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© Bruno Nuttens




Bruxelles, 2 mars 2005 – Hier soir, Ana Garcia, commissaire de la Foire du Livre, nous a conduits en compagnie de William Boyd et de son épouse dans la surprenante friche industrielle de Tour et Taxis où les organisateurs ont enfin trouvé le site qui leur convenait et qui convient admirablement au déploiement des livres. Je n’ai pas été très attentif aux discours d’inauguration car Jean-Luc Outers venait de me dire à l’oreille que, dans la journée, une vidéo avait été diffusée qui montrait une Florence Aubenas vivante mais ravagée… Ce fut ensuite l’habituelle ruée des premiers visiteurs parmi lesquels ont passé, comme vagues sur la mer, des visages qui me rappelaient mon passé dans ce pays plus que jamais en proie aux divisions que lui ont imposées son histoire et les péripéties de la « question linguistique ».

Ce matin, j’ai couru acheter les journaux et je me suis longuement attardé devant les photos extraites de la vidéo qui montre Florence implorant le député Didier Julia de la tirer du piège où elle est tombée. Dans Le Soir, William Boyd écrit ces lignes si justes : « L’image de Florence Aubenas est d’une éloquence terrifiante. Son visage décharné, accablé, creusé par la peur, est le témoin choquant de son tourment infernal, et une condamnation totale des hommes qui font la guerre, qui persécutent et torturent les innocents. »

Du livre qu’il a écrit avec Anthony Glinoer et qu’il m’avait demandé de préfacer, Naissance de l’éditeur, Pascal Durand m’a remis un exemplaire, tout juste sorti du four des éditions « Les Impressions nouvelles » comme un petit pain encore tiède. J’ai retraversé en hâte « ce fascinant essai qui, ai-je écrit là, brisant le cadre étroit d’une étude historique, est à sa manière, et par le ton même de ses auteurs, une jubilante célébration de l’utopie éditoriale. »

On en parle beaucoup dans les couloirs de la Foire… À une tripotée d’éditeurs français et belges, un journaliste d’ici a envoyé, sous la forme d’un manuscrit, Les chants de Maldoror, en leur donnant pour titre : Comme un garçon, et en le signant du nom d’Alice Cornet. Tous l’ont refusé dans les formes habituelles, tous sauf Gallimard qui a répondu avec humour qu’ils l’avaient déjà publié… Reste à voir, à mon retour, si Actes Sud était du nombre et comment on y aurait alors répondu. Je me souviens qu’en 1992 L’après-midi de Monsieur Andesmas de Marguerite Duras avait ainsi été envoyé aux trois éditeurs de l’écrivain qui l’avaient refusé. De même, une vingtaine d’éditeurs avaient reçu, je ne sais plus quand, le « manuscrit » de Mrs Dalloway sous le titre Beauchemin et la signature de… Virginie Lalou ! Mais qu’est-ce que cela démontre sinon que la vertigineuse inflation des manuscrits a obligé les éditeurs à les faire « dépoter » par des stagiaires ou par des « secouristes » qui n’ont ni la culture nécessaire ni la mémoire qu’il faut ? Il faudrait d’ailleurs, à l’inverse, rappeler l’histoire de La chasse spirituelle, un faux attribué à Rimbaud en 1949, que publia le Mercure de France et que maints « spécialistes » accueillirent avec des commentaires dithyrambiques. Dès le départ, André Breton avait pourtant dénoncé l’imposture et cela valut aux glossateurs imprudents une volée de bois vert avec le féroce Flagrant délit qu’il rédigea et que Pauvert publia en 1964 dans sa collection « Libertés ».

Bruxelles, 3 mars 2005 – Arpenté longuement les allées de la Foire, visité tous les stands sans faire de véritables découvertes. Rencontré Jean Lacouture avec lequel il n’a été question que de Florence Aubenas.

Rentré à l’hôtel et, dès le premier pas, saisi par le miroir de l’armoire à glace, j’ai vu que devenait très apparente une tache, jusqu’ici assez pâle, que j’ai sur la tempe droite, tache tout à fait semblable à celle, plus violacée, que ma grand-mère paternelle – celle qui s’est tant occupée de ma première éducation – avait au même endroit. Une tache qui m’effrayait parce qu’elle me paraissait le stigmate de la mort prochaine à laquelle je la croyais promise… L’âge vous joue de ces tours !

Il neige à nouveau. Le ciel est de plomb. Il est partout interdit de fumer. Par certains de ses porte-parole, la Belgique a tout l’air de se vanter d’être bientôt, comme les administrations, les salons politiquement corrects, les avions et les trains, un territoire « entièrement non-fumeur ». Je vois là un signe récurrent de cette manifestation vertueuse par laquelle ce petit pays, depuis longtemps, cherche à dissimuler ses embarras ontologiques. À cette impression j’associe le « façadisme » dont me parlait Jean-Luc Outers en désignant par ce mot assez savoureux une manière de conserver ou d’intégrer une façade ancienne dans un ensemble architectural nouveau qui y trouve un alibi ou une justification. Et comment, dès lors, ne pas me souvenir que « bruxellisation » désigne depuis longtemps dans le vocabulaire des urbanistes « la destruction sans motif d’un tissu urbain », depuis que, dans l’immédiat après-guerre, les spéculateurs ont commencé à détruire le charme dix-huitiémiste qu’avait cette ville ? Par quartiers entiers où, le soir venu, il n’y a plus que des immeubles vides, des lumières et des voitures, Bruxelles s’américanise. Certes, elle conserve des îlots de charme, mais ce sont de très petits îlots. Très trouble, le trouble a même investi le langage. Pour m’être gaussé de la ridicule appellation – Bozar – que l’on a donnée au Palais des Beaux-Arts, le chef d’œuvre de Victor Horta, j’ai reçu d’une correspondante une photocopie de l’hebdomadaire Beaux-Arts du 13 mai 1965 où Paul Willems célébrant le “Théâtre des Marionnettes Obrastzov”, relate comment un chien, un Saint-Bernard, fut offert, après leur représentation, à Serge et Olga Obrastzov qui le baptisèrent aussitôt... “Bozar” et, plus tard, envoyèrent une photo du chien dans une niche au fronton de laquelle on peut lire : « Palais du Bozar ». Est-ce coïncidence ou faut-il voir là l’origine de la calamiteuse appellation advenue quarante ans plus tard ? Une blague russe au secours de bilinguistes délirants ? Il est vrai qu’il s’agissait d’un Saint-Bernard ! Bref, et d’évidence, Bruxelles à tâtons se cherche un visage dans sa vocation de capitale de l’Europe. Et j’y reste attentif car je lui reste attaché.

