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© Bruno Nuttens




Vendredi 1er janvier 2010 – Franchir le passage ne fut pas une mince affaire. Nous avions décidé que notre réveillon serait cinématographique. En début de soirée nous reverrions Before Sunrise et après souper Before Sunset, et ainsi ferions-nous en même temps découvrir à Brigitte le talent de Julie Delpy. À minuit nous échangerions nos vœux et regagnerions nos chambres. Mais le DVD de Before Sunrise s'est révélé stérile. Nous avons alors fouillé dans le catalogue de notre filmothèque et nous avons choisi de revoir Fanny och Alexander, le film testamentaire d'Ingmar Bergman en v.o. sous-titrée en anglais. Hélas, le premier DVD nous l'a fait voir avec mille défauts dans la synchronisation, mais l'intérêt l'a emporté sur le dépit. Après le souper délicieux que nous avait préparé Christine, nous avons mis en route le second DVD et, dieu merci, la qualité technique y était cette fois et nous avons plongé dans la partie la plus dramatique de l'œuvre. Mais comme il s'agissait de la version intégrale, nous y avons été emportés si tard que nous n'avons pu échanger nos vœux que passée la première heure de l'an neuf. Je n'ai pas encore interrogé Christine là-dessus mais pour ma part la nuit fut un remake du film et je me suis retrouvé parmi les personnages qui incarnent avec tant de véracité symbolique les forces du tendre et du cruel dans notre société.

    Betty et Gilbert, nos “gardiens” au sens qu'a ce mot quand il s'agit des anges, sont venus dans mon grenier quand j'achevais d'écrire sur cette nuit. Nous nous sommes embrassés en nous disant le plaisir que nous avions de vivre ensemble dans ce mas. Après, j'ai jeté un coup d'œil aux courriels et, tous pourriels évacués, j'ai constaté, une fois encore, combien vaste était la famille des amis. Oh, oui, mes très chers, nous allons tenir bon en 2010 ! 

   Christine a conduit Brigitte au train qui la ramènera à Bruxelles. À son retour, nous avons déjeuné tard et léger car, ce soir, il y aura foule de mandibules au mas. Brigitte et moi, nous avons fort peu parlé du passé pendant son bref séjour. Et pourtant comme il était présent, ce passé tumultueux, avec le spectre de Guy, son défunt mari, qui fut un sacré copain d'aventures ! Au fond, c'est à cela que servent le mieux les relais symboliques comme celui de l'an neuf. Ils servent à promener nos morts comme jadis le faisaient les Malgaches. Afin que ces morts voient ce que le monde est devenu pendant que nous nous souvenons de celui où ils vivaient.

   Si j'avais plus de temps et moins d'années sur les épaules, je serais assez tenté de faire moisson dans ce qui paraît sur la toile et de composer une pièce que j'intitulerais Les commères sur la toile. J'y ferais voir l'intolérance de la pensée consensuelle.

   Et pour le temps, c'est aujourd'hui comme les autres jours, une matinée maussade et du soleil l'après-midi.  

   Nous étions de la famille seize à table, ce soir, de cinq à quatre-vingt-cinq ans, et Christine avait une fois encore fait des miracles. Les histoires ont volé dans tous les sens mais avec un tel nombre il est impossible d'explorer un sujet, sauf qu'à la fin la génération intermédiaire s'est mise exhiber ces engins de poche qui combinent le téléphone et l'ordinateur, et à jouer avec. Comme le disait un jour Alechinsky, dans quelques générations les mains se réduiront à un pouce et un index. J'ai apprécié que mon petit-fils Antoine, qui paraît avoir trouvé de l'assurance dans son école américaine, ne se montre pas du tout asservi à ces bidules. Il est vrai que l'usage en est là-bas interdit.

Samedi 2 janvier 2010 – Serions-nous dans une époque bovarienne ? Je viens de lire dans la presse que le prénom Emma était en tête de la liste des prénoms à la mode. C'est un prénom que j'aime beaucoup mais que, trop barbouillé de littérature, je n'aurais pas pris le risque de donner à l'une de mes filles. Je me suis levé de bonne heure, la lumière aussi, et puis Irène qui ne se sépare pas du renard en peluche qu'elle a reçu à Noël. C'est une dévoreuse de mots nouveaux dont elle use ensuite avec autorité. Et nous parlons avec elle du traumatisme que son renard a fichu à notre chat Caramel quand elle les a mis face à face.

   Alors que l'une des Brigitte repartait hier à Bruxelles, l'autre qui était depuis quelques jours silencieuse comme un sous-marin sous l'Arctique a recommencé à émettre. Le flux des autres courriels diminue. Le monde se remet en ordre de marche. À qui dirai-je de prendre garde à la mesure des choses ? À comprendre que les grandes ambitions ont germé avant notre naissance et que leur accomplissement se poursuivra après nous. Rien n'est jamais accompli dans la durée d'une vie. Dieu sait d'où ma grand-mère paternelle tenait sa ferveur pour les livres, elle sans qui, j'en mets ma main au feu, je n'aurais jamais eu l'idée de fonder Actes Sud des années après sa mort. Je passe souvent des moments de réflexion rousseauiste de cet ordre pendant lesquels je m'efforce d'entrevoir dans l'ombre du passé la naissance de ces arcs qui rejoignent la ligne d'horizon bien au-delà de ce que j'en peux apercevoir. Bon, si je continue dans cette veine, je ne ficherai rien de bon aujourd'hui. Mais qu'ai-je d'autre à faire qui serait plus essentiel que de palper l'étoffe de la vie ?

Dimanche 3 janvier 2010 – Aux petites heures, dans le carnet qui attend sur la table de nuit que j'y note, si elle passe, une inspiration filante, j'ai gribouillé deux mots : mémoire et oubli. Je ne sais plus pourquoi. Mais, décidément, si commun que ce soit, la chose me préoccupe… et l'oubli plus que la mémoire. Je tiens la mémoire pour un organe qui s'use en vieillissant mais ne s'enraye pas de sitôt pourvu qu'on l'entretienne. L'oubli, c'est la perte qu'on… oublie sur-le-champ et qui modifie à notre insu le sentiment ou le paysage. Le plus insupportable c'est d'avoir la conscience tranquille parce qu'on est aux petits soins pour sa mémoire et de se trouver soudain au bord du gouffre de l'oubli. Je n'aime pas qu'on me félicite pour ma mémoire car, en bon superstitieux je crains les retours de manivelle. J'écrivis jadis trois longs poèmes, Mnémonique I, II et III, je les ai relus. C'était déjà, voici plus d'un demi-siècle, un inventaire des ruses et manigances de la mémoire. À bien y réfléchir ou à mieux y penser, je vois dans la mémoire un manuel de survie.

   Il fait froid ce matin et le ciel joue à la devinette : pluie ou soleil ? À ce propos, c'est moins le réchauffement de la planète qui m'inquiète pour nos descendants que le surpeuplement. L'imaginaire est à cet égard, en particulier dans les productions dites “grand public”, révélateur d'une inquiétude indéfinie. Et ces turlupinades qui me viennent ? Serait-ce le pathos d'un vieux pessimiste qui, à l'instar de tant d'autres, est enclin à penser que le monde s'en va parce que lui-même s'en va ? À qui le veut, je le laisse à penser. Le pessimisme me fut toujours source de joyeuses revanches et me rappelle le mot de Cioran qui aurait dit que l'optimiste est un pessimiste qui s'ignore. Pour ma part, je tiens que tout vrai plaisir est aussi une revanche contre les vacheries de l'existence.

