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© Bruno Nuttens




 Lundi 1er mars 2010 – Hier soir, Françoise et Jean-Paul ont dîné au mas et nous ont rapporté de très encourageantes nouvelles d'Antoine qui poursuivra, à la rentrée prochaine, son cursus américain. L'autre sujet de conversation fut la mort de Bernard Coutaz par laquelle, disait Françoise, Antoine a été très affecté.

   Ce matin le vent est nul, le ciel pas très propre et la température assez basse. Beaucoup de mal à me mettre en train pour achever de quintessencier les carnets de 2009, ce que, de Montréal, me demande Mjo qui en assurera l'édition chez Leméac à la fin de l'année. Et ce à quoi déjà je me suis longuement occupé hier.

   À  l'heure du thé, Salomé est venue au mas et nous avons passé un petit moment à nous rappeler le temps de notre collaboration, puis un grand moment à évoquer les règles de l'orthographe et les manières, de plus en plus désinvoltes, de la malmener. Elle m'avait apporté un exemplaire du très beau livre d'Émile Garcin, La maison inachevée, préfacé par Jean-Claude Carrière et surtout, surtout déployé par de remarquables photos de Gilles Martin-Raget, photos qui me sont apparues comme un déroulé psychanalytique. Salomé, par qui ce livre existe, m'a assuré qu'Émile avait choisi ce titre en se souvenant d'une des sentences chinoises que je lui avais rapportées : Quand la maison est achevée, la mort y entre…

   Retour aux carnets à quintessencier puis, tout de même, un répit pour la soirée avec Call Northside 777, de Henry Hathaway, un de ces bons vieux films en noir et blanc où se combinent les rebonds de l'enquête et les surprises qui conduisent à la happy end.

Mardi 2 mars 2010 – La journée commence en fanfare. Au moment du lever je dérape, m'accroche à la longue table de nuit qui bascule, tout ce qui s'y trouve se répand sur les tomettes et Christine, avertie par le coup de gong de mon crâne sur le sol, me surprend au milieu de ce désordre. Mais nous n'avons pas de temps à perdre, nous avons rendez-vous avec le radiologue. Elle m'y conduit dans sa nouvelle voiture et paraît rassurée par le plaisir que j'y prends. C'est vrai que je l'aime, sa  voiture, et trouve qu'elle lui va bien, mais j'ai un autre contentement et c'est de voir que tous les amandiers le long de la route sont en fleurs. Notre ami André ne nous fait pas attendre, il radiographie de face et de profil la colonne vertébrale. Dix minutes plus tard, la diagnostic est clair et illustré, j'ai depuis longtemps deux vertèbres soudées et dans leur voisinage de belles manifestations d'arthrite. L'ostéopathe ne m'a donc pas brisé le cou mais il me l'a malmené. Nous sommes revenus par les routes de crête et l'immense panorama que l'on a des Alpilles était un véritable festival d'amandiers en fleurs.

Mercredi 3 mars 2010 – Premier mercredi du mois, visite chez Actes Sud. Mais ce n'était plus du tout le temps d'hier, les amandiers avaient l'air de pleurer sous la pluie. Dans mon ancien bureau, elles furent six à venir me voir et, touché par leur fidélité comme par leurs interrogations, j'en suis revenu assez ému.

   Cet après-midi, comme hier, j'ai repris le travail sur les carnets de l'an dernier. Il me restera à en faire demain une relecture cursive.

Jeudi 4 mars 2010 – Le régisseur, là-haut, doit avoir perdu les pédales, la foi ou la raison. Ce matin, ce n'était ni la fête lumineuse des amandiers ni les pleureuses d'hier, c'était l'incertain, c'était glauque… Pas grave, j'avais l'intention de me relancer une dernière fois dans les carnets de l'an dernier afin de voir si le coupes que j'y ai faites en permettent une lecture qui ait du sens et qui soit agréable… Cette mise au point, polissage compris, m'a occupé toute la journée. À cinq heures j'envoyais le manuscrit à Montréal. Seul le titre me fait encore hésiter… À l'ombre de mes propos. Il m'a été inspiré par une citation de Jacques Lemarchand : “Mes propos sont pleins d'ombres alors que mon propos est si clair”, écrivait-il dans Geneviève. Sylvie est venue me prendre à ce moment-là, elle a décidé de me réapprendre à marcher convenablement. Nous sommes partis en voiture par la route de Brunelys, elle a garé sous des arbres et m'a fait marcher de manière réfléchie, s'appliquant à corriger chacune de mes attitudes. Tu es en de bonnes mains, m'a dit le pédiatre qui est passé ce soir.

