contact
    

© Bruno Nuttens




1er février 2008 – Nous avions quitté le mas, mardi, alors qu’une panne générale de Wanadoo avait interrompu tout trafic par internet. Nous sommes rentrés cet après-midi de Paris pour trouver une boîte à courriels encombrée de messages insistants auxquels s’était mêlée une avalanche de pourriels. Et de surcroît, pendant notre absence une tuyauterie s’est rompue, provoquant une inondation qui a traversé plancher et plafond.
Ce soir, nous voulions voir Les amants de la nuit de Nicholas Ray. Mais les engins nous sont hostiles, dirait-on, le décodeur de Canal + était en panne. Alors nous avons pris un DVD dans la collection des Chaplin récemment acquis et nous avons revu Limelight, son dernier film. Il nous a irrités et même ennuyés jusqu’à l’arrivée de Buster Keaton qui fait avec lui un numéro de music-hall si étourdissant qu’on oublie les complaisances qu’il a fallu supporter pendant deux heures et qu’on reçoit avec émotion la scène finale où Calvero, le clown interprété par Chaplin, meurt après une chute dans la fosse d’orchestre.

2 février – Ce matin, après une nuit que de sales cauchemars ont perturbée, j’avais rendez-vous avec la colère. Ce n’était pas, comme je l’ai d’abord cru, l’écho des incidents techniques qui s’étaient succédé. C’eût été inutile et grotesque. Non, c’est venu d’une concomitance. D’une part, je venais d’apprendre que la prochaine Foire du Livre de Bruxelles, en mars, se déroulerait sous le signe des “mots en colère”. D’autre part, mon ami Guillaume, qui enseigne la philosophie à Fort de France et qui a l’indignation à fleur de peau, avait envoyé à ses correspondants, dont je suis, deux brefs et coléreux lazzis sur la manière tout en contradictions dont un ministre devenu empereur traite les affaires européennes.
Après le mépris, me suis-je dit, voici que monte la colère. Du coup, afin de me mettre dans le train, je suis allé rechercher ce que je me souvenais avoir écrit, il y a quatorze ans déjà, pour un numéro que Digraphe, une revue publiée par le Mercure de France, consacrait à la colère. J’en ai fait aujourd’hui une version courte. Et puis, pris au jeu, j’en ai écrit deux.
La première sous le titre À chacun sa colère

“Dessine-moi une colère ! m’avait demandé le Petit Prince. La colère est le miel de la tragédie et le fiel de la comédie, lui ai-je crié, elle est capricieuse, sensuelle, iconoclaste, arable et fertile, comme la moutarde elle monte au nez du père ingrat, du fils prodigue, de la femme adultère, de l’amant déconfit, du bossu, du priape, de l’impuissant, du poète, et même du philosophe ! De surcroît, la colère est une fleur carnivore... Et sur ces mots j’ai bouffé le Petit Prince. Aussitôt ma colère est tombée comme le mistral au coucher du soleil.”

La seconde sous le titre Ma colère, à moi !

“À la mort de mes grands-parents, la famille liquida leurs affaires, les papiers furent brûlés, les livres vendus, et avec eux un Don Quichotte illustré dans lequel ma grand-mère m’avait appris à lire. Je criai à l’autodafé. Le mot était blasphématoire, on me punit. Tels les orages, les grosses colères font du bruit quand elles éclatent, puis elles s’en vont. Mais pas les colères rentrées. L’actualité me rappelle de temps à autre la scène de l’autodafé, et le volcan se rallume.”


La postface que j’avais écrite le mois dernier pour l’édition argentine du livre de Nina Berberova, Nabokov et sa Lolita, m’avait donné envie de voir enfin Lolita de Stanley Kubrick, tourné en 1962 d’après un scénario de l’auteur. Ce soir, nous l’avons découvert. Fascinés par James Mason et Sue Lyon dans les rôles principaux, nous avons aimé le rythme et les angles et les plans où Kubrick est maître. J’ai repris le livre de Nina Berberova et relu ce qu’à deux reprises elle dit de “l’éveil en nous d’un sentiment de compassion face à la souffrance et, parallèlement, d’une volupté née de cette compassion.” C’est bien la part russe du livre, et du film que Nina, je crois, n’a jamais voulu voir.

3 février – Ce matin, au Méjan, concert de femmes. Clara Schumann, Lili Boulanger et Fanny Mendelssohn interprétées par Virginie Buscail, Nadine Pierre et Anne-Lise Gastaldi qui composent le Trio George Sand. Ah, si tous les “produits dérivés” avaient cette classe ! me suis-je dit avec le souvenir très récent des dernières lettres échangées par la dame de Nohant et Gustave Flaubert. Je les ai écoutées mais aussi contemplées, les trois blondes qui avaient mis une berrichonne note de vert canard dans leur tenue. Elles jouaient dans l’intention délibérée de montrer, sans renoncer en rien au charme qui leur est propre, de quoi furent et sont capables les femmes dans ce monde de la musique qui leur fut si obstinément et si longtemps fermé. Le hasard a voulu que, sur le chemin du retour, nous tombions, à l’antenne de France Inter, sur la fin de l’émission dominicale de Kriss, aujourd’hui consacrée à Gisèle Halimi qui lutte maintenant pour que soient adoptées par l’Europe les lois les plus favorables aux femmes et pour qu’en soit fait un bouquet législatif intitulé “la clause de l’Européenne la plus favorisée”. Nous ne sommes pas le 8 mars mais c’était bien aujourd’hui une journée de la femme. Histoire, peut-être, de montrer que les 364 autres ne sont pas réservées aux hommes.

4 février – Après la fraîche et lumineuse journée de dimanche, le ciel a été pris de fureur cette nuit et il a fait un vacarme épouvantable avec orages et pluie torrentielle.

Hier soir, une heure à peine avec la famille pour le souper dominical. Ils sont arrivés tard et repartis tôt. J’aurais aimé retenir ma nièce Isabelle que je vois si peu, donc si mal, quand elle passe ici entre deux films dont elle maquille les acteurs. Alors, la famille repartie, et limités que nous étions aux chaînes hertziennes à cause de la panne du décodeur, nous avons sur Arte regardé Le vol du Phénix, un piètre Aldrich de 1966 avec d’excellents acteurs, James Stewart en tête, mal employés et tous horriblement maquillés, le visage couvert de pustules, cloques et croûtes soi-disant causées par le soleil après le naufrage de leur avion au Sahara. J’aurais aimé demander à Isabelle comment elle se fût tirée d’affaire en pareille circonstance…

Quand je suis remonté dans mon grenier, il y avait sur mon écran un billet de A* qui m’appelait à l’aide pour retrouver les références d’une très belle citation de Rilke : “Mais le jour viendra où ma main me sera distante, et quand je lui ordonnerai d'écrire, elle tracera des mots que je n'aurai pas consentis.” Cette phrase qui me rappelait de similaires citations de René Char et de Claude Roy, j’aurais juré qu’elle se trouvait dans Les cahiers de Malte Laurids Brigge. Je suis allé prendre ma vieille édition de 1941, année où, en pleine guerre, ayant mendié (ou volé ?) quelques sous, je me l’étais achetée. Jusqu’après minuit j’ai patrouillé en vain dans le livre, à la recherche de la citation naufragée. Et puis ce matin, pendant que les plombiers, arrivés de bonne heure, réparaient la tuyauerie de la salle de bains à grands coups de marteau, j’ai rouvert Les cahiers de Malte Laurids Brigge et cinq minutes plus tard j’avais trouvé. C’est la fin du deuxième paragraphe de la page 73… J’ai scanné la page du vieux livre et l’ai tout de suite envoyée à A* en criant Bingo !

Aujourd’hui, l’équipe de notre plombier est venue réparer les dégâts, tous les dégâts, ils ont même refait la partie du plafond qui avait été endommagée par l’inondation et remplacé les carreaux de céramique qu’il avait fallu briser pour accéder à la tuyauterie défectueuse. Georges, le père de notre plombier, plombier lui-même, était aussi philosophe. À l’époque où il a équipé le mas en eau, chauffage et lumière, puis quand il venait par la suite pour une réparation ou un dépannage, il m’entretenait longuement d’idées qu’il m’exposait avec l’air de me les emprunter. Il prétendait n’avoir ni le temps ni la capacité de lire des choses savantes, mais un jour où il m’avait entrepris sur les rôles respectifs de l’eau et du feu dans l’univers, je parvins à le pousser avec tant d’insistance qu’il finit par m’avouer, comme s’il confessait une activité au-dessus de sa condition et de sa compétence, qu’il avait lu récemment des pages de... ou sur Héraclite. Quelque temps après, Christine me dit avoir remarqué que, sur les factures établies par l’épouse de Georges, les heures correspondaient, non seulement au travail effectué, mais aussi au temps consacré à nos discussions philosophiques. Peut-être Georges ne le savait-il pas et nous n’avons rien dit.

Après la nuit orageuse et pluvieuse, le ciel s’est rasséréné dans la matinée, le soleil a fini par s’imposer et, cet après-midi, j’ai pu écrire devant la fenêtre ouverte. Nos amandiers sont paresseux ou tardifs, ils ne sont pas encore en fleurs comme ceux que nous avons vus le long de la route d’Arles.

