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© Bruno Nuttens




  Lundi 1er mars 2010 – Hier soir, Françoise et Jean-Paul ont dîné au mas et nous ont rapporté de très encourageantes nouvelles d'Antoine qui poursuivra, à la rentrée prochaine, son cursus américain. L'autre sujet de conversation fut la mort de Bernard Coutaz par laquelle, disait Françoise, Antoine a été très affecté.

   Ce matin le vent est nul, le ciel pas très propre et la température assez basse. Beaucoup de mal à me mettre en train pour achever de quintessencier les carnets de 2009, ce que, de Montréal, me demande Mjo qui en assurera l'édition chez Leméac à la fin de l'année. Et ce à quoi déjà je me suis longuement occupé hier.

   À  l'heure du thé, Salomé est venue au mas et nous avons passé un petit moment à nous rappeler le temps de notre collaboration, puis un grand moment à évoquer les règles de l'orthographe et les manières, de plus en plus désinvoltes, de la malmener. Elle m'avait apporté un exemplaire du très beau livre d'Émile Garcin, La maison inachevée, préfacé par Jean-Claude Carrière et surtout, surtout déployé par de remarquables photos de Gilles Martin-Raget, photos qui me sont apparues comme un déroulé psychanalytique. Salomé, par qui ce livre existe, m'a assuré qu'Émile avait choisi ce titre en se souvenant d'une des sentences chinoises que je lui avais rapportées : Quand la maison est achevée, la mort y entre…

   Retour aux carnets à quintessencier puis, tout de même, un répit pour la soirée avec Call Northside 777, de Henry Hathaway, un de ces bons vieux films en noir et blanc où se combinent les rebonds de l'enquête et les surprises qui conduisent à la happy end.

Mardi 2 mars 2010 – La journée commence en fanfare. Au moment du lever je dérape, m'accroche à la longue table de nuit qui bascule, tout ce qui s'y trouve se répand sur les tomettes et Christine, avertie par le coup de gong de mon crâne sur le sol, me surprend au milieu de ce désordre. Mais nous n'avons pas de temps à perdre, nous avons rendez-vous avec le radiologue. Elle m'y conduit dans sa nouvelle voiture et paraît rassurée par le plaisir que j'y prends. C'est vrai que je l'aime, sa  voiture, et trouve qu'elle lui va bien, mais j'ai un autre contentement et c'est de voir que tous les amandiers le long de la route sont en fleurs. Notre ami André ne nous fait pas attendre, il radiographie de face et de profil la colonne vertébrale. Dix minutes plus tard, la diagnostic est clair et illustré, j'ai depuis longtemps deux vertèbres soudées et dans leur voisinage de belles manifestations d'arthrite. L'ostéopathe ne m'a donc pas brisé le cou mais il me l'a malmené. Nous sommes revenus par les routes de crête et l'immense panorama que l'on a des Alpilles était un véritable festival d'amandiers en fleurs.

Mercredi 3 mars 2010 – Premier mercredi du mois, visite chez Actes Sud. Mais ce n'était plus du tout le temps d'hier, les amandiers avaient l'air de pleurer sous la pluie. Dans mon ancien bureau, elles furent six à venir me voir et, touché par leur fidélité comme par leurs interrogations, j'en suis revenu assez ému.

   Cet après-midi, comme hier, j'ai repris le travail sur les carnets de l'an dernier. Il me restera à en faire demain une relecture cursive.

Jeudi 4 mars 2010 – Le régisseur, là-haut, doit avoir perdu les pédales, la foi ou la raison. Ce matin, ce n'était ni la fête lumineuse des amandiers ni les pleureuses d'hier, c'était l'incertain, c'était glauque… Pas grave, j'avais l'intention de me relancer une dernière fois dans les carnets de l'an dernier afin de voir si le coupes que j'y ai faites en permettent une lecture qui ait du sens et qui soit agréable… Cette mise au point, polissage compris, m'a occupé toute la journée. À cinq heures j'envoyais le manuscrit à Montréal. Seul le titre me fait encore hésiter… À l'ombre de mes propos. Il m'a été inspiré par une citation de Jacques Lemarchand : “Mes propos sont pleins d'ombres alors que mon propos est si clair”, écrivait-il dans Geneviève. Sylvie est venue me prendre à ce moment-là, elle a décidé de me réapprendre à marcher convenablement. Nous sommes partis en voiture par la route de Brunelys, elle a garé sous des arbres et m'a fait marcher de manière réfléchie, s'appliquant à corriger chacune de mes attitudes. Tu es en de bonnes mains, m'a dit le pédiatre qui est passé ce soir.

   Très curieux film, ce Golden Door d'Emanuele Crialese que nous avons vu sur Arte. J'y allais avec crainte car, de cette histoire d'une famille sicilienne émigrant aux Etats-Unis et se liant sur le bateau avec une Anglaise nommée Lucy (Charlotte Gainsbourg), je n'attendais pas grand chose. Mais vient l'arrrivée à Ellis Island et là Crialese montre tout son génie. Les examens, les épreuves, les humiliations, les mariages contraints et la sélection des admissibles se déroulent dans le décor fascinant de cette architecture carcérale. On n'en revient pas intact…

Vendredi 5 mars 2010 – Le ciel étincelle comme jamais, hélas au prix d'un mistral furieux. En ouvrant mon courriel je trouve un mot d'Anne qui a suivi mes mésaventures et les commente d'une citation. A bove ante, ab asino retro, a stulto undique caveto ! Prends garde au bœuf par devant, à l'âne par derrière, à l'imbécile par tous les côtés... Eh oui, mais où mettre les pieds dès lors  ?

