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1er mai – Petit-déjeuner sans journaux, 1er mai oblige. Ne reste qu’à écouter à la radio les commentaires sur la trilogie du jour : Fête du travail, anniversaire du suicide de Pierre Bérégovoy et Ascension. La Fête du travail, qui aurait pour origine une manifestation de travailleurs américains exigeant en 1884 la journée de huit heures, devrait être aujourd’hui plus unitaire que de coutume et donner une idée de la fièvre protestataire du moment. Dans le suicide de Pierre Bérégovoy, que Mitterrand assimilait à un lynchage, quinze ans après d’aucuns flairent toujours un assassinat. Quant à l’Ascension, que les adeptes de la fuite en Inde tiennent pour apocryphe comme me le disaient hier mes visiteurs, d’autres y voient une fiction digne de L’espèce fabulatrice dont Nancy Huston a fait le sujet de son dernier livre. Touche pas à mon credo ! À la table du petit-déjeuner, les propos tournent à la controverse puis au carambolage quand je m’aventure avec imprudence dans des propos sur les confusions entre panthéisme et polythéisme chrétiens…
Il m’a fallu une dizaine d’heures aujourd’hui pour achever de quintessencier les carnets de 2007, les ramener à 300 000 signes, les imprimer, les relire, les corriger puis, vers 20 heures, en envoyer le fichier électronique à Montréal où venait de commencer l’après-midi d’un jour qui là-bas n’est pas férié. J’avais promis le texte de ce livre pour la fin d’avril. I did it ! J’espère que mes éditrices, Lise et Marie-Jo, auront apprécié. Et je serais comblé si le titre – L’année des Déchirements – leur convenait. Car c’est en effet le fil rouge de ces carnets où, entre les réflexions inspirées par les saisons, les rencontres, aventures ordinaires et mésaventures, je raconte l’achèvement de ce roman : sa mise en quarantaine pour me permettre, après quelques mois d’oubli, de découvrir ce que j’avais réellement écrit, la reprise, les amendements et la mise au point, la soumission à un certain comité de lecture, les utltimes modifications inspirées par les commentaires reçus, la lecture des épreuves et enfin la sortie du livre en décembre. La dernière ligne résume l’aventure : “Qui a peur de Virginia Woolf ? Moi, parfois…”
Après cela, rien de tel pour me détendre que la canaille drôlerie de Mélanie Griffith dans Working Girl de Mike Nichols. Nous l’avons revu ce soir en compagnie de Brigitte qui l’a découvert avec plaisir.
2 mai – Et si l’été commençait le 2 mai ? La douceur de ce jour est exemplaire. Même les tondeuses à gazon ont (hélas) été sorties et on les entend moudre un peu partout…
Nous avions deux Brigitte à table ce midi. Brigitte Allègre nous avait rejoints pour le déjeuner. Elle m’apportait la toute dernière version de son livre, Les fantômes de Sénogamus, que je publierai en octobre. “Sensuelle finesse et humour ravageur”, a noté un lecteur d’Actes Sud. J’ai ajouté : “On a l’impression que Woody Allen adorerait…” Longue discussion sur la ponctuation dont les règles restent aléatoires et plus souvent allusives que prescriptives. Les grammaires lui accordent peu de lignes et restent prudentes. Sur ces signes qui furent longtemps de la responsabilité du typographe, je n’ai encore rien lu de plus intéressant que le Traité de la ponctuation française de l’ami Jacques Drillon, publié en 1991 chez Gallimard. Comme je disais à Brigitte que j’avais rencontré Marie-Christine Barrault, pour la première fois à la ville, dans un colloque sur “le souffle” organisé à Montpellier par le professeur François-Bernard Michel, où je parlais de la ponctuation comme d’un réglage du souffle dans le texte, nous sommes partis dans une longue discussion sur les mérites et pouvoirs respectifs de la virgule et du point et virgule. Nous n’étions pas du même avis car ce point et virgule auquel Drillon ne consacre pas moins de vingt pages, elle y voit une pause presque musicale et moi un signe… barbelé.
Ce soir, retrouvé avec jubilation Julie Andrews et Robert Preston dans leurs impayables numéros de Victor Victoria de Blake Edwards.
