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© Bruno Nuttens




Dimanche, 1er février 2009 – Le ciel a, comme hier, sa tête des mauvais jours, et la météo nous annonce que séviront toute la semaine ces remontées pluvieuses. Comme Christine est en conflit avec les satanés microbes de saison, nous n'irons pas au Méjan ce matin pour assister à la création d'une œuvre de Philippe Hurel intitulée Recueil. Il y a pourtant deux pièces de Luciano Berio que j'aurais aimé entendre…

   Chaque fois, ou peu s'en faut, que je terminais un livre, un autre commençait à germer. Il y a quelques jours déjà que se révèlent à l'échographie les traits d'un ouvrage dont j'avais eu l'idée voici quelques années mais que je n'avais pas mis en train, faute d'avoir trouvé la perspective qui m'en est récemment apparue. Or, cette nuit, un auteur parlant à la radio de son dernier livre (que je n'ai pas lu), m'a donné l'impression que c'était le mien. Il y a des symboliques qui sont promptes à vous étrangler alors qu'on n'a pas de temps à perdre. Et peut-être à cause de cela.

   Valérie et Jules sont venus prendre le thé avec nous, puis j'ai repris le travail que j'avais commencé le matin : répondre au courrier en retard. Ce soir, nous avions choisi de voir Viva Zapata ! tourné par Elia Kazan en 1951, sur un scénario de Steinbeck et avec le concours de Marlon Brando dans le rôle titre. Au début on se laisse prendre mais bientôt le rythme plan-plan des séquences, le grimage et les grimaces de Brando enlèvent toute magie à cette page d'histoire.

Lundi, 2 février 2009 – Ce matin comme cette nuit, pluie entortillée par le vent. Elle nous est promise pour toute la semaine. Dans le haut de l'Hexagone il neige. À Betty qui est venue prendre le linge, car c'est jour de lessive, je raconte que le 2 février, dans mon enfance, ma mère ne manquait pas de rappeler qu'à la Chandeleur l'hiver cesse ou prend vigueur. On se réjouissait ou se lamentait, c'était selon. Mais aujourd'hui, quoi ? De quel côté bascule-t-on ? Ni froid, ni beau. Ça pleut, ça pisse. Nous ne sommes pourtant pas en juin, la Saint-Médard est encore loin.

   La visite de M* m'a délivré pour une heure du train des petites tâches. Mais dans cette minuscule poche de temps, on ne peut pas fourrer grand chose. Si, pourtant… L'un peut livrer à l'autre deux ou trois réflexions que celui-ci emportera et replantera dans son jardin.
 
   Ce soir, l'eau passe à nouveau à travers le plafond dans mon grenier. Avant le souper j'ai fait un retour dans Voix off de Denis Podalydès car c'est demain que je l'accueille au Méjan. Après, nous avons regardé Les parapluies de Cherbourg. C'est à sa manière un opéra dont Michel Legrand a composé la musique et que Jacques Demy a mis en scène avec des acteurs, Catherine Deneuve en tête, qui ont été fort bien doublés pour le chant. J'ai revu le film avec un plaisir un peu mélancolique. 1963, quelle époque... La DS et la Caravelle !

Mardi, 3 février 2009 – Ce matin il ne pleut pas vraiment, le ciel s'égoutte et il a des tons d'ardoise. Achevé relectures et réflexions pour la rencontre de ce soir avec Denis Podalydès. Si faire se peut, j'ai l'intention, puisque son livre, Voix off, se présente comme une célébration de la voix, de le pousser très loin dans la comparaison entre la voix au théâtre et la voix, texte en mains, lors des lectures. Après tout, c'est dans le cadre des Lectures en Arles auxquelles je suis si attaché, que je l'ai invité. Et voilà qu'à l'instant, comme un trait de lumière qui percerait la sombreur du ciel, l'une de nos meilleures lectrices, Chloé Réjon, m'annonce la naissance de son petit Léonard.

Mercredi, 4 février 2009 – Ils étaient environ quatre-vingts qui ont, hier soir, affronté la pluie pour rencontrer Denis Podalydès au Méjan. À en juger par leurs commentaires et par le nombre d'exemplaires de Voix off que Denis eut à signer après notre entretien, ce fut une réussite. Pour moi, un plaisir. Celui de le faire parler de la voix dans tous ses états, ses éclats, ses exploits, au théâtre, au cinéma, en lecture publique ou dans l'isoloir du studio d'enregistrement, de l'inciter à en donner des exemples, et même, vers la fin, de l'emmener dans le territoire de la philosophie en évoquant la singulière et fascinante lecture, en huit heures, du Banquet de Platon par Michael Lonsdale. On aurait pu parler des heures encore sur le rôle de la voix dans l'entendement des idées. La preuve... Il y eut, après, l'habituel médianoche chez Françoise et Jean-Paul où, jusqu'assez tard, la discussion avec Denis se poursuivit, truffée de souvenirs confrontés. Par quoi je me disais, pendant que Christine à la nuit me ramenait au mas, qu'il y aurait une extravagante cartographie de la voix à dresser qui représenterait les lieux innombrables où elle se manifeste. Ce que, jadis, on appelait un portulan.

   Ce matin où le ciel paraît plus clément (mais on nous annonce déjà que ça ne durera pas) j'eus deux surprises de même et grande taille. Deux des membres de mon petit comité de lecture, qui venaient de recevoir la version définitive de L'Helpe mineure et l'avaient lue toutes affaires cessantes, m'ont en effet annoncé – chacun de son côté car ils ne se connaissent pas – que, sans attendre les observations particulières que je recevrai bientôt (et qui me sont si précieuses), ils tenaient à me dire qu'ils avaient été emportés au point d'en avoir perdu la notion du temps et s'être retrouvés, lecture faite, au milieu de la nuit. Il me reste trois autres avis à recevoir mais ces deux premiers justifient déjà, à mes yeux, que j'aie consacré tant d'heures et sacrifié tant de choses à l'établissement et aux réglages de ce texte…  

Christine m'a reconduit en Arles où, encore sous le coup,  j'eus chez Actes Sud des conversations dans lesquelles j'ai dû donner l'impression que j'étais un peu ivre. Et même, à l'instant où j'écris ces lignes, je ne suis sûr de rien, au sud le ciel est bleu mais si je me tourne vers le nord je vois par le fenestron qu'il est d'un noir colérique.

Ce soir, j'ai voulu revoir Les demoiselles de Rochefort de Jacques Demy, tourné trois ans après Les parapluies de Cherbourg que j'avais eu plaisir à revoir avant-hier. Le plaisir fut encore plus grand et l'émotion très vive car aux charmes de la comédie musicale si féerique se mêlaient tant de souvenirs, tant de disparitions et tant de regrets qu'un tel art n'eût pas eu de lendemains ici.