Deux fois, aujourd’hui, j’ai été interviewé par la très chaleureuse Nicole Debarre de la RTBF. La première fois, ce matin, c’était pour une émission du troisième programme. La seconde, ce soir, c’était devant le public dans une des salles de la Foire. Rien n’est plus agréable, plus confortable même, que d’être véritablement « porté » par des questions qui témoignent que les livres ont été lus… Et Nicole n’a pas dissimulé le plaisir qu’elle avait pris à la lecture de mon dernier roman. « Ce fut une conversation passionnante, m’a écrit depuis Viviane, la fille de mon vieux maître Ayguesparse, et tu as réussi miraculeusement à dominer un brouhaha extérieur désagréable et indécent. Entendre dire autant de bien de Pavanes et javas sur la tombe d’un professeur, roman que j'admire tellement, m'a ravie. Il m'arrive encore, seule, de discuter avec tes personnages. »

Paris, 4 mars 2005 – Anne Sinclair m’avait invité à l’université de Villetaneuse pour enregistrer le prochain numéro de son émission hebdomadaire « Libre cours » qui passera dimanche sur l’antenne de France Inter. Dans un amphithéâtre où j’avais déjà fait cours, je me suis retrouvé devant une centaine d’étudiants de la filière « livre ». Stimulés par Anne qui sait comment susciter les débats, ils m’ont posé les questions que leur suggérait leur vocation éditoriale. Sachant combien les anecdotes sur des situations vécues peuvent éclairer la théorie, les règles et les méthodes, je ne m’en suis pas privé. Et je n’ai manqué ni d’attirer leur attention sur la nécessité, pour l’édition littéraire, de prendre ses distances avec l’hypertrophie du commerce éditorial. Ni de citer L’édition sans éditeurs d’André Schiffrin. A quoi, une fois de plus, je me suis rendu compte que j’ai aimé passionnément ce métier. Et l’aime encore, parfois jusqu’au désespoir.

L’après-midi, Christine et moi, nous sommes allés voir Le promeneur du Champ de Mars, le film de Robert Guédiguian où Michel Bouquet incarne un François Mitterrand si proche du modèle que plus d’une fois j’ai eu l’impression de me retrouver en présence du président disparu. Il m’est difficile de dire si c’est un bon film (comme je le crois) car, pour avoir connu Mitterrand, pour avoir eu avec lui de longues discussions littéraires (sur Gadenne en particulier), pour l’avoir accompagné en voyage et avoir été plusieurs fois reçu dans son bureau de l’Elysée, j’ai été confondu d’admiration devant la prestation de Michel Bouquet. Lui, c’est lui, absolument lui. Sauf une chose : jamais je n’ai vu Mitterrand sourire à la cadence où le fait ici Bouquet. (A propos, elle ne paraît pas étrange, la proximité des noms de Bouquet et de Bousquet ? Ça ne veut rien dire, mais c’est tout de même étrange !) Ce film et les réactions qu’il suscite m’ont donné l’envie, à laquelle je céderai peut-être un jour prochain, d’aller reprendre dans L’éditeur et son double (en particulier dans le troisième volume), et aussi dans mes carnets plus intimes, la relation que j’ai faite de mes rencontres avec Mitterrand. Et je pense à deux circonstances : le voyage d’Etat en Corée au cours duquel il m’interrogea longuement sur la manière dont Nina Berberova abordait la mort, et puis la préparation, par nos entretiens, de l’émission que nous devions faire ensemble à la télévision et qui devait être, tout entière, consacrée à l’histoire de ses lectures à travers les âges et les circonstances de sa vie. Cette vie dont la fin a mis fin au projet…

Paris, 5 mars 2005 – Je pouvais m’y attendre, à cause de ce film, vu hier : j’ai passé une nuit fort tumultueuse. Alternativement, je me retrouvais avec lui , en avion, à Arles, à Séoul ou à l’Elysée, me parlant de Gadenne ou de Lamartine, une autre fois me demandant pour qui je le prenais au moment où je lui offrais un exemplaire de Sur la lecture de Proust que je venais de rééditer avec l’accord de Gallimard, tapotant la mallette qui était près de lui sur son bureau… « Que croyez-vous qu’il y a là-dedans ? « Et me montrant le livre qui s’y trouvait : Sur la lecture. Dans mon rêve, un peu plus tard, j’étais à nouveau confronté à certains de ses détracteurs auxquels je faisais remarquer que cet homme avait conduit la gauche au pouvoir, y avait amené le respect des idées et, dans la cour constituée autour de lui, avait introduit la mort comme une figure tutélaire que la société cherchait à soustraire.

Le Paradou, 6 mars 2005 – En lisant dans la presse que Giuliana Sgrena, la journaliste italienne récupérée après son enlèvement en Irak, avait essuyé le feu de soldats américains et ne devait d’avoir la vie sauve qu’au sacrifice de l’homme qui l’avait délivrée, c’est vers Florence Aubenas que sont allées tout de suite mes pensées. Combien d’obstacles à franchir pour revenir vers nous ! Et elle, que sait-elle de cela ? Insondable labyrinthe des incertitudes…

Hier, j’ai écouté sur France Inter l’émission « Libre cours » d’Anne Sinclair. N’est-ce pas Malraux qui, dans La condition humaine, disait qu’on ne reconnaît pas sa propre voix ? Il avait raison. Malgré l’expérience que j’en ai, je me suis étonné d’entendre un étranger qui parlait à ma place. Mais sitôt après, et aujourd’hui encore, par téléphone et par courriels, les réactions arrivent qui me confortent dans l’idée que le rôle de l’éditeur suscite plus de questions qu’il n’apporte de réponses, et qu’il est mêlé aux désirs comme à leur extinction.

Arles, 8 mars 2005 – En m’adressant ce matin aux représentants d’Actes Sud, assemblés comme chaque trimestre pour entendre les éditeurs de la maison exposer le sens des ouvrages à paraître dans les prochains mois, je me suis surpris à reprendre devant eux les arguments, les craintes, les espérances et d’une certaine manière les prophéties que j’avais développées à Bruxelles et dans l’émission d’Anne Sinclair. Je voulais qu’ils comprennent qu’on ne les tient pas pour des représentants de commerce mais pour des « passeurs » qui ont un rôle important dans le parcours que doit accomplir un texte d’auteur pour trouver ses lecteurs.