3 mai – L’expérience et la sagesse ne sont pas d’une étoffe, je les ai vues maintes fois se moquer d’une prétendue relation de cause à effet et je me suis surpris allant de l’une à l’autre par désir d’aventure et goût du défi quand ce n’était pas simple caprice. Après coup, elles me fournissaient arguments dans la plaidoirie par laquelle je croyais devoir justifier ma conduite à mes propres yeux ou à d’autres. Cela m’est venu à l’esprit ce matin quand je lisais certaines lettres arrivées dans la nuit. Mais ce n’est pas sans rapport non plus avec quelques commentaires sur la vie et l’œuvre d’Alphonse Daudet que j’ai entendus, peu après six heures, au réveil, à l’antenne de France Culture. Pas assez pour avoir saisi tout le sens, mais assez pour sentir se défaire un autre nœud d’idées reçues.
Christine a emmené Brigitte au marché d’Arles. Par un temps pareil (on nous promet 25° dans l’après-midi), ça ne se rate pas. Il y a des lustres que je n’y suis plus allé. J’ai ouvert la fenêtre, pas une feuille du platane ne frémit, entre elles j’aperçois des petits losanges de ciel bleu, des oiseaux que je ne peux identifier se chamaillent ou se racontent leur nuit. C’est une forme sereine de la solitude.
Premier déjeuner familial à la table de pierre sous le platane. Et pendant que nous déjeunions, premier chant du rossignol. Après quoi j’ai rédigé le texte d’invitation pour l’habituelle semaine de lectures au cloître de Saint-Trophime. La fantaisie nous a pris, ai-je écrit, de réunir les plaisirs de la table à ceux de la lecture. “Hors-d’œuvre aguichants, soupes onctueuses, plats mijotés, rôtis à point, salades charmantes, douceurs raffinées, que de leçons de goût, de patience, d’adresse, de finesse et de fantaisie vous nous avez données !” s’exclame Berjanette à la fin d’un mystérieux petit opus. De Charles Baudelaire à Karen Blixen, festin pour festin, rendez-vous donc chaque soir, du 9 au 13 juin, pour goûter la saveur des mots quand ils rendent compte des petites et grandes bouffes et quand ils sont portés par des voix magnifiques, toujours fidèles aux rencontres, celles de Marie-Christine Barrault, Nathalie Cerda, Marianne Épin, Maud Rayer et Chloé Réjon !
Les palingénésies de l’histoire n’ont de cesse. Virages en épingle à cheveux. Londres est tombée après Rome aux mains des exploiteurs du sentiment d’insécurité, ceux qui promettent de blinder les portes et d’y installer des serrures à trois pointes. Il s’agit de mettre fin à la présence des immigrés et à l’infiltration des immigrants, seuls responsables des problèmes et du mal vivre de nos sociétés. Attention, lit-on parfois sur des panneaux en bord de route, branches basses…
4 mai – De bon matin j’ai repris les notes que j’avais rassemblées pour la causerie que je ferai bientôt à Nîmes dans un cycle intitulé “Urbanisme - Architecture - Habitat”. À la manière de Nancy Huston dans L’espèce fabulatrice, je m’en vais mettre en évidence la part de la fiction dans ces entreprises. Je commencerai par quelques variations sur un petit clavier de quatre mots – habit, habitant, habitude et habitus – qui, par la voie de l’étymologie, relèvent tous d’une manière d’être. Le maintien. Pour illustrer mes propos je ne manque ni de souvenirs ni d’anecdotes. Et je montrerai ainsi l’allégorie à double sens qui vient à l’esprit quand on compare construire une maison à écrire un roman.
Sous le platane, nous étions onze à table, ce midi, avec ceux venus de Pertuis, Saint-Rémy, Marseille et Bruxelles. Valérie et Jules avaient organisé la rencontre et préparé le déjeuner : asperges, rôti et fraises. Les vins avaient de l’allégresse, les pâtisseries de la saveur et le café de l’arôme. Dans un bruissement de conversations auxquelles parfois se mêlaient les oiseaux, il fut question de peinture et de livres, de danse et de musique, d’idées et d’opinions. Ensuite ils ont demandé à visiter le mas puis sont partis se promener du côté d’Escanin. Sauf Brigitte qui lisait au jardin, dans une couronne de lumière, entre trois oliviers. Car c’est son dernier jour ici, hélas, demain elle repart .
