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© Bruno Nuttens




Jeudi, 1er janvier 2009 – Nous étions seuls hier, Christine et moi, et pour achever 2008 nous nous sommes offert l'un des plus longs réveillons de notre histoire. Nous avons pris le thé à l'heure habituelle et nous nous sommes ensuite installés devant le grand écran pour revoir un film de circonstance, Nos meilleures années. Il dure plus de six heures et, avec un entracte pour un dîner de crêpes, il nous a conduits à minuit. Ce film de Marco Tullio Giordana, à l'origine un téléfilm à épisodes, est certes inégal, mais il y a des épisodes si justes, si émouvants, des réminiscences si fortes d'événements qui ont marqué notre temps, que nous avons eu l'émotion parfois portée jusqu'aux larmes. Et l'art narratif y est si juste que par moments j'ai pensé aux meilleurs parmi les vingt-sept volumes des Hommes de bonne volonté de Jules Romains qui firent mes délices au lendemain de la guerre. Mais parfois aussi au plus récent Art de la joie de Goliarda Sapienza. À minuit il y eut un petit feu d'artifice au village. Dans la nuit noire, des chèques en blanc, les vœux…
   Maintenant le ciel du premier jour de l'an se débarbouille avec lenteur et la température est si bien remontée que j'ai pu écrire pendant deux heures avec la fenêtre ouverte.

   Après le déjeuner, comme le mistral se ramenait en douce, au lieu d'aller dans la colline nous avons suivi l'ancienne ligne de chemin de fer qui est protégée du vent par les pins.

   Si je feinte, me cache ou me dérobe, une petite voix me crie Help ! Et je retourne à L'Helpe Mineure avec mon trébuchet d'orpailleur. Je pèse les mots. Et l'après-midi y passe.

   Revu ce soir, et Christine le découvrait, Five Fingers (L'affaire Cicéron) de Mankiewicz, peut-être son chef-d'œuvre, un éblouissant film noir qui apporte la preuve que de tels opus, même en cinquante-six ans, ne vieillissent pas.

Vendredi, 2 janvier 2009 – J'ai traversé la nuit par une succession de sommes profonds et d'insomnies légères. Au cours de l'une d'elles j'ai entendu sur France Culture un enregistrement ancien de la voix parfois trop harmonieuse de Julien Green. Quand promesse m'avait été faite, environ 1998, que je serais accueilli parmi les membres étrangers de l'Académie royale à Bruxelles sitôt que le décès de l'un d'eux ouvrirait la succession, nous pensions tous que ce serait Julien Green qui avait alors près de cent ans. Et comme il est d'usage de prononcer l'éloge de son prédécesseur, j'avais entrepris de relire toute son œuvre, à commencer par Adrienne Mesurat, l'un de ses premiers livres qui, longtemps, est resté l'un de mes préférés. Mais Alain Bosquet, autre académicien étranger, mourut avant Green et je fus ainsi tenu de prononcer son éloge alors que je l'avais, quelques années plus tôt, provoqué en duel. Mais du même coup j'accédais à un siège qui avait été, entre autres, celui de Colette puis de Cocteau. J'ai raconté ça dans Sur les quatre claviers de mon petit orgue. Et voilà comment mes nuits sont plus tumultueuses que mes jours. 

   Retour de Los Angeles et de Shanghaï, Pia est apparue ce midi. Et jusqu'à l'heure du thé, quand B* est venu la reprendre, elle nous a raconté ses séjours dans ces deux cités où elle n'a pas hésité à se lancer seule, loin et à pied pour se mêler aux gens et surprendre leurs visages. Ses découvertes ne sont pas dans l'ordre du spectaculaire mais dans celui des indices et des signes. Elle raconte ses voyages comme elle écrit, par petites touches à la fois insolentes et curieuses, insistantes et discrètes. Il fut aussi beaucoup question de l'expulsion des idées dont on s'inquiète moins, chez nous, que de la fonte des glaces ou de la destruction de la couche d'ozone. Alors que…
 
   Jules est arrivé de Bretagne avec Justine et Félix. Les enfants sont égaux dans les droits à l'affection et aux cadeaux, Christine avait rallumé l'arbre et refait pour eux un repas de Noël. Puis on a regardé les photos de ce séjour breton et après elles d'autres qui, engrangées dans l'ordinateur de Jules, nous ont fait voyager dans le temps et l'espace comme des auto-tamponneuses.

Samedi 3 janvier 2009 – Sur la promesse d'une belle journée le ciel avait étalé ce matin une flaque de boue avec des petits miroirs d'eau où la lumière se reflétait. Pour la suite, je ne sais pas car j'ai passé la journée, plongé jusqu'au cou dans L'Helpe Mineure. Ce soir, nous avions Justine et Félix à qui nous avions promis de faire voir un film d'adultes. Nous avons choisi, en version française, Certains l'aiment chaud de Billy Wilder. Le charme candide de Marilyn Monroe n'a pas retenu les enfants mais les parodies des hommes déguisés en femme, les manigances contrariées des gangsters et les poursuites leur ont arraché des cris de plaisir. L'inoubliable et dernière réplique – “Personne n'est parfait” – a sonné pour eux comme un joyeux coup de cymbales. Et j'en suis fort satisfait.
 
Dimanche 4 janvier 2009 – Un soleil franc, un froid juste au-dessus de zéro, avec des petits coups de scie du mistral. Jules est allé reconduire ses enfants dans la Haute Provence, c'est demain la rentrée scolaire.
  
   Pour moi, Journée d'Helpe, que je consacre à ratisser d'abord, façon zen, ce qui a été récrit, puis à poursuivre ce qui doit l'être. Je n'ai jamais oublié la leçon que m'avait donnée Salkin. Les fresquistes, me disait-il, commencent par détruire un peu de ce qu'ils ont fait la veille afin de reprendre la main avant de poursuivre l'œuvre.
  
   Ce midi, déjeuner vite envoyé puis une marche à l'aller par la voie de l'ancien chemin de fer (je regrette de ne pas l'avoir connu celui-là) et au retour par le canal qui est sans eau pendant l'hiver. J'ai aspiré quelques litres de mistral et je me sens tout ramoné.
  
   Repris l'écriture l'après-midi jusqu'à l'arrivée du clan des Arlésiens qui sont passés nous voir avant d'aller chez nos amis suisses. Ce fut une occasion de souhaiter un bon trimestre à Antoine qui repart demain pour les Etats-Unis car les vacances sont finies.
  
