contact
    

© Bruno Nuttens




1er mars 2006 – Au lendemain de la guerre, un ami qui s'était engagé dans la marine anglaise profita d'une permission pour venir me voir. Sitôt arrivé, il sortit de son caban une grande bouteille de rhum et l'ouvrit. Avant la guerre j'étais trop jeune pour goûter à la bistouille, pendant la guerre il n'y en avait pas, mes seuls alcools étaient ceux d'Apollinaire. Je cédai au défi que me lançait le marin et je bus tant de rhum, avec je ne sais quel héroïsme idiot, que mes parents me trouvèrent inconscient sur le tapis. Le marin avait filé. Quand je revins à moi, je me souvenais, oui, que j'avais bu, mais la suite s'était perdue dans le trou noir par lequel j'avais été aspiré.
L'affaire en serait restée là, avec engueulades et sermons que l'on imagine, si mon père, pendant que je ronflais dans l'obscurité de la cuite, n'avait été approché par trois de mes compagnons du cercle littéraire que nous venions de fonder à l'université. Ils étaient venus pour m'avertir que Georges Duhamel, de passage à Bruxelles, avait accepté d'être reçu par les étudiants. Or, dans notre petite compagnie, j'étais le seul à avoir lu dans leur totalité la Chronique des Pasquier et les Aventures de Salavin, et par conséquent le seul qualifié pour recevoir l'écrivain avec les mots qui convenaient. Je relevai ce second défi pour oublier le premier. Et la course à vélo pour me rendre à l'université acheva de débarrasser mon esprit des vapeurs rhumières.
À l'heure dite, une limousine de l'ambassade de France déposa Georges Duhamel et son épouse devant la Cité universitaire où je les accueillis. On prit place sur la scène de la salle des fêtes et je me lançai dans un éloge que j'avais concocté pendant ma course à vélo. Mais à peine venais-je de commencer, je fus à nouveau précipité dans un trou noir. Comme si le rhum du brigand de marin m'était remonté dans le sang. Cette fois encore j'en suis sorti, et plus rapidement que la veille, mais comment ? Il me sembla que j'émergeais d'une nuit opaque sans rêves ni cauchemars. Les lumières m'éblouissaient, la salle applaudissait… Et je découvrais Georges Duhamel qui me serrait dans ses bras. Il me disait qu'on avait rarement parlé de ses livres comme je venais de le faire. Je lui vis même des larmes au coin des yeux. Mais qu'avais-je pu dire ? Impossible de le lui demander, impossible de m'en souvenir. Il n'y avait pas eu d'enregistrement. Je ne l'ai jamais su et je n'ai pour traces de l'aventure que les livres de Duhamel qu'il me dédicaça ce jour-là et une lettre qu'il m'adressa par la suite.
Cette histoire m'est revenue quand j'ai lu le roman de Frédérique D* que je vais publier. Elle y raconte les conséquences d'une pareille amnésie advenue à son héroïne. Mais là, ce n'est pas d'une amnésie de vingt ou trente minutes qu'il est question, c'est d'un escamotage de douze années. En tout cas, l'expérience énigmatique que j'avais vécue a donné toute son autorité à celle que Frédérique a imaginée.

Les souvenirs font parfois une chaîne sans fin... Rendu à la vie civile, le marin qui m'avait entraîné sur le boulevard du rhum redevint un familier. La guerre et quelques humiliations qu'il y avait subies, lui avaient cependant laissé les nerfs à fleur de peau et une susceptibilité toujours prête à flamber. Les rodomontades d'officiers couards qui s'étaient planqués au temps de l'Occupation, qui se prenaient désormais pour des juges patriotes et qui prétendaient fournir du gibier aux pelotons d'exécution avaient particulièrement énervé le marin. Si d'aventure il croisait en rue l'un de ces militaires dont on disait que le vieil uniforme puait la naphtaline, pour leur marquer son mépris il sifflait bien fort Giovinezza, l'air des “chemises noires” de Mussolini, ou le Alli Allo des troupes allemandes.
Et maintenant, plus de cinquante ans après – le marin est mort – je me demande si ce n'est pas ce viscéral besoin de provocation que l'on retrouve chez les déglingués d'aujourd'hui, hurleurs, tagueurs, profanateurs des vestiges d'un monde qui n'est pas le leur et qui ne veut pas d'eux… Je me demande même si, d'une certaine manière, ça ne rejoint pas le cri de Cesare Pavese dans Métier de vivre : “Il y a des vêtements féminins si beaux qu'on voudrait les lacérer.”

Hier, pendant que Metin Arditi était interviewé en direct sur un plateau de la télévision suisse, le réalisateur m'a appelé au téléphone. J'en avais été prévenu mais je ne savais quelles questions me seraient posées. Conversation aveugle. Là-bas, à Genève, ils ne me voyaient pas et moi, ici, pendant que je parlais, j'avais sous les yeux Millena, la chatte, qui se faisait une toilette. Du côté du Léman, on voulait savoir si, compte tenu de son âge, Metin Arditi, avec ses romans tout récents, pouvait être considéré comme un “jeune ” écrivain. J'ai rappelé l'exemple d'Henri-Pierre Roché qui avait publié son premier et si fameux roman – Jules et Jim – à l'âge de 74 ans. Il me semble avoir ajouté qu'un écrivain a plus souvent l'âge de son livre que celui-ci n'a le sien.

2 mars – En avril, à l'initiative du “Centre d'études du livre contemporain” de l'Université de Liège, paraîtront les actes de la journée d'études que Pascal Durand avait organisée en avril 2005 à l'occasion de l'ouverture du fonds où désormais sont mes archives. Pour les avoir entendues alors, je connaissais les communications, les unes consacrées à l'écrivain, les autres à l'éditeur. Mais je n'avais pas lu le texte que Nancy Huston, empêchée d'aller à Liège, avait écrit et que Pascal Durand a mis en charnière entre les deux parties de l'ouvrage. Une dizaine de pages que N.H. a simplement intitulées “H.N.”
Après les avoir lues, j'ai eu l'impression que jamais, ni l'éditeur ni son double n'avaient été de cette manière observés, examinés, scrutés, auscultés, scannés, photographiés, et même palpés. Mon impitoyable Doppelgänger, qui se tient tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, et qui n'a pas son pareil pour nous enlever, à l'un et à l'autre, toute illusion, n'en revenait pas. C'est que Nancy, non contente d'avoir tout repéré d'un œil acéré, s'est payé le luxe d'écrire sans formalisme académique, selon son cœur, ses intuitions et son plaisir. Je me suis alors souvenu que si elle et moi, nous nous connaissions avant, nous étions devenus proches, intimes et complices, dans l'édition comme dans l'écriture, au moment où elle venait d'achever Instruments des ténèbres. J'ai maintenant compris pourquoi ce titre si effrayant m'avait paru si beau. Par ces “instruments” je suis entré dans les royaumes de Nancy et dans son œuvre, et dans ces “ténèbres” j'ai vu s'allumer les premières illuminations. Elles n'ont, depuis, cessé de me révéler les sortilèges dont j'ai un insatiable besoin pour tenter de comprendre le monde, le sien, le nôtre.
Un jour peut-être quelqu'un découvrira dans les archives qui sont à Liège les centaines sinon les milliers de lettres que N.H. et H.N. se sont écrites. Et il comprendra.