   Avec Brigitte qui est arrivée au mas à l'heure du déjeuner, nous avons parlé des goûts et des saveurs, de cet hiver lumineux et froid, et de quelques classiques anglais. Plus tard, dans mon grenier, on a poussé très loin mais tout en zigzags l'examen des vies parallèles auxquelles nous contraint, mais souvent sans déplaisir, celle que nous avons reçue sans l'avoir demandée.

Samedi 6 mars 2010 – Dominique est venu passer la matinée, nous avons retrouvé nos discussions habituelles mais ce n'est pas l'optimisme qui les a éclairées. Et toute le conversation a tourné autour de la difficulté de transmettre. Transmettre quoi et comment ? En quoi consiste l'héritage que nous laisserons ? Ah, si déjà, lui ai-je dit, nous pouvions montrer à ceux qui nous suivent qu'ils feraient meilleur usage du point d'interrogation que du point d'exclamation… Mais ces entretiens que j'aime tant avoir avec Dominique comptent d'abord par le non-dit qui tout du long les sous-tend et les enrichit d'une forte saveur affective.

   Passé l'après-midi à mettre au point ma contribution au prochain numéro de La pensée de midi. Et la soirée à voir un film consacré à Louise Michel. De cette “communarde” j'avais entendu parler dès l'enfance par mon grand-père qui s'était frotté à l'anarchie comme en témoignent ses relations avec Elisée Reclus. Je savais donc d'elle sa participation à la Commune de Paris et sa déportation en Nouvelle-Calédonie. Mais si le film de Solveig Anspach ne m'a donc pas appris grand chose, il a donné un visage à Louise Michel, celui de Sylvie Testud. Et c'est impressionnant, non par la vague ressemblance avec les photos de la communarde, mais par la vraisemblance que manifestent ses traits et son jeu. J'aurais aimé pouvoir dire à mon grand-père que j'avais rencontré Louise Michel. Lui n'a pas eu ce privilège.

Dimanche 7 mars 2010 – Après un retour de la douleur et au cours d'un endormissement très lent, hier soir, j'ai rassemblé les avis des trois médecins, le pédiatre, le radiologue et l'ami Dominique, auxquels j'ai eu affaire après le déréglage de mes vertèbres cervicales par un ostéopathe imprudent. Et j'en ai tiré la quintessence. Prudence et douceur. Et pour le reste, penser à autre chose, guider d'une main ferme la charrue de l'écriture et laisser prophètes et rebouteux égrener leurs recettes.

   Déjà hier la température avait sérieusement baissé, la chute s'est poursuivie aujourd'hui et sans doute était-ce pour rappeler aux imprudents de mon espèce que deux bonnes semaines nous séparent encore du printemps. Le ciel promettait la pluie, peut-être même la neige. Plus calme qu'hier, le mistral avait l'air irrésolu. Quand je me suis levé, après la sieste, le jardin et les toits étaient couverts d'un tapis blanc.

   Quand Pierre Alechinsky dit, et sans doute écrit, que “c'est en supprimant qu'on ajoute l'essentiel”, il va bien au-delà du paradoxe. La vérité m'en est encore apparue quand j'ai quintessencié mes carnets 2009 avant de les envoyer à mon éditeur. Ou dans les ébauches de L'orpailleur quand je fais écrire par celui-ci un essai que, parfois, j'ai bien envie d'écrire moi-même : De la ponctuation comme censure de la pensée.

   En attendant une émission politique que je voulais voir, j'ai été emmené à Bali par la télévision. Un décor de rêve derrière lequel s'entassent des ordures au milieu desquelles vivent les gens et sur lesquelles les enfants crapahutent… De tous les déchets humains qui polluent et asphyxient la planète, là comme ailleurs, sur terre et dans la mer, le plastique est le plus visible et sans doute le plus dégradant. Mais qui se soucie vraiment du lendemain s'il n'est pas à portée du regard, s'il n'est pas à portée de main ? Je me souviens que, du temps où j'accompagnais Jean-Philippe dans la cartographie, nous avions été amenés à constater que le sol était transformé en dur (constructions, routes, etc) à la cadence d'une surface correspondant à celle d'un département tous les cinq ans. Un simple calcul révélait donc qu'en cinq cents ans la France pourrait n'avoir plus le moindre espace naturel. Cinq cents ans, cinq siècles ? Mais c'était de la science-fiction !

   La télévision nous en fournissait l'occasion, nous avons revu Garde à vue de Claude Miller pour l'inoublable face à face de Lino Ventura et Michel Serrault, dans un dialogue signé Audiard. C'était inoubliable, ce l'est encore davantage…

Lundi 8 mars 2010 – Ah, nous pensions que l'hiver était à l'agonie et que le printemps venait à nous comme les amandiers, tout en fleurs ? Elle est tombée encore une partie de la nuit, la neige qui avait empêché Françoise et Jean-Paul de nous rejoindre hier pour le souper dominical. Puis, avec le lever du jour, elle a commencé à fondre. Le ciel ressemble à un linceul et les oliviers ont l'allure de rescapés. Elle a une sacrée mauvaise mine, la semaine qui commence…

Mardi 9 mars 2010 – Retour ce matin au temps habituel de cette saison : de la lumière, de la fraîcheur et du vent. Et je m'en accommoderais si je n'étais agacé par l'obligation de ne plus tourner ni incliner la tête mais le tronc, seulement le tronc, sous peine de me rappeler par de punitives douleurs le mauvais état de l'engrenage cervical. Je traînais depuis l'enfance deux détestations majeures dont Brecht a montré la relation dans La résistible ascension d'Arturo Ui : pour le chou-fleur et pour la dictature. J'y adjoins désormais l'ostéopathie par la faute de celui qui m'a conduit à cet état de robot.

