé par Elsa Boublil, évoquait
“des heures d'enchantement et d'intemporalité,
d'émotion et de partage…”
Le Paradou, 3 octobre 2005 – Le DVD
venait d'arriver, nous avons regardé hier soir
La chute, le film controversé d'Olivier
Hirschsbiegel que nous n'avions pas vu lors de sa
sortie en 2003. Et ce qui ce matin s'impose, après
une nuit passée à le revoir en rêve
et en cauchemar, c'est la difficulté de tracer
une frontière entre cet implacable récit
du crépuscule hitlérien et le magma
qu'ont formé au fil des années mes souvenirs
de guerre et les fragments d'histoire que m'ont fournis
des livres, des documents et des témoins qui
m'ont raconté ce que je n'avais ni vu ni vécu,
à peine soupçonné.
Avec une autorité stupéfiante, Bruno
Ganz a fait de Hitler un monstre à visage humain
dont la figure engloutit la concrétion des
signes, indices, emblèmes et grimaces que ses
partisans, adversaires et victimes ont accumulés.
Du coup, le film impose son ordre dans le désordre
de la mémoire. Oui, mais quel ordre ? Avec
le cinéma, la télévision et leurs
dérivés, l'Histoire est devenue, comme
en cet épisode, un théâtre dans
lequel, sous la férule de leurs acteurs (au
double sens du terme : protagonistes et comédiens),
reviennent des événements dont je devrais
me demander, avec plus de rigueur que ne m'en laisse
mon larmoyant sentimentalisme de bon spectateur, la
part qu'ils doivent à la réalité
et celle qui revient aux metteurs en scène.
Après avoir vu Bruno Ganz en Hitler et, il
n'y a pas si longtemps, Jacques Dufilho en Pétain
et Michel Bouquet en Mitterrand, je me dis que les
héros de l'Histoire sont tous contemporains
désormais. Par le truchement de spectacles
multiples, de Néron à Staline en passant
par Bonaparte, ils ont triomphé et péri
sur nos écrans. Et je crains que leur présence
en deux dimensions n'atrophie peu à peu notre
mémoire réflexive. Nous les voyons mieux,
ces héros, nous les “pensons” moins.
Ainsi, Titanic, le film de James Cameron,
avec son habile et suggestive profusion de détails
dans les reconstitutions, a-t-il porté en 1997
un coup terrible au souvenir que j'avais des prédications
avec lesquelles, tout au long de mon enfance, m'avait
harcelé ma mère obnubilée par
ce naufrage advenu quand elle avait 16 ans. Après
le film de Cameron, jamais je n'aurais pu écrire
La mer traversée (1979) ni Le
bonheur de l'imposture (1998), deux romans dans
la trame desquels j'ai faufilé la maternelle
vision du châtiment symbolique réservé
aux ambitieux, présomptueux et arrivistes de
tout poil : se casser le nez sur un iceberg et se
faire bouffer par les morfales des grandes profondeurs.
L'ombre de la Lune a glissé ce matin sur le
disque solaire avec une méprisante lenteur.
Le mistral en agitant les feuilles du platane faisait
danser sur les murs des petits croissants
de lumière. J'ai tendu l'oreille à
des conversations de spectateurs. Il m'a paru évident
que le spectacle relevait à leurs yeux de la
féerie et que l'éclipse… éclipsait
plus qu'elle ne leur représentait la réalité
de ce firmament où, depuis des millénaires,
tourbillonnent les débris de la bombe à
fragmentation qui explosa lors du big bang. Et nous,
scotchés par la gravité, sur l'un de
ces débris…
À Pascal Durand qui m'avait interrogé
sur l'origine du nom de la Crau, j'avais répondu
que c'était sans doute lié à
un vieux mot désignant la pierre. Puis, avec
le dictionnaire étymologique en ma possession,
j'avais reconnu m'être trompé : “Crau”
venait du latin populaire crosus, avais-je
lu, et désignait un creux, ou une dépression.
Mais Pascal avait entre-temps consulté une
spécialiste de l'université de Liège.
Racine préromane, a-t-elle répondu,
kraw veut dire “pierre”. Et d'ajouter
que Mistral, “qui avait choisi le désert
de la Crau pour mener Mireille à l'agonie”,
donnait aussi cette réponse étymologique
dans son Trésor du Félibrige.
J'ai jeté un regard affligé à
mon dictionnaire…
Marseille, 4 octobre 2005 – Partis
trop tôt, dans la crainte d'arriver trop tard
à cause des grèves et de leurs manifestations,
nous sommes arrivés avec tant d'avance à
Marseille, dorée par le soleil rasant du crépuscule,
que nous avons eu le temps d'aller revoir nos amies
Lafitte aux Arsenaux. Et là, pendant que nous
échangions quelques souvenirs de nos débuts,
je suis tombé sur une anthologie de Giono où
se trouve un texte que j'avais maintes fois et admirativement
cité après l'avoir repéré
dans un “Album des Guides bleus” (qu'un
indélicat emprunteur a omis de me restituer).
De ce passage retrouvé, j'ai lu la première
phrase à voix haute, pour Christine : “L'écrivain
qui a le mieux décrit cette Provence, c'est
Shakespeare.” J'avais le souvenir que, dans
l'album disparu, la phrase était interrogative
et que Giono interpellait son lecteur : “Quel
est l'écrivain qui a le mieux décrit
cette Provence ?” Et cela donnait au lecteur
le temps de s'égarer dans des réponses,
évidemment à mille lieues de Shakespeare...
Vient alors la clef du paradoxe : l'étoffe
dramatique de Provençaux pareils aux personnages
élisabéthains. Et c'est du meilleur
Giono. “Quel que soit l'événement
qui vienne donner un sens à la vie, il est
béni, écrit-il. Plus il est violent,
plus il est délectable. On l'attend. S'il tarde
trop, on le désire et finalement on le provoque…”
J'étais venu à Marseille pour diriger
le premier des ateliers d'écriture mis en place
par Musicatreize. Les règles que l'on m'avait
demandé de suivre étaient simples :
donner à la trentaine de participants un thème
sur lequel ils auraient à écrire une
forme courte dont les trois meilleures seraient lues
en public et dont une serait mise en musique…Et
les aider par des conseils.
Pour thème, je leur ai proposé quatre
mots : vêtement, étoffe, vêtir,
dévêtir. Et pour mettre ma petite école
en train, j'avais écrit au tableau deux citations.
L'une était de Pavese : “Il y a des vêtements
féminins si beaux qu'on voudrait les lacérer”.
L'autre était un haï-kaï de Thierry
Cazals : “Jeune femme amoureuse /elle retrousse
sa robe pour traverser / le ruisseau à sec.”
Puis, je leur ai lu quelques extraits du dialogue
qu'échangent le Poète et l'Amoureuse
dans Les Épiphanies d'Henri Pichette.
Histoire de montrer quelles portes on ouvre quand
on détourne les mots de leur sens premier.
Ah, ces substantifs transformés en verbes amoureux,
avec ce finale que murmure le Poète à
l'Amoureuse : “te septembre octobre novembre
décembre et le temps qu'il faudra” !
Au bout de deux heures, on a ramassé les copies
et sans citer leurs noms je leur ai lu les textes
qu'ils avaient écrits, parmi lesquels ils ont
choisi les trois qui feront l'objet d'une lecture
publique. Ça ne pouvait manquer… ils
n'ont pas retenu celui qui, pour moi, surpassait tous
les autres de sa brève et musicale autorité.
Ces quelques mots-là, je l'ai dit à
l'oreille de Roland Hayrabedian , je les entendais
déjà chantés par Gundula Janowitz,
comme elle chante In trutina de Carl Orff,
ou alors, à l'inverse, par José Van
Dam dont la voix à réveiller les morts
ferait gronder les mots.
Peu avant que le temps d'écriture fût
écoulé, je m'étais dit qu'il
y avait de l'injustice à laisser ces gens ramer
dans la difficulté où je les avais mis
– je m'en rendais compte par leurs regards et
leurs grimaces –, sans m'y affronter moi-même.
Et d'un coup j'ai griffonné : “Sous l'étoffe
bavarde /une jambe muette /entrouvre le rideau...”
J'ai hésité, fallait-il pas ajouter
: “et se retire en hâte” ? Non !
a dit Christine.
Le Paradou, 6 octobre 2005 – Dans
l'exercice de l'édition il y a deux ou trois
choses que j'ai apprises, les unes sur le tas, les
autres sur le tard. Et par exemple que, si les éditeurs
“littéraires” dans l'exercice de
leur périlleux métier doivent écouter
ce que leur rapportent les représentants qui
reviennent du front et les graphistes quand ils sont
en gésine, ils doivent aussi se garder de les
prendre au mot et de les suivre à la lettre.