Jeudi, 5 février 2009 – Encore une de ces journées qui commencent en dansant d'un pied sur l'autre. Ce matin le bleu est au nord et le noir au sud. Mais quand on met le pied dehors, on a l'impression de fouler une éponge. La Camargue est... sous eau et il est déjà question que l'Arles de demain soit lacustre.

   Ma pensée va d'abord, aujourd'hui comme hier, à Louise et Gilles et à leurs pareils, enseignants-chercheurs partis en grève pour lutter contre décrets et mesures qui réduisent le temps de la recherche dont l'essence même paraît  échapper aux forts esprits de notre monocratie. Au risque de radoter, je ne me lasserai pas de rappeler la parole de Condorcet : “Toute société qui n’est pas éclairée par des philosophes est trompée par des charlatans.”

   Avec Brigitte, passé l'après-midi à examiner les observations sur manuscrit faites par mes deux premiers lecteurs et à évaluer les ajustages qu'il me reste à faire. Puis nous avons dérivé en imaginant le sort que connaîtront les personnages dans l'esprit des lecteurs inconnus, une fois le livre refermé.

   Vu À la verticale de l'été, un film sur l'histoire de trois sœurs vietnamiennes, de leurs amours, de leurs illusions et de leurs déboires qui sont évoqués dans des scènes d'un extrême raffinement où la caméra caresse avec lenteur les visages, les jardins et les paysages. Avec même tant de lenteur et de soins à l'image que j'en sais plus ce soir sur le sens esthétique de Tràn Anh Hùng que sur les aventures et le destin des trois sœurs.

Vendredi, 6 février 2009 – Quand j'ai dépouillé la presse, ce matin, avec un très léger retard qui suffit cependant pour basculer des choses toutes récentes dans un passé qui s'éloigne à toute pompe, j'ai vu se mêler des silhouettes : l'indigné Bernard, l'angélique Olivier, l'arrogante Rachida, le gigogne Nicolas… et quelques autres. Et je me suis alors demandé si, dans ces pas de danse, le peuple (comme on dit avec hauteur ou dérision) pouvait percevoir des signaux de rescousse. Le malaise qui sourd ne vient-il pas au contraire de ces feintes, de promesses grimaçantes, de rumeurs qui grondent alentour et des roulements de tambour annonciateurs d'années de plomb ?

   Les blogs et autres pratiques électroniques sont en train de substituer l'empilement à la continuation. Dans une série d'informations ou de réflexions, la plus récente ne vient pas à la suite, elle est posée dessus comme une soucoupe sur une pile. Je me dis que cette inversion pourrait bien avoir, mine de rien, de curieux effets sur les structures de la mémoire et sur la manière d'intégrer les enseignements. En quelque sorte, au lieu de se baigner dedans, on s'assoirait dessus.

   À l'invitation de Nathalie j'ai composé un nouveau rappel pour inviter les auditeurs à venir nombreux assister à la lecture que Maud Rayer fera le 16 février au Méjan. Non seulement pour jouir de son incomparable voix mais aussi pour découvrir Wallace Stegner. Elle lira de larges extraits d'une nouvelle intitulée Guide pratique des oiseaux de l'Ouest (in Le goût sucré des pommes sauvages). Je serais curieux de savoir si, depuis que Frédérique m'a révélé cet écrivain et que j'en parle sans cesse autour de moi, les éditions Phébus, qui ont eu le flair de découvrir Stegner et l'excellente idée de le faire traduire par Éric Chédaille, ont vu leurs ventes frémir… Le contraire serait trop injuste.

   Colette a partagé notre souper et comme elle n'avait jamais vu A Midsummer Night's Sex Comedy, alors qu'elle aime tant les films de Woody Allen, nous l'avons revu avec elle. Certes, même plaisir à redécouvrir des répliques et des images comme dans un livre qu'on relit. Mais, à la réflexion, je me dis que si j'ai insisté en douce pour que Colette choisisse A Midsummer Night's Sex Comedy, c'est peut-être parce que je l'aurais bien vue parmi les personnages.

Samedi, 7 février 2009 – Ce matin, là-haut, toujours le même combat de l'ombre et de la lumière qui me rappelle Le grand combat d'Henri Michaux…
Il le tocarde et le marmine,
Le manage rape à ri et ripe à ra.
Enfin il l'écorcobalisse.
Mais qui, de l'ombre ou de la lumière, écorcobalisse l'autre, ce n'est pas encore évident. On a évité la pluie mais on craint les crues, on nous promet le soleil mais au prix d'un mistral de première catégorie.

   Il suffit parfois de déplacer un caillou pour provoquer un éboulement. Un mot souligné dans le texte avec un point d'interrogation dans la marge peut entraîner des modifications considérables. C'est à quoi j'ai été confronté toute la journée en reprenant une à une les précieuses remarques qu'avaient faites les deux premiers lecteurs de L'Helpe mineure.
 
   Somebody Up There Likes Me (Marqué par la haine) de Robert Wise, avec le tout jeune Paul Newman, aurait pu me paraître un film bien fichu s'il ne comportait de telles scènes d'une boxe d'abattoir. 

Dimanche, 8 février 2009 – Passé une heure et demie, cette nuit, en compagnie de Karen Blixen. Et quand je fouille, ce matin, dans des photos d'archives, je la vois telle que je l'imaginais en ses différents âges au moment où j'écoutais parler d'elle à l'antenne de France Culture. La dernière rencontre avec Blixen, je la devais à… Wallace Stegner qui, dans Vue cavalière, la campe en son grand âge. Il y a d'innombrables manières de parler d'un écrivain. Celle que je préfère, maintenant que je m'accorde toutes les imprudences, c'est la sienne qui sait être à la fois amoureuse et impitoyable. Pour écrire, me dit un jour Albert Cohen, il faut avoir le cœur tendre et l'œil méchant. Pour lire, lui ai-je répondu, il faut avoir l'œil tendre et le cœur méfiant.

   Au réveil, grand combat comme hier dans le ciel. Mais cette fois le mistral s'est levé et il s'en mêle. Où que je me tourne, c'est fureur et menaces. Je m'apprêtais au pire quand, après le petit-déjeuner (je l'avais passé à lire dans la presse locale les menaces de submersions), j'ai trouvé sur mon écran une longue lettre qui venait d'atterrir. Celle du troisième lecteur du comité chargé de juger L'Helpe mineure. Je ne m'y attendais pas de  sitôt mais je l'attendais dans l'inquiétude car je savais que s'il y avait fissures ou fractures dans le texte, ce lecteur-là les dénoncerait sans détours. Or c'est l'approbation avec l'encouragement. “On y croit. On y est.” Ou encore : “Ce livre est en fait une mise en abyme des procédés narratifs qu'il met en scène.” Mais entre les deux jugements, une série de notations qui ont pour conséquence que, toutes affaires cessantes, je vais rouvrir le manuscrit pour voir quel parti je peux en tirer.
 