   Après souper nous avons vu, moi revu, Ninotchka de Lubitsch, un chef-d'œuvre d'humour qui a traversé le temps (soixante-dix ans) sans rien perdre de son rythme, de son charme, de son humour. Et qui reste célèbre aussi pour le rire si rare de Greta Garbo.

Lundi 5 janvier 2009 – Douces mains de Colette et exercices pour ouvrir la journée et aborder la semaine. Puis, plongée dans l'Helpe. Bouclé ce soir les trente pages du premier chapitre. À peu près au moment où nos cousins du mas d'Auge nous faisaient visite. On a parlé de l'eau, le grand sujet sur lequel, en spécialiste, Ghislain achève un livre savant.
  
   Après souper, grosse déception en revoyant Diamants sur canapé de Blake Edwards. Il est vrai que c'était sur Arte en version française. Du souvenir que j'avais à celui que je garderai de ce que j'ai vu ce soir, il y a la même distance qu'entre Breakfast at Tiffany's et Diamants sur canapé. On passe à côté du sens et ça manque d'étoffe. Je n'ai pas lu le livre de Truman Capote dont le film est adapté. Et d'ailleurs je n'aime guère Truman Capote. C'est bien mon droit. Je vais lire autre chose.

Mardi 6 janvier 2009 – Les journées d'écriture n'ont pas d'histoire. Me suis aventuré dans le deuxième chapitre. Les ajustages y paraissent moins difficiles.

   On attend la neige. Pour m'y préparer, Yves qui est isolé dans sa ferme mosane m'envoie des photos superbes et effrayantes. J'aime le spectacle de la neige mais je déteste la fréquenter.

   Vers cinq heures, visite de M*. Conversation sinueuse sur le désespoir qui serait selon Dumézil un manque d'imagination, sur dire ce que l'on est et être ce que l'on dit, selon Brice Parain, et sur le jouir du sens selon Lacan. Par des chemins de traverse et parfois des pistes étroites. M* laisse toujours un sillage derrière elle.

   Ce soir, pas de déception, nous avons revu To Catch a thief (La main au collet), une comédie quinquagénaire et toujours fringante, signée du bon Alfred qui savait y faire.

Mercredi 7 janvier 2009 – Au lever du rideau, ce matin, la neige occupait la scène. Elle continue de tomber, les flocons sont fouettés par le  vent. Pas question de s'embarquer pour Arles. D'ailleurs, Brigitte m'appelle, demain elle ne viendra pas poursuivre ici la saisie du Silence des autres dont elle a retrouvé un vieille copie dans mes archives. Elle fera comme aujourd'hui du ski de fond. Moi, du nautique dans L'Helpe Mineure.

Il est tombé dix centimètres de neige et le vent s'est chargé de dresser des congères. Un siège a commencé.

Passionnant documentaire ce soir sur France 3, Arles, le trésor retrouvé. Un reportage sur les sculptures, fragments d'architecture, monnaies et objets repêchés dans le Rhône, presque en face d'Actes Sud. On ne les exposera au musée qu'à l'automne mais ce soir, j'ai eu l'impression de les toucher avec la même émotion que les archéologues et les historiens auxquels les plongeurs les présentaient.

Jeudi 8 janvier 2009 – Les cartes de vœux sont cette année moins nombreuses qu'avant. L'usage paraît en déclin malgré la facilité que donne internet. Mais en revanche jamais n'ont déferlé en si grand nombre les photos par lesquelles on exhibe les exploits de la neige et des talents de photographe. C'est peut-être aussi une manière de ne pas penser à Gaza et à toute cette ignominie.

   Il y eut des moments de la journée où je me prenais pour un cheval de labour qui, tournant au bout du sillon, s'aperçoit qu'il faut le reprendre. Et parfois se rend compte qu'il vaut mieux reprendre toute la page.

   Bonne pioche ce soir dans le cinéma troisième âge. Revu Quai des Orfèvres de Clouzot. Je craignais de retrouver ce film de 1947 comme une curiosité de brocante. Mais s'il a pris des rides, ce sont de bonnes rides, celles que portent les meubles, les habits et habitudes de ce temps-là, les tics, le langage et les manières. Par l'interprétation, le rythme et la mise en scène, Quai des Orfèvres reste un modèle.

Vendredi 9 janvier 2009 – Après un sommeil bref, une première insomnie m'a fait entendre cette nuit la voix de Montherlant qui, en 1970, répondait avec suffisance aux questions qu'on lui posait sur Malatesta. Ce bougre, très Malatesta lui-même, avait troublé notre adolescence quand nous l'avions découvert, quelques amis et moi, aux premiers temps de l'Occupation. Pendant que les hommes s'étripaient à l'Est et à l'Ouest, il nous parlait de femmes, de garçons et de tauromachie. Aussi, ce matin, suis-je retourné à quelques-uns de ses livres pour retrouver les mots qui nous avaient séduits ou indignés. J'aurais dû m'y attendre, j'ai trouvé moins de formules qui nous avaient impressionnés dans ce temps-là que de réflexions pour le moment présent. Ainsi, dans Port-Royal, “Apprendre tout d'un coup que l'on compte si peu...”

   Il y avait une accorte lumière au réveil. La neige se suicide lentement. Les gouttes qui, par la fonte, tombent lourdement des toits enneigés, perforent le blanc tapis qu'elle avait déposé sur la terrasse. Mais le temps de revisiter Montherlant, le ciel était redevenu maussade. Il a fallu refermer la fenêtre que j'avais imprudemment ouverte. “Ah ! que les gens excessifs sont fatigants !” disait en ricanant Le Maître de Santiago.

   J'ai rangé mes outils à la fin de la journée. Je pensais choisir pour ce soir un film apaisant. Mais comme le DVD que j'avais commandé était arrivé récemment, nous avons revu Une saison blanche et sèche d'Euzhan Palcy. Les souvenirs datant d'une quinzaine d'années, qui remontaient l'un après l'autre, se sont mêlés aux émotions nouvelles. La condamnation de l'apartheid est ici d'autant plus impressionnante que l'œil de la caméra explore les situations tragiques avec beaucoup de retenue et une grande fidélité au roman d'André Brink. Ce matin je relisais du Montherlant. Jadis j'avais retenu, pour je ne sais quel motif, j'étais jeune, une réplique de La Reine Morte : “Quand on vieillit, les colères deviennent des tristesses.” Mêler Brink et Montherlant, c'est tout de même un comble !