   Alors qu'en surface, et souvent par obligation, je poursuis mon travail de polygraphe, dans le sous-sol je retourne à la condition de sapeur qui est celle du romancier dans les commencements d'un nouveau livre.

  Sylvie dont j'avais voulu décommander la leçon est venue, elle a compris, et avec une douceur infinie elle m'a fait faire des exercices qui m'ont donné l'impression que cent petits nœuds se dénouaient.

   Ce soir, Christine et moi, nous avons voulu profiter de l'occcasion que nous donnait la télévison de revoir, plus de cinquante ans après et en VO, Twelve Angry Men qui, en son temps, consacra le talent de Sidney Lumet. Tout est rassemblé pour assurer l'incrédibilité du tour de force qui consiste, pour Henry Fonda, à convaincre les onze autres membres du jury de passer de la confortable certitude de la culpabilité de l'accusé à l'inconfortable incertitude qui lui sauvera sans doute la vie. On a beaucoup écrit sur la pièce de Reginald Rose qui est ici adaptée. Mais ce qu'on pourrait aujourd'hui ajouter, c'est le constat de l'intemporelle et trouble relation entre langage et conduite. C'est Brice Parain, je crois, qui disait (je cite de mémoire) : “puisque les mots ne disent pas ce que je suis j'essayerai d'être ce que je dis”. Et je suis tenté de penser qu'au-delà du tour de force accompli par la reconstitution du huis-clos, il y a ce talent qui consiste à obliger chaque spectateur, juré à son tour, de reconsidérer ses propres écarts et intimes contradictions.

Mercredi 10 mars 2010 – En ce matin qui est très frais et très lumineux, je me suis levé avec toutes les peines du monde et l'impression d'être prisonnier d'une cage invisible où le moindre contact avec les barreaux déclenche la douleur intermittente à laquelle je ne m'habitue pas. Et je finis par me dire que l'hiver, qui n'en a plus que pour onze jours, voudrait bien avoir raison de moi avant de disparaître. Mais tête de mule suis et reste. J'ai plein de projets pour ce printemps et nulle intention d'y renoncer.

Jeudi 11 mars 2010 – Ce matin qui, par lumière et promesses, est fort semblable au matin de la veille, j'ai la tête encore encombrée par le désordre nocturne dans lequel m'a entraîné la télévision en rappelant hier, par fictions et documents, des événements qui ont bigrement compté dans ma vie. Ainsi, méli-mélo, des remontées sont venues de la Guerre civile en Espagne et de celle d'Algérie qui, dans ma mémoire, encadrent le déferlement de la Guerre mondiale. À quoi se sont mêlées des controverses sur l'évolution du climat et des tambourinades électorales. Le plus curieux dans tout cela, me dis-je ce matin, c'est que je me surprends à chercher un sens qui serait commun à toute les pièces de ce fatras. Comme si on pouvait en trouver un par la rotation du kaléidoscope !

   En 1951, l'affaire du pain maudit de Pont-Saint-Esprit avait fait grand bruit. On eût dit qu'une sorte de bubon médiéval longtemps enfoui, avait éclaté, propageant mort et folie. Aujourd'hui on voudrait nous convaincre qu'il s'agissait d'un expérimentation de la CIA… Tudieu, quel roman on ferait à partir de cette assertion ! Qu'on est peut-être en train de faire… 

   Après le déjeuner, je suis monté dans mon grenier avec Brigitte pour qu'elle me dise où elle en est de ce roman qu'elle a, je crois, achevé mais dont elle ne veut rien me montrer encore. Alors nous sommes partis à la dérive vers d'autres sujets. Et, curieusement, elle a nommé quelques régions du monde où elle avait décidé de ne jamais aller. Je n'aurais su l'en blâmer, j'avais à peu près les mêmes réticences. Sauf pour y conduire une investigation ou y apporter de l'assistance, refus de toute forme de tourisme dans des régions soumises à la pauvreté ou, pire encore, à la misère. C'est pourquoi, par exemple, après avoir accompli une mission au Sri Lanka j'avais décidé de ne jamais en touriste mettre les pieds en Inde. Rien ne m'est plus insupportable que la compassion admirative manifestée par les collectionneurs de pittoresque.

   Brigitte partait quand Sylvie est arrivée qui m'a fait faire une gymnastique très douce et très efficace, m'apprenant à contourner la zone enflammée. Il en est venu une douce fatigue à la faveur de laquelle j'ai vu, en compagnie de Christine, The perfect Storm de Wolfgang Petersen, un film où l'obstination de George Clooney, en patron pêcheur, le conduit avec son équipage à périr dans une effrayante tempête au large des Bermudes. On n'en conserve après coup que de l'admiration pour l'art de filmer les convulsions de la mer.

Vendredi 12 mars 2010 – Fête de la lumière dans le jardin que fait frissonner un vent très léger. Croisons les doigts, le printemps arrive, cette fois pour de bon. Superstitieux à mes heures, j'hésite à noter que la forme paraît me revenir.

