contact
    

© Bruno Nuttens




Lundi 1er février 2010 – J'eus cette nuit de longues conversations avec Pierre Vaneck mais au réveil elles ont disparu comme bulles qui éclatent. Les élagueurs que nous attendions depuis quatre mois et qui n'avaient plus officié depuis trois ans sont arrivés ce matin qui est tout ensoleillé et sans mistral. Nous en avons pour trois jours à entendre les râles, plaintes et grognements des scies.

   Quel hiver funèbre ! C'est maintenant Jean Tordeur, remarquable poète belge, qui nous quitte. Je l'avais rencontré au lendemain de la guerre sous les combles d'un grand magasin où nous étions chargés d'écrire les textes publicitaires. Il était ensuite devenu journaliste. Et des années plus tard je l'ai retrouvé à l'Académie royale. Ses poèmes réunis dans un fort volume, sous le titre de l'un deux, Conservateur des charges, sont d'une grande exigence spirituelle et d'une forme souple mais rigoureuse. J'en relirai quelques-uns le jour de son inhumation en me souvenant de ses exigences. Quel imbécile, je suis… Les journaux sont arrivés avec retard. On a enterré Jean hier…

   Dieu merci, Madeleine est passée dans l'après-midi sans m'annoncer de disparitions. Sinon celles de quelques désirs et illusions. Nous avons louvoyé dans les souvenirs du séjour tunisien, gris et bref qui m'avait permis de la rencontrer. C'était en avril 1992, le temps était si maussade qu'au moment de l'évoquer, je crois toujours que c'était l'hiver. J'ai lu à Madeleine quelques pages où il en est question, dans le troisième volume de L'éditeur et son double.

   Ce soir, pour chasser les démons nous avons revu Cape Fear, le meilleur film de Lee Thompson, avec un superbe face à face de Gregory Peck et Robert Mitchum dans la rituelle et très américaine confrontation du bien et du mal. 

Mardi 2 février 2010 – Le ciel est toujours du même vif azur et les élagueurs sont maintenant dans les hautes branches du platane qui est devant ma fenêtre. J'en juge par le premier auquel ils ont hier fait subir le même sort : il s'agit de couper les tuyaux d'orgue, de redresser une ramure qui se courbe dans le sens du mistral, de l'éclaircir ensuite et d'éviter que des branches ne menacent les toits. Avec cette rude et juste taille nos deux platanes biséculaires seront mieux charpentés pour résister aux fureurs croissantes du mistral. Aujourd'hui c'est le fils qui danse là-haut et joue les Philippe Petit, jadis c'était le père qui maintenant d'en bas donne les instructions. C'est une autre et belle allégorie des âges. Pour voir comment un platane se comporte et se déploie sans être taillé il faut aller à Lamanon où s'en trouve un qui dispose de tout l'espace et ne menace aucune construction. C'est un souverain solitaire. Il y en a un autre, moins opulent, au centre du Paradou, très rarement et très peu élagué, donc à peu près intact, qui a donné son nom à la propriété qu'on appelle le mas de la vieille platane. Car en provençal platane est du genre féminin. Quand nous nous sommes installés ici, à la fin des années soixante, Romain Gary et Jean Seberg avaient tenté de l'acquérir et il se murmurait que Gallimard leur avait refusé une aide financière pour les arrhes. Souvent j'évoque pour moi-même ce qu'eût été un tel voisinage.

   Bonne nouvelle, ce matin, Obama renonce à la Lune et met la Nasa en sommeil. Je me souviens du même contentement que j'avais éprouvé quand, au cours de la dernière campagne présidentielle, Ségolène Royal avait annoncé que, si elle était élue, elle annulerait le projet de construire un second navire porte-avions et en consacrerait le budget à l'éducation nationale.

  Tu sais, ai-je écrit à une amie qui m'est chère et me parlait de livres, j’ai de tout temps tenté de faire de la vie un livre. Ni livre de raison ou de saison, ni livre noir ou blanc, tout simplement un livre, un de ceux que l'on écrit pour découvrir ce que l'on ne savait pas que l'on allait écrire ou vivre…

   Sylvie est venue qui pendant une heure, cet après-midi, m'a déployé dans tous les sens. Entre deux exercices, pendant le petit repos qu'elle m'accorde, je lui raconte toujours une petite histoire. Pendant ce temps les élagueurs ont achevé la toilette du second platane. Les deux arbres ressemblent maintenant à une main ouverte dont les doigts ont perdu des phalanges. Vivement les feuilles !

   Comme pour le cimetière communal, il faut que, dans ma mémoire, j'aménage de nouvelles parcelles. Depuis de nombreuses années, j'observe que janvier et février sont mois particulièrement mortifères. J'apprends tout juste que notre ami Victor Lèbre, l'un des premiers que nous eûmes en nous installant ici, vient de passer. Ce médecin mélomane jamais ne m'écrivait sans indiquer ce qu'il était en train d'écouter pendant qu'il rédigeait sa lettre. C'était un grand et fidèle lecteur. “Je retrouve dans ta phrase les méandres méditatifs, libres et parfois oniriques de l'influence surréaliste”, m'avait-il récemment écrit. Son regard sur les femmes était à lui seul un spectacle. J'aimais ce Victor-là avec prudence et tendresse.