Samedi 10 janvier 2009 – Nuit kaléidoscopique sous le signe du désordre. Conséquence, je m'en doute, du cocktail d'hier, Malatesta, Une saison blanche et sèche et L'Helpe Mineure. Mais fureur aussi de voir, sur les questions d'actualité les plus graves, l'opinion publique criblée d'injonctions par les archers du système.

   Temps radouci, cicatrices de neige dans l'herbe du jardin. Dominique est venu passer deux heures dans mon grenier. Discuter avec lui me ramène au souvenir d'une visite à Budapest. Plus ou moins en fraude, une jeune femme m'avait fait voir de nuit les cours baroques et quasiment secrètes des vieux quartiers. On poussait une porte et l'on se retrouvait sur une scène. On a poussé quelques portes ce matin. Assez pour entrevoir les relations entre la faute et l'erreur, les livres et les miroirs, les mots et la phrase.

   Après le déjeuner on s'est risqués dans la colline. Il y avait de superbes lointains mais le chemin n'était que neige et gadoue. Les engins sont en train de  niveler notre cher canal pour le coffrer dans du ciment. Il y perdra le charme hybride que lui donnait son courant de rivière entre des berges fleuries. La fatigue me faisait le souffle court. J'ai abrégé la promenade. On est rentrés très vite.

   Repris le roman, suis tombé sur des nœuds, il m'a fallu remplacer des planches, ça m'a pris tout l'après-midi, et je n'en ai pas fini avec cette partie de l'édifice.

   J'aurais dû me méfier. Un remake du Criss Cross de Siodmak avait peu de chance d'être réussi. En effet, il ne l'est pas, cet Underneath de Steven Soderbergh que nous avons vu ce soir. Je me suis d'autant plus ennuyé que je confondais les acteurs les uns avec les autres et me perdais dans le jeu non maîtrisé des flash-backs. Il est plus facile de fermer un livre que d'interrompre un film. Je vais au lit m'en faire un rien que pour moi, afin de mieux dormir.

Dimanche 11 janvier 2009 – Le dernier roman de Paul Auster, Seul dans le noir, est maintenant sorti de presse sous une couverture rouge en relief, l'auteur arrive en France, les rendez-vous avec les journalistes se multiplient. Je me suis évidemment empressé de relire les pages (123 et suivantes) où Paul raconte à sa manière le récit que je lui avais fait jadis d'une histoire douloureuse qui allait devenir celle des Déchirements. Il m'en avait averti en septembre 2007 quand je l'avais accueilli à l'université de Liège pour la remise de ses insignes de docteur honoris causa,  je l'avais lu ensuite en anglais dans le manuscrit que traduisait Christine, mais c'est très différent dans le livre maintenant paru. M'y voilà, pour de vrai, transféré en personnage de fiction et renvoyé au temps de la gestation des Déchirements. Ça tient du principe de la matriochka et illustre en même temps la double infiltration de la fiction par la réalité, et de la réalité par la fiction.

   Un temps frais mais irréprochable. Sur une petite route sans gadoue nous avons fait une petite marche après un petit déjeuner. Puis, à l'écritoire tout l'après-midi pour boucler le deuxième chapitre qui est à peu de chose près de même ampleur que le premier.
 
   Avec le souvenir des Dix Commandements et de Sous le plus grand chapiteau du monde, on a voulu revoir ce soir un Cecil B. DeMille qui était au programme, L'odyssée du docteur Wassell. Pendant deux heures et demie nous avons été roulés dans un fleuve de sentiments limoneux, très bons et très héroïques sentiments. Finalement, mon meilleur souvenir de Cecil B. DeMille, reste l'interprétation de son propre rôle dans Sunset Boulevard. Un réalisateur qui joue au réalisateur.

Lundi 12 janvier 2009 – Arles en beauté ce matin, dans la fraîcheur et au soleil. Quelques bonnes conversations. L'une avec Eva sur l'éternel où-va-donc-la-littérature, une autre avec Swann sur le désordre du désir dans les manuscrits, une autre enfin avec Elisabeth sur les métamorphoses, toutes les métamorphoses.

Après-midi consacré à quelques réglages encore du deuxième chapitre. Et quelques méditations sur l'idée qu'il y aura demain quarante-quatre ans que Christine et moi, nous sommes allés au concert.

   Cinéma brocante ce soir. Vu Train de nuit pour Munich, un film dit d'espionnage mais en réalité de propagande avec des côtés Hitchcock et un humour anglais qui le sauvent. C'est signé Carol Reed, ça date de 1940 et ça se regarde sans déplaisir mais sans le plaisir qui vint  neuf ans plus tard avec Le troisième homme.

Mardi 13 janvier 2009 – Ce quadragénaire qui, dans la soirée du 12 janvier 1965, invitait la trentenaire Christine à entendre un concert de pure musique baroque, puis à passer une partie de la nuit chez des jazzmen cavernicoles, je l'interroge souvent parce qu'entre lui et moi le fil sans cesse élongé traverse toutes les saisons et même quelques-unes qui ne figurent pas dans le calendrier…
   Le téléphone a interrompu cette phrase et je ne sais plus où j'allais. Comme on subit un arrachement, j'ai appris par quelques mots au carré la mort d'une toute jeune sexagénaire que je ne voyais plus guère depuis que cette merveilleuse Catherine s'était installée à Paris. Mais avec les siens, morts et vivants confondus (son père m'a inspiré le personnage d'un roman de 1982, Des arbres dans la tête), avec ses idées, ses talents, son charme et ses humeurs elle n'était jamais, jamais absente de mon théâtre intérieur. Je viens d'en parler avec Pierre Alechinsky que Catherine m'avait jadis fait retrouver en Arles. À l'instant où, ce matin, la stupeur se mêlait au chagrin, j'ai compris que je passerais la journée au milieu de décombres. Il vaut mieux y être seul. Après le déjeuner, comme il était prévu, Françoise viendra chercher Christine pour l'emmener en voiture à Vienne (sur Rhône) afin de participer à une grande soirée Paul Auster. Cela risque de se prolonger tard, elles ne rentreront que demain. 
   Elles sont parties vers quatre heures. Je n'avais qu'une chose à faire quand j'avais le désir de dix autres, je me suis installé de grandes œillères sur les tempes, des tampons dans les oreilles, je me suis faufilé sous les phrases du troisième chapitre et j'ai entrepris les ajustages dont j'avais, à la relecture, noté la nécessité.

