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© Bruno Nuttens




1er janvier 2007 – Hier midi, plaisir d'être, pour sa dernière émission de l'année, et pour la deuxième fois, l'invité de Kriss dans son irrésistible Kriss Crumble sur France Inter. Elle avait conservé l'enregistrement de quelques histoires que je lui avais racontées lors de sa visite au mas. Et, par son commentaire, elle a chaque fois déposé dans l'œil du récit cette goutte que l'ophtalmo nous instille pour agrandir la pupille.

J'ai lu un jour que, comme la plupart des écrivains américains, Hemingway comptait chaque soir les mots qu'il avait ajoutés à son manuscrit en cours. Moi, car c'est ici l'usage, je compte les signes. J'ai donc vu qu'en terminant l'année j'avais déjà accumulé 280 000 signes dans la version peut-être bien définitive de mon roman. Mais un petit compteur dont je dispose me permet aussi de voir que, au point où je suis arrivé, cela représente environ 50 000 mots. Non, tout compte fait, je préfère les signes, ces centaines de milliers de petits insectes qui grouillent, gesticulent, se disputent la place, s'assemblent, se séparent, reviennent et dans une sarabande interminable font et défont les mots. En cas de forte bourrasque, tout cela pourrait évidemment partir à tous les vents.

Celui que je nomme le bon pédiatre, qui depuis tant d'années me suit à la faveur de visites amicales au cours desquelles nous parlons de livres, d'idées et d'exploits, est passé me voir le dernier jour de l'année comme s'il voulait s'assurer que je suis toujours disposé à entrer dans la suivante. Je lui ai lu quelques passages du roman en cours par lesquels je savais qu'il serait fixé. Il a paru l'être.

Cette dernière journée de la 2006 s'est achevée à cinq par un petit dîner avec Brigitte et le même couple de cousins que nous avons chaque année à notre table. Pendant le repas de ce bout d'an, comme on dit ici, il fut question de la manie politique des réformes dans l'enseignement universitaire, de recherche fondamentale et de recherche appliquée. Ensuite, en attendant minuit, et en réponse à je ne sais plus quelle question, j'ai commenté pour ce petit monde les différences d'écriture entre la Gradiva de Jentzen et les pesants commentaires de Freud sur cette opérette archéologique. Il y eut encore d'autres petits échanges qui étaient aussi de petits contrôles pour voir à quelles distances nous avions navigué les uns des autres depuis nos dernières rencontres. À minuit, embrassades, vœux, promesses de se revoir et bonne nuit. Anne et Yannis Kokkos ont été les premiers à nous téléphoner, et c'était d'Athènes. J'ai aussi reçu un très tendre SMS, mais il n'était pas pour moi. Soucieux d'éviter l'un de ces drames qui peuvent dégénérer en fait-divers j'ai tout de suite répondu en signalant l'erreur et en conseillant à cette inconnue de renvoyer son beau message à la bonne adresse.

2 janvier – Au temps pour moi ! Vœux ou aveux. Le SMS d'hier, avec sa signature passe-partout, n'était pas d'une inconnue et il m'était bien destiné. En y répondant comme je l'ai fait, j'ai fâché ou peiné une personne que j'aime bien mais qui avait donné à certain mot un sens tel que pas un instant je n'ai douté d'une erreur de destination.

Mis en confiance par les précédents, nous avons regardé hier soir un Powell–Pressburger dont nous n'avions jamais entendu parler, A Canterbury Tale. À la fin, Brigitte, Christine et moi, nous nous sommes rendu compte que pendant tout le temps de la projection nous n'avions cessé d'attendre que le film commence vraiment. Après, j'ai un peu fouillé et me suis aperçu que ce film, considéré par certains comme de propagande, n'avait eu aucun succès. Ce n'est certes pas une preuve mais en allant dans les textes de Powell lui-même, il m'a semblé comprendre que sa fascination pour l'Ecosse et ses déboires avec Deborah Kerr (qui ne joue pas), l'avaient conduit à ce machin déconcertant pour lequel Pressburger n'a pas réussi à lui écrire un scénario intelligible.

Il a suffi d'un bref passage de mon roman où il était question d'intolérance et où je faisais allusion à La lettre écarlate de Nathaniel Hawthorne pour que je sois pris de l'envie de palper le livre par une relecture plutôt que de l'effleurer par la mémoire. Et bien m'en a pris car la lecture que je viens de faire ne m'a rappelé de la précédente (mais de combien d'années date-t-elle, celle-là ?) que le fil conducteur de l'adultère et du puritanisme dont se sont servi plusieurs cinéastes, Victor Sjöström le premier, en 1926, avec Lillian Gish, et très récemment Roland Joffé pour Les amants du Nouveau-Monde où Demi Moore fait une Hester Prynne très convaincante pourvu que l'on n'ait pas récemment relu le livre. La lettre écarlate que je viens donc de relire – et béni soit le temps que l'on consacre à pareilles lectures où les pages se savourent dans la lenteur – m'a conduit au sens de l'histoire, ou à ce que j'ai pris pour tel, par l'éloquence discrète, juste et efficace dont use Hawthorne. Pour comprendre qu'il s'agit d'une éloquence consciente et maîtrisée il suffit d'ailleurs de lire Les bureaux de la douane qui sert de prologue à La lettre écarlate et en révèle les sources. La satire y est d'un tout autre ton. Et la diversité dans cette éloquence, ce style et cette maîtrise d'écriture est exceptionnellement rendue par le mélange d'audace et de fidélité que Marie Carnavaggia a mis dans sa traduction. Il faut le dire car on tient encore trop souvent dans l'ombre le rôle des traducteurs. Mais, j'y reviens, ce sens du livre, ou ce que j'ai pris pour tel dans le filigrane du texte, ce fut moins cette fois le rôle perfide de l'intolérance dans nos sociétés et la part considérable que les religions y ont prise, qu'une démonstration de la capacité que nous avons de masquer, costumer et grimer nos sentiments les plus intimes pour les précipiter dans le terrible carnaval de la vie et y chercher une place, un rôle que nous ne pouvons nous ménager nulle part ailleurs. “C'est un curieux sujet d'observations et d'études, peut-on lire vers la fin de La lettre écarlate, que la question de savoir si la haine et l'amour ne seraient pas une seule et même chose au fond.” Et, dans un petit essai, Hawthorne en famille, que j'ai publié en 2003, Paul Auster citait un extrait d'une lettre de Melville à l'auteur de La lettre écarlate : “Je quitterai le monde, je le sens, avec plus de satisfaction pour vous avoir connu. Vous connaître me persuade plus que la Bible de notre immortalité.” On ne pouvait mieux souligner l'art qu'avait Hawthorne de mettre en évidence la part immarcescible de ces passions qui, dans leur éternelle dérive, nous traversent depuis la nuit des temps.

Enfin j'ai la main débarrassée de l'attelle qui, avec sa coque et ses lanières, lui avait donné l'apparence d'un animal de trait, celle, me suis-je souvenu, du chien attelé à la charrette du laitier dans mon enfance. La comparaison m'a renvoyé à un autre souvenir d'animal de trait dans la même époque. Chez mes grands parents, qui étaient socialistes comme on l'était en ce temps-là, avec rigueur, on ne mangeait d'autre pain que celui de la boulangerie du peuple. Chaque jour, le livreur passait avec sa charrette attelée, et souvent mon grand-père le faisait entrer pour avoir des nouvelles de la coopérative. Or, un jour, en ressortant, le livreur s'aperçut que le cheval, malgré les freins de la charrette, s'était avancé de quelques mètres et qu'il était en train de mâcher le crin qu'il avait trouvé en déchirant le toit rembourré d'une belle automobile. Je ne sais pas si mon grand-père était furieux, amusé ou confus, je me souviens seulement qu'il a conseillé au livreur de se tirer au plus vite...
J'ai confié cette main débarrassée de l'attelle à ma chère kiné. Elle parlait de draîner l'œdème pour le réduire. Ces mots, s'ils correspondent à l'acte médical, étaient cependant sans rapport avec les sensations que suscitait sa manière de m'effleurer les doigts, de peloter les phalanges, de caresser la paume, de courir le long des lignes de vie, de chance et de leurs affluents. Et cela d'une autre main, la sienne, à laquelle j'aurais volontiers rendu la pareille.