   18 h. Le mas est vide, les enfants et petits-enfants qui étaient encore réunis hier soir autour de la grande table sont repartis car ils reprennent l'école demain. Même l'arbre de Noël a disparu et c'est tant mieux. Cet après-midi j'ai revu sur le téléviseur qui est dans mon grenier Les amants du flore, le téléfilm d'Ilan Duran Cohen qui raconte les tumultueuses liaisons du Castor et de Sartre et qui ne vaut pas celui de Claude Goretta, Sartre, l'âge des passions. Comme j'en connaissais les défauts, je me  suis laissé emporter par le seul plaisir de retourner à un époque qui me fut importante, de me rappeler la difficulté que j'eus à venir à bout de L'être et le néant et de la brève chamaillerie épistolaire que j'eus, par imagination, avec Simone de Beauvoir quand parut La force des choses. De tout cela me revient à la fin le souvenir du meilleur livre de Sartre, Les mots.

Lundi 4 janvier 2010 – Le ciel est maussade et l'âme malmenée. La trêve des confiseurs est finie, des nouvelles qui n'étaient pas bonnes sont arrivées coup sur coup. Plusieurs amis ont lâché la corde, ils ont été emportés dans l'avalanche de la vie. Nouveaux rappels de la nécessité de vivre pleinement et sans mépris pour ce qui leur est désormais refusé. Le ciel n'est pas drôle malgré les grimaces que les nuages y font.

Mardi 5 janvier 2010 – Tôt ce matin nous avons remonté d'interminables files de camions pour arriver à Aix. Et là, dans les environs de la clinique où j'étais attendu, il fallut des tours et des tours pour trouver une place où se garer. L'anesthésiste devait juger de mon état en vue de l'intervention prochaine de Dominique sur les doigts recourbés que m'a infligés un Dupuytren récidiviste. J'ai pensé à ma pauvre grand-mère maternelle et à ses doigts que, galopins sans pitié, mes cousins et moi nous appelions ses crochets. Les privilèges me culpabilisent. Alors que nous n'étions pas seuls dans la salle d'attente, j'ai été reçu tout de suite par une anesthésiste avec laquelle le courant a passé car elle porte le nom d'un médecin qui me fut cher et qui a servi de modèle au Victor des Déchirements et de L'Helpe mineure. À en juger par certains traits, elle aurait même pu être sa fille. Parmi les coïncidences j'affectionne celles qui nouent ainsi les fils de la vie ordinaire à ceux de la fiction. Rentrés par une autoroute moins chargée qu'à l'aller, Christine était toujours au volant, nous avons contemplé les couettes de nuages qui recouvraient la Sainte Victoire et les Alpilles.

   Une heure de conversation avec nos cousins du mas d'Auge nous a entraînés à faire d'amusantes comparaisons entre les présidents qui se sont succédé en France depuis que nous avons l'âge de nous intéresser à la politique, et ce ne fut pas au bénéfice du dernier en date.

   Ce soir j'ai découvert sur scène, au Méjan, Fellag qui venait avec Marianne Epin, sa compagne, lire d'irrésistibles scènes tirées des œuvres d'Antonio Lobo Antunes. Une salle pleine et joyeuse les a sans cesse applaudis pour leur talent et pour leurs choix. Il y eut ensuite un dîner chez Françoise et Jean-Paul où le plaisir s'est poursuivi.

Mercredi 6 janvier 2010 – Ce fut aujourd'hui encore un départ très matinal et cette fois par un temps bien froid mais exceptionnellement lumineux. Dernière visite chez l'ophtalmo qui a vérifié la stabilité du bon état de mes yeux après les opérations de la cataracte et m'a prescrit de nouvelles lunettes de lecture. Puis, premier mercredi du mois oblige, deux heures chez Actes Sud où il y eut pas mal d'embrassades pour les vœux, de conversations sur la bonne santé du livre, et de propos affectueux. Christine est venue me rejoindre et nous avons pris la route du retour par l'itinéraire qui nous a permis de dominer le paysage aux douces couleurs étalé jusqu'au pied de la chaîne des Alpilles. Habiter un tel pays, c'est le cas de le dire... un cadeau du ciel.

   Nous étions rentrés de peu quand Pia est arrivée, très émouvante par le plaisir qu'elle avait de notre rencontre. Elle a déjeuné avec nous et ce fut l'occasion d'évoquer les avatars de la philosophie et certains prophètes assez minables qui prétendent l'incarner. Le roman de Pia, Une livre de chair, entrera bientôt dans la course à la reconnaissance, mais déjà elle en porte quatre autres en elle et son problème est de choisir l'ordre dans lequel elle les écrira. Pia est de ces érivains qui ont une œuvre à faire dont rien ne les détournera. Je lui ai dit mon bonheur de l'avoir découverte et longtemps accompagnée. Et elle, le sien de cet accompagnement.

Jeudi 7 janvier 2010 – La lumière est moins vive qu'hier et la neige qui nous est épargnée devrait nous arriver avant ce soir. La nuit m'a si bien enrobé dans le sommeil que je peine encore, à neuf heures, pour en arracher les derniers lambeaux. Il est pourtant essentiel de remettre au plus tôt le mécanisme en route. Ce que je me répète avec obstination. Car la procrastination menace que je ne déjouerai pas toujours.

   Avant de m'endormir et après m'être réveillé, un effroi m'est venu. Il m'a semblé que toutes les pièces déjà en place dans L'orpailleur devraient être démontées pour me permettre d'installer entre elles des perspectives que j'aurais négligées. Je verrai ça plus tard dans la journée.

   Avec son fils qui vit à Vancouver, Dominique est venu pour enlever un certain nombre de livres qui garniront les rayons de sa nouvelle bibliothèque. Il s'agit de livres de toutes sortes que j'avais exilés dans la bergerie parce qu'ils me paraissaient de ceux que je n'irais sans doute plus relire ni consulter. Dominique et Nicolas ont déjeuné avec nous et, tout ce temps, nous avons parlé de Vancouver puis de Barcelone, où ils ont passé la fin de l'année. Ils n'ont pas aimé Gaudi… Il est difficile de s'accorder sur l'esthétique quand divergent les émotions qu'elles susciten

Vendredi 8 janvier 2010 – Il est midi et nous sortons de la préhistoire. Hier soir, nous avions commencé à regarder un film quand l'image sur l'écran s'est fragmentée en petits cubes. Nous avons compris que l'alerte dans laquelle nous avaient mis les prévisionnistes était justifiée. Le temps d'aller au lit après avoir aperçu entre les rideaux le ballet des flocons de neige excités par un fort vent de nord, et cette intempérie a pris d'inquiétantes proportions. Tout cela disparaîtraît sans doute à l'aube. Nenni. Au réveil, même temps, pas d'électricité, plus de téléphone, un froid glacial dans le mas. À la lumière d'une torche j'ai enfilé trois pull-overs, me suis mis un bonnet de laine sur le crâne et une écharpe autour du cou. Le jour s'était levé, j'ai écarté les rideaux et dans un jardin blanc j'ai vu une hécatombe de branches du platane et des oliviers ployant sous le poids de cette neige que je n'ai jamais aimée, que décidément je hais. Christine avait déjà demandé aux gardiens, qui ont un réchaud à gaz, de nous faire un peu de café, nous avons déjeuné de pain dégelé. Elle avait aussi allumé un grand feu dans la cheminée. Je me suis installé devant, allongé dans un fauteuil et, la lumière glauque n'étant pas suffisante pour lire, je me suis rendormi en pensant avec un peu de honte aux milliers, aux millions qui n'ont même pas cet inconfortable confort. En fin de matinée, l'électricité est revenue avec des hoquets et peu à peu le mas s'est réchauffé. Mais la neige et le vent n'en ont pas fini…

