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© Bruno Nuttens






1er janvier 2008 – Quelques minutes avant vingt heures, hier, on nous assurait encore que, par leur forme et leur mise en scène, les vœux présidentiels nous surprendraient. Quelle blague ou quelle piètre information ! Si la différence, c’est que le discours fut prononcé en direct quand les prédécesseurs le faisaient, comme on dit, “dans les conditions du direct”, elle est mince et c’est la seule. Pour le reste c’est, d’année en année, la même rhétorique qui rappelle les “compliments” qu’on apprenait jadis aux enfants tenus de faire à leurs parents, le 1er janvier, serment de sagesse, de respect et d’assiduité à l’école. Il arrive cependant que des mots ont soudain un ton qui s’échappe du ronronnement habituel. Hier ce fut le souhait ou le désir d’une “politique de civilisation”. Qui a dit de la poésie qu’elle advenait quand un mot en rencontrait un autre pour la première fois ? Je ne sais plus mais je me souviens que Pavese, lui, avait écrit : “La poésie commence lorsqu’un idiot dit de la mer : On dirait de l’huile !” Reste que le président ne s’est pas gêné pour prendre et détourner de son sens une formule d’Edgar Morin…

Avec nos cousins, petit repas tranquille. Parlé de la réforme de l’université, de l’avenir politique en ce pays, de la mort accidentelle au mas d’Auge, jadis, du poète Charloun Rieu, et longtemps, longtemps de jardins, de fleurs rares, de mauvaises herbes qui prolifèrent et… d’enfants dont j’emmêle les prénoms. La sciatique en a profité pour redresser sa tête de vipère et avant les douze coups de minuit j’avais regagné mon grenier. Mais à minuit pile, avec une fidélité exemplaire, Anne et Yannis Kokkos nous appelaient, non d’Athènes comme les autres fois, mais de Munich où ils préparent un opéra.

Les Stuart sont venus en coup de vent ce matin et nous avons parlé de leur ami dont la mort soudaine les avait empêchés de passer la veillée en notre compagnie. Puis nous sommes partis pour Saumane.
À partir de Cavaillon, notre attention a été soudain requise, dans le paysage inondé de lumière, par l’anormale rousseur des cyprès et des thuyas. Quelle maladie les a donc saisis ? Pas un rang, pas une haie ne semblaient y avoir échappé. Est-ce une épidémie locale ? Allons-nous voir disparaître ces arbres qui, de toute éternité, protègent et ornent la Provence ? Alain Baraton, éclairez-nous !
À La Vignerme, ancienne résidence de l’abbé de Sade qui, sous d’apparentes bonnes manières, fit l’instruction du marquis, son neveu, nous avons retrouvé Jeanne-Marie et ses invités. Et parmi eux Paul Belaiche que j’ai fait parler d’abondance du livre qu’il achève, La vengeance (ou La revanche, il hésite encore) du baron Jean de Batz, ce James Bond qui aurait tenté à plusieurs reprises de délivrer Marie-Antoinette et qui, vengeance ou revanche, aurait ruiné les révolutionnaires par l’émission de fausse monnaie.

Ce soir, pour me distraire de la sciatique qui revenait me narguer, j’ai regardé Cat Ballou, un western en forme de comédie, plus de quarante ans d’âge, où Jane Fonda est vive et belle comme sa gorge pigeonnante et où Lee Marvin fait un clown alcoolique et désopilant.

2 janvier – Il faut être attentif à l’arrogance et à la fragilité du je, me disais-je cette nuit en m’efforçant d’écarter les serres de la dolour sciatique. Flanqué du moi comme d’un arc-boutant, le je feint d’être inaccessible au doute. Dans le discours présidentiel et dans quelques autres il est devenu un simulacre à répétition, une sorte de crécelle, moi je, moi je veux, moi je. Et ce matin je découvre une interview accordée par Régis Debray au journal belge Le Soir. “À force de moi, je, il n’y aura plus de politique, dit-il. Écroulement symbolique, perte des grandes instances de la transcendance.”
Toujours dans la presse, mais dans Le Monde cette fois, Micheline Benatar, qui est médecin, pose de bonnes questions à propos de l’extension de l’interdiction de fumer, autre manifestation du moi je veux. “Certes, écrit-elle, le tabagisme passif est une question de santé publique. Mais démarrer sa voiture n’est-il pas plus criminel que d’allumer une cigarette ?” Et de se demander “pourquoi renoncer maintenant à ce qu’est le dialogue et l’éducation.” Il y a toujours une petite jouissance à trouver sous une autre plume une conviction que l’on trimballe depuis longtemps.
Mais je pense aussi à l’empressement que l’on met à interdire de fumer, même dans des conditions de civilité, alors que pas une voix ne s’élève pour demander l’interdiction des journaux gratuits qui, financés par la publicité, sont en train de tuer la presse d’information.

Terminé aujourd’hui la première version de Berberova et son Nabokov, destiné à faire une postface pour l’édition argentine de Nabokov et sa Lolita. Il me reste désormais à en serrer les boulons.

Ironie, magie ou coïncidence, la sciatique a paru me lâcher, et même se tirer, la tête basse, quand mon cher pédiatre a reparu, aujourd’hui. Il a profité de ces bonnes dispositions pour m’entraîner à une remise à plat des symptômes qui finissent par s’emmêler et donner l’illusion que d’autres, plus inquiétants, surgissent. Il les remet à leur juste place par une juste dénomination. Dans ce travail de grammairien médical il est magistral et rassurant.

Je me rappelle n’avoir pas eu envie de voir, à la fin des années quatre-vingt, Sexe, mensonges et vidéo de Steven Soderbergh. Peut-être parce que je m’étais mépris sur le sens que ce titre racoleur donnait au film, ou alors parce que, après avoir entendu certains commentaires, je n’avais pas eu envie de rallier ceux qui les faisaient. J’avais tort. Nous l’avons regardé ce soir, ce film tout de tendresse, de rosseries, de moquerie dont Andie MacDowell est à la fois la victime et la reine. Et ce fut un régal.

3 janvier – Allons-nous assister, en cette nouvelle année, à un tournoi des vents ? Cette nuit et ce matin, ce n’est pas le mistral qui soufflait avec une rage d’arracheur d’arbres, mais un vent d’est poussant devant lui une armada de nuages gonflés de pluie.

J’en suis maintenant à la troisième version de Berberova et son Nabokov. C’est peut-être la bonne. À voir avec le recul… Pour avoir son avis (et me donner à moi le mien par une lecture à voix haute) je l’ai lue à A* qui a ensuite déjeuné au mas. Après, il fut question d’autres textes, les siens, les miens, des détours, des retours, comme si, dans un archipel, on retournait vers la même île.

Ce soir, revu avec plaisir Educating Rita de Lewis Gilbert avec Michael Caine et Julie Walters, dans un magnifique numéro d’acteurs. Souvent elle m’a valu l’ironie de quelques cinéphiles avertis, la préférence que j’ai pour des films où le texte n’est pas la sauce de l’image mais où l’image fait la litière du texte.

Et puis crainte, espoir et incrédulité. Où est donc passée la sciatique ? Et si j’en avais fini avec elle ?

4 janvier – Le vent d’est nous apporte la pluie qui a tant manqué dans l’année de sécheresse que nous avons traversée. Mais je ne vais tout de même pas lui attribuer la soudaine disparition de la sciatique. Il serait d’ailleurs imprudent de rechercher les causes. Des fois que, narguée, elle déciderait de revenir. Un peu à la manière du mistral. Je préfère penser que mes petites milices organiques ont réglé son compte à l’envahisseuse.

Comme, en l’île, nous avions reparlé d’Émilie du Châtelet, A* qui s’est procuré son Discours sur le bonheur et qui me l’a commenté en des termes tels que je regrette de n’avoir pas le livre dans ma bibliothèque, en a recopié un passage qui enchante mon mauvais esprit : “Ce serait donc des passions qu'il faudrait demander à Dieu, si on osait lui demander quelque chose ; et Le Nôtre avait grande raison de demander au pape des tentations au lieu d'indulgences.”

L’empereur fait évaluer ses ministres mais il ne dit pas qui évaluera l’empereur. Une question vieille comme le monde des hommes : qui jugera les juges ? Dans Le Monde, Francis Marmande s’y est essayé par une comparaison inattendue avec un éditeur récemment disparu. Il évoque quelques-uns des grands écrivains publiés par Christian Bourgois et l’esprit qui régnait dans sa maison d’édition. Par comparaison avec ce qui se trame au palais impérial. “Pour s’en faire une idée, écrit-il, se figurer Bigard au Vatican, les comiques au Fouquet’s, l’éthique bling-bling, la Foire du trône.”

Aux Etats-Unis, premier round des primaires, Hillary Clinton se fait dérouiller. Ça ne veut rien dire encore. Je la verrais assez bien s’imposer à la fin chez les démocrates mais en novembre être battue par les républicains qui ont déjà convoqué le ban et l’arrière-ban des évangélistes et créationnistes de tout poil. Elle apprendrait ce qu’il en coûte d’être femme. Mais je me souviens d’Henri Mendras exposant que le propre du sociologue n'est pas de prédire l'avenir, il est de vous expliquer après coup que les choses se sont passées comme il fallait qu’elles se passent.