Mercredi 3 février 2010 – Un matin comme si nous étions à la veille du printemps. La fraîcheur n'empêche pas d'y penser. Tout scintille, tout est  cristal dans cette lumière. Avant d'aller faire ses courses en ville, Christine m'a déposé chez Actes Sud où je ne fais plus passage désormais qu'une ou deux heures le premier mercredi du mois. Certaines gens ont du mal à se convaincre que je n'y dirige plus rien. Et pas seulement ceux de l'équipe éditoriale, mais aussi des correspondants extérieurs. Ainsi ai-je trouvé une série de lettres, émouvantes, rouées, maniérées, implorantes ou très dignes de personnes qui avaient vu le film de Sylvie Deleule et y faisaient référence pour me convaincre d'accueillir leurs écrits. Le mieux serait-il que je n'apparaisse plus dans la maison d'édition ? Mais j'y ai des amis que seule cette visite mensuelle me permet de revoir. Et puis je ne renoncerais pas de gaieté de cœur à palper les livres qui ont paru dans le mois et que Pascale a pris soin d'empiler sur la table. C'est évident, bien des choses, affectivement importantes, me feront encore amarrer ma barque, pour quelques heures chaque mois, à la coque du navire amiral.

   En début de soirée, nous sommes repartis vers Arles où, dans le quartier dit des Ateliers, j'avais rendez-vous, sur les conseils de Sylvie et avec l'appobation du pédiatre, chez maitre Picard qui m'a traîté, me disait Christine, à la manière dont le boulanger pétrit la pâte. Il m'a semblé que toutes les articulations, même les plus discrètes, étaient remises en service. Comme Picard me l'avait promis, j'en suis revenu tout à fait décrispé mais avec une vaste fatigue.

   C'est presque en position de gisant que j'ai revu le Michael Collins de Neil Jordan où Liam Neeson, dans le rôle titre, est aussi irrésistible révolté qu'imprudent diplomate, flanqué d'une belle créature, Julia Roberts, qui fait plus de figuration qu'elle ne donne de sens à l'aventure.

Jeudi 4 février 2010 – Hier soir je me suis écroulé dans le sommeil comme morceau de sucre dans le café. Ce matin le ciel est plombé. Par la fenêtre je regarde faire les élagueurs. Ils sont revenus pour asperger les platanes et les protéger de je ne sais quels parasites. Et si je m'avançais pour recevoir un peu de cette douche protectrice ? Non, le printemps n'est plus si loin, il s'agit d'y entrer sans autre assistance que mon désir de le vivre pleinement.

   Il arrive que dans des moments d'exaspération où je cours derrière un mot qui se dérobe, je me dise que je ne suis pas le plus fort et que je vivrai ce que vivra ma mémoire. Mais il est d'autres moments, comme ce matin, où je règle les questions de mémoire à coups de fouet. Putain… on peut toujours avoir recours aux synonymes ou aux sobriquets.

   Nous avons déjeuné chez Jane et James en compagnie de Michèle et Paul. Chacun a mis dans la corbeille de la conversation son obole de nouvelles. Puis il fut question de la médecine, de l'âge et de la mort. Je n'en ai tiré aucune conclusion sinon qu'il a fallu bien du temps avant d'en venir à Zweig, Musil et Malaparte.

   Au mas, à peine finie ma sieste, Sylvie est arrivée qui a tenu compte du coup de fatigue que j'avais pris chez Picard mais qui n'a renoncé à aucun des exercices qu'elle me fait pratiquer. J'ai eu fierté d'apprendre que j'étais le senior de sa clientèle et le seul à ne jamais jeter l'éponge avant l'heure écoulée. Il y a évidemment, ce n'est pas un secret, le plaisir de la voir faire devant moi et en même temps que moi les mouvements qu'elle m'indique. Le pédiatre est passé me voir qui a très bien compris.

   Revu ce soir le film noir des films noirs, Double Indemnity de Billy Wilder, où Edward G. Robinson tient, je crois, l'un de ses plus beaux rôles.

Vendredi 5 février 2010 – Ce matin – et depuis quand cette nuit ? –  le ciel nous déverse sur la tête ses pots de chambre pleins à ras bord. Les niveaux déjà sont hauts, gare aux crues ! Le vendredi fut longtemps le dernier jour de la semaine, celui à l'issue duquel un autre temps, de trois nuits et deux jours, s'ouvrait et pouvait servir à des fins très diverses, comme s'adonner à la lecture ininterrompue, rattraper des retards, pour un court moment changer de vie. Aujourd'hui et pour moi tout cela se confond dans le même regard que je porte aux confins du monde. Il y a jouissance à se laisser gagner par l'illusion qu'ainsi on le possède tout entier. 