   Très curieux film, ce Golden Door d'Emanuele Crialese que nous avons vu sur Arte. J'y allais avec crainte car, de cette histoire d'une famille sicilienne émigrant aux Etats-Unis et se liant sur le bateau avec une Anglaise nommée Lucy (Charlotte Gainsbourg), je n'attendais pas grand chose. Mais vient l'arrrivée à Ellis Island et là Crialese montre tout son génie. Les examens, les épreuves, les humiliations, les mariages contraints et la sélection des admissibles se déroulent dans le décor fascinant de cette architecture carcérale. On n'en revient pas intact…

Vendredi 5 mars 2010 – Le ciel étincelle comme jamais, hélas au prix d'un mistral furieux. En ouvrant mon courriel je trouve un mot d'Anne qui a suivi mes mésaventures et les commente d'une citation. A bove ante, ab asino retro, a stulto undique caveto ! Prends garde au bœuf par devant, à l'âne par derrière, à l'imbécile par tous les côtés... Eh oui, mais où mettre les pieds dès lors  ?

   Avec Brigitte qui est arrivée au mas à l'heure du déjeuner, nous avons parlé des goûts et des saveurs, de cet hiver lumineux et froid, et de quelques classiques anglais. Plus tard, dans mon grenier, on a poussé très loin mais tout en zigzags l'examen des vies parallèles auxquelles nous contraint, mais souvent sans déplaisir, celle que nous avons reçue sans l'avoir demandée.

Samedi 6 mars 2010 – Dominique est venu passer la matinée, nous avons retrouvé nos discussions habituelles mais ce n'est pas l'optimisme qui les a éclairées. Et toute le conversation a tourné autour de la difficulté de transmettre. Transmettre quoi et comment ? En quoi consiste l'héritage que nous laisserons ? Ah, si déjà, lui ai-je dit, nous pouvions montrer à ceux qui nous suivent qu'ils feraient meilleur usage du point d'interrogation que du point d'exclamation… Mais ces entretiens que j'aime tant avoir avec Dominique comptent d'abord par le non-dit qui tout du long les sous-tend et les enrichit d'une forte saveur affective.

   Passé l'après-midi à mettre au point ma contribution au prochain numéro de La pensée de midi. Et la soirée à voir un film consacré à Louise Michel. De cette “communarde” j'avais entendu parler dès l'enfance par mon grand-père qui s'était frotté à l'anarchie comme en témoignent ses relations avec Elisée Reclus. Je savais donc d'elle sa participation à la Commune de Paris et sa déportation en Nouvelle-Calédonie. Mais si le film de Solveig Anspach ne m'a donc pas appris grand chose, il a donné un visage à Louise Michel, celui de Sylvie Testud. Et c'est impressionnant, non par la vague ressemblance avec les photos de la communarde, mais par la vraisemblance que manifestent ses traits et son jeu. J'aurais aimé pouvoir dire à mon grand-père que j'avais rencontré Louise Michel. Lui n'a pas eu ce privilège.

Dimanche 7 mars 2010 – Après un retour de la douleur et au cours d'un endormissement très lent, hier soir, j'ai rassemblé les avis des trois médecins, le pédiatre, le radiologue et l'ami Dominique, auxquels j'ai eu affaire après le déréglage de mes vertèbres cervicales par un ostéopathe imprudent. Et j'en ai tiré la quintessence. Prudence et douceur. Et pour le reste, penser à autre chose, guider d'une main ferme la charrue de l'écriture et laisser prophètes et rebouteux égrener leurs recettes.

   Déjà hier la température avait sérieusement baissé, la chute s'est poursuivie aujourd'hui et sans doute était-ce pour rappeler aux imprudents de mon espèce que deux bonnes semaines nous séparent encore du printemps. Le ciel promettait la pluie, peut-être même la neige. Plus calme qu'hier, le mistral avait l'air irrésolu. Quand je me suis levé, après la sieste, le jardin et les toits étaient couverts d'un tapis blanc.

   Quand Pierre Alechinsky dit, et sans doute écrit, que “c'est en supprimant qu'on ajoute l'essentiel”, il va bien au-delà du paradoxe. La vérité m'en est encore apparue quand j'ai quintessencié mes carnets 2009 avant de les envoyer à mon éditeur. Ou dans les ébauches de L'orpailleur quand je fais écrire par celui-ci un essai que, parfois, j'ai bien envie d'écrire moi-même : De la ponctuation comme censure de la pensée.