   Je n'aime pas la neige mais elle ne m'aime pas non plus et elle a le mistral pour allié. Je voulais travailler cet après-midi, remettre L'orpailleur dans le droit chemin, mais les coupures incessantes de l'électricité m'en ont vite dissuadé. Elle est bien mince, dans ce monde suréquipé, la distance entre le cuit et le cru, entre le chaud et le froid, entre l'abondance et le dénuement ! Parfois je me reprends et me dis que c'est l'affaire de quelques heures, de quelques jours et je me laisse dériver en me disant que, certaines années, les amandiers commencent ici à fleurir en janvier. Et d'autrefois, comme à l'instant, je me dis qu'il y en a marre de ces pleurnicheries, qu'il faut se secouer. Et je commence à écrire, là, ce que je viens d'écrire. Et si, dans la foulée, j'écrivais à l'empereur pour lui dire avec Cioran qu'on “n'habite pas un pays, on habite une langue” ? Et qu'il ferait bien de surveiller la sienne…

Samedi 9 janvier 2010 – Ce matin, le ciel est presque aussi blanc que la neige. Il ne neige plus pour l'instant mais on nous en promet. Le mistral ne cesse de passer en trombes violentes et sur le tapis blanc d'ajouter au bois tombé de nouvelles branches qu'il a brisées. Nous avons de l'électricité mais maintenant nous n'avons plus d'eau, la pompe qui alimente le village est en panne, on ne se lave pas, on ne boit plus, on ne tire plus la chasse. Notre vallée des Baux est à la une des journaux. Et les experts de tous bords de dérouler leurs explications. Souvent elles me paraissent vaines. Nous avons beau jouir d'une maison maintenant bien chauffée, on éprouve une impression d'ankylose hibernale, nous ne sommes plus en phase avec le monde extérieur. Serais-je devenu un marmotidé ?

   C'est à midi, au moment où Christine déposait devant moi une assiette avec œuf à cheval et frites dorées, que le soleil a écarté les nuages et a donné à la neige ces éclats trompeurs qui lui valent tant de louanges. Christine a aussitôt pris une volée de photos. L'optimisme a le dessus, l'eau est revenue. Inutiles les casseroles d'une neige qu'elle avait mise à fondre.

   Ce soir, retour à un film savoureux, La panthère rose de Blake Edwards. Une fantaisie et un humour qui ne se dégradent pas avec le temps. Excellent night-cup avant le sommeil.

Dimanche 10 janvier 2010 – Le soleil est revenu, le vent s'est tu, les arbres s'égouttent et de grandes stalactites se forment et scintillent au bord des toits. Le spectacle est saisissant mais j'aime mieux l'admirer sur les photos que nous avons prises, Christine et moi, que de me risquer dehors.

   Passé tout ce dimanche en compagnie de L'orpailleur, sur de nouvelles pistes…

   Souper familial au mas avec Françoise, Jean-Paul et sa mère, il fut question de l'Iran et des perspectives d'une révolte décisive, d'Antoine qui a repris ses cours aux USA, des nouveaux-nés dans la famille et, bien entendu, des perspectives d'Actes Sud en cette rentrée de janvier.

   Le soir, même si parfois trop complexe, un très bon thriller politique de et avec Robert De Niro, Raisons d'État. Elle est admirable la manière qu'ont les Américains de dénoncer avec talent ce qui dérape chez eux sans pour autant y porter remède.

Lundi 11 janvier 2010 – Une journée très froide, elle s'est ouverte et se maintient dans un jeu de lumières qui se reflètent dans les stalactites de plus en plus grandes. Mieux vaudrait n'en pas recevoir une sur la tête…

   Ai-je gaspillé mon temps ? J'ai passé une bonne partie de la journée à ouvrir des livres de ma bibliothèque et des sites sur la toile afin de trouver certaines informations pour certains épisodes de L'orpailleur. Et puis je me suis remis à l'écriture.

   Ce soir  nous avons été tentés par un docu-fiction signé Edward Bazalgette, Hannibal, le pire ennemi de Rome. Nous voulions nous rafraîchir la mémoire. Nous l'avons eue, au prix du sang et de violences épouvantables.  Elles m'ont parfois donné l'impression qu'on cherchait à nous persuader que, comparées aux guerres puniques, les nôtres étaient jolies. Dialogues réduits au minimum, commentaires sans ambition, absence de perspective historique… Mais au moins irai-je demain relire quelques pages d'histoire. 

Mardi 12 janvier 2010 – Je n'ai pas relu ces pages d'histoire sur les guerres puniques car Eric Rohmer est mort hier et cela m'occupe ce matin. Ah, Rohmer… J'ai commencé par ne pas aimer ses films, leur association avec la nouvelle vague me parassait usurpée, les dialogues bavards et les scénarios déprimés. J'avais tort et une dizaine d'années passèrent avant que je m'en rende compte et devienne non un inconditionnel mais un dégustateur. Il fallut pour cela que l'âge me vint, que certains de ses acteurs m'en parlent, tels Marie-Christine Barrrault, Françoise Fabian, Jean-Louis Trintignant, Antoine Vitez, mais aussi quelques tendrons qui venaient me demander, lasses et déçues de n'avoir pas été rappelées par Rohmer, une place dans mon catalogue d'éditeur pour un texte auquel le cinéaste n'avait pas donné suite. Et puis, en mai 1996, j'ai rencontré cet homme sévère au point de paraître avare et j'ai publié un livre, De Mozart en Beethoven, “essai sur la notion de profondeur en musique” qu'il m'avait présenté comme une tentative d'appliquer à la musique la méthode de réflexion qu'il avait dans le cinéma. Il fallut tout cela pour me déciller les yeux et redécouvrir une œuvre dans laquelle les images et les phrases tiennent un rôle d'égale importance et, entrelacées avec sensualité, s'enrichissent l'une l'autre. Il n'y a pas longtemps que nous avions, Christine et moi, revu certains des contes de Rohmer. Je les reverrai, plus attentif encore à la discrète mais sulfureuse exploration du désir, et curieux de la patine que toujours la mort donne aux œuvres. 

   Je craignais l'arrivée de Sylvie, ma coach, car je m'étais levé avec des genoux douloureux. Mais elle m'a entraîné pendant une heure dans une série d'exercices pendant lesquels je n'ai ressenti aucune douleur et qui lui ont fait dire qu'elle notait de sérieux progrès. Elle m'avait rapporté de Barcelone des petits objets d'artisanat qui m'ont fait bien plaisir. En la regardant quand, en face de moi, elle m'accompagnait dans les exercices, je me suis fait la réflexion qu'elle aurait eu sa place dans un film d'Eric Rohmer.

   Après nombre de vaines tentatives, je crois avoir réussi à démonter un piège dans lequel s'était fait prendre mon orpailleur.

Mercredi 13 janvier 2010 – Il y a quarante-cinq ans, jour pour jour, que Christine et moi nous avons transformé une brève rencontre en longue durée. “Nous deux nous ne vivons que pour être fidèles à la vie...”, avait écrit Paul Eluard.