Paris, 10 mars 2005 – Pour un rien, je me réjouirais des jours de grève. Le seul TGV en service ce matin était à l’heure et, contrairement à mes craintes, les voitures n’avaient pas été prises d’assaut. J’en ai profité pour achever la lecture du livre de Mazarine Pingeot qui était arrivé sur ma table juste après que j’avais vu Le promeneur du Champ de Mars de Robert Guédiguian. Bien curieuse conjonction… Ce livre dont le sujet m’empêche d’avoir un avis serein ou objectif sur ses qualités littéraires – encore qu’il soit évident que c’est un livre « écrit » – est venu faire un singulier cocktail avec mes souvenirs personnels de l’ère mitterrandienne et avec les impressions que m’avait laissées le film. Soudain, dans ce qui n’était pour moi qu’obscurité, des lueurs ont révélé des parcelles du paysage de l’ombre. Quand Mazarine Pingeot dit de son père qu’il devait sans doute être « la réincarnation d’un ancien chien » car, écrit-elle , « il en avait la fidélité, le besoin de rassembler et l’angoisse d’abandon », des conversations que j’eus avec lui me reviennent auxquelles les mots de sa fille donnent un sens qui me restait imprécis ou confus. Et quand, plus loin, elle dit, d’une phrase à la Saint-Simon, que « à ne pas se donner, il contrariait l’avidité des gens », je retrouve les moments où, après avoir partagé des projets (dont un jour, sans doute, je reparlerai en exhumant mes notes) je vois soudain François Mitterrand, comme je le vis quelquefois, non pas se reprendre, mais rompre l’entretien, et s’éloigner comme s’il redoutait d’être pris au mot ou d’être prisonnier de promesses.

À seize heures, après avoir passé quelques moments avec Sabine Wespieser, en son joli bureau de la rue Jean-de-Beauvais d’où cette ancienne collaboratrice dirige la jeune maison d’édition qui porte son nom, je me suis retrouvé, en compagnie d’Estelle Lemaître et de Martina Wachendorff, dans le grand salon de la Sorbonne où allait commencer la cérémonie de remise des insignes de Docteur Honoris Causa à cinq personnalités du monde des lettres, dont Imre Kertész, « notre » prix Nobel. Par force, je me suis souvenu du jour où, en toge, comme ici les récipiendaires, je recevais à l’Université de Liège les mêmes insignes. Et malgré le faste qu’à la cérémonie de ce jour donnaient l’autorité et la célébrité de la Sorbonne, je n’ai pas eu l’impression qu’une quelconque hiérarchie universitaire s’imposât. Dans un rituel identique, après les discours introductifs, chacun des cinq récipiendaires était présenté par un professeur, recevait le diplôme avec les insignes et répondait ensuite par une allocution dont la brièveté a été fort variable. Margaret Atwood fut discrète et souriante, elle avait presque l’air de s’excuser d’être là. Dario Fo, lui, en jouissait manifestement et il fit le pitre dans une (trop) longue improvisation. Imre Kertész lut en hongrois un texte (dont nous avions reçu la traduction) sur l’expérience et l’idéologie. Candido Mendes de Almeida parut dans son allocution le plus éloquent. Mario Vargas Llosa le plus séducteur.

Le soir, au Lutétia, Martina et moi, nous recevions Imre Kertész, son épouse et un couple de leurs amis, pour un petit dîner dont plusieurs autres invités s’étaient désistés à cause de la grève des transports, dîner auquel, pendant une heure, est venu s’associer le ministre de la Culture, un Donnedieu de Vabres qui, avec une déférente courtoisie, a su montrer à Kertész qu’il connaissait son œuvre et mesurait le sens qu’elle avait dans le tumulte de notre temps. On s’est séparés assez tôt car Kertész voulait honorer une invitation de Mendes de Almeida qui avait invité ses co-récipiendaires à finir la fête au Crillon. (Aux frais de Lula ? me suis-je demandé avec impertinence.) Je ne les ai pas suivis. Il me fallait remonter à pied jusqu’à la Contrescarpe où je loge. Et demain…

Paris, 11 mars 2005 – Ce matin, dans le cadre du colloque « France-Russie, histoire d’une relation littéraire », organisé par Michel Parfenov à la Bibliothèque nationale de France, au site François-Mitterrand (décidément, on ne se quitte plus), Hélène Carrère d’Encausse a été magistrale dans un exposé sur l’URSS au XXème siècle et sur la transformation de la conscience collective à l’apogée du stalinisme. Elle a terminé sa communication à l’heure précise qui lui avait été fixée. Mais c’était sans compter avec les questions dévoratrices du temps qui m’était réservé. Et pour ne pas désorganiser la suite, c’est à moins de vingt minutes qu’il m’a fallu réduire l’histoire de la découverte et de la reconnaissance mondiale de Nina Berberova, un exposé que j’avais préparé avec grand soin et un méticuleux calcul horaire… Dans l’improvisation, comme on refait un bouquet pour un vase au col trop étroit, j’ai donc rassemblé les souvenirs qui me paraissaient les plus importants parmi ceux que m’a laissés ce grand témoin du vingtième siècle et de ses avatars.

Genève, 13 mars 2005 – A bord d’un TGV qui avait fini par se prendre pour un omnibus – et sans avoir pourtant pu lire, comme je me l’étais promis, le manuscrit d’un de mes auteurs parce que trois couples de quinquas, bobos et bavards, partaient en goguette et entendaient le faire savoir à tout le compartiment –, je suis arrivé à Genève juste à temps pour assister à la séance d’ouverture du « 2ème festival international du film sur les droits humains ». (Je suppose que « droits humains » a été choisi pour éviter de féministes protestations contre « droits de l’homme », mais tout a été si vite que je n’ai pas eu l’occasion de le demander à Léo Kaneman, le créateur de ce festival.) Parmi les ministres, officiels et autres personnalités présentes, je suis tout de suite allé vers ceux qui formaient avec moi le jury chargé de décerner les deux prix prévus au règlement. Et, en premier, celle qui allait être la présidente de notre jury, Shirin Ebadi, prix Nobel de la paix en 2003, première femme juge en Iran, une personne de petite taille et de grande détermination qui allait nous montrer, aidée par une remarquable interprète, l’autorité avec laquelle elle déploie les éléments d’un dossier avant d’en juger. Danielle Arbid, ensuite, une jeune femme d’origine libanaise, actrice et réalisatrice aux jugements nuancés et subtils, presque toujours souriante – et dieu sait que de ses sourires on a eu besoin pour calmer horreur et angoisses après certaines projections ! Ariel Dorfman, un écrivain chilien désigné comme un véritable activiste des droits humains, un homme grand à la voix puissante, poète, romancier, dramaturge et scénariste, un véritable incorruptible qui a pourtant montré une grande diplomatie quand il s’est agi de nous déterminer à la fin. Et William Hurt, un acteur qui m’a été très proche par le rôle qu’il avait dans Smoke de Paul Auster, un homme qui ne supporte pas qu’on lui donne raison ou priorité parce qu’il a réputation et succès par ses films, un être réfléchi, méditatif, très conscient que les mots ne sont pas toujours à la hauteur de la pensée. (Avant mon départ, quelques dames de ma connaissance m’avaient laissé entendre que pour le voir elles étaient prêtes à porter mes valises jusqu’à Genève. Mais il ne faut pas le dire à William, il serait furieux…)