“Pesant, mal vieilli, encombré par la symbolique et très long”, avais-je noté en août dernier après avoir vu Lili Marleen de Fassbinder. Brigitte souhaitait le revoir et nous l’avons revu ce soir avec elle. Je l’ai trouvé encore plus pesant, plus encombré, encore plus long. Je me souviens que N*, à l’époque, m’avait raconté comment Fassbinder, en grandes difficultés financières, avait accepté le scénario tel quel. Et qu’avait ainsi été formé “le couple le plus inattendu du cinéma allemand” : un producteur catholique conservateur et un gauchiste. 5 mai – Au déjeuner que nous avions hier, deux petits-enfants sont arrivés tout essoufflés. Ils venaient, avec stupeur, de me voir dans le journal de la mi-journée sur TF 1. Et c’était dans ce jardin même où ils venaient me le dire… Ce matin, j’ai des échos sur le même passage dans le journal du soir. On avait promis de me prévenir mais on ne l’a pas fait. Et alors ? Passé l’âge des miroirs.
Pour éviter le blues du lundi il me faudrait baisser ou fermer les yeux et pédaler en danseuse comme jadis quand à vélo je grimpais des côtes. Mais en même temps la journée est si belle que j’ai envie de m’étendre dans l’herbe et, les yeux grands ouverts, de regarder le temps s’écouler entre les oliviers. C’est le moment où je rêve à d’impossibles mesures. Comme de fixer un jour de la semaine, un seul, pour le courriel et le courrier. Les autres jours, je n’irais à l’écran que pour écrire. Hola, voici la petite icône qui frétille pour m’annoncer l’arrivée d’un message… Non, trois !
S’il fallait une devise au troisième empire dont c’est le premier anniversaire, rien ne conviendrait mieux que “tout et son contraire”. Omnia et contra. Il y a des empereurs pareils à ces gosses qui cassent les uns après les autres les jouets qu’ils ont voulu à tout prix.
À l’heure où Brigitte arrivait à Bruxelles, ça se gâtait ici dans le ciel, l’orage grondait, la température a dégringolé. Pour me convaincre que nous n’étions pas déshérités, je me suis souvenu du récit de quelques incidents qui auraient pu mal tourner quand nos amis Turckheim se sont aventurés à plus de 5 000 mètres d’altitude, au col du Khardung La, en Inde, comme je venais de le lire dans Un chemin à l’orée du ciel, leur livre en préparation. Et puis, l’orage s’étant installé juste au-dessus de nous, soudain, au plus fort des grondements et des éclairs lancés par le divin machiniste, nous avons été plongés dans l’obscurité par un coup de foudre. L’orage passé, l’électricité revenue, nous nous sommes aperçus que téléphone et connexion internet étaient nases. Mais la télévision fonctionnait qui nous a permis de voir Scarlet Street, avec Edward G. Robinson et Joan Benett, un polar de deuxième rang, très malin, plus de soixante ans d’âge, un bon vieux noir et blanc d’anthologie. J’avais raté le générique et je ne le savais pas : c’est signé Fritz Lang !
6 mai – Il a tant plu cette nuit que je m’attendais à me retrouver ce matin dans un mas lacustre. Mais non, la terre a goulûment bu cette eau jusqu’à la dernière goutte. Et du coup, bien que le ciel file du mauvais coton, feuillages et herbages déploient et font chanter des verts de toutes les nuances. Mais la foudre est bel et bien tombée dans le quartier hier soir. Le service des renseignements, consulté par portable, m’informe ce matin que la réparation des lignes téléphoniques pourrait se faire attendre quarante-huit heures. Du calme, me dis-je, c’est sans commune mesure avec les cyclones et les vents fous qui ont ravagé la Birmanie ! Et puis, de quoi te plains-tu ? me demande A*. Je ne me plains pas. Mais si ! Mais non... Tu ne souhaitais pas réduire à un jour par semaine le temps consacré aux courriels ? Pas vraiment. Mais si ! Mais non…
Un technicien de France Télécom a fini par rétablir une des trois lignes. Ce qui a permis de constater que le modem avait grillé. Donc toujours pas de connexion internet… Quand on vous dit que la vie ne tient qu’à un fil !
Le Monde qui courait pour Sarkozy en période électorale a changé, le supplément de ce jour, J+364, le prouve. Mais la nouvelle direction doit faire face à la situation désastreuse dans laquelle la précédente a laissé le journal. La rigueur, ce mot dont le président ne veut pas dans ses discours, s’impose donc au directoire du Monde. La rédaction s’inquiète, le personnel part en grève. Mais s’il perd son indépendance, ce journal perdra sa raison d’être.