À l'antenne de France Inter, l'autre matin, devant un représentant des chercheurs “en colère”, Alain Rey dissertait sur le mot “trouveur” et son apparentement avec “trouvère” et “troubadour”. Il m'est une fois encore apparu que chaque mot est à lui seul une petite boîte de Pandore ou sont entassés des sens à tout instant capables de transfigurer celui que nous croyons lui avoir donné.

Au pin maritime qui est devant la fenêtre de la cuisine, Christine a suspendu un petit filet à mailles larges dans lequel se trouve une boulette de graisse truffée de graines qu'une mésange vient picorer à cœur joie. Ce matin, un autre oiseau, un que la mésange n'avait pas invité au festin, cherchait, tout agité, insectes ou chenilles dans les interstices de l'écorce. J'ai tenté de me représenter ce qu'était un pic vert pour ces petites proies… Et je me suis dit que c'était comme si un oiseau de la taille d'un Boeing venait me saisir avec son bec. Les disproportions de certaines créatures et les malformations, les inachèvements ou les atrophies d'autres espèces, depuis l'enfance ont mis à mal, dans mon esprit, l'idée de l'harmonie du monde. Alors, tant qu'à faire ou dire, puisqu'il est maintenant question que les chats, eux aussi, succombent à la grippe aviaire, posons-nous la question qui fâche : si Dieu existe – déjà qu'il n'a pas inventé que des créatures de rêve –, quelle idée avait-il en tête quand il a créé les virus ?

3 mars – Hier, Amarcord a débarqué au mas avec cet imperceptible sourire qui est peut-être une trace laissée sur elle par un long séjour au Japon. Après la conversation que nous avions reprise à propos d'un certain projet, elle s'est retirée en emportant Virage à 80 de Henry Miller qui traînait sur ma table. C'est un texte assez court, une vingtaine de pages où j'ai trouvé de belles réflexions mêlées à d'autres qui sont moins intéressantes. Ce matin, le petit livre était de retour sur ma table. Je l'ai ouvert au hasard et ces mots m'ont littéralement sauté aux yeux : “Le pouvoir d'être ami avec une femme (…) constitue pour moi une absolue perfection.”
En janvier 1967, à Bruxelles, à l’occasion d’un numéro consacré à Henry Miller par la revue Synthèses, nous avions reçu de Georges Belmont qui revenait de Pacific Palisades, en Californie, une lettre qui avait tout l'air de nous mettre en garde : “Henry se prend pour un grain de beauté sur le pénis de Jésus-Christ...”

Amarcord étant curieuse des films que nous regardons, nous lui en avons projeté un que nous aimons : L'œuvre de Dieu, la part du Diable. Elle a été sensible comme nous à cette histoire que Lasse Hallström, avec le concours de l'auteur, a adaptée du roman de John Irving, The Cider House Rules. Le film doit une grande partie de sa grâce et de sa gravité au duo que, superbement entourés, font Michael Caine et Tobey Maguire. Et puis, et nous en étions tous les trois convaincus, rarement l'écriture d'un romancier et le style d'un cinéaste se sont alliés avec une pareille justesse de ton.

Aujourd'hui, qui avait commencé par une marche avec Christine dans une aube enfin sans mistral, je me suis livré pendant plusieurs heures aux investigations d'Amarcord sur la mémoire des lieux, sur l'exil intérieur, sur la lumière qu'apporte la métaphore quand la vérité se terre dans l'ombre, et aussi, longuement, sur la manière dont le pessismime éclairé permet à l'optimiste d'apercevoir à temps les embûches de l'illusion et de les contourner.
Et ce soir, avec elle qui en redemandait, nous avons revu La couleur du mensonge que Robert Benton a tourné, voici trois ans, à partir de La tache, le roman de Philip Roth. Un film dans lequel, si par une absurde réquisition il ne fallait retenir qu'une scène, je choisirais celle où le sexagénaire Coleman Silk (Anthony Hopkins) entraîne l'écrivain Nathan Zuckerman (Gary Sinise) à danser au fil d'une mélancolie rebelle aux mots par lesquels il a tenté de la décrire et de la partager.

4 mars – Ce matin, du haut des défends, la Sainte-Victoire, qui est à quelque soixante-dix kilomètres d’ici, se dressait toute rouge, sur la ligne d'horizon. C'est la première fois que je la vois ainsi, elle m’a fait penser au monolithe énigmatique de 2001 : L'odyssée de l’espace.

Cet après-midi, Amarcord et moi, nous allions en tâtonnant dans ses questions prudentes et dans mes réponses précaires à propos de l'expédition qu'elle a entreprise dans “mes propriétés”, comme les appelle Michaux. Ce qui paraissait la retenir aujourd'hui, c'était la modification du regard sur les choses retrouvées quand on marche ainsi à rebours, et sur les mots dont, alors, et parfois sans y prendre garde, on change comme de chemise…

5 mars – Je ne me rappellerai donc jamais que jamais il ne faut défier le mistral ? Ce tyran s'est ramené cette nuit avec des rafales à 130 km/h. pour nous prouver qu'il n'avait pas abdiqué. Et ce matin, alors que d'habitude il nettoie le ciel de ses nuages, il en a rameuté des troupeaux entiers. Françoise appelle de Carcassonne où elle a essuyé une tempête de neige. Téléphone à l'oreille, elle était en train de visiter la cité médiévale avec Antoine qui se sent une vocation d'archéologue.

Puisque le satellite en donnait l'occasion, revu hier soir Network de Sidney Lumet. C'est un film rondement mené avec, en tête de distribution, Peter Finch et Faye Dunaway. Mais là n'est plus le seul intérêt de cette cinglante satire de la télévision. Si, lors de sa sortie sur les écrans français en 1976 sous le titre : Main basse sur la télévision, ce film apparut comme une raillerie cinglante qui ridiculisait les Etats-Unis, trente ans plus tard c'est “notre” télévision qui est là ridiculisée, avec sa publicité, ses jeux et ses séries qui, des émissions intéressantes, font des ilôts perdus dans un océan de médiocrité.

Je lisais, cet après-midi, le texte d'une conférence que Dominique Sassoon fera prochainement sur la prévention et la gestion des conflits qui surgissent entre médecins et patients. Dans le sujet qu'il développe, je vois se confirmer l’invasion du territoire de la raison, de l’intelligence et de la réflexion par l’obsession de la faute et de sa sanction. Comme si nos sociétés, chamboulées par des violences et des catastrophes dont les médias sont la levure, vivaient dans un tel climat de culpabilité indéfinie qu’elles cèdent à la tentation d’accuser pour ne pas l’être. Bref, je lisais cela quand un autre ami, médecin lui aussi, m'a appelé de Paris où il avait fait hospitaliser sa femme après l’avoir “enlevée” d’un hôpital de province où, par erreur de diagnostic et soins inappropriés, elle avait failli mourir. Ainsi les coïncidences s'ouvrent-elles comme fleurs sur les branches de l'arbre du hasard. Et ainsi n'ont-elles pas toujours la même grâce que celles des amandiers…

L'exposition au pilori était jadis une peine infamante. Elle fut supprimée en 1789. La télévision l'a rétablie. Youssouf Fofana, dit “le barbare”, est rapatrié de Côte d'Ivoire pour répondre de la torture et de l'assassinat d'Ilan Halimi. Son visage envahit l'écran. Il est noir, il a les yeux hagards qu'avait Saddam Hussein quand on l'a extrait du trou dans lequel il se cachait. La cause est entendue.

