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© Bruno Nuttens




Au Paradou, 2 janvier 2005 – Avec ce printemps qui infiltre imprudemment l’hiver, dans l’audace que lui donne le soleil, j’écris devant la fenêtre grande ouverte. Les feuilles mortes du platane bicentenaire sont tombées et les bourgeons des suivantes commencent à frémir. Dominique S. est venu ce matin, et à notre habitude, nous nous sommes disputés sur l’idée de cette Europe dont il n’a jamais voulu et dont le dévoiement me navre.

Au Paradou, 7 janvier 2005 – Ma petite-fille Pauline, qui est en classe « prépa » à Marseille, m’appelle à l’aide pour une dissertation qu’elle doit composer à partir d’une citation de l’Anthropologie structurale de Lévi-Strauss : « L'unique espoir, pour chacun d'entre nous, de n'être pas traité en bête par ses semblables, est que tous ses semblables s'éprouvent immédiatement comme êtres souffrants, et cultivent en leur for intérieur cette aptitude à la pitié. » Avec le secret plaisir que me donnent ces retours aux « sources », j’ai tenté de lui ouvrir quelques pistes. En constatant l’immense compassion exprimée dans le monde entier après le cataclysme – séisme suivi de tsunami – qui vient de se produire en Asie, lui ai-je dit, on serait tenté de considérer que l’espoir dont parle Lévi-Strauss, loin d’être perdu, est au contraire très présent. Mais ce serait oublier que, pour se mobiliser ainsi, il a fallu une catastrophe qui a provoqué en même temps la terreur et la pitié (titre de Michel Guérin). Depuis longtemps, les maladies, les famines, les guerres, les génocides font des millions de victimes, depuis longtemps la misère chasse la pauvreté (titre de Majid Rahnema) sans que s’émeuvent d’autres personnes que les éternels volontaires des mouvements de solidarité, sans que les possédants remettent en cause la scandaleuse inégalité entre leurs fortunes et la misère des victimes, sans que les Etats riches consacrent un peu plus de leurs richesses pour secourir les Etats pauvres. Ainsi peut-on se demander si ce n’est pas la fascination de la catastrophe et la peur d’une menace contre laquelle il n’y a pas de remède avéré qui ont déclenché ce grand élan de compassion. Une certaine manière de recourir à une forme de magie, de masquer notre crainte et de nous dire que cela leur est arrivé – à eux et pas à nous –, et que cela ne nous arrivera pas. On a oublié le tremblement de terre de Lisbonne, on n’a pas relu Voltaire…

Au Paradou, 9 janvier 2005 – Quand j’ai lu dans la presse, ce matin, que Florence Aubenas avait disparu en Irak et qu’elle était sans doute prise en otage, j’ai tout d’abord pensé à sa mère, Jacqueline Aubenas, que j’ai connue jadis à Bruxelles. Jean-Paul Capitani, lui, m’a rappelé que Florence avait son nom au catalogue d’Actes Sud pour un ouvrage paru en 1995 – On a deux yeux de trop – dans lequel elle avait accompagné par le texte une série photographique d’Anthony Suau sur le génocide rwandais... Et quand j’ai vu la lettre du Parlement Internationale des Ecrivains, relayée sur Internet par la revue en ligne Autodafé, constituant appel pour la libération de la journaliste, j’ai tout de suite signé comme l’ont fait à la première heure Russell Banks, David Lodge, Naguib Mahfouz, Wole Soyinka et quelques autres. Ce qui m’a valu, peu après, plusieurs appels de journalistes qui voulaient savoir pourquoi j’avais signé. J’ai repensé à la dissertation de Pauline. Et me suis aperçu que j’aurais dû attirer son attention, même si cela sortait du cadre de son sujet, sur le fait que le silence de « l’opinion publique » est une sépulture. Plusieurs fois j’en ai eu la preuve avec Amnesty International : écrire sur et pour des prisonniers, c’est affirmer qu’ils existent et les empêcher d’être précipités dans la mort par la solitude…

Au Paradou, 12 janvier 2005 – Ce « week-end Mozart » qu’avaient imaginé ma fille Françoise, Jean-François Heisser et Jean-Louis Steuerman, a commencé dès… hier soir, mardi, par une lecture de lettres des Mozart (Léopold, Wolf-gang-Amadeus et Constance) que Marie-Christine Barrault nous a faite devant un beau public, au Méjan. Dans une brève introduction, j’avais pris soin d’attirer l’attention des auditeurs sur des thèmes récurrents afin que le sens de certaines allusions ne leur échappent pas, en particulier quand il était question d’argent, de virtuosité, d’intrigues, d’amour, de mort. Avec, ici et là, une suspicion de subtils mensonges. Marie-Christine Barrault fut, à son habitude, une éblouissante lectrice, habile à percevoir subtilités et détours des lettres, et si-nuosités de l’écriture. Ce qui est bien autre chose et bien plus intéressant que la « théâtralisation » du texte à quoi se laissent entraîner certains. De telles lectu-res permettent à ceux qui les écoutent de pouvoir en même temps entendre et lire comme s’ils avaient le texte des lettres sous les yeux.