3 janvier – “La ville de Paris va-t-elle donc s'associer plus longtemps aux baroques, aux mercantiles imaginations d'un constructeur de machines, pour s'enlaidir irréparablement et se déshonorer ?” avaient écrit Dumas, Gounod, Maupassant et quelques autres, en février 1887, pour protester contre la construction de la Tour Eiffel, ce “suppositoire criblé de trous” selon Huysmans. Je me suis demandé ce qu'à leur place et en leur temps j'aurais fait. Va savoir ! me suis-je dit en regardant hier soir un docu-fiction de Simon Brook, qui retrace assez joliment l'histoire de la tour. Scénario et dialogue étaient de Pascal Laîné. L'auteur de La dentellière s'est drôlement bien débrouillé avec la gigantesque broderie de fer. Mais je crois que si j'ai voulu voir ce film, c'est par tendresse pour Eléonore Korab, la romancière que j'ai mise en scène dans Le bonheur de l'imposture. Dans ses mémoires, je lui fais raconter que son amant l'amène au Champ de mars et lui fait voir dans la Tour Eiffel “un corps de métal pourvu d'une guêpière et d'un porte-jarretelles à croisillons.” Je la regardais hier, c'est vraiment une danseuse de cancan qui a relevé ses jupes jusqu'au nombril. Dans le cadre de leur éducation sexuelle, c'est peut-être à montrer aux adolescents pour leur entrebaîller les portes de l'empire des sens qui restent closes aux consommateurs du porno prêt-à-porter ...

Ce matin, conversation téléphonique, échange de vœux avec Paul Belaiche. La dernière fois que nous sommes allés chez lui, il nous avait lu un chapitre du livre qu'il écrit sur Jean de Batz, comme une suite aux Soixante-seize jours de Marie-Antoinette à la Conciergerie. J'avais été fappé par la description attentive de la voiture du richissime baron conspirateur, si luxueusement équipée (et c'est parfaitement authentique, me disait Paul) qu'elle me faisait penser à une stretch-limo de notre temps. JB, Jean de Batz, James Bond. On est décidément entrés dans l'année 007.

Je ne résiste pas au plaisir de te faire connaître la réponse de Mallarmé à une enquête sur ladite Tour, m'écrit Pascal Durand sitôt qu'il a lu mes quelques lignes à propos de la Tour Eiffel. “– Maître, que pensez-vous de la Tour Eiffel ? – Elle dépasse mes espérances !” Tout l'homme, insaisissable, ajoute Pascal, est dans cette réplique.

4 janvier – Hier soir, avec des amis suisses, grands voyageurs qui aménagent une grange du vieux Paradou pour avoir ici un relais, nous avons passé l'une de ces soirées où mangeailles et conversations font litière au plaisir de se retrouver. “Il y a moins d'inconvénient à être fou avec des fous qu'à être sage tout seul”, disait Diderot.

Un bon gros rhume de saison avec lequel je me suis réveillé ce matin me contraint d'annuler quelques rendez-vous et de renoncer à la promenade quotidienne. Mais, si marécageux soient les yeux et le nez, le rhume n'est pas ennemi de l'écriture. Et de fait, les lignes vont le même bon train que les mouchoirs en papier. La différence est que les unes sont sauvegardées quand les autres partent à la corbeille. Mais, à propos de ces rhumes dit de cerveau, on se demande pourquoi ils ne perturbent jamais les aventures de sublimes héroïnes qui, comme la Belle du Seigneur de Cohen, ne connaissent, en leur joli cerveau, d'autres crises que celles de la passion...

Je reçois nombre de lettres, parfois très émouvantes. Mais comme ces carnets ne sont ni blog, au sens où on l'entend aujourd'hui, ni tribune, je ne me laisse pas entraîner dans des échanges pour la très simple et suffisante raison que je n'ai pas encore trouvé la formule d'extension du temps. Celui dont je dispose suffit à peine. Mais ne pas répondre ne veut pas dire ne pas lire. Ceux qui me connaissent savent le respect que j'ai pour la pratique épistolaire...

5 janvier – Avec nos amis suisses que Valérie et Jules étaient venus rejoindre à notre table, hier soir, il fut d'abord question de ces communautés d'émigrés qui parfois ont pesé sur le destin du monde, comme les puritains, et d'autres qui y ont introduit des usages comme, dans un cas très particulier, ces Tessinois qui montaient chaque hiver à Paris avec des sacs de châtaignes pour les rôtir et les vendre au coin des rues. Chauds, les marrons ! Bonne odeur de mon enfance... Après, on est venus, inévitablement, à la politique, à la politique française évidemment, et aux présidentielles dont la crête commence à être visible dans les brumes de l'horizon. Intéressant, ce prisme dans lequel on les regarde. Les uns avec prudence, ardeur et inquiétude, car c'est de leur avenir qu'il est question. Les autres, avec un intérêt amusé car, quoi qu'on dise, ce qui se passe ressemble de plus en plus, pour eux, à un cancan, un spectacle à la française. Mais pour moi, qui suis accoudé sur la barrière qui sépare la vie de ce qui ne l'est plus, c'est le sujet d'une incessante délibération. Comment être utile à ceux qui nous succèdent dans cette société dont nous tenons encore certains leviers et qui, pourtant, est maintenant la leur ? L'inquiétude n'étant pas ma litière, je me suis dit que la réponse était dans la question. Comment être utile ? Pardi, en posant des questions !

J'entendais cette nuit à France-Inter la fin d'une réflexion de Jacques Attali sur le retour progressif au nomadisme de notre société que, pendant quelques millénaires, l'agriculture avait faite sédentaire. Je me suis demandé s'il n'y avait pas en réalité double jeu, nomadisme par la faculté d'aller partout, sédentarisme par la capacité d'y aller sans se déplacer. Comme me le disait Pierre Alechinsky un jour de l'an dernier (ce n'est pas si loin) l'évolution pourrait bien faire de nous, dans les âges prochains, des êtres dotés d'une seule et exclusive habileté, celle de nous servir de nos doigts sur un clavier.

Après plus de vingt ans, Jean Viard a réapparu au mas où nous avons déjeuné à trois, Christine, lui et moi. Le temps l'a fort peu changé, donnant juste un peu plus de poids à ses traits. Il fut très tôt dans l'aventure d'Actes Sud à la faveur de laquelle, nous disait-il pendant le déjeuner, il avait trouvé un métier (il a, par la suite, fondé les Éditions de l'Aube), une vocation et une épouse. Jean avait écrit à cette époque, avec Michel Marié, La campagne inventée, l'un des tout premiers titres du catalogue, un mince ouvrage dont j'ai toujours retenu la forte valeur symbolique car on y découvre comment la campagne peut être ensevelie, jusqu'à devenir invisible, sous les strates constituées par les discours de ceux qui prétendent la connaître, sociologues, géographes, urbanistes, promoteurs, marchands d'engrais et de matériel agricole, écologistes, bien entendu les politiques, les romanciers et même parfois les habitants. Après, avec maintes références à Deleuze et Morin qui, nous nous en sommes aperçu avec satisfaction, sont restés parmi nos préférés, nous avons évoqué les signes précurseurs de la transformation, Jean insistant, un peu comme Attali cette nuit, sur le transfert des actes et des valeurs dans la mobilité. Nous en étions là, il était près de trois heures déjà, Colette et Valentin, qui sont deux personnages importants de mon roman, sont descendus de l'étage avec des mines furieuses pour me demander quelle raison j'avais de les avoir abandonnés quand ils venaient de commencer une conversation au Jardin des Plantes...

Putain ! comme disent les bonnes gens d'ici. Qui donc est de retour au moment où les vacances (de certains) se terminent ? Messire Mistral, cet empêcheur de se promener en rond. Et c'est à croire que pendant les réveillons il a bouffé du lion. Je sais que dans l'une de ses chansons, Le chapeau de Mireille, Brassens remercie le mistral d'avoir troussé haut la jupe de la belle et de l'avoir, lui, couché sur elle. Mais c'est une chanson, c'est pas du vent... (expression qui, on le voit, dit une chose et son contraire).

6 janvier – Vexé, le mistral s'est tiré ce matin. Je dois lui rendre cette justice qu'il avait levé les nuages comme les jupons chantés par Brassens, l'horizon était visible jusqu'à la Sainte-Victoire. Ici la colline était en fête. Et au mas, écriture à fenêtres ouvertes.

7 janvier – En venant ici vendredi, Jean Viard m'avait apporté quelques livres des éditions de l'Aube. Il en est un, joliment édité, tout mince et de petit format, que j'ai lu cette nuit, Gioconda. Il est du domaine grec, écrit par Nikos Kokantzis et magnifiquement traduit par Michel Volkovitch, dans la série “De l'amour” dirigée par Marion Hennebert. Si j'ai envie de partager le grave plaisir de cette lecture et l'émotion qui m'en est venue, c'est moins pour la valeur littéraire que pour le cas très particulier de ce récit. Cette histoire vraie est l'unique ouvrage de l'auteur et sa publication a pour seule ambition, écrit-il, d'empêcher que disparaisse avec lui, quand il mourra, le souvenir d'une jeune juive de Salonique dont il fut, sous l'occupation allemande, le tendre ami puis l'amant ébloui, avant qu'elle ne soit ramassée avec sa famille par les Allemands qui la déportèrent en 1943 à Auschwitz où elle passa dans la chambre à gaz et le four crématoire. Inexorablement le temps éloigne de plus en plus le souvenir de ces gens qui nous furent enlevés et exterminés avec une inhumanité planifiée, calculée, à jamais impardonnable. Leur maintien dans notre mémoire dépend de témoignages comme celui-là qui n'est ni un lamento ni une complainte mais une jubilante et d'autant plus tragique représentation de la vie. Car ce n'est plus que sur la scène de notre mémoire que les Gioconda peuvent reprendre la vie qu'on leur a cruellement volée.