6 mars – Hier soir, la tribu arlésienne est venue dîner au mas avec ses deux mascottes, Jeanne et Victor, mes arrière-petits-enfants. Françoise et Jean-Paul ont en vain tenté de me raconter Alexandrie dont ils reviennent. Les petits menaient le jeu et battaient tambour avec les couverts. C'était exaspérant, joyeux, grondant de vie comme le mistral dans les oliviers.

Après leur départ, attirés par le nom de Lasse Halström dont nous aimons les films, nous en avons regardé un, peu connu, de 1993 : What's Eating Gilbert Grape. Je ne me suis jamais senti à l'aise lors de la projection d'un film où des handicapés tiennent la vedette. Ces situations auxquelles l'écriture peut donner justes mesure et sens, les images les font souvent basculer dans une obscénité insoutenable. Et ici, en Iowa, la mère, dont le malheur (son mari s'est pendu) a fait une obèse plus repoussante qu'un sumo, et l'un de ses fils, un arriéré mental dont le jeune Leonardo DiCaprio tient le rôle avec une étonnante véracité, ont réveillé cette révulsion que me provoque l'usage esthétique du détraquement cérébral et de la monstruosité. M'empêchant ainsi d'apprécier la peinture naturaliste d'une société paumée dans l'Amérique profonde.

Il n'en faut pas plus pour se remettre, dans la nuit, entre rêves et réveils, à baratter les violences et les convulsions de notre époque. Par le jeu de l'immédiateté, me disais-je, nos réactions collent aux événements médiatisés et imagés, en ne laissant plus guère d'interstice où glisser la réflexion. Que reste-t-il des cours de “critique historique” où l'on nous apprenait à croiser les informations avant de les tenir pour plausibles, voire vraies ? Ça m'a rappellé l'un de ces managers fous qu'il m'est arrivé de croiser… Il me disait, index prophétique tendu, que la vitesse à laquelle il prenait ses décisions compensait les erreurs qu'il commettait en les prenant trop vite. Le bel oxymoron !
De fil en aiguille, je me suis dit qu'en s'élevant un peu et en ajustant nos jumelles, on s'apercevrait par exemple que les violences religieuses, intercommunautaires et raciales sont peut-être émulsionnées par une viscérale crainte de perdre son identité dans des colonies d'insectes où disparaissent les différences. Et ça, la déferlante d'images ne le montre pas.

8 mars – C'était hier, chez Actes Sud, la grand-messe trimestrielle au cours de laquelle les éditeurs de la maison, sous les espèces de résumés et argumentaires des livres à paraître, donnent la communion aux représentants qui vont repartir au front.
Avant de parler des quelques titres qui seront dans ma collection (Liens, autobiographie du poète C.-K. Williams, Bartok, un récit de Kjell Espmark et La nostalgie du fossoyeur, des nouvelles de Julien Burgonde) j'ai invité la petite troupe à réfléchir sur le sens que peut avoir aujourd'hui leur métier. La veille, j'avais visionné, grâce aux DVD qu'elle m'avait envoyés, deux émissions de la série “Question Science” dont Frédérique Deghelt est, à France 5, la rédactrice en chef. L'une d'elles, qui réunissait des scientifiques autour de Joël de Rosnay pour évoquer le rôle des nanotechnologies dans l'avenir de l'homme, m'a servi de tremplin.
“Ce que tu ne sais pas, disait jadis mon grand-père, enseigne-le, tu l'apprendras mieux !” Ce souvenir m'a donné l'aplomb qu'il fallait pour inviter les représentants, parmi lesquels les femmes sont majorité, à considérer que les livres contiennent des nano-substances, invisibles mais présentes dans les textes comme le sel dans la mer, qui, tout infinitésimales qu'elles soient, sont capables de germer, dans des délais indéterminés, sous forme d'idées, d'émotions, de réflexions. Et c'est ce qui faisait d'eux, ai-je ajouté, des passeurs d'héritage et non des colporteurs de papier imprimé.

Ophélie était venue me rejoindre aux éditions où je l'accueillerai comme auteur quand elle aura transmué en livre les pages rimbaldiennes qu'elle écrit avec fièvre. Elle vient de vivre une forte expérience théâtrale – seule en scène avec son propre texte – et elle en parle avec une sorte d'inquiétude. “Tirer de soi, écrit-elle, des filaments (…) que l'on fait patiemment remonter à la surface pour les exhiber comme s'ils allaient se mettre soudain à scintiller.”

C'est devenu un rite d'hiver (il n'y en a donc plus pour longtemps) : chaque soir, quand nous sommes seuls au mas ou en compagie d'amis complices, nous regardons un film avant de nous livrer à la lecture, parfois jusqu'aux petites heures. Hier, nous avons repêché MASH, un film qui a 35 ans d'âge, où Robert Altman, alors qu'on était en pleine Guerre du Vietnam, montrait la Guerre de Corée dans le microcosme d'une antenne chirurgicale où l'on opère et fornique avec, dirait-on, la même et satanique jubilation.
Et c'est sans heurt dans la transition que j'ai repris ensuite la lecture de L'art de la joie de Goliarda Sapienza, une brique charivarique de 600 pages … Pour n'en pas sortir trop vite, j'en fais une lecture lente, entre d'autres lectures.

9 mars – Qui donc (un passager dans un rêve ou un passant dans la réalité) m'a demandé pourquoi j'écrivais avec assiduité ces pages de carnet ? Il me semble avoir répondu, en rêve ou pour de vrai, que c'était d'abord “pour découvrir ce que je ne savais pas que j'allais écrire“, que c'était ensuite une habitude de vieux pianiste qui ne passe pas un jour sans faire des gammes afin de garder la souplesse dans les mains, que c'était aussi pour évaluer le nombre de carats que valait chacune des heures de la journée, que c'était encore pour redéployer ces heures, que c'était enfin (enfin ?) pour jouir deux fois de la vie.Et pourquoi mettre ces pages en ligne ? Là, j'ai pris la tangente : pour relire plus tard ces lettres que je me suis envoyées...

La petite séance ciné d'hier soir fut pour découvrir Stage Beauty de Richard Eyre (2004) qui relate le moment où, par le déclin du puritanisme anglais, au XVIIème siècle, et sous l'influence de Charles II, les femmes purent enfin monter sur scène pour des rôles qu'à leur place tenaient des hommes. Ça ne vaut pas Shakespeare in Love de John Madden, Claire Danes n'est pas l'égale de Gwyneth Paltrow, Billy Crudup n'a pas le talent de Joseph Fiennes, mais c'est un fort bon film qui est, lui aussi, une joyeuse célébration de ce grand théâtre qu'on ne voit plus en Avignon.