   Dilemme... Ce soir, je m'étais promis de voir le téléfilm de Marcel Bluwal, À droite toute, car, par les temps qui courent, j'étais curieux de me retrouver dans ces années trente au cours desquelles mon grand-père et mon père avaient tenté de m'expliquer les dangers où nous étions avec la montée du fascisme. Mais je ne voulais pas non plus manquer l'occasion que m'offrait la télévision de voir Quelqu'un derrière la porte, un film plus que trentenaire de mon ami Nicolas Gessner. À droite toute commençait à huit heures et demie, Quelqu'un derrière la porte un quart d'heure plus tard. Je n'ai pas d'enregistreur, j'ai zappé. Honte ! Vingt minutes de Bluwal, une heure et demie de Gessner, trois quarts d'heure de Bluwal. Les deux fragments que j'ai vus de À droite toute ont suffi pour que je me fasse promesse de ne pas rater sa rediffusion. Quant au film de Nicolas, attrapé en cours de générique et quitté après la dernière image, il m'a laissé l'impression d'une machination hitchcockienne épurée par les superbes images de Pierre Lhomme.
 
Lundi, 9 février 2009 – Longue conversation téléphonique avec Françoise Duvignaud qui revient d'Inde où, me dit-elle, elle a pu terminer le travail du deuil. Nous parlons de l'ample bibliothèque de Jean qui sera déposée en lieu sûr.

   Les Belges ont parfois de curieuses trouvailles pour contourner leurs difficultés linguistiques. Ils avaient déjà adopté l'appellation Bozar pour désigner le Palais des Beaux-Arts de Bruxelles et voilà que la divine Cinémathèque de ma jeunesse, ils la nomment Cinematek… À quand la Discotek, la Bibliotek, la Pinacotek et l'Œnotek, les mecs ?

   Le pédiatre est passé me voir, il voulait procéder à un petit contrôle. Il a examiné les engrenages et relevé les compteurs. Quand il eut appris que le roman était fini, il eut l'air de dire que tout était dit.

   À midi j'avais envoyé le fichier ne varietur de L'Helpe mineure à l'éditeur. La journée qui avait commencé dans la lumière, s'affaissait dans la grisaille. J'ai refusé d'y voir un signe. Mais ce soir Brigitte m'invite à voir sur le net un article paru dans La Voix du Nord : “L'Helpe mineure est sortie de son lit...” Ça, c'est un signe !

   De mauvaises critiques donnent parfois de précieuses indications. Snow Falling on Cedars de Scott Hicks avait reçu en 2000 un mauvais accueil et les critiques l'avaient méprisé. En les consultant, je ne sais quoi dans la manière de le dire m'a mis la puce à l'oreille. Oui, certes, il y a trop de flash-backs et une musique parfois complaisante, mais le film se déploie comme l'un de ces grands romans que nous aimons, Christine et moi, les images sont magnifiques et la lumière plus belle encore, les acteurs si justes dans leurs rôle et, parmi eux, un remarquable Max von Sydow. Nous avons vu le film, n'avons pas vu les deux heures passer.

Mardi, 10 février 2009 – Si l'Helpe mineure est sortie de son lit, Christine est rentrée dans le sien, victime sans doute des microbes de saison dont le pédiatre, hier, me disait qu'ils sont partout.

   La dernière lecture que j'attendais est arrivée, sur l'essentiel elle rejoint les autres.

   Ce que j'ai écrit aujourd'hui ressemble à une pluie de confettis : notes, lettres, bouts d'essai. Et ce soir, vu The King of Comedy, une fable cruelle de Scorsese, presque dans le ton de Barbey d'Aurevilly.

Mercredi, 11 février 2009 – Pour la première fois depuis longtemps, une nuit de sommeil ininterrompu, sans rêve et sans radio. Et le temps est si beau ce matin que j'ouvre grande la fenêtre avant de donner les premiers tours de manivelle. Christine, elle, reprend des couleurs et, toute chancelante qu'elle soit encore, elle s'est déjà remise à traduire. Mais, à la radio et dans la presse, le monde paraît aller si mal qu'on a envie de faire comme en trente-neuf : des provisions pour les mauvais jours. Dans un courriel que je découvre à l'instant, Viviane Ayguesparse y fait écho avec une citation de Cocteau : “La poésie, c'est comme les catastrophes de chemin de fer ; ça ne s'explique pas, ça se sent.” Et à propos… en voilà une, Viviane, que j'ai connue à l'université puis revue chez elle quand j'allais voir Albert Ayguesparse, son père qui était aussi mon premier maître en écriture. Ayguesparse était un pseudonyme. Quand il est mort, et bien qu'elle n'écrivît pas elle-même, Viviane a obtenu, avec bec et ongles, l'autorisation légale de modifier son identité. Viviane Clerck est devenue Viviane Ayguesparse. Chapeau !

   On reparle, ces temps-ci, d'Otto Witte, ce clown qui, au début du siècle dernier, avec la complicité d'un avaleur de sabres, se fit passer pendant quelques jours pour le roi d'Albanie, juste le temps de faire main basse sur le trésor d'Etat et de se constituer un harem dont il emmena quelques créatures dans sa fuite. On en reparle parce qu'à Marseille il y a une adaptation théâtrale de l'événement que j'avais moi-même utilisé en 1998 dans Le bonheur de l'imposture où l'on voit Éléonore Korab en faire le sujet d'un roman. Les coïncidences, c'est souvent tout un jeu de cordelettes.

   J'avais envie d'un après-midi de congé, je l'ai pris et me suis installé dans mon observatoire. Dans ces moments assez rares, je vois passer sous mes yeux des pans entiers de vie, et puis soudain arrêt sur image. Ou sur kjökkennmöding. J'aime ce mot barbare qui désigne les débris silicifiés d'agapes préhistoriques. Ainsi ai-je été témoin de scènes volcaniques auxquelles j'avais été mêlé au cours de mes âges. Laves en feu devenues très légères pierres de ponce.

   Nous avons regardé ce soir Straight Time d'Ulu Grosbard. Un polar à la fois drôle et rigoureux, conduit par un Dustin Hoffman fort joliment flanqué de Theresa Russel. Mais pas de quoi faire une insomnie. Avant d'éteindre le téléviseur je suis allé revoir quelques scènes de MASH qui venait de commencer sur une autre chaîne. Avec l'idée de revoir celles dont Hot Lips est la vedette…


Jeudi, 12 février 2009 –
Nuit à haute altitude et, par la lumière, réveil à coups de cymbales. J'avais comme hier ouvert la fenêtre mais il m'a fallu la refermer. Le mistral est revenu au galop. J'ai passé la matinée, entouré de satellites, ces projets qui me tournent autour, chacun d'eux s'offrant à occuper le temps que je consacrais ces derniers mois à L'Helpe mineure.