Ce soir, après le dîner familial du dimanche, il n'était pas question de manquer L'avare de Molière sur France 3 à une heure de grande écoute. Au téléfilm de Christian de Chalonge, en forme de tragi-comédie, avec Michel Serrault dans le rôle d'Harpagon, il y a sans doute des reproches à faire mais pourquoi s'y attarder quand l'occasion était enfin donnée de retrouver dans sa pleine saveur un texte que l'âge ne vieillit pas, qui prend même de nouvelles résonances aujourd'hui, et auquel les acteurs, le décor et la mise en scène ne faisaient ni injure ni infidélité ?

8 janvier – Aux spécialistes des allergies, je recommande l'examen du cas présenté par M. Guy Carlier. Le seul nom de Ségolène Royal passant dans un communiqué provoque chez lui, comme ce matin, de bonne heure sur France Inter, des éjaculations (au vieux sens du mot) de misogynie qui sont souvent au niveau des sinistres bouffonneries de Jean-Marie Le Pen. Ah, je sais, il faut prendre garde, la liberté d'opinion passe par le droit à la caricature. Mais, attention... la caricature commence toujours par donner une idée de celui qui la pratique. C'est par quoi l'on voit que, dans ce monde-là, il y a de grands esprits et de fort médiocres.

Laurent Borderie a passé une partie de l'après-midi au mas pour me poser des questions en vue d'un article dans le supplément littéraire de L'Orient. Je n'étais pas dans les meilleures dispositions pour répondre à des questions qui m'ont été cent fois posées. Mais il l'a fait de telle manière que l'interview est devenue une conversation. Ce gaucher tient crayon et papier de si curieuse façon qu'il me donnait l'impression d'écrire à la verticale. En chinois ? ai-je demandé.

9 janvier – Jamais encore je n'avais ici connu hiver aussi estival. Petite marche quotidienne sans manteau ni écharpe. Et des paysages à mettre sous la cloche de verre de l'éternité.

Françoise qui est attentive au temps dont son père a besoin pour achever son livre a négocié avec la Radio Suisse romande. Je devais monter la semaine prochaine à Paris pour un long duplex en direct. Elle a obtenu que cela se fasse d'Avignon. Question temps, il n'y a pas de petit bénéfice. Deux jours gagnés, une aubaine, un trésor...

10 janvier – Première visite de l'année chez Actes Sud et petit tour en ville pour voir le fragment de portique restauré à la Place du Forum. Les couleurs de la pierre sont si douces que le beau vestige ne s'exhibe pas. Je suis sûr qu'au regard distrait de maints passants il a l'air d'un élément décoratif de la façade de l'hôtel Nord Pinus.

Ophélie Jaësan est venue me retrouver et je l'ai amenée au mas pour le déjeuner. Elle a toujours l'air fringant que lui avait donné la parution récente chez Cheyne de son livre de poésie éliotienne. Elle m'apportait le manuscrit d'un roman que j'attendais, et un autre, plus petit, que je n'attendais pas. Bonnes lectures en perspective... Nous avons profité de notre rencontre pour évoquer l'engagement en littérature sur lequel j'attends avec impatience l'essai annoncé de Tzvetan Todorov. Et puis il fut question de la douleur et du rôle du langage dans les relations que nous pouvons avoir avec elle. Mais une chose n'a pas nécessairement un rapport avec l'autre...

Dans La Provence, qui paraît aujourd'hui avec un nouvel habit et un format plus réduit, on apprend que les éditions Actes Sud auraient l'intention de s'installer sur le site des anciens ateliers SNCF pour lesquels on a jadis confisqué, avec la complicité de Lamartine, une partie des Alyscamps. L'aménagement de ce site pose beaucoup de questions et il semble que les premières dispositions architecturales ont été prises sans bien savoir ce qui pourrait s'y faire. La forme est une chose, l'usage en est une autre, et l'une devrait dépendre de l'autre. On sait cela mais on l'oublie... Bref, l'annonce qu'Actes Sud irait s'y installer aurait pu indisposer les membres d'une équipe que l'on a toujours pris soin d'informer des projets de l'entreprise où ils travaillent. Aussi Jean-Paul Capitani a-t-il fait circuler un billet : “s'il existe bien des discussions sur cette éventualité, rien absolument n'a été programmé.”
C'est pour moi l'occasion de me souvenir, avec un brin de nostalgie et un autre d'amertume, de la suggestion que j'avais faite, voici une quinzaine d'années, quand le site des Ateliers était à l'abandon. J'avais alors proposé de réhabiliter l'espace primitif des Alyscamps et, dans ces jardins, de prévoir une université internationale d'échanges, fondée avec le concours, intellectuel et financier, des grandes universités du monde, et dans l'ambition d'offrir aux professeurs et aux étudiants de partout, un lieu de confrontation des enseignements, des programmes, des expérimentations et des pratiques universitaires. À tout le moins, si ce projet avait été retenu, la réhabilitation des vieux ateliers aurait-elle été confiée aux urbanistes et architectes avec une claire connaissance de ce qui s'y ferait et avec quelles ambitions. Trop ambitieuse, l'idée, m'avait-on alors fait comprendre, une utopie. Et tout avait été dit. Oui, mais sans utopie une société s'étiole et se mercantilise.

Françoise nous avait prêté le DVD du film de Bennett Miller, Truman Capote, et nous l'avons regardé ce soir. Si, pour le déroulé de l'histoire, De sang-froid m'était resté assez présent, en revanche j'avais presque tout oublié des sentiments que j'avais pu avoir après cette lecture déjà si ancienne... pas loin de quarante ans. Je ne crois pas que ceux qui me sont venus ce soir soient de même nature. Le crime odieux qui symbolise on ne peut plus violemment l'agression du bien par le mal dans le roman, et la manière dont Truman Capote avait démonté ce crime, l'avait autopsié, reconstruit, avec la volonté de tordre le cou à la fiction (non fiction, i.e. véridique), un peu comme les adeptes du nouveau roman se targuaient, pour reprendre les mots de Duras, d'avoir tordu celui du social balzacien, ce n'est pas ce qui m'a retenu ce soir. Mais plutôt l'inversion à laquelle procède ce film quand il livre la personnalité de Capote et son grand projet d'écriture à la même investigation. Il en est venu un film d'une qualité rare qui doit tout à l'image et aux rôles dont le premier est tenu par le stupéfiant Philip Seymour Hoffman.

11 janvier – Il arrive qu'un mot innocemment posé entre deux autres mette le feu aux poudres. Il faut alors rameuter les mots extincteurs, sauf si l'on prend plaisir à voir le feu se répandre. Il m'est arrivé, jadis, de conduire à Paris des séminaires où, en groupes restreints, on s'efforçait de discerner les rapports entre la conduite et le langage. Pour en venir à constater que les tumultes sont souvent liés à des troubles du langage.

Avec Caroline qui est venue, belle comme cette estivale journée d'hiver, il fut aussi question d'un double langage, celui des mots et des images dans le film qu'elle entreprend de bâtir sur quelques thèmes récurrents qu'elle a relevés dans mes livres. Je lui ai lu trois pages du roman dont j'aborde l'épilogue. Par les discrets commentaires qu'elle m'a faits je devine que, dans sa démarche, elle n'est pas très loin de la manière scandinave qui souvent traduit les états affectifs dans la langue des arbres et des horizons sur fond musical du silence.

12 janvier – Je suis assez content d'avoir vu paraître ce matin dans La Provence la moitié d'une adresse que j'avais rédigée dans l'inquiétude de ce qui se passe où j'habite. “Pendant les dix années où j’ai pratiqué la cartographie, avais-je notamment écrit, j’ai été mêlé à l’élaboration, entre autres, de SDAU et de POS et, ce faisant, j’ai pu me rendre compte de la difficulté, pour les gens qui ne sont pas du métier et qui ne reçoivent pas les explications nécessaires, de saisir le sens, l’importance et les conséquences des enjeux. J’ai même vu, à diverses reprises, des élus et des fonctionnaires y perdre leur latin. Voilà qui m’amène à dire que la consultation du PLU (plan local d'urbanisme) du Paradou, telle qu’elle a été proposée, sans concertation véritable et sans explication, avec de surcroît des difficultés d’accès, a eu tout l’air d’une démarche obligée dont on souhaite se débarrasser au plus tôt et sans faire de vagues.” Il y a plusieurs manières de gouverner. La feinte en est une.
Mais j'avais aussi écrit que la municipalité de notre village multiplie les lotissements sans prendre garde qu’à toute nouvelle habitation correspondent au moins deux voitures qui, ajoutées à celles qui y sont déjà, font d’un village aux voies sans marges, sans pistes et sans trottoirs, un village où les piétons sont souvent en péril. A quoi il faut ajouter que ce village est traversé par la route de la vallée des Baux sur laquelle à certaines heures il y a un trafic d’autoroute sans que des mesures aient été prises pour tempérer le comportement de ceux qui l’empruntent. On a le sentiment que la vie est en danger quand on marche le long de cette traversée sur un étroit trottoir où une mère de famille avec voiture d’enfant ne peut passer, ou à des endroits dépourvus de trottoir. Je l’ai dit au maire à plusieurs reprises : la municipalité doit avoir la baraka pour qu’il n’y ait pas encore eu d’accident mortel. Mais la baraka n’est pas un mode de gestion... Et là aussi, il faudrait que la presse s'en mêle pour déssiller les mirettes et curer les oreilles.