Demain à Marseille, sur le plateau de son émission 7 minutes avec…, je serai l’invité de Muriel Gensse à France 3 Méditerranée. J’ai donc réfléchi aux réponses que je pourrais donner à certaines questions que toujours elle pose à ceux qu’elle reçoit. Mais je veux laisser latitude à l’inspiration qui me viendra devant les caméras. Il y en a cependant une que je compte bien placer. À la question de savoir quelle est ma devise, je répondrai que je l’ai prise à Dante voici bien longtemps : “Tout espoir envolé, il nous reste le désir.”

Arte proposait ce soir Arizona Dream d’Emir Kusturica. Je me souviens qu’à la sortie du film, en 1992, après avoir vu la bande de lancement et lu un certain nombre de critiques dont les éloges me paraissaient suspects, j’avais décidé de ne pas aller le voir. Seize ans plus tard, aucun repentir. Au bout d’une heure, et c’était déjà très long, nous n’avons plus tenu le coup. Sauf, de ci de là, quelques belles images, c’est consternant. N’est pas Woody Allen qui veut, et en particulier pas le Woody Allen de la Comédie érotique d’une nuit d’été.

5 février –
Écrire à ceux qui décrivent ce qu’ils ont lu dans Les déchirements… Il y va de la courtoisie mais il y a aussi la réflexion à laquelle je suis conduit par ces lettres. Celle de l’ami N*, par exemple, m’a permis de comprendre que, nourri de cinéma, j’avais eu souci de placer dans chaque chapitre des scènes que les mots mettaient en images...

Couru à Marseille et rentré par des autoroutes rugissantes. Orgie de moteurs… Dieu merci, Christine conduisait et j’ai pu revoir avec délice les superbes paysages de notre région. En particulier au retour, à l’heure du couchant, la vallée des Baux vue d’en haut, toute irisée de rousseurs et adossée avec tendresse au mur or et argent des Alpilles.

À France 3 Méditerranée, accueil complice et amical de Muriel Gensse sur le plateau de 7 minutes avec… J’ai surpris l’équipe par ma réponse à la première et habituelle question de savoir quel métier avait souhaité faire l’enfant que j’avais été. Non, ni pompier ni aviateur, ai-je dit, mais instituteur parce qu’il y avait à l’école une ravissante institutrice. La toute dernière question y a fait écho… Ce qui me porte vers les femmes ? J’ai ressorti la parabole du paysage devant lequel les hommes font l’inventaire de ce qu’ils reconnaissent et peuvent nommer quand les femmes, elles, tentent de saisir la totalité et d’exprimer l’émotion qui leur en vient… Le rituel voulait aussi que j’amène, montre et commente un objet. J’ai exhibé Le plus petit roman du monde, un livre composé d’une seule phrase : “La marquise sortit à cinq heures et nul, jamais, ne la revit.” Pour le cinquantième anniversaire de Françoise je l’avais publié dans une édition limitée à deux exemplaires.

Après souper, peut-être pour nous venger du Kusturica d’hier, nous avons revu Annie Hall de Woody Allen. Trente ans déjà et pourtant une verve toujours aussi efficace dans la description de ses hantises…

6 février –
Il y a deux semaines déjà que je n’avais plus mis les pieds chez Actes Sud. J’y suis allé ce matin par un temps superbe mais froid. La voiture que nous avions laissée dans la cour en revenant de Marseille s’était couverte pendant la nuit d’un glacis qui, sitôt le moteur mis en marche, s’est fragmenté sous l’effet de la chaleur. Or, dans ces morceaux délicats et translucides, aux formes variées, que les Québécois appellent joliment frasil, glissant sur les vitres avant de fondre, il y avait un signe dont je n’ai compris le sens qu’en arrivant aux éditions. Là, au-dessus de la trentaine de livres parus en mon absence, se trouvait en évidence celui d’Antoinette Sturbelle, intitulé Mes recettes ont une histoire. Ces recettes dont elle livre le secret et qu’elle a décrites en y mêlant des souvenirs intimes et des documents, Antoinette les a recueillies dans les différents pays où est dispersée sa famille. Et le bel album s’ouvre par la Norvège, pays de neige et de cristaux. C’était là, le signe ! Le livre, en même temps qu’il éveille la gourmandise, donne envie de cuisiner, même à des rustres comme moi qui ne m’y suis jamais risqué. J’ai ramené au mas la belle ouvrage, nous venons d’en parcourir les pages, Christine et moi, et des désirs friands nous sont aussitôt venus.

Chez Actes Sud, j’ai aussi ramassé quatre manuscrits qui me sont très personnellement adressés. Aucun risque que je sois guetté par l’ennui. La question que je me pose : faut-il les lire dans l’ordre des affinités électives, dans le désordre ou dans l’ordre où ils sont arrivés ?

Arrivé à la page 65 du livre de Jérôme Garcin, Son excellence, monsieur mon ami, j’ai fait un mot à l’auteur pour lui dire le grave bonheur que m’avait donné la lecture du chapitre qu’il consacre aux relations de François-Régis Bastide avec Paul Gadenne. Car c’est le vrai Gadenne que j’ai retrouvé là, celui que, sans jamais l’avoir rencontré, j’ai si bien connu par la lecture de ses livres, par la publication que j’ai faite de certains de ses livres – Baleine entre autres – et par d’interminables conversations que j’eus à son sujet avec sa veuve, sa nièce et… François Mitterrand.

Ce soir, pour manifester le plaisir d’avoir le décodeur remis en état, nous avons regardé, Elizabeth, un film où une étonnante Cate Blanchett incarne la “reine vierge” qui ne voulait d’autre époux que son pays. Mais la véritable vedette, c’est la somptueuse mise en scène de Shekhar Kapur.

7 février – Le mistral est revenu au milieu de la nuit et s’est mis à taper aux portes et à cogner aux fenêtres comme un ivrogne qui a perdu ses clefs…

Reçu de Gwenaëlle Aubry, à propos des Déchirements, une de ces lettres qui, à elles seules, justifieraient à mes yeux d’avoir écrit ce livre. C’est une autre lecture, très philosophique, et j’ai été particulièrement intéressé par l’analyse qu’elle fait de l’homosexualité de Valentin, le narrateur. Mais ce que Gwenaëlle ignore, c’est que sa lettre a déclenché un mystérieux signal qui m’a entrouvert la porte d’un prochain roman dont je me demandais si l’envie m’en viendrait encore, compte tenu des délais de vie. Dans les journaux et les magazines qui me passent par les mains, je pointe souvent, en effet, les projets dont je sais, de manière certaine, que je ne verrai pas l’accomplissement.

N*, une autre romancière, que j’avais découverte jadis par les bons offices d’une amie québécoise, m’appelle ce matin du Nord où elle vit près de la mer. Dans un bruit de vagues j’ai entendu monter les rumeurs d’un nouveau livre. Pour un homme, j’aurais dit “un autre écrivain”, j’ai choisi sans y penser celui de “romancière” parce que je suis décidément allergique à “écrivaine”. Pourtant je sais que le mot a fait ses premiers pas dans l’usage et qu’un jour il paraîtra aussi naturel que “souveraine” ou “foraine”.

James Stuart nous passe copie d’une lettre qu’il a envoyée au New York Herald Tribune et qui vient d’y être publiée sous le titre Bill’s Kazakh connection. Pas tendre pour le couple Clinton ! Hier, j’avais suivi et tenté de comprendre ce qui pouvait être révélé par les résultats du Super Tuesday et confusément j’ai pressenti une fois encore la menace… Que les affrontements Clinton – Obama et l’opposition “femme / Noir” fassent en novembre la victoire d’un républicain, McCain ou autre. Comme les querelles sournoises de la gauche ont fait celle de Sarkozy chez nous. Et que dire de ces élections anticipées en Italie qui pourraient bien ramener Berlusconi au pouvoir ! Avec, de surcroît, l’inquiétante idée de proposer Tony Blair à la présidence d’une Europe dont l’Angleterre est l’un des fossoyeurs. Tiens, si l’on se risquait au ridicule de proposer “fossoyeuse” ?

A* au mas, comme chaque jeudi désormais, pour le déjeuner. Jamais je n’avais imaginé que je rencontrerais quelqu’un qui poursuivrait la lecture intégrale de mes livres et me rapporterait ainsi ce que je ne savais pas avoir écrit. La conversation avec A* ressemble alors à une équipée dans des paysages tour à tour paisibles et tourmentés.

Ce soir, revu Fenêtre sur cour, ce grand et magnifique Hitchcock qui, dans sa version restaurée, retrouve cinquante-quatre ans plus tard tout le pouvoir de ses images et toute la force de son suspense.

8 février – Sept heures de sommeil ininterrompu. Aube fraîche, matin de printemps, pas le moindre mistral, fenêtres ouvertes. Et les bourgeons du platane grossissent à vue d’œil.