   Ciel d'une ouate bleutée. Toute la nuit et ce matin encore la neige en fondant tombe goutte à goutte des toits et des branches. La terre, le gravier et l'herbe reparaissent par plaques, et les belles stalactites qui ornaient les gouttières sont toutes tombées pendant la nuit. Serions-nous à la veille du printemps, le spectacle serait promesse. Mais cet hiver a aujourd'hui une très sale gueule.

   Hier soir, j'aurais mieux fait de ne pas revoir Party Girl de Nicholas Ray avec Robert Taylor et Cid Charisse. Ce film cinquantenaire, au demeurant bien fichu, a contaminé les rêves de la nuit avec ses crimes mythiques des années trente et sa complaisance à leur endroit. Et puis, la pauvreté du dialogue est consternante, en particulier dans les tirades qui tentent de faire passer les scènes de violence pour une leçon de morale. Je ne veux garder en mémoire, cette fois, que les danses de Cid Charisse que l'on disait avoir les plus belles jambes du monde.

   Sur cette planète que l'on dit réchauffée, refroidie, ingrate et dévariée, comme si elle se rebellait contre l'ordre que nous lui avons assigné, alors qu'elle n'est qu'une poussière propulsée par le big-bang dont elle serait née, des incartades se manifestent. Et d'un tremblement violent de sa carcasse elle condamne à mort des milliers d'Haïtiens. Ma seule et dérisoire consolation à cet épouvantable spectacle, c'est de ne pas croire en Dieu. Quel furieux apostat je serais ! Une fois de plus.

   Vu, ce soir, Little Odessa de James Gray. Un petit film très dostoïevskien sous la neige à New York. Pas sans intérêt. D'autant que filmé en peu de temps et avec très peu de moyens par un étudiant en cinéma…  Le James Gray de Two Lovers que nous avions vu en décembre.

Jeudi 14 janvier 2010 – Le ciel est boudeur, le vent a tourné, il vient maintenant du sud, la pluie et la fonte de la neige se confondent et ce matin le jardin ressemble à une décharge sur laquelle le ciel aurait déversé ses poubelles. D'Haïti les nouvelles sont encore plus terrifiantes qu'hier. C'est ainsi que les villes meurent. Et pendant que Sylvie me met aux haltères et aux flexions, pendant que mes muscles participent ou rechignent, je me répète que je n 'ai pas à craindre le ridicule quand j'affirme que ne pas être présent à chaque instant de la vie c'est faire injure à la mémoire de ceux qui l'ont perdue.

   Pour l'hebdomadaire séance au cours de laquelle nous explorons les voies de l'écriture, Brigitte est venue dans l'après-midi et il fut question de corail et d'orpaillage. Elle nous accompagnera ce soir au Méjan.

Vendredi 15 janvier 2010 – Le ciel a retrouvé un bleu très tendre, le froid a fortement baissé. Hier au Méjan, devant un public venu nombreux grâce à ce redoux, Françoise a présenté le film qui sera diffusé ce soir sur la 5. C'était d'une voix troublée par l'émotion que lui avait donnée le cambriolage dont elle et Jean-Paul avaient été victimes quelque heures plus tôt. Projeté sur grand écran, le film a été suivi dans un parfait silence, exceptés quelques rires, comme à Paris, au moment où passaient des épisodes qui les justifiaient. À la fin, effervescence, applaudissements, hommages à l'équipe de réalisation, puis questions auxquelles Sylvie Deleule et moi, nous avons apporté réponses. Louise et Jules étaient venus de Montpellier, j'étais secrètement heureux que tous mes enfants fussent ainsi présents en compagnie de quelques-uns de mes amis les plus chers. Une réception a suivi chez Françoise où, à Nancy Huston, j'ai pu dire un peu de ce que signifie pour moi sa présence dans le film. Et dans ma vie.

   Ce matin, en compagnie de son mari, Sylvie Deleule est venue au mas pour m'apporter des DVD du film. La conversation a porté sur quelques moments du tournage qui nous sont inoubliables et sur des projets que nous pourrions nous inventer. Car la fiction tente Sylvie comme toujours m'a tenté l'adaptation cinématographique. Mais malgré tout, c'était un moment de séparation. Nous serons, chacun de son côté, les uns et les autres ce soir devant l'écran, attentifs à la présentation que, sur la 5, Annick Cojean fera de "notre" film. 

   Cet après-midi nous sommes partis pour Arles. Christine allait y faire des courses pendant que je présidais chez Actes Sud une séance du conseil de surveillance et du directoire. Comme elle le fait chaque fois, Françoise a présenté les résultats et les comptes de la maison d'édition avec un soin remarquable et elle a répondu avec son habituelle compétence à toutes les questions qui lui étaient posées. Les livres en ces circonstances comptent pour leur rôle et leur valeur dans le bilan provisoire et il n'est alors pas question des courants littéraires et de la part qu'on y prend.

   Nous l'avons revu ce soir, ce film, à la manière dont l'auront vu les téléspectateurs. Il n'y avait évidemment de nouveau pour nous que la chaleureuse présentation d'Annick Cojean. Au moment où cela commençait, les trois petites Montpelliéraines sont arrivées avec leurs parents. Ce petit monde s'est installé silencieusement devant le téléviseur et j'ai bien senti que les fillettes attendaient de se voir à l'écran. Demain je leur expliquerai ce qu'est la contrainte des 52 minutes indépassables mais je leur montrerai le bonus avec les prises où elles figurent. Quand je suis remonté dans mon grenier, les messages commençaient à affluer. D'amis mais aussi d'inconnus.

Samedi 16 janvier 2010 – En ce début de journée qui ne nous révèle pas encore si elle sera maussade ou souriante, nous avons pris le petit déjeuner en compagnie de deux de nos petites-filles. Et je me suis aperçu qu'elles ne savaient rien de ce qui s'est passé à Haïti. Je me suis donc risqué à le leur raconter, aussi simplement que possible. Des mots, donc sans images. Inutile de leur faire voir à la télévision ou dans des journaux les scènes insoutenables qui les conduiraient à dieu sait quelles interprétations. D'ailleurs je dois éviter qu'elles s'interrogent sur le silence de leurs parents à ce sujet.

   À l'ouverture de l'ordinateur, ce matin, j'ai trouvé une nouvelle série de messages relatifs au film. J'en reçois tant que je ne pourrai jamais répondre à chacun. Nombre d'entre eux, comme hier, font la liaison avec mes carnets et disent qu'à ceux-ci le film donne un cadre qu'ils ne connaissaient pas. Retour ainsi à la question de savoir ce qui me pousse à écrire chaque jour pour mettre en évidence le spectacle des péripéties quotidiennes, des souvenirs de passage et des interrogations qui déchirent le ciel. Et si c'était d'abord pour me persuader que la vie a une saveur que l'on serait impardonnable de méconnaître ?

   À midi, grande table où, venus de Paris, Viviane et Claude nous avaient rejoints. Quand les petites, le repas terminé, se sont levées de table, la discussion est venue, entre Gilles et Claude, sur les réformes universitaires. Je les savais de bords différents et me suis amusé de la retenue de chacun.

   Avanr le souper, j'ai montré aux petites Montpelliéraines le bonus du film de Sylvie Deleule et ainsi ont-elles pu se voir à l'écran. Chaune d'elles riait en se reconnaissant et les autres gloussaient de plaisir.

   Revu Mad City de Costa-Gavras, avec Dustin Hoffman et John Travolta. L'impression que ça m'avait donnée l'automne dernier s'est précisée. Il s'en est fallu de peu que ce fût un grand film. D'être plus resserré peut-être.

