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© Bruno Nuttens




Lundi 1er février 2010 – J'eus cette nuit de longues conversations avec Pierre Vaneck mais au réveil elles ont disparu comme bulles qui éclatent. Les élagueurs que nous attendions depuis quatre mois et qui n'avaient plus officié depuis trois ans sont arrivés ce matin qui est tout ensoleillé et sans mistral. Nous en avons pour trois jours à entendre les râles, plaintes et grognements des scies.

   Quel hiver funèbre ! C'est maintenant Jean Tordeur, remarquable poète belge, qui nous quitte. Je l'avais rencontré au lendemain de la guerre sous les combles d'un grand magasin où nous étions chargés d'écrire les textes publicitaires. Il était ensuite devenu journaliste. Et des années plus tard je l'ai retrouvé à l'Académie royale. Ses poèmes réunis dans un fort volume, sous le titre de l'un deux, Conservateur des charges, sont d'une grande exigence spirituelle et d'une forme souple mais rigoureuse. J'en relirai quelques-uns le jour de son inhumation en me souvenant de ses exigences. Quel imbécile, je suis… Les journaux sont arrivés avec retard. On a enterré Jean hier…

   Dieu merci, Madeleine est passée dans l'après-midi sans m'annoncer de disparitions. Sinon celles de quelques désirs et illusions. Nous avons louvoyé dans les souvenirs du séjour tunisien, gris et bref qui m'avait permis de la rencontrer. C'était en avril 1992, le temps était si maussade qu'au moment de l'évoquer, je crois toujours que c'était l'hiver. J'ai lu à Madeleine quelques pages où il en est question, dans le troisième volume de L'éditeur et son double.

   Ce soir, pour chasser les démons nous avons revu Cape Fear, le meilleur film de Lee Thompson, avec un superbe face à face de Gregory Peck et Robert Mitchum dans la rituelle et très américaine confrontation du bien et du mal. 

Mardi 2 février 2010 – Le ciel est toujours du même vif azur et les élagueurs sont maintenant dans les hautes branches du platane qui est devant ma fenêtre. J'en juge par le premier auquel ils ont hier fait subir le même sort : il s'agit de couper les tuyaux d'orgue, de redresser une ramure qui se courbe dans le sens du mistral, de l'éclaircir ensuite et d'éviter que des branches ne menacent les toits. Avec cette rude et juste taille nos deux platanes biséculaires seront mieux charpentés pour résister aux fureurs croissantes du mistral. Aujourd'hui c'est le fils qui danse là-haut et joue les Philippe Petit, jadis c'était le père qui maintenant d'en bas donne les instructions. C'est une autre et belle allégorie des âges. Pour voir comment un platane se comporte et se déploie sans être taillé il faut aller à Lamanon où s'en trouve un qui dispose de tout l'espace et ne menace aucune construction. C'est un souverain solitaire. Il y en a un autre, moins opulent, au centre du Paradou, très rarement et très peu élagué, donc à peu près intact, qui a donné son nom à la propriété qu'on appelle le mas de la vieille platane. Car en provençal platane est du genre féminin. Quand nous nous sommes installés ici, à la fin des années soixante, Romain Gary et Jean Seberg avaient tenté de l'acquérir et il se murmurait que Gallimard leur avait refusé une aide financière pour les arrhes. Souvent j'évoque pour moi-même ce qu'eût été un tel voisinage.

   Bonne nouvelle, ce matin, Obama renonce à la Lune et met la Nasa en sommeil. Je me souviens du même contentement que j'avais éprouvé quand, au cours de la dernière campagne présidentielle, Ségolène Royal avait annoncé que, si elle était élue, elle annulerait le projet de construire un second navire porte-avions et en consacrerait le budget à l'éducation nationale.

  Tu sais, ai-je écrit à une amie qui m'est chère et me parlait de livres, j’ai de tout temps tenté de faire de la vie un livre. Ni livre de raison ou de saison, ni livre noir ou blanc, tout simplement un livre, un de ceux que l'on écrit pour découvrir ce que l'on ne savait pas que l'on allait écrire ou vivre…

   Sylvie est venue qui pendant une heure, cet après-midi, m'a déployé dans tous les sens. Entre deux exercices, pendant le petit repos qu'elle m'accorde, je lui raconte toujours une petite histoire. Pendant ce temps les élagueurs ont achevé la toilette du second platane. Les deux arbres ressemblent maintenant à une main ouverte dont les doigts ont perdu des phalanges. Vivement les feuilles !

   Comme pour le cimetière communal, il faut que, dans ma mémoire, j'aménage de nouvelles parcelles. Depuis de nombreuses années, j'observe que janvier et février sont mois particulièrement mortifères. J'apprends tout juste que notre ami Victor Lèbre, l'un des premiers que nous eûmes en nous installant ici, vient de passer. Ce médecin mélomane jamais ne m'écrivait sans indiquer ce qu'il était en train d'écouter pendant qu'il rédigeait sa lettre. C'était un grand et fidèle lecteur. “Je retrouve dans ta phrase les méandres méditatifs, libres et parfois oniriques de l'influence surréaliste”, m'avait-il récemment écrit. Son regard sur les femmes était à lui seul un spectacle. J'aimais ce Victor-là avec prudence et tendresse.

Mercredi 3 février 2010 – Un matin comme si nous étions à la veille du printemps. La fraîcheur n'empêche pas d'y penser. Tout scintille, tout est  cristal dans cette lumière. Avant d'aller faire ses courses en ville, Christine m'a déposé chez Actes Sud où je ne fais plus passage désormais qu'une ou deux heures le premier mercredi du mois. Certaines gens ont du mal à se convaincre que je n'y dirige plus rien. Et pas seulement ceux de l'équipe éditoriale, mais aussi des correspondants extérieurs. Ainsi ai-je trouvé une série de lettres, émouvantes, rouées, maniérées, implorantes ou très dignes de personnes qui avaient vu le film de Sylvie Deleule et y faisaient référence pour me convaincre d'accueillir leurs écrits. Le mieux serait-il que je n'apparaisse plus dans la maison d'édition ? Mais j'y ai des amis que seule cette visite mensuelle me permet de revoir. Et puis je ne renoncerais pas de gaieté de cœur à palper les livres qui ont paru dans le mois et que Pascale a pris soin d'empiler sur la table. C'est évident, bien des choses, affectivement importantes, me feront encore amarrer ma barque, pour quelques heures chaque mois, à la coque du navire amiral.