   Ce soir, je n'ai pas eu envie de m'installer seul devant le grand écran. Après un petit souper dans un grand mas vide, je suis remonté dans mon grenier où, avant de me remettre à l'écriture, j'ai regardé sur un petit téléviseur d'abord les informations désespérantes, puis le téléfilm de Jacques Malaterre, L'assassinat d'Henri IV, que je voulais voir car ce moment de l'histoire de France est particulièrement instructif sur le rôle des religions dans la politique. Ce téléfilm ravive la mémoire des faits mais il souffre de n'être ni un film comme les Anglais savent en faire sur de tels sujets, ni un documentaire qui éclairerait les idées et les passions. Pourtant il restera dans ma mémoire par la scène de l'écartèlement de Ravaillac – et qui a lu Les déchirements me comprendra.

Mercredi 14 janvier 2009 – Dans le courant de la nuit les premiers chiens du mistral ont aboyé. Ce matin les meutes se succèdent. Christine et Françoise qui sont sans doute sur la route du retour doivent en être entourées.

   Betty qui prend soin de moi comme une mère aubergiste d'un vieux pensionnaire m'avait hier soir disposé le petit souper. Et ce matin quand je suis descendu j'ai trouvé sur la table le café, le pain et le journal. Puis est arrivé pour Christine un appel d'Alberto Manguel, et je l'ai détourné à mon profit. Sur la manière de rester maîtres du gouvernail de la vie nous nous sommes dit des choses sans grande importance et d'autres qui en ont beaucoup. Avec un interlocuteur comme Alberto, on peut mettre les mots sur les choses sans jouer les maquilleurs ou les costumiers. Il m'a aussi demandé ce qu'il en était de L'Helpe Mineure et, quand je lui ai dit de quelle utilité s'était révélée la quarantaine que j'avais imposée au manuscrit, il m'a raconté que Kipling faisait de même et comment il s'en était expliqué. 
 
   Christine et Françoise sont rentrées vers midi avec des mines de collégiennes en goguette. Tout s'était fort bien passé à Vienne, Auster avait eu du succès, Christine avait fait avec lui une lecture alternée (lui le texte, elle la traduction) de Seul dans le noir, devant environ quatre cents personnes.
 
   Aujourd'hui j'ai achevé sans douleur une première révision du troisième chapitre.

   Ce soir nous n'avons pas raté l'occasion de voir Family Plot, le dernier film tourné par Hitchcock, en 1976. Il s'y est lâché, il a fait quelques derniers pieds de nez à la société de son temps et il s'est laissé à ce point emporter par le plaisir narratif que la bonne compréhension de l'intrigue exige parfois une attention trop soutenue.

Jeudi 15 janvier 2009 – Ce matin c'était, hélas, la dernière séance d'exercices respiratoires chez Colette. J'aurais volontiers souscrit un nouvel abonnement mais personne n'aurait été dupe.

   J'ai repris le travail sur L'Helpe Mineure et ne l'ai pas interrompu quand Brigitte est venue, comme chaque jeudi. Elle a repris la saisie du Silence des autres, le roman qu'elle avait retrouvé dans le désordre de mes papiers. Parfois nous nous arrêtions pour évoquer les semblances et dissemblances de ces deux livres qu'une quarantaine d'années séparent.

   Ce soir, Christine et moi, nous avons regardé sur France 5 “La grande librairie” de François Busnel dont toute l'heure était consacrée à Paul Auster. Vertige en revivant l'aventure qui avait commencé, pour nous, en 1985. On aurait volontiers écouté ce dialogue une heure ou deux de plus car rien, ni dans les questions ni dans les réponses, ne cédait à la complaisance. Et, sur l'écriture, son pouvoir, son rôle et ses mystères Paul a dit des choses essentielles. Dommage qu'il en aille à la télévision comme parfois au théâtre quand un metteur en scène cherche à s'approprier la représentation. On se serait volontiers passé des interruptions, des bifurcations, des jeux de miroir et des effets de caméra qui provoquaient des remous dans l'attention que l'on avait pour le sens des réponses que Paul Auster faisait aux questions de François Busnel.

Vendredi 16 janvier 2009 – Alain, au secours, vous aviez raison, “toutes les guerres sont de religion”. La nuit fut exécrable que traversaient, dans les insomnies comme dans le sommeil, les phosphorescences de projectiles du dernier cri que l'on teste sur des populations civiles afin, sans doute, d'en mesurer l'efficacité dans une prochaine guerre de plus grande envergure. Je me souviens d'Albert Cohen me disant à Genève, un soir d'amertume, qu'il n'était pas d'exemple d'arme nouvelle que l'homme n'eût utilisée.

   Il y eut ce matin chez Actes Sud où nous nous sommes rendus, Christine et moi, une réunion conjointe du conseil de surveillance et du directoire. Françoise qui préside le directoire a fait état de bons résultats et de bonnes espérances sans cacher pourtant que l'édition américaine se dit en péril et que la française ne dissimule pas des premières fissures. À l'époque où je dirigeais la maison d'édition que je venais de créer, j'avais enjoint qu'il n'y eût ni mépris du littéraire pour l'économique, ni arrogance de l'économique à l'endroit du littéraire. C'est cet équilibre que Françoise cherche à maintenir dans une période mouvementée où l'exercice est beaucoup plus difficile.

   Nous sommes rentrés et avons déjeuné si tard, j'avais de surcroît si mal dormi la nuit d'avant que j'ai eu l'impression d'écrire avec une extrême lenteur quand je m'y suis remis. Mais l'important était de rester impitoyable. Paul Auster, hier à la télévision, disait que l'on sent tout de suite, en se relisant, si une phrase n'a pas la tournure qui lui convient. Il faut alors la redresser, la supprimer si elle est adventice ou récrire autrement tout le paragraphe. Un écrivain ne la laisse pas filer avec des taches ou des défauts.