5 janvier – L’année est écornée, la soixante-treizième partie a déjà filé, me suis-je dit sottement ce matin en voyant que nous allions avoir une de ces journées de grisaille et de pluie comme j’en ai tant connu dans l’enfance et l’adolescence en Belgique. Force m’est pourtant de reconnaître que la pluie donne au jardin des couleurs qu’il avait perdues, des verts légèrement bleutés au lieu des ocres de la terre asséchée.

Nous avons profité, hier soir, du cycle Chaplin pour revoir Monsieur Verdoux. Dans ce film parlant, Chaplin a introduit les astuces dont il avait la maîtrise pour donner de l’éloquence au muet. Mais il y a dans le scénario une curieuse combinaison d’ellipses et de longueurs qui brisent le rythme. Et dans l’épilogue une volonté démonstrative, assassinats versus guerres et massacres, qui asservit cette fois l’image à la plaidoirie.

Ça y est, je suis reparti dans mes réflexions sur le mépris pour La pensée de midi. Et ça prend un tour aphoristique. Quand je me suis interrompu, parce que soudain j’en avais marre et qu’il ne faut jamais écrire si le désir s’est absenté, je venais de noter que le mépris de l’autre devient arme fatale devant un miroir où “je est un autre”. Suicide, mode d’emploi… Le tabac tue ? Et le mépris, alors ?

Anik et Jean-Fred sont venus passer deux heures au mas pendant lesquelles il fut si bien question de leurs voyages multiples que je commence à comprendre ou qu’il me faut l’admetttre : comparée à ce qu’elle fut longtemps, ma vie est devenue celle d’un vrai sédentaire. Mais je voyage maintenant comme jamais, à la manière de Xavier de Maistre, du Plume de Michaux ou d’Alberto Manguel dans sa bibliothèque. Dans les livres, les films, les parcs aux labyrinthes, le jardin d’Épicure et même l’île au trésor.

Je l’ai lu dans la presse… Pour qu’on se fasse d’eux une opinion électorale au cours des primaires qui ont commencé à se dérouler, les candidats américains à la présidence ont déjà dépensé plus de cent millions de dollars. Il fut un temps où, dans l’usage de l’argent, le papier se substitua sous diverses formes aux espèces sonnantes et trébuchantes. Aujourd’hui ces sommes considérables qui fusent de partout paraissent n’avoir plus de réalité tangible. On a parfois l’impression qu’il suffirait de se servir au passage, d’un clic de souris, pour faire la bringue, se payer comme d'autres un week-end à Pétra ou soulager un peu de la misère du monde. Triste naïf !

Naïfs aussi ceux qui confondent l’enflure économique chinoise avec l’émancipation sociale et s’imaginent que les Jeux Olympiques de Pékin vont inaugurer là-bas l’ère de la démocratie. Plus rien de ce que deux fois j’entrevis, en 75 et en 85, et surtout pas les lumières qui paraissaient s’allumer après l’interruption de la Révolution culturelle, ne s’y est déployé. Le totalitarisme s’y dote des outils pour durer, perdurer, dominer pendant que les fournisseurs occidentaux s’en fourrent plein les poches.

6 janvier – Nous aimons Meryl Streep et puisque, du temps de l’ex-favorite, il fut souvent question de Prada dans la presse, nous avons regardé hier soir Le diable s’habille en Prada de David Frankel. Un conte plus ou moins moral dans un univers impitoyable comme on le disait jadis de Dallas. Mais ça ne méritait d’être vu que pour Meryl Streep en redoutable impératrice de la mode. Et pour une brève méditation sur le rôle du fric dans la dépendance infligée aux femmes par la mode.

C’est temps d’Épiphanie. On croque la galette au risque de tomber, non sur la fève qui vous fait roi, mais sur une dent de sagesse qui se serait fourrée là par dieu sait quel hasard ou non-hasard. Je pense à la mésaventure d’une amie qui, jadis, ayant acheté chez un traiteur chic un bocal d’asperges haut de gamme, trouva au milieu de la botte un annulaire orné d’une alliance...

Il y eut ce soir le souper familial du dimanche, vite expédié, à peine le temps de parler des questions qui m’importent. L’inconvénient est que, par force, le dimanche est veille du lundi où chacun reprend le travail et veut y aller tôt, aussi dispos que possible.
Alors, restés seuls, nous nous sommes plantés devant le grand écran pour regarder Au dessous du volcan, le film que John Huston adapta du roman de Malcolm Lowry avec le concours de deux acteurs de renom, Jacqueline Bisset et Albert Finney. Ce film, Christine ne l’avait pas vu. Moi oui, en 84 ou 85. Je me rappelais ne l’avoir pas aimé mais, vingt ans après, je ne me souvenais plus pourquoi. Maintenant je sais. John Huston a fait un film haut en violence, folklore et débauche où l’ex-consul Geoffrey Firmin se trimballe en ivrogne au milieu d’une brocante mexicaine encombrée de symboles qui ne rendent pas les angoisses de cet ex-consul que l’ivresse conduit à ressentir, avec les fautes qu’il a commises, la faute involontaire de vivre dans un monde d’où l’amour est absent, un monde (on est à la veille de la guerre) sur le point de sombrer dans l’horreur. Mais le roman était en vérité inadaptable. “Ah, c’est le silence, plutôt qui devrait suivre”, écrivait avec justesse Max-Pol Fouchet, dans une postface à la première édition française où il rappelait que Malcolm Lowry avait lui-même défini Au dessous du volcan comme “une Divine comédie ivre.” Non, on ne pouvait confier aux images le soin de traduire la descente dans les cercles de cet Enfer. Il faut d’ailleurs se souvenir que Lowry écrivit une première version qui fut refusée par les éditeurs, que la deuxième version fut perdue dans un bar canadien, que la troisième disparut dans l’incendie de sa maison et que, de la quatrième, enfin acceptée, il lui fallut défendre le premier chapitre – dont le sens n’apparaît que si on le relit après avoir lu tout le reste – par une lettre de même longueur. Et rappeler que ce livre partout tenu pour l’une des œuvres majeures du vingtième siècle eut en fin de compte très peu de lecteurs. Pour les auteurs comme pour les éditeurs, c’est une terrible leçon.

8 janvier – Ce matin je me suis mis à la fenêtre comme si je pouvais encore apercevoir au loin la silhouette de la journée d’hier qui s’en est allée pour ne plus jamais revenir et qui est peut-être furieuse de n’avoir laissé aucune trace ici. Elle n’a pourtant pas compté moins que les autres. Évidemment, hier était un lundi et le lundi ne m’a jamais paru jour heureux. Là-dessous il y a peut-être le souvenir des temps de classe où c’était jour de reprise, mais j’aimais la classe sitôt le rythme repris. Il y a surtout, je crois, le souvenir du lundi au temps de la guerre. Je faisais ce jour-là le compte des semaines déjà passées sous l’Occupation et l’impossible compte de celles où il faudrait encore la subir. J’y ai fait quelques allusions, hier, en écrivant sur le mépris pour La pensée de midi. “J’ai compris, écrivais-je, que le mépris du passé se nourrissait de l’arrogance du présent. Et que mépriser la mort, c’était mépriser la vie.”

À l’heure rituelle du thé, Viviane et Claude, après une partie de golf aux Baux et avant de regagner Paris, sont passés au mas. Elle, qui fait cours dans je ne sais quel institut que fréquentent les recalés de l’université avec l’espoir d’intégrer le monde du business, m’a raconté le désespoir qui la prenait parfois devant l’insolente ignorance de ces étudiants. Lui a tenté de m’entraîner dans une discussion sur le statut de l’université avec l’air de dire qu’on y investissait déjà bien assez d’argent, et je me suis défaussé. Nous sommes de vieux amis qui n’ont jamais été du même bord. Avant de partir, il m’a appris que Le Figaro, au lendemain du 1er janvier, avait reproduit le commentaire que j’avais fait ici des vœux présidentiels. Avec l’air de me dire que j’étais maintenant repéré en haut lieu.
Or le soir, après avoir vu un film qui a certes du rythme et du style, mais aucun intérêt, Get Shorty de Barry Sonnenfeld, et avant d’éteindre le téléviseur, je suis passé par la 5 où j’ai pu voir la fin d’un docu sur Mitterrand et le début d’un débat sur Sarkozy. Damned, quelles différences… D’un côté crépuscule de la pensée, de l’autre barouf, tapage et injonctions. J’ai coupé court, suis remonté pour me jeter au lit avec le cinquième volume de la Correspondance de Flaubert que la Pléiade vint d’éditer. Le 29 mai 1876, sa dernière lettre à George Sand se termine par ces mots : “Adieu, chère bon maître. Amitiés aux vôtres. Je vous embrasse bien tendrement. Votre vieux.” George Sand est morte neuf jours plus tard. Au moment où je m’endormais, ce fut avec l’impression que j’avais pris le deuil.