    En début de soirée, nous sommes repartis vers Arles où, dans le quartier dit des Ateliers, j'avais rendez-vous, sur les conseils de Sylvie, chez un ostéopathe qui devait m'apprendre à me tenir plus droit. Il a commencé par me saisir la tête et la faire tourner de gauche à droite avec force. Il t'a traîté, me disait Christine, à la manière dont le boulanger pétrit la pâte. J'en suis revenu avec une vaste fatigue.

   C'est presque en position de gisant que j'ai revu le Michael Collins de Neil Jordan où Liam Neeson, dans le rôle titre, est aussi irrésistible révolté qu'imprudent diplomate, flanqué d'une belle créature, Julia Roberts, qui fait plus de figuration qu'elle ne donne de sens à l'aventure.

Jeudi 4 février 2010 – Hier soir je me suis écroulé dans le sommeil comme morceau de sucre dans le café. Ce matin le ciel est plombé. Par la fenêtre je regarde faire les élagueurs. Ils sont revenus pour asperger les platanes et les protéger de je ne sais quels parasites. Et si je m'avançais pour recevoir un peu de cette douche protectrice ? Non, le printemps n'est plus si loin, il s'agit d'y entrer sans autre assistance que mon désir de le vivre pleinement.

   Il arrive que dans des moments d'exaspération où je cours derrière un mot qui se dérobe, je me dise que je ne suis pas le plus fort et que je vivrai ce que vivra ma mémoire. Mais il est d'autres moments, comme ce matin, où je règle les questions de mémoire à coups de fouet. Putain… on peut toujours avoir recours aux synonymes ou aux sobriquets.

   Nous avons déjeuné chez Jane et James en compagnie de Michèle et Paul. Chacun a mis dans la corbeille de la conversation son obole de nouvelles. Puis il fut question de la médecine, de l'âge et de la mort. Je n'en ai tiré aucune conclusion sinon qu'il a fallu bien du temps avant d'en venir à Zweig, Musil et Malaparte.

   Au mas, à peine finie ma sieste, Sylvie est arrivée qui a tenu compte du coup de fatigue que j'avais pris chez Picard mais qui n'a renoncé à aucun des exercices qu'elle me fait pratiquer. J'ai eu fierté d'apprendre que j'étais le senior de sa clientèle et le seul à ne jamais jeter l'éponge avant l'heure écoulée. Il y a évidemment, ce n'est pas un secret, le plaisir de la voir faire devant moi et en même temps que moi les mouvements qu'elle m'indique. Le pédiatre est passé me voir qui a très bien compris.

   Revu ce soir le film noir des films noirs, Double Indemnity de Billy Wilder, où Edward G. Robinson tient, je crois, l'un de ses plus beaux rôles.

Vendredi 5 février 2010 – Ce matin – et depuis quand cette nuit ? –  le ciel nous déverse sur la tête ses pots de chambre pleins à ras bord. Les niveaux déjà sont hauts, gare aux crues ! Le vendredi fut longtemps le dernier jour de la semaine, celui à l'issue duquel un autre temps, de trois nuits et deux jours, s'ouvrait et pouvait servir à des fins très diverses, comme s'adonner à la lecture ininterrompue, rattraper des retards, pour un court moment changer de vie. Aujourd'hui et pour moi tout cela se confond dans le même regard que je porte aux confins du monde. Il y a jouissance à se laisser gagner par l'illusion qu'ainsi on le possède tout entier. 

   Ce midi, j'eus l'impression qu'en arrivant au mas Brigitte avait arraché les draps gris du ciel. Le soleil avait repris sa place et son rôle. Pendant le déjeuner Brigitte s'est entretenue avec Christine des livres qu'elles avaient lus. Puis, dans mon grenier, une longue conversation s'est ouverte sur les bénéfices et les maléfices d'Internet. Et comme je ne rate pas une occasion, ces temps-ci, d'aborder le problème de la mémoire, nous avons discuté de son rôle sur et dans l'Histoire. Et aussi de l'oubli où elle tombe et des falsifications qu'on lui inflige. À un moment, je le lui ai dit, la paix que chacun souhaite pour soi, les autres et l'avenir, n'est pas dans la satisfaction, même modeste, de nos privilèges et de notre confort mais dans l'audace de les re-penser.

Samedi 6 février 2010 – Passé la nuit à rouler de cauchemar en cauchemar dont pas un acteur ne m'était inconnu. Comme si c'était une satanique revanche sur le plaisir que je prends aux saveurs simples de la vie. Cela signifierait-il qu'il y a une part de moi qui, dans le cerveau reptilien où elle se terre, entend ne pas se laisser oublier ? Au diable, ces élucubrations ! Je préfère regarder le grand tapis de nuages que d'invisibles mains enroulent avec lenteur pour libérer le ciel et sa lumière.

  Hier, avec Brigitte, nous étions partis de la burqa, il fut un instant question de la très relative émancipation des femmes d'ici. Ce matin d'une inconnue je reçois un message assez émouvant dont le développement est interrompu à la sixième ligne. “Les tâches ménagères m'appellent, au revoir et merci.”  

   La prochaine fois qu'un nom ou un mot se dérobe, m'avait dit le pédiatre l'autre soir, prononce à voix haute les propos que tu te tiens à voix basse pour le trouver. À l'instant je cherchais avec irritation le nom d'un comédien, il m'échappait. Je le redis à voix haute. J'entends une voix intérieure me lancer : eh bien, quoi… c'est Jean Rochefort ! Quand Berberova qui avait alors mon âge ne retrouvait pas un mot ou un nom, elle tendait un index sévère dans ma direction. Ne dis rien, ne m'aide pas, la garce (c'était sa mémoire) doit m'obéir. Et le mot revenait.

Dimanche 7 février 2010 – Tout le vocabulaire de Coluche ne suffirait pas pour exprimer la détestation que je voue ce matin au bruyant mistral dont on n'avait nul besoin car le beau temps s'était dès hier établi dans un doux silence. Mais à quoi bon ces détestations et protestations sans destinataire ? Ma dévote mère me rappelait parfois que je retournerais poussière alors que j'avais précocement conscience de l'être.