   En attendant une émission politique que je voulais voir, j'ai été emmené à Bali par la télévision. Un décor de rêve derrière lequel s'entassent des ordures au milieu desquelles vivent les gens et sur lesquelles les enfants crapahutent… De tous les déchets humains qui polluent et asphyxient la planète, là comme ailleurs, sur terre et dans la mer, le plastique est le plus visible et sans doute le plus dégradant. Mais qui se soucie vraiment du lendemain s'il n'est pas à portée du regard, s'il n'est pas à portée de main ? Je me souviens que, du temps où j'accompagnais Jean-Philippe dans la cartographie, nous avions été amenés à constater que le sol était transformé en dur (constructions, routes, etc) à la cadence d'une surface correspondant à celle d'un département tous les cinq ans. Un simple calcul révélait donc qu'en cinq cents ans la France pourrait n'avoir plus le moindre espace naturel. Cinq cents ans, cinq siècles ? Mais c'était de la science-fiction !

   La télévision nous en fournissait l'occasion, nous avons revu Garde à vue de Claude Miller pour l'inoublable face à face de Lino Ventura et Michel Serrault, dans un dialogue signé Audiard. C'était inoubliable, ce l'est encore davantage…

Lundi 8 mars 2010 – Ah, nous pensions que l'hiver était à l'agonie et que le printemps venait à nous comme les amandiers, tout en fleurs ? Elle est tombée encore une partie de la nuit, la neige qui avait empêché Françoise et Jean-Paul de nous rejoindre hier pour le souper dominical. Puis, avec le lever du jour, elle a commencé à fondre. Le ciel ressemble à un linceul et les oliviers ont l'allure de rescapés. Elle a une sacrée mauvaise mine, la semaine qui commence…

Mardi 9 mars 2010 – Retour ce matin au temps habituel de cette saison : de la lumière, de la fraîcheur et du vent. Et je m'en accommoderais si je n'étais agacé par l'obligation de ne plus tourner ni incliner la tête mais le tronc, seulement le tronc, sous peine de me rappeler par de punitives douleurs le mauvais état de l'engrenage cervical. Je traînais depuis l'enfance deux détestations majeures dont Brecht a montré la relation dans La résistible ascension d'Arturo Ui : pour le chou-fleur et pour la dictature. J'y adjoins désormais l'ostéopathie par la faute de celui qui m'a conduit à cet état de robot.

   Alors qu'en surface, et souvent par obligation, je poursuis mon travail de polygraphe, dans le sous-sol je retourne à la condition de sapeur qui est celle du romancier dans les commencements d'un nouveau livre.

  Sylvie dont j'avais voulu décommander la leçon est venue, elle a compris, et avec une douceur infinie elle m'a fait faire des exercices qui m'ont donné l'impression que cent petits nœuds se dénouaient.

   Ce soir, Christine et moi, nous avons voulu profiter de l'occcasion que nous donnait la télévison de revoir, plus de cinquante ans après et en VO, Twelve Angry Men qui, en son temps, consacra le talent de Sidney Lumet. Tout est rassemblé pour assurer l'incrédibilité du tour de force qui consiste, pour Henry Fonda, à convaincre les onze autres membres du jury de passer de la confortable certitude de la culpabilité de l'accusé à l'inconfortable incertitude qui lui sauvera sans doute la vie. On a beaucoup écrit sur la pièce de Reginald Rose qui est ici adaptée. Mais ce qu'on pourrait aujourd'hui ajouter, c'est le constat de l'intemporelle et trouble relation entre langage et conduite. C'est Brice Parain, je crois, qui disait (je cite de mémoire) : “puisque les mots ne disent pas ce que je suis j'essayerai d'être ce que je dis”. Et je suis tenté de penser qu'au-delà du tour de force accompli par la reconstitution du huis-clos, il y a ce talent qui consiste à obliger chaque spectateur, juré à son tour, de reconsidérer ses propres écarts et intimes contradictions.

Mercredi 10 mars 2010 – En ce matin qui est très frais et très lumineux, je me suis levé avec toutes les peines du monde et l'impression d'être prisonnier d'une cage invisible où le moindre contact avec les barreaux déclenche la douleur intermittente à laquelle je ne m'habitue pas. Et je finis par me dire que l'hiver, qui n'en a plus que pour onze jours, voudrait bien avoir raison de moi avant de disparaître. Mais tête de mule j'ai et je garde. J'ai plein de projets pour ce printemps et nulle intention d'y renoncer.

 

 

(à suivre)







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