Ecrire l'épilogue du roman suscite l'envie de descendre tout schuss vers la ligne d'arrivée en espérant ne pas provoquer d'avalanche qui ensevelirait tout. C'est pourquoi il faut l'écrire au même rythme que si on allait à rebours, en montant, avec prudence et les pieds chaussés de raquettes. Je ne sais pas ce qui me prend d'utiliser pareille métaphore, il y a des décennies que je n'ai plus chaussé de skis. Et puis je n'aime la neige que vue de loin, sur les sommets. Et puis j'écris comme il me plaît et comme ça me vient...

Voilà deux nuits de suite que je m'efforce de lire un livre chaudement recommandé par un excellent ami et publié par un éditeur que je tiens dans la plus haute estime. Deux nuits que je cherche en vain ce qu'il y a à lire là-dedans et que je ne m'obstine que par respect pour l'ami et avec l'idée que je vais trouver la fève dans la dernière part du gâteau. Suffit. Trop c'est trop, j'abandonne. Je ne dirai pas de quel livre il s'agit, j'ai toujours pensé qu'il ne fallait nommer que les livres qu'on aime.

De tous les films de Hitchcock, celui que nous avons revu ce soir sur Ciné Classic, Les enchaînés (Notorious), est l'un de ceux que je préfère car malgré les accents que lui donnent les événements alors tout récents de la guerre (le film date de 1946), malgré une symbolique morale ou amorale souvent très appuyée, Hitchcock a réussi à faire jouer Ingrid Bergman, Cary Grant et Claude Rains avec tant de vérité, de simplicité et de sincérité dans les passions qui habitent leurs personnages qu'ils sont nos contemporains en dépit du décalage historique, comme dans les grandes comédies et tragédies du répertoire. Et dans la prise des images, dans la conduite de la caméra, dans le rythme narratif, que de leçons pourraient encore trouver les cinéastes d'aujourd'hui...

13 janvier – Le simple et si compréhensible bonheur de Frédérique Deghelt qui voit paraître un premier article sur son premier roman. Et mon plaisir de constater que la critique justifie sa louange par des arguments qui correspondent, point pour point, aux raisons que j'ai eues d'inscrire La vie d'une autre dans ma collection chez Actes Sud.

Est-ce pour saluer cette nouvelle journée estivale de l'hiver que notre plus proche voisin a ouvert ses fenêtres ce matin et a poussé à fond l'air d'opéra qu'il était en train d'écouter... C'était Violetta, outragée, qui criait son indignation. Giammaï, no maï ! Comment, jamais ? Quel culot, il faisait déjà si beau. Mais le plaisir d'entendre chanter par dessus les murs en plein mois de janvier...

Françoise (une autre) est arrivée de Bruxelles par avion. Prix du vol, taxes non comprises : 9 euros. Les gens de mon âge ont parfois quelque mal à comprendre les astuces économiques qui rendent cela possible.
Avec cette Françoise qui va tourner à Aix un documentaire sur Bernard Foccroulle, le nouveau patron du Festival, on a par force passé une bonne partie de la soirée à parler de musique et d'opéras, puis des 42 ans, jour pour jour, qui ont passé depuis que Christine et moi nous nous sommes rencontrés à la faveur du Combat de Tancrède et de Clorinde de Monteverdi.Tout un programme !

14 janvier – En regardant du premier rang, ce matin, les Solisti di Perugia jouer sous la direction du pianiste Maurizio Moretti des œuvres de Mascagni, Debussy, Turina, Puccini et Rossini dans la chapelle du Méjan, pleine comme chaque fois qu'on y donne un concert dominical précédé d'un petit-déjeuner, je me disais que, quelques décennies plus tôt, j'aurais bien vu Fellini et le duo Powell-Pressburger se disputer ces musiciens pour leur donner un rôle. Leurs visages, leurs mimiques et leurs gestes faisaient de chacun d'eux l'un de ces personnages qui portent à l'écran, sans le dire, les aventures qu'ils ont vécues, les passions qui se sont éteintes et celles qui s'éveillent. Je me suis mis à imaginer un scénario avec tant d'intérêt que j'ai parfois oublié d'écouter la musique. Quand j'y revenais, c'était avec l'impression de me trouver devant un kiosque en bord de mer, et le scénario me rattrapait...

Comme il lui arrive deux ou trois fois par an de le faire, notre ami Majid Rahnema s'était joint à nous, ce soir, pour le souper familial. Et comme chaque fois, il oubliait de manger car, sitôt qu'on l'interrogeait, sa mémoire et son intelligence se mettaient en train, il posait ses couverts et avec de petits gestes des mains il exposait les réponses gigognes, souvent très orientales, qu'il entendait donner aux questions que l'on avait jetées sur le tapis. Nous avons essayé de l'entraîner vers la discussion qui lui permettrait de se nourrir quand il n'y aurait pas son tour. Elle fut vive, la discussion, car ce diable d'octogénaire, qui est en train de redécouvrir Spinoza, en est venu à l'existence de Dieu comme (je suis tout de même allé vérifier dans mes livres pour ne pas le répéter de travers) “une substance consistant en une infinité d’attributs, dont chacun exprime une essence éternelle et infinie.” Avec des détours par Leibniz et... Dieu merci, par Deleuze, on est tout de même revenu à des sujets qui convenaient mieux aux circonstances : la cuisine, la médecine et la danse. C'est par là que ces rencontres sont des fêtes. Infiniment stimulantes.

15 janvier – Pendant que j'écrivais ce matin un épisode délicat dans l'épilogue de mon roman, un signal a retenti pour me signaler qu'un message venait de tomber dans la boîte à courriels. J'avais oublié de la déconnecter. Comme j'avais besoin de prendre un peu d'air, car en ce moment j'écris en apnée, je suis allé voir. James m'envoyait un article du Guardian intitulé Next Target Tehran qui commence ainsi (traduction littérale) : “L'évidence se confirme que le Président Bush s'apprête à ajouter une guerre en Iran à ses triomphes en Irak et en Afghanistan.” J'ai tout de suite pensé à mes amis, Bahiyyih et Majid dont les origines son persanes... Puis, comme il y a dans mon roman un fil rouge qui le rattache à un insoutenable événement de la dernière guerre, en y retournant je me suis dit que les romanciers de la prochaine génération ne manqueraient pas de sujets. Pour autant qu'ils n'aient pas hérité du vieux désir, vieille manie, de se vouer au culte du petit bigorneau à quoi ressemble leur nombril.

Cet après-midi se tenait chez Actes Sud, en Arles, une réunion que j'avais à présider en ma qualité de... président de ce conseil de surveillance dont j'ai toujours détesté l'appellation. C'est Françoise, présidente du directoire, qui a exposé les bons résultats de 2006 et les prévisions de 2007. La difficulté que j'ai, mais désormais je m'y tiens, c'est de limiter mes interventions à des questions et réflexions sur le sens des choses. Car cette maison d'édition qui fut mon ambition est désormais la sienne et celle de son équipage.

Vu de plus en plus souvent, ces temps derniers, en rue ou à l'écran, de tout jeunes hommes dont le menton est orné d'une, deux ou trois barrettes noires, verticales et très minces, de la barbe sans doute mais on en doute, qui ont tout l'air de venir d'un autre siècle. Quel temps précieux ils doivent prendre pour se raser sans endommager cet ornement ! Au moins les femmes qui exhibaient des mouches de taffetas ou de velours pour mettre en valeur la blancheur de leur teint n'avaient-elles qu'à se les coller sur le visage ou sur le sein. Et nos jeunes hommes, que veulent-ils mettre en valeur ? Si c'est leur teint, c'est raté !