   J'en reçois, des lettres ou des billets qui me touchent ! Et la plus juste réponse que je peux y faire, c'est de passer un moment dans leur compagnie car ils font partie de ces petites choses qui font grande la vie.

   Il fut un temps, pas si lointain, où Pia m'affirmait que le vocabulaire des Danois était fort limité et que le plupart d'entre eux se déplaçaient à l'aide de déambulatoires. Mais ne nous comportons-nous pas de même quand, à tout bout de champ, nous prenons appui sur nos “c'est vrai que” ?

    Une amygdale s'enflamme. C'est sûrement pour me rappeler qu'il est indécent de bien aller trop longtemps. De loin, où il est en ce dimanche, le pédiatre envoie une micro-fusée qui a tôt fait de toucher la cible. Parfois il me fait penser à ce Victor disparu l'autre jour qui eut quelque célébrité pour avoir été le vigilant médecin de Jeanne Calment qui était alors doyenne de l'humanité. 

Lundi 8 février 2010 – Le ciel est de mauvais poil, moi aussi. Car cette nuit j'eus avec l'orpailleur une sacrée prise de bec. Il m'irritait avec sa prétention de savoir mieux que moi où il fallait aller et je l'agaçais avec mon refus de lui dire où je l'emmenais. Je ne suis d'ailleurs pas du tout certain de le savoir moi-même. Encore un mot plus haut que l'autre, lui ai-je dit, et je te fige dans le statut de short story. Il m'a tourné le dos. Sombre lundi.

   Je n'en pouvais plus de voir s'amasser sur ma table lettres, papiers et manuscrits et d'être ainsi, parfois, la proie du remords ou de la détestation. J'ai pris mon courage à deux mains et j'ai fait un tri dit sélectif. Rien n'est résolu mais tout est plus clair.

   Un essayiste que m'avait envoyé Michel Parfenov est venu longuement m'interroger cet après-midi sur Nina Berberova dont il a l'intention d'écrire la biographie. Et là, je vois que la mémoire se manifeste sans accrocs. Chaque question a eu sa réponse.

   Madeleine est passée. À ses phrases trop courtes et ses questions trop brèves j'ai répondu de même façon. Puis nous nous sommes détendus et nous avons parlé des cauchemars, de leur sens et de leurs suites. Et nous nous sommes quittés avec l'habituelle impression de n'avoir pas abordé les vrais questions. Mais qu'est-ce qu'une  vraie question ? Ce n'est vraiment pas le moment d'y répondre.

   Il arrive qu'une journée branlante se reprenne tout à coup et s'en aille vers la nuit avec une manière de tout remettre en ordre avant fermeture. L'envie m'est venue de revoir Le voleur que Louis Malle tourna en 1966, d'après Georges Darien, avec un Belmondo d'exception. Un film où les larcins révèlent les vilenies de la société, montrent les ressources de l'anarchie et font redécouvrir celles de la sensualité. Un film à revoir une ou deux fois par an.

Mardi 9 février 2010 – Temps de Gribouille, un peu comme la journée d'hier. Ni vraiment humide ni tout à fait sec. Mais si je traînasse, c'est pour déployer, lisser, contempler cette nuit longue que j'ai passée sans heurts. Et c'est peut-être bien à Malle, Darien et Belmondo que je le dois. Mais je traînasse aussi parce que j'ai un rendez-vous redouté avec l'orpailleur… Il me faut, ce matin, rompre ou me réconcilier avec lui

   Cela m'a pris des heures, la réconciliation est accomplie mais son regard n'est pas franc. Dans l'après-midi je l'ai perdu de vue, cette canaille d'orpailleur, et Sylvie, avec ses impitoyables exercices, m'a entraîné loin de lui. Et ce soir un peu plus loin encore avec un savoureux Woody Allen que nous n'avions plus vu depuis longtemps, Shadows and Fog, un film plein de citations rassemblées par la musique de l'Opéra de quat'sous. 

Mercredi 10 février 2010 – Le temps est sec et le ciel bleu, le mistral présent avec ses tambours et ses cuivres. Gilbert commence la taille des oliviers. Car ici, quand d'autres sont encore sous la neige, le printemps est en route. Je me suis levé avec la nuque raide et me suis demandé pourquoi j'infligeais tant d'épreuves et d'exercices à ce corps octogénaire. Mais je sais pourquoi… c'est parce que d'une carcasse délabrée la tête aurait vite fait de se tirer. J'ai de bonne heure renvoyé Eros in trutina à Mieke qui n'a jamais reçu l'exemplaire que je lui avais adressé en janvier. Et mon Thésaurus à Nancy qui aurait dû le recevoir à parution. J'attends Brigitte et je n'ai d'autre envie que d'un après-midi de palabres.

   Palabres il y eut, mais souvent à une voix, celle de Brigitte. Pendant que je m'allongeais pour me soulager le dos, je l'ai écoutée me parlant de ses origines, de ses premiers souvenirs, de son enfance, de sa fille qu'elle admire et aussi du livre qu'elle achève, de son métier, de ses projets.

   Revu ce soir To Catch a Thief, un Hitchcock de 1955 où l'on retrouve, éblouissants, Grace Kelly et Cary Grant. On y retourne avec un impertinent plaisir car tout y reprend vie qui avait passé.

Jeudi 11 février 2010 – Toute la nuit le mistral nous a secoué les vertèbres et brouillé les idées. Ce matin, dans un beau ciel tout propre, il se livre à des pas de danse. Avec l'air ahuri de celui qui ne sait pas de quoi on parle. J'ai aussi l'impression qu'une révolte se fomente dans ma carcasse, ça grince, pince et proteste. Il est parfois très difficile de dialoguer avec son propre corps et davantage encore de philosopher là-dessus. “Il faut ordonner à l'âme non de se tirer à quartier, de se tenir à part, de mépriser et abandonner le corps, écrivait pourtant Montaigne, mais de se rallier à lui, de l'embrasser, le redresser quand il fourvoie, l'épouser en somme et lui servir de mari.” Eh bien, au prochain pincement je lui proposerai de nous remarier…

   Christine m'a fait un cadeau inattendu, elle a demandé à Gilbert d'abattre le cyprès bouffi bouffon qui se tenait tout dépeigné contre le puits. Elle le fera remplacer, comme je le souhaitais depuis longtemps, par un cyprès flamme. Un de ceux dont Giono dit quelque part qu'on les plantait dans la cour des mas pour que le vent y fît le bruit de l'eau.