Informations et suggestions sont ce qu'elles sont,
rien de moins, rien de plus. Imagine-t-on comment
se comporterait sur la route un autocar dont tous
les passagers auraient une main sur le volant ?
J'écris cela parce que je vois à nouveau
se manifester une offensive des commerciaux et des
graphistes qui se rejoignent dans une singulière
alliance pour amener la compétition des livres
dans le territoire de l'image. Il est clair qu'à
les suivre, ça tournerait au concours d'affichage.
Le meilleur livre serait celui qui propose la meilleure
affiche de couverture. Mais in cauda venenum
! Ne voit-on pas le renfort que l'on apporte ainsi
à ceux qui, depuis longtemps, tiennent que
le livre est un “produit” de consommation
destiné comme les autres à la libre
(et souvent scélérate) concurrence ?
Dans les commencements d'Actes Sud, nous avions choisi
pour nos livres un format “taille fine”
que quelques commentateurs, enthousiastes mais désinvoltes
dans l'usage des mots, disaient “oblong”
alors que ce terme désigne une forme “à
l'italienne”. Bref, la taille et la sveltesse
de nos livres furent tout de suite perçues
et elles sont devenues constitutives de l'image de
la marque. Avec une référence aux tréteaux
nus de Copeau (mais aussi à “la blanche”
de Gallimard) les couvertures sans décor de
ces livres ne donnaient à voir que noms d'auteur
et titres d'ouvrage. Un peu plus tard, quand vint
le moment de prendre notre place dans le territoire
du romanesque, on eut l'idée d'illustrer les
couvertures pour sous-tendre les titres et en suggérer
le sens implicite. Là encore, le succès
fut rapide. Mais au fil des années, imitation,
contrefaçon, concurrence et surtout superfétation
transformèrent le paysage au point que les
vitrines des librairies se sont mises à ressembler
à celles des parfumeries, pharmacies ou épiceries,
et que les livres à l'étalage se disputent
désormais les premières places par la
virulence ou l'ingéniosité de leurs
illustrations.
Rue de la Montagne-Ste-Geneviève, à
Paris, ou rue du Dr Fanton, en Arles, il m'arrive
de m'attarder à la devanture d'un marchand
de vin et de me dire que, dans ce monde-là,
on a gardé son sang-froid quand nous avons
perdu le nôtre. Les étiquettes des bouteilles
sont certes souvent ornées d'une gravure suggérant
le domaine, mais le cru et son origine sont les premières
informations que saisit le regard. Et c'est bien ce
qui est important, non ?
Bref, voilà pourquoi, quand il fut décidé
que, la retraite venue, je garderais un lien éditorial
avec Actes Sud par la direction de la collection “un
endroit où aller”, j'ai maintenu la couverture
nue de nos débuts, celle qui, dans un beau
garamond, annonce avec simplicité qui
a écrit quoi. Obstination de briscard
? Ah, je n'avais pas rompu avec les entreprises commerciales
de mes débuts pour en créer une autre
de même et lucrative espèce, mais bien
pour m'installer dans un monde qui m'avait fasciné
du plus loin que je me souvienne. Le monde de ces
livres qui sont les plus sûrs transbordeurs
de la création et de la pensée. Leurs
transbordeurs, pas leurs camelots.
Le Paradou, 7 octobre 2005 – Drôle
d'époque ! Deux publications viennent de tomber
sur ma table. D'abord une toute récente édition
poche (et sous quelle abominable couverture !) d'un
livre qui, bien que les textes n'en furent pas publiés
du vivant de l'auteur, prétendait “dynamiter”
l'hypocrisie puritaine de son temps. Il s'agit des
écrits de “l'autre” Pierre Louÿs,
le pornographe. Quoi que dise Pauvert qui le préface,
tenir Trois filles de leur mère pour
un “chef-d'œuvre”, c'est pousser
le bouchon trop loin. À tout prendre, mieux
vaut grapiller, dans le Manuel de civilité
pour les petites filles, quelques effronteries
du genre : “Ayez tous les amants qu'il vous
plaira, mais ne racontez pas aux jeunes ce que vous
faites avec les vieux. Ni réciproquement.”
Là, au moins, on a un petit vertige…
Mais l'autre publication, c'est la livraison du
Monde 2 où est un terrifiant dossier sur
la contamination de la société américaine,
et des écoles en particulier, par les idées
du “créationnisme” et de l'Intelligent
Design (l'esprit supérieur), avec le soutien
de Bush et le concours de ses conservateurs chrétiens.
Comme le disait Russell Banks interviewé par
Raphaëlle Rérolle dans Le Monde des
livres, “le mariage entre les intérêts
économiques et l'exercice du pouvoir politique,
le tout infusé par la passion religieuse, peut
conduire droit au fascisme.” C'est à
vous donner envie de relire Louÿs. Non, mieux
vaudrait ouvrir un nouveau club de réflexion
qui s'appellerait Charles Darwin. En attendant, on
se demande parfois si l'Histoire n'est pas une cage
d'écureuil dans laquelle nous tournons indéfiniment.
Le Paradou, 8 octobre 2005 – Quand
Sabine Wespieser, qui allait créer quelques
années plus tard sa propre maison d'édition,
travaillait encore à mes côtés,
elle proposa puis dirigea la publication d'un livre
d'Alain Guédé qui nous fit découvrir
la singulière figure du Chevalier de Saint-George.
Hier soir, en Avignon, Christine et moi, nous avons
assisté à la première de l'opéra
Le Nègre des Lumières dont
Alain Guédé a esquissé le destin
que racontait son livre, Monsieur de Saint- George,
dans un livret où les mots ont été
alignés (parfois avec quelque difficulté)
pour “coller” à la musique du musicien
mulâtre, né d'une mère esclave
et d'un père noble. Si tragiques soient certains
épisodes dans ces deux actes, ce fut une admirable
fête par la richesse de la musique, par l'excellence
de musiciens en habit d'époque, installés
sur scène et par moment dans les premières
loges, fête encore par l'autorité des
voix et la souplesse avec laquelle elles se sont jouées
des difficultés de la langue, fête enfin
par la féerie des décors, des costumes
et de la scénographie. Au foyer, après
le spectacle, nous avons partagé avec eux l'allégresse
dont le public avait témoigné par de
longues ovations.
Mais c'est en revenant, dans la nuit, qu'une sorte
d'amertume est remontée. Cet opéra,
où passent la Terreur, la guillotine et la
trahison, était après tout une tentative,
amorcée avec le récit biographique d'Alain
Guédé, de réhabiliter la figure
et le talent de ce Saint-George qui a été
rayé de la mémoire française,
alors qu'il avait un temps triomphé au point
d'être envié par Mozart, quand Napoléon,
trois ans après la mort du compositeur, a rétabli
l'esclavage. Et c'était comme si nous avions,
hier soir, revisité par une fête lumineuse
et parfois libertine quelques ignominies et impostures
de l'Histoire. Reste maintenant à voir si la
“réhabilitation” se poursuivra
ou si les derniers mots que chantait Saint-George
hier soir – “Un grand regret pourtant
me hante / Je ne vous reverrai jamais…”
– ne seraient pas, hélas, les derniers
avant la relégation définitive au cabinet
des curiosités.
Un autre chevalier – des Arts et des Lettres
–, Maurice Chavardès, vient de mourir.
Je me rappelle avoir publié en 1980 sa pièce
de théâtre, Le brasier de Montségur,
et en 1990 un roman policier, Le frelon.
Sa mort n'a été annoncée qu'après
son incinération à Sète. Symbole
de la discrétion que montrait dans ses livres
comme dans ses chroniques cet homme qui avait été
courageux et ne s'en vantait jamais.
Le Paradou, 9 octobre 2005 – La vieille
planète, une fois encore, secoue sa carcasse.
Le tremblement de terre a fait au Cachemire un nombre
de morts bien plus considérable que la tornade
récente en Amérique Centrale. Mais,
dieu merci, sous un titre de même calibre, j'apprends
par La Provence qu'une tortue caouanne que
l'on avait trouvée, il y a un an, coincée
dans les filets d'un chalutier, a été
rendue à la haute mer après avoir été
guérie d'un abcès au cou. Et comme j'achève
de lire cette presse contrastée, voilà
que paraît J.-C., qui nous a récemment
fait si peur avec son double infarctus. L'œil
amusé, il me décrit le petit anneau
que les chirurgiens ont introduit dans l'une de ses
artères, un stent (du nom d'un dentiste
anglais) qui, pour n'être pas de chez Cartier
n'est pas moins un bijou coûteux. Eternelle
dialectique du désastre et des miracles, de
la fureur et de la virtuosité...