   Brigitte est arrivée à temps pour le déjeuner. Elle nous a dit avoir vu les premiers amandiers en fleurs. Christine l'a consultée sur une de ces expressions anglaises qui n'ont pas de correspondant en français et dont la traduction littérale conduirait au non-sens. Et comme d'habitude on est partis dans une discussion sur l'identité des langues. Plus tard, dans mon grenier, pendant que j'ouvrais un abondant courrier et humais quelques livres nouveaux qui s'y trouvaient, Brigitte a repris la saisie d'un de mes romans retrouvés. Soudain, levant la tête, j'ai vu, en ombre chinoise tout en haut du plafond de mon grenier, une grande cigogne. Il m'a fallu un moment pour sortir de ma stupeur et comprendre… Un rayon de soleil qui se réfléchissait sur le pare-brise d'une voiture garée dans la cour du voisin traversait le fenestron dans l'épaisseur duquel j'avais pratiqué l'an dernier, entre moustiquaire et vitre, une installation avec cigogne alsacienne et guerrier Qin que j'avais appelée “le sage est sans idée”. Cette image a persisté un quart d'heure. Nous l'avons photographiée. Un prodige parmi d'autres.

   Nous avons vu ce soir un film que nous a prêté Brigitte : L'incroyable destin de Harold Crick, signé Marc Forster et tourné avec le concours d'acteurs épatants dont Will Ferrell, Emma Thompson et Dustin Hoffman. Une comédie tour à tour amère et drôle qui se regarde sans que l'attention se relâche un instant. Mais pourquoi la version venue en France porte-t-elle ce titre qui rappelle un peu trop Le fabuleux destin d'Amélie Poulain alors que le titre anglais – Stranger than Fiction – est tellement plus juste ? Tiens, tiens, cette histoire est donc fondée sur la même idée qu'a utilisée Paul Auster pour Seul dans le noir. Une romancière écrit des histoires qui deviennent réalités au fur et à mesure qu'elle les rédige… Mais n'est-ce pas un fantasme vieux comme la littérature ?

Vendredi, 13 février 2009 – Trois vendredis 13, cette année. Aujourd'hui le premier, le deuxième vient le mois prochain avec le printemps, le troisième en novembre. Ça ne veut rien dire, c'est une curiosité calendaire. Cette nuit, le mistral a hurlé comme les loups, il a parfois bramé comme les cerfs. En Arles, ce matin, il fallait se courber pour traverser la place Nina-Berberova et s'engouffrer chez Actes Sud. J'ai retrouvé Françoise qui rentrait des États-Unis. Elle m'a parlé des études d'Antoine et de ses progrès dans l'apprentissage de l'anglais. J'ai eu aussi une longue conversation avec Ophélie Jaësan à propos du court roman dont elle m'avait fait lire la première mouture. Même si c'est sous une autre forme, j'ai perçu chez elle des angoisses que j'avais jadis en d'identiques circonstances. Alors que je revenais d'Arles par la route des oliviers je me suis pris à partie. Certes, sans ce fichu mistral je pourrais en roulant baisser la vitre et humer à plein nez cette journée printanière, mais sans mistral pas de ciel propre ni  d'avant-goût du printemps.
 
   Peu après l'arrivée des Montpelliérains qui passeront ici le week-end, j'ai repris le chemin d'Arles pour accueillir Maud Rayer qui arrivait en TGV de Paris. Grand brouhaha à la table du souper. Après le coucher des enfants, j'ai raconté à Maud la rencontre récente avec Podalydès. Et jusqu'à l'heure de gagner les chambres nous avons discuté de la voix, des voix, au théâtre, au cinéma, dans la lecture. Ensuite de la mise en scène. J'ai dit la nostalgie que j'avais du plateau nu de Vilar.

Samedi, 14 février 2009 – Par deux fois au moins, cette nuit, le mistral en ivrogne a si bien secoué portes et fenêtres que je me suis réveillé en sursaut. Ce matin il est encore là, moins violent, et d'un air contrit nous montre le pur azur du ciel.

   Deux (toujours deux) longues conférences aujourd'hui. L'une avec Gilles, ce matin, sur la situation universitaire. L'autre, cet après-midi, avec Maud. D'abord sur Wallace Stegner dont elle lira lundi soir des pages choisies, puis sur le sens que les voix donnent à un texte lors d'une lecture, et enfin sur L'Helpe mineure dont je lui ai lu quelques passages sur lesquels je voulais son avis.

   Ce soir, à Maud, Louise et Gilles nous avons fait voir Stranger than Fiction  que nous découvrions avant-hier soir. Je craignais de moins l'aimer, Christine et moi nous l'avons mieux aimé encore. Un bon film qu'on revoit, c'est comme un bon livre qu'on relit. L'histoire étant connue, l'attention se porte sur les astuces et autres nuances qui avaient d'abord échappé.
 
Dimanche, 15 février 2009 – À un moment avancé de la nuit, planqué dans un coin d'ombre, j'ai surpris à l'antenne de France Culture une conversation qu'eurent François Mitterrand et Emmanuel Berl voici une trentaine d'années. Il y était question du passé et de la solitude, de la politique et de la culture, des villages et des villes. Quel désordre, soudain, dans ma mémoire… J'avais entendu mon père et mon grand-père se disputer avant-guerre à propos du livre d'Emmanuel Berl, La mort de la pensée bourgeoise. Un soir à Séoul, quarante ans plus tard, j'en avais parlé avec Mitterrand. Et cette nuit, voix grêle et voix posée, la controverse sur le mariage de la politique et de la culture me revenait à la manière d'un équinoxe.

   Pendant la nuit, Maud a lu Seul dans le noir et ce matin, au petit-déjeuner, elle a dit sa surprise d'y avoir trouvé trace de deux histoires. L'une qui allait faire l'argument des Déchirements, et une autre où il était question d'une femme qui, après la mort de son mari, chaque fois qu'elle ouvrait un livre de sa bibliothèque, y trouvait un message d'amour qu'il y avait glissé. Il s'ensuivit une discussion pleine de non-dits sur les sources, ressources, emprunts et usages.

   En fin de matinée, les petites Montpelliéraines sont parties pour la montagne avec leurs parents. Mais ces heures où elles s'emploient à la musique, à la danse, à l'équitation, à la neige, qu'est-ce que j'en faisais à leurs âges ? À quoi les ai-je alors consacrées, toutes ces heures ? J'ai beau chercher, rien d'autre ne me revient à la mémoire que la lecture. 