  Yves m'écrit avoir surpris dans un train la conversation de deux dames à fourrures dont l'une disait à l'autre, à propos d'Haïti : “Cela fera des pauvres en moins.” Telle est la sagesse bourgeoise.

Dimanche 17 janvier 2010 – Bien qu'elle soit en robe grise, la journée paraît pleine de promesses. J'avais oublié que le film était rediffusé ce matin par la 5, j'ai donc été surpris quand j'ai reçu l'appel  et l'approbation d'un personnage politique que j'eus plaisir à fréquenter à la fin du siècle dernier. Puis j'ai découvert à l'écran une nouvelle série de courriels dont un écrit par un conducteur de camions qui compare ma personnalité à celle de son père. “Comme vous, m'écrit-il, il fumait la pipe, lui donnant le temps de réfléchir et de se concentrer sur ses recherches. Cher ‘papa’, surtout ne changez rien…” De nouveaux appels téléphoniques ont suivi. “Les visites journalières de votre site sont passées du simple au double”, m'écrit mon webmestre. Et si, avec le concours de Sylvie, j'avais réussi à faire un peu mieux entendre ce que je ressasse dans mes carnets ?

   Tout l'après-midi courriels, SMS et coups de fil se sont succédé. J'écrivais sur l'orpailleur mais je ne pouvais m'empêcher d'aller lire le message dont l'icône idoine m'annonçait l'arrivée. Les petites Montpelliéraines sont reparties et j'ai passé, après souper de pâtes, une soirée très franchouillarde, Razzia sur la chnouf d'Henri Decoin, puis fin du match Bordeaux-Marseille. J'ai eu l'impression de m'être prolétarisé. So what ?

Lundi 18 janvier 2010 – Ce matin, le ciel a mis sa tenue de gala d'un bleu immaculé. Malgré le vent qui se lève, on pourrait y aller faire un peu de planeur si l'on n'était rappelé aux réalités immédiates et aux réactions qu'elles suscitent. En effet, passé le pic de l'effroi et de l'émotion provoqués par le séisme d'Haïti, on commence déjà, ici et là, à prêter aux nations secouristes des arrière-pensées… Et, dans l'urgence où l'on est, c'est tout bonnement obscène. Et bien plus honteux que le spectacle de pilleurs affamés dans les ruines.  

   Avec quel hypocrite empressement certains, et non des moindres, font aujourd'hui le procès d'Obama qui n'étaient pas les derniers à saluer son investiture et à lui prêter le pouvoir de changer le monde en deux temps trois mouvements. Ils ont participé à l'obamania et voudraient le faire oublier. Je me méfie de ces repentirs. On cherche souvent dans la dénonciation le blanchiment de ses propres erreurs. 

   Reçu maintenant de si nombreuses réactions et tant de signes après la diffusion du film de Sylvie, qu'il me faut vraiment renoncer à remercier chacun. S'ils lisent cette page de mes carnets, que mes correspondants trouvent ici ma gratitude…

   C'est l'autre Sylvie qui est venue en fin d'après-midi pour me rappeler la nécessité de l'observance dans la gymnastique. Bien, je fus docile. Et ce soir, Christine et moi, nous sommes allés sur la lune avec Countdown, de Robert Altman, un film daté de 1968, précis comme une épure et passionnant comme l'album d'Hergé.

Mercredi 20 janvier 2010 – Dieu, que la Sainte-Victoire était belle en noir fauve sur ciel bleu hier à l'aube quand nous roulions vers elle. Ça me rappelait le Sahara, sauf qu'ici, sur l'autoroute, nous étions entourés de voitures. L'attente fut longue à Aix avant qu'en pyjama de papier couleur aniline je sois introduit au bloc opératoire. Il n'était pas loin de midi quand nous avons quitté la clinique, j'avais alors les deux auriculaires redressés et haubanés. Mais des mains rendues si gourdes par l'anesthésie que je fus incapable d'assouvir mon premier désir qui était de bourrer et d'allumer une pipe. Tout m'échappait et quand, rentrés au mas, Christine a mis des œufs au plat devant moi, j'ai regretté de n'avoir pas la capacité de laper. L'après-midi, après un lourd et long sommeil j'ai voulu tâter du clavier mais avec les doigts encore insensibles il me fallut tout de suite y renoncer. Le soir, nous n'allions pourtant pas manquer l'âge d'or, suite que Shekhar Kapur a donnée à Elizabeth, la reine vierge. L'histoire, les costumes, Cate Blanchett très belle avec dix ans de plus, certes, mais le film n'a pas le ton du premier, on tourne des pages, on voit des images, on s'ennuie un peu 

   La nuit fut bonne malgré l'attirail que j'avais aux mains, ce matin les doigts avaient retrouvé leur mobilité, les auriculaires ne ressemblaient plus à des crochets, les traces de l'intervention étaient insignifiantes. Mais le temps que ça se passe, et deux amies sont parties rejoindre les anges ou les démons. L'une, Souchi, qui était de peu mon aînée, avait travaillé avec Robert Badinter du temps où il était Garde des sceaux et me l'avait fait connaître. A l'autre, une psy qui avait la sculpture pour violon d'Ingres, Marie-Claude, j'ai peut-être réussi à faire voir, juste avant qu'elle ne passe, que la tête qu'elle m'avait faite en terre cuite avait passé à plusieurs reprises dans le film de Sylvie Deleule. Et ainsi ne me quittera-t-elle pas. Il suffit que je tourne le regard pour voir la sculpture mais c'est Marie-Claude que je revois et c'est d'une visite avec elle au musée Van Gogh en Hollande que je garde le souvenir le plus intime. J'ai été relire dans Stèles pour soixante-treize petites mères le poème que je lui avais dédié… Et maintenant, vite, remonter en selle et reprendre au petit trot le cours de la vie dont ces disparues ont été dépossédées.

   Lise est arrivée de Montréal et a passé l'après-midi ici. Cette amie qui m'appelle grand frère et que j'appelle petite sœur est mon éditrice québécoise. Je lui ai montré le film de Sylvie Deleule qu'elle veut à tout prix voir projeté à Montréal. Elle a aussi insisté pour que je lui lise ce que j'ai écrit de L'orpailleur dont elle sera la coéditrice et qui lui a donné de l'impatience. Ensuite, nous avons passé en revue les péripéties d'une relation qui a plus de vingt ans et les perspectives de celle qui jamais ne décroche. L'édition est un monde où l'on rencontre de fascinants destins...

   Ce soir, vu, peut-être même revu The Pledge où Sean Penn donne à Jack Nicholson l'occasion de montrer la tessiture de son talent dans une comédie tout à fait dramatique, et au spectateur l'angoisse d'imaginer une conclusion.

Jeudi 21 janvier 2010 – Rebelote… Arles ce matin pour cueillir les nouvelles lunettes que m'avait prescrites l'ophtalmo. Lequel avait parfaitement compris mon souhait d'en avoir qui me permettraient de lire de très près et d'assez loin sans recourir à des verres progressifs. C'est d'un confort parfait. Mais plus parfait encore, au retour, le spectacle émouvant de la chaîne des Alpilles par cette matinée qui est printanière. Les lointains étaient visibles au-delà du Rhône. Cette journée est un cadeau du ciel.

   Brigitte est venue me parler du récit qu'elle retravaille et m'interroger sur mon avancement avec L'orpailleur. Je ne sais comment on en est arrivé là, mais j'ai fini par exhumer certains textes fort anciens qui nous ont amenés à évoquer les différences d'écriture entre livres et cinéma. Cela ne restera pas sans suite… Brigitte a été suivie de peu par Sylvie qui a pris soin, dans les exercices, de ne pas forcer mes mains récemment opérées.  