Découvert et dégusté ce soir un film d’Elia Kazan, The Last Tycoon, adapté de Scott Fitzgerald par Harold Pinter en 1976. Très lent, très beau. Oui, je peux comprendre que des films tournés à la manière dont s’écrit un roman agacent certains. Nous l’avons suivi comme on tourne les pages d’un livre dont on ne décroche pas. Avec une admiration particulière pour un Robert De Niro jeune auquel une jeune Ingrid Boulting (qui est-ce donc ?) s’impose, telle un miroir.
7 mai – Les caprices du ciel sont inexplicables. Hier soir un crépuscule de novembre. Sur la route d’Arles, ce matin, une aube d’été sans un nuage, sans un brin de vent. Longue conversation avec une Marion qui m’interrogeait pour compléter le stage qu’elle vient de faire chez Actes Sud. Dans le temps de sa génération, à quelles métamorphoses assistera-t-elle ? Je lui ai décrit celles dont je fus témoin dans mon temps. Pour qu’elle se prépare à des surprises. Je l’ai d’ailleurs invitée à imaginer les craintes et soupçons qui advinrent presque à coup sûr quand on apprit, jadis, que l’invention de l’imprimerie allait mettre les livres à la portée de tous ceux qui seraient capables de les lire sans assistance.
Ma petie-fille Julie, qui en connaît un bout, à tenté de configurer un nouveau modem que j’avais acheté ce matin. Elle n’a pas réussi et nous sommes à la veille d’un des plus longs week-ends de mai. Philippe, notre docteur ès informatique, ne rentre que le 13. Mon “silence” en ligne, qui a déjà provoqué quelques coups de fil, risque donc de se prolonger…
Eh bien non, cet après-midi Julie est revenue avec le bon matériel et, petite fée moderne (mais fée de belle taille), elle nous a remis en contact avec le monde. Allo, Houston ? Je vous reçois à nouveau. Mais, ciel, quelle charibotée de courriels !
Nous avions oublié que nous l’avions vu mais nous l’avons revu ce soir avec plaisir : Sea of Love de Harold Becker. Un Al Pacino au meilleur de sa forme qui, en flic revenu de tout, s’éprend d’une superbe Ellen Barkin que des indices trompeurs font prendre pour l’auteur d’une série de crimes. C’est fort bien fichu et, malgré la violence du sujet, ça dispose mieux à la nuit que les tisanes pisse-mémé.
8 mai – Ce matin, un rossignol solitaire manifestait bien haut sa présence. Si nous avions pu converser je lui aurais demandé pourquoi je ne l’avais pas entendu cette nuit. J’avais en tête une citation un rien énigmatique dont je ne connais pas l’auteur, un proverbe peut-être… “Le rossignol chante mieux dans la solitude des nuits qu'à la fenêtre des rois.” Et lui m’aurait demandé pourquoi, à en juger par le calme et le silence, cette journée était fériée. Ben, lui aurais-je dit, on célèbre l’armistice de 1945 ! Comme il se serait agi à coup sûr d’un rossignol philologue, il m’aurait fait observer que l’armistice est aux armes ce que l’interstice est au temps : un entre-deux. N’était-ce pas le polémologue Gaston Bouthoul qui ne voyait dans la paix qu’un arrêt provisoire dans la continuité de la guerre ?
Il m’arrive parfois de penser – mais en général je m’abstiens de le dire – qu’à force de secouer le vieux cocotier que je suis on finit par se prendre une noix sur la tête. Il est manifeste que la journée commence bien…
Jules est arrivé tard, ce midi, en compagnie de Justine et de Félix qu’il était allé cueillir chez leur mère, à Saint-Julien en Champsaur. Ils ont déjeuné ici, puis sont repartis pour Maguelonne où ils embarqueront les chevaux avec lesquels ils vont faire trois jours de randonnée du côté du Cirque de Navacelles. Parfois ils me font penser à des personnages de Wallace Stegner.
Passé hier et aujourd’hui des heures, des heures, des heures à baliser par des points d’interrogation et des petites notes au crayon (virage dangereux, fausse route, embarras métaphorique, peut mieux faire, devrait mieux dire…) un manuscrit de valeur mais inachevé ou inaccompli. Aussi, ce soir, m’en suis-je évadé pour voir 21 grammes (il paraît que c’est le poids qu’on perd en mourant), un film avec lequel, pendant deux heures, Alejandro Gonzalez Inarritu déconstruit trois destins incarnés par Sean Penn, Naomi Watts et Benicio Del Toro, afin de montrer l’impossible oubli d’actes dont on voudrait anéantir le souvenir.