   À Maud, cet après-midi, j'ai raconté la part théâtrale de l'aventure que j'ai courue à Bruxelles, dans les années 60-70, au Théâtre de Plans, une salle grande comme un mouchoir de poche où l'exiguïté de la scène ne permettait pas d'accueillir plus de deux acteurs : Le journal d'un fou d'après Gogol, Le dernier jour d'un condamné d'après Hugo, Le bleu des fonds de Joyce Mansour, Les mains d'Eurydice de Pedro Bloch, La dernière bande de Samuel Beckett…

   Nous avons fait voir à Maud, et donc revu avec elle ce soir, le film de David Fincher, The Game. J'avais noté ici, en janvier, que c'était l'histoire d'une arnaque dont la clef était fournie dès le début sans qu'on sache s'en servir. Revoir ce film de sang-froid, quand on en connaît tous les ressorts, c'est beaucoup moins drôle, certes, mais quelle leçon sur la manipulation du spectateur ! Rien n'aurait dû surprendre car tout est annoncé. Et pourtant on avait marché comme Maud, ce soir, a marché… L'art du cinéaste consiste ici à entretenir le désir d'être surpris.

Lundi, 16 février 2009 – Il y eut cette nuit un petit interstice d'insomnie pendant lequel j'ai repris et médité les paroles d'Axel Kahn qui, hier dans Ripostes, à la question de savoir quel était le mal essentiel dans la crise actuelle, a répondu d'un mot terrible : le mépris. Un mot auquel, dans La pensée de midi, nous avions récemment consacré un numéro. Où j'avais dit, entre autres, mon inquiétude de voir que le mépris de la justice relevait désormais de l’art de gouverner.

   Nouveau branlebas au mas, et pagaille. Depuis quatre jours nous n'avons plus de courrier et j'ai cherché par une enquête téléphonique à en connaître les motifs. Il a fallu aussi changer la citerne du gaz et, dès lors, couper le chauffage. Dans le même temps, un technicien est venu faire le contrôle annuel des extincteurs. Puis Maud et moi, nous avons procédé dans mon grenier à une petite répétition de la lecture de ce soir. L'exercice terminé, elle m'a décrit les cordes vocales et leur fonctionnement avec une troublante sensualité. Nathalie est venue déjeuner avec nous, qui  étions cloîtrés dans la cuisine avec un radiateur électrique. Maud et Nathalie sont reparties au Méjan pour régler le son et la lumière… Et deux heures après leur départ, le courrier en retard est arrivé, un plein panier !
 
Mardi, 17 février 2009 – Rassembler une centaine de personnes par grand froid, un soir d'hiver dans une petite ville du Sud, pour écouter la lecture d'un écrivain étranger, inconnu de la plupart, c'était déjà un exploit. Hier soir au Méjan, Maud Rayer a donc lu devant eux l'essentiel de la longue nouvelle de Wallace Stegner que je tiens pour très représentative de son art et de sa personnalité : Guide pratique des oiseaux de l'Ouest. Cette lecture fut une véritable représentation et, même à moi qui connais bien ce texte, Maud a encore révélé des nuances dans le talent de Stegner. Ce qu'elle a révélé aux personnes présentes, je ne sais. Les longs applaudissements traduisaient l'admiration et la gratitude. Mais j'ai aussi perçu autre chose, et c'est, je crois, l'effroi provoqué par l'impitoyable autopsie que fait Stegner d'une société dans laquelle la nôtre a souvent cherché des modèles. Maud aussi l'a perçu et nous en avons parlé au cours du médianoche chez Jean-Paul. Nous la sentions inquiète, alors nous avons orienté la conversation sur la nouvelle librairie qu'Actes Sud ouvrira prochainement à Calais car les deux jeunes femmes qui en assureront la gestion étaient présentes.
   Nous sommes rentrés à la nuit. Pendant que nous écoutions au Méjan le lecture de Maud, notre ami Jean-Yves était venu au mas mettre bon ordre dans le système de chauffage. Et ce matin où le mistral recommence à faire le mariolle avec ses manières d'oiseau jurassique pris de colère, au moins nous avons chaud.  

   Pendant que j'avançais à pas prudents, cet après-midi, dans un manuscrit de philosophie qui vient de m'être proposé, M* est passée me voir. Elle m'a raconté les recherches qu'elle accompagne et qui ont pour but de retrouver le tracé de l'aqueduc romain qui, au IIème siècle, amenait l'eau en Arles et alimentait la meunerie de Barbegal. Je la regardais en l'écoutant et je me disais que cette recherche des traces était une très belle allégorie.

   Bien étrange soirée cinématographique aujourd'hui. Nous ne voulions pas rater le dernier film de Robert Altman, celui qu'il a tourné juste avant de mourir, A Prairie Home Companion – que le distributeur français a curieusement rebaptisé The Last Show. Ce n'est certes pas une œuvre majeure mais cette description de la dernière soirée d'une émission de radio enregistrée en public dans un vieux théâtre est drôle, émouvante et si testamentaire. Meryl Streep et Kevin Kline, entre autres, y accordent parfaitement leurs rôles. Nous avons eu ce soir l'impression d'assister aux adieux d'un Altman qui, discrètement, s'en allait avec une époque. Le film était assez court. Avant d'éteindre le téléviseur, je suis allé à TCM où passait Sunset Boulevard, juste à temps pour voir la légendaire et dernière scène où Gloria Swanson descend le grand escalier… En somme, une soirée des adieux.

Mercredi, 18 février 2009 – Tôt, ce matin, visite hebdomadaire chez Actes Sud. Ciel bleu et mistral débridé. Dehors, toutes les têtes s'inclinent. Dedans, les conversations vont bon train. Avec Françoise sur les nouvelles d'Outre-Atlantique, avec Élisabeth sur les perspectives d'une vie ultérieure, avec Swann sur le sens que ceux qui les reçoivent donnent aux lettres de refus et sur le mépris que ressentent ceux à qui l'on ne dit rien. Et puis long entretien avec Tiffany qui termine un long stage et qui, par de petites questions, cherchait à savoir pour quelles raisons j'ai voulu jadis fonder Actes Sud et comment je m'y suis pris. Je devrais être las, cent fois on m'a demandé cela. Mais à bien y réfléchir, je ne raconte jamais la même histoire car je ne m'adresse jamais à la même personne. De telle sorte que si l'on m'a cent fois posé la question, j'ai composé cent fictions différentes. Avec parfois beaucoup de plaisir comme ce matin où un regard intelligent m'écoutait et parfois me suggérait un détour que je n'avais pas prévu. Vers midi je suis revenu au mas par les petites routes et mentalement j'ai continué à raconter l'histoire comme si Tiffany m'avait accompagné et me posait la question de savoir de quel bois j'avais alimenté le feu pendant toutes ces années. Et je lui répondais qu'à rien ni à personne je n'avais été aussi fidèle qu'aux mots dont l'assemblage donne à toute chose un sens.
 