Au Paradou, 13 janvier 2005 – Il y a aujourd’hui, jour pour jour, quarante ans que Christine (ma traductrice d’épouse) et moi, nous nous sommes « trouvés » à Bruxelles. Pour marquer cet anniversaire, je lui ai composé un poème qui est venu d’un trait, je l’ai imprimé sur un papier noble, et j’en ai fait un petit rou-leau que j’ai glissé sous son oreiller.

Quarante ans ont filé depuis un certain soir
où les flûtes baroques remplacèrent les mots,
et depuis la nuit blanche et noire qui suivit
où de jazziques raucités firent… le reste.

Quarante ans, jour pour jour, ont passé
depuis que nous avons ainsi croisé
dans l’éblouissement les premiers fils
d’une tapisserie de haute lice et de vraie vie.

Les tornades, bourrasques et même
les tsunamis me paraissent aujourd’hui
avoir causé moins de ravages que révélé
ce que nous étions l’un pour l’autre.

Le temps n’existe pas, je me tue à le dire,
et c’est pourquoi de celui qui nous reste
il ne faut voir que l’oasis de son éternité
où se poursuit en douce le tissage.



Le Paradou, 14 janvier 2005 – Hier, en compagnie du quatuor « Amazonia », tout juste débarqué du Brésil, et du contrebassiste Richard Dubugnon qui, lui, revenait du Sri-Lanka où il avait échappé par miracle à la violence du tsunami, Jean-Louis Steurman a mené ce premier concert Mozart avec la subtile autori-té que nous lui connaissons, et ce qu’il fallait de folie, d’humour et d’ironie – en particulier dans les cadences du 26e Concerto – pour donner à la musique de Mozart sa pleine diaprure. Je crois que sans son jeu je n’aurais pas grimpé qua-tre à quatre, comme je l’ai fait, les degrés du plaisir. A l’issue du médianoche qui a suivi, sachant qu’il allait repartir dès le lendemain, j’ai pris les mains de Jean-Louis et les ai enveloppées dans les miennes avec la même impression que si j’y avais tenu un Stradivarius…

Quand ils ont appris que, lundi, ma bibliothèque Actes Sud – un mur cons-titué par des millers de livres – serait mise en caisses pour qu’on pût l’expédier à l’Université de Liège à laquelle j’en ai fait don en même temps que j’ai promis d’y déposer mes archives, Olga et Arnaud de Turckheim sont venus la photographier car ils voulaient en garder le souvenir. Et ils ont commencé par prendre cette photo au moment où je me justifiais de ce don qui avait l’air de les inquiéter…


Hubert Nyssen par Olga de Turckheim

 



Le Paradou, 15 janvier 2005 – Hier soir, dans ce « week-end Mozart », ce fut le tour de Ronald Brautigam qui a joué en soliste deux sonates et douze varia-tions avant d’aller au 14e Concerto. Un autre style que la veille. Mais un tel bon-heur encore que, dans une sorte d’éblouissement, à la fin, alors que les applau-dissements ne cessaient pas, à l’oreille d’une voisine qui ressemblait à Agnès Sorel j’avais la résistible envie de glisser que j’aurais aimé, en hommage à tant de beauté, voir ses seins respectueusement dévoilés comme sur le tableau de Fouquet.

Le Paradou, 16 janvier 2005 – Il est fini ce « week-end Mozart ». Hier soir, ce fut au tour de Vanessa Wagner de se produire avec le quatuor « Amazonia » et Richard Dubugnon dans le 13e concerto. A l’élégante et bonne élève de Jean-François Heisser je souhaite d’être un jour prochain atteinte par ce petit grain de folie qui donnerait une intime lumière à son talent, grain que l’on a retrouvé ce matin, dimanche, chez Maurizio Moretti sitôt qu’il s’est lancé dans le 12e concerto.