Dans les films comme dans les livres, il y a souvent quelque chose qu’un autre a vu et qui vous a échappé. Et une fois le nez dessus, vous ne comprenez pas comment vous avez pu le manquer. Ainsi Guillaume, qui a lu mon petit commentaire sur Monsieur Verdoux, m’écrit de Fort de France que, “dans la scène finale où l’on emmène Verdoux à la guillotine, Chaplin qu'on voit de dos esquisse un pas cahotant. C'est Charlot qu'on assassine”, dit Guillaume.

On se demande parfois comment le monde pourrait finir. Pour le savoir, peut-être suffit-il de regarder aux actualités les images de Naples ensevelie, non pas sous les cendres du Vésuve, mais sous les détritus qu’on ne ramasse plus depuis des semaines, faute de décharge où les déverser… Le spectacle est terrifiant. Les rues sont envahies, puantes et infestées au point que des parents n’osent plus envoyer leurs enfants à l’école.
Ce soir, pour chasser ces images et celles, partout présentes, d’une conférence de presse et de promesses destinées à conjurer les mauvais indices, nous avons regardé La bûche et retrouvé nos amies, l’époustouflante Sabine Azema et l’émouvante Françoise Fabian parmi tous les autres que nous aimons et que Danièle Thompson a emmenés dans une ronde étourdissante.

9 janvier – Première fois cette année où je reprends le chemin d’Actes Sud. Passé la matinée à recevoir ceux qui voulaient me présenter leurs vœux, à évoquer les ambitions éditoriales de la maison à l’occasion du trentième anniversaire qu’elle célèbre en 2008, à échanger des impressions de lecture et, avec certains, à voir comment Les déchirements se met en place. Dedans, une chaude lumière, dehors… ciel gris et crachin breton.

Cet après-midi, deux heures en compagnie des Alechinsky, dans l’atelier d’abord, à la table de la cuisine, ensuite, devant un feu de bois. Il fut question de la grande rétrospective de Pierre, à Bruxelles. En attendant la visite que nous y ferons en mars, nous l’avons parcourue une première fois par le livre, Alechinsky de A à Y, qui a été édité chez Gallimard à cette occasion. Puis nous nous sommes donné des nouvelles de nos grands amis et de nos petits maux…
Mais de retour au mas, chauffage en panne, une pièce est brisée…
Soirée au coin du feu avec Jean-Fred où il est question de ses équipées dans le grand nord canadien. Puis des précautions sécuritaires que, du temps de la guerre froide, les Suisses prirent en creusant leurs montagnes et en équipant leurs sous-sols d’abris anti-atomiques qui servent aujourd’hui à la conservation du vin…

10 janvier – Ce matin, le froid est supportable dans le mas sans chauffage. Rien à voir avec les hivers de mon enfance où, levée la première, ma mère, en peignoir de pilou, allumait un chiffon de papier, le fourrait dans la cuisinière, jetait un peu de bois dessus, puis quelques boulets de charbon. Seule la cuisine était chauffée, jamais les chambres ni la salle dite à manger dont la table servait à étaler livres et cahiers, au retour de l’école.

En décembre, il me revenait qu’à un quarteron d’éditeurs invités à l’Élysée il avait été conseillé avec véhémence et hochements de tête de mettre une sourdine à leur morosité et de se servir de la télévision pour convaincre les jeunes de lire. Et l’on avait compris : par le moyen de la publicité. Depuis, le Syndicat national de l’édition en a rendu compte par un communiqué patelin où il est dit que l’empereur a “vivement plaidé pour une plus grande présence du livre dans le principal des médias, à des heures permettant de toucher en particulier les enfants et les jeunes.” Mais hier, il était soudainement question de supprimer la publicité sur les chaînes publiques. Et à qui échappait-il que ce serait le plus sûr moyen de doper les chaînes privées (salut les copains) et très vite après de faire la démonstration que les chaînes publiques coûtent trop cher au contribuable (bonne nuit, les petits) ? Il est vrai qu’un jour on entend supprimer les 35 heures et que le lendemain on jure n’avoir jamais pensé à y toucher. Impériale clarté… Parmi les cartes de vœux reçues, il y en avait une qui rappelait cette réflexion de Jules Renard : “Si la girouette pouvait parler, elle dirait qu’elle dirige le vent.”

A*, qui a pris l’habitude de venir au mas le jeudi, sensible peut-être au déjeuner de poisson que prépare si bien Christine ce jour-là, aux échanges avec elle sur des points de traduction de l’anglais, ou encore aux souvenirs que nous rameutons quand nous en avons fini avec la composition littéraire et l’art équestre hors et dans l’écriture. Aujourd’hui j’ai longuement commenté l’Alechinsky de A à Y reçu hier. Puis je lui ai soumis l’abécédaire que je venais de composer sur le thème du mépris. Le lui lire m’a permis de détecter quelques mises au point que j’avais encore à y faire. Nous avons fini par une discussion sur les périls de l’enseignement et sur l’importance des cercles de réflexion qui sont foyers de survie dans le délire de vociférations où patauge notre société.

Il y a une douzaine d’années, comme nous revenions de New York, nous étions allés voir à Paris The Age of Innocence, parce que nous aimions Edith Wharton dont le film est adapté, parce que nous avions confiance dans le talent de Scorsese et parce que nous admirions Michelle Pfeiffer. Vaincu par le décalage horaire, je m’étais endormi et ne m’étais réveillé qu’à la fin qui se déroule place Furstemberg. Christine était en même temps émue par cette histoire et fâchée parce que je n’en avais rien vu. C’est pourquoi ce soir, nous n’avons pas raté le film qui était au programme de TCM. Cette fois j’ai suivi le déroulement de The Age of Innocence avec le plaisir ininterrompu que m’ont procuré la tenue des rôles, la richesse des images et le texte qui sert de fil conducteur. Mais je n’ai pas été emporté par l’histoire. Elle m’a simplement donné une grande envie de relire le roman d’Edith Wharton et aussi Ethan Frome dont les héros tragiques, Ethan et Mattie, depuis trente ans ne se sont jamais effacés de ma mémoire.

11 janvier – Le ciel est maussade ce matin mais, dieu merci, le froid n’est pas de la partie. Car la pièce qu’il faut remplacer dans notre chaudière se promène quelque part en France aux bons soins de Chronopost qui paraît moins pressé que ne le disent son nom et ses fanfaronnades publicitaires.

A*, ayant lu que je regrettais de n'avoir pas le Discours sur le bonheur de Madame du Châtelet, me l'avait offert hier. Je l'ai ouvert au hasard ce matin et je suis tombé sur cette phrase : “Notre âme veut être remuée par l'espérance ou la crainte ; elle n'est heureuse que par les choses qui lui font sentir son existence.” Je souligne les derniers mots car ils disent bien désirs, incomplétudes et vertiges qui conduisent les uns à tant de désespoirs et les autres à tant d’ambitions dans notre société. Un autre sens à donner au to be or not to be. J’y vois la clef même des déferlantes comme on en observe sur internet et des engouements qui se manifestent comme aux présidentielles. Il y a là moins une manière d’exister qu’une façon de croire à la chance de se sentir exister.

Passé le plus clair de ma journée à dédicacer quelque deux cents exemplaires des Déchirements, les uns à des libraires pour leur montrer gratitude et solidarité dans un temps où leur métier est si difficile, les autres à des journalistes et critiques qui ne figuraient pas sur la première liste, et enfin à des gens qui me sont proches par les sentiments et ou par les idées. Certaines dédicaces sont très brèves, d’autres tentent de manifester l’attachement, un mot qui a des rapports obscurs avec déchirements. Dans quelques cas, le désir et la fantaisie m’ont pris de dire que ce roman était un ouvrage d’aiguille cat il s’était agi de recoudre les déchirements avec le fil de l’écriture. Or je n’en ai pas fini et j’y devrai consacrer encore quelques heures du samedi à venir.

12 janvier – Hier soir nous avons voulu voir L’honneur des Prizzi de John Huston mais, en même temps que des cataractes de pluie, un violent orage est arrivé qui décomposait les images en petits cubes de couleur. On s’est empressés d’éteindre le téléviseur et de déconnecter nos ordinateurs. Et j’ai sombré très tôt dans le sommeil. Au milieu de la nuit, l’orage s’étant éloigné, j’ai allumé mon poste de radio mais je n’ai pas tardé à me rendormir. De telle sorte que les idées ou pensées, eaux troubles dans lesquelles je me suis réveillé ce matin, pourraient fort bien être advenues par des propos que j’aurais entendus dans un demi-sommeil et que j’aurais pris pour miens parce qu’ils correspondaient à des réflexions que je me fais souvent. Comme de me dire que les gens dont, de gré ou par la force des choses, je me suis éloigné au fil des ans, étaient classés par ma conscience dans une catégorie qui n’est ni celle des vivants ni celle des disparus, mais celle de fantômes errant dans les limbes. Ou encore de me dire qu’une bonne part de l’énergie qui entre dans l’écriture trouvait sa source dans un irrationnel défi lancé à ce qui se dit inaccessible. Et aussi de me convaincre que l’art du roman consiste pour l’essentiel à respecter l’empire du milieu, entre prologue et épilogue.