   J'ai ramené de chez Actes Sud la dernière livraison de La pensée de midi qui est intitulée L'Iran derrière le miroir. Et après le déjeuner, l'ayant d'abord parcourue, je suis revenu aux treize longues pages de l'introduction – Paradoxes iraniens – rédigées par Christian Bromberger qui a coordonné les participations à ce numéro. Et je ne saurais assez en recommander la lecture à tous ceux qui aimeraient connaître les réalités dissimulées sous le tapis des idées reçues, mais aussi à ceux qui, même sans intérêt particulier pour l'Iran, apprécieront que soit exposée avec une grande mesure et une parfaite clarté de langage, la complexité d'une nation. Ou comment réapprendre à traverser le miroir.

   Ce soir, découverte d'un délicieux chef-d'œuvre qui a plus de quarante ans d'âge et que nous n'avions jamais vu : Kiss Me Stupid de Billy Wilder. C'est à la fois dépassé et jubilatoire, mais peu à peu on prend conscience que c'est aussi l'une des charges les plus violentes qui aient été portées contre le mode de vie américain et l'on ne s'étonne plus des attaques lancées par les ligues de vertu au moment de la sortie du film. La trentenaire Kim Novak tient là, avec de la grâce dans la vulgarité, un rôle qui efface nombre de ceux dans lesquels on la revit ensuite.

Jeudi, 19 février 2009 – Par beau temps, froid et mistralien, Dominique Sassoon est venu passer la matinée au mas et nous l'avons toute consacrée à une controverse sur l'obscurité et la clarté dans le discours philosophique. J'ai aimé sa révolte contre les indécentes justifications de l'obscurité.

   À une doctorante qui a entrepris d'étudier les rapports de la pensée et de l'écriture romanesque chez Paul Gadenne, j'ai longuement écrit cet après-midi. J’ai consacré pas mal de temps à l’œuvre de cet écrivain, lui ai-je dit. Et alors que d’autres éditeurs avaient déjà publié ses romans les plus importants, je me suis lancé dans l’édition de ce qui restait inédit. J’ai mis beaucoup d’espoir dans la publication de Baleine car Gadenne est pour moi un très grand écrivain qui a honoré son temps, mais son temps ne le lui a pas rendu. Comme si, du fait de sa retraite, on lui reprochait de n’avoir plus été  “dans la course”. Je l’avais dit à sa veuve, si l’on voulait une parousie, il fallait que s’écrive un ouvrage passionné, susceptible de secouer l'indifférence. Sinon il ne fallait plus s’attacher qu’à bien conserver sa mémoire avec l’espoir que, plus tard, on découvrirait que Paul Gadenne valait mieux que certains écrivains de sa génération qui avaient tenu le haut du pavé.

   Comment se peut-il que n'ayons jamais vu Le sortilège du scorpion de jade ? Quand nous sommes tombés dessus, ce soir, on s'y est collés. Dieu soit loué, c'est un très bon Woody Allen, drôle et sarcastique, et ici encore un hommage à une époque qui lui est chère. En tout cas un régal !

Vendredi, 20 février 2009 – Alors que le mistral s'était apaisé, la nuit fut tumultueuse et la matinée gâchée par quelques douleurs qui me carambolaient dans le crâne. Brigitte est venue déjeuner. Avant qu'elle ne reprenne la saisie de textes, nous avons gambergé sur le déclin des idées par les voies du mépris et de l'avidité. Puis elle s'est mise au clavier, et moi au mien avec l'impression que les mots s'échappaient de l'écran telles des bulles de savon.

   Ce soir, grand rassemblement familial, dix à table, deux anniversaires et d'innombrables récits d'exploits car tous revenaient de la neige ou y partaient. Apparemment j'ai le crâne libéré de ses névralgies mais je porte la fatigue comme une chape de plomb. Après nous avoir épargnés toute la journée, le mistral est revenu avec la nuit et ses promesses pour demain ne sont pas rassurantes.

Samedi, 21 février 2009 –  De certains romans que j'avais écrits, Le nom de l'arbre par exemple, ou Quand tu seras à Proust la guerre sera finie, on me demandait souvent, avec l'air d'en être déjà convaincu, si c'était autobiographique. Si je disais non, on ne me croyait pas ; si je disais oui, je mentais. En vérité, je me posais la question à rebours. Telle part de ma vie, telle étreinte ou telle disparition, ne m'étais-je pas persuadé de leur réalité pour le seul motif que je les avais écrites ? Il y eut cette nuit une sérieuse controverse à ce sujet entre deux de mes doubles. La question avait surgi, récemment encore quand, fidèle à l'usage de l'exergue, j'en avais cherché un dans le sac où je fourre des citations au fil de mes lectures, un qui convînt à L'Helpe mineure. Et tout de suite s'était imposée une apostrophe de George Sand à son cher Flaubert : “Tu es riche et tu cries comme un pauvre.” Énigme qui m'est très claire. Richesse de l'imaginaire, pauvreté du réel.

   À l'égard des psys j'ai toujours gardé un fond de méfiance parce que je les soupçonne souvent de transférer sur leurs clients leurs propres désordres et parce que j'ai vu plus d'un patient qui boitait d'un côté revenir en boitant de l'autre. Mais quand j'ai reçu ce matin le dernier ouvrage paru à l'enseigne de L'œil neuf dans la collection “La sagesse d'un métier” (à laquelle j'ai participé en 2006 avec La sagesse de l'éditeur), j'ai écarté papiers et livres qui étaient devant moi et me suis lancé dans la lecture parce que cette Sagesse d'une psychologue était signée Marie de Hennezel. À cause de la distance et faute sans doute d'une détermination suffisante, nous ne nous sommes pas ménagé, elle et moi, la rencontre que nous nous étions promise pour parler de la fin de François Mitterrand et de celle de Nina Berberova sur laquelle le président m'avait longuement interrogé. J'aurais raconté à Marie de Hennezel l'heure inoubliable pendant laquelle, à Philadelphie, j'avais vu Nina pour la dernière fois le 9 septembre 1993. À mon arrivée à l'hôpital, un médecin me l'avait confirmé : Mrs Berberova était tombée dans une prostration comateuse dont elle ne reviendrait pas. Soudain, ce jour-là, je me suis souvenu d'une conversation que j'avais eue, au cours d'un de mes voyages en Chine, avec un vieux médecin du côté de Pékin. Il m'avait exposé l'importance de parler aux mourants de manière ininterrompue. Je me suis donc assis au chevet de Nina qui était toute recroquevillée, les yeux clos, et sur l'oreiller j'ai posé la main de telle manière que mes doigts effleuraient sa joue. À mots murmurés, j'ai commencé à lui conter notre aventure, à nommer la place Saint-Sulpice où nous nous étions rencontrés, à lui rappeler nos promenades dans les jardins de Princeton, nos conversations sous le platane au Paradou, la place Rouge où, devant les caméras, elle célébrait le siècle qui était le sien... Le corps s'agitait sous le drap. A cette moribonde, étais-je en train de faire plus de mal que de bien ? Les lèvres ont bougé et, un à un, des mots ont fait surface : “Nous allons nous revoir,  les enfants seront là...”, murmurait-elle. Quelques jours plus tard on m'assura qu'elle était morte dans le plus grand calme. En deux heures j'ai dévoré le livre de Marie de Hennezel parce que dans les premières pages où elle évoquait le moment de sa propre mort, j'avais lu : “Parlez-moi, parlez à mon âme, même si je suis dans le coma…” On ne sort pas indemne d'une telle lecture et d'une telle coïncidence.
   Et pour m'en sortir tout de même, comme l'ombre de la cigogne venait d'apparaître sur le plafond du grenier, j'ai invité les petites Montpelliéraines à contempler ce curieux spectacle.
 