9 mai – Ciel boudeur, petit vent suspect… Que réserve cette journée sans statut, ce vendredi coïncé entre Armistice et Pentecôte ? Elle me réserve d’abord le soin de composer l’une de ces longues lettres qu’il m’arrive d’écrire à un auteur. Une dont on sait que chaque mot doit être pesé. Je n’ai pas résisté au désir ou à la nécessité de le rappeler : c’est en étant édité moi-même que j’ai appris jadis mon métier d’éditeur. Il n’y a pas meilleure école.
J’ouvre une boîte de mon tabac préféré. Il est écrit dessus que fumer tue. J’entrevois un monde couvert d’étiquettes... Boire tue, manger tue, voyager tue, réfléchir tue, et je pense à cette citation apocryphe qu'une charmante coquine de mes amies attribue à Baudelaire : “Quand un con fume du haschich il fait des rêves de con.”
Clint Eastwood n’a pas son pareil pour mettre un discret humour dans des scènes sanglantes. Et pas son pareil pour se mettre lui-même en scène. Nous avons assisté ce soir au Retour de l’inspecteur Harry (Sudden Impact) et pris plaisir à ses clins d’œil au western et parfois à Hitchcock.
10 mai – Nuit coutumière, une part d’insomnie entre deux parts de sommeil. Réveil ordinaire, un peu tardif, baguette, café, lecture de La Provence et de ses suppléments dont un qui, au chapitre de la mode, présente les femmes en paquet-cadeau. (Petit signe qui indique qu’à cela elles sont bonnes, alors qu’ailleurs on n’en a que faire, Ségolène et maintenant Hillary en savent quelque chose.) Pour les nouvelles, il est question, dans l’ordre, du prochain match de l’OM, de la feria de Nîmes et de ses corridas, de la mort de Pascal Sevran et, tout de même, du million de victimes auxquelles les cinglés de la junte birmane empêchent que l’on porte secours. Mais il faut que je remonte dans mon grenier et que j’ouvre ce carnet pour m’apercevoir que nous sommes aujourd’hui le 10 mai, une date qui est tatouée dans ma mémoire. Car, voici soixante-huit ans tout juste, mes parents et moi, vers six heures du matin, nous nous étions précipités à la fenêtre pour assister à un étrange ballet d’avions hurleurs. L’armée allemande venait de faire voler en éclats la porcelaine de la “neutralité” belge. J’avais eu l’impression de passer d’un bond dans un autre âge de la vie. Aujourd’hui je me rappelle, comme je l’écrivais il y a deux jours, que l’armistice est aux armes ce que l’interstice est au temps : un entre-deux.
Depuis peu de temps (et pourquoi depuis peu ?), lorsque sur le clavier je compose le pronom relatif dont (cf supra), je vois apparaître don’t sur l’écran… Cette assistance indésirable et fautive, apportée par un logiciel américain qui ne connaît pas notre pronom relatif et par mimétisme lui substitue une forme verbale négative, est peut-être éliminable mais je ne sais pas comment. En attendant, chaque fois qu’elle se manifeste, je suis renvoyé à une réflexion sur deux phénomènes intéressants. D’une part les intrusions d’une langue dans l’autre au gré des dominations politiques et de la servitude volontaire des infiltrés. D’autre part une lente mais sûre paralysie des réflexes provoquée par l’assistance continue.