En deux jours on nous a fait voir une sélection de douze films. Et l’impression qu’ils m’ont faite a été si forte que ce soir, avant que nous ne délibérions dans le restaurant thaï où nous étions réunis pour décerner les deux prix prévus, j’ai voulu manifester ce qui m’avait investi et me nouait la gorge. Dire d’abord que s’il fallait donner un titre général à ce que nous avions vu, ce serait par force : Apocalypse now ! Car tant de violences, tant d’injustices et tant de fureurs ne peuvent être qu’apocalyptiques dans leurs conséquences. Dire ensuite que le cher vieil Alain avait raison d’affirmer (dans Mars ou la guerre jugée) que « toutes les guerres sont de religion ». Dire encore l’illusion où demeurent certains pour qui jamais on n’a connu si longue période sans guerre, dire qu’ils sont ou aveugles ou menteurs : la planète est en guerre. Dire enfin combien il est évident que, maintenus à un certain niveau de pauvreté ou d’indigence, les hommes ne trouvent plus à affirmer leur être–là que dans l’usage de leur sexe et l’exercice de la violence. On a un peu discuté là-dessus, puis on est passé au vote. (Mais comme ceci sera mis en ligne avant la proclamation officielle, il n’est pas question pour moi de dévoiler ce qui ne peut l’être. Ce sera pour la prochaine livraison…)

Le séjour à Genève a été marqué aussi par deux événements d’une toute autre nature. D’abord, samedi, invité par la FNAC, dans le cadre du festival, je m’y suis trouvé tout à coup en face d’une dame de mon âge qui visiblement attendait que je la reconnaisse. Impossible, lui ai-je dit après de vaines tentatives de malmener ma mémoire pour qu’elle consente à m’éclairer… Alors la dame s’est nommée. Tout est revenu à la surface. Nous nous étions connus dans l’adolescence, elle m’avait ému mais (c’était en 1944) l’arrivée des « libérateurs », avec leurs jeeps et leurs cigarettes, avait enlevé aux gamins de mon espèce tout espoir d’intéresser les filles. Ce fut comme si, soudain, je rouvrais un livre dont j’avais oublié l’histoire. L’autre événement, c’est la découverte du monde qui est celui de mon ami Metin Arditi. Mais ceci, eût dit Kipling, c’est une autre histoire.

Le Paradou, 14 mars 2005 – Je peux maintenant le dire puisque, au moment où ces pages seront mises en ligne, le palmarès aura été proclamé à la clôture du « 3ème Festival international du film sur les droits humains » à Genève… Le grand prix Sergio Vieira de Mello, nous l’avons attribué à Journeys de Vinayan Kodoth pour ce regard inattendu qu’il nous propose sur l’hallucinante et quotidienne transhumance des travailleurs dans une grande ville du monde (Bombay). Ce film, construit comme une série de lancinantes variations sur le thème de la servitude, en même temps qu’il fait voir la présence du tragique dans l’ordinaire de la condition humaine, révèle une singulière maîtrise du style cinématographique. Quant au « grand prix de l’organisation mondiale contre la torture », nous l’avons donné à Miguel : Në Terren d’Enric Miro et Lluis Jené, un hommage à Miguel Gil, pour le travail d’information que cet homme a effectué sur les théâtres de guerre et de violences dans le monde, jusqu’au jour où il est mort dans une embuscade en Sierra Leone. Et si nous avons souligné que Miguel Gil savait prendre de saisissantes images et en même temps tendre la main, j’ai voulu voir là, pour ma part, une reconnaissance symbolique de l’indispensable travail des journalistes, travail où nombre d’entre eux mettent en jeu leur vie ou – et c’est le cas de Florence Aubenas – leur liberté. Comme nous avions le sentiment que la sélection comportait bien plus que deux films mémorables, nous avons voulu signaler, par une mention, et pour leurs témoignages sur les pires atrocités de notre époque, Shamed d’abord, un film de Jane Corbin sur les dérapages de la répression américaine en Irak ; ensuite Liberia, an Uncivil War, un insoutenable reportage de Jonathan Stack sur le « maelström d’atrocités » dans lequel est plongée la population libérienne, un film qu’avait particulièrement soutenu notre présidente, Shirin Ebadi.

Paris, 17 mars 2005 – Pas eu le temps de souffler au cours d’une trop brève escale au mas – juste le temps de constater que le mistral a battu en retraite et que le printemps, avec ses floraisons, a enfin pris ses quartiers.

Ce matin, à Paris, en lisant Le Monde d’hier et Libé d’aujourd’hui, le souvenir des films vus à Genève s’est mêlé aux informations tumultueuses et si déprimantes. Deux réflexions me sont venues, à la fois nettes et vacillantes comme ce mirage dont je fus un jour l’heureux spectateur au Sahara. J’ai tenté de les saisir sur le champ, ces brèves illuminations, et c’était dans la crainte de les voir disparaître avant de les avoir fixées par des mots.
D’abord, ayant lu que les Américains « délocalisaient » les interrogatoires musclés (euphémisme) de certains prisonniers pour les exercer dans des régions où les droits de l’homme n’ont pas cours, je me suis mis à gamberger sur la dérive du zèle, de l’esprit d’entreprise et de l’efficacité qui ont fait leur force dans tout ce qu’ils entreprenaient. Ils ont la réputation d’être les meilleurs et les plus énergiques. Sont-ils en train de le devenir dans le pire, encouragés par leur très religieux président et ses cardinaux ultra-libéraux ? Et quelle influence peuvent encore avoir, devant ce moralisme méprisant et totalitaire, les clameurs et les protestations des écrivains, des artistes, des savants, de toutes ces intelligences qui sont aujourd’hui dans leur ciel pareils à des étoiles que la brume empêche de voir ?
L’autre réflexion m’a reconduit au langage par un mélange d’impressions, d’intuitions et de d’observations. Il paraît de plus en plus évident, me disais-je, que l’essentiel des maux de notre temps, et leurs dérives, sont liées à la déperdition d’un langage rongé par la dialectique du profit et par l’iconographie marchande. Prise entre des défilés de carnaval et des processions d’inquisiteurs, la conscience collective est devenue une substance molle, corvéable et malléable à merci. Et en découvrant, dans Télérama, un dossier qu’ils ont ouvert sur l’athéisme avec la participation de deux philosophes, Michel Guérin et Michel Onfray, puis en tombant sur une interview d’Alberto Manguel qui rappelle que le pouvoir en ses excès a toujours tenu le livre pour un ennemi et qui rappelle que la pensée fonctionne comme un muscle – « si on ne s’en sert pas, dit-il, il s’atrophie » –, je me demandais quelles miettes pouvaient bien recueillir là les accros de la télévision qui achètent ce magazine pour disposer de « tous » les programmes… Savent-ils même lire ? Le mot employé par Manguel me revenait sans cesse : atrophie. Car par l’atrophie du langage nous retournons vers une sauvagerie dont nous croyons avoir été délivrés par notre société, ses instruments et sa batterie de cuisine.