   Alors que nous déjeunions de soles délicieuses, il s'est mis à neiger dans le mistral. Après la sieste ne subsistait que le mistral et, sur le jardin, un voile blanc. C'est un temps qui incite à imaginer comment le monde pourrait en douce commencer à se défaire. En tout cas c'est un temps qui a mis sable et sel dans mes articulations au point que, Sylvie venue, je lui ai demandé de s'occuper de Christine. Je suis resté allongé, alternant picotage dans des livres et coups d'œil à l'écran. Un vieil ami de mon père, chirurgien à col raide qui aimait immodérement les abeilles et les femmes, me l'avait un jour dit : si la bête ne va pas bien, commence par la coucher.

   Voilà des années que je voyais annoncer dans les programmes de télévision les aventures de Louis la Brocante et me promettais d'en regarder un épisode. J'en avais envie par la sympathie que m'inspire d'entrée de jeu Victor Lanoux et par les souvenirs que Marie-Christine Barrault m'avait rapportés en évoquant le tournage, en1975, de Cousin, cousine de Jean-Charles Tacchella. Ce soir, de surcroît, dans un épisode intitulé le cordon bleu, Aurore Clément était de la distribution. Nous l'avons regardé, cet épisode. Malgré quelques rares niaiseries et une happy end prévisible, nous avons pris un simple et vrai plaisir à suivre cette histoire d'une liaison franco-allemande du temps de l'occupation.

Vendredi 12 février 2010 – Le mistral a déboulé toute la nuit et il n'a de cesse. Mais il suffit de regarder la carte météo pour mesurer le privilège de n'être pas dans la neige et le verglas. Ce mistral est le prix à payer pour avoir cette lumière, ce soleil… Ce matin, Christine et moi, nous avons contemplé la cour débarrassée de son cyprès bouffon. La bergerie est ainsi bien mieux mise en valeur. Au diable le cyprès flamme, foin de cette touche de paysagiste décorateur. On laisse les choses en leur état.

Samedi 13 février 2010 – Il vint un moment, hier, où je fus contraint de l'admettre après relecture, j'avais poussé mon orpailleur dans un cul de sac. J'ai assez d'expérience dans ce satané métier pour savoir que ça ne se répare pas et se bricole encore moins. Ce sont des moments dans lesquels il faut montrer le plus de sang-froid possible. L'orpailleur verra le jour si diable ou dieu le veut, et je m'y remets dès demain. Mais par une autre voie. En même temps je me suis rendu compte qu'à l'exemple de Stegner ma tentative d'écrire ce roman m'avait conduit à composer une nouvelle. Quand j'en fus bien convaincu, et pour ne pas y revenir, j'ai parachevé cette nouvelle et l'ai mise en ligne, à la rubrique “textes” de ce site, sous le titre Nine Eleven.

   Sandrine est venue me voir ce matin qui est ensoleillé mais toujours très venteux. Il y a plus de deux ans que nous ne nous étions vus. Des petits courriels entretenaient l'amitié. C'est à de telles épreuves dans la durée que l'on mesure la vérité d'une relation. Sandrine m'a montré des photos de ses enfants et de sa maison puis, dans une conversation tout en méandres, elle m'a permis de retrouver le fil d'une vie que d'abord on ne soupçonne pas.

  Jules, Valérie et ses enfants ont déjeuné en notre compagnie. Entre adultes, il fut question de Montpellier, de l'affaire Frèche et de la manière dont on fait dire aux mots, avec ruse ou audace, ce que l'on a envie qu'ils disent. Et, a contrario, des jeunes qui, avec leurs usages abréviatifs du téléphone et de l'ordinateur, déstructurent le langage sans le savoir.

   Le bonheur de l'imposture, roman qui date de 1998, témoigne de la satisfaction que j'ai souvent trouvée dans le récit de son dévoilement. Nous avons eu envie, ce soir, Christine et moi, de revoir Catch Me If You Can, un petit chef-d'œuvre du genre, où Steven Spielberg lance Tom Hanks aux trousses de Leonardo DiCaprio, génial imposteur qui finit comme expert au service des chèques frauduleux. C'est du Guignol premier cru.

Dimanche 14 février 2010 – Rarement j'eus autant de difficulté à me remettre d'une nuit au sommeil concassé. Le ciel était sombre, il s'éclaircit pendant que j'écris et le mistral joue les coquettes. Mais j'ai l'impression d'être criblé de banderilles par des toreros fantômes. Et je constate que je suis à un moment de la vie où rien n'est promesse. Ni de mieux ni de pire. J'ai donc décidé de consacrer ce dimanche à quintessencier les carnets de 2009 pour Leméac qui me le demande déjà.

    Puisque l'on ne se verra pas ce soir, conversation matinale avec Françoise. Je ne connais personne qui mieux qu'elle soutienne chacun et de chacun souligne qualités et vertus. Elle n'a pas connu la guerre, elle n'a pas de rancunes de ce temps-là. Il arrive donc qu'elle ne comprenne pas une méfiance que je conserve.

   Quand je suis éreinté comme je le suis aujourd‘hui je m'inquiète plus que de coutume de voir les gens arracher des morceaux à l'avenir pour les jeter aussitôt dans le passé. N'ont-ils donc plus conscience que le présent est leur vrai territoire ? Et le seul où exercer le jouir-du-sens ?

   Je n'ai pas quintessencié les carnets de 2009, j'ai médité comme on rumine. Christine est partie se promener, Brigitte aussi qui m'appelle du bord d'un petit lac gelé dans son cher Lubéron. Ces deux-là, chacune à sa manière, s'efforcent de me convaincre que, sitôt passé l'hiver, je retrouverai l'allant des grands textes. Il faudrait d'abord que je retrouve la trace de mon orpailleur qui a laissé sur ma table, pendant que je faisais la sieste, une phrase écrite avec maladresse et très énigmatique. “Isa Campbel est née en mai 1924 d'une infirmière flamande et d'un médecin anglais qui s'étaient rencontrés en août 1918.”