Ce matin, j'étais fort tôt en Arles, sur le quai, à contempler le Rhône qui, par les miroitements du soleil, faisait illusion. Illusion car il suffit de se pencher et de regarder l'eau filer vers la mer pour voir que ce vigoureux fleuve frontière qui séparait l'Empire et le Royaume est aujourd'hui aussi limpide qu'un collecteur d'égoûts. Un matin d'été j'ai vu surgir sur ce quai une femme qui remontait du bord du fleuve par le vieil escalier de pierre, elle était vêtue d'un sari, elle avait les cheveux trempés et lisses, elle portait, roulé sous le bras, un drap éponge. Cette Indienne avait-elle pris le Rhône pour le Gange ? Ce fut un instant de haut-le-cœur…
Je ne me suis pas attardé. J'allais chez Mme O* qui, chaque mois, me transforme pour une demi-heure en porc-épic. Je ne sais pas au juste le bien que me fait l'acupuncture que j'ai découverte au cours de mes deux voyages en Chine, sinon que je n'ai plus jamais repris les dix kilos de trop dont Mme O* m'a, jadis, débarrassé en quelques semaines. Et puis, quand je suis criblé de ces petites aiguilles, par un frémissement j'ai l'impression de sentir entre elles un réseau qui pourrait bien correspondre à un maillage nerveux dont ne parlent pas nos atlas anatomiques.Mais, ce matin, il était moins question de me maintenir en condition que d'enrayer une tendinite indésirable.

10 mars – Nos amis S*, avec qui nous avions revu récemment celui de James Cameron, nous ont demandé de leur passer le Titanic de Jean Negulesco qui date de 1953. Je l'ai donc revu hier soir avec eux, ce film qui est à l'autre ce qu'un dessin d'Ingres est au Sacre de Napoléon par David. Décantée, l'essence du tragique y paraît plus sensible et plus vraie.
Mais jusqu'à quelle extrémité cette histoire me poursuivra-t-elle ? Ma mère, qui avait seize ans en 1912, au moment du naufrage, et qui a été plus marquée par lui que par l'invasion allemande deux ans plus tard, a tartiné toute mon enfance avec cette catastrophe. Elle en avait fait une fable qui lui servait chaque fois que je lui paraissais montrer de l'imprudence, de l'impertinence ou de l'ambition. Tel serait mon destin, disait-elle, si je ne me reprenais pas : je me casserais le nez sur un glaçon (ainsi désignait-elle par dérision l'iceberg éventreur) et je serais bouffé par les poissons des profondeurs. Presque tous mes romans portent trace de ses menaces. L'âge n'a rien arrangé, je suis renvoyé à ce mythe chaque fois que je crois m'en être débarrassé.

La tendinite était trop présente ce matin, j'ai donc renoncé à partir pour Genève où commence ce soir le Festival des films sur les Droits humains. Je n'assisterai pas non plus à une représentation de la Dernière lettre à Théo, de Metin Arditi. Lequel m'a aussitôt appelé de New York et, en guise de pretium doloris, sachant la prédilection que j'ai pour les coïncidences, m'en a offert une en me racontant que, pour remercier d'un dîner, il était allé commander des fleurs chez un fleuriste où il avait eu affaire à… une jeune Arlésienne.

Ce sont quelques lignes lues dans ce carnet qui ont orienté vers moi Cécile Blanchard. Elle écrit pour Le Journal Français aux Etats-Unis, et elle voulait savoir quel était mon point de vue sur le succès des Miscellanées de Mr Schott et autres anthologies de cette espèce. Il n'est pas impossible, lui ai-je dit, que l'origine de cet engouement soit lié à la précipitation où l'on vit aujourd'hui, avec le futur que l'on transforme en passé sans s'arrêter dans le présent, avec les nouveautés et découvertes dont on n'a plus le temps d'évaluer le sens. Les gens vont sans doute vers ces recueils et catalogues moins vastes et moins effrayants que les citernes d'internet (et de surcroît présentés sous forme de livres, symboles de la culture du temps jadis), car ils leur offrent à la fois un inventaire de ce qui leur file entre les doigts, et du grain à moudre pour les conversations de comptoir ou de salon. Sont-ils si différents, les condensés dont le Reader's Digest à fait depuis longtemps sa religion ? Après que Cécile Blanchard avait raccroché, je me suis même dit qu'il eût été juste de rappeler que je devais ma première rencontre avec Shakespeare à Mr Charles Lamb qui avait quintessencié les grandes pièces du grand dramaturge dans ses célèbres Tales from Shakespeare, un joli petit volume de contes…

11 marsLe monologue de la concubine est une pièce en un acte pour une poignée de personnages dont un seul est en scène et parle. Dans mon roman, Pavanes et javas sur la tombe d'un professeur, la concubine est si cruellement brocardée par les autres que, malgré le peu de sympathie que j'avais pour elle au départ, j'en ai fait une véritable héroïne. Et comme si ce n'était pas assez, le désir m'est venu de la tirer du champ romanesque pour la faire monter sur les planches. Or, voilà qui vient d'être fixé : c'est Maud Rayer qui, le 7 juin, fera la lecture probatoire au Théâtre du Rond-Point à Paris. Après l'épreuve de l'écriture, vient donc celle de la mise en voix et ensuite, peut-être, celle de la mise en scène. Déploiements fascinants parce que, dans le passage de l'écrit à l'oral, les mots prennent d'autres couleurs et se parent de sens nouveaux.

12 mars – Fallait-il, comme nous en avons décidé hier soir, revoir The Hours, le film de Stephen Daldry qui, lors de sa sortie en 2003, nous avait laissés dans le déséquilibre de l'incertitude, entre admiration et irritation ? L'irritation venait des trop grosses ficelles narratives, de la prothèse nasale de Nicole Kidman et de sa raideur empruntée, de maquillages à la limite de la caricature pour Julianne Moore et Ed Harris. Mais ce que nous avions trouvé admirable, le lent ballet de mort interprété par trois femmes et deux hommes, s'est à nouveau imposé hier avec ceci qui ne nous avait pas semblé si fort la première fois : l'obsédante présence d'un livre. Non pas celui, éponyme, de Michael Cunningham, mais l'inoubliable Mrs Dalloway.
Ce matin, en m'efforçant de séparer les images de ce film de celles de L'art de la joie de Goliarda Sapienza dont j'ai poursuivi cette nuit la tumultueuse lecture, je me suis arrêté devant les photos de Virginia et Léonard Woolf qui sont épinglées sur une étagère de ma bibliothèque. Celle de Virginia est célébrissime où l'on devine que le regard est déjà passé de l'autre côté du miroir. Celle de Léonard, que m'a donnée Natasha Spender, a été prise par Stephen, son mari, en avril 1941. Virginia s'était suicidée en mars. Leonard est resté de ce côté-ci du miroir, et c'est devant son visage saccagé que souvent je m'interroge sur la fuite de Virginia et les sibyllines vaticinations de Mrs Dalloway.

Voilà un moment que j'observe la marche solitaire de Ségolène Royal vers les présidentielles. Cette femme a pour seuls bagages sa condition de femme dans un temps où elles sont plusieurs à monter au créneau, un nom qui, mine de rien, la porte, les deux mots habilement choisis pour l'association qu'elle a créée : “Désirs d'avenir”, et des sourires qui sont mieux perçus que les idées confuses des autres candidats. Mais voilà que, par la presse on l'apprend, elle se serait assuré les services de Jacques Séguéla, ce vieux routard de la pub politique. Ségo – Séguéla… Rumeur ou information ? Bobard ou traquenard ?