Dans Livres Hebdo, l’organe de la corporation des éditeurs et des libraires, Jean-Maurice de Montrémy écrit que Valentin, dans Les déchirements, s’aperçoit que la narration “devient elle aussi un personnage qui lui imposerait ses vérités, nées au fil des phrases.” La narration devenue personnage… Il y a un plaisir, que je ne boude pas, à voir ainsi reconnue une intention qui pouvait passer inaperçue.
Par même courrier arrive la toute dernière livraison du Cahier Valery Larbaud (n° 43), et je tombe sur cette phrase : “Ce journal n’est pas à la base de mon travail, écrit Larbaud, en ce sens que je le consulte rarement en écrivant, mais il me sert d’exercice, de première élaboration des éléments donnés par la vie courante ; un filtre en quelque sorte.” C’est cela, mes carnets, me dis-je, mais oui, exactement cela : un exercice et un filtre…

Le vieil abolitionniste que je suis n’allait pas laisser passer l’occasion qui lui était donnée ce soir par Cinécinéma Classic de voir Knock on Any Door (curieusement traduit par Les ruelles du malheur), le film que tourna Nicholas Ray en 1948. Un film où Humphrey Bogart tient le rôle d’un avocat qui assume la défense d’un jeune délinquant qu’il croit innocent mais qui se révèle coupable. C’est d’ailleurs le moment où le film bascule dans un plaidoyer qui dépasse la plaidoirie, Andrew Lorton (alias Humphrey Bogart) entreprenant alors de dénoncer la misère sociale et cherchant ainsi à éviter la peine de mort à laquelle son jeune client est cependant condamné. Le lyrisme et parfois même le pathos de certaines séquences n’empêchent pas Knock on Any Door d’être un film d’une grande autorité stylistique et, quand on pense à la criminalité urbaine et aux problèmes des banlieues, d’une triste actualité.

9 février – Seconde partie de nuit passée d’île en île. Archipel d’insomnies. L’aube d’une nouvelle journée de printemps ferait tout oublier si les revues de presse ne déferlaient avec leur lot de fredaines financières et de frasques impériales, et presque autant de mots pour dire qu’il vaudrait mieux n’en plus parler, ce qui est manière d’encore en parler. Dans ce brouhaha dont nous les éclaboussons, dans ces sottises que nous leur jetons à la figure, comment les citoyens (de leur vrai nom : les consommateurs) et en particulier les “jeunes” (qui sont nos héritiers) trouveraient-ils les moyens de réfléchir, sinon à la manière des miroirs ?
Les points de repère et d’appui ont disparu. Le profit est à la fois pièce d’identité (Homo sine pecunia est imago mortis) et brevet de mérite. Eh oui, mais on ne peut manquer de noter que les multiples incitations, usant des mêmes médias, non seulement vont de pair avec celles d’un faux érotisme qui met en vedette les promesses d’un corps féminin, objet d’orfèvrerie, symbole de convoitise et de conquête, mais encore vont de concert, de manière plus triviale et moins simulatrice, avec l’offre démesurée de produits stimulants et d’instruments secourables. La ruée sur l’or et l’avoir serait ainsi mêlée au vouloir être, dans une peur croissante de l’impuissance.

Je fus souvent assez soigneux de mes archives et il arrive que certains, parmi ceux qui le savent, me recommandent d’en numériser les pièces importantes. Je m’interroge alors sur le sort d’une société qui, privée d’électricité par un cataclysme ou une guerre ou une surconsommation, serait soudain sans mémoire…

Avant de partir pour la montagne avec une ribambelle d’enfants, Jules est venu déjeuner au mas. Ce n’est pas de sports d’hiver que nous avons parlé, mais du sort de quelques villes qui pourraient changer de camp à l’occasion des municipales. De notre village aussi qui a perdu le sens de la communauté et, avec sa liste unique, ressemble à un petit duché ou un petit émirat ou même un petit soviet.

Passé l’après-midi à relire, dans son ultime version, le manuscrit de L’espèce fabulatrice qui est le prochain livre à paraître de Nancy Huston. Il y a une allégresse communicative dans sa manière de montrer que l’espèce humaine se manifeste et se définit par la fiction. Sans doute parce qu’elle a conscience de la mort qui assigne une durée à l’existence. Voilà en tout cas une lecture qui éclairera ceux qui s’interrogent (ou ne s’interrogent pas) sur la nature même de nos certitudes. Mais il faut attendre mai…
Cette lecture m’a incité à relire ensuite l’entretien que j’avais eu jadis avec Pierre Gascar, entretien publié avec cinq autres au Mercure de France sous le titre : Les voies de l’écriture. Gascar y évoquait trois états où, me disait-il, la conscience de la mort est absente : l’enfance, l’animalité et la folie.

Entre lectures de jour et lecture de nuit (et je suis toujours dans la correspondance de Flaubert), il me fallait ma quotidienne dose de cinéma. The Heiress, le film de William Wyler proposé par TCM venait à point. Un chef-d’œuvre de soixante ans, dans un noir et blanc qui souligne les formes et le sens des lieux où l’action se déroule, un mélo sauvé par la dimension tragique que lui donne, dans le rôle de l'héritière, une Olivia De Havilland tellement plus belle quand elle se venge que quand elle aime.

10 février – Pas de visites, en ce dimanche, pas de souper familial, Françoise, Jean-Paul et Antoine, à l’heure qu’il est, doivent être arrivés à New York. Mais au long de cette superbe journée j’ai vu Christine d’heure en heure succomber à ce qu’elle appelle “un simple rhume” alors que les signes de l’invasion virale irritaient ses yeux au point qu’elle a dû abandonner la sacro-sainte traduction à laquelle elle est occupée. J’ai annulé les rendez-vous et déjeuners du début de semaine, puis je me suis occupé de quelques travaux d’écriture que j’avais à parachever et d’un manuscrit qui attendait son tour parmi ceux qui frémissent d’impatience sur ma table.
Ce soir, nous nous étions promis de revoir Jules et Jim qui était au programme de Cinécinéma Classic. Nous nous en faisions une fête et je me réjouissais de revoir quelques-uns des acteurs que j’ai connus. Mais Christine n’aurait pas supporté la brillance de l’écran, elle a pris la chambre. Alors j’ai regardé seul ce Truffaut et j’ai été très troublé de voir un autre film que celui dont je me souvenais. Un film d’un effroyable pessimisme que ne parviennent pas à voiler l’allégresse du ton, l’apparente légèreté des acteurs et le déroulement narratif si fidèle au roman qu’Henri-Pierre Roché écrivit quand il avait près de soixante-quinze ans. Tout ce qui m’avait paru si plein de charme, il y a presque un demi-siècle, tournait ce soir à la mélancolie la plus triste car, dans son irréversible et suicidaire incomplétude, Catherine entraîne Jim dans la mort et condamne Jules à la solitude au moment où en Allemagne on commence à brûler les livres.

11 février – Cette nuit, j’ai repris une dose homéopathique de Flaubert. L’étonnant bonhomme qui, le soir et jusqu'à l’aube, retravaille les phrases écrites dans la journée et les hurle dans son gueuloir, et en été nage le matin dans la Seine. Ah, cette lettre à sa nièce Caroline où il dit : “Pour écrire une page et demie je viens d’en surcharger de ratures douze ! M. de Buffon allait jusqu’à quatorze !”

Christine ne va guère mieux, et moi, je me suis réveillé avec une écrevisse qui me pince l’amygdale. Mais comme s’il s’agissait de me distraire, me doper, me soutenir, voici que, succédant à de précieux courriels reçus à la nuit, je trouve trois nouvelles lettres ce matin. Elles me parlent avec gravité des Déchirements et soulignent le sens des mots que j’avais utilisés dans la Lettre à Jeanne et que les Dernières Nouvelles d’Alsace on pris pour titre du long entretien qui a paru samedi : “Les livres en savent plus que les miroirs”.

J’ai dû quintessencier à nouveau trois mois de ces carnets pour la prochaine livraison de La pensée de midi. Je l’avais fait en janvier et m’en croyais quitte, mais je m’étais trompé de période… Et pour que le choix des fragments fasse sens, il faut des heures d'ajustage. Il y a aussi tant de lettres à écrire, qu’il me fait plaisir d’écrire mais qui me prennent un temps fou car j’y mets autant de soins que pour un article.