Lundi 15 février 2010 – J'avais hier inventé cette Isa Campbel sur un coup de tête. Persuadé que le lendemain ce serait oublié. Eh non, stupeur, Isa Campbel existe et je tiens d'elle, ce matin, une lettre où sont rapportés quelques exploits scandaleux auxquels je me serais livré en sa présence et en sa compagnie dans une Afrique style Coup de torchon. On m'apprit jadis, au premier cours de latin, que Jupiter rend fous ceux qu'il veut perdre… Ça ne tourne pas rond, me dira donc le premier témoin venu. Rond oui, mais trop vite, répondrai-je. Et puis j'ai réfléchi… Il me suffirait peut-être d'écrire de temps à autre une phrase comme celle qui a donné naissance à Isa Campbel et je recevrais bientôt assez de pièces pour me livrer au jeu de la construction romanesque.

   Hier soir, j'avais regardé avec Christine, Far from the Madding Crowd, un film inspiré par Thomas Hardy et hanté par l'inoubliable sensualité de Julie Christie que je conservais comme un encens rare dans une burette de ma mémoire et que j'avais inscrite dans un de mes poèmes anciens. Il fallait l'y laisser…

   Le ciel est lumineux et calme ce matin, pas un souffle de vent et une température en hausse. Mon socratique pédiatre est passé de bonne heure car je l'avais instruit de l'inquiétante mélancolie où j'étais hier. Les indicateurs sont bons, m'a-t-il dit après mesures, et sa dialectique m'a remonté. Mais il me conseille cependant de laisser mon corps un peu plus au repos car je ne suis plus en âge de prétendre aux exploits olympiques, voire au dressage. 

   Madeleine a passé ici une bonne heure et m'a donné l'impression que, dans nos échanges, des ligatures s'étaient défaites. Nous nous sommes attardés un moment, à propos des romans, sur le rôle dévastateur de premières impressions qui, faute d'être remises en examen, peuvent entraîner le jugement sur la voie d'une justice expéditive.

   Vu ce soir un classique du film noir, plus de soixante ans d'âge, Crossfire d'Edward Dmytryk, avec trois Robert à l'écran, Young, Mitchum et Ryan. Une sorte de pamphlet contre l'antisémitisme américain dans l'immédiat après-guerre. Une curiosité.

Mardi 16 février 2010 – Au beau milieu d'une nuit rendue tumultueuse, non par le mistral qui est muet, mais par un regain des douleurs articulaires et par l'embarras d'une équation métaphysique irrésolue, une belle pensée m'est tout de même venue, très confucéenne et ainsi formulée : Trop savoir, c'est ignorer. À inscrire au revers d'une que m'avait enseignée François Jullien : Un sage est sans idée. Toutes miettes qu'il est bon de ramasser, un vrai travail d'orpailleur…

   Est-ce par l'effet de la lenteur à laquelle je suis contraint, que je crois voir le monde en transes et passer la nef des fous au son de leurs grelots ? Mais, tout autre chose, je me le demande, quel point G ai-je bien pu effleurer pour que certaines lectrices se glissent parmi des personnages dont je n'ai pas encore fixé le destin ?

   Le ciel est ce matin d'un laiteux déplaisant. Les amandiers ont du retard, pas une fleur visible. La pluie n'a pas tardé à se manifester.

   L'autre jour, ou plutôt l'autre nuit, j'ai entendu de brillantes personnalités confronter leurs réflexions sur l'avenir du livre électronique qu'ils considéraient comme l'inévitable gagnant dans la course éditoriale. Mais pourquoi ces gens ne soulèvent-ils jamais la question de savoir comment on ferait si l'électricité venait à manquer ? Certes, on ne pourrait plus imprimer de nouveaux livres, mais on en a tant publié et il y en a tant à relire qu'on aurait de quoi se livrer au “vice impuni” en attendant que la petite fée lumière cesse de se prendre pour la belle au bois dormant, et en observant du coin de l'œil ceux qui contempleraient, navrés, la lucarne éteinte de leur prothèse électronique. En vieux bougre, j'ai parfois le sentiment, pour ne pas dire la certitude, que cette progressive dépendance ressemble de plus en plus à la servitude volontaire. Mais je dis bien… en vieux bougre.

Mercredi 17 février 2010 – Les bons conseils qu'il m'avait donnés avant-hier, le pédiatre les avait accompagnés d'une ordonnance remise à Christine. J'avale sans broncher les comprimés, gélules ou pilules que parfois il me prescrit. Et ainsi ai-je fait hier soir et ainsi ai-je passé une nuit de sept heures sans interruption et ainsi me suis-je levé sans effort et ainsi ai-je un regard méprisant pour ce ciel qui ne sait de quelle défroque se vêtir. 

   Brigitte est arrivée pour le déjeuner après lequel j'ai eu droit à deux ou trois éclaircissements sur le livre qu'elle a terminé et qu'elle révise en ce moment, puis à quelques commentaires sur des lectures récentes. Par je ne sais quel détour de la conversation on est ensuite venus au rôle de la jalousie dans des romans qui, sans elle, seraient pareils à des plats non assaisonnés. Comme je force volontiers le trait pour aller à la controverse, j'ai donc défendu l'idée qu'il n'y a pas de vie affective sans elle, et j'ai fait un éloge pointu de la jalousie amoureuse sans dire, sinon par allusions, qu'à quelques reprises dans ma vie, où je ne me serais pas exprimé de cette manière, elle m'avait singulièrement estafiladé.

   Ce soir, ah, ce soir qui était programmé de longue date, nous nous sommes recroquevillés dans l'obscurité  devant notre grand écran, Christine et moi, pour y revoir Missing, pour rentrer de plein pied dans l'un des meilleurs films de Costa Gavras (avec Z), et pour ne pas oublier le moindre détail du coup d'état par lequel Pinochet, avec le soutien de Etats-Unis, fit du Chili une nouvelle Espagne franquiste. Et que la dramaturgie, soutenue par l'admirable duo Jack Lemmon et Sissy Spacek, en est restée intacte depuis le putsch de 1973 et le tournage de 1982 ne fut pas la moindre émotion.