   La mystérieuse Madeleine, toujours avec son air de vouloir s'en aller quand elle vient d'arriver, m'a raconté son passé tout récent et son avenir tout prochain. J'ai l'impression qu'entre les deux s'est faufilé quelque chose que je n'ai pas vu ou pas compris. Mais si je l'ai jamais eu, je n'ai plus le goût de ces devinettes.

   Ce soir, malgré le commentaire méprisant qu'en avait fait Jacques Drillon dans le Nouvel Obs, nous avons vu sur la 5 le numéro d'Empreintes consacré à Boulez. Bien nous en a pris car c'est dans l'observation attentive de son regard et de ses gestes, scrupuleusement captés par la caméra, que l'on pénètre dans l'univers de cet ascète et que l'on trouve accès à de nouvelles découvertes ou autres interprétations.

Samedi 13 mars 2010 – À une semaine de sa disparition, l'hiver n'est plus présent que par ses basses températures. Me suis éveillé dans un bain de lumière mais avec des courbatures qui m'ont fait prendre la mesure de ce qu'il me reste à faire. Je regarde une image qui m'avait fasciné dans le Petit Larousse illustré de mon enfance (je l'ai sous les yeux, millésimé 1924, page 939), image du schlitteur des Vosges qui, les talons calés sur les barreaux d'une échelle, descend une énorme charge de bois qu'il retient de son dos courbé.

   Il est donc mort avant la fin de l'hiver, Jean Ferrat, ce compagnon que je n'ai jamais rencontré. Il s'est tiré, le chanteur engagé sans autre carte de parti que celle de la vie, un des derniers dont les chansons avaient un sens, une exigence, et après lui je ne vois d'autre survivant que Moustaki. Avec Jean Ferrat, c'est un des derniers pans de la falaise qui s'est écroulé dans la mer. En vain ai-je tenté de le retenir par ses grandes moustaches, il avait l'air de me reprocher de vouloir survivre.

Dimanche 14 mars 2010 – Notre bout de basse Provence serait paradisiaque sans la fureur du mistral ! Il m'a fallu ce matin, pour aller voter, m'emmitoufler, chapeau, écharpe, gros manteau. Je craignais qu'il y eût peu de monde à la salle dite polyvalente où avait été installé le bureau. Eh non, ça défilait. Pourquoi, pour qui voter ? me demandais-je en regardant la liste des prétendants à l'investiture. Celui auquel j'ai apporté ma voix n'est pas mon cousin et ses promesses sont bien évasives. Mais je l'ai choisi parce qu'il est à mes yeux le seul, dans cette compagnie, à pouvoir assurer tant bien que mal le relais de quelques idées indispensables à la survie de la démocratie.  

   Passé le plus clair de l'après-midi à rédiger la préface d'un livre consacré à Régine Crespin. Et du même coup à revivre ce lointain jour de juin où je fus invité chez elle qui habitait dans la secrète avenue Frochot. Par l'entour et le style de la maison, je m'attendais à un intérieur très feutré. Or je fus introduit dans une grande salle, tout de rouge garnie, dans laquelle se déversait par des haut-parleurs invisibles une mélopée au saxophone que je reconnus pour être The Shadow of Your Smile. Et soudain j'eus devant moi une autre Régine Crespin. Fume-cigarette aux lèvres, verre de whisky à la main, grandes lunettes cerclant ses yeux, parlant d'une voix assaisonnée par un léger accent du sud, ce n'était plus la diva, c'était d'abord une femme, une vraie

Lundi 15 mars 2010 – Chaque fois que je me suis réveillé la nuit dernière, le mistral était en train de bramer. On s'y habitue mais on ne s'y fait pas. Au réveil, compétition de bavarderies à la radio pour donner un sens aux résultats de la consultation électorale d'hier. Mais rien ne change, les votes et les abstentions sont essentiellement des gestes d'humeur et c'est à chaque coup l'occasion de rédécouvrir que, par l'absence de réflexion collective, dont on a perdu la recette, c'est le jeu des impulsions qui domine. Une pagaille où les coups sont maladroits, où les idées se perdent. Tel crie victoire mais est en peine de définir en quoi elle consiste, tel autre interprète sa défaite comme un déni de justice. Quelle insignifiance au regard de ce qui se passe ailleurs dans le monde !

   Foutus signes ! La fidèle horloge sur laquelle je levais de temps à autre les yeux s'est arrêtée à sept heures, et plus rien, ni les suppliques ni les coups, n'a pu la remettre en marche.

   Passé tout l'après-midi, et ce n'était pas prévu, à lire Lettres du plat pays, une correspondance de mon ami Jean-Luc Outers avec Kristien Hemmerechts, deux écrivains belges, elle de langue flamande, lui de langue française. Opportunément publiées par les Éditions de la Différence, ces Lettres du plat pays m'ont fait entrevoir une richesse affective dont souvent les petits politiciens des deux bords n'ont pas idée. Et de surcroît elles mettent en lumière, avec respect pour l'intimité, quelques évidences qui bien souvent passent inaperçues. Pour m'y enfoncer un peu plus j'ai cherché dans mes archives, mais en vain, un texte que j'avais écrit peu de temps après mon arrivée aux marges de la Camargue, Pays plat et plat pays (ou l'inverse), il y a presque un demi-siècle. Je m'y interrogeais sur les rapports de l'environnement avec les mentalités. Si j'avais une seconde vie en perspective j'y retournerais car je n'y suis pas allé assez loin.

   Ce soir nous avons revu, si longtemps après, La vérité de Clouzot qui fit de Brigitte Bardot, avec toutes les apparences de sa superficialité, une véritable tragédienne. Un peu d'usure mais infiniment de talent.