13 mars – Le mistral a encore soufflé que je me représentais cette nuit sous la figure d'Hécate avec ses louves. Et ce matin, en ouvrant mon agenda Pléiade pour y noter un rendez-vous de mai, je vois – et ne m'en souvenais pas – que, dans Plume, Michaux a écrit : “Est-ce que la vie sur terre ne pourrait pas se poursuivre sans vent ?” Une de ces flèches qui, une fois lancées, volent indéfiniment jusqu'au jour où elles viennent se ficher devant vous comme si elle vous était destinée.

15 mars – Ouvrir un journal, écouter la radio, regarder la télévision… même purée, même hachis, même magma d'informations, même bouillon de culture dans lequel nous cherchons à reconnaître la trace de notre destin. J'en parlais l'autre jour avec un ami médecin, un de ces généralistes comme on n'en fait plus, qui court de l'aurore au crépuscule et qu'on réveille d'urgence la nuit. Il venait de me raconter sa journée de la veille. Elle avait commencé par la découverte d'une femme morte dans un incendie à combustion lente qui l'avait asphyxiée et recouverte d'une poudre ocre – installation du matin –, et elle s'était terminée par une intervention après un accident au cours duquel une voiture, avec ses occupants, s'était complètement encastrée sous la remorque d'un camion – installation du soir. (Le premier plasticien qui vient me parler d'une “installation” me trouvera un regard inamical.) Donc, nous en parlions, le toubib et moi, et j'ai compris pourquoi, disparaissant parfois (pour une urgence médicale, appelez le 15) il s'accordait le temps de rencontrer des aventuriers de l'extrême. Une manière de retrouver par l'extraordinaire un sens aux choses ordinaires de la vie. Le geste de celui qui saute de si haut qu'il ne peut ouvrir son parachute (s'il est encore en état de le faire) qu'après être rentré dans l'atmosphère, les évolutions de celui qui plonge à des profondeurs où il peut caresser le ventre de seigneurs des abysses, la solitude et la patience des spéléologues du glaciaire, ce sont, disait mon toubib, des manières de retrouver un sens souvent invisible dans la compexité du quotidien.

16 mars – 18 h 30. Françoise m'appelle de Paris, elle est sur le pont d'Actes Sud au Salon du Livre, avec l'équipage. L'inauguration aura lieu dans une heure. Depuis que ce salon existe – et le premier, c'était en 1981 sous la verrière du Grand Palais où Mitterrand l'avait inauguré – nous y avons participé, et chaque année j'en étais, dans le plaisir de rencontrer les lecteurs qui s'y rendent. Comme si, pour quelques jours, nous étions devenus libraires. Le vrai motif de mon absence, aujourd'hui, c'est le souci que j'ai de n'être pas toujours la figure tutélaire. Il importe désormais que son jeune équipage représente pleinement l'essor éditorial de la maison et que, pour ceux qui le composent, je sois plus disponible ici que présent là-bas.

Mais en vérité je me donne aussi l'illusion de protester par mon absence contre le choix qu'ont fait les organisateurs de placer le Salon sous le signe des “littératures francophones”. Lorsque cette initiative avait été annoncée, il y a longtemps déjà, j'avais proposé que, dans la liste des écrivains à inviter, celle que l'on demandait aux éditeurs de dresser, Actes Sud inscrivît tous les auteurs français de son catalogue qui écrivent dans cette langue, à commencer par les Français eux-mêmes. Sinon, quel relent de néo-colonialisme dans cette manière de nous poser en maîtres qui invitent leurs sujets, quelle importune façon de jouer une fois de plus aux donneurs de leçons, quelle insoutenable saturnale ! Vivants, pour les distinguer des natifs de France, les eût-on considérés comme des écrivains francophones, les Michaux, Yourcenar, Lambrichs, Simenon ? Amin Maalouf l'a dit avec justesse dans Le Monde des livres : “Francophones, en France, aurait dû signifier nous ; il a fini par signifier eux, les autres, les étrangers…”

Pendant ce temps, universités, grandes écoles, lycées et collèges entrent en sédition, font grève et défilent. Et, bien entendu, les casseurs infiltrent les manifestations. Ce n'est pas encore mai 68, tant s'en faut, mais ça pourrait y ressembler si le fond du problème venait à dépasser la contestation du C.P.E., si la révolte se manifestait, non plus contre un symptôme, mais contre le principe même de l'intégrisme du profit et du totalitarisme économique pour lesquels le travail n'est plus qu'une matière première utilisée sans considération de sa dimension humaine, de son caractère philosophique et de son ambition sociale. Encore faudrait-il que la vague dépasse les frontières de l'Hexagone et que l'Europe se retrouve une âme au lieu de la perdre dans les égoïsmes nationaux et les pitreries du “patriotisme économique”.

18 mars – Russell Banks que je l'avais loupé à Genève, j'ai bien failli le rater hier soir à Montpellier car, juste avant d'entrer dans la ville, nous avons été pris au piège d'un embouteillage. Dieu merci, ça s'est déverrouillé juste à temps. Alors pendant qu'à Paris l'équipage était retenu par le Salon du Livre, Christine, Mireille Vilar et moi, nous avons accompagné Russell qui était invité par la librairie Sauramps à une lecture, suivie d'un entretien avec Martine Laval de Télérama, dans la belle salle Pétrarque où l'on affichait complet.
À l'ouverture, après avoir rappelé dans quelles circonstances j'avais rencontré les trois premiers mousquetaires américains entrés au catalogue d'Actes Sud – Paul Auster, Russell Banks et Don DeLillo –, j'ai saisi l'occasion de dire que si, chaque fois que je vais aux Etats-Unis, il me faut deux ou trois jours pour comprendre à nouveau les conversations dans une langue malmenée, apocopée, tordue, mêlée à d'autres, livrée à de nouveaux caprices de la phonétique, en revanche, chaque fois que je lis un de leurs livres, je suis saisi par l'exceptionnelle importance qu'accordent à l'écriture les romanciers américains. Ce sont de grands orfèvres, on sent dans leurs livres un travail de vrais professionnels. Et quel exemple, à cet égard, ai-je ajouté, nous donnait Russell Banks !
Des réponses patientes que Russell , après lecture de quelques pages d'American Darling, faisait aux question de Martine Laval, puis à celles du public, il est ressorti qu'il considérait son travail d'écrivain comme une sorte de devoir de mémoire afin d'éclairer ses lecteurs sur les origines et le sens des événements que nous traversons ou de ceux qu'avant ceux-là nous avons trop vite oubliés. Déployer l'invisible et l'oublié. Et comme Martine Laval insistait pour savoir en quelle légitimité il estimait avoir, à cette occasion, parlé avec la voix d'une femme, celle de l'héroïne d'American Darling, il a longuement insisté, il ne s'était pas agi de parler à la place de cette femme, mais d'écrire ce que, dans son imaginaire à lui, peuplé d'enquêtes, de réflexions et de souvenirs, il l'avait “entendue” lui dire, en quelque sorte lui dicter. Une autre manière de considérer le “je est un autre” d'Arthur Rimbaud. L'heure tardive nous a obligés à terminer sans conclure.