Ce soir, j’ai voulu regarder un bon polar qui n’était pas si bon que ça – La fièvre au corps de Lawrence Kasdan. Mais j’y ai retrouvé William Hurt avec qui, voici quelques années, j’avais passé une semaine à Genève car nous étions dans le même jury du Festival du film sur les Droits humains. Ce soir, c’était autre chose, il avait dans les bras une très sensuelle Kathleen Turner. Ces petites provocations à la libido ne sont pas mauvaises pour le tonus…

12 février – Ils étaient trois, vêtus de noir, cagoulés et armés, ai-je entendu dire à la radio, cette nuit, et dans la maison patricienne de Zurich où sont les tableaux de la collection Bührle (qui fut un célèbre fabricant d’armes avant d’être un célèbre collectionneur) ils ont dérobé quatre toiles dont celle du Garçon au gilet rouge de Cézanne. Pour le coup, je fus tout à fait réveillé.
“Le Cézanne qu'entre tous je préfère, Garçon au gilet rouge, je ne l'ai jamais vu”, avais-je écrit en juin 1995 dans L’Express qui, pour le centième anniversaire de la mort du peintre et avant la rétrospective du Grand Palais, avait invité quelques écrivains à désigner leur Cézanne favori. “Mais je l'ai aimé très tôt, avais-je ajouté. Car j'eus pour instituteur un passionné de peinture qui devait, plus tard, se faire un nom de petit maître, et qui donnait à Paul Cézanne toute son admiration. Au point même de la vouloir partager avec ses écoliers. Apprenez à voir, disait-il, esquissant au tableau noir, avec des craies de couleur, une copie du portrait. Il ajoutait : l'essentiel est dans le rouge. Alors j'ai compris qu'il suffisait d'effacer le gilet d'un coup d'éponge pour mesurer le sens que la couleur donnait à l'œuvre. Sans ce gilet rouge, en effet, le modèle passait du rang de sujet à celui de simple figurant.”
Chaque jour me ramène à ces souvenirs car chaque jour je passe devant un portrait, Garçon au chandail jaune, que mon “petit maître” fit jadis en m’imposant de poser pour lui. Le gilet rouge a beau m'être de la sorte aussi familier que si la toile était accrochée à côté du chandail jaune, il reste que, par malchance, je ne me suis jamais trouvé devant l'original du rouge. La reproduction dont j'ai dû me satisfaire, je le sais, est un leurre. Mais, après tout, pas plus leurre que le disque écouté en imaginant quel autre plaisir j'aurais à me trouver au concert pour entendre la même interprétation. Et puis, m’étais-je encore demandé dans L’Express, si j'étais admis à contempler le tableau de Cézanne, verrais-je encore, dans le portrait de Michelangelo di Rosa, celui d'un certain Angelo, le hussard amoureux de Pauline de Théus ?
Voilà maintenant le portrait d’Angelo aux mains de malfrats… Fasse le ciel que, pris de peur, ils ne le détruisent pas !

Le passage, hier, du pédiatre a eu les meilleurs effets. Sans être tout à fait guérie, Christine a pu déjà se remettre à sa traduction où, au fil du texte d’Alberto Manguel, elle se retrouve confrontée aux Troyens et aux Grecs. Quant à moi, je reste sur mes gardes car je crains le cheval de Troie que sont capables d’utiliser les virus pour m’investir. L’important est de retrouver la forme pour aller à Paris vendredi, à l’invitation de France Culture. À leur demande, j’ai choisi pour l’entretien quelques illustrations musicales : l’Allegretto du Trio en mi majeur de Haydn parce que c’est un mouvement qui très souvent m’a servi de prélude à l’écriture ; In trutina, la 24ème des Carmina Burana de Carl Orff, mais seulement celle-là et interprétée par Gundula Janowitz, un pur joyau que j’ai fait souvent écouter au cours de la quarantaine d’heures de mon “domaine privé” sur France Musique en 1996 ; la sarabande de la 2ème suite pour violoncelle de Bach, qui a un rôle important dans Quand tu seras à Proust la guerre sera finie. On pourrait aussi faire entendre Barbara chantant Göttingen car elle venait de mettre cette chanson à son répertoire quand je la fis venir dans le petit théâtre que j’avais à Bruxelles dans les années soixante du siècle dernier.
On m’a ensuite demandé des “photos de jeunesse”. J’ai retrouvé quatre documents : j’ai sept ans, je suis avec Jacqueline que je veux épouser et qui épousera plus tard le fils de Charles Plisnier ; j’ai neuf ans et je fais le jacques... ; j’ai 21 ans et suis au milieu des membres du Cercle littéraire de l’université de Bruxelles, en compagnie de Madeleine Riffaud qui est notre invitée ; j’ai 24 ans, je suis en pyjama, je mouds le café, le chat regarde par la fenêtre, Françoise ne tardera pas à naître... Mais comme il est étrange que je ne retrouve aucune photo où j’ai entre 10 et 20 ans !

Bien qu’elle n’eût qu’un an, c’est par téléphone que nous avons souhaité aujourd’hui un bon anniversaire à Opale, descendante de l’illustre Léon-Paul Fargue et dernière née de nos arrière-petits-enfants par le mécanisme des familles recomposées.

Après quarante ans, quel plaisir de revoir The Ballad of Cable Hogue, un film de Peckinpah, truculent, sensuel, féerique, sans rides ni grimaces, où excellent des acteurs dont on a oublié les noms : Jason Robards dans le rôle titre, David Warner en prédicateur érotomane, Stella Stevens en Hildy, délicieuse prostituée devenue veuve fortunée dont la voiture (l’une des premières que les hommes prennent pour un cheval à vapeur) écrase Cable Hogue au moment où elle vient au désert le chercher pour l’emmener à La Nouvelle Orléans. Il y a là une représentation symbolique du déclin de l’Ouest américain qui m’a fait penser à Wallace Stegner et à quelques-uns de ses héros.

13 février – Aller et retour virgilien, ce matin, entre Le Paradou et Arles. Malgré le gel de l’aube et la fraîcheur, mimosas et amandiers en fleurs vibrionnaient au soleil le long de la voie Aurélienne. J’ai fait le tour du jardin quand je suis rentré… seuls nos amandiers, d’une espèce tardive, d’une nature feignasse ou d’une grande prudence ne se sont pas encore décidés à fleurir.

Dans Victoire, le luxueux hebdomadaire du Soir de Bruxelles, une publicité pleine page pour la nouvelle “Musa” de Lancia avec une grande photo de Carla Bruni (c’est écrit dessus pour qu’on ne s’y trompe pas) accompagnée d’une déclaration : “J’ai mis la première chose que j’ai trouvée dans le garage.” Ben, Nicolas, si les Belges et les Italiens s’y mettent aussi ! Cela dit, je me demande si la phrase n’a pas été écrite en italien avec un peu plus d’élégance et traduite avec maladresse par un publicitaire incompétent ou par un logiciel de traduction...

Près de trois heures d’entretien avec E. S. sur des sujets qui parfois me donnent pour de bon l’impression que “je est un autre”, et me le fait par moment si haïssable que je ne suis pas certain d’avoir envie de continuer avec lui.
Aussitôt après, longue conversation transatlantique avec MarieJo de Montréal pour préparer le livre qui fera suite à Le mistral est dans l’escalier, et préparer mon voyage au Canada à l’automne.

Après un souper tardif, j’ai voulu voir Cœurs d’Alain Resnais avec ces deux-là que j’aime à l’écran comme à la ville, Sabine Azéma et Pierre Arditi. Mais, la tête plus fatiguée que le corps, je me suis endormi devant l’écran. Je n’en ai vu que les trois derniers quarts d’heure, assez toutefois pour avoir envie de le revoir tout entier et de goûter ce pessimisme amer qu’Alain Resnais assaisonne avec un tendre mais terrible humour.

14 février – Parce que le narrateur des Déchirements s’appelle Valentin, ce matin j’ai cru pendant une fraction de seconde qu’à la radio on parlait de lui, donc du livre. Il n’était question ni de lui ni même de saint Valentin mais de la Saint-Valentin. À ceux qui sont en âge et condition de la fêter, c’est dans le dialogue amoureux des Epiphanies d’Henri Pichette que je suggère de puiser les mots à glisser parmi les fleurs offertes. Ça n’ira évidemment pas sans hésitation dans le choix. Que préférera-t-elle s’entendre proposer : te hanche te harpe te herse te larme, ou : te triangle te pylone te spirale te bagage te semence, ou encore : te sisymbre te gingembre t’amande te chatte… Un instant j’ai imaginé ces mots chantés par la voix de crooner d’Henri Salvador parce qu’on parlait de sa disparition plus que de la Saint-Valentin.
Reste que le Valentin des Déchirements est homosexuel, ce qui, chez des lecteurs qui me sont proches, a provoqué des réactions contradictoires. Incrédulité, approbation, ironie, interprétation analytique ou philosophique. Je fus moi-même livré à de telles réflexions quand un jour de l’an dernier, où j’avais entrepris la deuxième ou troisième version du roman, Valentin qui était dans les marges s’est révolté pour m’imposer son rôle de narrateur. Du coup, par le jeu du je, j’ouvrais la porte aux interprétations. Ce ne fut et n’est toujours pas pour me déplaire.

A* du jeudi a déjeuné au mas. Puis tour du monde à travers les chapitres du Nom de l’arbre, ce roman qu’il me faudra bien, sous la poussée de tels commentaires, relire un jour. Je lui ai raconté avec cent autres choses comment, invité pour présenter ce livre à la radio, j’avais refusé de parler d’autre chose que du Chili sur lequel, ce jour-là précisément, Pinochet avait fait main basse.

Ce soir, veille de départ pour Paris, nous avons voulu voir (ou revoir... je ne me souvenais plus) Le feu follet de Louis Malle dont nous aimons tant les œuvres. Nous n’avons pas tenu jusqu’au bout de cette errance parisienne de Maurice Ronet (Alain Leroy) où la recherche d’un style enlève toute nécessité au sens qu’elle réduit au maniérisme. J’aurais préféré ne pas revoir ce film.