Jeudi 18 février 2010 – Il fallait s'y attendre, Missing a provoqué des remous dans une nuit qui fut moins paisible que la précédente. Ainsi, entre rêve et dérive, me suis-je retrouvé au micro de la RTBF en 1973 où je devais présenter Le nom de l'arbre, ce à quoi, en direct, j'ai renoncé pour ne consentir à commenter que la mort d'Allende et l'apparition d'une nouvelle créature sortie du ventre de celle que Brecht appelait “la bête immonde”.

   Dieu merci, même si par le sud des nuages commencent à se rassembler, nous avons depuis l'aube une journée de pur printemps. Et deux jeunes femmes (du moins étaient-elles jeunes quand je les ai connues) ont pensé que c'était le bon jour pour tenter par téléphone de me convaincre que, même si j'étais en totale retraite éditoriale, je ferais pour elles une exception, un retour, un repentir, une entorse… J'eus beau protester, chacune d'elle à sa manière me dit qu'elle m'envoyait son manuscrit.

   Jules est parti ce matin avec Justine et Félix qu'il emmène à la neige. Chaque fois que des petits-enfants s'en vont ainsi, je me demande quelle image et quels souvenirs ils auraient si, revenant au mas, ils ne m'y trouvaient pas. De mon grand-père paternel (de l'autre je ne parle jamais car je ne l'ai vu qu'une fois, sur son lit, hydropique sur le point de mourir) j'ai de multiples souvenirs auxquels sans doute j'ai dû mêler ceux que m'avait racontés mon père. Mais il est certain que j'ai pour ce grand-père-là plus d'affection et d'admiration post mortem que je ne lui en ai témoigné de son vivant. Quoi que… Félix, par exemple, je l'observe quand il vient me voir dans mon grenier. Il inventorie les objets, comme moi jadis dans le laboratoire de mon grand-père, il m'interroge sur ceux qu'il ne connaissait pas ou n'avait pas encore repérés, et il contrôle si, parmi eux, se trouve toujours l'un ou l'autre qu'il m'a offert au retour de voyage. Car les petits-enfants voyagent aujourd'hui, et pas comme le Plume de Michaux.

   Il y a des moments où je me sers des phrases comme d'échelons pour sortir du trou dans lequel j'étais tombé. Et ensuite je les y abandonne. Ce sont des phrases dites jetables, et elles sont dégradables.

Vendredi 19 février 2010 – Tout au long de la nuit la pluie et le mistral ont célébré comme des ivrognes leur alliance contre-nature et on les voit tituber dans les premières lueurs du jour. Déjà que nous n'étions pas contents car hier soir de séduisantes critiques nous avaient incités à voir Blue Velvet de David Lynch, et même à le voir en VF (Arte n'a pas encore trouvé le moyen de passer les films en VO). Or c'était si décevant que, pour la première fois depuis bien longtemps, nous avons interrompu la projection comme on claque une porte. Et puis, comme si ça ne suffisait pas, les clignotants de ma livebox ont été pris de trémulations ce matin, et j'ai découvert que plus aucune communication n'était possible. Le défaut n'était pas dans notre appareillage mais dans la ligne elle-même. Il est assez habituel que ce genre d'ennui advienne un vendredi, me suis-je dit, c'est plus vexatoire, on ne peut espérer de secours avant le lundi. Ce que m'a confirmé France Télécom qui m'a promis une remise en ordre… dans trois jours.

   Dominique est venu vers dix heures. Après lui avoir montré que, par son intervention chirurgicale, mes auriculaires avaient retrouvé leur parfait alignement, je lui ai raconté l'origine de mes douleurs cervicales. Quand il a su que l'ostéopathe auquel j'avais demandé de redresser ma tenue verticale avait commencé par me rouler la tête entre les mains, la colère a éclaté qui ne m'a pas épargné. Et par les explications que Dominique m'a données, j'ai compris qu'en me laissant faire je m'étais comporté comme un sot. Je me suis promis qu'on ne m'y prendrait plus. Le calme étant revenu, nous avons passé un long moment à explorer la polysémie du mot “pouvoir”, nom et verbe. Peut-être cela avait-il à voir, dans l'esprit de Dominique, avec l'affaire de l'ostéopathe. Sur le thème du pouvoir nous avons donc fait du billard à trois bandes : capacité, faculté, autorité. Et jugé que la possession, fort rare, de ces trois dispositions ne se retrouvait en parts égales que chez de rares individus.

  Ce soir, nous avons revu l'un de nos films préférés, Master and Commander de Peter Weir, film d'aventures navales qui opposaient l'Angleterre à la France, environ 1805, film où les images sont d'une beauté inoubliable et les personnages tellement vrais et si justes, en tête desquels le capitaine interprété par Russell Crow.

Samedi 20 février 2010 – Je viens de passer une bonne nuit campagnarde, sans insomnies ni cauchemars, le ciel est d'un bleu franc, les vents sont dans leurs terriers. Et, surprise, le technicien de Télécom frappe à la porte. Une heure après, il repart et tout est en ordre. Pendant qu'il officiait et parce que j'avais compris qu'il était né français de parents algériens, je lui ai  demandé ce qu'il pensait de l'identité nationale. Il n'a pas hésité, je suis plus français que Sarkozy, m'a-t-il répondu en riant.

   Serions-nous fidèles à l'épique ? Nous avons regardé ce soir The Bridge of the River Kwai de David Lean. Comme je l'avais vu à sa sortie et ne l'avais plus revu depuis, ce fut un saut de plus d'un demi-siècle dans le passé. Voilà qui explique le formidable retournement du regard : cet épisode de la guerre ne fait plus partie d'une actualité récente mais appartient désormais à l'Histoire. Ça commence à ressembler aux images d'Epinal consacrées aux exploits napoléoniens. Et pourtant quelques filaments affectifs fonctionnent encore qui sans doute sont dûs au talent des acteurs. Et à la folie d'Alec Guinness en colonel indomptable.

   Quel prix donnerais-je à la journée que je viens de vivre ? Eh bien, le prix des choses sans prix, comme aimait à le dire mon cher vieux disparu, Jean Duvignaud. Car je n'ai pas cessé de sentir en moi la danse des petites bulles qui font la vie effervescente.

Dimanche 21 février 2010 – Encore une nuit excellente, fenêtres ouvertes que je ne referme pas ce matin car le temps est printannier. Hélas, au moindre mouvement de la tête répond une douleur de la région cervicale. Excommunication majeure pour les ostéopathes de l'espèce que j'ai eu le malheur de fréquenter !