Cet après-midi, des cinéastes d’une société de production sont venus me filmer dans mon grenier en compagnie de quatre enfants qui me posaient d’aussi fondamentales questions que : mais pourquoi faut-il lire ? à quoi sert un livre ? et comment le fait-on ? Plus de deux heures de tournage pour une nou-velle émission quotidienne d’une minute, diffusée sur TF1 après le « 20 heu-res ». Une minute, un 120ème du tournage… une compression à la César ?

Le Paradou, 19 janvier 2005 – Bruyante satisfaction du Centre des opérations spatiales européennes qui, au terme d’une opération baptisée « Huygens », a réussi à obtenir des photographies de Titan, le satellite de Saturne, avec une sonde qui s’y est posée, ai-je lu, après un voyage de sept ans et de plus d’un milliard de kilomètres, et cela pour un coût qui dépasserait largement les deux milliards d’euros. (Ça ne fait jamais, m’a dit quelqu’un qui a les pieds sur… terre, que deux cents euros aux cent kilomètres !) L’une des ambitions serait de comprendre ce que pouvait être la Terre avant que la vie s’y manifestât. Aussitôt des questions se bousculent sur le sens de la curiosité scientifique, sur l’utilité de certaines connaissances, sur la nécessité de l’exploit, sur l’évaluation du temps, sur les idées philosophiques de notre temps et sur… ce qu’avec tant de milliards on aurait pu faire pour les infortunés de la planète.

Le Paradou, 20 janvier 2005 – Un jeune historien chargé par la J. Walter Thompson de raconter le passé de l’entreprise – elle fut (et est peut-être encore, mais je l’ignore) la première agence de publicité du monde –, a découvert que, dans le début des années cinquante, j’avais été rédacteur dans la succursale que cette agence avait à Anvers. Aussi m’a-t-il demandé si je pouvais rassembler quelques souvenirs de ce temps. Voilà entre autres à quoi servent les archives ! J’ai retrouvé des notes, des documents, des photos de l’époque et j’ai passé quelques heures à rédiger trois feuillets serrés avec un plaisir qui allait croissant car, sollicitée de me restituer des souvenirs et mise au défi par les documents tirés de mes archives, ma mémoire s’était mise à cavaler. Et j’ai éprouvé un plaisir tout particulier à relater, entre autres, ce que j’ai appelé « l’histoire de Gayle Richardson ».
Un jour, ai-je écrit, le patron de l’agence m’appela pour me dire qu’un de nos vice-présidents américains avait décidé d’offrir un tour d’Europe à sa fille. Il voulait la récompenser ainsi d’avoir bien réussi ses études secondaires, et il souhaitait que dans chaque pays elle reçût aide, et s’il le fallait assistance, du bureau local de la J.W.T. Les yeux plissés et un sourire aux lèvres, Myron (c’était le prénom de mon employeur) me dit que je lui paraissais tout désigné pour être le cornac de la donzelle au cours de son passage en Belgique. Et c’est ainsi qu’un matin d’été, à Zeebrugge, j’accueillis Gayle Richardson qui arrivait de Douvres. Ce fut un éblouissement. Elle était belle à ne pas oser lui adresser la parole. Je me risquai tout de même à lui parler dans un anglais encore très incertain – car alors je me débrouillais mieux à l’écrit qu’à l’oral. Je lui demandai si la peinture l’intéressait et, comme elle approuvait, je l’emmenai à Bruges où, râclant jusqu’au fond le peu d’anglais que je savais, j’entrepris de lui commenter les toiles exposées dans les musées, Memlinc entre autres, et en particulier la Châsse de sainte Ursule. Il y eut aussi une visite au béguinage avec quelques prudentes réflexions sur la condition religieuse, et une promenade sur les canaux avec les émotions que me donnaient la beauté de Gayle et la certitude que mon anglais n’était pas à la hauteur de la situation. En fin d’après-midi, elle devait prendre à Boulogne un train pour Paris. Je la conduisis jusqu’à la gare et là, je lui demandai si elle ne voulait pas emporter un en-cas pour le voyage car à Paris elle risquait de dîner tard. Oui, elle voulait bien, un peu de pâtisserie par exemple... Nous avons trouvé une boulangerie et devant la vitrine Gayle a pointé le doigt. That’s what I want, dit-elle. Do you know what this is, Gayle ? lui ai-je demandé, certain qu’elle ne savait pas ce qu’étaient les madeleines disposées dans la vitrine. Of course, répondit-elle, ajoutant… en français : « ces gâteaux courts et dodus appelés Petites Madeleines … » C’étaient les mots mêmes de Proust ! Did you read Proust ? me suis-je exclamé. Oui, un peu, me dit-elle, et elle m’avoua qu’elle avait lu Du côté de chez Swann. En français. Elle connaissait donc cette langue et elle m’avait laissé patauger toute la journée dans mon anglais élémentaire ? Je balançais entre la colère et l’admiration. Mais Gayle était fille d’un vice-président, il fallait y mettre des formes. Pourquoi ne me l’avoir pas dit ? Gayle s’est remise à l’anglais et en riant, elle m’a lancé : It was so exciting !
Arrivé à ce point, je me suis tout à coup souvenu que cette histoire, je l’avais incrustée dans l’un de mes premiers romans…