Pareille coïncidence est-elle concevable ? Dix-sept heures, heure du thé… Je venais de signer le dernier exemplaire des Déchirements que j’avais à dédicacer, le dernier bulletin météo annonçait le retour du mistral et à ce moment-là le chauffagiste m’a appelé pour me dire qu’il avait “récupéré” la précieuse pièce de la chaudière et qu’il arrivait, ventre à terre, pour nous rétablir le chauffage...

Jules et Valérie sont venus souper au mas. Après avoir évoqué leurs souvenirs de La Rochelle (et en passant celui de Jean Duvignaud), nous avons parlé de philosophie politique plus que de politique, mais de politique tout de même. Au Conseil national de l’UMP Tony Blair avait fait l’éloge du “très énergétique président français”. Énergétique... Drôle de mot ou curieuse traduction. Il est vrai qu’ainsi va la vie, tantôt ce sont les choses qui font dériver les mots de leur sens, tantôt ce sont les mots qui bousculent le sens des choses. Petite suggestion pour les glaneurs qui composent les discours présidentiels… Gaston Bachelard écrivait dans Le matérialisme rationnel que, “du point de vue philosophique, le matérialisme énergétique s’éclaire en posant un véritable existentialisme de l’énergie.” Voilà une bonne récup, le “matérialisme énergétique”… Hors contexte, c’est plus comminatoire et encore plus énigmatique que la “politique de civilisation”. À ce propos, ne pas oublier non plus, pour le redressement des phynances de l’État, l’idée qu’avait eue le Père Ubu d’établir un impôt de quinze francs (1896 !) sur les décès…

13 janvier – Paradoxe ou caprice… le mistral qui allait nous en faire voir aujourd’hui, s’est retiré sitôt que le chauffage a été rétabli dans le mas. Mais il avait eu le temps de nettoyer le ciel qui est, ce matin, lumineux à souhait. Il y a peut-être à cela un motif… Voici quarante-trois ans, jour pour jour, que Christine et moi, qui nous étions aperçus dans la nuit de la Saint-Sylvestre, nous avons passé ensemble un moment qui dure toujours.
C'était à Bruxelles. Or Alberto Manguel nous a envoyé récemment un tout petit livre paru aux éditions Théodore Balmoral d’Orléans, Les tramways de Bruxelles, par Gilles Ortlieb qui fait de la ville une série de croquis, souvent amers, où j’ai retrouvé maintes raisons, subtiles et presque inénarrables pour lesquelles jamais je n’aurais pu remettre en question la décision que nous avons prise d’émigrer en 1965.
Et puis, coïncidence oblige, A* qui est en train de lire La mer traversée – en date, c’est le deuxième de mes romans – m’écrit à propos du vieux tilleul qui y joue un rôle. Malgré son grand âge et son tronc cerclé de fer, bourré de ciment, ce tilleul fleurit, chaque printemps, au chevet de l’église où je fus baptisé, paroisse villageoise de longue date phagocytée par la ville devenue capitale de l’Europe. C’est un arbre si vieux que mon grand-père m’y emmena un jour pour me recommander de le bien regarder car Breughel, disait-il, l’avait fait en son temps pour le représenter dans l'un de ses tableaux.

Avec son petit côté Jules et Jim qui avait été tourné dix ans plus tôt, César et Rosalie ne manque ni d’entrain ni d’esprit. Mais Sautet n’est pas Truffaut et il force les traits de ses personnages, de Montand en particulier qu’il pousse souvent trop loin. N’empêche que, ce soir, nous avons revu César et Rosalie avec plaisir et en particulier, dans le rôle de Rosalie, une Romy Schneider aussi émouvante et belle qu’elle le serait trois ans plus tard dans l’inoubliable Vieux fusil de Robert Enrico. Ceux qui liront Les déchirements comprendront pourquoi Le vieux fusil m'est inoubliable…

14 janvier – Si je me sers chaque matin de ce carnet pour me remettre dans le train de l’écriture et rédiger une chronique qui peut-être instruira une lointaine descendance sur la manière dont on vivait de mon temps, j’y reviens aussi à d’autres moments de la journée pour répondre, par anecdotes et réflexions, à la curiosité d’amis, de vieille ou récente connaissance, qui se demanderaient sans cela, et parfois me demandent si je vis encore. Mais oui, mais oui, j’écris donc je suis.

En revenant d’Arles vers cinq heures, sous un ciel bas et chargé de nuages aux panses rougeoyantes, le paysage détrempé par la pluie avait des nuances rousses que je lui ai rarement vues. C’était à tout instant superbe et terrifiant. Pourquoi cela m’a-t-il fait penser aux porcelets fluorescents que des chercheurs chinois, avais-je lu dans la presse, avaient obtenus par injections infligées à leurs bonnes truies de mères ?
Je venais de présider, chez Actes Sud, le premier conseil de surveillance de l’année. Avant que Françoise, en présidente du directoire, n’exposât les bons résultats de l’année dernière et les espoirs qu’elle fonde sur le nouvel exercice, j’ai profité du prétexte que me fournissait le trentième anniversaire de la maison pour rappeler ses origines. À l’usage de ceux qui n’étaient pas encore avec nous en ces débuts, j’ai raconté les événements qui m’avaient conduit, alors que j’étais au Sahara avec le géographe Jean-Philippe Gautier pour préparer un ouvrage sur l’Algérie que m’avaient commandé les éditions Arthaud, à créer avec lui un “Atelier de cartographie thématique et statistique”, ACTES, dont seraient issues, dix ans après, un jour de 1978, les éditions Actes Sud.

On ne voulait pas manquer Au cœur du mensonge que diffusait Arte ce soir. Quel bon film Chabrol eût fait s’il ne s’était pris les pieds dans une intrigue policière à la Simenon qui ne lui convenait pas. Sans ce polar mal ficelé, les ravages du mensonge et du doute auraient été d’autant plus impressionnants que Sandrine Bonnaire et Jacques Gamblin y sont excellents.
En vitesse au lit, avec la correspondance de Flaubert !

15 janvier – Passé l’essentiel de la journée sous le signe de La pensée de midi. D’abord à retravailler le petit abécédaire que je consacre au mépris pour le numéro sur ce thème. Ensuite à recevoir Thierry Fabre avec qui, avant, pendant et après le déjeuner nous avons évoqué l’avenir de cette revue qui est désormais ce que doit être toute revue d’idées et de littérature digne de ce nom, un lieu où sont accueillis des écrivains qui deviennent ensuite des auteurs dont l’œuvre s’établit livre après livre. Ainsi Thierry a-t-il découvert, accueilli puis publié chez Actes Sud Alaa El Aswany qui a connu un énorme succès avec L’immeuble Yacoubian, suivi de Chicago dont l’accueil n’est pas moins bon. Et plus récemment encore Le jour où Nina Simone a cessé de chanter, un récit que Mohamed Kacimi a composé avec la pièce de Darina al-Joundi, monologue autobiographique, violent et tendre, qui a valu à cette jeune femme, l’été dernier, un triomphe au Festival d’Avignon. Et à partir de là, nous avons refait tours et détours parmi les questions que soulève le conflit de plus en plus visible entre une littérature animée par les idées et une autre, propulsée par le profit.

Et pendant ce temps les premiers échos viennent des premiers destinataires des Déchirements. Je dirais toute l’importance que je leur trouve si la superstition ne me rappelait la prudence.

Mais ce soir nous n’aurions manqué pour rien au monde l’occasion qui nous était offerte de revoir pour la troisième fois Mrs Henderson Presents, l’irrésistible film de Stephen Frears avec l’irrésistible Judi Dench dans le rôle titre.

16 janvier – Ce matin, en Arles, un avant-goût de printemps qui a donné un ton et du rythme à quelques entretiens, mais qui a disparu ce midi avec l’arrivée d’une escadre de nuages noirs et ventrus. Promesses d’amandiers en fleurs suivies d’un retour en hibernation ? Une saison plus capricieuse encore que la politique dont on nous inflige alternativement rodomontades et repentirs.

Ils sont de plus en plus nombreux, journalistes, observateurs, simples particuliers, à montrer leur surprise, à faire état de leur indignation ou à manifester leurs sarcasmes en constatant la manière dont nous sommes gouvernés. Mais qu’ont-ils constaté qui n’était pas déjà visible quand ils mirent leur bulletin dans l’urne ?
Alberto Manguel m’envoie une phrase qu’il a relevée dans les Mémoires d’outre-tombe : “Le tort que la vraie philosophie ne pardonnera pas à Bonaparte, c’est d’avoir façonné la société à l’obéissance passive, repoussé l’humanité vers les temps de la dégradation morale.” À bon entendeur…

La cinémanie à laquelle nous sacrifions quand nous n’avons pas de dîner en compagnie ne peut être toujours heureuse. Ce soir, par exemple, nous avons écouté de mauvais conseilleurs qui recommandaient un premier film qu’ils disaient de qualité, Garden State de Zach Braff. Seule la frimousse de Natalie Portman donnait par moment un peu de charme à cette comédie ennuyeuse et maniérée qui, de surcroît, ne fera pas aimer l’Amérique.