   Sauf ici, je n'aurai pas écrit aujourd'hui. Mais cette journée restera parmi les belles mémorables.

   Body heat. Il y a deux ans nous avions déjà vu ce besogneux polar de Lawrence Kasdan avec William Hurt que je venais alors de rencontrer à Genève, et la belle Kathleen Turner. Mais ce soir j'ai compris que la première fois j'avais dû prendre le film au vol et manquer le début. Or ce début était la seule chose à voir, un magnifique duo pour deux corps en fête. Et j'aurais mieux fait d'éteindre ensuite le téléviseur pour rêver aux variations sur le thème de ce préambule. La libido n'a pas d'âge et ne déteste pas les caprices.

Vendredi 22 janvier 2010 – Le mistral m'a plusieurs fois réveillé cette nuit. Ce matin il a rangé ses tambours et balais, il s'est calmé. Par la faute des insomnies je me suis levé assez tard, le ciel brillait comme un miroir. J'ai décidé que ce matin commençait le week-end qu'Yves Berger, ce fou d'Amérique, appelait une dominique. Et je fais un rêve éveillé : avoir auprès de moi une bande de jeunes et intelligents ambitieux à qui je pourrais distribuer, attribuer les projets que j'ai en tête et que je ne saurais mener à bien, faute de temps.

   Les bruits sont curieux aujourd'hui. J'entends des coups de marteau ou d'autres outils, ils rappellent que la civilisation a sans doute commencé par la frappe d'une pierre sur une autre. Depuis la nuit des temps rien ne paraît se faire sans coups, fussent-ils tout à fait précautionneux ou presque inaudibles. Puis, soudain, un coup plus fort, si fort qu'il a réveillé Christine quand elle faisait la sieste, un coup pareil à celui d'une lointaine explosion. Il vient peut-être de ce patelin d'au-delà du Rhône qui s'appelle sans gêne et sans façon La Dynamite. J'aurais dit que c'était le canon à grêle s'il y avait des nuages menaçants et si c'était la saison. La vérité est que je ne sais rien et que je préfère être attentif, dans les moments de silence, aux rares cris ou pépiements d'oiseaux. Et à propos de bruits… à la fin du film de Sylvie Deleule on entend la cloche du village et aussitôt les gémissements du chien fantôme qui depuis longtemps m'intriguent. Le lendemain des voisins qui avaient vu le film m'écrivaient avec humour : “Puis-je vous révéler qui est le chien fantôme en espérant qu'il restera tout de même le chien fantôme pour vous ? (…) De temps à autre, notre chienne se joint au concert, vous voudrez bien nous en excuser. Nous lui avons expliqué que ce n'était pas bien, que les humains craignaient ces manifestations canines, qu'il y avait des superstitions, mais je crains que nous n'ayons pas réussi son apprentissage ! ” Les conséquences d'un film sont imprévisibles.

   Madeleine est passée qui m'a raconté ses souvenirs bretons, ses désirs photographiques, et avec qui j'ai longuement parlé de Claude Pujade–Renaud et de l'un de ses plus beaux livres, Le désert de la grâce. Mais aussi des accomplissements qui ne sont jamais simples.

   Véronique et Malek qui font un court séjour dans leur mazet ont soupé avec nous. Ils voulaient voir le film et ils ont vu le film. Leurs commentaires étaient parmi les meilleurs que j'ai reçus. Mais comme il est étrange de resservir ainsi des morceaux de sa vie à des amis. Et par leurs remarques d'y découvrir ce que l'on n'avait pas encore vu. Telles certaines déconstructions et reconstructions non seulement du temps mais aussi de la structure de la vie.

   Christine, comme on dit, n'est pas dans son assiette et moi je ne cesse de tousser. Si demain ça ne va pas mieux, j'appelle Roselyne et son Tamiflu. Salé ou sucré, nous hésitons.

Samedi 23 janvier 2010 – Après une nuit bizarre, un jour incertain. Dans le ciel, une couche sombre sur une couche claire, à l'image de ces gâteaux, invendus le dimanche, qui traînent leur mauvaise mine dans la vitrine des pâtisseries le lundi. Cette nuit où j'avais plongé dans le sommeil sans couper la radio, cela m'arrive souvent, j'ai entendu passer plusieurs fois le nom de Roland Barthes mais sans parvenir à sauter dans le train qui passait. J'ai toujours pris plaisir à lire Barthes sans tenir compte des pour et des contre qui tentaient d'exagérer ou de dénigrer ce plaisir. Deleuze m'a fait réfléchir, Barthes m'a fait rêver et même parfois divaguer dans une ivresse de surface. Mais ils font à part égale le contentement que j'ai à philosophailler dans la manière que prescrivait Montaigne quand il affirmait que la philosophie “ne prêche que fête et bon temps”. Barthes… un patronyme dont j'ai appris qu'il dériverait de l'occitan barta (terrain humide) et qu'il en naissait quelque 7000 par siècle. Et soudain me revient que j'eus pendant la guerre un prof de maths qui portait ce nom de Barthes, passait souvent des chiffres aux lettres et nous abandonna un beau jour pour entrer dans l'ordre des dominicains… Je me mentirais si je ne reconnaissais pas qu'au moment d'écrire quelques lignes sur ce sujet, le nom ne me revint pas à l'instant. C'est à la difficulté de hâler les noms et les mots hors des petits trous de mémoire où ils se sont terrés que je mesure l'intolérable dépérissement des facultés mnémoniques… Et que je sens la nécessité de ne point l'admettre. 

   Conversation matinale avec Nancy Huston et c'est bien ravigotant même si, parmi les nouvelles que nous échangeons, quelques-unes qui concernent des proches sont tristes ou inquiétantes. Par pure coïncidence, Pascal Durand me transfère un extrait du courriel qui concerne le film et que vient de lui envoyer une amie canadienne : “J'ai trouve très beau ce film ; la partie avec Nancy H. m'a émue - ils m'ont semblé amoureux, la tendresse des mots et des gestes est porteuse.” Et Pascal d'ajouter : “Les femmes savent, mieux que nous, reconnaître ces signes-là.” Oui, mais cet amour-là est comme nos mains qui dans le film jouent, se rapprochent, se frôlent même, mais ne se touchent pas.

   Regardé la télévision pour voir où ils en sont à Haïti et entendre les commentaires qu'on tricote. Pour l'instant, la question est de savoir comment faire venir en France les enfants adoptés et adoptables. Pour le reste, les dons affluent, en argent pour l'essentiel. Encore faudrait-il que les intermédiaires auxquels les produits de première nécessité sont achetés renoncent à leurs profits. Et d'ailleurs, pourquoi n'avoir pas décidé que l'on ajouterait aux dons les bonus et commissions qui sont régulièrement versés aux virtuoses de la spéculation ? Ce qui se passe là-bas n'est-il pas comme une préfiguration de ce qui se prépare ailleurs ? On ferait bien d'y réfléchir.

Dimanche 24 janvier 2010 – Hier soir nous avons revu A Perfect World de et avec un juste Clint Eastwood qui laisse pourtant les premiers rôles à Kevin Costner, le hors-la-loi, et au jeune otage T. J. Lowther tout en mimiques. Il y a dans la gangue de ce très bon film un certain rousseauisme qui force à réfléchir en même temps que l'on cède aux angoisses de l'escapade.