J'ai réécouté plusieurs fois
de suite Sous le pont Mirabeau chanté
en français par Sophie Auster dans le CD qu'Actes
Sud a tout récemment édité et
dont elle viendra faire la “promo” en
janvier. Il y a, dans l'accent qui est le sien et
dans celui qu'elle y met, quelque chose de subtil
qui tient de l'éblouissement et de la crainte
qu'elle éprouve sans doute dans cette langue
qui n'est pas la sienne. Les mots d'Apollinaire, par
cette jeune voix d'une très jeune femme, ont
une nouvelle et très émouvante étoffe.
Majid Rahnema est venu partager au mas le souper
familial du dimanche. Il a toujours, et de plus en
plus, l'altière beauté d'un sage dans
une miniature persane. Nous ne nous étions
pas vus depuis quelques mois mais ce fut comme si
la conversation, amorcée jadis à Bamako,
reprenait après une pause de quelques heures.
Majid était lié d'amitié avec
Ivan Illich dont le nom a été prononcé.
Il allait être question de convivialité,
de la standardisation des besoins, des machines sociales,
du lisible et du visible, ai-je aussitôt pensé.
Ce le fut, mais d'abord, avec cette hardiesse de mots
qui fait secousse dans un langage toujours très
maîtrisé, Majid nous a demandé
si nous savions qu'Illich s'était préoccupé
de la mise au point et de l'usage des “chiottes
sèches”. Et il est vrai que, chaque jour
actionnées, même pour trois gouttes de
pipi, les millions de chasses
de 5 ou 6 litres chacune représentent un terrifiant
volume d'eau gaspillée dans un monde où
elle est de plus en plus rare et chère…
Avec quelques autres de leur génération,
Illich et Rahnema auront traversé d'un pas
de semeur ce XXème siècle qui n'en finit
pas de mourir sur les premiers contreforts du XXIème.
Semeurs de ces idées qui ne tiennent qu'à
un fil, de ces utopies qui ressemblent à des
bulles de savon et qui ont pourtant, comme le répète
Duvignaud, le prix des choses sans prix.
Le Paradou, 10 octobre 2005 – Ce soir,
c'est chez nos voisins que nous avons soupé.
Anne-Marie Garat, qui apporte à la cuisine
presque autant d'humour et d'amour qu'à l'écriture,
avait préparé un chou farci aux saveurs
d'automne. Nous y aurions fait un plus attentif honneur
si nous n'avions été tout de suite précipités
avec elle et Jean-Claude dans le brassin de ces discussions
que ne peuvent éviter les gens qui soudainement
se retrouvent, impatients de savoir si l'un ignore
ce que l'autre sait. À l'occasion de quoi j'ai
appris que Schopenhauer allait être réédité
comme une sorte de produit dérivé de
l'opération Houellebecq…
Au dessert nous avons abordé ce dont nous avions
tous envie depuis le début du repas : le roman
auquel Anne-Marie met la dernière main avec
des angoisses qu'elle dissimule et, si visible, la
jouissance qu'elle a de maintenir en scène,
dans des actes multiples, une nation de personnages.
L'entendre en évoquer les aventures, c'est
percevoir tout de suite, intimement enchevêtrés,
le plaisir de la romancière, la malice de la
dramaturge, la tendre ironie de la moraliste et la
passion des images qui aurait pu faire d'elle une
grande cinéaste. Je suis rentré au mas
avec le sentiment que la littérature française
n'était pas encore, dieu soit loué,
tout entière réduite à un défilé
de mode.
Le Paradou, 11 octobre 2005 – Une
dame qui a fait un bel article sur le roman de Pia
Petersen, Une fenêtre au hasard, écrit
– et ainsi m'apprend, car je ne l'avais jamais
remarqué, honte sur moi… – que
l'auteur a des yeux vairons. Pia vient d'arriver au
mas, je lui prends la tête dans les mains, la
regarde de près… Ma foi, c'est vrai,
les deux yeux n'ont pas tout à fait la même
couleur et sans doute n'est-ce pas étranger
au charme alchimique qui est le sien. Observatrice,
la journaliste ! Mais, nom d'un chien, quel besoin
de ces arcs-boutants, quel rapport avec le roman ?
Ça m'a rappelé le temps où la
parution du premier livre de Siri Hustvedt avait été
salué par des articles qui mettaient en évidence
sa beauté, sa scandinave blondeur et le fait
qu'elle fût l'épouse de Paul Auster.
Depuis une heure je me baigne dans la musique de
Bruno Mantovani dont je viens de recevoir quelques
disques. Je ne saurais évidemment l'écouter
comme je le ferais si nous n'avions pas le projet
de créer ensemble une pièce, une fantaisie,
un capriccio… je ne sais encore comment nommer
l'objet fait de texte et de musique dont l'argument
est fourni par une histoire – L'enterrement
de Mozart – que j'écrivis, il y
a quelques années, sous deux formes successives,
dramatique pour la radio et nouvelle pour une revue.
En écoutant la musique de Bruno où la
voix humaine se mêle à celle des instruments
avec tant de complicité qu'il faut être
très attentif pour les distinguer l'une de
l'autre, j'ai l'impression de palper et presque de
choisir les étoffes qui habilleront les mots.
Si la musique dite classique s'est inscrite en moi,
au fil des ans, comme se serait déployée
une ville tentaculaire à l'architecture multiple
où tout paraissait descriptible, la musique
résolument contemporaine, elle, a bousculé
mes habitudes et mon confort quand, dans les années
cinquante, j'ai découvert Stimmung
de Karlheinz Stockhausen dans l'interprétation
du Collegium Vocale de Cologne. Je me suis alors retrouvé
dans le trouble où j'avais été
plongé lorsque, quelques années plus
tôt, j'avais découvert la peinture non
figurative, sans cadre rituel ni perspective. Je ne
suis pas familier de la musique contemporaine au point
de m'autoriser d'autres commentaires. Sinon pour dire
qu'à l'écoute d'une pièce de
Mantovani comme La morte meditata, écrite
sur des poèmes d'Ungaretti, je retrouve une
invitation à suivre l'exemple que décrit
le philosophe sinologue, François Jullien,
dans Le sage est sans idée…
Obliger à se taire les idées que l'on
a, pour qu'elles ne fassent pas jalousement barrage
à celles qui se présentent à
notre porte.
Le Paradou, 12 octobre 2005 – Voilà
Angela Merken à la barre du vaisseau allemand
avec un équipage qui, pour une bonne moitié,
n'est pas de son bord. Et que va faire Gerhard Schröder
? À quoi a-t-il renoncé ? Se prépare-t-il
une retraite médiatique à la Clinton
? Rien ne m'en dissuadera : si l'on avait manifesté
un peu plus de résolution dans la construction
de l'Europe, si tant de petits malins n'y avaient
pas joué avec le “non” comme avec
le feu, on n'en serait pas là...
Ce matin, je m'étais levé raide comme
un passe-lacet. Et pour oublier ce tour de reins intempestif,
faute de pouvoir marcher, calé par des coussins
je me suis lancé avec Pia dans une randonnée
verbale où il était question du sens
qu'a l'écriture, et plus particulièrement
le roman, dans un monde marqué, comme jamais
à travers l'histoire, par la conjonction d'une
technicité exceptionnelle dans la capacité
de détruire et d'une frénésie
de vitesse dans la constitution du profit. Deux énergies
lucifériennes qui ont, certes, des reflets
dans les livres – et surtout dans leur commerce
– mais qu'aujourd'hui ne savent y inscrire en
force, et avec leur véritable sens, que de
très rares romanciers, tels Don DeLillo ou
Russell Banks.
Avant de repartir, Pia m'a raconté la visite
qu'elle vient de faire dans son Danemark natal pour
assister au 102ème anniversaire d'une grand-mère
qui a si bon pied et si bon œil qu'elle veut
un appartement plus grand afin de mieux recevoir ses
amies… J'ai jeté un regard moins anxieux
sur les projets dont j'ai une liste insolente sous
les yeux.