15 février – Jusqu’aux faubourgs d’Avignon, ce matin, c’était un chemin bordé d’amandiers en fleurs et, dans quelques vergers, déjà d’autres fruitiers en fleurs.

Mais ensuite, avec le TGV, quel épouvantable voyage ! Jusqu’à Paris, notre voisine de compartiment, flanquée de trois jeunes enfants, s’est trouvée en butte aux harcèlements, cris et pleurs d’un angelot qui n’a pourtant pas réussi à la démonter, et qui n’en hurlait que plus fort. J’avais commencé à me plonger dans l’annotation d’un manuscrit, les vociférations de ce garnement nommé Virgile ne me l’ont pas permis, et même la lecture des journaux devenait difficile. Je me suis souvenu d’un temps béni où il y avait des compartiments fumeurs que ne fréquentaient pas les mères et leurs petits héros.

À Paris, air gris et froid. Le temps d’avaler un saumon-lentilles à la Contrescarpe et j’étais enlevé par un taxi de commande qui m’a conduit à la Maison de la Radio où Francesca Isidori m’attendait dans un studio de France Culture pour enregistrer un numéro de son émission, “Les affinités électives” qui sera diffusé en mars. Ce fut une traversée de ma vie, de certains de mes livres et un grand moment de conversation sur Les déchirements et les sources de ce roman.
Rue Rollin, Sylvie Servoise m’attendait ensuite pour une autre longue interview destinée à Page, la revue où sont analysés et commentés les livres recommandés par les libraires.

Pendant que j’étais ainsi occupé, Christine était allée prendre chez l’encadreur la lithographie de Pierre Alechinsky que nous lui avions confiée lors de notre dernier passage. Et que nous avons installée dans l’une de nos deux pièces. Rouilles et ronces y a trouvé une place qui lui paraissait réservée depuis toujours.

Si passionnantes soient les interviews, et les deux le furent, elles ne vont pas sans fatigue. Nous ne sommes pas ressortis, ce soir, et après un repas léger nous avons fait deux parties de scrabble. Puis j’ai plongé dans un sommeil tumultueux au cours duquel les entretiens ont repris avec des extravagances indescriptibles.

16 février – Ce matin, épinglé dans Le Monde cette phrase si simplement juste de Christian Salmon : “On dirait que la France n’a pas élu un président, mais un sujet de conversation.” Il faut dire qu’il a le secret pour l’alimenter et sa dernière lubie qui est d’imposer l’adoption par les élèves de CM2 d’un enfant juif disparu dans l’holocauste relève de l’égarement ou de l’ignorance de la pédagogie.

Pendant le retour en TGV, ce matin, achevé d’annoter Évariste et les chirurgiens, le manuscrit de Dominique Sassoon. C’est un livre où des choses essentielles se disent en douceur et sont parfois agrémentées de “portraits”, un peu dans la manière de ceux des Mémoires de Saint-Simon. Il n’y faut donc aucune fausse note. Et de multiples réglages sont nécessaires.
Dominique est venu. Ce fut une paire d’heures comme j’aime en passer avec lui, où l'on croise les idées pour en susciter d’autres.

Ce soir, nous avons revu Scoop de Woody Allen avec un plaisir qui eut été complet si, déjà au cours du souper, je n’avais senti la fièvre venir, le rhume se réinstaller et avec lui dieu sait quoi…

17 février – Ce matin, notre coin de Provence est recouvert d’un voile de brume marine mais le soleil aura vite fait de la dissiper. Dix heures de sommeil en grosses tranches ont eu raison des envahisseurs d’hier soir. Évidemment, au moment de me mettre en train, je me compare à l’un de ces anciens moteurs qui démarraient à la manivelle…

Dans les courriels et documents arrivés pendant ces deux derniers jours, j’en ai trouvé qui ravigotent. Et d’abord, accessible par internet sans que je doive attendre le journal, me vient sous les yeux un magnifique article que Monique Verdussen a consacré aux Déchirements dans La Libre Belgique. Sans révéler l’intrigue, elle décrit la structure du roman et met en évidence le remords dont le propre est “de servir après et trop tard, quand les événements sont sans retour.” Puis j’ai lu des courriels, brefs ou longs, sans trace de cette complaisance à laquelle parfois la relation sociale oblige. Et je trouve merveilleuse, entre autres, l’apparition simultanée de trois qui sont d’une romancière, d’un expert stendhalien et d’un philosophe sans cesse aux aguets.

Si j’avais pu intervenir dans un débat sur le sort de la télévision sans publicité, dont j’ai entendu un fragment ce matin à l’antenne de France Inter, j’aurais évoqué deux points. D’abord qu’une télévision qui ferait la part belle à l’éducation, à l’intelligence, aux idées et aux œuvres, ne devrait plus être mesurée comme les autres à l’aune de l’audimat par quoi l’on comptabilise la fréquentation de surface ni surtout jugée à court terme. J’aurais rappelé qu’il fut un temps, pas si lointain, où peu à peu il n’avait plus été question d’accepter une invitation à dîner un vendredi soir car à cette heure de grande écoute “monsieur Pivot”, comme l’appelait avec déférence Nina Berberova, conduisait une émission littéraire dont les ouvrages peuplaient dès le lendemain les vitrines des libraires. Et puis j’aurais insisté sur la nécessité d’avoir deux ou trois chaînes auxquelles seraient accordés les moyens nécessaires pour rétablir l’autorité et l’exigence pédagogique qu’ont perdues en grande partie la famille et l’Éducation nationale, et que l’on y pense en faisant table rase des idées reçues et de leurs lieux communs. Les statistiques affirmaient, confirmaient que les enfants avaient perdu le goût et la capacité de lire quand Harry Potter a déferlé sur le “marché” ! L’évidence n’est pas toujours où l’on croit qu’elle se trouve.
Le nœud de la question, c’est de savoir si notre société est encore désireuse et capable d’opposer la réflexion à la consommation. En fin de compte, les crises, quelle que soit leur ampleur, n’ont d’autres issues que la destruction, la guerre, la servitude… ou la réflexion. Que se le tiennent pour dit ceux qui, feignant d’être attentifs à ce bien public qu’est l’éducation, se vautrent eux-mêmes avec complaisance dans les orgies de vulgarité qu’ils prétendent dénoncer.

Françoise et Jean-Paul retraversent en ce moment l’Atlantique. J’ai reçu un courriel que Françoise m’a envoyé juste avant le décollage de New York. Il n’y eut donc pas ce soir, au mas, le souper familial de tradition. Et restés seul, après la cavalcade des derniers jours, nous en avons regardé sur Arte une très singulière. Alors que nous ne voulions plus voir de westerns parce que nous en avions trop vu, nous nous sommes laissés tenter par Bite the Bullet (La chevauchée sauvage) tourné en 1975 par Richard Brooks avec trois acteurs incomparables dans leurs rôles taillés sur mesure, Gene Hackman, James Coburn et Candice Bergen, et avec des chevaux qui auraient mérité des Oscars. Dans ce film qui, comme The Ballad of Cable Hogue est symbolique du déclin de l’Ouest américain, les paysages, par leur splendeur et l’émotion qui en vient, rivalisent avec les acteurs et les chevaux engagés dans la course absurde qui s’y déroule.

18 février – La journée a commencé, manière Clochemerle, avec un petit attroupement de villageois (nous en étions) qui s’indignaient de voir un gros engin excavateur briser la digue fragile séparant notre chemin du gaudre qui le longe, au risque d’avoir un effondrement quand un camion viendrait livrer gaz ou fioule. Et tout ça pour satisfaire un résident secondaire qui, s’étant pris de querelle avec un voisin, veut une issue sur notre voie. On s’est tourné vers moi. J’ai donc appelé le maire et l’ai prié de venir constater les dégâts et les risques. Il est arrivé vers les trois heures. Il a convenu de l’état des choses et a promis de prendre des dispositions que je serais bien en peine, ce soir, de récapituler. Flaubert, encore plus que Balzac, aurait aimé l’observer dans sa prudence, l’apprécier dans ses promesses, juger de sa tenue et l’installer sur un banc de jardin entre Bouvard et Félicité.

Jeanne est venue prendre le thé qui nous a d’abord raconté son séjour amoureux à Venise avec son petit-fils. Puis, à propos du Delvaux qui illustre la jaquette des Déchirements, nous avons reparlé de l’inoubliable maison que son père avait fait décorer par ce peintre. Et enfin il fut question de Carlo le Florentin qui est arrivé à vendre à l’Etat les archives de son illustre famille.

Il y a sur la “toile” un compulsif aux aguets qui ne laisse pas une réflexion un tant soit peu philosophique passer dans mes carnets sans se comporter en sauveur qui arrive à point nommé pour éviter que je me perde dans les marécages de l’erreur. Mais, après tout, métaphore pour métaphore, si mes propos lui servent de pierre à aiguiser ses couteaux, pourquoi l’en priverais-je ?