Vers midi, dans la grand salon du ministère de la Culture, rue de Valois, le ministre de la Culture, Donnedieu de Vabres, a décoré Claude Durand, Françoise et quelques Russes qui sont , cette année, les invités du Salon du Livre. Il y avait foule, les paroles prononcées n’étaient pas dénuées de sens et j’ai apprécié que Claude Durand et Françoise, dans leurs allocutions de remerciement, rappellent que si les éditeurs sont par force, dans une part de leur activité, des sortes de marchands, ils sont d’abord des passeurs du patrimoine littéraire. J’ai aimé aussi que Claude Durand rendît hommage à Jean Cayrol, décédé récemment, et Françoise à notre complicité initiale dans la fondation d’Actes Sud.

Rue Rollin, Eva-Karin Josefson est venue mettre au point quelques détails relatifs au colloque auquel je participerai en mai à Stockholm où elle enseigne la littérature. Elle était accompagnée de sa fille, Asa (impossible de mettre un petit o sur le premier A de ce prénom qui se prononce « ôsa »). Asa prépare une thèse sur la littérature belge en ses deux langues. Et je ne savais trop s’il fallait l’encourager ou la décourager en lui représentant le sous-texte politico-linguistique qui risque de lui mettre quelques bâtons dans les roues…

Ce soir, le Salon du Livre, auquel Actes Sud participe depuis sa toute première édition en 1981, s’ouvrait par la soirée d’inauguration. Une fois encore, Jean-Paul Capitani avait fait de notre stand un grand et beau navire chargé de livres, des cales aux plus hauts ponts.
Cette année, c’est le premier ministre, Jean-Pierre Raffarin, qui était de corvée. Il voulait me voir, m’a dit un éclaireur du cortège officiel. Effet Goncourt, nous sommes-nous dit, Françoise et moi. Quand nous avons été face à face, aux premiers mots du ministre j’ai compris que nous ne nous étions pas trompés. A ce moment-là, j’ai vu qu’il portait au revers de sa veste une plaquette avec les portraits de Florence Aubenas et de Hussein. Alors, coupant court aux compliments, je lui ai déclaré que la présence de ce badge sur sa veste passait pour moi avant toute autre considération. Car j’espère, lui ai-je dit, que c’est là le signe que vous vous occupez vraiment d’elle et faites tout ce qu’il est possible d’entreprendre pour nous la ramener… Il y avait eu un conseil des ministres le matin, à l’Elysée, et j’avais envie de demander à Raffarin s’il portait alors le même badge. Mais l’impertinence a ses limites. Tout cela n’était pas du goût des accompagnateurs officiels et ils ont emmené le premier ministre vers d’autres stands sans qu’il ait eu le temps de jeter un coup d’œil à nos livres. Derrière lui, Donnedieu de Vabres m’a fait un clin d’œil en promettant de repasser nous voir…

Il est maintenant près de minuit. Christine et moi, nous revenons d’un petit médianoche auquel nous avait invités Metin Arditi après l’inauguration du Salon pour lequel il était venu de Genève, avec d’autant plus d’empressement que cela coïncidait avec la signature du service de presse de son livre, Dernière lettre à Théo, qui paraît dans la collection « un endroit où aller », en même temps que Le cœur-chien de Breyten Breytenbach et Une certaine idée de l’Europe de George Steiner. Une trinité inattendue et réjouissante ! Arrivé près de la Contrescarpe, le chauffeur du taxi a renoncé à nous conduire jusque chez nous, rue Rollin, car le quartier était envahi par de bruyants buveurs de bière qui célébraient la Saint-Patrick. Les Irlandais à Paris, ça me rappelle quelque chose…



Arles, 19 mars 2005 – Ce soir, je me suis dit qu’ils en avaient de la chance, les Arlésiens, et d’ailleurs, par leur présence massive au Méjan, ils ont manifesté qu’ils en avaient conscience. Jean-François Heisser avait programmé la Petite messe solennelle de Gioacchino Rossini qu’étaient venus interpréter les Solistes de Lyon sous la direction de Bernard Tétu. Un petit chef-d’œuvre, daté de 1863, qui allie l’ironie d’un vieux sage, le talent d’un maître et la fantaisie du compositeur du Barbier de Séville. C’était le concert initial de notre rituelle « semaine sainte musicale » et j’ai aimé qu’elle s’ouvrît par cette composition dont la piété est soumise à l’irrévérence de parties mélodramatiques, à l’humour de discrètes citations musicales et aux retours d’une très évidente sensualité. En tête du Credo, Rossini a indiqué : Allegro cristiano : tutti. Invitation à faire la fête, non ? N’a-t-il pas, ce malicieux Rossini, désigné cette messe comme son « dernier péché de vieillesse » ? Quelques-unes des talentueuses chanteuses, en tout cas, l’avaient compris, si j’en juge par leur manière de s’habiller, alors qu’au temps de Rossini prévalait encore l’instruction : Mulier tacet in ecclesia. Loin de se taire, elles chantaient haut et joliment avec des effets de robe. L’une d’elles, non contente d’avoir une voix à vous inviter sous les draps, portait même au ras des aréoles un fourreau noir qui moulait ses agréables rondeurs…