   Ce dimanche sera-t-il pareil à la journée d'hier, passant du gris eu bleu ? Oui, cela en a tout l'air. Au réveil j'ai suivi un peu de l'émission de France Inter consacrée au plagiat. Le sujet est à la mode, les errements ne le sont pas moins. À commencer, dans la partie que j'ai entendue, par l'oubli de la distinction à faire entre le plagiat auquel aucune œuvre n'échappe,  la contrefaçon qui est un larcin délibéré et le pastiche qui parfois, faute de mise en garde, passe inaperçu. Si, par l'étymologie, le plagiat se réfère au vol d'enfant, il est dans le cours de création fort proche de l'admiration portée aux maîtres et aux modèles. Je ne sais plus où Malraux fit un jour remarquer (je cherche ses mots à tâtons) que la création résulte de la friction entre une forme imitée et une forme inventée. L'excommunication absolue du plagiat reviendrait donc à décerveler la création. Ni maîtres ni modèles, ça n'a rien de vertueux, c'est même fort obscurantiste. Je m'en tiendrai donc à la recommandation que j'ai toujours faite à des écrivains débutants qui venaient m'interroger en m'assurant qu'ils avaient cessé de lire pour n'être pas influencés : ne jamais se priver de maîtres que l'on admire ni du précieux exercice qui consiste à en recopier parfois certaines pages pour bien s'imprégner du processus génératif. N'est-ce pas le sens même de l'héritage : comprendre ce que l'on a reçu, s'y déployer avec ses propres ressources et transmettre la création qui en vient ? Quel livre de valeur ne serait pas relié par des rhizomes à quelques-uns que l'auteur avait lus et n'en lancerait-il pas vers d'autres lecteurs ? Nominalistes et moralistes font parfois de curieuses alliances qui conduisent à des interdits stupides.

   François Hollande chez Drucker, cet après-midi, c'était étrange. Ce fut en quelque sorte la première candidature officielle à la présidentielle de 2012. En voilà un qui ne s'encombre pas de savoir s'il est adoubé par un parti dont il a si longtemps tenu la barre…

   Ce soir, vu Bellamy d'un Chabrol qui ne ressemble plus au grand Chabrol. Pas d'autres souvenirs à garder que celui de l'impressionnant Depardieu qui joue avec finesse de sa carrure et avec simplicité de son envergure. Et peut-être aussi, oui, tout de même, souvenir de la grâce avec laquelle Marie Bunel incarne sa sensuelle épouse. Mais pas question d'acquérir le DVD…

Lundi 25 janvier 2010 – Avec ce ciel qui au nord est bleu et gris au sud, j'ai l'impression d'être sur le tremplin et d'hésiter à plonger dans la semaine. J'avais au réveil la tête pleine d'idées qui se sont éteintes l'une après l'autre. Les mots eux-mêmes se paient ma tête, se dérobent, puis sans crier gare réapparaissent dételés les uns des autres. Autrefois, un ami et moi, nous nous amusions à faire circuler de fausses citations, un peu dans la manière de Rebout et Müller. Celle qui eut le plus de succès, que nous avions inventée de toutes pièces et qui parfois nous revint comme une découverte digne d'être mémorisée, nous l'avions attribuée à Confucius : “Pour le vieillard serein toute action est vulgaire”. C'est pourtant ce que j'ai envie de me dire ce matin quand je m'aperçois que je ne suis pas sorti de l'inquiétude mnémonique et que, très vraisemblablement, je n'en sortirai plus. Mais, comme dans les batailles, il faut enjamber les corps et resserrer les rangs. D'ailleurs les mots ont des ombres qui parfois les remplacent…

   J'avais déjà noté la montée du “c'est vrai que” dans le langage courant et par cette expression l'évitement de la preuve ou de la démonstration. Désormais cette rafale de quatre mots est devenue dans les discours, propos et discussions une véritable manie qui a perdu tout sens et ne vaut guère mieux que les “en fait” ou “de fait” dont on nous crible même quand le fait n'est pas avéré. Il semble néanmoins que l'usage en soit limité à l'expression orale. Les tics de langage sont souvent révélateurs. Ici de l'incertitude…

   On annonce un retour du froid. Gare au 2 février ! Ma mère rappelait chaque année qu'à la Chandeleur, l'hiver cesse ou prend vigueur… Je l'ai raconté à Madeleine qui a passé au mas une toute petite heure pendant laquelle il fut question d'avoir ou de n'avoir pas “le droit de” à un âge de la vie où le caractère se forge souvent dans la désobéissance.

   Françoise et Jean-Paul qui en étaient empêchés hier soir sont venus souper aujourd'hui. Nous étions quatre et ce fut très paisible. On a parlé des enfants, des livres et de quelques films. Après leur départ, j'ai pris au vol, mais sans avoir rien perdu d'essentiel, un film de David Mamet, House of Games, une comédie policière où l'arnaque s'inspire parfois de la prestidigitation. Ni angoisses ni frissons, un divertissement pour salle d'attente.

Mardi 26 janvier 2010 – Si j'étais croyant je remercierais Dieu de nous offrir, ce matin encore, une journée si belle. Mais je ne le suis pas, et puis le mistral est venu se mêler de nos affaires. Impossible de garder la fenêtre ouverte. Il a fallu que j'assiste Christine pour dissuader l'artisan qui avait si bien refait nos toitures de traiter contre le capricorne et autres insectes xylophages les nombreuses poutres du mas. À ce train il serait bien capable de nous proposer ensuite de creuser un vide sanitaire sous le vieux bâtiment. Pareille insistance me paraît un autre signe de la crise actuelle, l'artisan se défend, je ne saurais lui en vouloir.  

   Je me dis que si j'avais participé aux absurdes débats sur l'identité nationale que les préfets sont chargés de relayer, j'aurais souligné l'outrecuidance qu'il y a dans ces mises en examen. Que savent-ils du concept d'identité les malins qui témoignent si souvent de leur ignorance sur celui d'égalité ? Nous n'avons pas assisté hier soir au feuilleton élyséen. Ce matin, à la radio et dans la presse, même dans celle qui est d'habitude à la botte, les commentaires sont prudents ou moqueurs. Je lis l'un ou l'autre verbatim et me souviens que dans un Lexique du marketing que j'avais publié en 1971 chez Delpire, à la rubrique “brainstorming” j'avais écrit : “réunion organisée par un chef d'entreprise pour démontrer l'anémie intellectuelle de ses collaborateurs  et, par comparaison, l'exceptionnelle fertilité de son imagination personnelle.” On n'est pas si loin de la réalité d'aujourd'hui.

   Pendant le cours de gym que me donnait Sylvie cet après-midi, le mistral qui souffle avec rage avait l'air de dire que je pourrais me remuer un peu plus, un peu mieux. J'avais pourtant l'impression d'être en progrès. Nous avons décidément, le mistral et moi, des relations très complexes.

   Pourquoi The Yards, un film que nous avons déniché ce soir dans un coin de programme, a-t-il eu si peu de succès qu'il aurait fait perdre énormément d'argent à son producteur ? James Gray a-t-il introduit trop de rigueur et de style dans les scènes ? Ou payé l'audace de donner des seconds rôles à des vedettes comme Faye Dunaway et Charlize Theron ? Qu'importe, ce fut une découverte !

Mercredi 27 janvier 2010 – Le jardin a sur le dos, ce matin, un lainage blanc tout éraillé. Christine qui est sortie me dit que la neige tombée cette nuit est mince mais très collante. Le soleil, lui, est en train de prendre ses dispositions. Le minuscule est invisible ou peu visible. Le majuscule ne l'est pas moins.