Certains des commentaires que j’ai reçus de lecteurs à propos de la conduite narrative des Déchirements m’ont rappelé combien, à l’époque où je cherchais à donner à ce roman la forme particulière qui est la sienne, j’avais été fasciné par la manière dont Woody Allen avait conçu et monté Match Point qui venait d’arriver sur les écrans. Et je crois bien que je m’en suis souvenu pour certaines scènes de mon roman. Alors, ce soir, comme les chaînes cinéma de la télévision ne nous offraient rien que nous avions envie de voir, j’ai proposé à Christine de revoir Match Point. Et j’ai été si bien repris par son déroulement que je n’ai pu en tirer aucune leçon comparative. Mais nous y avons trouvé un plaisir nouveau car, si attendus que fussent pour nous les surprises et retournements du scénario, ils avaient le charme particulier de la redécouverte.

19 février – L’exaspération d’être de plus en plus encerclé par des piles de livres qui n’ont pu trouver place dans les rayons qui m’entourent m’a soudainement persuadé de revisiter ceux-ci et de les débarrasser d’ouvrages qui s’en iront dormir dans la bergerie où ont été installées de nouvelles étagères. Oui, mais tu n’as pas le temps ! me disais-je. Je me suis renvoyé ma propre injonction : le temps ne se trouve pas, on le prend ! Et deux ou trois fois par jour, j’interromps pour une demi-heure le travail en cours et je remplis des caisses qui s’en iront de l’autre côté de la cour. J’ai commencé par les étagères qui me font face et déjà six m’offrent le plaisir de voir, dans le bon ordre et avec une belle tenue, les livres admis à rester dans ma compagnie.

Pour avoir fait hier allusion à un compulsif aux aguets qui ne laisse pas une réflexion passer sans me sermonner, j’ai reçu les réactions de quelques lecteurs qui se croyaient visés. Mais pas de celui que je visais…

Au cours du petit souper qui nous réunissait au mas avec nos amis Jane et James, il fut question des élections américaines, de l’irrésistible ascension (disent-ils) de Barack Obama, de mes craintes de voir l’affrontement d’une femme et d’un Noir servir la cause républicaine, et puis, comme toujours, des films récents.
Après, j’ai couru sur Arte qui avait consacré la soirée à l’imbroglio belge. Je n’en ai vu qu’une partie, mais assez pour constater que le petit royaume ne manque pas de gens lucides qui pourtant plient bagage au moment de mettre leurs idées à l’épreuve.

20 février – Le ciel était genre coton sale quand je suis arrivé ce matin sur la berge du Rhône, mais belles flambées chez Actes Sud ! Le livre de Catherine Mézan, Un pianiste vu de dos, venait de sortir de l’imprimerie et j’ai caressé avec émotion la couverture de ce roman où le désir est si finement suggéré que les phrases paraissent animées d’un imperceptible frémissement, jusque dans leur typographie.
Françoise et Jean-Paul étaient rentrés des Etats-Unis où ils ont laissé Antoine se débrouiller seul une semaine encore pour se fixer les idées quant aux études qu’il veut poursuivre là-bas.
Et puis de nouveaux articles et de bons échos d’un peu partout sur Les déchirements.

Cet après-midi, à la demande du service commercial, j’ai fait dans mes carnets un choix des réflexions et commentaires que j’y ai portés entre le moment où, en 2006, j’ai commencé à écrire le roman et celui où il est sorti de presse en décembre 2007. Ce sera un Petit journal des Déchirements destiné à être mis en ligne, à la manière d’un bonus.

Ce soir, nous nous sommes laissés convaincre et nous avons regardé Eternal Sunshine of the Spotless Mind, un film tourné par Michel Gondry sur un scénario sorti de l’imagination de Charlie Kaufman qui nous avait déjà agréablement surpris avec Dans la tête de John Malkovich. Il serait présomptueux de dire que nous avons compris le propos qui me paraît se gausser de l’obsession des manipulateurs de mémoire, mais nous y avons pris plaisir, et ce fut en grande partie parce que Kate Winslet et Jim Carrey incarnent leurs personnages des plus bizarres avec un naturel parfait et parce que les images sont à la fois belles et traitées avec une grande virtuosité.

21 février – J’ai cru que l’une de ces insomnies qui interrompent souvent mes nuits me permettrait de me lever pour voir l’éclipse totale de la Lune. Il n’en fut rien.

Dans Le nouvel Observateur paru ce matin, la partie “livres” s’ouvre par trois pages sous un titre : “La saga Nyssen”. Avec une grande photo, que je ne connaissais pas, où Françoise et moi, nous avons l’air d’en penser plus que nous n’en dirons. C’est un hommage aux trente ans d’Actes Sud. Mais dès la première page un petit compte rendu des Déchirements se termine par ces mots, pour moi essentiels : “ce jeu de patience qui mêle voix et temporalités touche aussi à la plus universelle des tragédies, celle des choses qui n’ont jamais eu lieu et qui plus jamais ne pourront avoir lieu.”

Quand nous ne sommes pas absents, le jeudi a désormais son rituel. A* vient déjeuner puis, dans l’après-midi, un autre de mes romans fait l’objet d’une attentive dissection de sa part, et ainsi, au moment où le dernier vient de paraître, par ces conversations je prends peu à peu conscience d’une sorte d’urbanisme dont je n’avais pas jusqu’ici une très claire idée. A* ne doit plus lire qu’un roman pour avoir tout lu. Il me plaît assez que ce soit Le bonheur de l’imposture dont chacun des chapitres commence par la relation d’un événement que le narrateur, Archie, avait pensé prendre pour point de départ d’une analyse à laquelle il ne se décidera jamais.

Le mistral qui n’a plus soufflé depuis quelques jours se manifestait ce soir de manière tout allégorique dans ma garrigue mentale. C’est peut-être un avertissement, mais je ne sais lequel. Alors, à Christine qui, autre rituel du jeudi, avait préparé un souper de crêpes, j’ai proposé de revoir Arsenic et vieilles dentelles sur Cinécinéma Classic. Ce Capra tourné en 1941 et sorti sur les écrans en 1944, est une vieillerie qui a pris des rides mais a conservé une irrésistible drôlerie. Pourtant, comment oublier que 41-44, c’est un temps de grandes tueries et que le film de Capra est un impertinent exercice de style sur la folie et la mort ?

22 février – Journée fenêtres ouvertes, journée superbe, mais elle paraît aller tantôt sur une patte, tantôt sur deux. Thierry Fabre devait venir déjeuner au mas pour parler de La pensée de midi et enregistrer avec moi un entretien destiné à être diffusé sur Radio Grenouille – drôle de nom mais, paraît-il, très bonne tenue. Hélas, cette nuit à Marseille on a forcé la portière de sa voiture dont les malfrats, qui sont paraît-il des habitués, ont arraché et dérobé le tableau de bord.
Pour la soirée prévue au Théâtre-Poème de Bruxelles, les présentateurs pressentis s’avéraient l’un après l’autre indisponibles le 18 mars. C’est Pascal Durand qui nous a tirés d’affaire en suggérant le concours de Laurent Demoulin.
Et puis, comme rien ne se passait depuis sa visite, j’ai écrit au maire du village pour lui rappeler ses promesses. Et, par-dessus le marché, courriers à droite, courriels à gauche, une requête a suivi l’autre et plusieurs me demandaient un texte. Court en général mais, je l’ai déjà dit, un texte court prend proportionnellement beaucoup plus de temps qu’un texte au long cours.
Par exemple, pour le site “Passion du livre” où il sera question des Déchirements, on m’a demandé une “dédicace”. En me servant de notes reprises dans les Carnets, j’ai envoyé un court texte. “Dans la matinée du 9 mai 2007, ai-je écrit, j’ai repris le manuscrit des Déchirements que j’avais mis en quarantaine pendant quelques mois afin de pouvoir relire ce que j’avais réellement écrit et non ce que je croyais avoir écrit. J’ai trouvé mes personnages campés sur la première page, mains aux hanches, bien décidés à me présenter sans ménagement leurs doléances. Je les comprenais : une quarantaine dans le silence et l’obscurité, ce n’est pas une fête. Le premier à parler fut Valentin, le narrateur, qui m’a lancé que lui c’était lui et non pas moi comme je l’avais laissé croire. Encouragés par son audace, les autres se sont mis à gronder. J’ai donné sur la table un grand coup du plat de la main et j’ai dit d’une voix forte : “Madame Bovary, c’est moi !” Puis je leur ai tourné le dos. Quand je suis revenu au manuscrit, ils avaient tous regagné leur place. Et ainsi ai-je pu reprendre dans le calme le travail qui consistait à recoudre les déchirements avec le fil de l’écriture. Huit mois plus tard, en janvier 2008, j’ai mis le mot fin au bas de la dernière page de cette histoire où deux vivants et deux disparus forment un quatuor qui fait entrevoir la plus tragique des tragédies, celle des choses qui n’ont pas eu lieu et qui plus jamais ne pourront avoir lieu. Voilà ce que j’avais envie de vous dire, vous qui manifestez si bien votre passion du livre.”