Marseille, 21 janvier 2005 – Mon fils Jules, qui y est depuis peu le Directeur général des services, m’avait invité à assister à une séance plénière du Conseil Régional au cours de laquelle le budget annuel serait présenté. Quelle chose à la fois grave et cocasse, l’exercice de la démocratie que j’observais du haut de la tribune des visiteurs ! Quel singulier mélange de courtoisie, de respect des formes et de vacheries pour arriver à un résultat connu d’avance puisque, dans cette assemblée, la majorité du président Vauzelle est acquise depuis les dernières élections régionales… Mais aussi , avec quel soin et quel formalisme les représentants des partis profitaient-ils de l’occasion qui leur était donnée pour rappeler tout à la fois leurs convictions, leurs positions, leur être-là. Reste que j’ai été impressionné par la diligence avec laquelle Michel Vauzelle a relevé chaque infraction à l’éthique politique qui est la sienne, n’hésitant pas à administrer une volée de bois vert à ceux qui, de droite ou de l’extrême droite, s’étaient aventurés à proférer des propos en effet inacceptables comme ceux de cette élue qui avait dit en passant que telles victimes du récent tsunami auxquelles il était question d’accorder une aide substantielle étaient, par leurs origines et leurs traditions, moins affectées que nous par la mort. Singulier détournement des enseignements de l’ethnologie !

En sortant de là, je suis allé faire une visite (presque) surprise à Pia Petersen dans son pigeonnier du vieux Marseille. Et nous avons parlé de son prochain roman qui doit m’être remis bientôt – Une fenêtre au hasard – dont les premiers feuillets, écrits sous ce beau titre, m’ont mis l’eau à la bouche.

On est toujours sans nouvelles de Florence Aubenas et de son accompagnateur irakien. Je regarde une photographie qu’a prise d’elle, voici quelques mois, notre ami Louis Monier et je voudrais que la magie permît à la captive de répondre aux questions que nous lui posons tous sur les conditions dans lesquelles elle vit en ce moment son rapt. Si elle vit encore. Mais la photographie est muette, et l’inquiétude, elle, est bavarde…



Salon de Provence, 22 janvier 2005 – Ce soir, au Théâtre Armand, dans la cité de Nostradamus, Marie-Christine Barrault, accompagnée par le Quatuor Ludwig – qui deux fois déjà vint au Méjan – lisait d’une voix de reine un choix de textes de Berlioz. Ce fut une redécouverte qui m’a donné envie de retourner aux livres de cet homme dont on célèbre plus souvent les compositions que l’écriture. C’est en fin de compte la première ambition de ces lectures. Merci, Marie-Christine.
Après, on a dîné dans un restaurant décoré comme une bergerie du Grand siècle où Dominique Sassoon, autre « auteur maison », nous avait réunis. Et je pensais à ce petit livre de Jean Duvignaud que je publierai en mars – Le sous-texte – où il dit : « On ne joue pas à être quelqu’un ou quelque chose. Simplement, en échangeant des mots ou des banalités, on peuple de gestes et de rigolades cette incertitude d’être qui nous rend disponibles à saisir – d’une manière ou d’une autre, par l’écriture, la parole ou la peinture, les sons ou les gestes – le sous-texte du théâtre qui se joue autour de nous. Un ressassement infini…» Ce sont de tels « ressassements » qui font le prix de ces soirées.