17 janvier – À quelle heure, cette nuit, au cours d’une brève insomnie, allumant à tâtons mon poste de radio, ai-je entendu je ne sais quelle douce voix de femme parler de la jouissance avec tant de simplicité mêlée à une si grande décence philosophique ? Sitôt debout, je suis allé voir sur le site de France Culture, persuadé que c’était sans doute là que j’avais surpris cette voix, mais je n’en ai trouvé aucune trace. Ce fut ensuite, et pour des raisons que je n’ai pas à déployer ici, une longue réflexion sur la singulière transcendance du plaisir et sur les perversions de l’ignorance… Il en est résulté désordre et retard dans le petit programme de travail que je me fixe chaque jour.

Nous avons déjeuné en compagnie de Jules, avec A* qui a entrepris de lire toute mon œuvre romanesque et qui m’en fait de troublants commentaires. Nous avons alors comparé les opinions que nous avons de personnages qui ne sont plus vraiment les miens et que j’ai parfois oubliés. L’un ou l’autre me fait même parfois hésiter… L’ai-je connu ou l’ai-je inventé ?

Ce soir, Christine avait envie de revoir Sense and Sensibility, le film que le Taïwanais Ang Lee avait tourné en 1995 d’après le livre de Jane Austen adapté pour l’écran par Emma Thompson qui s’y est taillé un rôle en or. Je ne l’avais pas vu, ce film, et il m’a fait passer deux heures délicieuses. Mais tout y est si parfait, le jeu des acteurs, les décors, la photographie et le romantisme de l’intrigue, que c’en est presque trop…

18 janvier – Elles sont trois, mon agenda me le rappelle, qui ont leur anniversaire le même jour, aujourd’hui, et qui, dès lors, à en croire le Calendrier celtique, sont nées sous le signe de l’Orme, comme nombre d’écrivains. Aucune d’elles n’écrit et elles ne se connaissent pas. Mais chaque année, le même jour et sans qu’elles le sachent, leurs lignes de vie se croisent dans ma pensée.

Au moment où Actes Sud se prépare à célébrer son trentième anniversaire, il m’a paru injuste que soit oubliée la naissance de cette maison d’édition dans une bergerie du Paradou. À la correspondante de La Provence pour la Vallée des Baux j’ai donc demandé si elle souhaitait que je lui en raconte un jour les circonstances. Car jusqu’à la fin je le rappellerai, ce n’est pas en Arles mais au mas Martin du Paradou qu’elles ont vu le jour, ces éditions, et cela fait partie de l’histoire de ce village. Ainsi ai-je donc ce matin reçu la visite de Bernadette Quilici dont je lisais régulièrement les billets sans l’avoir jamais rencontrée. L’histoire, j’ai entrepris de la lui raconter comme si c’était une des Lettres de mon moulin. Mais par les ondes que font le caillou lancé dans la mare et le mot jeté dans l’eau des souvenirs, nous avons dérivé vers des lieux dont nous avons découvert qu’ils nous avaient été très importants à l’un comme à l’autre. Et New York en premier… Pour en revenir, avant de nous séparer, à l’incertain statut de ce village qui ne comptait que quatre cents feux quand j’y suis arrivé et qui ne paraissait pas encore remis d’avoir été privé de son identité (Saint-Martin de Castillon) par l’administration impériale. Et là, j’en avais à dire…

L’une après l’autre arrivent des lettres que m’écrivent des amis alors que je leur ai envoyé Les déchirements il y a moins d’une semaine. J’ai été singulièrement touché ce matin par celle d’Yves P* qui relève une réplique dont il dit qu’elle l’a bouleversé : “La plus tragique des tragédies, c'est la tragédie des choses qui n'ont pas eu lieu et qui plus jamais ne pourront avoir lieu.” (Il a mis dans le mille.) “Traiter d'un sujet si violent avec autant d'humour et de pudeur relève d'un numéro de haute voltige”, m’écrit F*. De son côté, B* s’exclame que cette course contre la montre pour rattraper le passé a dû m’épuiser ! Et me suggère de faire un jour prochain l’éloge de la lenteur… Bientôt ce ne sont plus les proches qui écriront mais les critiques et là, entre deux éloges, gare à la râclée ! Ou l’inverse…

Madeleine nous a fait une dernière visite avant son départ, demain, pour l’Afrique. Je ne la reverrai pas avant la mi-avril. Et si brèves soient ses visites, si mesurées ses réflexions, si courts ses billets et si discrètes ses lettres, cette amie, si minimaliste aussi dans la démonstration de l’affection, va fort me manquer.

Elle venait à peine de partir quand une nouvelle lettre sur Les déchirements s’est inscrite à l’écran, une qui, comme celle d’Yves, ce matin, me donne un saisissement car elle souligne une dimension pour moi essentielle. “Entre les mailles de ton histoire, ai-je lu, j'en lisais une autre. Celle de l'écriture, qui se fait, se défait, se lit, se relie, se délite... Entrer dans la folie de l'écrit, de la narration, de cet absolu besoin de fiction qu'ont les hommes.” Cette lettre est d’Ophélie Jaësan dont le si woolfien roman, Le pouvoir des écorces, paraît en même temps que le mien, le 1er février. Elle rejoint ainsi ce que Nancy Huston m’avait dit la première avant de me révéler que, prise par la même sorte d’obsession, elle venait de terminer son essai, L’espèce fabulatrice.

Comme le dit Jim Jarmusch dans une sorte de bonus qui suivait ce soir sur Ciné Classic la projection d’Un roi à New York, ce dernier film de Chaplin, tourné à Londres, est à la fois tragique et amer, c’est le deuil de la terre promise et des grandes illusions. Le procès que, sans renoncer à l’habituelle vis comica des sketches, Chaplin fait à cette Amérique soumise au maccarthysme et au déferlement publicitaire, et dans lequel son jeune fils Michael joue le rôle d’un gamin que les agents de McCarthy forcent à devenir mouchard pour obtenir la libération de ses parents, ne relève sans doute pas du “grand” cinéma, mais il s’impose tel un grand réquisitoire.

19 janvier – Le premier exemplaire de Quand tu seras à Proust la guerre sera finie, réédité en collection de poche Babel, est arrivé ce matin. Il pourra donc accompagner Les déchirements dans la promotion de février. Irrésistible désir d’ouvrir le livre au hasard, d’y rechercher certains passages, au risque de tomber sur l’une ou l’autre faute qui aurait échappé aux correctrices. Mais en vérité j’ai compris que je voulais, une fois encore, entendre et voir de dos la violoncelliste Jeanne Giraud, nue, jouant la sarabande de la deuxième Suite de Bach un matin dans le Tessin.

Je n’en avais pas fini avec les dédicaces des Déchirements. J’ai passé la matinée à signer les exemplaires destinés aux membres de l’équipe éditoriale. Après tout, cette année du trentième anniversaire doit être festive jusque dans ces détails.

Dans la page des débats du Monde, a paru (hier à Paris, aujourd’hui en province) un article signé par Thierry Wolton et intitulé “Les libraires contre Internet” qui met en émoi le petit monde de la librairie et ceux qui savent quel difficile métier est devenu le sien. Wolton s’indigne que le Syndicat de la librairie ait obtenu la condamnation en justice d’Amazon pour non-respect de la loi Lang sur le prix unique. “Combat d’arrière-garde”, écrit-il. Et on le sent qui râle parce que cette condamnation va lui infliger une augmentation du prix des livres qu’il achète par ce canal. Historien, il devrait savoir que la loi dite du prix unique a empêché les libraires de connaître le désastre où se sont retrouvés les disquaires, faute d’une pareille loi appliquée à leur commerce. Écrivain, il devrait savoir aussi que seule la librairie indépendante a permis aux éditeurs, du moins à ceux qui sont motivés par la reconnaissance des œuvres et des idées, de publier des livres qui n’auraient plus guère de place dans un système dit de libre concurrence, concurrence d’ailleurs plus sauvage que libre.
La question n’est pas nouvelle et l’on peut voir que, dans le monde de l’édition, par l’effet combiné de la mondialisation et d’incessantes innovations techniques, on subit des mouvements de nature tectonique. Des systèmes anciens s’usent, des usages nouveaux apparaissent. C’est comme dans la vie, l’un naît sans attendre que l’autre meure. Aussi, plutôt que dévaluer la valeur des uns et opposer aux autres un sot misonéisme, on ferait mieux de s’interroger sur la complémentarité des uns et des autres et d’associer la nouveauté à la richesse de certains héritages. Aucun syndicat de libraires n’entravera, certes, la montée d’internet mais aucune manifestation de celui-ci dans le domaine des livres ne saurait se passer du savoir-faire des vrais libraires si tant est que l’on veuille encore des livres qui ont du sens.
Je suis prêt à tenir un pari dont je crains de ne pas voir l’issue car, si les choses vont vite, il leur faut tout de même un temps que sans doute je n’ai plus. Et ce pari consiste à penser qu’un jour assez prochain il y aura déploiement d’un vaste commerce internautique de livres qui ne seront pas nécessairement de papier et que persistera en même temps, au sens où on le disait au XVIIIème siècle, une “industrie” du livre de papier, “beaux livres” certes, mais aussi livres dont le sens ou le propos n’ont rien à faire dans les impitoyables compétitions de vente. J’aurais aimé que Wolton allât dans ce sens et nous fît un peu réfléchir. Au lieu de quoi, avec une triste complaisance, il a livré nos libraires au mépris pour incompétence et abus de privilèges. Ces méthodes-là ont une odeur et une histoire… Comme l’écrivait le regretté Jean Duvignaud dans un article qu’il avait écrit pour le prochain numéro de La pensée de midi consacré à ce thème : “Le mépris est la fausse monnaie du commerce des hommes…”