Ces temps derniers, il me semble que je m'occupe
moins de la musique qu'elle ne s'occupe de moi. Comme
si elle venait me rappeler la part qu'elle exige de
prendre dans les projets que j'ai et dans la vie que
je mène. Catherine David, sous le titre Crescendo,
a écrit un texte composé de chapitres
que j'ai lus comme autant de fugues et variations
sur l'art et le bonheur de toucher le clavier. Et
tout de suite la certitude m'est venue que ce texte-là
avait sa place dans ma collection “un endroit
où aller”…
Le Paradou, 13 octobre 2005 – C'est
aujourd'hui de Marysia l'anniversaire que chaque année,
depuis plus de quarante ans, je célèbre
dans un grand tumulte intérieur dont nul n'a
idée. Et chaque année, à mille
kilomètres d'ici, là où elle
vit, j'envoie un mot silencieux, un livre énigmatique,
des fleurs muettes pour dire une pensée à
jamais enfouie dans une gangue de la mémoire.
Et comme je me demandais par quel moyen j'allais cette
fois l'exprimer, à l'instant, par une incroyable
coïncidence, Jane me rapporte dans un courriel
cette réflexion de Wittgenstein : “What
we cannot speak about we must pass over in silence.”
On ne peut mieux dire ce qu'il fallait que je dise.
De tous les anniversaires que j'ai inscrits dans
ma mémoire, il en est un dont je ne sais ni
le jour ni le mois et pas même, avec certitude,
l'année. Je le célèbre dans le
silence à des dates où, sans apparente
raison, me traverse comme une douleur soudaine le
souvenir d'une jeune femme qui serait aujourd'hui
très vieille et que j'ai aimée immodérement
sans que jamais, je crois, elle n'en eût connaissance.
Elle était professeur, j'étais son élève.
À la fin de la guerre, une nuit dans un camp,
“ils” l'ont écartelée. Dans
les vœux que j'envoie pour leur anniversaire
à des vivantes, elles ne le savent pas, il
y a toujours un peu de ce qu'à la disparue
jamais je n'ai pu dire.
Cette nuit j'ai terminé la lecture d'un livre
dont l'illustration de couverture promettait de sensuels
délices, livre écrit par une personne
que je respecte assez pour ne pas la désigner
ici. Ne devrais-je dire que je m'en suis délivré
? Car l'impression avec laquelle je reviens au port,
c'est d'avoir traversé, à la rame et
vent debout, une mer souvent hostile. Et pourquoi
alors en parler ? Parce que j'ai perçu dans
ce livre une attitude qui n'est pas si rare et contre
laquelle, à la fin, je m'insurge ! Celle qui
consiste à ne pas révéler l'histoire
que l'on a entrepris de raconter, sinon par des allusions
dont seul l'auteur connaît le sens. Cette pratique
du faux-semblant – ainsi nommée, si je
me souviens bien, par référence à
un personnage du Roman de la Rose –
a précipité dans la fosse de l'oubli
plus d'un auteur qui ne manquait pourtant ni de talent
ni de bonnes dispositions mais qui avait cédé
à un jeu de cligne-musette très contemporain.
Ou cédé, pour le dire sans détour,
à cette connerie qui consiste à jouer
de l'énigme et de l'approximation afin de marquer
je ne sais quelle hautaine distance ou quelle supériorité.
Le Paradou, 14 octobre 2005 – Colette,
aux mains expertes de qui j'avais hier confié
mon lumbago, m'avait accueilli avec quelques étincelles
dans ses yeux profonds comme un ciel d'automne, et
c'était pour m'annoncer que le prix Nobel de
littérature venait d'être attribué
à l'auteur de La femme du lieutenant français.
John Fowles, vraiment ? Assez étrange, me disais-je.
Mais en vérité, c'était Pinter
! Et la confusion s'expliquait… Harold Pinter
est le scénariste du film réalisé
en 1981 par Karel Reisz, avec Meryl Streep et Jeremy
Irons dans les rôles-titres, film tiré
du roman de Fowles. Et les premiers journalistes à
donner l'information sur le Nobel avaient fait un
joyeux court-circuit. Voilà donc un prix qui
va relancer en même temps un dramaturge, Pinter,
un romancier, Fowles, et un film.
Après Nadia, c'est Véronique qui, au
retour d'un long périple en Algérie,
exhume de l'oubli où je le croyais enfoui,
le livre que j'ai publié chez Arthaud en 1972.
Et l'une comme l'autre sans se connaître font
référence, d'un même mot, à
la “sensualité” dans la description
des paysages et dans l'évocation des gens qui
le hantent. L'une parle même d'un “texte
fondateur” que l'autre me presse de rééditer.
Fondateur… si l'on veut puisque c'est au cours
de l'un des multiples voyages que je fis avec lui
dans ce pays que Jean-Philippe Gautier et moi, nous
allions pondre un œuf appelé Actes (atelier
de cartographie thématique et statistique)
d'où sortirait, en 1978, un oisillon un peu
effrayé de naître : Actes Sud.
Revu ce soir Maris et femmes, un film de
Woody Allen tourné en 1992 où l'on assiste
aux naufrages de l'amour tantôt dans le désespoir,
tantôt dans la mélancolie. Dans les images
de couples amoureux, à travers les âges,
me suis-je soudainement demandé, à quel
moment a-t-on vu la femme au-dessus et l'homme en
dessous ? Question à laquelle j'aimerais que
me réponde un érudit. Car imaginer n'est
pas savoir…Et il y a de sacrés symboles
en jeu !
Le Paradou, 15 octobre 2005 – Faut-il
que la crainte de se retrouver au banc des accusés
– comme certains après l'affaire du sang
contaminé et d'autres après celle de
la canicule meurtrière – inquiète
nos gouvernants pour qu'ils nous assurent que toutes
mesures ont été prises qui nous permettraient
de résister à la grippe aviaire si elle
avait l'outrecuidance de franchir nos frontières
? Mais ce matin la radio porte un méchant coup
au volontarisme villepinesque en annonçant
que, selon l'OMS, si le virus s'avérait transmissible
dans l'espèce humaine, il pourrait entraîner
la mort de quelque trois cent millions de personnes.
Preuve qu'il est inutile de dépenser des fortunes
pour mettre au point des armes de destruction massive.
Elles pourraient nous être fournies gratuitement
et livrées à domicile par des oiseaux
migrateurs…
Tel le Beaujolais nouveau mais en avance sur lui,
la dernière livraison de La pensée
de midi est arrivée qui est aussi le premier
numéro d'une nouvelle série que Thierry
Fabre a voulue plus proche de l'intime réflexion
de Char où il a trouvé jadis le titre
de la revue. “L'alliance du gai savoir et du
goût de la vie”, écrit-il dans
son éditorial. Comme chaque fois, je vais d'abord
à la contribution de Michel Guérin.
Et je ne suis pas déçu. Intelligence
et impertinence mêlées. Au thème
et à l'intitulé de ce numéro
– Fin(s) de la politique culturelle ?
– il répond en effet par un article dont
le titre déjà me met joie : “Pour
une politique énergumène”. C'est-à-dire,
étymologiquement, possédée du
démon. “Dispensatrice de plaisir et d'indépendance,
conclut Guérin après avoir survolé
le champ de bataille, la culture l'emporte sur tous
les autres enjeux collectifs, à condition qu'elle
soit énergumène et non phénomène.”
Il y a bien longtemps que l'on devrait écouter
Michel Guérin. Gilles Deleuze et Félix
Guattari nous en avaient averti dès 1991 dans
Qu'est-ce que la philosophie ? “Dans
la pensée contemporaine, écrivaient-ils,
Michel Guérin est un de ceux qui découvrent
le plus profondément l'existence de personnages
conceptuels au cœur de la philosophie.”
Avec quels plaisir et fierté j'attends la parution
de sa stendhalienne Grande dispute que je
publie en février !
Le Paradou, 16 octobre 2005 –Alors
que nous étions trois, hier soir, à
regarder Gens de Dublin que John Huston avait
adapté en 1987 d'une nouvelle du livre de Joyce,
plusieurs sentiments se sont emparés de moi.
Et le plus fort venait de la certitude que j'aurais
dû être seul pour voir ce film testamentaire,
ou alors perdu dans l'obscurité d'une salle
de cinéma tant j'avais l'impression qu'au salon,
dans la demi-pénombre où nous étions
visibles l'un pour l'autre, je ne parviendrais pas
à dissimuler l'indécente mélancolie
du partant. C'est pourquoi, sitôt après
avoir entendu les derniers mots – His soul
swooned slowly as he heard the snow falling faintly
through the universe… – je suis monté
dans mon antre pour échapper à une discussion
qui aurait pu me conduire à révéler
par quels soliloques on se prépare à
la fin dernière. Là-haut, j'ai repris
le livre de Joyce. “Son âme se pâmait
lentement tandis qu'il entendait la neige tomber...”