   Ce midi, j'eus l'impression qu'en arrivant au mas Brigitte avait arraché les draps gris du ciel. Le soleil avait repris sa place et son rôle. Pendant le déjeuner Brigitte s'est entretenue avec Christine des livres qu'elles avaient lus. Puis, dans mon grenier, une longue conversation s'est ouverte sur les bénéfices et les maléfices d'Internet. Et comme je ne rate pas une occasion, ces temps-ci, d'aborder le problème de la mémoire, nous avons discuté de son rôle sur et dans l'Histoire. Et aussi de l'oubli où elle tombe et des falsifications qu'on lui inflige. À un moment, je le lui ai dit, la paix que chacun souhaite pour soi, les autres et l'avenir, n'est pas dans la satisfaction, même modeste, de nos privilèges et de notre confort mais dans l'audace de les re-penser.

Samedi 6 février 2010 – Passé la nuit à rouler de cauchemar en cauchemar dont pas un acteur ne m'était inconnu. Comme si c'était une satanique revanche sur le plaisir que je prends aux saveurs simples de la vie. Cela signifierait-il qu'il y a une part de moi qui, dans le cerveau reptilien où elle se terre, entend ne pas se laisser oublier ? Au diable, ces élucubrations ! Je préfère regarder le grand tapis de nuages que d'invisibles mains enroulent avec lenteur pour libérer le ciel et sa lumière.

  Hier, avec Brigitte, nous étions partis de la burqa, il fut un instant question de la très relative émancipation des femmes d'ici. Ce matin d'une inconnue je reçois un message assez émouvant dont le développement est interrompu à la sixième ligne. “Les tâches ménagères m'appellent, au revoir et merci.”  

   La prochaine fois qu'un nom ou un mot se dérobe, m'avait dit le pédiatre l'autre soir, prononce à voix haute les propos que tu te tiens à voix basse pour le trouver. À l'instant je cherchais avec irritation le nom d'un comédien, il m'échappait. Je le redis à voix haute. J'entends une voix intérieure me lancer : eh bien, quoi… c'est Jean Rochefort ! Quand Berberova qui avait alors mon âge ne retrouvait pas un mot ou un nom, elle tendait un index sévère dans ma direction. Ne dis rien, ne m'aide pas, la garce (c'était sa mémoire) doit m'obéir. Et le mot revenait.

Dimanche 7 février 2010 – Tout le vocabulaire de Coluche ne suffirait pas pour exprimer la détestation que je voue ce matin au bruyant mistral dont on n'avait nul besoin car le beau temps s'était dès hier établi dans un doux silence. Mais à quoi bon ces détestations et protestations sans destinataire ? Ma dévote mère me rappelait parfois que je retournerais poussière alors que j'avais précocement conscience de l'être.

   J'en reçois, des lettres ou des billets qui me touchent ! Et la plus juste réponse que je peux y faire, c'est de passer un moment dans leur compagnie car ils font partie de ces petites choses qui font grande la vie.

   Il fut un temps, pas si lointain, où Pia m'affirmait que le vocabulaire des Danois était fort limité et que le plupart d'entre eux se déplaçaient à l'aide de déambulatoires. Mais ne nous comportons-nous pas de même quand, à tout bout de champ, nous prenons appui sur nos “c'est vrai que” ?

    Une amygdale s'enflamme. C'est sûrement pour me rappeler qu'il est indécent de bien aller trop longtemps. De loin, où il est en ce dimanche, le pédiatre envoie une micro-fusée qui a tôt fait de toucher la cible. Parfois il me fait penser à ce Victor disparu l'autre jour qui eut quelque célébrité pour avoir été le vigilant médecin de Jeanne Calment qui était alors doyenne de l'humanité. 

Lundi 8 février 2010 – Le ciel est de mauvais poil, moi aussi. Car cette nuit j'eus avec l'orpailleur une sacrée prise de bec. Il m'irritait avec sa prétention de savoir mieux que moi où il fallait aller et je l'agaçais avec mon refus de lui dire où je l'emmenais. Je ne suis d'ailleurs pas du tout certain de le savoir moi-même. Encore un mot plus haut que l'autre, lui ai-je dit, et je te fige dans le statut de short story. Il m'a tourné le dos. Sombre lundi.

   Je n'en pouvais plus de voir s'amasser sur ma table lettres, papiers et manuscrits et d'être ainsi, parfois, la proie du remords ou de la détestation. J'ai pris mon courage à deux mains et j'ai fait un tri dit sélectif. Rien n'est résolu mais tout est plus clair.

   Un essayiste que m'avait envoyé Michel Parfenov est venu longuement m'interroger cet après-midi sur Nina Berberova dont il a l'intention d'écrire la biographie. Et là, je vois que la mémoire se manifeste sans accrocs. Chaque question a eu sa réponse.

   Madeleine est passée. À ses phrases trop courtes et ses questions trop brèves j'ai répondu de même façon. Puis nous nous sommes détendus et nous avons parlé des cauchemars, de leur sens et de leurs suites. Et nous nous sommes quittés avec l'habituelle impression de n'avoir pas abordé les vrais questions. Mais qu'est-ce qu'une  vraie question ? Ce n'est vraiment pas le moment d'y répondre.

 

 

(à suivre)

 







© 2004 Hubert Nyssen. Tous droits réservés. Conception et réalisation : Bruno Nuttens