20 janvier – Le “docu-fiction” est en fin de compte un genre trop hybride. Dans les séquences de fiction les rôles n’y sont ni interprétés par de grands acteurs ni bien mis en scène, et dans la partie documentaire on voit paraître des spécialistes contemporains qui sont visiblement tenus de dire l’essentiel en un temps trop mesuré. C’est pourquoi, hier soir en regardant sur Arte L’aventure humaine de Catherine la Grande, signée Paul Burgess et John Paul Davidson, nous avons été sans cesse intéressés et déçus. Et, en particulier, nous nous sommes dit que la liaison de Catherine avec Potemkine aurait tout de même mérité plus d’investigations et de réflexions que de scènes de sauna.

Ce dimanche matin, le temps était si doux et si beau qu’on se fût attendu à voir l’enfant Jésus descendre le Rhône en barque avec ses parents pour aller rendre visite aux Saintes Maries de la Mer. À dix heures, la foule se pressait au Méjan pour l’ouverture du week-end Olivier Messiaen. Près de nous, j’avais rassemblé quelques amis parmi lesquels Catherine Mézan et Élisabeth Beyer, Didier Sandre et notre nouvel académicien, Lucien Clergue que, vu sa passion pour cet instrument, nous avions assis juste en face du pupitre du violon. À onze heures, après viennoiseries et café, le concert commençait, et c’était à l’initiative de Marie-Josèphe Jude par la troisième sonate pour violon et piano de… Claude Debussy. Curieuse ouverture pour un week-end Messiaen. Mais c’était, comme disent les gastronomes, une “mise en bouche” judicieusement choisie pour nous transférer du monde ordinaire à celui de la musique et à l’univers du Quatuor pour la fin des temps de Messiaen.
À cinq jours près, c’était aujourd’hui le soixante-septième anniversaire de la création, dans un Stalag de Silésie, de ce quatuor écrit en captivité. Inspirés par l’Apocalypse de saint Jean, les huit parties m’ont sans cesse donné l’impression de planer, fondre et reprendre mon vol dans cette vastitude où le temps est aboli. Et comme, à la fin, la musique célébrait l’immortalité de Jésus, j’ai soudain fixé sous la chaise du violoniste qui, de la place où j’étais au premier rang, leur faisait un cadre, les fines chevilles et les escarpins à hauts talons de notre belle pianiste. Car pour l’incroyant que je suis, comme pour Dante, il n’est d’immortalité que du désir. D’ailleurs il me semble que si la musique de Messiaen rassemble tant de gens au concert, c’est parce qu’il en vient un indéfinissable appel philosophique aux affects qui nous gouvernent.
Chez Françoise et Jean-Paul, au déjeuner qui a suivi, nous avons appris que Tedi Pavrami n’était pas seulement l’incomparable violoniste que nous venions d’entendre, mais que cet Albanais était aussi le traducteur d’Ismaïl Kadaré. Et ce fut dès lors un bavardage ininterrompu sur les auteurs albanais qui ne sont pas absents du catalogue d’Actes Sud. Occasion donc d’évoquer Besnik Mustafaj qui, du temps où nous le publiions, était en même temps l’ambassadeur en France de son pays, et de rappeler (c’était bien la première fois que je pouvais m’en prévaloir) que mon roman, Le bonheur de l’imposture, avait été traduit en albanais et publié à Tirana où il avait même reçu je ne sais plus quel prix…

En fin d’après-midi, sans crier gare, mon petit-fils Antoine a débarqué dans le grenier où je lisais et pendant deux heures j’ai tenté de convaincre le garnement qu’il lui fallait mettre de l’ordre dans les irrésolutions auxquelles le conduit l’incessante valse des projets. Nécessité d’en mener au moins un au terme de son accomplissement, lui ai-je répété. Je sais, je sais, me disait-il comme un qui sait bien qu’il ne sait pas. Plus tard, pour le souper familial qui est de tradition le dimanche, Didier Sandre s’est joint à nous et nous avons eu d’agréables débats sur les caprices et les prouesses de la mémoire, sur la musique et la lecture et, à propos de l’art du comique, sur la singularité du talent qu’avait Louis de Funès.

21 janvier – Un lundi qui se lève, tout habillé de brouillard, et qui se dévêt ensuite au soleil. Ça démarre en trombe… “Les déchirements sont aussi pour le lecteur ! m’écrit Lucien Clergue après avoir lu le roman. Une pure merveille qui m'a tenu comme un polar avec ce quelque chose en plus qui n'appartient qu'à toi.”
Sur ce roman, et sur les quelques milliers de livres au milieu desquels il a été écrit dans mon grenier, Thierry Fiorile est venu m’interviewer pour un insert dans le 9-10 de Vincent Josse à l’antenne de France Inter. Ce sont là des conversations qui, sur un mot, vous font partir au large, et les souvenirs se mêlent alors sans gêne aux débats d’idées pour y mettre leurs épices et leurs malices.
Puis passé un bon moment avec Bruno sur des problèmes d’archivage dont Mélanie ne peut plus s’occuper. On en a profité pour “reconstruire” ma boîte à courriels dont la mémoire s’engorgeait. Ça gambade, maintenant. Ah, si la vraie mémoire, on pouvait la ragaillardir par une intervention aussi simple…

Dans la conversation du matin, j’avais évité de revenir sur un petit soliloque qui avait traversé ma nuit à la faveur d’une brève insomnie. Soliloque où je me disais que, pendant les quelques années de mon existence, le monde s’était précipité dans l’ère du gaspillage systématique, du jetable, du déchet, en même temps qu’il avait accédé à une virtuosité admirable dans l’usage orgiaque des énergies fossiles et dans la mise au point des moyens d’extermination de l’espèce. Comme s’il se dévorait le foie. Et c’était sans savoir que, ce soir, les nouvelles afflueraient de partout qui nous promettent un effondrement boursier et une crise dans le style de 1929… Ironie, ces nouvelles sont tombées au moment où nous partions au Méjan pour écouter les Vingt regards sur l’enfant Jésus de Messiaen …

22 janvier – Je craignais de m’ennuyer, d’autant que je savais d’une écriture fort ampoulée les textes que Didier Sandre avait à lire entre les Vingt regards de Messiaen sur l’enfant Jésus. Mais en vérité, pendant deux heures, Michel Béroff nous a emportés dans un déferlement pianistique extravagant dont l’écriture donnait parfois l’impression d’être défi lancé aux plus doués des pianistes plutôt qu’une série de regards religieusement portés sur le divin bambin. Deux mille mesures où tous les styles alternent, deux pleines heures de piano qui vous font traverser la nuit, le jour, le ciel, les vallées et les forêts, des volières et des cryptes, avec des rythmes qui, parfois, donnaient l’impression qu’allait démarrer une improvisation de jazz à La Nouvelle Orléans. De l’endroit où j’étais, je voyais les mains de Béroff et leurs reflets dans le miroir que leur offrait le couvercle relevé du piano, et ainsi ai-je eu le très égoïste privilège d’assister au ballet, à la danse, parfois même aux convulsions de quatre mains courant comme une horde derrière les notes qu’elles faisaient jaillir. Béroff jouait presque tout de mémoire, avec une telle tension que j’ai compris la nécessité des textes interstitiels, et j’admire que Didier Sandre ait réussi, par sa manière de les dire et de les souligner d’un regard ou d’un sourire, à leur donner un sens hors les mots. Bref, le récital fut si réussi que, nous étant réunis ensuite à quelques-uns, autour de Béroff et de Sandre, chez Jean-Paul (Françoise est partie pour le Québec), nous avons fait un sort au vin blanc (de Trintignant) qui accompagnait le saumon. La soirée, que j’avais crue de pure obligation, était devenue une fête que je ne suis pas près d’oublier.

Les délais étaient là, il le fallait. J’ai mis la toute dernière main à mon abécédaire sur le mépris et aux choix des pages de carnet (avril à juin 2007) pour la prochaine livraison de La pensée de midi. C’est parti ce soir.