Il m'a semblé qu'en traduisant His soul
swooned par “Son âme se pâmait”,
le traducteur (Jacques Aubert), bien qu'il eût
utilisé le mot exact dans sa vieille acception,
avait quelque peu pollué le sens de la phrase
par les dérivations implicites dont témoignent
les “scènes à se pâmer de
rire” chez Rousseau ou “l'enfant de rire
à se pâmer” chez Musset. Valery
Larbaud l'aurait-il traduit ainsi ? “S'abîmer
lentement” n'eût-il pas été
plus juste ? Ah, l'inévitable autorité
de la langue dans laquelle un texte est d'abord écrit,
puis l'inquiétude avec laquelle on la traduit
! Belle discussion que j'aurai maintes fois encore
avec ma traductrice d'épouse...
Mais, plus que par la traduction, j'étais préoccupé
par les âges, l'âge de l'auteur, l'âge
de la scène, l'âge du cinéaste.
Bien que Joyce eût commencé à
les écrire en 1907, les nouvelles réunies
dans Dubliners ne furent éditées
qu'en 1914. Une première édition, raconte
Larbaud, avait été “brûlée,
dans l'imprimerie même, à l'exception
d'un seul exemplaire qui lui fut remis.” Hier
soir, les difficultés du jeune écrivain
m'intéressaient moins, cependant, que la stupéfiante
intuition avec laquelle, à 25 ans, il avait
décrit le commerce qu'au fil de l'âge
les vivants ont avec les morts, et moins que la manière
du vieil Huston pour le montrer. Car, dans le désordre
où je me trouvais, elles n'étaient pas
pour rien les images tournées avec le concours
d'Anjelica, sa propre fille, comme si le père
avait voulu ne laisser aucun doute sur le sens qu'il
donnait à son film. Et sur l'humilité
avec laquelle, néanmoins, il avait été
fidèle au texte de Joyce. Mais pourquoi m'étonner
de cette intelligence du cinéaste à
l'endroit du livre ? John Huston n'a-t-il pas tourné,
certes avec des bonheurs divers, Moby Dick
d'après Herman Melville, Les racines du
ciel d'après Romain Gary, La nuit
de l'iguane d'après Tennessee Williams,
L'homme qui voulut être roi d'après
Rudyard Kipling, Au-dessous du volcan d'après
Malcolm Lowry ?
Jadis, dans certains couples – c'était
le cas chez mes grands-parents paternels – on
se glissait des mots sous la porte. Pour ne pas déranger.
Christine à qui, d'un étage à
l'autre du mas, j'avais envoyé ces lignes sur
le film de Huston, m'a fait à son tour, entre
deux pages de la traduction qui l'occupe, un petit
courriel où elle me dit avoir été
saisie, en effet, par les relations que, dans cette
histoire, les vivants ont avec les morts, relations,
ajoute-t-elle, dont parlent les convives pendant le
repas. “Et puis cet impossible rival dont Gabriel
apprend l'existence et avec lequel il va devoir vivre
désormais.”
Aujourd'hui, entre soir et nuit, j'ai regardé
sur Arte le film Einstein, un mythe, un homme
que Françoise Wolff avait tourné en
1997 avec le concours de deux de ces hommes de talent
dont elle sait s'entourer : Jean-Marc Lévy-Leblond
pour le commentaire et André Dussolier pour
la voix. Il ne s'agissait plus ici de rappeler l'apport
d'Einstein à la science mais de montrer par
quels enchaînements le savant était devenu
star, et la star un mythe. Edifiant parcours qui montre
la confusion dans laquelle l'intelligence devient
une valeur marchande. Avec de forts instants, tel
celui où le vieux Freud, qu'une rumeur bien
orchestrée associe à Einstein pour en
faire le couple de savants juifs le plus célèbre
de la planète, se paie la tête du savant
de Princeton en lui écrivant qu'il veut célébrer,
avant de mourir – car il ne sera plus là
pour y assister –, la future conversion du père
de la relativité à la théorie
psychanalytique.
Le Paradou, 17 octobre 2005 – Un rêve
récurrent a fait retour cette nuit, comme si
le film de Huston et l'apparition de Freud dans celui
de Françoise Wolff l'avaient invité.
Dans ce rêve il m'est reproché de n'avoir
pas compris tout de suite que la superbe coquine aux
seins nus, sur la photo
jadis trouvée aux puces et aussitôt fixée
au mur, à portée de mon regard, c'est
ma grand-mère en sa jeunesse. Une telle transgression
ne va pas sans conséquences, on me le fait
entendre. Ce n’est évidemment pas vrai,
ça ne peut être ma grand-mère.
Par chance, j'ai une photo d'elle, fort décente,
à peu près à cet âge. Pas
la moindre ressemblance. Mais pourquoi suis-je contraint
de croire ce que le rêve affirme ? Pour m'obliger
à reconnaître le vieillissement du désir
et la persistance de la jalousie ? J'ai beau faire,
chaque fois que le rêve revient, je me dis qu'un
homme va dénouer la draperie qui, sur la photo,
ceint les hanches émouvantes d'une femme aujourd'hui
réduite à quelques osselets enfouis
dans une tombe oubliée… Et si c'était
vraiment elle ?
Une jeune Ophélie qui a du talent, du nerf
et du toupet m'avait envoyé le manuscrit d'un
roman que j'ai lu avec un intérêt qui
a été peu à peu dégradé
par le conformisme de la reconstruction dans cette
tentative de déconstruction du genre. Et, à
chaud, j'ai tenté hier soir de le lui faire
comprendre. Telle est la conséquence de l'usage
du courriel : ce matin déjà je reçois
une verte réponse rédigée dans
la nuit. Un refus de publier entraîne souvent
sinon toujours, soit le silence, soit la violence
de la rancune. Ophélie, elle, a choisi de brétailler,
de se défendre avec des arguments qui, à
défaut de me convaincre de leur justesse, me
persuadent qu'elle a vraiment du talent et que son
problème relève de la haute école
: ce talent, il lui faut le dresser, le diriger…
Est-il vrai, comme je l'ai lu dans la presse ce matin,
que l'Education nationale s'inquiète des “blogs”
que les adolescents sont de plus en plus nombreux
à créer ? Oui, je veux bien admettre
qu'il y a des abus et que l'on ne saurait tolérer
qu'une fille qui a refusé ses faveurs ait sa
photo et son nom en ligne, accompagnés de quelques
épithètes sexistes. C'est un délit
de diffamation. Il y a là des sanctions à
prendre.
Mais on ferait pourtant bien de voir que les blogs,
de manière inattendue, réhabilitent
le désir de s'exprimer et attisent un besoin
d'écrire que la télévision étouffe
depuis tant d'années en diffusant des monceaux
de sottises, des crimes en série et du sexisme
à la pelle. On voudrait donc priver les gamins
de se manifester par les blogs quand on ne fait rien
pour les délivrer de l'imbécillité
et de la violence que les chaînes, hélas
même des chaînes d'Etat, leur donnent
pour modèles sans jamais leur donner la parole
?
Le Paradou, 19 octobre 2005 – Il arrive
qu'avant de lire certains livres je me bourre les
poches de petits cailloux pour être sûr
de retrouver la sortie. Ce fut le cas (mais ça
ne m'a servi à rien car je me suis tout de
même perdu) pour La Pomme d'Enis Batur
que j'ai lu avec retard et achevé cette nuit.
L'auteur y raconte les leçons qu'il aurait
entrepris de donner à ses étudiants
sur la manière de regarder et de découvrir
le sens et les symboles enfouis dans L'origine
du monde, le tableau que Khalil Chérif
Pacha aurait commandé à son ami Courbet
et qui, avant d'aboutir au musée d'Orsay, a
longtemps séjourné chez Lacan derrière
un couvercle peint par André Masson. Par voltes,
ruses, sous-entendus, tours de passe-passe et repentirs,
qui alternativement réjouissent et agacent,
Enis Batur en vient à élaborer une “théorie
de la pomme” où, par référence
au sexe originel, passent les multiples représentations
de la Genèse et du Paradis, la légende
de Guillaume Tell qui y est rattaché par une
curieuse acrobatie, et même… l'image de
la pomme mordue qui est sur mon ordinateur.