   Ce soir, vu What Just Happened ? (traduction : Panique à Hollywood) avec Robert De Niro et quelques autres qui jouaient leur propre rôle. Assez drôle, souvent, mais tout simplement volatil. Il est vrai que j'avais reçu une nouvelle consternante qui ne m'avait pas mis dans de bonnes dispositions.
 
Dimanche, 22 février 2009 – Avant d'aller à la recherche du sommeil, vers minuit, j'avais téléphoné à Lise qui, à Montréal, fêtait son anniversaire. Ah, si j'avais pu d'un bond m'y transporter ! Mais non, il y avait trop de monde autour d'elle pour qu'elle soit tout au tête-à-tête que je souhaite. Et puis, les quatorze heures de vol de l'aller-retour qui, avec les trajets locaux et les formalités, en font près de quarante, non merci… Je suis donc parti dans la nuit en écoutant de savants propos sur les rapports de la science et de la philosophie. Cela m'a apaisé au point que j'ai navigué un moment sur une bonace. Mais, sous les coups du mistral, le sommeil ainsi venu a été plusieurs fois interrompu. Je devrais dire fracturé. Et ce matin encore, dans un ciel tout gris, ce vent se débat comme une pieuvre à laquelle on aurait coupé un tentacule. Chaque jour je me dis que, présent ou pas, je ne parlerai plus du mistral dans cette chronique. Mais aussitôt, d'une rafale, il me plaque sur l'écran.

   Françoise et Jean-Paul sont venus dîner et la conversation a tourné autour d'Antoine qu'ils vont revoir aux Etats-Unis cette semaine. Comme ils sont partis assez tôt, nous avons pu nous embarquer dans un film qui commençait et que les critiques donnaient pour l'un des meilleurs de Douglas Sirk. Written on the Wind, tourné en 1956. Eh bien, qu'ils aillent au diable ! Grand luxe, certes, de bons acteurs dont Lauren Bacall, sans doute. Mais aucun n'avait l'air de croire à son rôle et ce mélodrame m'a paru du niveau des plus affligeants parmi les 357 épisodes de Dallas qu'il a sans doute inspirés.

Lundi, 23 février 2009 – Par courriel, une Marie-Christine me demande de ne pas cesser d'écrire sur le mistral, car ça lui rappelle son enfance. Eh bien, qu'elle le sache, il est ce matin aussi fort en gueule qu'hier. Mais au moins a-t-il nettoyé le ciel cette nuit.

   Dès ce matin, je me suis lancé dans le marathon annuel qui consiste à quintessencier les carnets de l'année  d'avant pour en publier le volume dans la suivante. C'est infiniment plus long à faire qu'on ne l'imagine. Car il faut, selon les pages, élaguer, rabattre, tailler, ajuster et parfois recoudre ou greffer. Mais aussi revoir, relire et récrire  pour qu'à la lecture la continuité soit naturelle. Bref, des heures…

   Dans l'après-midi, M* est passée, vite, trop vite, juste le temps de comparer nos souvenirs de quelques hauts lieux comme Vézelay ou le Mont Saint-Michel, ou encore Laon dont les tours de la cathédrale sont ornées par des sculptures représentant les bœufs qui ont acheminé les pierres de l'édifice. Des titres ont passé dans la conversation, La colline inspirée, La montagne magique, et même je crois La bonne grosse montagne en sucre de Stegner. Comme si nous étions hantés par l'altitude.

   Ce furieux mistral ne nous a pas lâchés une minute aujourd'hui. Et même ce soir il faisait un insupportable bruit de fond à Seven Days in May, un film de politique-fiction et d'anticipation de John Frankenheimer avec Burt Lancaster et Kirk Douglas. Film qui situe en 1980 une tentative de renversement du président des Etats-Unis et qui, tourné en 1963, connut un grand succès car John F. Kennedy venait d'être assassiné. Rien d'autre à dire, aujourd'hui, que : oui, c'est bien fichu.

Mardi, 24 février 2009 – Après une courte nuit dans la turbine mistralienne, lever très matinal. Comme j'étais sur le point de partir, j'ai croisé dans la cour un bon, un vrai Méridional, col relevé, bonnet de laine sur la tête. Trop, c'est trop, j'aime encore mieux la pluie, m'a-t-il dit comme s'il me faisait un aveu difficile. Plus tard, sur la route d'Arles et vus de la voiture, les oliviers secoués par le vent me firent penser à des majorettes qui, en parade, agitent leurs pompons. Arles était étincelante de lumière mais presque déserte, les rares piétons rasaient les murs. Avant qu'elle ne parte, j'ai eu le temps de converser avec Françoise qui fait un aller-retour aux États-Unis pour quelques réglages dans le cursus scolaire d'Antoine.
   Chez Actes Sud, c'était la rencontre trimestrielle avec les représentants. On attendait que, selon l'usage, je philosophe un peu sur la situation, la leur et celle du monde. Histoire de donner du sens à leur activité de passeurs qui, dès la semaine prochaine, iront chez les libraires avec leurs mannes de livres de printemps. J'ai particulièrement insisté cette fois sur la nécessité d'entretenir la curiosité et d'attiser le désir, allant jusqu'à leur suggérer le rôle de la fiction dans leurs propres démarches. Et en insistant sur ceci que chaque livre doit trouver ses lecteurs, non par injonctions, mais par l'éveil à ce qu'il promet.
   Un peu plus tard dans la matinée, je fus rappelé devant ce même public à qui Eva et Régine avaient présenté L'Helpe mineure qui paraîtra en mai. Et je l'ai trouvé si bien disposé, ce public, que j'ai lu les trois premières pages du roman avant de répondre aux questions. Je suis reparti avec l'impression que quelque chose d'important s'était déclenché.
   Un peu avant midi, Christine est venue me rejoindre et nous sommes rentrés par la voie aurélienne pour voir les amandiers qui maintenant fleurissent l'un après l'autre.