   Ce soir, par curiosité, nous avons regardé l'un des tout premiers films de Michael Powell, The Fire Raisers (Les incendiaires) qui date de 1934. Nous y avons retrouvé la patte de ce cinéaste que nous aimons, mais nous avons souvent décroché. Comme il était plus court que The Paradine Case, un film un peu moins âgé (1947) que proposait une autre chaîne, nous avons pu voir la dernière partie de ce film de Hitchcock, la meilleure, celle où tout se passe au tribunal et où Charles Laughton en juge et Gregory Peck en avocat sont irrésistibles. C'était hélas en VF.
 
Samedi 17 janvier 2009 – Paisible traversée d'une nuit sans rides. Ce matin, par je ne sais quoi averti, j'ai ouvert un œil et la radio, juste à temps pour entendre Majid Rahnema et Jean Robert parler de leur livre, La puissance des pauvres, qui a paru chez Actes Sud en octobre dernier. J'aurais dû n'en rien savoir, ou ne pas écouter. Trois voix à l'antenne paraissaient ne parler ni la même langue ni du même sujet, et c'était parfois aussi confus qu'à mes yeux une mêlée de rugby. Je me suis souvenu avec nostalgie des soirées africaines que nous avions passées jadis, Christine et moi, dans la résidence de Majid à Bamako où il était alors ambassadeur de l'ONU. Et aussi des commentaires si lucides que, très récemment encore, il faisait ici même, à notre table, sur Spinoza et Deleuze. Le charme discret de ces échanges-là…

   Un grand article a paru aujourd'hui dans la page Montpellier du Midi Libre sous le titre “Jules Nyssen passe à l'acte”. Avec un encadré : “Homme-orchestre de la ville”. Comme toujours, et j'en sais quelque chose, lui ai-je aussitôt écrit, il y aura deux types de réactions : de ceux qui sont impressionnés par le format, le titre, la photo, et de ceux qui feront l’analyse de telle ou telle assertion. Sans doute, ai-je ajouté, la dernière phrase sera par ceux-là commentée. “Ce qui est sûr, en revanche, écrit en effet le journaliste, c'est que Jules Nyssen repartira un de ces jours en quête d'un mandat électoral et cela pour l'intérêt général, encore et toujours.”

   Vu ce soir Wonder Boys, un film récent de Curtis Hanson que deux excellents acteurs, Michael Douglas et Tobey Maguire, sauvent de la niaiserie qui le menaçait. Mais pour moi film de circonstance puisqu'il raconte les déboires d'un écrivain que l'âge menace des pires calamités…
 
Dimanche 18 janvier 2009 – J'ai erré dans la nuit comme si j'étais en visite au musée Grévin où je n'ai jamais mis les pieds. Le souvenir que j'en ai ce matin rameute une série de Jeanne d'Arc qui se tenaient par les épaules et s'apprêtaient à danser le cancan, un Charles de Gaulle qui les houspillait dans une langue de charretier, un Albert Camus qui jouait aux cartes avec René Char et un Gérard de Nerval en compagnie de ses filles de feu. Un coup d'œil jeté ce matin au programme de la nuit de France Culture m'a permis de comprendre d'où venait ce désordre.

   Au fur et à mesure que j'avance dans la réécriture du roman je vois que, sur ma table, s'accumulent livres et documents que je ne range plus, faute de temps. Toute heure, toute minute même me sont précieuses pour l'écriture. J'en viens à souhaiter d'en avoir fini avant d'être victime du syndrome de Diogène, lequel en phase aiguë consiste à s'entourer de déchets et objets inutiles. Il est vrai qu'une défunte tante que j'aimais beaucoup fut un jour par mon frère retrouvée sans vie dans une forteresse de journaux et de revues… Mais cet après-midi j'ai abordé le dernier chapitre. Qui est aussi le plus long.
 
   Toute la journée le ciel a fait la gueule, douceur grise avec menace de pluie dont nous ne serons délivrés, dans deux ou trois jours, que par le retour annoncé du mistral, encore dit Monsieur Propre.

   Il y avait Norah Jones, dont nous avions aimé les premiers enregistrements. Nous nous sommes risqués ce soir à voir My Blueberry Nights de Wong Kar Wai où elle a le premier rôle. C'est, paraît-il, la nouvelle esthétique. Merci, on ne m'y reprendra plus. Et d'abord parce que c'est ennuyeux à mourir.

Lundi 19 janvier 2009 – Très bougon, le temps ce matin. Mais sur les branches du platane qui viennent près de ma fenêtre je vois que les bourgeons se sont mis à grossir.

   Passé la matinée à faire du saut à l'élastique avec l'un de mes personnages des plus vulnérable. Jusqu'au moment où l'on nous a coupé l'électricité. Petite anticipation de ce qui se passerait si c'était le plomb général de la planète qui avait sauté… Électricité revenue, reprise du texte et du saut à l'élastique…

   À la suggestion de Brigitte et avec le concours de Bruno, mon webmestre, une rubrique “textes" a été ouverte ici que j'ai inaugurée avec une nouvelle (déjà ancienne) intitulée Le miroir invisible.

   Ce soir, nous aurions volontiers revu la version longue de Lady Chatterley de Pascale Ferran mais ça finissait très tard et Christine part très tôt demain pour Paris où elle déjeune avec Siri Hustvedt et peut-être Paul Auster. Agréables devoirs de traductrice. Alors nous avons regardé un film beaucoup plus court, Mad Dog and Glory de John McNaughton avec Robert De Niro, la craquante Uma Thurman et Bill Murray. Une comédie souriante et ironique, le genre de film qui efface toutes les préoccupations avec lesquelles on s'était installés devant l'écran et dont le happy end, du type Pretty Woman ou The Mirror has Two Faces, vous envoie au lit, rassuré  et détendu.

Mardi 20 janvier 2009 – On avait annoncé la pluie, nous avons du soleil. Christine est partie pour faire son aller et retour à Paris dans la journée. Il est neuf heures, je me demande de quel sommeil dort Obama.
 
   Ecrit, fenêtre ouverte. Déjeuné seul et sur le pouce. N'ai été interrompu que par Philippe venu remplacer notre fax qui a rendu l'âme après une longue maladie.