Mais le plus curieux tient une fois encore à
une coïncidence. Ce matin, à la question
que je posais ici le 14 octobre (dans les images de
couples amoureux, à travers les âges,
à quel moment a-t-on vu la femme au-dessus
et l'homme en dessous ?), une lectrice me répond
que ça remonte à la Genèse. “Avant
Eve, m'écrit-elle, Dieu avait créé
Lilith. Cette femme impétueuse s'est mise au-dessus
d'Adam, Dieu mécontent l'a chassée du
jardin d'Eden, et elle est devenue un démon.”
(Me voilà renvoyé à Enis Batur
et à “l'origine du monde”.) J’aime
l’idée, ai-je répondu, que cette
Lilith, première compagne d'Adam, se soit révoltée
parce qu’Adam lui imposait d’être
“dessous” et que, pour se venger, s’étant
déguisée en serpent, elle eût
offert la pomme fatale à Adam et Eve (l'usurpatrice).
Pour reprendre un terme dont Michel Guérin
rappelait récemment le sens archaïque,
Lilith serait ainsi la première énergumène,
i.e. possédée du démon. Ah, j’espère
n'avoir pas choqué ma correspondante en lui
disant que sans les énergumènes, leurs
audaces, leur juste fierté, la vie serait bien
fade.
Georges Moustaki devait être en route pour
Guadalajara, mais je n’ai pas eu envie d’attendre
pour lui écrire… Il m'importait en effet,
de lui raconter qu’aujourd’hui était,
à mon grand plaisir et de manière imprévisible,
une journée Moustaki. Ce matin j'ai trouvé
sur mon écran un nouveau conte qu'il avait
écrit pour le petit livre que nous préparons,
puis avec le courrier j'ai reçu son dernier
CD –Vagabond – dont j’ai
écouté les chansons avec une complicité
certaine (“J’ai grand faiblesse pour les
femmes”) et un peu avant 12 h 30, cherchant
l’information, je tombais sur lui qui était
à l'antenne de France Inter. Non, ce n’est
pas tout : il y avait aussi au courrier un numéro
du Temps de Genève, avec une belle
page qui lui était consacrée. Il n'aurait
manqué que ça, qu'il fût sur ce
CD aussi question de pommes ! Eh bien, oui ! L'une
des chansons, et des plus délicieuse, s'intitule
"Femme ronde”. L'imagination a fait le
reste.
Le Paradou, 20 octobre 2005 – Un site
nommé “Arts-Sciences-France” déclenchait
ce matin une avalanche sur la toile en envoyant à
sa liste d'adresses l'annonce d'une exposition d'art
électronique. On pouvait d'un clic se faire
rayer de la liste, mais les personnes qui en manifestaient
le désir avaient leur demande de radiation
renvoyée en boucle à tous les inscrits
de la liste. D'où messageries saturées,
fureurs et indignations qui se sont multipliées
au fil de la journée. Je dois avoir jeté
à la corbeille plus de deux cents messages
qui me sont ainsi parvenus. Les Québécois
avaient trouvé le mot juste pour désigner
ces choses : le pourriel !
Dieu merci, sur la toile il y a aussi le courriel.
A l'initiative de Didier Maurell, j'ai reçu
un appel à soutenir par une signature la préservation
de la langue occitane. Une manifestation se tient
dans deux jours à Carcassonne. J'ai signé.
Au seul et simple motif que je tiens chaque langue
pour l’une des mémoires du monde et qu’il
ne faut en laisser dépérir aucune.
Bien avancé aujourd'hui dans l'adaptation
que depuis longtemps je veux faire (et par des amis
suis poussé à faire), celle d'un chapitre
de Pavanes et javas sur la tombe d'un professeur
destiné à devenir Le monologue de
la concubine, pièce pour une poignée
de personnages dont un seul est en scène et
parle. Une femme, veuve, révoltée. Un
rôle que seule une actrice de fort tempérament,
sachant jongler avec la tendresse et la violence,
pourrait interpréter. Qu'on suive mon regard…
Tard dans la soirée, j'ai appris la mort de
Folon. En 1955, à Bruxelles, Jean-Michel était
venu me montrer ses dessins. Avec un talent comme
le tien, lui avais-je dit, il faut filer tout de suite
sur Paris. Je lui avais entrouvert là deux
ou trois portes. Mais Paris avait fait des manières
et c'est de New York que la première reconnaissance
est venue. Notre dernier rendez-vous fut un rendez-vous
manqué. A l'Abri-aux-Ifs de Nobressart, le
27 septembre 2003, nous devions faire ensemble une
célébration de l'arbre à l'invitation
de Marie-Anne Corbiau. Retenu à Monaco, Jean-Michel
n'est pas venu, j'ai fait seul une causerie que l'actrice
Jacqueline Bir a illustrée par une lecture
de pages choisies dans le récit de Giono :
L’homme qui plantait des arbres. Jean-Michel
Folon,
qui lui aussi a planté des arbres, était
pareil aux personnages de ses illustrations et aux
oiseaux migrateurs : toujours en vol. Mais cette fois
on ne le reverra que si l'on va le rejoindre…
En 1973 Alain Peyrefitte se taillait un succès
avec Quand la Chine s'éveillera. En
2005, la surprise de Donald Rumsfeld, feignant de
découvrir que l'éveil économique
de la Chine s'accompagne d'un inexorable éveil
militaire, prêterait à sourire s'il n'y
avait dessous des ruses que l'on devine et des menaces
auxquelles il faut bien songer à nous préparer.
Comme si elle n'était pas de longue date prévisible,
l'émergence de cette super-puissance, comme
si, de bonne foi, on avait cru qu'avec l'éveil
économique s'instituerait un libéralisme
pacifique. Ah, mes enfants, qu'est-ce que vous allez
vivre comme guerre froide dans quelques années
! C'est bête à dire, mais c'est le prix
à payer pour s'être obstiné à
mettre le profit avant la réflexion.
Autre cas, autre cause…la diversité
culturelle. Que les Etats-Unis s'opposent à
sa reconnaissance par l'Unesco, il fallait s'y attendre.
La défense des intérêts de leur
cinéma est-elle seule à justifier leur
refus ? Ou, comme le suggère Jean Musitelli,
ne serait-ce pas l'entorse à la mondialisation
telle qu'ils l'entendent qui est insupportable aux
Américains ? Soit. Mais pourquoi, à
l'Unesco, Israël seul s'est-il joint aux Etats-Unis
? Quel sens faudra-t-il, une fois de plus, donner
à cette allégeance ?
Le Paradou, 22 octobre 2005 – Hier
soir, à l'hôtel de ville d'Avignon, l'association
“Quid Novi” offrait un concert de musique
contemporaine. Au programme, dix fragments d'œuvres
de jeunes compositeurs. Et la salle des fêtes
était pleine. Dominique Lièvre nous
y avait invités parce qu'il était présent
au programme avec une pièce pour violoncelle
et récitant qu'il a composée, à
l'occasion de mon quatre-vingtième anniversaire,
avec des citations prises dans quelques-uns de mes
romans.
Ce concert inattendu m'a paru donner une idée
assez juste des ambitions et des angoisses qu'éprouvent
aujourd'hui de jeunes compositeurs errant entre imitations,
inventions et ruptures. Mais j'ai aimé voir
et sentir la gravité, parfois même la
componction chez les exécutants. Visiblement,
aucun d'eux ne jouait à la légère
ces compositions parfois étranges. Mais quelle
est donc cette peur primaire de la mélodie
(“agréable à l'oreille”,
disait Rousseau) que manifestent tant de compositeurs
? Et si c'était la très conformiste
crainte du conformisme ? Oh, ça c'est bien
une réflexion d'octo, me dira-t-on. Et je répondrai
: oui, sur une maladie de jeunesse qui ne m'a pas
épargné. D'ailleurs deux ou trois compositeurs
en paraissaient délivrés. Dominique
Lièvre en était – mais je le savais
car je connais son travail. Sa composition pour violoncelle,
Le fils de la nouvelle lune, traversée
par les citations, avait une voluptueuse gravité.
Je me suis empressé de le lui dire. Une question
me tarabustait encore, mais celle-là je ne
l'ai pas posée à Dominique : pourquoi
autant de femmes que d'hommes parmi les interprètes,
mais pas une femme parmi les compositeurs ?
Il y a tout juste un mois, à Paris, je rencontrais
C. avec qui j'avais échangé quelques
courriels. Une correspondance plus régulière
s'est instaurée à laquelle je me suis
d'autant plus attaché qu'il y est souvent question
d'un long séjour qu'elle fit au Japon. Mais
comme elle est discrète, elle m'écrit
le soir des lettres très feutrées où
elle parle des livres qu'elle a aimés. C'est
par hasard que je l'ai appris, elle a écrit
un roman qui, à l'époque, m'avait échappé.