   Passé tout l'après-midi à quintessencier les carnets 2008. Le premier élagage est terminé, la jauge éditoriale respectée, mais il faut maintenant tout reprendre pour ajuster, raboter et polir…

   Faute d'avoir autre chose à se mettre sous la dent, nous avons regardé ce soir, et sans plaisir, Bon voyage de Jean-Paul Rappeneau. C'est si récent et déjà si vieux. Et si complaisant. Cent pieds au-dessous du Dernier métro de Truffaut, tourné vingt ans plus tôt avec le même Depardieu. Il est vrai que, n'étant pas emporté, j'ai eu très vite la tête ailleurs.

Mercredi, 25 février 2009 – Après les débordements du carnaval, le mistral est absent aujourd'hui. C'est peut-être pour lui aussi le Mercredi des cendres. Dans le temps de mon enfance, ce jour-là, j'épiais avec un peu d'effroi les filles qui, se tenant à l'écart des autres, s'amenaient à l'école avec le regard bas et, sur le front, un rond de cendres qu'elles s'étaient fait mettre de bon matin à l'église de la paroisse. Une marque qui faisait d'elles à mes yeux des princesses venues de je ne sais quel Orient. Mais il fallait si peu pour rompre l'illusion, un petit rire ou un mot déplacé. En attendant, le ciel ici n'a rien de cendreux et on le scrute avec surprise.

   Dans la lettre d'information de Canal Académie, je tombe sur cette remarque d'un correspondant : “Ce n'est pas Musset qui tombe malade à Venise, mais George Sand elle-même, victime d'une pénible turista. Et l'ignoble Musset la laisse tomber.” Entre les tumultes de l'Histoire et ceux de la fiction, l'écart est mince…

   Passé le plus clair de l'après-midi à quintessencier encore, limer, poncer… Puis a commencé la lente relecture pour voir si rien ne fait obstacle au sens. Celui que je cherche à rendre quand, comme le dit Georges Séféris, “j'écoute ce que me disent les choses”.

   Petit souper de crêpes. Puis, vu Sorry, Wrong Number d'Anatole Litvak, avec Barbara Stanwyck et Burt Lancaster, un de ces polars sur mesure comme on en faisait encore au lendemain de la guerre.
 
Jeudi, 26 février 2009 – Le temps était aujourd'hui d'une douceur émouvante. Pas un brin de mistral. Pourtant, après une très mauvaise nuit, j'eus au réveil l'impression d'être pareil à une méduse échouée sur le sable. Dans la matinée, Sandrine, une revenante, est passée par le mas. Je l'ai écoutée, le plaisir que lui donne la vie m'a donné un peu de l'entrain qui me manquait. Me suis remis à ce Journal de l'année 2008 dont la finition prendra encore des heures. J'ai choisi la citation de Séféris pour en faire le titre définitif : Ce que me disent les choses.

   Brigitte est arrivée vers midi, elle a discuté avec Christine de la traduction qui conviendrait le mieux pour certaines expressions dialectales de l'anglais. Puis elle a repris la saisie de mes anciens textes. Parfois elle me parlait de Darwin et j'avais honte d'être si peu présent. Mais en fin d'après-midi j'ai reçu le coup de fil que j'attendais avec une pointe d'angoisse et qui m'a rassuré. Françoise venait de rentrer de New York avec Jean-Paul et Antoine.

   Ce soir nous avons choisi de revoir Dave (Président d'un jour) d'Ivan Reitman, avec Sigourney Weaver et Kevin Kline. Capra aurait pu signer cette comédie qui nous avait amusés à l'époque et qui m'a fait le plus grand bien car je me suis laissé reprendre. Mais il y avait cette fois une autre manière de goûter l'ironie politique qui nous avait amusés en 1995. La crise et l'élection d'Obama donnaient à ce film ancien une toute nouvelle saveur.

Vendredi, 27 février 2009 – Le ciel est ce matin aussi lumineux qu'hier mais le mistral, par vagues comme marée montante, en a repris possession. Pour le narguer j'ai gardé la fenêtre ouverte et, porté par cette turbulence, j'ai écrit et envoyé une brassée de courriels.

   Elisabeth est venue me trouver au mas pour un problème de traduction. On s'y est mis après le déjeuner. J'avais commencé par lui dire combien il est important qu'un traducteur habite longtemps un livre avant de le traduire afin de bien connaître le sens, le ton et même les sournoiseries par lesquelles l'auteur fait entendre des choses qui ne sont pas explicitement écrites. Or le livre auquel elle est occupée est précisément l'un de ceux où la cuisine du style, par imitations, allusions, et manières empruntées à Diderot et à quelques autres, a une saveur qu'une traduction ignorante de ces ruses ferait paraître malhabile ou ridicule.

   Ce soir, avec près de soixante années de retard, découverte d'un petit chef-d'œuvre d'humour et d'ironie, Harvey, un film de Henry Koster adapté d'une pièce de Mary Chase où James Stuart, en compagnie d'un grand lapin imaginaire, mène par le bout du nez les bons citoyens qui accusent de folie ceux qu'ils veulent écarter de leur société. 

Samedi, 28 février 2009 – La nuit fut trop courte et le réveil assez brutal, vers quatre heures, avec le cul sur le carrelage au milieu de livres épars. Pour me saisir d'une proie ou n'en être pas une, je ne sais car je dormais sans rêver, j'avais fait un bond hors du lit qui est heureusement très bas. J'avais renversé la table de chevet et quand j'ai réussi à faire de la lumière je me suis retrouvé assis entre le dernier volume de la correspondance de Flaubert et un petit livre noir… Les variations nocturnes d'Olivier Schefer. Je l'ai ouvert à la page cornée, celle où j'avais interrompu ma lecture. Elle commence ainsi : “Réveillé à quatre heures du matin. J'ignore pourquoi.” Ma collection de coïncidences, elle, commence à m'inquiéter.

   Pour la première fois depuis belle lurette, nous avons refait après le déjeuner une incursion dans la colline. Pas bien longue, cette balade, mais assez pour revoir les lointains bleutés qui, d'Est en Ouest, encerclent le petit monde qui est le nôtre. Rentré au mas, j'ai trouvé dans le courrier du jour une grosse enveloppe. C'était le premier jeu d'épreuves de L'Helpe mineure. J'ai toujours eu le même effroi en cette circonstance. Le texte est maintenant mis en page, dans une forme définitive, et je sais que cette transformation n'est pas sans effet sur le sens. Car la mise en page est une mise en scène. Aussi ai-je écarté tout le reste. Et je me suis mis à la relecture d'un texte que je connais presque par cœur et que, pourtant, dans cette disposition je redécouvre.

   Les enfants de Jules (ils revenaient de la montagne) avaient envie de voir Pretty Woman. J'ai hésité à le leur montrer puis me suis dit qu'il valait mieux qu'ils assistent à la réalisation du rêve de Vivian, la prostituée, plutôt qu'aux tueries d'un western ou d'un polar. Ils ont été pris par l'irrésistible charme de ce film. Et nous, repris…

 
(À suivre)








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