16 janvier – Je suis retourné chez Actes Sud, ce matin, où il ne s'agissait plus de siéger en conseil mais de faire mon petit tour d'horizon hebdomadaire. C'est avec un stagiaire, qui veut entrer dans la carrière éditoriale, que j'ai passé le plus de temps. Quelque chose dans sa manière de manifester ses désirs et de formuler ses interrogations a déclenché le monologue que j'ai tenu devant lui sur le plaisir de se couler dans les incertitudes pour apercevoir leur face cachée, de déployer la complexité pour découvrir le circuit des rhizomes et d'opposer aux soupçons la candeur de la curiosité. Morin et Deleuze étaient évidemment de la partie.

Ce soir, après tout un après-midi d'écriture, bonheur de se laisser couler, comme dans un bain, entre les mains apaisantes de la kiné qui sait en même temps comment tirer de l'atonie tout ce qui, pour n'être pas directement sollicité quand on écrit, se croit dispensé de service. Et puis, après dîner, pour parachever l'élimination des tensions narratives, plongée dans celles des autres avec un petit film brillant, cruel, intelligent et rossard, Dangereuse sous tous rapports (Something Wild) avec Melanie Griffith et Jeff Daniels diablement bien mis en scène par Jonathan Demme.

17 janvier – Dans la conduite de Mordicus, son émission quotidienne à la Radio suisse romande, Madeleine Caboche me fait penser à Kriss et à son Kriss Crumble dominical sur France Inter. Il y a en tout cas la même belle humeur et de bonnes questions. Ce matin, à l'occasion de la récente parution de La sagesse de l'éditeur et de mes Neuf causeries promenades, j'étais l'invité de Madeleine, en direct mais en duplex. Pendant les quatre-vingt-dix minutes qu'a duré ce Mordicus, je me suis trouvé en Avignon, à France Bleu Vaucluse, avec un casque sur les oreilles, un micro devant moi et, à portée de la main, un verre d'eau bien nécessaire, vu la chaleur qui régnait dans la cellule de trois mètres sur deux que l'on avait mise à ma disposition. Mais je n'ai pas vu le temps passer. Madeleine avait compris de quoi j'aurais envie de parler, de la folie d'être éditeur, des découvertes et des relations avec les auteurs, du rôle de l'écriture et de l'usage de la lecture. Et comme elle savait que je ne laisserais pas l'émission s'achever sans qu'il soit question de la place des femmes, elle m'y a invité en lisant d'une fort jolie voix quelques lignes sur Colette dans les Neuf causeries promenades : “Sans elle, sans sa présence, sans ses livres, sans le sable et la rocaille dans sa voix de Bourguignonne, sans son papier bleu sur lequel elle écrivait des lettres dont je n’étais pas le destinataire, sans ses cheveux tortillés en boucles et ses foulards noués en soie, sans sa ressemblance avec les chattes qui lui tinrent si souvent compagnie, sans son insolente jeunesse et son effervescente vieillesse mêlées l’une à l’autre par le désordre de mes lectures et relectures, sans Claudine et sans le blé en herbe, sans Gigi et sans Chéri, sans la vagabonde et sans Sido, sans la chatte et sans les vrilles de la vigne, sans tous ces paradis terrestres, je n’aurais pas pu aimer les femmes, comme je crois l’avoir fait, avec la même gourmandise, avec la même curiosité, avec la même envie de découvrir le monde en elles.” Une fois encore, j'ai de la chance, ce fut une fête...

Mais ce soir, un voile de tristesse... Un universitaire de La Rochelle, à qui Jean Duvignaud a confié le soin de passer au peigne fin le manuscrit du livre de métaphysique et de souvenirs mêlés – Le jeu de l'oie – que je savais Jean en train d'achever et que j'attendais avec impatience, m'annonce qu'on vient d'emmener notre maître et ami à l'hôpital... Moi qui suis preneur de coïncidences, je n'aime pas celles de ce genre.

18 janvier – Marche ininterrompue dans l'écriture, le rythme de l'épilogue oblige. Sauf pour deux courts moments. La petite course d'après déjeuner dans la colline avec ciel encombré mais couleurs tendres, et puis, à l'heure du thé, visite de M*. Quand je l'écoute et la regarde me racontant comment elle a passé le cap de l'an neuf et les jours qui ont suivi, elle me fait penser au vers de Baudelaire : “J'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans.” Elle n'entend pas tous les partager, les souvenirs et les ans, mais il en vient une musique de fond qui fait doucement entrevoir ce qu'elle ne dit pas.

19 janvier – Jean-Fred est passé prendre le café au mas, après le dejeûner, à l'heure où nous aurions dû partir, Christine et moi, pour notre marche quotidienne dans la colline. Comment lui en vouloir ? Quand il vient ainsi, il a l'éloquence et le charme d'un bon colporteur qui sort de son sac amitié, projets et utopies... Ça vaut bien, pour l'entendre, de sacrifier quelques exercices, même si celui que nous pratiquons, la marche, n'a pas son pareil pour mettre de l'ordre dans le désordre des idées et un peu de clarté dans les extravagances romanesques.

En regardant aux infos du soir les images de la tempête qui, avec des vents atteignant parfois les 200 km heure, a déferlé sur le nord de la France, sur l'Allemagne, l'Angleterre, la Belgique et quelques autres, provoquant une cinquantaine de morts et infligeant des dégâts considérables, la honte m'est venue de mes complaintes sur le mistral. Par comparaison avec ces vents diaboliques, il fait figure de bon rustre, aux humeurs capricieuses mais pas ravageuses, un qui nettoie sans détruire.

20 janvier – Les coïncidences ne me lâchent pas. Dans le chapitre que j'écrivais hier, il y a cette phrase : “Les choses… voilà bien le fourre-tout le plus obscène du langage, me disais-je pendant qu'elle y allait de ses explications, un vrai sac à malice où des charlatans fourrent leur ignorance, des philosophes leurs énigmes, où l'idée de Dieu voisine avec la bagatelle, les chats avec les chiens, le rien avec le tout et les morts avec les vivants.” Or voilà que Corinne, l'une des deux amies de la librairie Litote en tête, me propose de participer à une chaîne qui consiste à écrire, en se relayant, “cinq choses peu connues à mon sujet”. Elle a bien dit “choses”. Je n'ai ni le temps ni l'habitude de participer à ces jeux mais j'ai eu envie de lui faire plaisir et la coïncidence m'amusait. La demande date d'hier. J'ai pensé qu'il faudrait franchir la nuit pour décider ce que j'allais dire ou ne pas dire. Mais je me suis réveillé avec la même conviction que la veille. Il n'y a qu'une réponse à cette question sur les “choses peu connues à mon sujet” et elle tient en un mot : tout. Car n'étant candidat à rien, rien n'est à mon sujet vraiment bien connu. Alors, à Dieu vat, voici cinq “choses” que cinq autres remplaceraient si la question m'était posée demain.
1. Que j'ai eu quatre fois vingt ans avec des plaisirs croissants. 2. Que tout au long de ma carrière d'éditeur j'ai poursuivi dans l'ombre mon travail d'écrivain. 3. Que, dans l'escrime quotidienne, je préfère le point d'interrogation au point d'exclamation, le crayon noir au crayon rouge. 4. Que j'ai de fréquentes querelles avec le mistral qui feraient croire que j'en ai avec Mistral. 5. Que je tiens lire, jouir et écrire pour des synonymes.

Aujourd'hui j'ai déposé le mot “fin” au bas de la dernière page du roman avec lequel, au cours des six derniers mois, j'ai vécu des relations parfois difficiles car, pour écrire, pour avoir le temps d'écrire, j'ai dû souvent me dérober à des gens qui m'encourageaient à ne pas me détourner de ce travail mais prenaient la mouche si je ne leur manifestais pas ma présence ou ma disponibilité. Ces trois cents pages sont maintenant dans une chambre froide, vouées à l'oubli, le temps qu'il faudra pour que je sois en mesure, plus tard, de lire ce que j'ai réellement écrit et non ce que je crois avoir écrit. Et dieu ou diable me garde de la tentation de faire lire ces pages par des amis que l'amitié empêche, en de telles circonstances, d'être de vrais lecteurs.

21 janvier – Nos trois petites-filles sont si drôles dans leurs mimiques et si délurées dans leur langage que, serais-je cinéaste, je les filmerais. Elles sont venues de Montpellier avec leurs parents pour passer le week-end au mas. La plus jeune a fait un peu de fièvre et j'ai appelé Bernard. S'il est bon pédiatre pour les octos de mon espèce, il l'est aussi pour les enfants. Et il le fut. Quelques heures après son passage, Irène était déjà pleine d'entrain.
Après la consultation, Bernard est monté dans mon grenier où il m'a surpris en train de rédiger les dernières lignes du roman. Il a voulu que je lui lise quelques bribes. J'ai choisi un court extrait où la découverte d'un tableau de Dirk Bouts fait basculer le narrateur dans une réflexion, à fleur de nerfs, sur la cruauté. Nous nous sommes regardés, j'avais mes souvenirs de guerre et de lecture, il avait ceux que lui a donnés sa pratique...