Ce matin, au sortir d'un rêve, je me trouvais en équilibre sur un fil tendu entre deux femmes que je publierai bientôt et que j'observe en écrivain autant qu'en éditeur… Ophélie, petite créature rimbaldienne qui était présente hier et qui, la veille, avait noté dans son journal : “c'est cela aussi, écrire, des fils d'Ariane... croire que l'on peut quelque chose, même si le monde échappe à notre entendement et que nous flottons dans la nuit noire.” Et puis Frédérique qui part demain pour la russéllienne Amérique et qui m'écrit que, lors de sa visite au stand d'Actes Sud, à force d'entendre les gens de la maison lui dire : “Ah, vous allez publier chez nous ? c'est pour quand ?”, elle avait eu “l'impression d'être vaguement enceinte à nouveau.” Ce sont de ces rêves que l'on aimerait poursuivre, éveillé…

19 mars – Shirin Ebadi, Prix Nobel de la paix 2003, cette femme de petite taille, de grand courage et d'impressionnante intelligence, je l'avais fréquentée plusieurs jours de suite, l'an dernier, quand elle avait présidé à Genève un jury dont j'étais, celui du Festival des films sur les Droits humains. Aujourd'hui, je lis dans Le Soir de Bruxelles que l'avocate iranienne est à nouveau menacée de mort par une association qui se dit “hostile aux Bahaïs apostats”. Ce n'est pas à elle seulement, et à l'inquiétante menace de cette espèce de fatwa, que je pense ce matin. C'est aussi à Bahiyyih Nakhjavani – auteur de La sacoche et des Cinq rêves du scribe – dont le père, que nous avions rencontré, Christine et moi, est une éminence respectée dans un bahaïsme qui se réclame d'un universalisme pacifique…

Comme si le temps était venu de ne plus attendre pour voir, lire, écouter ce que j'avais remis à plus tard avec l'illusion que j'avais la vie devant moi, j'ai regardé hier soir pendant trois heures La liste de Schindler, le célèbre film de Steven Spielberg. Qu'est-ce qui m'avait empêché jusqu'ici de le voir ? La démesure publicitaire qui l'avait accompagné lors de la sortie en 1993 ? Les protestations d'anciens déportés ? Ou encore l'ambiguïté pressentie dans ce portrait d'un industriel, nazi de la première heure, saisi par la rédemption ? Rien de tout cela n'a été démenti par la projection à laquelle j'ai assisté, mais rien de tout cela n'a fort longtemps compté. Seule comptait l'évidence que faisaient ressurgir les images de ces monstrueux massacres : que le pouvoir de tuer reste l'insigne expression de la faiblesse…

Terminé cette nuit la lecture lente et capricieuse – et sans cesse interrompue par d'autres – de L'art de la joie de Goliarda Sapienza, dans la magnifique traduction de Nathalie Castagné. Ce n'était pas désinvolture, cette manière de lire un livre que je rangerai parmi la douzaine de ceux que je garde sous la main et que je vais rouvrir et relire souvent. Elle m'a été imposée par la richesse même d'une narration qui ne cessait de me renvoyer à des souvenirs, à des impressions, à des émotions que je ne voulais à aucun prix refréner car il me paraissait qu'à cette fin et pour les attiser Sapienza avait écrit son livre. Pour qu'il nous fasse réfléchir en se réfléchissant en nous.
Mélanie, mon archiviste qui est aussi libraire, avait été la première à me dire qu'il fallait à tout prix lire L'art de la joie et je me souviens de lui avoir répondu que le titre me rendait méfiant. Pascale Haubruge avait brisé cette réticence en écrivant à Bruxelles dans Le Soir des livres : “Vous voulez faire la connaissance d’une héroïne que vous n’oublierez pas de sitôt, qui va vous émouvoir, vous réveiller, vous parler à l’oreille bien après la dernière des 640 pages… ? Ouvrez donc L’Art de la joie de Goliarda Sapienza.” Et Thierry Fabre avait achevé de me convaincre.
Les trois avaient raison. Il y a tout dans le livre de Goliarda, un roman, une chronique, un journal, du théâtre, des scènes de cinéma, de la peinture, il y a des regards, de la mémoire, de l'imagination, des idées, de l'histoire, de la sensualité, de l'audace, de l'humour et du tragique, il y a surtout une écriture, filant telle une voix ininterrompue, au service d'un sujet multiple comme seuls les vrais écrivains ont l'audace d'en aborder. L'art de la joie est un livre de haute jouissance pour qui, non pas le traverse, mais s'y installe. Et j'aimerais croiser un jour prochain ma consœur Viviane Hamy, qui en est l'éditeur, pour lui dire ma respectueuse admiration.
Il est vrai que le compliment serait assorti d'un reproche. Celui de m'avoir fait commettre un délit dont jamais je ne me serais cru capable… L'art de la joie, je l'ai dit, a fait partie de mes lectures nocturnes. Or ce 15 x 24, de 4 cm d'épaisseur, pèse plus d'un kilo, et les premiers soirs, non content de me donner des crampes quand je le tenais au-dessus de moi, il a failli plusieurs fois m'éborgner en me tombant sur le visage après m'avoir échappé des mains au moment où je tournais une page. J'ai donc pris la décision – horresco referens – de le découper au cutter en trois tranches d'environ 200 pages chacune. J'avais si souvent plaidé que l'objet livre doit être à la fois l'ami et le complice du lecteur, et par sa sensualité contribuer à celle de la lecture ! Pour adoucir le reproche, je dirai à Viviane Hamy que, nonobstant, à peine avais-je l'une des trois parts du livre dans les mains, j'oubliais tout ce qui ne venait pas du texte.
Il est là, sous mes yeux, ce livre, avec ses trois tranches rassemblées par des bracelets de caoutchouc. Mais dans cette châsse endommagée se tient, métamorphosée en mots et en phrases, une femme dont je ne sais plus si elle est l'inoubliable Modesta, née avec le siècle en 1900, ou Goliarda Sapienza, sa génitrice, qui est pourtant née 24 ans après elle.

20 mars – Nous dînions hier soir chez Jeanne, en compagnie de son frère, le cinéaste Etienne Périer. Il fut d'abord question de La confusion des sentiments, le film qu'il a tourné en 1979, avec Michel Piccoli et Pierre Malet, un film dont le baiser final fit scandale. Puis on évoqua le souvenir de Gilbert Périer, le père de Jeanne et d'Etienne, qui avait fait décorer par Paul Delvaux et Emile Salkin, à Bruxelles, le monumental salon de sa maison où j'avais un jour amené Max-Pol Fouchet parce qu'il préparait un film sur le surréalisme. Nous avons remué d'autres souvenirs, et je les ai tous ruminés cette nuit.
Jeanne avait insisté pour que je vienne à cette soirée qu'elle avait arrangée à l'occasion du passage de son frère. Comme si, cherchant à rassembler nos mondes qui se sont souvent frôlés au cours des âges, elle sentait que les éloignements capricieux avaient, dans leurs secrets, plus de sens que nos erratiques approchements. Mais il ne fut pas un instant question, alors qu'elle me hante si souvent, de la catrastrophe aérienne de jadis, dont Jeanne et Etienne sont deux des miraculés.

Ce soir, dans le “7 minutes” de France 3 Méditerranée, Françoise est soumise à un jeu de questions accompagnées d'images auxquelles on lui demande de faire face, l'une après l'autre. Un défilé. Elle est ainsi interrogée sur le prix Nobel de Kertesz, sur la décentralisation, sur l'attitude de Paris envers la province, sur les inondations, les enfants, l'écriture, la corrida et même sur le père. Elle répond vite, bien, à la pointe sèche elle trace l'essentiel, puis d'un sourire adoucit le trait. Et pendant ce temps-là, Louise, sa cadette, est dans le train qui nous l'amène de Montpellier où elle a participé à une réunion de mathématiciens. Les chiffres et les lettres… mes deux filles… il y a de la magie dans l'air !