Elle a peut-être senti que je lui reprochais
de ne me l'avoir pas dit, elle me l'a fait envoyer
par son éditeur. C'est arrivé hier,
j'étais curieux, je l'ai ouvert à minuit,
à trois heures j'en avais achevé la
lecture. M'aurait-on demandé qui était
C., j'en aurais fait un portrait d'une inexactitude
parfaite. Ombre, pudeur, silence et discrétion.
Cette nuit, j'ai traversé un grand incendie.
Le livre se termine par deux phrases courtes : “C'était
beau. Il a fallu souffrir.” Dans la lumière
du jour, elles continuent de braisiller, ces phrases.
C. ? Pas envie de dire ici qui c'est…C.
Le Paradou, 23 octobre 2005 – Au moment
de jeter à la corbeille des misérables
pourriels arrivés cette nuit, offrant produits
et méthodes qui favorisent la performance sexuelle,
mon attention est attirée par leurs pavillons
de complaisance : Fink, Finkbein, Finkelstein, Frankel,
Goldenson, Greenberg. On chercherait à attiser
l'antisémitisme, on ne s'y prendrait pas mieux.
Insinuer que les Shylock et Gobseck d'hier sont devenus
les Heffner d'aujourd'hui…
Hier ou avant-hier Arman est parti, après
Folon. On a vu dans ses accumulations une manière
de mettre en accusation la société du
déchet. Ça posait pourtant d'autres
questions. Pour preuve, j'ai devant moi, léguée
par Berberova qui l'avait reçue au titre du
prix Gutenberg pour son autobiographie (C'est
moi qui souligne), une accumulation d'Arman :
l'œuvre de Molière en douze volumes. Ça
pèse un poids terrible. Je l'ai entourée
d'autres représentations de livres : en terre,
en céramique, en granit. Comme si on avait
voulu les faire taire, les livres, et vitrifier leur
silence…Et si c'était ça qu'Arman
a voulu dénoncer (je pense aussi à ses
violons découpés) : la perversion d'une
société qui, dans le vacarme, étouffe
les sons de l'âme et les sens de la pensée
?
Dans Séjours à la campagne,
où il se livre à ses habituelles réflexions
sur des œuvres qu'il a revisitées, W.
G. Sebald (ses amis l'appelaient Max) écrit
qu'au long des deux derniers siècles, “le
trouble du comportement a fort peu changé,
qui pousse à transformer en mots tout ce qu'on
éprouve et, avec une sûreté surprenante,
à passer à côté de la vie.”
Passer à côté de la vie ? Il ne
m'en fallait pas davantage pour me rappeler certaine
délurée qui, de son amant toujours à
noircir du papier, disait : “Ah, s'il écrivait
un peu moins et godaillait un peu mieux !”
Sebald y revient en dissertant sur Jean-Jacques Rousseau
et Robert Walser, les deux auteurs qui nous sont les
plus familiers dans la galerie de portraits qu'il
propose. Ainsi, à propos du premier dont il
arpente les terres d'exil, s'aventure-t-il à
écrire que “l'écrivain, de tous
les sujets malades de la pensée, est peut-être
le plus incurable.” Et, fidèle à
ses mises en abîme, à propos de Robert
Walser il cite Nabokov qui, parlant de Gogol et du
Manteau, évoque le personnage d'Akakii
Akakiévitch, lequel “ne sait plus très
bien s'il se trouve au milieu de la rue ou au milieu
d'une phrase”… Et comme pour s'excuser
de cette mélancolie, Sebald d'ajouter : “il
faut s'attendre à affronter bien des difficultés
quand on veut rendre compte du monde qui nous entoure.”
Voilà qui renvoie presque mot pour mot à
une prophétie d'Alberto Manguel … “Je
suis convaincu, écrivait-il dans La bibliothèque
de Robinson, que nous continuerons à lire
aussi longtemps que nous persisterons à nommer
le monde qui nous entoure.” Faut-il en inférer
que les uns passent à côté de
la vie pour permettre aux autres d'en comprendre le
sens et donc d'en jouir ? Ce sont de ces questions
qu'il est bon de garder ouvertes car toute réponse
serait une fermeture. Mais il faut lire et relire
Sebald pour comprendre les secrètes jouissances
du pessimisme.
Le Paradou, 24 octobre 2005 – Hier
soir, sur la pile de livres qui est à mon chevet,
j'ai pris Un retour, ce mince roman qu'Alberto
Manguel a écrit en espagnol, la langue de son
adolescence. Aux premières pages, j'ai débarqué
avec Néstor Fabris à Buenos Aires et
deux heures plus tard, la dernière page m'a
laissé en compagnie de tortionnaires et de
leurs victimes survivantes dans une sorte de luna-park
désaffecté qui ressemblait à
l'un des cercles de l'enfer. Merci pour la nuit blanche,
Alberto !
Le Paradou, 26 octobre 2005 – Loïs
Wallace n'est pas un agent littéraire comme
les autres. Et quand elle nous disait au dîner,
hier soir, qu'elle relisait régulièrement
Underworld de Don DeLillo (dont elle gère
les droits), ajoutant que jamais encore elle n'avait
lu meilleur roman, je sentais que s'effondrait une
partie de la méfiance que j'ai pour les gens
de cette corporation où ils sont nombreux à
ne mesurer l'intérêt d'un livre qu'à
son tirage et ses ventes, et à ne parler que
de cela. Il est vrai que Loïs et son amie Martha
ne sont pas des femmes ordinaires. Elles nous ont
demandé s'il était permis de fumer alors
que j'hésitais à sortir ma pipe devant
ces Américaines… Avec elles, Christine
et Marie-Catherine (qui gère chez Actes Sud
le domaine des lettres anglaises et américaines)
nous avons invité à notre table, par
citations, anecdotes et souvenirs, quelques-uns des
romanciers que nous aimons. Don DeLillo, Paul Auster,
Russell Banks, André Dubus, Hugh Nissenson
et alii et alii.
Depuis quelques jours il me semble que j'ai retrouvé
un équilibre qui, dans les turbulences de cette
année, s'était peu à peu défait.
L'écriture a récupéré
les heures quotidiennes qui lui sont dues. Et c'est
bien le seul territoire où je me sente chez
moi. Après avoir bouclé le Monologue
de la concubine, j'ai commencé l'adaptation
de L'enterrement de Mozart pour faire de
ce conte le capriccio que Bruno Mantovani mettra en
musique. Du coup, le temps a cessé de se rabougrir
tel un tissu froissé. Il s'étale et
je m'y vautre.
J'en ai refait l'expérience récemment…
Dans le métier d'éditeur, il y a peu
d'exercices aussi particuliers et aussi périlleux
que la rédaction d'un quatrième de couverture
pour un livre sur le point de paraître. Nombreux
sont les éditeurs qui, du dos de l'ouvrage,
font un panneau d'affichage ou un dossard publicitaire
et se livrent à des éloges où
le mérite de publier le livre paraît
primer celui de l'avoir écrit. D'autres sont
empressés à tout dire, comme si, à
ceux qui ne liront pas le livre, il fallait fournir
le moyen d'en parler avec autorité. D'autres
encore procèdent par des allusions qui n'ont
de sens que si l'on a déjà lu le livre…
mais alors à quoi bon ? Et puis il y a ceux
(et pas si rares) qui veulent, dirait-on, faire la
preuve que l'éditeur a plus de talent que l'auteur.
Il est vrai qu'il n'est pas facile de donner une juste
idée d'un livre, ou de faire entrevoir les
plaisirs que l'on y trouvera. Autrefois, les “quatrièmes”
étaient blanches. Aujourd'hui ça paraîtrait
un oubli ou une négligence, un trou.