Hier soir, dîner familial de dix couverts, celui du dimanche ayant été avancé d'un jour pour permettre aux Arlésiens et Montpelliérains de se retrouver. Mon petit-fils Antoine, jeune adolescent tumultueux, n'était pas dans une situation très confortable, ses cousines le trouvaient trop âgé pour leurs jeux et nous, parents et grands-parents, dans nos conversations nous ne l'avons pas accueilli comme il l'eût souhaité. D'où gestes impatients et petits coups de gueule maladroits... Il apprend la vie.

Reçu quelques photos de la librairie Litote en tête pour me faire voir une petite sculpture inspirée par un haïkaï que j'avais bricolé à l'occasion de leur anniversaire. Parmi ces photos s'en trouvaient deux où apparaît la jeune personne qui s'était évanouie pendant ma lecture, là-bas, à la fin de l'an dernier. J'avais le souvenir d'un visage très pâle, aux yeux clos, au milieu d'un cercle de secouristes et de curieux. Et me voilà devant une belle et souriante frimousse que je n'aurais sans doute pas reconnue si je l'avais croisée en rue. Je lui avais écrit qu'il n'était pas dans mes habitudes de faire tomber de jeunes femmes dans les pommes et elle m'avait répondu en me faisant part de quelques considérations fort intéressantes sur le métier d'enseignante qui est le sien. Du coup j'ai relu les courriels que nous avions échangés. Nouvelle preuve qu'un regard ou un sourire peuvent donner un supplément de sens aux mots.

À l'heure du thé nous n'avons pas reçu, nous avons été reçus. Ce n'est pas si fréquent, et c'est peut-être le premier signe de quelques libertés que je vais m'accorder, maintenant que le roman est (provisoirement) achevé. C'était dans un mas, le mas du Diable, où Christine a retrouvé une amie de jeunesse. On m'a fait parler du sort de l'édition. Chaque fois qu'on me pose la question, j'ai l'impression qu'on me demande des nouvelles d'un moribond. Pendant le court temps de la rencontre, j'ai cette fois comparé le cas de l'édition à celui de la planète, et parlé de pollution, d'effet de serre, de réchauffement périlleux, de mondialisation, etc. Et me suis aperçu que la métaphore n'est pas inintéressante.

J'ai connu jadis, en Belgique, un peintre espagnol, Carlos Nadal, qui poursuivait une œuvre en marge du métier de décorateur auquel il devait ses ressources. Il est mort depuis quelques années, et voilà que ses enfants m'ont écrit pour me demander, sur la carrière de leur père, des informations qu'ils ne possèdent pas. Moi non plus, sinon quelques-unes qui relèvent de confidences que j'ai reçues et que je garderai. J'ai donc renvoyé les enfants, qui ont l'âge de mes aînés, à un petit essai que j'écrivis, voici une vingtaine d'années, en manière d'introduction à un livre rétrospectif paru en Avignon. Je viens de le relire sans avoir la moindre envie de le renier car, avec mes réflexions sur les trois thèmes essentiels dans sa peinture que sont la fête, l’enfance et la folie, j’ai le sentiment d’avoir dit l’essentiel de ce que m’inspirait le talent de Nadal.

22 janvier – Alors quoi, c'est l'hiver ou ce n'est pas l'hiver ? Ciel lourd de menaces mais température encore clémente. Une anomalie parmi les anomalies : d'habitude, si vif soit le froid, dès le 15 janvier les premiers amandiers fleurissent, les mêmes aux mêmes endroits, et cette année, avec un début d'hiver si doux, si beau, il n'y a toujours pas la moindre fleur blanche en vue. Alors que le mimosa, lui, me dit-on, avait de l'avance à Nice...

Le retour au roman me manque mais je n'y retournerai pas de sitôt. Qu'il repose, se taise et se fasse oublier. D'ailleurs, pour l'écrire, j'avais mis en panne quelques affaires dont je vais maintenant m'occuper. L'édition définitive du catalogue raisonné des archives déposées à l'université de Liège est la première d'entre elles. Mélanie, la petite archiviste, absente parce qu'elle attend un enfant, me l'a bien préparé mais il y a des commentaires que je dois y ajouter, en particulier pour l'abondante correspondance qui s'y trouve recensée.

Dans Le Soir de Bruxelles, que l'on m'envoie régulièrement, un spécialiste du langage, maître de conférences à l'université de Liège, écrit d'intéressants billets qu'il signe “Cléante”. Le dernier venu sous mes yeux m'apprend que le mot “test”, emprunté à l'anglais voici un peu plus d'un siècle, est à l'origine un mot français emprunté par l'anglais au XIVème siècle. Coqueriquons ! Têt ou test, il désignait le pot de terre servant à la transmutation des métaux. J'ai toujours pris plaisir à l'alchimie et à l'insolent vagabondage des mots.

23 janvier – Hier soir, avec In the bedroom, nous est revenu le souvenir d'André Dubus dont nous avions publié, dans les années quatre-vingt, les premiers livres, traduits par Christine. Le film de Todd Field, passé inaperçu à sa sortie en France, est adapté d'une nouvelle, Killings, qui n'a, elle, jamais été traduite. Comme souvent chez Dubus, religion, sexe et violence s'y entremêlent d'une manière ambiguë et singulière, et l'intérêt du film que nous avons vu tient précisément à un tournage très proche de cette écriture. J'ai toujours eu le sentiment que si sa carrière n'avait été interrompue par un effroyable accident auquel il n'a pas survécu longtemps, Dubus serait devenu l'un des très grands de la littérature américaine.

Comme (presque) tous les mardis, petite virée très matinale en Arles. Dans la lumière de l'aube, la ville s'ébrouait, elle avait l'air de sortir d'un bain dans le Rhône. C'est qu'il a plu d'abondance cette nuit, en même temps que grondait un orage qui m'a tenu éveillé et m'a offert une belle tranche de lecture.
Chez Actes Sud, avec la subtile graphiste qu'est Raphaëlle, dernière mise au point d'un petit ouvrage de Frédérique Deghelt à paraître en mai avec des photos de Sylvie Kergall. Je porte un enfant et dans mes yeux l'étreinte sublime qui l'a conçu, ce titre m'enchante chaque fois qu'il repasse sous les miens. Voilà un petit 10x19 que, pour ma part, j'offrirai sans hésiter aux femmes de ma connaissance qui attendent un enfant, à celles qui viennent d'en mettre un au monde et aux autres qui voudraient en avoir.

Déjeuner avec C* dont j'aimerais que le roman, dans sa nouvelle mouture, soit aussi séduisant que des agneaux mystiques dont il fut question après le café.

Il n'est pas dans mes habitudes de rapporter ici ce qui s'écrit sur mes livres, mais un petit article que le gourmand Ghislain Cotton a publié dans Le Vif - L'Express sur mes Neuf causeries promenades se termine par des mots que j'ai une irrésistible envie de citer : “l'art du conteur, l'originalité de son regard et l'élégance de son style apparentent cette lecture à la plus fine gastronomie.” Bien entendu, ça fait sacrément plaisir, mais surtout quel exemple d'un ton qu'on aimerait trouver plus souvent dans la critique. Celui qui vous met l'eau à la bouche et la main déjà sur le livre...

24 janvier – Hier, soirée décevante. Une figure aussi intéressante que celle de l'abbé de l'Épée, un Michel Aumont si juste dans ce rôle et si bien installé en tête d'une excellente distribution... pour ne garder à la fin que le souvenir d'un téléfilm encombré par de navrants maniérismes et gâché par des effets inutilement répétitifs.

J* est venue déjeuner au mas, nous avons évoqué le retour d'exode à quoi commence à ressembler la réversion de Belges qui avaient paru bien installés par ici et qui choisissent pour repartir vers leur terre natale le moment où le petit royaume est menacé de sécession et secoué par quelques malversations qui mettent même la famille royale dans le pétrin.

Alors que l'hiver fait une si soudaine apparition, au point d'obliger des milliers d'automobilistes à passer la nuit sur l'autoroute dans leurs voitures immobilisées par la neige, le mistral vient ici nettoyer le ciel et en raviver l'éclat. Ah, s'il pouvait s'en tenir à ce rôle et, la lumière revenue, regagner ses pénates...

À propos du mistral qui s'est un peu calmé, c'est aussi en coup de vent qu'à l'heure du thé M* est passée. Elle m'a parlé de son jardin comme parfois du sien l'a fait Natasha Spender et comme sans doute devait le faire, plus que Virginia Woolf elle-même, sa Mrs Dalloway. Mais quand on croit que ces femmes vous parlent de leur jardin, c'est souvent d'autre chose, de nature très métaphysique, qu'il est question.