   Avec quel soin Marianne Fouchet entretient le souvenir de son père, inoubliable pour ceux qui l'ont connu ! Il y aura trente ans en août que je me suis précipité à Vézelay avec Françoise pour assister aux funérailles de Max-Pol Fouchet, une cérémonie laïque dans la basilique où le catafalque avait été recouvert d'un drapeau rouge de la commune. (Il n'y a pas à dire, un changement de siècle, même s'il est récent, vous classe prématurément dans le passé.) Et il y aura bientôt vingt ans que j'ai écrit un roman grave et bouffon, La femme du botaniste, une sorte de rêve picaresque par lequel j'avais tenté de représenter ce qui avait pu se passer dans la tête de cet homme agonisant seul dans sa maison de Vézelay.

   Vu ce soir Three Kings de David O. Russell, qui m'est apparu d'abord comme une sorte de lointain remake de Kelly's Heroes, ce film de Brian G. Hutton où Donald Sutherland accomplissait un numéro irrésistible. Mais la comparaison s'arrête au vol de l'or car il est ici prétexte pour révéler quelques dessous affreux de la Guerre du Golfe. What else ? George Clooney remplace la drôlerie de Sutherland par une surprenante compassion…

Jeudi 28 janvier 2010 – Je n'ai guère dormi car le mistral déchiquetait la nuit comme si c'était une proie. Mais je ne regrette rien car l'insomnie a été meublée par une très intéressante leçon d'anatomie sur l'œuvre de Gary et des propos fort troublants sur Deleuze. Par la conjonction des deux, découverte d'une passerelle qu'il me fallait pour la suite de L'orpailleur

   Mais la fatigue provoquée par la mauvaise nuit m'a fort malmené. J'ai cru que si je m'étendais je pourrais réfléchir puis faire la récolte par quelques notes. Je m'y suis essayé, j'ai pu infléchir un tant soit peu l'itinéraire de l'orpailleur. Mais je me suis endormi. Ce n'était pas mon jour et quand Sylvie s'est amenée elle a trouvé mes articulations très grinçantes.

Vendredi 29 janvier 2010 – Le mistral s'est tenu à carreau cette nuit, j'étais en pièces et, pendant que je dormais, des trolls habiles sont parvenus à me recoudre. Ce matin le ciel est vaste, bleu, immobile. J'ai ouvert la fenêtre, ce n'est pas raisonnable, tant pis. Comme chaque jour, les courriels arrivent, bien plus nombreux qu'avant le film. J'aime la correspondance, ses surprises, ses bonheurs d'écriture, ses grâces, ses maladresses, mais je me tais et me terre quand je vois que ça risque de virer au tournoi de ping-pong. Il y a là une perversion du potlatch.

   Je vois avec effroi le monde politique français devenir de plus en plus susceptible, puritain quand cela lui paraît opportun. Et si peu de courage ! À la veille de sa première élection présidentielle, Mitterrand n'avait pas hésité, il avait sans détours promis d'abolir la peine de mort. Il fut élu et il confia à Badinter le soin d'appliquer l'abolition. On dit souvent que les jeunes ont perdu leurs repères. Mais quels repères peuvent leur donner des gens qui n'en ont d'autre que l'obtention d'une part de pouvoir ?

   Christine n'est pas encore rétablie mais ça ne l'empêche pas d'aller son train de traductrice, de lectrice, de ménagère et de protectrice du vieux fauve que je suis. 

   Cet après-midi, la master class avec Brigitte a porté sur l'écriture des synopsis de cinéma. Où il faut écrire peu mais juste. Brigitte repartie, quel bel exemple j'ai eu avec ce film récent de Clint Eastwood, L'échange (Changeling), où il n'apparaît pas mais où, d'une histoire horrible et vraie qui date de 1928, il fait une création à la manière de Goya dans Les désastres de la guerre.

Samedi 30 janvier 2010 – J'avais rarement passé une nuit d'un sommeil aussi plein. J'ai paressé un peu au réveil et soudain j'ai été pris par un malaise. Le pédiatre est passé, il a été formel, j'avais eu un malaise vagal. C'est alors que Christine m'a rappelé que nous déjeunions aujourd'hui avec Lionel Parlier et Dominique Lièvre pour prendre enfin la décision d'abandonner ou de mettre en train le petit opéra dont j'avais écrit le livret voici sept ans. Je me suis levé en vitesse et, pas rasé, je les ai attendus…

   Après le déjeuner, nous nous sommes réunis dans mon grenier. Dominique avait enfin avancé dans la partition de Ivanovitch et Axenty, titre que j'avais choisi pour cette adaptation du Journal d'un fou de Gogol. Par leurs dispositions, mes compères ont été fidèles à mon idée… Se servir des deux prénoms du héros pour faire apparaître peu à peu que deux voix s'affrontent en lui, celle de sa raison qui vacille et l'autre de la folie qui s'empare de lui. Jusqu'à l'effrayant épisode où la sournoise folie l'envoie dans l'enfer psychiatrique.

   Après leur départ et en attendant sur la 5 l'émission Cinémas de Moatti, j'ai regardé la fin d'un documentaire sur les baboins, fort bien filmé mais commenté avec une admiration compassionnelle d'autant plus insupportable que ces abominables voyous, sont laids, sexuellement obsédés et exhibitionnistes de surcroît. Je pensais au babouineries que décrivait Albert Cohen dans Belle du Seigneur. Pour la faire enrager parce que sa foi me semblait naïve je prétendais jadis à ma mère qu'à la Création par Dieu s'était sournoisement mêlée une autre par le Diable et qu'il n'y avait pas d'autres explications à l'évidente laideur de nombre d'espèces.

   Le soir, avec Espion(s), de Nicolas Saada, nous avons eu la preuve que de jeunes cinéastes français pouvaient faire aussi bien que les Américains dans le genre politico-policier.

Dimanche 31 janvier 2010 – Dernier jour de janvier et il est tout illuminé, de sorte que j'ai vite oublié que j'avais traversé la nuit de pleine lune comme si j'étais en péril de naufrage. La journée passant, le temps s'est maintenu et il faut bien reconnaître, quand on compare notre région aux autres, que c'est au grondant mistral qu'on le doit.

   Ce matin ou cette nuit je me suis fait la réflexion que la susceptibilité était souvent une forme de la jalousie.   

   La journée se termine mal. J'apprends la mort de Pierre Vaneck. La première fois que je l'ai vu, je crois, c'était sur scène dans Les possédés, la dernière fois, j'en suis sûr, c'était dans Art. La dernière fois que nous l'avons rencontré, c'était à Ménerbes. Il  était infiniment secourable pour ses amis, quand il avait appris que je souffrais d'un dysfonctionnement respiratoire il m'avait tout de suite obtenu un rendez-vous avec un professeur de sa connaissance. Nous devions nous revoir bientôt… Je voulais lui parler d'Anvers où jadis nos pas se sont croisés. Ce sera donc dans la galerie des souvenirs. Là, j'entendrai à nouveau les mots qu'il retenait et proférait soudain. Je retrouverai cette impression, qu'avec patience et temps nous aurions eu beaucoup à nous dire sur le bonheur d'être là, sur la vie précieuse qu'un rideau vient de faire disparaître à la vue. En allant voir sur la toile ce qu'on disait de lui, je suis tombé sur ma propre notice. Sous mon nom, cette notice en suspension : (1925 - ). Un blanc à remplir comme il vient de l'être dans la sienne.

 

 

 

                                                                                                                                    







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