Mercredi 21 janvier 2009 – Hier, en fin d'après-midi, j'ai tout arrêté pour suivre en direct à la télévision l'installation du nouveau président des États-Unis. Me coller ainsi à l'écran, ça ne m'était plus arrivé, me suis-je dit, depuis l'élection de François Mitterrand en 1981. Mais je me le suis dit avec prudence car je sais dans quelles chausse-trapes couvertes d'oubli comme de neige peut tomber la mémoire. Quand, à Washington, hier, après avoir assisté à l'envol du gros hélicoptère qui emmenait au Texas le clan Bush et ses mauvais souvenirs, le temps est venu pour Obama et les siens de se mettre à table, Christine est rentrée de Paris. Je me suis rendu compte que je n'étais ni prêt ni disposé à commenter ce que je venais de voir et qu'elle n'avait pas vu car elle était alors dans le TGV. Je lui ai proposé de revoir Frantic de Polanski avec Harrison Ford et Emmanuelle Seigner. Ce ne fut au mieux, pour moi, qu'une manière de fracturer le temps et de disloquer l'espace. Après quoi j'ai pris ce qu'il fallait pour que la nuit fût opaque. Et ce matin d'hiver estival j'ai renoncé à courir en Arles. Il me fallait mettre un peu d'ordre dans mes impressions d'hier afin de réserver l'après-midi d'aujourd'hui au roman dont la révision s'achève.

   Quand tout a commencé, hier, quand j'ai vu ces millions de gens rassemblés dans un froid glacial pour accueillir un président noir qu'ils avaient élu avec l'espoir qu'il les tirerait de la débâcle dans laquelle les avait précipités celui auquel il succédait, j'ai pensé avec une insurmontable émotion à mon grand-père et à mon père. Ils sont morts l'un et l'autre en leur temps avec l'amertume de voir leurs révoltes et leurs espoirs sans cesse tournés en dérision par les événements du monde. Or, j'avais, moi, le privilège de voir dans la consécration d'Obama à laquelle j'assistais un accomplissement shakespearien qui les aurait comblés car il ne consistait pas en une simple succession présidentielle mais se manifestait comme un acte d'émancipation infiniment symbolique. Et le confirmaient les intermèdes préliminaires de chant, de poésie, de musique de chambre (inoubliable image d'une pianiste en manteau et mitaines), du jamais vu, je crois, en pareille circonstance au Capitole. Cependant, l'émotion a peu à peu changé de registre par le rappel que Barack Obama n'était pas le premier car il y a Dieu d'abord. La Bible était à tout instant présente, le nom de Dieu à tout instant rappelé dans les discours et les chansons, comme si l'Amérique n'était qu'une fiction du divin Romancier. L'Homme en cette instance s'inclinait. Signe que, de l'émancipation, il en reste à faire. Le discours du nouveau président fut très conforme à ses discours électoraux, le même ton, assez prophétique par le rythme, la cadence et le ton. Pour autant que j'aie bien vu, il n'avait ni papiers ni prompteur, d'ailleurs il tournait sans cesse la tête de tous côtés, et comme d'évidence il n'improvisait pas, j'en ai conclu qu'il avait appris de mémoire ce monologue de quarante-cinq minutes. On sentait, par leurs commentaires, que les journalistes présents étaient à l'affût de la phrase historique comme en avaient proféré Kennedy et Clinton. Il n'y eut pas de phrase historique, mais tout un programme d'intentions. C'est aujourd'hui que tout commence.
   
   “Mon cher Hubert, m'écrit de Belgique l'ami Yves dans un courriel reçu ce midi, si vous aviez regardé la cérémonie d'investiture d'Obama sur la RTBF plutôt que sur FRANCE 2 dont l'interprète était d'ailleurs absolument médiocre (Note : je suis bien d'accord avec lui) vous auriez appris qu'Obama lisait son discours sur deux prompteurs, situés l'un à sa gauche et l'autre à sa droite.” Eh bien, en voilà une, de chausse-trape !

   Après le déjeuner, très petite promenade digestive, juste pour profiter du temps exceptionnel. Puis retour à l'écritoire. Vers cinq heures, visite d'André Thomasso, discret auteur d'un très simple récit, Comme si rien ne s'était passé, où il est question du sacrifice de l'héritage humaniste reçu de nos parents. Longue conversation sur le rôle de l'écriture dans une vie. Et comme mon visiteur est dentiste de profession, je lui ai parlé de son confrère égyptien, Alaa El Aswany et du roman qui l'a fait connaître, L'immeuble Yacoubian. À la fin, surprise d'apprendre que ce visiteur est venu vers moi sur la recommandation d'Anne C*, une si précieuse amie que je n'ai plus vue depuis un an.

   Ce soir, vu The Portrait of a Lady qui serait un si beau film, si jamesien, avec d'excellents acteurs comme Nicole Kidman et John Malkowich, si Jane Campion, au-delà de la bonne mise en scène, ne le gâchait par un esthétisme inutile.
 
Jeudi 22 janvier 2009 – Récrit quelques pages encore ce matin en attendant Brigitte. Pendant le déjeuner nous avons échangé nos impressions sur la cérémonie d'hier. Puis chacun s'est remis devant son ordinateur jusqu'à l'heure du thé où Véronique et Malek, nos intermittents voisins, nous ont rendu visite. On a parlé des uns et des autres, des relations de Cendrars avec Apollinaire, accusé de l'avoir plagié, du récital de Brigitte Engerer et Daniel Mesguich où nous nous retrouverons tous demain.
 
   Et ce soir, après avoir cafouillé dans les programmes, nous avons pris au vol Don't Look Now de Nicholas Roeg. Sans Julie Christie et Donald Sutherland, sans des images surprenantes de Venise en hiver, nous n'en aurions pas supporté le fantastique très factice. Après, je me suis repassé le film dans la tête et le déclic s'est fait. Don't Look Now aurait pu faire un grand opéra.

Vendredi 23 janvier 2009 – La pluie est arrivée cette nuit à petits pas. J'ai eu deux bons épisodes d'un sommeil bourré de rêves que j'ai éliminés ce matin en me brossant les dents. Entre les deux il y eut pourtant un moment où, à l'écoute de la radio, j'ai une fois encore constaté que la moindre critique de méthodes pourtant inqualifiables fait aussitôt crier que l'antisémitisme est de retour. Quand il n'est pas intolérable, ce monde devient intolérant.

   Raymond Jean est passé me voir en début d'après-midi pour m'entretenir de l'état d'avancement de ses écrits et m'interroger sur les miens.
 