L’article du Nouvel Observateur continue, lui, de faire de joyeuses vagues, à ne plus pouvoir les compter, ai-je écrit à Jérôme Garcin.

23 février – Une longue insomnie me donne l’impression d’avoir eu nuit blanche entre deux journées lumineuses. Les vacances d’hiver se terminent, hier soir nous avions à table Montpelliérains en famille et Marseillais en couple. Tous avaient pris du plaisir à la neige. On a fêté l’anniversaire de Jules et, avec un peu de retard, celui de Gilles.

Parfois, des textes circulent la nuit sur la toile, et on les trouve au réveil sur l’écran… Ce matin, il y en a deux. Le premier ne va pas sans m’étonner, c’est un sonnet de Shakespeare que j’avais précisément relu hier. Car, de même que j’ai des livres de chevet, j’en ai pour le réveil et en ce moment c’est Shakespeare et ses sonnets. Celui qui est en cause, le 130, se termine par ces deux vers :

And yet, by heav’n, I think my love as rare
As any she belied with false compare.

Robert Ellrodt a ainsi traduit le quolibet du poète amoureux d’un jeune homme :

Mais, par le ciel, mon amour à mes yeux vaut bien
Toute femme affublée de fausses métaphores.

Le dernier vers m’apporte une nouvelle preuve que la traduction trahit souvent la poésie.

L’autre texte est un extrait de Tocqueville, De la démocratie en Amérique

“Je pense que les ambitieux des démocraties se préoccupent moins que tous les autres des intérêts et des jugements de l'avenir : le moment actuel les occupe seul et les absorbe. Ils achèvent rapidement beaucoup d'entreprises, plutôt qu'ils n'élèvent quelques monuments très durables ; ils aiment le succès bien plus que la gloire. Ce qu'ils demandent surtout des hommes, c'est l'obéissance. Ce qu'ils veulent avant tout, c’est l'empire. Leurs mœurs sont presque toujours restées moins hautes que leur condition ; ce qui fait qu'ils transportent très souvent dans une fortune extraordinaire des goûts très vulgaires, et qu'ils semblent ne s'être élevés au souverain pouvoir que pour se procurer plus aisément de petits et grossiers plaisirs.”

Tiens, tiens, pourquoi donc fait-on circuler ce texte en ce moment ?

Cet après-midi, excursion… l’Estaque, Aix, Sainte-Victoire, Jas de Bouffan et autres lieux par le film de Bénédicte Sire, Voyage avec Paul Cézanne, dont Valérie m’avait apporté le DVD. L’idée majeure étant que la Sainte-Victoire est devenue elle-même, désormais, l’une des quelque quarante représentations qu’en a faites Cézanne. Idée de Picasso qu’il lance quand il achète le Château de Vauvenargues.

Louise et Gilles avaient envie de revoir Gosford Park et nous l’avons revu ce soir. Cette fois, le film de Robert Altman m’a paru plus ancien qu’il ne l’est (2001) mais c’est peut-être mieux ainsi car ce vieillissement repousse l’intrigue criminelle au second plan et met en valeur les passions par leur cadre, les caractères par leurs accoutrements et les mentalités par leur langage.

24 février – Mais quel président se sont donc choisi les Français ? Au moment où l’on souhaite que le jeu se calme, le voilà qui le relance lui-même par une répartie indigne lors de l’inauguration du Salon de l’agriculture. Inutile de la citer, elle court déjà sur la toile.

Toute la matinée passée à écrire deux lettres dont j’ai pesé chaque mot. La première pour dire la lumière entrevue dans l’ébauche d’un manuscrit. La seconde pour formuler la tristesse de n’avoir pas aimé un autre et pour expliquer que jamais je n’ai édité un livre à contrecœur.

Le souper familial du dimanche a été remplacé par un déjeuner. Antoine était revenu ce matin des Etats-Unis par trois vols successifs. Sitôt au mas… How do you feel, Antoine ? I am fine. Et il s’est effondré sur le divan. Il faudra donc attendre une prochaine rencontre pour connaître ses impressions. À table, nous étions onze et la conversation, à propos de cette équipée américaine, a très vite tourné, parfois même frénétique, sur les problèmes d’éducation. J’ai longtemps écouté notre petite compagnie confrontant les idées sur le sort de l’enseignement dans la dérive où l’emporte notre société et sur les mesures qu’il conviendrait d’adopter. Il y avait parmi nous le photographe Samer Mohdad qui a fait ses études à Liège et sous peu repart au Liban. Vers la fin je suis revenu avec mon antienne sur la nécessité de réhabiliter la philosophie qui par ses questionnements est seule capable, me semble-t-il, de ramener un peu de clarté dans la confusion où nous ont conduits les cultes du pouvoir et les obsessions de l’avoir.

Ce soir, c’est Celebrity de Woody Allen que nous avons revu, dix ans après, avec Louise et Gilles. Je suis une fois encore époustouflé par l’art avec lequel le cinéaste conjugue les pouvoirs du langage et le rythme de l’image. Le choix nostalgique du noir et blanc, le rôle de Lee Simon interprété par un Kenneth Branagh jouant et parlant comme Woody Allen, le dialogue si bien intégré à l’action, avec des violences que le talent fait passer en douce, et cette double satire de la célébrité et de la société new-yorkaise où le mythe en est entretenu m’ont fait un instant rêver, ce soir, au film que ce cinéaste pourrait faire sur la situation où nous met ici notre présidence.

25 février – Avec ironie le plus vieil amandier du jardin s’est enfin mis à fleurir le jour où le ciel est gris et bas… Bien décidé, je suis parti pour la journée dans la lecture d’un manuscrit prometteur. Ce soir, une heure avant de partir pour aller voir et entendre Hannah K. au Méjan, j’avais achevé la lecture. L’accomplissement est à la hauteur de la promesse. Quel bonheur j’aurai à dire le mien à son auteur !

26 février – Le monologue de Hannah K., nous l’avions découvert, Christine et moi, il y a trois ans au Théâtre Mouffetard quand Marianne Epin l’y avait créé. Nous l’avons revu hier soir, et toujours avec Marianne, sur la scène du Méjan où un petit mais excellent public, en apnée pendant une heure vingt, a manifesté son émotion, après un long silence, par d’innombrables rappels. Ce monologue est constitué par la lecture des carnets qu’une actrice juive, Hannah K., tint de février 1941 à septembre 1942 dans le ghetto de Varsovie. Des carnets où elle relate comment la résistance consistait à jouer Esther de Racine ou Le marchand de Venise de Shakespeare avec des moyens de fortune, carnets où elle évoque une relation amoureuse qu’elle aurait eue avec Louis Jouvet, où elle décrit les déportations par fournées successives, carnets qu’elle réussit à dissimuler avant de partir à son tour pour l’abattoir.
Mais ce fut pour moi une “autre” découverte car je savais hier ce que j’ignorais en 2005. À savoir que, dans le roman de Renaud Meyer dont ce monologue est une adaptation, les carnets trouvés par la narratrice racontent peut-être une vie qui ne fut pas celle de la vraie Hannah K. mais celle d’Anna K., une ouvreuse de cinéma passionnée de théâtre, qui était folle et dont rien de ce qu'elle a raconté ne serait vrai. Et ainsi ai-je retrouvé les doutes et mises en abîme des Déchirements où le narrateur est sans cesse pris entre les injonctions de la mémoire et celles de la narration. Et par ricochet je fus renvoyé aux réflexions que déploie Nancy Huston dans L’espèce fabulatrice à paraître bientôt… À la nuit, après le spectacle, nous étions une vingtaine chez Françoise et Jean-Paul, où j’eus l’impression que ce n’était pas le meilleur sujet à mettre sur la table.

Ce matin, par temps toujours gris mais très doux, retour de bonne heure en Arles pour la réunion trimestrielle des représentants d’Actes Sud. Et, bien entendu, j’ai fait la part belle, très belle même, à L’espèce fabulatrice de Nancy Huston avec l’idée que ce petit ouvrage à forte résonance leur fournirait une occasion de rappeler aux libraires le rôle fondamental de la narration et du roman. Pour être de mon temps et pas de mon âge, aurais-je dû faire confectionner pour les représentants des T-shirts sur lesquels on aurait lu : “Nous sommes tous des fictionnaires” ? Ce n’est vraiment ni leur genre ni le mien.
Après quoi j’ai raconté l’histoire et les mérites de L’exil d’Alexandra, l’allègre roman épistolaire d’Anca Visdei où deux sœurs, l’une dans la Roumanie de Ceacescu et l’autre exilée en Suisse, correspondent en s’efforçant de déjouer la censure à laquelle leurs lettres sont soumises. Et puis les Histoires à contrecœur de Kjell Espmark dont chacune se présente comme une sorte de vengeance du destin sur ceux qui ont tenté de le déjouer.
Je suis reparti d’Arles avec l’un des tout premiers exemplaires du livre de Pierrette Fleutiaux, La saison de mon contentement, où les joyeuses et parfois furieuses turbulences de la pensée témoignent de la méconnaissance que nous avons encore du sort et du rôle des femmes. Reparti aussi avec un exemplaire de la réédition des poèmes de Max-Pol Fouchet, Demeure le secret. Je le rouvre au hasard et tombe sur ce vers : Mais je rêve plus que toi qui rêves au long de moi… C’est tout lui, ça !