   Cette journée n'est pour moi dominicale que de nom. Les fonctions, à l'exception des repas et du sommeil, n'ont plus de calendrier ni d'horaires. Ce qui paraît ainsi liberté relève en vérité de la contrainte. Car s'il ne faut plus guère servir à heures fixes, il faut organiser ce non-temps sous peine de le passer à virevolter.

   Paul B. m'avait promis et m'a envoyé en DVD les six épisodes d'Apocalypse, une série sur la deuxième Guerre mondiale qui avait passé sur France 2 il n'y a guère. Puisque c'est dimanche quand même, me suis-je dit, je vais y jeter un coup d'œil. Après le déjeuner, au lieu de faire la sieste, je l'ai jeté ce coup d'œil, et ça m'a pris plus de deux heures. Après quoi j'ai abandonné. Ce que j'en ai vu m'a permis un bon recyclage de la mémoire, car cette histoire est tout à fait de mon temps. La qualité des images rassemblées et leur montage sont excellents, le commentaire n'abuse pas de l'interprétation. Mais j'hésite à voir la suite et je ne suis pas fichu de m'expliquer pourquoi.

   En fin d'après-midi, je m'apprêtais à suivre l'interrogatoire que Nicolas Demorand, avec sa réputation de poser les questions qui tuent, allait faire subir à Bernard-Henri Lévy. J'ai assisté à la conversation courtoise de deux hommes de bonne famille

   Le soir, on a regardé une antiquité (cinquante ans d'âge), The Hustler, un film pourtant bien plus vieilli que d'autres tournés avant lui, un film de Robert Rossen où Paul Newman est plus Paul Newman qu'Eddie Felson, le très habile joueur de billard qu'il incarne. Mais il faut que je prenne garde, des exaspérations sans rapport avec ce film ont dû me brouiller le regard. Et ce n'est pas la première fois.

   J'avais entretenu Christine des épisodes d'Apocalypse que j'avais vus dans la journée. Au moment de nous séparer pour la nuit, je lui en ai montré un extrait et, nous laissant aller, nous avons regardé tout ce qu'il me restait à voir. On s'est couchés à pas d'heure et pour moi ce fut au sens propre avec l'impression que ma mémoire de ce temps-là s'était invaginée.

Lundi 22 février 2010 – C'est aujourd'hui l'anniversaire de Jules. Le ciel aurait pu lui être plus clément. De grosses panses grises dérivent là-haut qui ne promettent rien de bon. Christine est revenue de Maussane où elle avait en vain tenté de faire le plein. Plus d'essence ! Mais Brigitte m'écrit qu'elle a vu hier un premier amandier en fleurs.

   Nicolas S. et Anne-Catherine, urbaniste au Parc naturel des Alpilles, sont passés en fin de matinée. On se connaissait de nom et de réputation mais on ne s'était jamais rencontrés. Je me demande encore, alors qu'aucun de nous ne l'est, pourquoi nous avons sans retard cassé du sucre sur le dos des architectes. Pour ma part, je le pense et l'ai rappelé, c'est de leur intervention dans l'habitat individuel que datent la défiguration des traditions artisanales et les courses à la laideur. On a parlé aussi des réhabilitations entreprises sans savoir à quoi pourraient bien servir ces volumes sans destin. Et de dix autres sujets encore dont le peu de temps qui nous était accordé ne nous a permis que de les effleurer.

   Ce soir, intrigués par le titre, I'm Not There, et par le nom de Cate Blanchett, nous nous sommes risqués à voir ce film récent de Todd Haynes. Nous n'en avons aucun regret, au contraire et j'admire que sans jamais être à l'écran, Bob Dylan soit présent d'un bout à l'autre. Il est vrai que le sous-titre du film y fait allusion : Suppositions on a Film Concerning Dylan… À revoir d'ailleurs pour mieux s'y retrouver dans cette succession de retours et d'allégories.

Mardi 23 février 2010 – À première vue, nous sommes aujourd'hui au régime nuages et purée céleste. Mais tout irait bien, malgré tout, si je n'avais la nuque coincée que mon cher pédiatre est revenu examiner. Quand j'écris j'ai l'impression de me tenir comme Eric von Stroheim avec sa minerve.  

   Evelyne, entre les mains de qui j'ai remis le destin de la collection “un endroit où aller”, est venue déjeuner au mas en compagnie d'une amie, Nicole Roland, dont le roman inattendu y sera bientôt publié. Avant le déjeuner il en fut beaucoup question, et aussi du titre et de l'incipit. Pendant le déjeuner la conversation vint avec Christine sur les problèmes de traduction. De telles rencontres, me disais-je, permettent de cicatriser en douceur l'amputation qu'en vérité ma retraite a constitué.

   Sans la moindre aide éolienne, les nuages ont quitté le ciel, l'après-midi est printanière. Et la séance de reprise avec Sylvie s'est déroulée à l'extérieur. Un peu de marche et puis retour au jardin pour des exercices qui n'affecteraient pas ma nuque.

   There Was a Crooked Man de Mankiewicz, avec Kirk Douglas et Henry Fonda, ça méritait d'être vu pour l'art de la mise en scène et pour la manière dont les deux vedettes n'oublient jamais de l'être. C'est un faux western, une vraie comédie et un navrant exemple des leçons de morale que le Nouveau monde a tenté de donner à l'ancien. Mais je ne regrette pas de l'avoir vu…

Mercredi 24 février 2010 – Christine est partie chercher en Arles la nouvelle voiture que je lui avais offerte à Noël. La fenêtre est grande ouverte sur un ciel bleu pommelé, la température est douce mais je claviotte avec lenteur car je me suis encore une fois réveillé avec la nuque enflammée et douloureuse au moindre mouvement.

   M* est venue dans l'après-midi, tel un passe-muraille. Ce fut très bref, rien n'était saisissable, et surtout pas ce qu'elle cherchait à me dire. Après, et ça m'a changé les idées, je suis allé voir dans la cour la nouvelle voiture de Christine. Elle est compacte, sobre et très élégante (la voiture, of course).

   Ce soir nous avons regardé Man Hunt, un film de Fritz Lang dont le héros, chasseur invétéré, se trouve avoir soudain Hitler dans sa lunette de tir, et renonce à l'abattre. Mais il est poursuivi et s'ensuivent des aventures qui, sans le talent de Lang, n'auraient guère d'intérêt.