Samedi 24 janvier 2009 – Nous sommes rentrés au petit matin alors que le brouillard qui nous avait inquiétés hier soir en allant vers Arles commençait à se dissiper. Nous avions assisté, dans une chapelle du Méjan pleine à ras bord, au récital croisé, musique et poésie, de Brigitte Engerer et Daniel Mesguich. Au séparatiste obstiné que je suis, la musique avec la musique et la lecture avec la lecture, ces deux-là qui sont au faîte de leur talent ont donné pourtant un plaisir que d'évidence partageait toute la salle. Mais d'évidence aussi, hier soir et plus encore ce matin dans le souvenir, ce qui noie le reste par son illumination, c'est, dit par Mesguich, Les rendez-vous d'Aragon, ce poème qui commence par l'inoubliable vers : “Tu m'as quitté par toutes les portes…” Après, chez Françoise et Jean-Paul, ce fut l'habituel médianoche où nous étions d'autant plus nombreux, cette fois, qu'il y avait là directeurs de musées et éditeurs étrangers venus pour décider d'un grand projet éditorial. Je me suis retrouvé en bout de table avec Brigitte Engerer et Daniel Mesguich, et par peu de détours on en est venu à Albert Cohen sur lequel ils m'ont fait raconter ceux de mes souvenirs que je n'ai jamais écrits.
 
   Ce matin je suis entré dans l'ultime partie du roman, celle que je pourrais qualifier d'épilogue. Mais je sais que, sitôt achevée, il me faudra encore refaire un ratissage général avant de déclarer le nihil obstat imprimatur.

   Lise, éditrice québécoise que par vieille affection j'appelle petite sœur, ce qui fait de moi le grand frère, a déjeuné au mas. Nous nous connaissons depuis plus de vingt ans mais nous ne nous voyons pas assez souvent. Aussi avons-nous passé l'après-midi dans mon grenier à parler du train où vous les affaires du monde et les nôtres, des écrivains que nous aimons, de l'influence que les livres par nous publiés ont exercée sur notre manière de percevoir l'avenir de l'édition, et enfin de L'Helpe Mineure dont elle sera la coéditrice.

   En venant rechercher Lise, Françoise nous a dit qu'elle avait assisté ce matin au cimetière d'Arles mais sans rien voir de la cérémonie, car perdue dans une assemblée de parapluies, à la dépose dans le caveau familial des cendres de notre amie Catherine, incinérée lundi au Père Lachaise. Un jour prochain je me glisserai sans prévenir dans le vieux cimetière arlésien pour méditer un moment devant ce caveau où, osselets et cendres, ils sont au moins cinq que j'ai connus, Catherine, son mari, ses parents et un peintre fameux dont elle s'occupa. Je murmurerai sans doute comme en cet instant un poème que j'écrivis quand Marie mourut et qui commence par ces mots : Il me faudra bien dire un jour que les jardins de ma mémoire sont devenus des cimetières…
 
   Louise et Gilles étaient arrivés hier soir au mas avec nos trois petites-filles pendant que nous écoutions Engerer et Mesguich au Méjan. Ils nous ont offert The Fabulous Baker Boys de Steve Kloves que nous avons regardé ce soir. Malheureusement le DVD est une édition en langue anglaise sans sous-titres et je n'aurais rien compris si je n'avais vu le film plusieurs fois en V.O. sous-titrée à la télévision. Faute d'aller à New York ou à Londres comme jadis, j'ai perdu l'oreille et ne peux plus rien entendre que je comprendrais aisément à la lecture. Reste la magie de quelques scènes où Michelle Pfeiffer et Jeff Bridges en duo musical atteignent des sommets de sensualité dont le langage n'est plus celui des mots.

Dimanche 25 janvier 2009 – Je lui avais laissé des messages, enfin Régine a pu me rappeler ce matin et me rassurer. Dans le Gers où elle habite, la tempête lui a fichu par terre quelques beaux arbres mais ni victimes ni autres dégâts. Turbulences, massacres, folies et fureurs devraient nous rappeler que nous sommes une espèce en sursis. 

   Journée d'écriture qui n'a été interrompue que par le déjeuner avec nos enfants et le thé de cinq heures avant qu'ils ne rentrent à Montpellier. J'ai pris parfois aussi quelques minutes pour goûter la saveur d'un temps magnifique et observer les bourgeons qui commencent à roussir. La semaine prochaine, ultime ratissage du roman.

   Au cours de notre habituel souper dominical, très fascinante conversation avec Jean-Paul sur les origines d'Arles, sur les sédiments que toutes les périodes de l'histoire y ont laissés et sur une philosophie urbaine qui en vient. Après, nous avons pris au vol un film que nous ne connaissions pas mais vers lequel nous étions portés par les noms de deux comédiens amis, Marcello Mastroianni et Michel Piccoli, et puis aussi par les promesses liées à la présence de Catherine Deneuve et de Corinne Marchand. C'était Liza de Marco Ferreri, une signature. Tant de talents, hélas, pour un film si consternant et si niaisement obscène. Immédiatement après je me suis précipité sur une autre chaîne pour revoir la fin de Pour qui sonne le glas avec Gary Cooper et Ingrid Bergman. Plutôt mille fois le sentimentalisme du film de Sam Wood qu'une seule autre fois le ridicule de celui de Ferreri.

Lundi 26 janvier 2009 – Depuis hier soir une pluie de fines gouttes bien serrées tombe avec la régularité du sable dans le sablier. C'est un temps pour écrire des lettre difficiles avant de reprendre mon ratissage. Mais aussi pour en recevoir, inattendues et fort encourageantes.

   À midi le vent s'est levé qui a fouetté la pluie et fait le temps détestable. C'est le moment où dans Le Monde, j'ai découvert que l'ami Armand Meffre avait trouvé malin de célébrer ses quatre-vingts ans par une sortie de scène. Comédien et peintre, dit la nécro. Il aurait pu être aussi un délicieux romancier, comme le prouve un livre paru en 1989 chez Actes Sud, dont le titre : Ceux qui ne dansent pas sont priés d'évacuer la piste, me paraît soudain prémonitoire.