23 janvier – Ce matin j’allais vers Arles quand, sitôt passé devant l’abbaye de Montmajour encore enveloppée dans son manteau de nuit, j’ai vu paraître à la même hauteur d’horizon, d’un côté la boule de feu du soleil levant et de l’autre une pleine lune d’un blanc marbré. Je me suis dit que le spectacle de cette confrontation m’était sans doute offert en guise de pretium doloris pour l’insomnie provoquée par le mistral qui a hurlé toute la nuit.

La seconde rentrée littéraire est bien lancée, que de plus en plus d’auteurs préfèrent désormais à celle d’automne… Chez Actes Sud, j’ai trouvé sur ma table le livre d’Ophélie Jaësan, Le pouvoir des écorces, frais comme un petit pain sorti du four. Et aussi les bons à tirer de La saison de mon contentement de Pierrette Fleutiaux, et d’Un pianiste vu de dos de Catherine Mézan. Catherine est d’ailleurs passée au mas dans l’après-midi et, si nous avons évoqué la parution prochaine de son roman, il fut surtout question de celui qui suivra. J’ai toujours pensé qu’elle était importante, chez les auteurs, cette vigilance dans l’écriture qui fait l’œuvre plus que chacun des livres qui la composent.

Longue conversation téléphonique avec une journaliste à propos de mon prochain passage à Strasbourg. Il m’a plu d’insister sur deux points, la curiosité et la chance, celle-ci n’advenant que si la première est présente. Et d’improviser quelques variations sur les allégories que m’inspira parfois cette ville-frontière qui a, dans son enceinte, une “Petite France”.

24 janvier – Hier soir, après farfalle, truite fumée, blanc sec, puis compote de poires, l’envie me vint d’une histoire dans l’Histoire. Ciné-cinéma m’en a offert une avec Rob Roy de Michael Caton Jones. Du Walter Scott pur malt qui a transformé l’Américaine Jessica Lange et l’Irlandais Liam Neeson en Écossais de souche qui ont pour la guerre et le sexe un langage métaphorique et cru dont l’épée dans son fourreau est le récurrent exemple. Pouvoirs de l’image et complaisance de l’imagination, j’ai passé deux bonnes heures devant l’écran et traversé dans la nuit quelques turbulences oniriques.
Ce matin, le vent est tombé, le ciel est d’un bleu d’acier et je suis sûr que si je m’étais levé aussi tôt que je l’avais fait hier, j’aurais eu à nouveau le spectacle du soleil et de la pleine lune se défiant comme les héros de clans adverses chez Walter Scott.

Mais dans la journée je n’ai plus eu l’occasion de m’intéresser au temps qu’il faisait. Je me suis enfoncé en spéléologue dans un manuscrit que j’avais gardé sous le coude, attendant le moment où je disposerais du temps nécessaire pour aller jusqu’au bout de la lecture sans interruption. Lecture lente car, dans les marges du manuscrit, j’ai noté au crayon les réflexions qui me venaient à chaque instant et les questions que je poserais à l’auteur. Reste maintenant à le rencontrer car, dans le cas de livres importants, je préfère le tête-à-tête à l’envoi d’une de ces lettres d’éditeur où il se trouve toujours l’une ou l’autre phrase qui se prête au soupçon ou au malentendu.

Je voulais voir ce soir un film fort qui me mènerait ailleurs car demain j’ouvrirai un autre manuscrit et je veux y entrer sans être conduit à une lecture insidieusement comparative. Le vieil abolitionniste que je suis a été servi. Nous avons revu Last Dance de Bruce Beresford qui est l’un des plus bouleversants plaidoyers que je connaisse contre la peine de mort, où Sharon Stone, accédant au pur niveau de la tragédie, est bouleversante.

25 janvier – Au réveil, ce matin, après une nuit où le mistral a fait un retour en force, j’entends que la Société Générale, par les agissements d’un de ses courtiers, aurait d’un coup sec perdu cinq ou sept milliards d’euros. C’est à écrire en lettres plutôt qu’en chiffres, tant la somme est énorme, si énorme même que, cinq ou sept milliards, la différence paraît presque sans importance. Que peut encore signifier la “fracture sociale”, dont Emmanuel Todd avait soufflé la formule magique à Chirac, quand des sommes pareilles sont jetées à la figure de ceux qui ahanent avec leur minimum vital ?
Et ce n’est pas la seule information sinistre du matin. En Italie, après la démission de Romano Prodi, mis hier en minorité au sénat, de nouvelles élections sont en vue pour lesquelles les sondages annoncent un retour triomphal de Berlusconi. Il se murmure (un peu trop haut pour que ce soit un murmure) que Sarkozy a de grandes ambitions pour le moment où, en juillet, il assurera la présidence de l’Union européenne. En Berlusconi, il pourrait trouver un allié d’une étoffe qui lui convienne.

Avec les interviews qui se succèdent pour Les déchirements, je dois me méfier de la tentation de ne pas répéter à l’un ce que j’ai dit à l’autre. C’est absurde car je ne peux ni m’inventer plusieurs vies ni donner un autre sens au même livre. Alors, c’est le ton que je m’efforce de varier en tenant compte de l’angle qu’adopte l’interviewer pour me questionner. Enjoué et narratif avec l’un, grave ou réfléchi avec l’autre.

Grands et petits enfants étaient réunis à notre table ce soir. Les histoires des petits ont peu à peu cédé le terrain à nos discussions sur le sens qu’il convient de donner aux élections municipales prochaines.

26 janvier – Premier grand article à paraître sur Les déchirements, celui de Ghislain Cotton dans Le Vif / L’Express daté d’hier. Avec sa maîtrise habituelle du sujet, il désigne d’un titre – L’impossible vérité – le nœud même de l’ouvrage, d’un commentaire attentif il y conduit le lecteur mais, avec autant de discrétion que s’il s’agissait d’un polar, il prend soin de ne pas révéler la déchirante surprise que la lecture réserve soudain, à l’ouverture d’un certain chapitre.

Longue conversation téléphonique avec Pierrette Fleutiaux. Je lui parle de son livre, La saison de mon contentement, qui est en fabrication, elle me parle du mien. Elle me fait un fin éloge de Valentin, le narrateur, et du trouble que cet homosexuel éprouve devant sa belle-sœur et dans ses tentatives de déjouer les mauvais tours de la mémoire. C’est un incomparable plaisir de discuter ainsi des véritables problèmes d’écriture, dont on ne parle pas avec ceux qui n’écrivent pas.

En famille, ce soir, nous avons vu (pour les uns) ou revu (pour les autres) Accidental Hero, le film caustique, impitoyable et drôle de Stephen Frears où Dustin Hoffman, Andy Garcia et la ravissante Geena Davis mènent le jeu tambour battant. Un régal.

27 janvier – Quand, ce matin, après une nuit fracturée par les insomnies, je me suis levé avec le front lourd, le nez bouché, la gorge en feu, signes indéniables d’une invasion virale, j’ai fait le serment (déjà fait et jamais tenu plus de deux jours) que, dans la crainte d’être contaminé, je n’embrasserais plus. “Par temps d’épidémie, il est défendu d’embrasser les octos !” afficherais-je sur la porte de mon grenier. En attendant, j’ai devant moi une quarantaine d’heures pour me remettre en état de monter à Paris et à Strasbourg. Dans le tiroir où je fourre le restant de drogues précédemment prescrites par mon pédiatre, j’ai prélevé tout ce qui pouvait m’aider à repousser l’envahisseur…
Pour tenter de percer le brouillard où je suis, j’essaie de me remémorer des choses très justes que j’ai entendues, à un moment de la nuit, sur France Culture, à propos de la correspondance et des carnets de Flaubert. En particulier sur leur rôle de relais dans l’accomplissement de l’œuvre et sur la lumière qu’ils apportent à celle-ci. Mais est-il juste de voir dans Bouvard et Pécuchet le meilleur roman de Flaubert, comme l’affirmait la voix de je ne sais qui ? (Il se trouve encore, hélas, des gens de radio pour ne jamais rappeler, en cours d’entretien, le nom de la personne avec laquelle ils causent !) Entre deux éternuements qui me fendillaient la cervelle, je me suis reposé la vaine et parfois sotte question des livres à emporter sur l’île déserte. Puisqu’il était question de Flaubert, et seulement de Flaubert, je n’ai pas hésité. Ce serait Madame Bovary. Parce que c'est lui. Après, je me suis tancé. Plutôt sa correspondance… Avec Louise Colet. “Tu donnerais de l'amour à un mort. Comment veux-tu que je ne t'aime pas ?”