Le Paradou, 20 mars 2005 – Me voilà renvoyé à Genève et aux plus insoutenables films que j’y ai vus… Ecœurement, en effet, à lire dans Le Monde d’hier des articles qui font retour à la question de la torture au temps de la Guerre d’Algérie, et notamment à ce qui se commettait à l’étage de la sinistre école Darouy pendant la Bataille d’Alger en 1957. Particulièrement accablant, le témoignage d’une certaine Zhor Zerari qui rappelle ce qu’elle a subi. Il y a de cela presque un demi-siècle, je sais, mais cela signifie-t-il qu’il y aurait prescription de ces crimes contre l’humanité ? Zhor Zerari en parle aujourd’hui avec des détails et dans des termes que je n’ai pas envie de rapporter ici car il y a toujours quelque sournois voyeurisme à reprendre le récit de si intimes sévices. Après lecture de son témoignage, les questions affluent. Est-ce que pareille monstruosité peut s’inventer ? Est-ce que l’on peut oublier pareille humiliation ? Est-ce que Le Monde ferait paraître son témoignage si, à défaut de preuves, il n’y avait de très sérieuses raisons de pousser les investigations ? Est-ce que le refus de réponse qu’un général d’armée mis en cause oppose aux questions du Monde peut faire revenir le dossier devant la justice ? Est-ce qu’il y a une tradition et un héritage du principe de la torture ? Est-ce que les Américains ont raison de délocaliser la « question » comme je l’écrivais ici ? (L’éditorial du New York Times auquel je faisais allusion se termine par des mots qui ont l’accent d’une admonestation. « Que ceci soit clair, écrit l’éditorialiste : tout prisonnier des Etats-Unis est protégé par les valeurs américaines. Cela ne peut-être contourné en l’envoyant dans un autre pays et en prétendant ignorer qu’il y a été torturé. ») Est-ce que l’on peut, la tête haute, justifier la torture donnée par celle qui a été reçue ? Est-ce que l’on peut se dire abolitionniste et rétablir la peine de mort par des traitements dégradants ? Est-ce qu’on a autorité pour donner des leçons quand soi-même on en a tant besoin ? Est-ce qu’il faut retourner aux allégories de Jérôme Bosch pour comprendre qu’à ce train les victimes vont en enfer avec ceux qu’elles accusent ? Et comment les historiens de l’avenir appelleront-ils notre nouveau moyen-âge ? Une fois encore revient à l’avant-scène la question du langage, avec les connaissances et la culture qu’il implique : ce que l’on ne peut maîtriser par les mots et la mémoire qu’ils charrient conduit à la loi du talion, à la subordination de la justice devant la vengeance, et à la violence des impulsions primitives.

Hier soir, trois heures chez nos amis Stuart à parler en deux langues et avec maints détours de Genève, des dérives américaines et des sorites de Lewis Carroll, ces syllogismes étendus qui permirent à l’auteur d’Alice au pays des merveilles de montrer avec humour les limites dans notre capacité de raisonnement.

(Mais, bon dieu, allez donc faire un tour, de temps à autre, sur le site de mon ami Bruno ! Vous entrerez dans l’ivresse photographique du paysage !)

Paris, 21 mars 2005 – Selon la presse, la radio et la télévision, les sondages révèlent que, dans les intentions de vote sur la Constitution européenne, le « non » l’emporte désormais sur le « oui ». D’après un autre sondage, légèrement antérieur, Chirac aurait perdu cinq points dans sa cote de confiance. Y a-t-il corrélation ? Pour une part, sans doute car, défaite du « oui » ou victoire à l’arraché, il va porter le chapeau.

Mais comment, diable, le Président et ceux qui disaient avec lui que le recours au referendum était une voie plus juste que le vote parlementaire, n’ont-ils pas compris que le piège, pourtant parfaitement prévisible, allait se refermer sur eux ? A trop vouloir une consécration politique personnelle, ils n’ont pas pressenti que, dans l’état présent de notre société, un tel referendum serait une invitation faite aux humeurs, aux règlements de compte, aux désaveux, aux rancunes, aux frustrations ! Si baromètre il y a dans ces sondages, c’est celui de l’incertitude et de la versatilité. Tout à l’air pourtant de se passer comme si, par un populisme sournois, on cherchait à transformer les roulements de tambour de la grogne et les clameurs de naufragés en réflexions et convictions… Le malaise qui provoque un tel besoin de protestation me rappelle le titre d’un petit ouvrage, toujours actuel, qu’Actes Sud publia en 1981 sous la signature de Stig Dagerman : Notre besoin de consolation est impossible à rassasier.

Certes, comme le suggère Olivier Duhamel, on peut voir dans les sursauts et soubresauts de l’opinion un signe que le réveil d’une conscience politique vient enfin troubler le pragmatisme bureaucratique de Bruxelles. Mais c’est plus réconfortant qu’avéré. Après tout, les représentants de la nation ont été élus, non pour exciter les ressentiments et les instrumentaliser, mais pour prendre des décisions réfléchies et assumer une responsabilité qui leur a été dévolue par le vote populaire. Si, en 1981, on avait soumis la question de l’abolition de la peine de mort au referendum, le « non » l’eût emporté (les sondages en attestaient) et la France eût traîné longtemps encore ce boulet honteux dont Robert Badinter l’a délivrée par son plaidoyer devant le parlement.

Dans Libération, j’avais lu la page signée par Nancy Huston après son voyage en Israël et dans les territoires palestiniens. Et sitôt arrivé à Paris je lui ai téléphoné pour la remercier de sa lucide, sensible et pertinente analyse. Du coup, le titre de son article – «Israël, Palestine à mots ouverts « – et sa suggestion de faire connaître à chacun des deux peuples les livres de l’autre m’ont ramené au temps où, en pleine crise au Moyen Orient, j’avais souligné que les camps adverses qui ne se parlaient plus se parlaient tout de même par des livres publiés dans la même maison d’édition... Mahmoud Darwich d’un côté, Yehuda Amichaï de l’autre.

Les voyages en train favorisent les voyages dans les souvenirs récents ou lointains. Ainsi, entre Avignon et Paris, ai-je été amené à raconter à une amie que, lors du Festival du film sur les droits humains, à Genève, j’avais voulu parler à Shirin Ebadi du livre de Majid Rahnema : Quand la misère chasse la pauvreté, et que j’avais mis son interprète iranienne dans l’embarras car, disait-elle, dans leur langue, « misère » et « pauvreté »… c’était le même mot. Encore un exemple à verser au catalogue de ceux qui révèlent les difficultés et les mérites des traducteurs.

Arles, 23 mars 2005 – Hier, le deuxième concert de la Semaine Sainte au Méjan était assuré, sous la direction de Roland Hayrabedian, par l’Ensemble Musicatreize qui, après trois petites pièces de Messiaen, Poulenc et Britten (que, dans l’ordre des préférences, je classerais de manière inverse), nous a fait découvrir La voix claire de Jean-Louis Agobet, une œuvre récente qui, avec ses références aux chants liturgiques bouddhistes et avec une inspiration puisée dans l’alphabet japonais katakana (pour le timbre, pas pour le sens, précise Agobet), m’a par moment ramené au temps où j’avais découvert l’admirable diaprure des sons dans Stimmung de Karlheinz Stockhausen.