Aux débuts d'Actes Sud, j'avais adopté
la formule qui consistait à donner “le
point de vue de l'éditeur”. Ça
n'engageait que lui et en même temps ça
montrait qu'il avait lu le livre qu'il publiait. Mais
on n'imagine pas les réflexions auxquelles
se livrent parfois les auteurs qui, dans leur inquiétude,
se prennent volontiers pour des mal-aimés ou
des moins-aimés que d'autres. J'en suis revenu,
j'ai choisi la citation. Je relis ou retraverse le
livre pour trouver un extrait de dix ou douze lignes
représentatives et prometteuses qui figureront
sur la quatrième. C'est ce que les restaurateurs
appellent une mise en bouche. Par quoi on revient
au désir…
Obstination ou fidélité des coïncidences…
C. m'écrit qu'à la faveur d'une rencontre,
un soir récent, elle a découvert la
Frise et une langue dont elle n'avait jamais entendu
parler, le frison. Quelle inspiration l'a conduite
à commencer sa lettre par cette évocation
? Elle ne pouvait savoir qu'il fut une époque
de ma vie où chaque année, en compagnie
de fidèles amis, à cette période-ci
précisément, autour de la Toussaint,
j'allais bourlinguer pendant quelques jours dans les
brouillards et les éblouissements d'un triangle
magique que forment Frise et Drenthe entre Delfzijl,
Hoogeveen et Leeuwarden. J’avais ramené
de ces voyages de si persistants souvenirs que je
n’ai pas hésité un instant lorsque,
quarante ans plus tard, une messagère vint
me proposer un petit roman nommé Leafdedea
(Amouramort) de Sixma van Heemstra, un vieil
et noble Frison que je n’eus pas le temps de
connaître – sinon par téléphone
– avant sa mort. J’ai publié ce
livre, ce fut le trente-sixième de la collection
“un endroit où aller”. Fable étonnante
sur la décadence des traditions dans laquelle
un personnage, dont le modèle ne peut être
que l’auteur lui-même, déjeunant
en compagnie de sa femme et d'Elise, une amie, conduit
celle-ci à un lent et insupportable orgasme
par sa manière de la regarder en mangeant...
J’ai aimé ce livre pour sa complicité
avec mes souvenirs, pour la gravure en taille douce
de son écriture, je l’ai défendu
sans succès, ce fut un échec, je l'ai
relu, il me reste important...
Le Paradou, 27 octobre 2005 – En ces
temps où les fripouilles ont souvent le privilège
des premières pages, des grands titres, des
portraits en gros plan et des émissions en
prime time, il est rassurant d'avoir vu paraître
dans certains journaux, et même à la
télévision, le visage de Rosa
Parks qui est morte à Detroit il y a trois
jours en laissant le souvenir d'une sorte de “vieille
dame indigne” qui, au retour du travail, un
soir de décembre 1955 (mais elle n'avait alors
que 42 ans), avait refusé dans un bus de céder
sa place à un Blanc comme l'y obligeait une
loi du comté de Montgomery (Alabama). Le jeune
Martin Luther King et ses partisans avaient pris fait
et cause pour elle, ils avaient organisé des
protestations qui aboutirent à l'abrogation
par la Cour suprême de la loi de ségrégation
en vertu de laquelle Rosa Parks avait été
emprisonnée. Plus tard, Martin Luther King
avait expliqué que la condamnation de Rosa
Parks, c'était la goutte d'eau qui avait fait
déborder le vase. Elle, de son côté,
s'était contentée de répéter
qu'elle en avait eu marre d'avoir toujours à
s'incliner. Des femmes de cette trempe rachètent
tant de ces lâchetés qui ont fait la
litière de l'inégalité...
Le Paradou, 28 octobre 2005 – Ils
sont trois, parmi mes auteurs, à avoir été
marqués par “l'énergumène”
que fut Vincent Van Gogh : Paul Auster, Paul Nizon
et Metin Arditi. Il y a des gens qui, comme eux, savent
parler de Vincent avec pudeur et autorité.
Il y en a d’autres, hélas, qui le font
avec arrogance, et ça ne date pas d'hier...
Au musée Van Gogh d'Amsterdam, dans la vitrine
discrètement illuminée d'une salle où
règne la pénombre, on pouvait voir il
y a quelques années (et peut-être peut-on
encore voir) des lettres de condoléance envoyées
à Théo après la mort de Vincent.
Je l'ai lu, Claude Monet avait écrit que, se
levant tôt et ne rentrant chez lui que pour
les repas, il n'avait pas de temps pour dire ses regrets...
De son côté, un peintre danois, Mourier
Petersen, avait écrit (en français)
le 25 novembre 1890 : “D’Arles on m’avait
vaguement parlé de l’accident arrivé
à votre frère pendant son séjour
là-bas, mais je n’y avais pas prêté
l’oreille.” Prêter l'oreille, ah,
le mot de circonstance !
Le soleil et le vent accueillent ce long week-end
au cours duquel on honorera les morts sans pour autant
avoir l’audace de les promener en autocar ou
de les amener au spectacle comme le font ou le faisaient
les Malgaches – ce que raconte Max-Pol Fouchet
en 1953 dans Les peuples nus. “Le Malgache,
écrivait-il, prend trop de plaisir au mpilalao
de son vivant (le mpilalao est une petite
pièce en forme de fable) pour ne pas penser
que les morts s'en réjouiraient aussi. Et j'ai
vu les morts y assister. (…) Pour qu'ils ne
perdent rien du spectacle, on les avait assis, redressés,
calés…” Quelle impressionnante
métaphore de la mémoire sur la scène
de laquelle nous installons nos disparus, avais-je
dit à Max-Pol après avoir lu cette histoire.
Le Paradou, 29 octobre 2005 – Il se
trouve encore des béats ou des Tartuffes pour
rappeler que, depuis plus d'un demi-siècle,
nous n'avons plus eu de “grande” guerre.
Piètre fierté car, en même temps,
nous n'avons pas connu un jour sans guerre. Le monde
est devenu un tel cloaque, les journaux, qu'ils soient
de presse ou de télévision, exhibent
chaque jour un tel catalogue d'abus, de catastrophes
et de meurtres, qu'il n'est plus imaginable de concevoir
un redressement avec quelque chance de succès
dans ce monde qui ne sait même plus en quoi
cela consiste, un monde qui a perdu le sens de la
perspective dans l'histoire, dans la mémoire,
dans la connaissance et même dans la création,
un monde qui confond l'intelligible avec le consommable.
Dans une lettre qu'il m'envoie de la Martinique,
Guillaume Pigeard de Gurbert me donne l'impression
d'avoir lu par-dessus mon épaule. Il m'écrit
en effet que le philosophe est “celui qui n’entend
pas ce que d’ordinaire on croit comprendre clairement.”
C’est celui, ajoute-t-il, “qui décèle
de l’inintelligible là où l’on
pense voir du clair.” Dans cette manière
de crocheter avec un paradoxe le coffre où
la certitude entasse ses lieux communs, je reconnais
l'auteur du Mouchoir de Desdémone.
Et c'est bien ce qui m'intéresse chez lui,
sa fidélité au principe selon lequel
“il est dans la nature des évidences
de passer inaperçues” (un mot attribué
à Jean Paulhan).
Le Paradou, 30 octobre 2005 – Une soirée
avec nos amis Stuart est toujours une fête de
l'affectivité et une joyeuse kermesse aux idées.
Nous ne nous étions plus vus depuis un moment
et hier soir, au mas, entre les astres et désastres
de la planète, entre les rencontres récentes
et les coïncidences, entre les lectures faites
et les films vus, nous en avions plus à nous
dire que nous ne pouvions le gérer. On s'est
tout de même longuement attardés à
imaginer les conséquences politiques que pourrait
avoir aux Etats-Unis, l'enquête du procureur
Patrick Fitzgerald dans l'affaire Valérie Plame,
cette femme dont l'appartenance à la CIA a
été divulguée dans l'intention
de déstabiliser Joseph Wilson, son mari, qui
s'était montré très critique
sur la guerre d'Irak. Un nouveau Watergate
? Et c'était avec l'idée que pareil
sursaut pourrait rétablir aux Etats-Unis les
valeurs mises à mal par la clique au pouvoir.
On a aussi évoqué le “néocréationnisme”
à propos des “travaux” d'Anne Dambricourt-Malassé
contestant les thèses de Darwin et du film
de Thomas Johnson, Homo Sapiens, que nous
n'avons pas vu, ridicule paradoxe, parce qu'il était
projeté ce soir-même sur Arte et que
notre besoin d'échanger nos inquiétudes
et nos espérances était, comme le besoin
de consolation chez Stig Dagerman, “impossible
à rassasier"… Pendant ce temps-là,
des bombes faisaient à New Delhi de nombreuses
victimes. Et à Clichy-sous-Bois la mort de
deux jeunes, qui avaient été électrocutés
en se réfugiant, pour échapper à
la police, dans un transformateur à haute tension,
entraînait pour la deuxième nuit de suite
de furieuses émeutes. Trop, c'est trop. Jane
m'a fait revenir sur Dead de Joyce adapté
par John Huston, et ce fut avec quelques incursions
freudiennes du côté de l'âge et
de la filiation.
“A travers nos amis, ai-je lu dans La Provence
ce matin, nous recherchons le confort et le risque,
le connu et l'inconnu…” Un peu simpliste
mais assez juste !
|