Mardi 16 mars 2010 – Elle avait beau n'être prévue que pour la fin de la semaine, l'arrivée du printemps a eu lieu ce matin. Dans un silence et un ciel sans défaut, sans le moindre vent ni aucun autre accroc, il s'est installé à l'aube, me donnant l'impression que l'hiver avait été noyé dans l'oubli depuis longtemps. Par la fenêtre grand ouverte j'entends Gilbert qui a repris la taille des oliviers, interrompue par le mistral. Légers bruits de l'échelle qu'il déplace et du sécateur avec lequel il officie. Françoise à qui je demandais des nouvelles d'Antoine m'annonce qu'il est parti en Chine avec son école américaine. Jules m'a décrit les remous provoqués à Montpellier par les résultats des élections. Et le cher pédiatre qui m'appelait ce matin de bonne heure m'a prescrit de n'admettre aucune douleur…

   Christine est allée en Camargue chercher sa sœur Françoise qui s'y est installée en famille pour quelques jours. Ainsi ai-je eu à leur retour des nouvelles de La Forge qui eut, cet hiver, son plein de neige. Après le déjeuner je les ai abondonnées pour monter dans mon grenier et, au lieu d'y faire la sieste, assiter sur l'écran aux funérailles de Jean Ferrat. Je me suis demandé quelle impression cela eut fait s'il avait plu. Là, en plein soleil, une foule considérable a écouté des témoignages que l'émotion rendait parfois maladroits. Ségrégation visible, pas de vedettes ni de personnalités. Comme s'il s'agissait de montrer que le chanteur ne s'était pas impunément lié au communisme par sa proximité  avec Aragon. De vieux souvenirs ont afflué qui ont fait défiler dans ma mémoire quelques scènes où Aragon, merveilleux poète, m'était apparu sous le plus mauvais jour. Au point même de me brouiller avec François Nourissier et de me révéler des alliances presque contre nature.

   Sitôt arrivée, Sylvie, ma gymnaste, profitant d'un temps si favorable, m'a entraîné dans une marche dont elle m'a fait contrôler tous les mouvements. J'en suis revenu en nage, épuisé, avec l'impression que c'était le prix à payer pour retrouver un peu d'autorité sur mes vieilles articulations.

   Christine a réussi en un temps record à me remplacer l'horloge défaillante par une autre toute semblable mais avec des chiffres plus grands. Me voici à nouveau relié au temps.

   Ce soir, nous avons fait voir à Françoise un de nos films favoris, Mrs Henderson Presents de Stephen Frears, où Judi Dench en compagnie de Bob Hoskins donne un rythme étourdissant à cette histoire vraie d'un cabaret théâtre londonien.

Mercredi 17 mars 2010 – À l'instar de celle d'hier, la journée calme et ensoleillée que je hume par des fenêtres qui sont restées ouvertes toute la nuit m'apparaît comme une marche dans la montée vers le printemps. Impossible, à vrai dire, de me représenter que nous sommes encore en hiver. De savantes personnes ne m'ont-elles pas récemment affirmé qu'il n'y avait que deux saisons stables, l'hiver et l'été, entre lesquelles se glissent des printemps et des automnes incertains ? Observation et comptabilité du temps, dans les deux sens qu'il a, révèlent peut-être chez moi un comportement avaricieux à l'égard de la vie. On ne m'en prendra pas une miette et je n'en laisserai rien traîner. Mais, comme pour se moquer de moi, les petites pannes se multiplient ce matin, l'imprimante en premier.

   Michel et sa fille sont arrivés de Camargue pour reprendre Françoise, leur épouse et mère. Ah, ce prénom de Françoise connut une telle vogue, il y a quelques dizaines d'années, que pour les distinguer l'une de l'autre il leur faudrait un attribut. Attablés au jardin, on a bu tant de vin rouge à l'apéritif puis au repas que, pour le cuver, je suis remonté très vite dans mon grenier. Christine est partie avec eux qui voulaient visiter les Baux en ce moment où les touristes n'y sont pas encore. Au lieu de faire la sieste, j'ai lu La notification (clin d'œil à Butor) que venait de m'envoyer Frank Andriat dont j'ai suivi les débuts. Ces soixante-quinze pages, je n'en ai fait qu'une bouchée car cet amusant récit d'un voyage en TGV pour aller d'une maîtresse à l'autre et se faire berner par les deux est mené rondement.

   J'ai toujours aimé les débats pourvu qu'ils aient du sens et qu'on en perçoive la bonne foi. Curieuse, cette expression de “bonne foi” qui me vient à l'instant sous la plume (ou les doigts) car le débat que j'ai suivi à la télévision (donc sans capacité d'y participer) portait sur les écarts sexuels de et dans l'église. Je n'ai pas appris grand chose car chacun, selon ses intérêts particuliers, y allait de son explication et de ses cachotteries, comme s'il s'agissait moins d'éclairer un comportement que d'effacer des taches ou de les faire oublier. Toujours ces grands écarts entre compulsion, repentir et analyse. Je ne sais plus où, car la mémoire s'atrophie, j'ai lu jadis que Lacan donnait à jouissance la valeur de “jouir du sens”. Je suis parti en vrille, tel un caillou parmi d'autres dans un éboulement d'idées, pour me retrouver sur le cul dans une fondrière et me rappeler soudain que sexe, exprimant la séparation, le désir sexuel n'avait sans doute plus grande ambition que de réunir, fusionner deux parts que tout nous imposait de tenir pour différentes l'une de l'autre.