25 janvier – Entre ceux qui, dans la nostalgie de l'art pour l'art, disent n'assigner à la littérature d'autre ambition que sa propre forme, et ceux qui ont prétendu, et parfois prétendent encore, que seul l'engagement la justifie, il y a ceux qui trouvent dans les livres qu'ils écrivent et dans ceux qu'ils lisent, une manière de mieux nommer la vie, de s'en montrer moins appréhensifs et d'en avoir jouissance, i.e. jouir du sens, merci Lacan. Oui mais il importe aussi de voir qu'aujourd'hui ces belles considérations sont prises dans une nasse qui me rappelle l'image par laquelle nous avons été surpris, Christine et moi, à Batumi, en Géorgie, lorsque nous avons découvert, en 1989, que les espèces rassemblées par le botaniste Krasnov dans le jardin botanique qu'avait aimé Boulgakov, étaient toutes, faute de soins, prisonnières d'un immense filet de fines lianes. Comparaison n'est pas raison. Pour en revenir à nos moutons ou à nos livres, le filet n'est pas ici le produit d'une négligence. Il a été disposé par des patrons pêcheurs (de profits) qui ne font pas de distinctions entre les espèces éditoriales sinon pour choisir les plus juteuses. Ils ont pour devise : Rapporte ou meurs. Et bien sûr, autour d'eux, il y a les petits requins qui portent le masque de l'un pour pratiquer la politique de l'autre.

Naïve m'a envoyé le CD presse du nouvel album de Carla Bruni. No Promises. Elle y chante d'admirables poèmes mais ce qui me fascine d'emblée, c'est la voix dans les creux de laquelle il y a, comme sable, une raucité sensuelle irrésistible qui donne aux textes un supplément d'âme. Joseph Joubert, à qui l'on disait que les âmes n'ont pas de sexe, répondait : Oh, que si ! Une citation de Joubert appelle l'autre et je me souviens encore de celle-ci : “Le châtiment de ceux qui ont trop aimé les femmes est de les aimer toujours.”

Ce soir, mais dix ans plus tard, revu Short Cuts de Robert Altman à la faveur de la soirée que lui consacrait Arte. Il y a plusieurs manières de voir ce film et d'en parler. On peut partir, par exemple, des nouvelles de Raymond Carver et, avec une moue, prendre des distances. Ou y voir une œuvre pré-testamentaire dans laquelle Altman règlerait des comptes avec une Amérique à la dérive. Mais ce soir j'ai eu soudain l'impression de voir ce qui serait au cinéma l'équivalent du Jardin des délices de Jérôme Bosch. Pour éviter de céder à une illusion, je suis allé revoir une reproduction de l'œuvre et, me promenant dans ce jardin allégorique, j'ai retrouvé une à une les scènes de Short Cuts.

26 janvier – Paradoxes et coïncidences font alliance ce matin. Frédérique, qui a lu que les amandiers ne se sont pas encore décidés à fleurir chez nous, m'écrit qu'ils ont fleuri dans un jardin à Nanterre ! Yves P*, lui, un fidèle correspondant qui a commencé par m'envoyer de superbes photos d'arbres avant de se mettre à m'écrire, a relevé un passage de mon roman, La leçon d'apiculture, où le vieux Mouratov emmène la jeune Aurélie à Bruxelles et l'entraîne à L'Espérance, un ancien bordel de la rue du Pont-Neuf, converti en bar à la mode. “Ça date des années trente, avais-je écrit, et c'est beau comme du Horta.” Or, Yves me raconte qu'ignorant la première destination de cet établissement mais sachant quel bel exemple c'était de l'Art Déco, il en conseilla la visite aux élèves qui suivaient ses cours d'histoire de l'art. Les parents de jeunes filles de bonne condition s'étaient indignés qu'on eût osé les envoyer dans un bordel... Mais ce n'est pas tout. Au premier chapitre de ce roman, le narrateur raconte qu'au-dessus de sa table de travail est affiché un vieux portrait sépia de Geronimo, le chef apache auquel il trouve que son défunt père ressemblait. Et Yves de m'écrire que le même portrait, qu'il acheta jadis en Californie, est affiché dans son bureau... Plus que des coïncidences, ce sont des signes qui, tels des nadis ou points d'acupuncture, signalent l'existence de méridiens qui ne se révéleraient pas autrement.

Peut-être cela relève-t-il également de la coïncidence et de ses complicités... Hier, j'écrivais ici quelques réflexions sur trois catégories littéraires et leurs conséquences éditoriales : l'art pour l'art, l'engagement et le jouir-du-sens cher à Lacan. Et cette nuit, réveillé par une colère du mistral, plutôt que tergiverser avec l'insomnie, j'ai ouvert La littérature en péril de Tzvetan Todorov et j'en ai lu d'un trait les quatre-vingt-dix pages dont le sens tient dans une phrase que l'éditeur (Flammarion) a eu raison de mettre en quatrième de couverture : “Le lecteur, lui, cherche dans les œuvres de quoi donner sens à son existence. Et c'est lui qui a raison.” Mais il est d'autres phrases qu'on a envie de retenir... “À l'école, on n'apprend pas de quoi parlent les œuvres mais de quoi parlent leurs critiques.” Ou encore : “On fait preuve d'un certain manque d'humilité en enseignant nos propres théories autour des œuvres plutôt que les œuvres elles-mêmes.” Je repasse maintenant à travers le livre, et je vois que, cette nuit, j'ai porté au crayon des petits signes dans la marge de maints passages. Car ce livre, qui retourne leurs propres armes contre les déconstructionnistes, est l'un de ceux qu'après lecture tout enseignant devrait garder à portée de la main. Mais aussi le lecteur ordinaire qui s'en servira comme remontant quand on lui cassera le moral en l'accusant de n'être pas dans le vent. “Être dans le vent ? Vocation de feuille morte”, disait Gustave Thibon.

Pour passer le week-end avec nous, Jules, Justine et Félix ont débarqué ce soir à l'heure du dîner mais sont allés se coucher tout de suite après car ils avaient, Jules une espèce de grippe, Justine une laryngite et Félix, on ne sait pas encore. Alors, Christine et moi, devant un feu de bois, nous avons regardé un très vieux film de Hitchcock, tourné à la veille de la guerre, Une femme disparaît (The Lady Vanishes), un mélo où l'aventure et le tragique se prennent les pieds dans le comique, mais où la maestria et le style du cinéaste sont déjà et encore étourdissants.

27 janvier – Quand Christine revient du village avec la baguette de pain et La Provence, j'interromps la lecture du courriel arrivé dans la nuit et je descends la rejoindre à la cuisine. À la belle saison, si le mistral ne s'y oppose pas, c'est sur la terrasse que nous prenons le petit-déjeuner. Mais la belle saison n'est pas encore pour demain. Et, à propos de mistral, c'est jour de fantasia pour lui, ses hordes de chevaux nous passent dessus à intervalles irréguliers. Par les fenêtres de la cuisine, j'observe le spectacle des oliviers étincelant dans la lumière qui se trémoussent avec une fausse pudeur au passage des cavalcades.
Donc, ce matin, Christine revenait du village et elle avait deux journaux sous le bras. Elle avait aussi acheté Libé car nous savions que le traditionnel “journal week-end” y était aujourd'hui signé par Gwenaëlle Aubry à qui ce rôle avait échu à l'occasion de la parution de son livre, Notre vie s'use en transfigurations. Quel numéro, cette Gwenaëlle, comme elle entrelace bien les émerveillements de l'écrivain et la circonspection de la philosophe ! Et elle a de très beaux caprices de langue qui forcent à voir le monde autrement que dans le champ de nos myopies. Et puis, moi qui croyais la connaître un peu, j'en apprends sur ses rituels, et par exemple qu'elle lit le journal, elle aussi, le matin mais avec un jour de retard, qu'elle passe tout de suite après à la poésie, et puis se met à l'écriture car, dit-elle, entre journal et poésie “se trament les romans.” Et avec l'éloge des maîtres, un passage par l'utopie, une réflexion sur la nage et quelques autres sur la laideur et la transfiguration qui ont fourni le thème de son dernier livre, elle en vient, citant Musil, à nous interroger sur cette terre qui “n'est pas si vieille.” On aura compris qu'au bonheur d'être son ami s'ajoute pour moi la fierté d'être son éditeur.
Il y a un moment où Gwenaëlle dit avec à propos que le monde virtuel dans lequel les politiques en campagne s'agitent à tour de bras “n'est pas un autre possible, juste un redoublement du réel.” Et elle ajoute : “l'efficacité du virtuel, c'est de virtualiser le réel.” Je pense, pour ma part, que l'un des beaux défis pour les générations qui suivent la mienne, c'est de se servir des outils du virtuel et de leur vogue pour retrouver le sens du réel par le truchement du langage peu à peu revitalisé.