28 janvier – Hier, le piteux état où j’étais m’avait incité à faire une sieste après le déjeuner. Mais je me souvins que, dans “Vivement dimanche”, Drucker recevait Ségolène Royal. Je me suis allongé et, au lieu de fermer les yeux, j’ai ouvert la télévision. J’étais d’autant plus intéressé que, dans son livre, La saison de mon contentement qui paraît en mars, Pierrette Fleutiaux évalue et déploie les bouleversements et passions provoqués l’an dernier par l’entrée de cette femme dans la compétition présidentielle. La Ségolène d’hier est apparue à l’écran, souriante, attentive aux questions comme aux témoignages qui défilaient et (ce que je ne noterais pas, oui, je sais, s’il s’agissait d’un homme) elle était vêtue d’un ensemble noir qui lui donnait une silhouette à la Barbara. Sur son visage se reflétaient réflexions, émotions et plaisirs sans abus ni comédie. À propos du harcèlement médiatique, elle évoqua soudain la réflexion d’un homme politique (je crois qu’il s’agissait de Malraux) qui souhaitait que le débat auquel il était mêlé fût “élevé de deux ou trois crans”. Et il l’était hier, chez Drucker, avec Jeanne Moreau, Jacques Attali, Sandrine Bonnaire, André Dussollier et alii. Ils avaient tous à dire sur la “candidate”, sa conduite et ses idées, des choses auxquelles on n’est plus guère habitués depuis quelques mois.
Ce matin, sur France Inter, il fut un court instant question de ce “Vivement dimanche” mais j’eus l’impression que nous n’avions pas vu la même chose. Car il n’y fut mentionné qu’un bref moment où Ségolène Royal, en réponse à une question, avait dit (avec pudeur, mais ce n’était pas signalé) comment s’était résolue sa crise conjugale. Ils en ont fait tout un plat. Et ça devait laisser l’impression que Ségolène n’avait parlé que de cela. Allons, messieurs… un cran plus haut, s’il vous plaît.
Du coup, après souper, nous étions seuls à nouveau, nous avons regardé sur Arte ce film, sombre, court et violent qui a plus de quarante ans d’âge, Le journal d’une femme de chambre de Luis Bunuel. Pour y revoir Jeanne Moreau. Et nous nous sommes laissés entraîner par une longue conversation avec Pierre-André Boutang qui lui faisait revisiter sa carrière et son œuvre, sans que jamais elle cédât à un autre plaisir que celui de revenir à ses “fondamentaux”, le premier d’entre eux étant que, sur scène ou à l’écran, il s’agit moins de jouer ou d’interpréter que d’incarner.

Ce matin, les virus paraissent en déroute. Mais un mal se substitue à un autre, la connexion internet est interrompue. Philippe est venu… c’est une panne générale de Wanadoo qui est en cause. Me reste donc à stocker ces notes en attendant de pouvoir les mettre en ligne.

L’histoire de la Société Générale continue de faire des vagues et de produire des discours d’alchimistes mêlés à des divagations de docteurs Folamour. Mais il doit y avoir quelques millions d’ignorants de mon espèce qui se demandent à quel niveau de moralité est descendu un monde où, en toute légitimité, l’argent ne sert ni à investir dans les grandes idées ni à soulager la misère, mais à ne rien faire d’autre avec l’argent que de l’argent dans les casinos bancaires où, d’évidence, les dés sont pipés.

Nous sommes revenus ce soir à la compagnie de Jeanne Moreau en regardant La mariée était en noir, ce film de Truffaut qui est très au-dessus des moues qu’il provoque chez certains critiques. Nous y avons retrouvé des acteurs qui vinrent faire des lectures en Arles, comme Claude Rich et Michael Lonsdale, la noire mariée que Jeanne Moreau incarne superbement, et aussi les magnifiques dessins que fit d’elle Charles Matton pour Fergu, le peintre joué par le regretté Charles Denner.

29 janvier –
Départ pour Paris et Strasbourg. Je me suis levé tôt pour vérifier. Internet n’est toujours pas rétabli. Lutter contre l’impression de manque afin de n’être pas dépendant de cette fichue technologie.

Route d’Avignon, les premiers amandiers sont en fleurs. TGV. Paris. Déjeuner à la Contrescarpe, puis, vite, mettre en ligne les pages stockées. Mais sans le haut débit, c'est un jeu de patience où la lenteur est de règle...

Pour Elle, Pascale Frey est venue rue Rollin et par ses questions m’a fait virevolter dans ma vie, dans les livres que j’ai édités et dans ceux que j’ai écrits. C’était à mon gré mais selon son idée. Elle m’a ensuite livré au photographe qui l’accompagnait et qui a doublé toutes les photos où je fumais la pipe… Cette fois sans. Car tout le monde sait maintenant que le tabac tue. Une belle manière de détourner l’attention de ce qui tue pour de vrai. Avant de partir, Pascale a presque juré qu’elle me ferait écrire mon autobiographie. Pour m’en convaincre, elle veut en parler à Françoise et l’appeler à l’aide. Mes chéries, leur dirai-je, j’eus tant de vies, laquelle voulez-vous que j’écrive ?

Puis Frédérique est arrivée à son tour rue Rollin. Une heure et demie durant, je lui ai rendu compte de la lecture que j’avais faite, crayon en main, de son nouveau roman. L’important était de lui montrer quel parti, à mon idée, elle pouvait tirer de la confrontation qu’elle a orchestrée entre une grand-mère et sa petite fille sur le double thème de l’écriture et de la mémoire. Si tu trouves le juste équilibre, lui ai-je dit, ton livre aura l’éclat d’un diamant.

Après ces deux rencontres, Christine est revenue qui a compris qu’il me fallait un whisky sur glaçons. Et elle n’avait pas tort. Nous avons renoncé au restaurant et au cinéma qui sont pourtant de tradition quand nous venons à Paris. Dînette, petit scrabble et extinction des feux.

31 janvier – Hier, l’aller-retour à Strasbourg fut mené tambour battant. Sitôt sortis de la gare, où nous attendait Régine, nous avons été conduits par François Wolfermann et son équipe de la librairie Kleber Chez Yvonne où nous attendaient quelques journalistes, et là me sont revenus les souvenirs de tant de rencontres. Car, ai-je dit à Veneranda Paladino, Strasbourg est une ville certes hantée par les séjours que j’y ai faits, mais aussi par la présence que je lui ai donnée dans certains de mes romans. Sitôt après, nous étions amenés à l’Hôtel de la Cathédrale… Voici près de trente ans j’y avais passé une nuit infernale parce que, de quart d’heure en quart d’heure, j’y avais été réveillé par les cloches. Je fus tout de suite rassuré, désormais elles sonnaient une dernière fois à dix heures, à la manière dont elles le faisaient jadis pour avertir les indésirables qu’il était temps de quitter la ville.
Dans les salons de l’hôtel je fus livré à la moulinette d’interviewers et photographes. D’abord Philippe et Nicolas, des jeunes gens pleins de projets et d’inquiétudes qui font la belle revue Poly consacrée aux artistes et aux cultures d’aujourd’hui. Ensuite Solange qui, micro à la main, m’a posé de telles questions que si j’avais pris le soin d’y répondre aussi complètement qu’elle paraissait s’y attendre, nous y aurions passé le reste de l’après-midi. Mais c’était précisément elle qui était chargée de m’en poser chez Kleber. Nous sommes donc allés dans cette librairie où je fus bien souvent avec des auteurs que je venais y présenter. Cette fois, c’était mon tour. On m’avait fait une magnifique vitrine, il y avait à l’entrée une grande exposition de tous mes titres et, là-haut, un public de cent cinquante personnes auxquelles François Wolfermann m’a présenté. L’envie soudaine m’est venue de remercier ces gens avec une chose que je crois savoir faire et la seule que je pouvais alors leurs offrir, une lecture. Et je leur lus donc deux extraits des Déchirements. Le premier où Valentin, le narrateur, qui a rendez-vous à la Contrescarpe avec Colette, la regarde. Elle est en train de lire dans un coin fenêtre du restaurant, et il s’interroge sur ce que, déjà, elle cherche à lui dire par la manière dont elle s’est habillée. Le second extrait se passe à Genève, Valentin y rencontre Barbara Bartholoni qui va bientôt lui faire la révélation insoutenable des Déchirements. Mais j’ai arrêté la lecture juste avant. Et après, j’ai répondu aux questions de Solange, puis à celles de la salle. Suivit une séance de signatures qui sont souvent l’occasion de questions plus intimes, plus personnelles.
La journée s’est terminée au Crocodile, le restaurant mythique où François nous avait amenés. Et là, par le hasard de la conversation, et parce qu’il me semblait qu’il y prenait plaisir, j’ai été conduit à lui raconter quelques hautes péripéties de la longue relation que j’avais eue avec Albert Cohen à l’époque où j’écrivais le livre que j’ai consacré à la lecture de son œuvre.
Dans le “Livre d’Or” que l’on avait déposé sur ma table, à l’hôtel, j’ai écrit que, par un de ces paradoxes dont je suis friand, j’étais venu présenter Les déchirements dans un ville où j’avais tant d’attachements…

Ce matin, Christine et moi, nous sommes rentrés à Paris où j’avais rendez-vous avec Grégoire Leménager du Nouvel Obs pour une interview qui s’est transformée en une conversation rapidement devenue longue promenade dans l’œuvre d’écrivains dont nous nous sommes aperçus que nous les aimions également. Et, pour mon plaisir, le premier d’entre eux, Louis Guilloux… l’inoubliable auteur du Jeu de patience. Chez qui tout commence quand tout paraît avoir été dit.

(A SUIVRE...)










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