   Ce soir nous nous sommes laissés prendre à l'un de ces pièges dont Arte n'est pas avare avec de grandes promesses et de médiocres accomplissements. Cette fois il s'agissait d'un documentaire sur les kamikazes que j'ai voulu voir car tel est le sujet d'un roman de Nicole Roland qu'Actes Sud publiera la saison prochaine et dont le titre n'est pas encore fixé. Il ne suffit pas de dire qu'une énigme est une énigme, encore faut-il, dès lors qu'on l'expose, en chercher les composantes.

Jeudi 18 mars 2010 – Au petit matin, souvent la même question revient qui est de savoir si, avec la journée qui commence, on tricote ou détricote le temps, si c'est aventure ou régression, si l'on s'avance ou s'éloigne. Indécision dans laquelle j'ai mijoté un moment avant de me jeter hors du lit. Le temps exceptionnel que nous avions hier est au loin menacé par des bancs de nuages. Envie de m'installer sur le dos, de flotter ainsi et de me laisser dériver…

   On a eu beau me dire depuis longtemps que je ne faisais pas mon âge, je sais maintenant que je le fais à l'intérieur où se chicanent les malaises capricieux. Cesse de te quereller, fiche-toi la paix, lâche-toi, me souffle mon doppelgänger. Il fait mine de n'avoir pas compris que je suis très conscient du privilège que j'ai de n'être pas plus mal loti. Mais moi je sais que si je baissais la garde et renonçais à me quereller avec les mauvais génies je cèderais peu à peu à l'ankylose. C'est pourquoi chaque matin je commence par écrire dans ce carnet. D'autres relèvent chaque jour leur température et leur tension. Moi je vérifie ma capacité d'écrire à quoi je reconnais tout de suite mon état. Je suis bien décidé, et cela depuis longtemps, à prendre les justes mesures quand je verrai que je suis près de franchir la dernière frontière. Le doppelgänger ricane et me rappelle que Nina Berberova est partie lentement sans faire usage des petites pilules noires qu'elle me montrait de temps à autre pour me persuader que, le moment venu, elle saurait en faire usage pour éviter de traverser le pire. Cesse de nous emmerder avec ça, m'a écrit de  son côté une amie que j'ai accompagnée, en éditeur, dans les commencements d'une carrière d'écrivain où elle a trouvé le succès. Mais qui t'a permis de croire que j'écrivais pour toi ? aurais-je dû lui répondre. Plus égoïste que moi, tu ne trouveras point. J'écris pour moi, oui, pour moi seul et… pour quelques rares personnes qui forment ma compagnie rapprochée, et que j'aime. À noter pourtant que quelques-unes d'entre elles, je ne les ai jamais rencontrées.

   Parfois un bref accès de panique me vient quand je fais l'inventaire des automatismes acquis par l'usage. Partout des claviers, des mini-ordinateurs, des codes, des raccourcis que j'emprunte sans y réfléchir… De combien d'entre eux, si je les perdais, saurais-je reconstituer le mécanisme ?

   Fidèle à nos habitudes, Brigitte est venue déjeuner au mas et partager les roulades de poisson que Christine nous avait préparées. Après, dans mon grenier, nous avons erré fort agréablement d'une chose à l'autre mais nous nous sommes attardés particulièrement sur le choix, le poids et le rôle du sujet dans l'écriture. On a esquissé un jeu : donne-moi un sujet, je t'écrirai une histoire.

   Sylvie a pris le relais. Dernière leçon de gym avant ses vacances. Et comme Brigitte sera je ne sais où pour je ne sais quelle rencontre de jeunes écrivains, je me rends compte que je vais être privé d'elles la semaine prochaine.

Vendredi 19 mars 2010 – Plus que deux jours d'un hiver dont le souvenir est déjà expulsé par le temps magnifique qui s'est  installé aujourd'hui comme il le fit hier. Je me suis rendu compte que Christine avait comploté avec Sylvie et Brigitte pour me persuader que j'avais tort de manger peu, que la frugalité n'était pas vertu et qu'il me fallait profiter de l'arrivée du printemps pour retrouver l'appétit. Je sens que je n'y échapperai pas. L'octogénaire est, avec affection, traité comme un adolescent. Et puis, grand branlebas ce matin. Il est arrivé, le fauteuil de bureau qu'il me fallait pour remplacer l'ancien qui me donnait l'impression de vouloir m'éjecter par la mauvaise inclinaison qu'il avait prise. Mais il est arrivé en pièces détachées. Christine et Gilbert, lui toujours là pour nous donner un coup de main, ont passé une bonne heure à le monter et le régler. J'y suis installé, j'ai maintenant l'impression que deux fortes mains me soutiennent les reins. Eh bien, mon vieux, me suis-je dit, plus d'excuses… au boulot, et que ça saute ! Un jour d'été en Finlande où nous nous étions  attablés à la terrasse du café d'un petit bourg, j'ai commandé kaksi olut (deux bières), ajoutant eksasaute avec l'impresssion que je parlais finlandais. Elle est ainsi, ma vie, désormais… traversée par de petites météorites qui sont comme des poussières de mémoire.

   C'est un temps de querelle avec les machines, hier l'imprimante, aujourd'hui l'ordinateur et à l'instant le briquet. Voilà qui ressemble à une épidémie. J'ai compris qu'il fallait être prudent. Alors j'ai effeuillé des idées, caressé des projets, observé des désirs qui filaient au large. J'ai aussi esssayé de manger plus, mais ce n'est pas très agréable. Ne vient-il pas un temps où les précautions et les régimes sont ridicules ? Car pour conserver quoi dont on ne pourra jouir ?