  Depuis longtemps je ne vois plus guère de westerns car s'ils ne sont pas très bons ils sont souvent très ennuyeux. Mais ce soir nous avons eu l'occasion d'en revoir un très célèbre et tout à fait remarquable, The Wild Bunch (La horde sauvage) de Sam Peckinpah. Ce film m'a fait penser à Wallace Stegner parce que dans certains de ses romans et nouvelles on trouve traces, si bien suggérées, du déclin de la conquête de l'Ouest. Et The Wild Bunch est un film crépusculaire dont la violence et la mélancolie donnent d'ailleurs d'étranges échos à ce qui se passe aujourd'hui dans notre monde.

Mardi 27 janvier 2009
– Grand froid, grand vent pour courir en Arles chez Actes Sud, mais bonnes conversations avec Élisabeth sur les mystérieuses incursions de l'histoire dans le sous-texte des traductions, avec Nathalie sur nos prochaines lectures, avec Françoise sur une mission qui lui est proposée, avec Pascale sur les affaires courantes. Ce matin, pas un homme en vue…

   L'après-midi, je reprends des manuscrits, heureusement assez courts que j'avais lus et mis en attente de relecture sur un coin de ma table. Avant de repartir vers le Nord, Véronique et Malek sont venus prendre le thé. Une discussion sur l'avenir du livre a déployé les espérances et les inquiétudes. Le mistral, lui, a bouffé du lion.

   Cette journée sans toucher au manuscrit était peut-être nécessaire avant le dernier coup de rateau. Mais, du coup, elle m'est apparue très désordonnée.

   Ce soir, après hésitation, nous avons regardé Survivre avec les loups, de Vera Belmont, parce que je voulais voir ce qu'elle avait fait d'un récit donné pour autobiographique par Misha Defonseca alors que celle-ci avait été contrainte d'avouer l'imposture et le mensonge quand le tournage était déjà en train. J'ai d'abord cru que, nonobstant, on verrait un conte moral dont la participation des loups ferait une fable. Mais le trop invraisemblable est aggravé par des accès d'une violence trop démonstrative. Seuls s'en tirent la petite Mathilde Goffart dans un grand nombre de scènes, Guy Bedos dans deux apparitions et le loup blanc qui est la vedette.

Mercredi 28 janvier 2009 – Ciel clinquant, mistral présent, réveil avec une couronne de petites névralgies intermittentes autour du crâne. Repensé à Survivre avec les loups et aux singuliers rapports qu'entretiennent de nos temps la douleur et la jouissance de la décrire.

   John Updike est mort. Il y a quelques jours, dans L'Helpe Mineure, j'en étais à régler un passage relatif à un écrivain imaginaire, Bill Maurier, que j'ai situé dans le sillage d'Updike et qui est comme lui marqué par l'héritage puritain. C'est pourquoi sans doute, quand j'ai appris ce matin la disparition d'Updike, c'est à Un mois de dimanches (A Month of Sundays) que j'ai d'abord pensé. Voilà plus de trente ans que ce roman me reste très présent avec ses relents de Hawthorne et de La lettre écarlate dont Updike à même emprunté les noms des personnages principaux, Prynne et Chillingworth. Et me voilà parti à la dérive en méditant sur le rôle obscur des rhizomes qui vont ainsi de livre en livre.

   Commencé cet après-midi l'ultime ratissage. Ne suis pas mécontent mais à tout moment je dois réfréner l'envie de récrire le roman dans une autre manière.
 
   Vu ce soir un film irrésistible de David Fincher, The Game, l'histoire d'une arnaque étourdissante dont la clef est fournie dès le début sans qu'on sache s'en servir. Pour l'anniversaire de son frère (Michael Douglas), Conrad (Sean Penn) passe un contrat avec une agence spécialisée dans le divertissement hors norme. Il s'ensuit une série d'aventures et de malversations extravagantes que l'on croit vraies et qui sont toutes feintes. C'est à la fois une critique de la société et une joyeuse satire des films dits d'action.
 
Jeudi 29 janvier 2009 – Beau temps et branle-bas au mas. Les menuisiers remplacent les trop vieux volets. Christine traduit un nouveau roman de Paul Auster. Brigitte a poursuivi son travail de saisie. Et moi, je ratisse. La France est en grève. Ce soir, dans une V.O. sous-titrée en anglais que nous ont prêtée les Stuart, nous avons vu un film indien de Deepa Mehta, Water. J'ai mis du temps à m'y faire. Cette histoire de jeunes veuves enfermées dans un ashram où leur vie s'achève sans avoir commencé, alors que Gandhi dénonce ces pratiques, est tournée avec une lenteur extrême et une esthétique si raffinée que le tragique est comme une rosée sur les feuilles.

Vendredi 30 janvier 2009 – Nuit anxieuse car je savais que j'allais aujourd'hui en finir avec le texte de L'Helpe Mineure, l'imprimer et en faire l'ultime lecture. Ce matin où le temps est toujours aussi fringant et sans le moindre souffle de vent, avant donc de m'y remettre, j'ai consulté la presse pour juger de l'ampleur de la grève qui a fortement manifesté hier le malaise social suscité par le méchant brouillard où les gens se sentent pris. J'ai ensuite réglé quelques affaires. Et, entre autres, j'ai décliné une invitation au Palais de la Monocratie où je n'ai rien à faire.
  
   Midi le juste. Ratissage terminé. J'aimerais que ce fût façon zen. J'ai imprimé le texte et, avant de le relire sur papier, je l'ai confié à Christine qui a toujours été mon premier lecteur. Je vais attendre son verdict. Et si elle ne me conseille pas de laisser tomber, je ferai demain mon ultime lecture.

   Après un dîner amical chez eux, les S* nous ont projeté Sérénade à trois, un très vieux et très pétillant Lubitsch qui se laisse voir avec plaisir et oublier aussitôt. Retour par nuit froide et ciel étoilé.

Samedi 31 janvier 2009 – Les réactions de Christine, qui me sont bien précieuses, m'ont renvoyé à toute une série de passages que j'ai encore modifiés. J'y ai passé la journée qui était grise et parfois pluvieuse. Ce soir, puisque j'avais enfin terminé cette version définitive qui sera remise ou envoyée dès lundi aux lecteurs impitoyables de mon très petit comité de lecture, j'ai proposé à Christine de revoir Les oiseaux d'Alfred Hitchcock. Ce film est resté un chef d'œuvre de composition et de mise en scène, et une sacrée leçon pour ceux qui oublient les exigences de la narration cinématographique. Mais c'est aussi une fable parfois très cruelle qui n'a rien perdu de sa pertinence.

(À suivre)






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