Pour interpréter en finale Némésis (autre création récente qui avait eu lieu deux jours plus tôt à la Maison de la Radio à Paris), composition de la jeune et très prometteuse Caroline Marçot, les treize sont devenus quinze avec l’arrivée d’un clarinettiste et d’un percussionniste. En écoutant cette pièce qui porte le nom de la déesse grecque personnifiant l’indignation et la colère des dieux devant la démesure, j’avais l’impression de contempler l’une de ces installations au nom desquelles, en peinture, on prétend trop souvent, par déversages et assemblages, donner du sens à ce qui n’en a pas – sauf à se dire que l’absence de sens a du sens. La saveur indéniable de certaines sonorités n’a pas réussi à me détourner de cette impression. Même les citations qui étaient entassées, étouffées, concassées, avaient perdu leur signification. Evidemment, ce n’est pas tous les jours que, de l’œuf confié à Léda, sort une Hélène…

Le Paradou, 25 mars 2005 – Hier, Françoise m’annonçait – et j’avais l’impression que c’était sous le manteau – que Teresa Cremisi quittait Gallimard pour prendre la direction de Flammarion. Mais ce matin Le Monde et Libération font une grande place à l’événement, comme s’il allait bouleverser le monde éditorial. « Lorsque l’Angleterre prise, la France éternue », s’exclamait Axenty Ivanovitch dans Le journal d’un fou, au moment où le pauvre fonctionnaire sombrait dans la folie.

À Lançon de Provence, ce soir, j’ai accompagné Dominique Sassoon qui, au Centre Marcel Pagnol, devant une cinquantaine de personnes, avec projection de tableaux et de photos a montré ce qu’était l’assistance humanitaire, dans ses ambitions, ses accomplissements, ses échecs, et a évoqué quelques-unes des missions dans lesquelles il s’était engagé. Après, j’ai présenté son livre – Il y a plusieurs manières de prendre des photos – et j’en ai lu quelques pages pour inviter les auditeurs à l’acheter au libraire qui était présent. Quand j’ai quitté la salle, la file de ceux qui se faisaient dédicacer le livre par le chirurgien – écrivain était encore longue.

Le Paradou, 26 mars 2005 – Sophie Calle prépare pour les cent jours de captivité de son amie Florence Aubenas (on en est au soixante-dix-neuvième) un recueil de cent textes brefs qui sera publié par Actes Sud. Ce matin, j’ai écrit le mien dans la difficulté que toujours me donnent les textes courts, et toujours dans la crainte d’en dire trop ou pas assez.
Avec le tempérament que nous lui connaissons, Florence ne serait-elle pas la première à nous le dire si elle nous entendait ? Première à nous dire qu’il ne suffit pas de clamer notre inquiétude à son sujet, qu’il ne suffit pas de regarder sa photo comme si nous pouvions par magie l’en faire surgir vivante, qu’il ne suffit pas de la vouloir indemne avec l’opiniâtreté que nous mettons à refuser l’obscurité de nos craintes, qu’il ne suffit pas de nous montrer dignes par notre indignation. Il faut aussi, nous dirait-elle sans doute, profiter, oui, profiter de la résonance donnée au drame qui est le sien pour rappeler que, dans le mépris avec lequel nous les avons considérés et dans la misère où nous les avons abandonnés, beaucoup n’ont trouvé – sous la férule d’intégristes de tout poil – d’autre moyen d’affirmer leur existence au monde que par la violence ; mais en profiter pour affirmer en même temps, avec résolution, qu’aux assassinats, aux attentats et aux enlèvements qui s’ensuivent, il ne peut plus être question de trouver des excuses par des apologies naïves et des justifications simplistes car ce sont gages dont se servent ceux qui, à tous les échelons du pouvoir, s’arrogent le droit criminel d’opprimer, de réduire, de détruire, ou de tuer.
Ah, si ce recueil pouvait ne pas paraître parce que Florence réapparaîtrait, et Hussein avec elle !

Que les impatients de mon espèce méditent l’information récemment publiée par la Neue Zürcher Zeitung… L’université d’Utrecht, dans une déclaration en latin vient d’annoncer l’abrogation d’un jugement du 17 mars 1642 qui condamnait la philosophie cartésienne. Ce qui n’avait pas empêché la philosophie de Descartes, souligne Le Monde, d’être de nouveau enseignée à Utrecht dès 1650. N’empêche, trois siècles et demi pour venir à résipiscence, c’est bien la preuve, ainsi qu’il est dit au Livre des Jubilés, que « mille ans sont comme un jour dans le ciel ». Alors, l’Europe...
Et voilà que les journaux en remettent une couche à propos de la possible victoire du « non « sur le « oui » le 29 mai. Les buralistes, ai-je lu, vont voter « non » pour protester contre des hausses de prix du tabac. Les chasseurs aussi, m’a-t-on dit. Dans le Journal du Dimanche, Sollers que je n’ai pas l’habitude de suivre à la trace dit, d’une formule qui me botte : « Mon oui est un non au non. »
Je me souviens que mon grand-père est mort dans la tristesse de n’avoir pas vu se constituer les Etats-Unis d’Europe qu’il appelait de ses vœux. Et je me souviens aussi que mon père, à la fin de sa vie, manifestait la rage de voir l’ambition européenne réduite à la portion d’un « marché commun » indifférent aux valeurs culturelles. Alors, je me dis que si, en mai, le « non » l’emporte, on aura perdu dix ans par la faute de conjurations médiocres, et que cette Europe désirée, je ne la verrai pas non plus. Comme le disait par le titre de l’un de ses romans mon vieux maître Albert Ayguesparse, encore Une génération pour rien…

Le Paradou, 27 mars 2005 – Hier soir, à la télévision, nous avons vu l’un de ces petits films rares dont on ne sait rien car on n’en dit rien, nulle part, et qu’il faut dénicher en flairant les titres dans les programmes : L’homme de la plage (ou de la gare, c’est selon la traduction) avec Julie Christie et Donald Sutherland. J’ai noté qu’il datait de 1992. L’arrière-plan est constitué par l’alliance des paysages incomparables d’Irlande avec la guerre de religion qui depuis tant d’années la met à mal. La discrétion dans la narration et la pudeur avec laquelle est racontée la vie d’une femme peintre éblouie par la sensualité et renvoyée à la solitude par la violence de la guerre civile auraient de quoi faire pâlir de jalousie un romancier... Ah, s’il existait un DVD !