   Je reste attentif aux commentaires et débats que suscite le deuxième tour d'une élection dont l'enjeu est aussi clair qu'une nuit sans lune. La plupart des intervenants pataugent dans le marécage de l'abstention. Au bling bling a succédé le bof bof. C'est par cette forme de mépris et d'émiettement que s'effrite le sens de la démocratie.

   Puisqu'on nous en donnait l'occasion, ce soir nous avons revu Bullitt de Peter Yates dont nous n'avions gardé en mémoire que les poursuites de voitures dans les rues de San Francisco. Et nous avons vérifié ainsi que c'était bien la seule chose qui méritât d'être retenue.

Samedi 20 mars 2010 – Eh bien, on y est, au dernier jour de l'hiver ! Et le ciel a ce matin l'air d'en porter le deuil. Je me suis réveillé avec des courbatures et l'impression d'avoir été abandonné sur une plage déserte. Alors, avant de me lever, j'ai écouté à la radio des commentaires sur l'entrée de Simone Veil à l'Académie française. En voilà une qui, par son parcours et la dignité de sa conduite, m'inspire depuis longtemps le respect. D'autant qu'elle a compté dans notre vie, car c'est elle qui, au titre de ministre de la Santé, signa jadis le décret de notre naturalisation française.

   Je lis toujours beaucoup mais, si je fais le compte, force est de voir que je lis peu de livres bouleversants. Ils sont si rares ! Et quand il m'en faut à tout prix, c'est à la relecture que j'ai recours. Je vois aussi que le Salon du livre s'ouvrira cette année dans une grande morosité. Le premier fut inauguré en 1981, à l'aube de l'ère Mitterrand. Où la loi Lang, dite du prix unique, allait à long terme préserver le livre de la loi du profit. De tous les salons du livre auxquels je fus présent jusqu'il y a deux ans, j'ai quelques beaux souvenirs de quelques belles rencontres. Le moindre n'est pas celui d'une Russe ravissante à qui je faisais compliment de son manteau et qui, l'ouvrant sur des dessous à perdre la tête, me dit avec des roucoulades dans la voix, que ce n'était pas un manteau mais une robe. L'érotisme a toujours été présent dans les éblouissements dont j'ai gardé le souvenir. Les mots ont remplacé les choses mais le désir s'entête. Et c'est fort bien ainsi car je sais que l'extinction du désir est un arrêt de mort. Le temps d'écrire ces quelques lignes et le ciel en deuil s'est éclairci. 

Dimanche 21 mars 2010 –  Si le premier jour de printemps se montre boudeur par la triste couleur du ciel, le fond de l'air est, lui, d'une tendre douceur. Quand nous y sommes allés ce matin le village qui à la même heure était presque désert dimanche dernier pour le premier tour des élections grouillait cette fois de monde et à la salle polyvalente on faisait la file pour voter. Qui aura noté qu'en écrivant cette phrase je faisais en même temps la chasse à la virgule ? Jusqu'où et à quel prix peut-on se passer de la ponctuation rituelle ? Un vieil intellectuel flamand de ma famille en premières noces, qui se vantait de maîtriser le français, me montra un jour un exemplaire de La porte étroite de Gide dont il avait corrigé la ponctuation à ses yeux fautive. D'un méchant coup de crayon, avec fierté et une certaine dose de mépris, il avait introduit une virgule devant chaque relatif. Gide était si négligent ! m'avait-il lancé. Une autre fois, je m'en souviens vaguement, au cours d'un colloque sur les traductions des livres de Freud, un intervenant très renommé avait fait la démonstration qu'en se montrant fidèle à la ponctuation du maître on risquait parfois de déformer sa pensée. Je finirai par l'écrire cet essai, De la ponctuation comme censure de la pensée, que j'ai attribué à l'un de mes personnages dans L'orpailleur, le roman en cours. Roman qui, à propos, perd son titre car j'ai vu, par une petite navigation en ligne, qu'on en avait déjà beaucoup usé.

   Comme si elle avait été prise dans le filet d'un oiseleur, Christine se débat depuis hier dans les rets d'un rhume qui lui enflamme les yeux, l'empêchant ainsi de lire, et qui continue de s'aggraver. Le pédiatre passera dans la journée, cette fois pour elle. Je leur volerai tout de même un peu de temps. Il a donc fallu annuler le souper dominical avec Françoise et Jean-Paul. Françoise et moi, nous nous sommes attardés au téléphone pour parler des méthodes éducatives et, sinon des dangers d'un enseignement à deux vitesses, du moins de l'injustice fondamentale d'un tel système.

   Des œufs sur le plat, déjeuner à la sauvette avec Christine qui a aussitôt regagné le lit.

   Ce soir, après avoir pris connaissance de résultats électoraux attendus, on s'est laissé aller à un peu de nostalgie cinématographique en regardant un Claude Sautet de cinquante ans, Classe tous risques, avec Ventura et Belmondo. Hélas, les polars à la française de cette sorte ne sont ni inoubliables ni anthologiques. Au mieux, une sorte de brocante. Mais, dieu, qu'il était beau en sa jeunesse, le Belmondo !