Jeudi 25 février 2010 – À l'aube, mêmes dispositions qu'hier avec ce ciel pommelé qui pourrait aussi bien nous amener la pluie que s'en abstenir. Mais je me lève bougon car depuis cinq heures ce matin l'effet des anti-douleurs a disparu, la nuque ne me permet plus aucun mouvement sans avoir à le payer d'un élancement douloureux. Toutes les ressources y passent, douche prolongée, séance au sèche-cheveu, etc. Recours donc aux gélules puis, sitôt habillé, j'appelle Sylvie pour annuler notre rendez-vous de 17 heures. Nous enrageons tous les deux car nous devions reprendre les exercices de marche que nous avions inaugurés mardi. Et je me maudis une fois encore de m'être livré à cet ostéopathe de malheur...

  Brigitte est venue déjeuner au mas. Avant le déjeuner on a parlé de son livre qui paraît n'être cette fois pas loin de l'achèvement. Après, on s'est enfoncé lentement dans une discussion, très tortueuse parfois, sur l'immigation, l'âge de la majorité, les rites de passage, la métamorphose de la classe ouvrière, le passage insensible de la pauvreté à la misère.  Et il y avait entre nous qui étions assis de part et d'autre de la grande table un rameau d'amandier en fleurs qu'elle avait cueilli au bord de la route comme une preuve de printemps.

   À de rares exceptions près j'ai si peu de goût pour les films de science-fiction que je n'avais gardé aucun souvenir de Gattaca d'Andrew Niccol. Je l'ai revu ce soir sans déplaisir mais je sens que bientôt je l'aurai à nouveau oublié. À part une anticipation dont j'espère qu'elle sera épargnée à nos  descendants je n'y ai pas trouvé la moindre idée qui eût de la saveur.

Vendredi 26 février 2010 – La nuit fut calme, le réveil pénible. Je me suis fait une sorte de minerve avec une longue écharpe de soie chauffée au sèche-cheveux. Les médicaments et le petit déjeuner avalés, La Provence épluchée, j'ai gagné mon grenier dont Christine a ouvert la fenêtre car soleil et lumière règnent en maîtres ce matin. Installé à ma table, j'ai allumé la première et si bonne pipe d'Early Morning, un cru que, dieu merci, Dunhill produit encore. Christine est partie se promener. Je me suis alors rappelé que c'était aujourd'hui l'anniversaire de la plus jeune des trois petites Montpelliéraines, cette Irène qui veut à toute force jouer du violoncelle aussitôt que sa taille le lui permettra et se joindre à ses sœurs qui jouent avec talent l'une de la clarinette et l'autre du basson. Mais elle a raison d'attendre. “Qui donc, demandait Cicéron, a accroché mon gendre à cette épée ?” Ce n'est évidemment pas  sur ce ton que j'ai envoyé à Irène une brassée de vœux.

   J'aime quand de vieux amis m'appellent. Ce matin c'est d'abord Bernard Pingaud puis Alberto Manguel. Avant d'en venir aux sujets qui les amènent, on se pose des questions avec la curiosité qui nous ferait errer d'une pièce à l'autre si nous nous rendions visite au lieu de nous téléphoner. Pingaud et Manguel sont de ces gens avec lesquels je suis rassuré. Ils en connaissent bien plus qu'ils ne disent et posent bien plus de questions qu'ils n'affichent de certitudes.

   Cet admirable beau temps persiste. Gilbert taille les oliviers. L'orpailleur et moi nous avons repris la route.

Samedi 27 février 2010 – Le ciel reste ce matin de bonne compagnie. Il n'en va pas de même pour les vertèbres cervicales. Sitôt que l'apothicairerie cesse d'avoir de l'effet, les douleurs se réveillent au moindre mouvement. Dans mon courriel je trouve d'affectueux signes de compassion et beaucoup de conseils pour obtenir la guérison. Mais il suffit que je m'installe dans le fauteuil de bureau le plus raide que je possède, que j'allume ma pipe et fasse danser mes doigts au-dessus de la soixantaine de touches du clavier pour avoir l'impression d'accéder à un monde où la douleur n'existe pas. Et puis, quelle importance donner à ces trémoussements quand j'apprends par la radio l'ampleur du séisme qui vient de se manifester au Chili ! La planète paraît de bien méchante humeur ces temps-ci. Et février qui a encore deux jours devant lui ne manque pas à sa réputation mortifère. Ce matin, en première page, La Provence m'annonce que Bernard Coutaz est mort. De peu mon aîné, je l'avais rencontré à l'initiative de Max-Pol Fouchet dans les années soixante et j'étais allé le voir à Saint-Michel l'Observatoire où il avait installé Harmonia Mundi dans une petite forteresse de béton, style Le Corbusier. Beaucoup de choses nous séparaient et d'autres nous attiraient l'un vers l'autre. Il avait décidé de se rapprocher d'Actes Sud et, en attendant de parachever le mas de Vert où il installerait sa compagnie, il avait accepté l'hospitalité du mas Martin. D'abord promis à une carrière écclésiastique, il avait préféré la musique, les femmes et l'art de réussir où les autres échouaient.

   Ce soir, ne trouvant dans les programmes rien d'alléchant à voir, nous avons choisi dans notre collection de DVD une délicieuse comédie de Lubitsch, The Shop Around the Corner, à laquelle ses soixante-dix ans n'ont pas donné de rides, ajoutant même la grâce de l'archaïque à l'humour de la situation. Et quel excellent bonnet de nuit…

Dimanche 28 février 2010 – Cette fois, pas de ciel bleu, pas de fenêtres ouvertes, mais un ciel gris, un air frisquet et une pluie qui paraît grasse. Comme si ce mois de février tenait à nous faire un pied de nez en disparaissant. Nous ne sommes pourtant pas à plaindre si j'en juge par les échos de la tempête qui a traversé la France, cette nuit, de sud-ouest en nord-est. Et d'ailleurs, quelle importance en comparaison du tsunami encore invisible que le séisme chilien pourrait avoir déclenché dans le Pacifique ? Et quid des Haïtiens qui sont passés au second plan ?

 

(à suivre)

 







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