21 mars – S'il fallait, à l'ancienne, donner une représentation du printemps qui a fait aujourd'hui son entrée, je choisirais la figure d'une paysanne qui, le fichu sur la tête, reviendrait du cimetière après avoir mis l'hiver au tombeau sous une pluie dans laquelle pas une étincelle de lumière ne brille.

Louise repart cet après-midi pour Strasbourg avec ses équations dans la tête et à l'épaule une sacoche pleine des photos qui nous ont permis, hier soir, de voir ses trois coquines de filles dans tous leurs états et ébats, à l'école, dans la neige, au carnaval, dans leur bain, dans leurs lits. L'une d'elles, Odile, doit produire à l'école des photos de parents et grands-parents pour apprendre à évaluer le temps. Du coup, on a ressorti nos photos pour lui en choisir quelques-unes. Et puis, par le fluide magique d'internet, je lui en enverrai dont je ne veux pas me séparer car elles datent du XIXème siècle. Ce sont celles de mes arrière-grands-parents tourangeaux, un Gaudin qui avait épousé une Proust.

De passage chez Actes Sud, ce matin, à ceux qui voulaient m'écouter – et c'était encore à propos de la francophonie et du Salon du livre – j'ai rappelé le mot de Cioran : “On n’habite pas un pays, on habite une langue.” Et où serait ma vérité ? ai-je ajouté. Écrivain belge, donc francophone, donc au sens étymologique un métèque, ce serait la naturalisation qui aurait fait de moi un écrivain français ?

22 mars – Une soudaine impression de vertige qui finit par coïncider avec la réalité comme un calque avec son modèle… C'était hier soir pendant que je regardais La vie rêvée des anges d'Erick Zonka. J'ai cru que j'étais tout bonnement exaspéré par ces images trop publicitaires de la marginalité, j'ai regagné ma chambre et rouvert Vue cavalière de Wallace Stegner, le livre que m'a récemment donné Frédérique. Mais j'avais beau m'accrocher aux réminiscences danoises de Joe Allston et à sa rencontre avec la baronne Blixen, alors plus proche du Dîner de Babette que de sa Ferme africaine, j'étais aspiré dans l'œil du vortex et ce qui m'entourait avait en tournoyant l'allure de lignes de fuite spiralées. La nuit fut soudain plus noire qu'elle n'était en réalité. Ce matin, en me levant – soleil et mer calmée –, je suis tombé, à la une de La Provence, sur l'image d'un cachalot géant qui s'est échoué hier sur la plage des Saintes-Maries de la Mer. Aussitôt je me suis rappelé ce que Paul Gadenne avait écrit dans Baleine : “Peu à peu, sous nos yeux, ce cadavre entrait dans sa vraie gloire.” Mais, un peu plus tard, Bernard, le bon docteur, si bon que je l'appelle “mon pédiâtre”, a paisiblement démonté le mécanisme du vortex avec de simples mots d'artisan. Et en le démontant ainsi, il m'en a donné la maîtrise. C'est évident, le meilleur de la médecine est encore dans le langage.
Si bien que la visite de S*, quelques heures plus tard, s'est passée sans qu'elle remarque rien. Elle vient ici, de temps à autre, pour avoir sa petite gazette. Aussi, sans que fût nommé le vertigo, fut-il allègrement question de rondes, de rondeurs, de réveils, de grèves et de premiers emplois.

Drôle de journée. Le soleil écarte les nuages qui pissent un bon coup entre deux grondements d'orage. Ce sont sans doute les giboulées de mars. Ce mot, soudain, sur les lèvres et sur l'écran… “giboulées”, mot bien rond, d'origine inconnue, peut-être occitane, proche de “gibeler” (remuer les ailes), comme le suggèrent avec prudence les dictionnaires. Et pourquoi le mot ne dériverait-il pas de gibbus, désignant ainsi les grosseurs, les tumeurs que par leurs formes suggèrent les nuages ? Petit délire étymologique qui doit être séquelle du vertige d'hier…

23 mars – Dans un courriel arrivé cette nuit, on me rapporte une histoire où il est question d'un “ex-éditeur gâteux qui aurait continué par internet à recruter des auteurs, tout nostalgique qu'il était de sa grande période d'activité”. Je me suis demandé s'il y avait là une insinuation. Après un instant, j'ai répondu par un grand éclat de rire. Je venais de faire une belle marche matinale avec Christine dans les défends. Il y a des aubes qui sont de l'ordre du chef-d'œuvre, et j'avais retrouvé ma gourmandise. Je me suis dit que, dans l'histoire de ce vieux raccoleur, il y avait un beau sujet de roman. En échange de quelques années de rab, je prends une option dessus…

Un autre courriel me vient de Viviane Hamy qui, répondant au mien à propos de L'art de la joie, m'écrit : “Modesta - Goliarda nous bouscule, nous terrasse, nous enivre (…) L’objet est à son image : incontrôlable et démesuré.” À sa manière d'écrire on reconnaît un véritable éditeur. Comme elle.

24 mars – Il y a des livres que je lis, des enregistrements que j'écoute, des films que je regarde, dont je n'ai pas plus à dire que des trois journaux que j'ouvre chaque jour. Ce sont mots, sons et images de la pâtée quotidienne. Leurs ingrédients, leurs sédiments sont en partie constitutifs de la pitance vitale. C'est pourquoi j'ai parfois songé à une espèce de grève de la faim. Pour repartir ensuite avec un autre régime. Pourtant, l'accoutumance l'emporte à chaque fois. C'est une sorte de paresse, je sais, mais c'est aussi mon amnios et j'y suis bien.

25 mars – Hier soir au Méjan, avec jupes plissées en arcs et coupées en oblique, chemisettes courtes qui, dans leurs mouvements, feront voir un bas de dos, un haut de ventre ou une lunule de flanc, et avec des sourires où se mêlaient l'angoisse et la grâce, elles sont apparues sur scène, les trois jeunes musiciennes, la violoniste Mathilde Borsarello, la pianiste Claudine Simon, et la violoncelliste Maya Bogdanovic. On aurait dit trois étudiantes – ensemble elles ne font pas un siècle – venues pour célébrer par un petit concert la fin d’une année universitaire. Et quand elles ont attaqué le premier trio du programme, le n° 39 en sol majeur de Haydn dont le rondo final est marqué par des rythmes tziganes, elles étaient si émues que parfois elles se manquaient dans une liaison. Dans le deuxième, le n° 3 en ut mineur de Beethoven, elles se sont ressaisies et elles ont montré leurs capacités, en particulier dans les variations et dans le prestissimo final. Mais le meilleur vint après, avec le sol mineur de Chausson (dont j’ai découvert ce soir la richesse harmonique) où les trois interprètes se sont accordées et données sans mesure. Le succès qu’on leur a réservé nous a valu un bis, et là fut la surprise : les trois musiciennes ont repris le rondo de Haydn et il était méconnaissable car, délivrées de l’angoisse, elles l’ont joué avec une vraie passion tzigane... Tout de suite après, je me suis précipité dans la loge pour les embrasser.