Jules est venu passer la journée en famille. Il y eut au jardin une chasse aux œufs de Pâques dont le sens à disparu. Mais je crois bien qu’il avait déjà disparu dans mon enfance. Ce petit monde était accompagné par une jeune, pulpeuse et blonde Russe, une Catherine native de Nijni Novgorod qui s’appelait encore Gorki quand j’y suis passé. En vain ai-je tenté de me souvenir pourquoi cette ville était, dans le tréfonds de ma mémoire, associée à Michel Strogoff. Dans son voyage vers Irkoutsk, le héros de Jules Verne a-t-il fait un détour par là ? Il faudrait relire, mais j’ai tant à lire et à relire… À cette Catherine de Russie, qui parle le français qu’elle enseigne dans son pays, j’ai tenté d’expliquer qu’il nous arrive souvent, avec les œuvres que nous avons lues, d’en imaginer d’autres que nous finissons par substituer aux premières…

Il y avait ce soir un dîner de Pâques chez notre amie A*, deux tables d’une douzaine de couverts chacune, un repas raffiné, des vins de qualité, la politique et la littérature à tout moment présentes entre les gossips dans les conversations. Certains des invités auraient pu servir de modèles à des gravures d’époque et d’autres avoir tenu un rôle dans Arsenic et vieilles dentelles, mais, mine de rien, mes voisines de table m’ont convaincu qu’elles avaient lu des livres de notre temps et que, parfois, elles avaient vu le rayon vert. On parlait anglais avec les accents anglais, écossais et américains mêlés, de telle sorte que j’ai fini, quand quelque chose m’échappait, par en happer le sens au jugé et dire à ma manière ce que j’avais envie d’en dire. Traverser les idées à gué conduit souvent à l’ennui sur l’autre rive. Ici pas, j’avais l’impression de feuilleter un livre dans lequel on s’attarde aux illustrations. Nous sommes partis assez tôt parce que, nous étant mis assez tôt à table, on l’a quittée comme si l’on était encore à l’heure d’hiver.



Arles, 28 mars 2005 – Les six corridas à cheval, dites portugaises, au spectacle desquelles nous étions invités ce matin dans les arènes sont parmi les plus réussies et surtout les mieux “interprétées” de toutes celles que j’ai vues depuis que j’habite ici. Ni les rejoneros (Hernandez, Mandoza et Cartagena) ni les chevaux qu’ils montaient ne se sont dérobés à leur plaisir. Il y avait dans chacune de leurs évolutions un désir de paraître et un bonheur de réussir qui les rendaient irrésistibles. Et le temps, souverain par la lumière et la douceur, était de la partie.
Après les courses, sur la terrasse des arènes, il y eut un buffet où j’ai pu, comme je le lui avais promis, mettre le bourgmestre de Bruxelles, en présence du maire d’Arles, du président et du préfet de la région. Il s’en est montré si reconnaissant que, lorsque nous nous sommes séparés, il m’a donné l’impression que, la prochaine fois que j’irais à Bruxelles, je recevrais les clefs de cette ville qui fut la mienne..

Le Paradou, 30 mars 2005 – Depuis hier Pia Petersen est au mas et nous avons eu de longues conversations au cours desquelles j’ai compris comment se dessinaient les paysages et les personnages du nouveau roman qu’elle est sur le point de commencer. Mais nous avons aussi reparlé d’Une fenêtre au hasard, celui qui est sous presse et sera pour la rentrée sur les tables des libraires. Mon souci avec Pia, c’est de jouer ce rôle d’éditeur qui consiste à passer un texte au peigne fin, mais sans altérer cette espèce de plastique qui lui est particulière et que je ne peux m’expliquer sinon par les origines de cette Danoise qui maîtrise si bien le français. Une plastique ou, si l’on veut, une manière de donner aux phrases, par des torsions, des ellipses ou des sortes d’apocopes, un supplément de sens ou… d’inquiétude.

Au journal télévisé, Raffarin annonce qu’il y aurait des nouvelles rassurantes de Florence Aubenas... Mais les mots employés, qui sont peut-être ceux de la prudence, ne sont pas, eux, vraiment rassurants.

Ce soir, avec Pia qui ne l’avait pas vu, j’ai revu Lost in Translation où Sofia Coppola réussit à faire jouer par Bill Murray et Scarlett Johansson une muette, subtile et impossible passion, tout en mimiques, sourires et regards, au cœur du grotesque urbain et nippon. Scarlett est tellement plus vraie dans ce rôle que dans La jeune fille à la perle où, en 2003, elle avait joué celui de Griet avec un Colin Firth incapable d’incarner Vermeer parce que la scénariste, Olivia Hetreed, pas plus que l’auteur du livre éponyme, Tracy Chevalier, ne s’était attachée à la véritable personnalité du peintre, et encore moins au sens de son œuvre.

Le Paradou, 31 mars 2005 – Ce matin, pour l’anniversaire de ma petite-fille Claudine qui est avec ses sœurs et ses parents aux Etats-Unis, j’ai bricolé un collage qui est sensé me représenter lui lisant un livre qui n’est pas encore de son âge, Claudine à l’école. Et c’est parti d’un souffle par courriel.
Quelques heures plus tard, une camionnette est venue m’apporter de la part de Viviane et Claude des bouteilles que nous dégusterons pendant les repas d’été sous le platane. Sur la caisse, cette simple inscription : « Quatre vins ». Et il est vrai que les quatre-vingts, je les aurai bientôt…

J’aime les gens qui, avec l’air d’avoir tout dit, ont encore beaucoup à dire. Sans cesse me revient le souvenir du soir où Nina Berberova, à Philadelphie, alors que j’étais assis sur le bord de son lit et que je lui disais mon étonnement de n’avoir pas appris plus tôt un épisode qu’elle venait de me raconter à propos de la mort de ses parents pendant le siège de Leningrad, me demanda de haut ce que serait une femme qui n’aurait plus de secret à révéler. Elle ajouta qu’elle se demandait d’ailleurs si, le jour de sa mort, à la place que j’occupais, il se trouverait quelqu’un pour l’entendre révéler le secret de sa vie... Un secret qu’elle ne pouvait évidemment pas révéler avant ce dernier jour. Et elle me congédia en me souhaitant le bonsoir. Ça ne s’oublie pas.

Aujourd’hui Catherine (mais non, pas la Catherine de Russie qui est venue dimanche, une autre) m’a appris un mot, le mot “localière”. Surpris, incrédule et peut-être un peu vexé de ne pas le connaître, je suis allé vérifier. Le mot existe bel et bien. Comment ai-je pu l’ignorer si longtemps alors qu’à cette activité je me suis intéressé dès que je me suis installé ici ? Depuis ce temps, pas un matin sans que je ne consacre un long moment à éplucher les articles des localières et localiers du pays d’Arles. Souvent je me dis que les directeurs des journaux régionaux ne se rendent pas compte à quel point ils pourraient damer le pion à la presse parisienne parce qu’ils ont un “territoire” que n’ont pas les Parisiens. Et puis, j’ai parfois découvert dans cette presse locale des choses fort émouvantes, et par exemple que les nécrologies, et plus souvent encore les “in memoriam”, sont de temps à autre illustrés par des photos. Il m’est arrivé, devant un visage de jeune femme dont les proches, en quelques mots, se disaient inconsolables, d’imaginer de folles destinées...







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