De la quarantaine d’émissions que je fis jadis à l’antenne de France Musique, celle qui provoqua le plus de commentaires était intitulée : Y a-t-il une idée dans la musique ? (6 février 1996… siècle dernier !) J’avais commencé par rappeler que, dans son incessante tentative de faire passer la philosophie au-delà du cercle des philosophes, Gilles Deleuze ne manquait jamais de rappeler la vanité de fabriquer des concepts sans avoir au préalable défini le problème qui en justifiait la formulation. À la question que j’avais moi-même posée, j’en avais donc accroché une autre. Certes, avais-je dit, il y a une idée dans la musique, il y en a même de foisonnants milliers, mais comment s’expriment-elles sans le recours au langage dans les innombrables cas où elle ne l’accompagne pas ? Après avoir fait entendre l’andante d’un concerto de Mozart, le 21ème en ut majeur, celui dont (le logiciel a encore une fois voulu m’imposer don’t) le cinéaste Bo Widerberg avait fait le choix pour son inoubliable Elvira Madigan, j’ai avancé que la musique était moins titulaire d’idées qu’elle n’était source d’idéation, c’est-à-dire d’un enchaînement d’idées. Ajoutant qu’elle offrait l’espace nécessaire à la pensée et stimulait ses associations, qu’elle suscitait l’émergence de préoccupations formulées en d’autres circonstances. Bref, qu’elle était médiatrice. Et si j’écris cela, ce matin, c’est parce que soudain – allez savoir pourquoi – le mot “provoquer”, lu ce matin ou entendu cette nuit, m’a renvoyé quatorze années en arrière pour me signifier que s’il m’était alors passé par l’esprit, ce mot m’aurait permis de donner une explication plus brève et sans doute plus juste : la musique provoque les idées. (Provocare : appeler au dehors.)
Question pour question, tout ce que j’écris là, ce matin, tel un pianiste qui, après avoir fait ses gammes de mise en train se met à jouer un de ses airs favoris, n’est-ce pas une manière de retarder le moment où je vais entreprendre la lecture d’un autre de ces manuscrits que j’ai reçus et qui attend son tour ? L’église sonne midi. Si nous avions quelques degrés de plus (comme à Paris, dit la météo) ce serait le moment d’aller faire quelques brasses dans la piscine. Mais les brasses, c’est en effet dans un manuscrit que je les ai faites. Ah, se méfier de l’abus métaphorique ! Ce que j’ai fait toute la journée n’avait rien de commun avec la nage. Ce serait plus proche de la micro-chirurgie, mais ce n’est pas vraiment ça. Et qu’importe la comparaison ? Quand il ne reste pas tellement d’heures en stock, l’essentiel est d’en user avec discernement.
11 mai – Le ciel se cherche un visage, ce matin, entre grogne et tendresse. Les feuillages frémissent un peu, l’air de dire : alors, là-haut, on se décide ? Mais je ne vois encore cette journée qu’à travers des lunettes embuées par le sommeil. La nuit fut longue, paisible et ininterrompue, le réveil très lent. À peine ai-je le souvenir de quelques rêves qui ont traversé mon sommeil en laissant peu de traces. C’est peut-être parce que, hier soir, avec le même plaisir que celui fourni par la relecture d’un bon vieux roman, nous avons revu The End of the Affair (La fin d’une laison) adapté de Graham Green, il y a une dizaine d’années, par Neil Jordan. Toute ma vie, j’ai fréquenté des gens qui avaient la foi et qui acceptaient de fouiller avec moi, qui ne l’ai jamais eue, les obscurités que nous avions traversées. C’est pourquoi je me sens si complice des violences que, dans leur liaison, connaissent Sarah (Julianne Moore) et Maurice (Ralph Fiennes). Sans dire – mais si, je le dis – que, depuis longtemps, par ses rôles entre autres dans The Hours et Vanya 42ème rue, les regards, gestes et façons de Julianne Moore me précipitent, comme l'écrit Joseph Joubert, dans l’idée que “le châtiment de ceux qui ont trop aimé les femmes est de les aimer toujours”.
Passé l’essentiel de la journée en tête-à-tête avec le manuscrit que j’avais abordé hier. C’est un essai auquel je tiens mais qui ne peut tenir la route sans des ajustements que j’ai suggérés, un à un. En évitant de penser à tout ce que j’aurais pu faire dans le même temps. Comme ne rien faire.
Souper familial du dimanche au cours duquel on eut quelques échos du Canada par Françoise qui en revient, et du Cirque de Navacelles où Justine et Félix ont passé trois bons jours de cavalcade. Notre petit monde reparti, on a pris au vol Cria cuervos qui fut tourné en 1975, l’année de la mort de Franco. Mais avec ce film Carlos Saura ne me fait plus le même effet que jadis. Il me semble que les années ont amoindri la symbolique politique et que les variations sur les retournements de la mémoire sont vieillies. Reste un rôle superbe, celui d’Ana, joué par une stupéfiante fillette, Ana Torent, qui donne tout son sens au proverbe dont le titre est extrait : Cria cuervos y te sacaran los ojos. Nourris les corbeaux et ils t’arracheront les yeux.
(A SUIVRE)
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