Ce matin, acheté le Figaro Magazine pour lire l'article annoncé de François Nourissier sur le premier volume de l'ouvrage de Paul Belaiche : Les soixante-seize jours de Marie-Antoinette à la Conciergerie. Je n'aurais pas dû. Je me rappelle avoir été maltraité à mes débuts d'éditeur pour avoir eu l'insolence de dire (et d'écrire) que souvent, par ses tournures, la critique parisienne parlait d'elle-même plus que de son sujet.

Dans un article consacré au récent Salon du livre, Le Monde relevait hier une interview accordée par Antoine Gallimard et Francis Esménard (Albin Michel) à Paris Match où les deux patrons rendent les petits éditeurs responsables de l'augmentation de la production de livres et de l'encombrement des librairies. Ce qui est tout simplement risible. Alberto Manguel, lui aussi, a repéré l'article qui lui a donné, inspirée par une légende mauricienne, l'idée d'une petite fable un peu dans la manière de Moustaki… Et je la reprends ici, telle que je l'ai envoyée au Monde…

“Il y a longtemps, les dodos, oiseaux incapables de voler mais doués d'un énorme appétit, s'aperçurent que sur une certaine île, où les mésanges des environs se rassemblaient pour nicher, poussaient des potirons qui atteignaient une taille colossale. Ravis à la perspective d'un repas gargantuesque, les dodos construisirent un petit radeau et traversèrent le détroit qui les séparait de l'île. Il festoyèrent pendant des jours (les potirons étaient en effet énormes, très pâteux et sucrés), en piétinant lourdement les petites baies et les graines trop délicates pour leurs larges becs, les abandonnant aux mésanges qui, avec patience et soin, en plantèrent certaines dans le sol et en emportèrent d'autres dans leurs nids pour nourrir leurs petits. Au bout de quelques semaines, il ne restait plus un potiron et les dodos décidèrent de retourner chez eux. A peine capables de marcher après avoir tant mangé, ils traînèrent leurs gros ventres jusqu'au radeau et prirent la mer. Quelques instants plus tard, l'eau commença à submerger le radeau. “Je crains que nous ayons mangé trop de potirons, dit l'un des plus jeunes dodos d'une voix tremblante. Je crois que nous coulons.” Le plus âgé des dodos pointa une plume vengeresse vers le haut du mât, où une mésange minuscule s'était perchée, une baie rouge dans le bec. “Voilà la coupable, cria le dodo. Elle est beaucoup trop lourde pour le radeau. Il n'y a pas assez de place pour nous tous. Débarrassons-nous d'elle, tout de suite !” Et ils se mirent à sauter sur place pour effrayer la mésange. Entendant tout ce bruit, celle-ci gagna la terre à tire-d'aile, le radeau sombra dans les eaux infestées de requins, et c'est ainsi que l'espèce des dodos s'est éteinte.”

26 mars – La seconde série de trios – le 3ème de Dvorak et le 7ème de Beethoven – a été jouée ce matin au Méjan par Peter Cropper, Paul Watkins et Jean-François Heisser. Malchance pour eux : le temps était si beau et, avec le changement d'heure, la confusion si grande que, malgré leur talent et leur réputation, ils ont eu moins de monde que les jeunes interprètes de vendredi. Mais quel jeu d’une finesse tout en justesse qui a donné à entendre ces deux trios dans leur forme la plus parfaite !

Ce soir, une partie de la tribu arlésienne était à la table du mas. Il fut question de l'aménagement des anciens ateliers SNCF sur la partie des Alyscamps qui jadis leur fut cédée. Il y a une dizaine d'années, j'avais suggéré d'établir là un centre universitaire international dont de grandes universités du monde entier auraient été invitées à devenir partenaires. Le projet avait été considéré par les autorités locales et régionales comme une invraisemblable utopie, presque une “illusion comique”. Et fut rejetée aussi l'idée avec laquelle je vins plus tard, celle de tempérer l'ambition arlésienne d'être la “ville du numérique” par la mise en place d'un centre de réflexion philosophique. Afin d'éviter de s'immerger sans conscience dans les illusions du virtuel. Idée invraisemblable ou comique, elle aussi. J'ai donc mis mes associés en garde contre la perte d'identité si Actes Sud allait se mêler à la foire commerciale qui se prépare là.

Plus tard, dans la soirée, restés seuls, Christine et moi, nous avons regardé Arlington Road de Mark Pellington, un suspense politique dans lequel des extrémistes américains procèdent à un sanguinaire attentat à la bombe à Washington. Mais de quand datait donc ce film, pas mal fichu, où Jeff Bridges et Tim Robbins s'affrontent ? De 1998 ! Trois ans avant un certain 11 septembre… D'où vient l'exemple ?

27 mars – Après la marche matinale, petit déjeuner avec Silvie que nous retrouvons au mas. Mes questions déboulent comme billes surgissant d'un sac éventré. C'est qu'il m'intéresse diantrement, son regard de journaliste sur la vie locale et régionale à la veille d'une journée de grèves et de manifestations !

Un couple canadien du troisième âge – elle québécoise, lui allemand – sont venus frapper à la porte du mas, cet après-midi. Ils avaient déjà frappé avec succès, m'ont-ils dit, à celles de Julien Gracq et de Charles Juliet. Ils voulaient voir en chair et en os le fondateur des éditions Actes Sud. J'ai mieux compris quand j'ai appris que, si elle était infirmière, lui était un typographe qui avait fait l'essentiel de sa carrière dans l'édition allemande…

28 mars – Après en avoir achevé la lecture puis relu maints passages, j'ai enfin refermé cette nuit le roman de Wallace Stegner, Vue cavalière (tellement mieux titré en anglais : The Spectator Bird). Je ne sais pas si c'est le “chef-d'œuvre” que proclame le cher Michel Polac sur la quatrième de couverture. Mais c'est tout de même l'un des meilleurs romans qui me soient venus dans les mains ces derniers temps. Et dire qu'il m'a fallu trente ans pour le découvrir ! La première édition américaine date de 1976 et l'édition chez Phébus, à l'initiative de Michel Le Bris, de 1998. Sans le cadeau que m'en a fait Frédérique… Mais cette malicieuse évaluation d'une dernière étape dans la vie d'un couple, à travers la lecture d'un ancien journal intime, il me vient un plaisir particulier de l'avoir découverte sans l'appui de l'actualité, par la voie des affinités. Telle est sans conteste la véritable nouveauté , ce n'est pas la première parution, c'est la première lecture.

Ce matin, j'ai reçu la visite de Charlotte * qui achève chez Actes Sud un stage d'un trimestre. Nous n'avons pas parlé du CPE contre lequel on manifeste partout en France aujourd'hui, mais de sa vocation de traductrice de l'anglais et de l'arabe. Elle avait préparé des questions qui nous ont conduits au cœur même des problèmes que, dans ce métier, on affronte toujours sans être toujours capable de les nommer ou même de les voir, de les sentir. Et par exemple des rôles respectifs qu'ont le sens littéral, le sens implicite et les couleurs de la pensée dans une phrase, à fortiori dans une page. Et de ce qui, dès lors, fait au traducteur obligation d'être en quelque manière le doppelgänger de l'écrivain. L'intérêt qu'à cela portait cette jeune Charlotte m'a paru très prometteur.

(À SUIVRE)







© 2004 Hubert Nyssen. Tous droits réservés. Conception et réalisation : Bruno Nuttens