Arles, 24 janvier 2005 – Jean-Paul Capitani, à qui j’avais confié le passionnant manuscrit de Paul Belaiche Daninos sur les derniers jours de Marie-Antoinette à la Conciergerie, m’a fait une note par laquelle il me dit son intérêt et me marque son accord pour s’occuper de ce livre avec moi. Aussitôt, rassuré par l’idée de ce compagnonnage éditorial, j’ai téléphoné à l’auteur et nous avons longuement parlé des péripéties qui vont marquer l’achèvement du livre, sa mise au point et son édition. Ces moments sont toujours importants car on embrasse alors du regard un paysage imaginaire auquel il faudra donner réalité…

Le Paradou, 26 janvier 2005 – Deux manuscrits qui vous emportent l’un après l’autre, ce n’est pas fréquent. Sitôt reçu, j’ai commencé ce matin à lire le manuscrit de Pia Petersen : Une fenêtre au hasard. Il était près de midi quand j’en ai tourné la dernière page. Si j’ai avalé ce roman d’un trait, c’est parce que, tout de suite, dès les premières lignes, j’ai été pris par la fièvre du double soliloque d’une femme et d’un homme habitant de part et d’autre d’une même rue. Jusqu’à la fin on souhaite la rencontre impossible. Et de ce débagoulage inspiré, écrit avec le souci de laisser toujours les mots sous l’autorité des choses, on sort avec la curieuse impression d’être en même temps consterné par l’inéluctable destin et réjoui par l’autorité de l’écriture. C’est dit, ce livre où Pia a trouvé sa vraie voix, je le publierai à la rentrée.

Le Paradou, 27 janvier 2005 – Cinq jeunes de l’équipe arlésienne sont venus ce matin mettre en caisses les livres d’Actes Sud dont j’avais ici, jour après jour, constitué une collection complète, classée dans un ordre chronologique. Cette bibliothèque partira incessamment pour l’Université de Liège où elle ira en quelque sorte « illustrer » les archives que je suis en train d’y déposer. Ce classement chronologique intéresse le professeur Pascal Durand qui y voit un bon matériau pour montrer à ses étudiants la manière dont se constitue et se développe une maison d’édition. Mais ici, les rayons maintenant vides sont effrayants, même si je sais que les livres empilés dans des coins et sur des tables vont enfin y trouver un asile.

Nîmes, 29 janvier 2005 – La lumière, aiguisée par le froid, avait beau être étincelante au dehors, l’atmosphère était glauque dans les arènes de Nîmes couvertes par un dôme de plastique où se tenait le « Salon de la biographie ». Et sur la piste, installés derrière des tables de maraîcher, attendant le chaland et ne voyant défiler que des curieux, les biographes grelottaient, chapeau sur la tête, cache-col ou fourrure noués autour du cou. Ils m’étaient presque tous inconnus. Quant au « café littéraire », c‘était une estrade devant laquelle s’étalaient en éventail une centaine de chaises qui, à ma surprise, étaient toutes occupées quand nous avons commencé la séance à la mémoire d’Yves Berger. Il s’agissait – mais pourquoi en ce lieu, je ne le sais toujours pas – de rendre hommage à cet écrivain éditeur si peu biographe, et l’on me tendit le micro après que le maire eut prononcé quelques paroles d’accueil. J’ai alors improvisé sur un thème que j’ai évoqué ici, à la date du 16 novembre, jour où j’ai appris la mort d’Yves. Quand je parle en public, je dédie toujours secrètement mon propos. Ça tombait bien, dans ces arènes : les toreros font de même, ils dédient leurs corridas. Et la personne que j’avais choisie et qui se tenait anonymement au dernier rang, c’était Marie-Claire Berger qui, depuis plus de trente ans que je la connais, m’a toujours fait penser à Liv Ullmann. En allant vers elle dès mon arrivée, j’avais d’ailleurs eu un choc : non seulement le deuil n’avait pas effacé la ressemblance, mais j’avais devant moi, me donnant grand vertige, la merveilleuse actrice telle qu’elle paraît dans Saraband, éblouissante de beauté en dépit de son âge. C’est vrai, j’aime les femmes, mais comment ne les aimerait-on pas jusqu’à en éprouver de la stupeur quand on se trouve ainsi devant l’une d’elles qui s’est montrée au fil des ans capable d’épanouir sa beauté initiale ? Geneviève Moll, de France 2, Daniel Picouly qui devait à Yves son Renaudot, et André Thomas, un photographe qui l’accompagnait dans ses randonnées américaines, se sont exprimés à leur tour. Ce fut terminé en une heure. Avant que je ne quitte les arènes, Marie-Claire Berger m’a présenté la première femme de son défunt mari et j’ai eu l’impression que ces deux-là se consolaient mutuellement, ce que j’ai trouvé infiniment heureux...





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