Eh bien, j’ai aimé revoir, ce soir à l’écran de France 3, La fleur du mal, un film dans lequel Chabrol dépeint avec un talent qui ne va pas sans faire penser parfois à celui de Woody Allen, un microcosme bourgeois fracturé par la mémoire de l’inconduite et par l’ambition politique. Mais ces retours à l’histoire que m’ont proposés, ces derniers temps, livres et films, et même la pièce d’hier, me donnent au seuil de la nuit l’impression d’être l’une de ces particules que l’on voit parfois danser dans un rayon de lumière… Illusion venue sans doute avec la complicité de la fatigue.

27 février – Par la fenêtre ouverte sur un ciel redevenu clair, je vois ce matin l’amandier tout en fleurs esquisser un pas de danse, tels ces vieillards qui, soudain, d’un déhanchement vous révèlent qu’ils ont gardé de la grâce… Je me suis hâté de répondre aux lettres qui l’exigeaient et de lire la presse afin d’être prêt à recevoir Pia Petersen. Mais, de Marseille, elle m’a appelé vers onze heures pour me dire que son train avait un retard indéfini…
Ces petits tracas, comme les grands, qu’ils viennent d’un coin éloigné de la planète ou de l’Elysée, graves ou insignifiants, il faut les gérer pour ne pas y perdre son sang froid. En attendant Pia j’ai donc (habitude oubliée à l’âge du massicot électronique) coupé les pages du beau volume à l’ancienne que Le Corbier a publié avec les poèmes de mon ami Philippe Jones. C’est un geste lent, presque un rite, qui m’a permis de saisir déjà, dans cet Au-delà du blanc écrit avec l’apparente sérénité de l’inquiétude et dans “l’insomnie du temps” dit le poète, des fragments au parfum d’alliances secrètes. Comment, en effet, n’être pas renvoyé aux Déchirements par ces mots : “cette femme au passé, vêtue en jupe longue, droite exsangue et si frêle que le vent a saisie, on a vécu sa mort si l’on entre en orbite…”
Pia est enfin arrivée. Après un déjeuner bavard, nous avons parlé plus sérieusement de Iouri, son prochain roman et des ajustements qu’elle y apporte. Puis des délicates subtilités d’une langue maternelle qui échappent souvent quand la langue est apprise. Et de ceux qui paraissent s’en être moqués avec talent, comme Gary, Conrad ou Nabokov. Et enfin de cette invitation reçue de la B.N.F. pour une “soirée privée” où les happy few découvriront “les dessous de la bibliothèque”. L’invitation est accompagnée d’une petite brochure où figurent, entre des poèmes coquins de l’Abbé de Voisenon et Les bijoux de Baudelaire, des extraits de l’Almanach des adresses des demoiselles de Paris de tout genre et de toutes les classes sorti de “l’imprimerie de l’amour” en 1791. Il y a là des petites annonces à faire honte aux auteurs des messages indésirables d’internet. Comme celle-ci : “Gavaudan, cadette, rue Neuve St.-Eustache, n° 14, pleine de tendres appas, difficile à émouvoir, mais une fois en train, c’est un diable ; …10 louis.” Ou cette autre : “La Haye, rue Meslée, très ouverte ; y compris le souper… 24 livres.”
Bruno est venu chercher Pia et nous les avons retenus à dîner. Pia, qui a fréquenté nombre de salons littéraires et de foires aux livres, a décrit avec humour la jalouse manière dont certains auteurs se comportent avec d’autres parce que ceux-ci reçoivent des libraires un accueil qui devrait, pensent-ils (et parfois même disent-ils), à eux seuls être réservé.

Et puis, ce soir, fausse route cinématographique. Parce que nous avons de l’admiration pour Diane Keaton, nous avons voulu la revoir dans Looking for Mr Goodbar de Richard Brooks. Et elle illumine, en effet, la première partie par ses amours des quatre saisons, mais ensuite le film se déchaîne dans un style qui, en trente ans, a mal vieilli. Il ne domine plus la fureur et la violence, il est submergé par elles.

28 février – Le gris ciel d’hier s’entrouvre pour faire voir ses dessous d’un bleu tendre. La pression atmosphérique joue au yo-yo et l’on s’en plaint au village. Par exception bissextile, le jour d’hui est donc l’avant-dernier du mois après lequel on déboule vers le printemps. À moins que ce ne soit le printemps qui cavale vers nous si j’en juge par la croissance des bourgeons du platane ou par les magnifiques photos de pruniers déjà en fleurs qu’Yves a prises aux bords de Meuse.

Je me souviens de livres qui me portaient d’emblée à m’interroger sur le suivant. Fallait-il publier le premier, avec ses faiblesses, ses manquements mais aussi ses promesses, pour permettre la venue d’un second qui, sans lui, ne verrait sans doute pas le jour ? Je me souviens d’autres que j’avais envie de voir publiés quelle qu’en fût la suite. Il est de ceux-là, celui que, dans sa dernière version, m’a proposé Brigitte Allègre. Les fantômes de Sénomagus est un récit composé de récits que je vis apparaître en mars de l’année dernière. Brigitte a compris que ce premier livre lui apprenait un autre métier et elle a reçu réflexions d’éditeur, conseils d’écrivain et recommandations de lecteur avec une grande attention. En même temps, je voyais ce que lui apportaient sa pratique de l’anglais et ses lectures en ce domaine où elle enseigne. D’abord une sorte d’indépendance vis-à-vis de la spécificité française et ensuite le désir d’introduire avec malice, audace et parfois impertinence l’humeur des lieux, leurs mystères, leurs parfums, leurs couleurs. Après déjeuner au mas, nous avons ratissé les jardins de Sénomagus pour noter ceux qui appelaient encore quelques soins. Voilà un livre qui, à l’automne, devrait apporter du plaisir à “l’espèce fabulatrice” que nous sommes.

Faute de mieux, ce soir, on a regardé Gigi, le téléfilm de Caroline Huppert. Il me semble avoir en mémoire quelques images du film de Jacqueline Audry (1948) où Danièle Delorme avait le rôle titre, et de celui de Vincente Minnelli (1958) dont Leslie Caron était la vedette. Mais si floues soient-elles, ces images me font donner la préférence à Juliette Lamboley choisie par Caroline Huppert, même si cette Juliette n’a pas vraiment l’allure “héronnière” de la Gigi de Colette. Au moins ne dissimule-t-elle pas son personnage sous une image de vedette. On n’a pas été déçus, on ne fut pas transfigurés. Et puis Colette à l’écran, on le sait, ce n’est plus du Colette. Les réparties ont beau y être, l’écriture est absente.

29 février – Est-ce à cause de la date quadriennale ? Fausse route, ce matin, en prenant mon café pendant que je lisais la presse. Méchante impression de me retourner comme un gant puis, quand le souffle revient, résurrection… Une fois dans mon grenier, j’ouvre la fenêtre. Douceur de l’air et lumière du ciel. Je regarde Gilbert taillant les oliviers avec des gestes de coiffeur et l’œil d’un sculpteur.

Hubert Prolongeau m’a posé par téléphone des questions sur Russell Banks auquel il consacre une page la semaine prochaine dans Libération. Ce n’est pas la première fois que je le constate, parler de Russell, ça me ravigote. Même au cœur de la complexité ou au bord du désespoir, cet homme manifeste vouloir comprendre et vouloir vivre, et par la probité de l’écriture il associe le lecteur à ses investigations.

Je n’ai ni lu le livre ni vu le film, ai-je répondu à une amie journaliste qui m’interrogeait sur le “scandale” de Survivre avec les loups. Mais je suis enclin à penser que, sans le succès du film présenté comme une histoire vécue, il n’y aurait pas eu de procès fait au livre. Monique Dewael (le vrai nom de Misha Defonseca) n’est “coupable” que si elle a donné (et j’ignore si elle l'a fait) l’assurance formelle qu’elle racontait là une histoire vécue. Sinon c’est tout bonnement une manifestation de l’espèce fabulatrice que décrit Nancy Huston dans le livre qui, sous ce titre, paraîtra en mai. “Dans notre cerveau, écrit-elle, les personnes vivantes sont des personnages.” Moi-même, à l’université de Liège en septembre, j’avais avancé que la fiction avait servi dès les commencements à travestir l’ignorance de nos origines, à brider les peurs de l’inexplicable et à justifier les pouvoirs que les plus roublards et les plus rusés en tiraient. J’ai traité le sujet dans deux romans : Le bonheur de l’imposture et Zeg ou les infortunes de la fiction. Et récemment encore, mais de biais, dans Les déchirements. Cela dit, qui a jamais pu croire à l’histoire de Misha et ses loups, telle qu’elle m’est revenue par la presse et les bandes-annonces ? Sinon dans l’ordre de la fable.








© 2004 Hubert Nyssen. Tous droits réservés. Conception et réalisation : Bruno Nuttens