M* me demandait l'autre jour pourquoi je n'avais pas fait mention ici de la disparition de l'Abbé Pierre. À ce train, lui ai-je répondu, au rythme où “ils” franchissent le dernier guichet les uns après les autres, mon journal deviendrait nécrologique. Mais je lui ai avoué ensuite que j'éprouvais une gêne, non pas au souvenir de l'affaire Garaudy, mais en voyant en filigrane, sous les éloges, l'hypocrite duplicité de ceux qui pouvaient “faire quelque chose” et, n'ayant rien fait, versent dans les journaux et à l'écran leurs larmes de crocodile. Que l'on veuille ainsi se dire au plus près du héros ou, s'il s'agit d'un crime, au plus loin de ses mobiles, avec l'impulsion médiatique l'art de se défausser est devenu un art collectif.

Même si, avec la complicité de techniciens, j'ai réussi à me débarrasser d'un grand nombre des spams qui tentent de s'infiltrer dans ma boîte à courriel, il en passe encore par les interstices. Certains jours, pour me faire une raison, je me dis que, dans les journaux et revues, les annonces indésirables pullulent que je ne peux en deux ou trois clics jeter à la poubelle comme je le peux avec l'ordinateur. D'autres fois je me dis que le harcèlement téléphonique tombe sous le coup de la loi... et pourquoi n'y tomberait pas le harcèlement électronique ? Question d'intérêt, me dit le gros malin qui se prétend ma bonne conscience. Et de me confier, comme si c'était un scoop, qu'un certain Bill Gates aurait à son service, de manière permanente, une dizaine de techniciens chevronnés pour débarrasser son courriel du pourriel qui l'envahit.

Amusante comparaison à faire, en ce moment, entre les grands architectes et les grands couturiers. Ces “grands” seraient-ils de mèche ? Tape-à-l'œil, provocations, délires le feraient croire. La différence est dans la durée. Demain ou aura oublié les bouffonneries des défilés de printemps, avec décolettés en saucière et jupes potirons. Mais pour longtemps il faudra vivre avec, dans le paysage, des tours qui ressemblent à des cornets de glace en train de fondre. Égoïsme et bonheur, au moment où j'écris ceci, je lève les yeux et me représente la coupe verticale du vieux mas que j'habite. Elle n'est pas très différente de celle de la maison romaine. Et, dieu, qu'elle est rassurante.

29 janvier – Hier, dimanche, Jules était en Camargue, à faire avec Justine et Félix du cheval. Par ce mistral ils devaient avoir l'impression de monter des chevaux ailés. Christine poursuivait de son côté la traduction du roman de Bahiyyih Nakhjavani. Et moi, pendant ce temps, j'ai repris les pages écrites dans mes carnets en 2006 afin de les réduire, et même les réduire très fort, pour présenter à Lise et MarieJo, mes éditrices de Montréal, un volume de taille raisonnable qu'elles souhaitent publier dans peu de temps. Comme le mistral souffle dans nombre de ces pages, l'idée m'est venue d'appeler ce livre Le mistral est dans l'escalier. Avec, en exergue, cet extrait pour le justifier : “Il est où, ton mistral ? me demandait l’autre jour, dans la cour du mas, l’un de ces passagers qui ont l’air de mesurer avec soupçon l’écart entre ce que j’écris et ce qu’ils constatent. T’inquiète, lui dis-je, le mistral est dans l’escalier, il attend son heure…”

Le soir, rideaux tirés et portes calfeutrées, nous avons regardé un Joseph Losey que nous n'avions jamais vu, Cérémonie secrète, avec Elisabeth Taylor dans toute sa splendeur (1969), le jeunette Mia Farrow et un redoutable Robert Mitchum. Dans l'ordre du baroque au cinéma j'ai rarement vu mieux. Un style rigoureux et des images superbes, mer et manoir, pour des scènes où le bien et le mal sont illusions et violences.

30 janvier – Passé encore le plus clair de la journée d'hier à choisir les textes pour Le mistral est dans l'escalier. Occasion de gamberger sur la longueur relative des textes et celle des livres. Ce qui est ici distillé au jour le jour donne l'impression d'une allure vive. Quelques lignes et hop, c'est dit, c'est parti. Mais cela prend une autre allure quand on rassemble les pages quotidiennes. On risque le style processionnaire. Pour l'éviter, il faut alors choisir les extraits de telle manière que, d'un rebond à l'autre, ils fassent percevoir le sens qui vient des sinuosités, détours et méandres dans le fil de la vie. J'ai fini par ajuster l'ouvrage à une taille raisonnable et le soir, d'un clic distingué, je l'ai envoyé à Lise et MarieJo.

Tumulteuse discussion, hier encore, sur les titres des livres. On est porté à croire que les titres courts s'inscrivent sans difficultés dans la mémoire des futurs lecteurs qui iraient alors les demander sans hésiter à leur libraire. Mais il suffit d'interroger les libraires pour apprendre que, bien souvent, titre court ou titre long, les clients désignent par des approximations les livres dont ils ont entendu parler. De telle sorte que la brièveté du titre ne fait pas règle. Quant aux titres longs, leur effet est parfois paradoxal. De toutes les publications d'Actes Sud, celle dont le titre a eu le plus d'effet sur la reconnaissance et la vente, et cela dure depuis des années, c'est celui du célèbre opuscule de Stig Dagerman : Notre besoin de consolation est impossible à rassasier. Moins long mais pas court et aussi efficace fut le titre adopté pour l'inoubliable livre de Roy Lewis : Pourquoi j'ai mangé mon père. À l'inverse, qui ne se souvient du S/Z de Roland Barthes ? J'en suis venu à l'idée qu'il en va pour les titres comme pour les textes, c'est le rapport, idéal et indéfini, entre le sens et la longueur qui contribue à leur succès.

Ce matin, chez Actes Sud, rencontre avec deux très jeunes femmes. L'une entre comme assistante de Farouk Mardam Bey, au département Sindbad, à Paris. Ce qui me laissera peu d'occasions de la voir, et je le regrette car la conversation que nous avons eue à propos de l'Algérie dont elle est native a rallumé de grands souvenirs, ceux des longs séjours et des grandes randonnées que j'y fis pour préparer le livre que m'avait commandé Arthaud. L'autre jeune femme est venue me poser des questions dans le cadre d'une thèse qu'elle prépare sur le sort des romans dans les lieux de vente. À ce que j'ai perçu qu'elle savait et ne savait pas, je me suis rendu compte du solide ancrage de quelques idées reçues où se confondent toujours achat et lecture, découverte et promotion, édition et publication...

Une troisième jeune femme, mais celle-là je la connais maintenant de longue date, Ophélie Jaësan, est venue déjeuner au mas et je lui ai annoncé que j'avais l'intention de publier dans un même volume les deux textes qu'elle m'avait soumis : Le pouvoir des écorces, court roman dont elle n'a cessé de rajuster les formes, d'améliorer le ton, et L'effroyable nuit, un récit dont la musique se lie fort bien à celle qui vient du roman.

André Glucksmann annonce et explique dans Le Monde le parti qu'il a décidé de prendre pour Sarkozy dans la compétition présidentielle. Et le carrousel est lancé... à chacun des candidats de collectionner ses Johnny Hallyday et ses Guy Carlier. J'avoue une préférence pour Aimé Césaire.

31 janvier – Quand vient l'envie de voir un film, après souper et avant lecture de nuit, je passe en revue les programmes d'un magazine où parfois, entre les titres à succès ou à scandale, se glissent des petites merveilles insoupçonnées. Hier, en découvrant qu'un long titre (on en revient toujours, aux titres longs), Ce que je sais d'elle... d'un simple regard, était celui d'un film de Rodrigo Garcia, le fils de Garcia Marquez, j'ai eu la puce à l'oreille. Pas de commentaire critique, pas même l'un de ces coups de bec par lesquels certains échotiers manifestent leur mépris. Mais, par le titre même, un appel, un soupçon... Nous nous y sommes risqués, et bien nous en a pris car ce matin encore nous sommes hantés par ces cinq portraits de femme que le cinéaste a réalisés avec un talent d'écrivain qui se servirait des images plus que des mots. Il a filmé une mer à la surface de laquelle apparaissent et disparaissent ces figures de femmes, avec leurs énigmes, leurs incomplétudes et l'air d'avoir compris la véritable nature de ce qu'elles ne peuvent exprimer... 

Et justement, à Caroline qui prépare son tournage, j'écrivais ce matin que son idée de déployer les images de son film au rythme des thèmes relevés dans mes romans, m’intéresse par l’exploration de ce que Duras appelait “la part du livre à faire par le lecteur”. Car c’est là que se situe l’alchimie de la littérature : en ces lieux où les mots prennent dans l’esprit de ceux qui les lisent les dimensions de leurs désirs et les formes de leurs attentes.

Jean Duvignaud m'appelle pour me dire qu'on l'a ramené de l'hôpital. On lui a installé un lit dans sa bibliothèque. Il me demande des nouvelles de mon roman, puis m'en donne de son essai, Le jeu de l'oie. Il a ce mot avant de raccrocher : Embrasse ton livre.
 

(À SUIVRE)







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