Lundi 22 mars 2010 – Comme s'ils avaient attendu l'arrivée théorique du printemps, les oiseaux sont très bavards depuis hier. Et pourtant, ce matin encore, avec une petite pluie qu'on dirait grasse, ni le ciel ni les arbres mouillés n'ont une allure plaisante. Christine va mieux mais se remet trop vite au travail…

   La radio et les journaux ont des mots imprudents pour enterrer déjà le sarkozysme. Méfions-nous des coups de patte de l'animal blessé. Certes, la gauche l'a emporté mais, à sa manière, Le Pen aussi. Et puis, zut ! Bien plus importante et plus significative m'apparaît la victoire obtenue par l'opiniâtre Obama avec l'adoption de son plan santé. Et, à l'inverse, en arrière-plan cette menace encore confuse : l'absence progressive de l'eau. Que certains, dont on se fiche éperdument, connaissent déjà. Pessimisme chronique ? Mais est-il optimisme fiable sans une dose de pessimisme ?

   Grâce à des amis comme Yves je voyage continûment. Et avec plus de sérieux que le Plume de Michaux. Cette fois, c'est de Bretagne qu'Yves me ramène une série de photos qui font la part belle à la découverte, au rêve et au questionnement. Il me revient d'ici et de là qu'on me lit mais moi aussi je lis et contemple avec soin, même quand je n'en donne pas l'impression parce que je ne réponds pas. Je redoute l'ombre que feraient des commentaires à ce que l'on m'envoie.

   Le pédiatre est passé qui a prescrit quelques remèdes à Christine. Quant à moi qui lui disais que je me sentais parfois aussi fourbu que si j'avais fait le tour de l'Australie à pied et en étais revenu à la nage, il a m'a ausculté puis m'a répété que toutes les mesures étaient correctes et que j'avais sans doute un peu de cette mélancolie dans laquelle nous précipite le spectacle des gens qui nous gouvernent. Je ne lui ai pas parlé des rongeurs qui me grignotent la mémoire. Pudeur, honte ou crainte de cristalliser les choses en les nommant ? Après son départ, je me suis souvenu du temps de l'Occupation où l'on voyait se réduire les quelques provisions que ma mère avait faites et où l'on se demandait ce que l'on mangerait la semaine suivante. De quoi ne me souviendrai-je plus le mois prochain ? Par précaution, j'ai demandé à Goya de me montrer une fois encore son inoubliable Maja desnuda.

   Ce soir nous avons regardé à la télévision le premier épisode de Millenium. Christine qui n'a pas lu le livre est bien décidée à voir les épisodes suivants. Pour moi qui l'ai lu, c'est autre chose et ce n'est pas le livre.

Mardi 23 mars 2010 – Impatient de retrouver un ciel ensoleillé, je me suis levé tôt avec de légers bruits de crémaillère dans la nuque. Décidément, monsieur l'ostéopathe, votre marque est gravée sur moi. Avez-vous pensé à la faire breveter ?

   En écho à une page de ce carnet et à une allusion à la mélancolie, Anne m'envoie un poème de Charles d'Orléans qui commence par ces vers : Mon cuer, estouppe tes oreilles /Pour le vent de merencolie ! Oui, chère Anne, je suivrai ton conseil et le sien, s'il y avait un retour de mélancolie, je m'estoupperais les oreilles. Mais aujourd'hui pas de crainte, je me suis levé d'humeur plus gaillarde pour ne pas dire moins ankylosée. Du coup, je me mets en garde, je me dis que je suis tel un insecte qui passerait son temps à méditer sur sa condition et sa morphologie. À d'autres moments, comme maintenant, je suis d'humeur moins kafkaïenne. Mais quel que soit mon désir de nouvelles découvertes je crois comprendre qu'elles ne peuvent avoir d'autre champ que mes propres friches.  

   Véronique qui est pour un bref séjour dans le mazet voisin a passé une grande heure avec moi. Il y a longtemps que nous n'avions pas eu de véritable tête-à-tête. Aussi avons-nous parlé de nos plaisirs et de nos déchirements avec de fréquents retours aux péripéties que nous avons jadis connues ensemble. Quarante ans de complicité, même s'il y a de longs épisodes de silence, ce n'est pas rien ! Nous avons chacun une part de notre vie qui n'est connue que de l'autre, c'est d'ailleurs plus que de la complicité, cela relève tour à tour de l'intelligence des choses et de la conspiration des mots.

   Elédam qui souriait plus que d'habitude m'a confié – et c'était émouvant – qu'elle était reprise par l'envie d'écrire après avoir découvert certaines choses qu'elle avait écrites jadis. Mais elle avait aussi l'air de se demander avec de l'inquiétude si c'était pour le plaisir, comme un thérapie, ou pour rendre justice à une vieille ambition. Ah, pensais-je alors, la triste incapacité où je suis de l'aider à délacer le corset qui l'étouffe, à se rouler nue dans les hautes herbes des mots… Et pourquoi j'allais, moi, écrire cela qu'elle n'écrirait pas ? me demandait son regard avec une insolente inquiétude. Je ne crois pas avoir réussi à la convaincre que je suis un collectionneur des “télégrammes de l'âme” comme les apppelait Peter Altenberg. Et que, par leur dispersion en ligne, je veux leur assurer un peu de survie. Bien plus que les hauts faits, me retiennent, m'intriguent et me passionnent ces petits faits qui sont constitutifs de la véritable histoire et qui tombent généralement dans la fosse de l'oubli . Dans les silences, m'avait un jour dit Georges Duby, il y a bien plus d'Histoire que dans nos livres d'histoire. Mais elle reste inaccessible et invisible. La prédilection que j'ai pour les petits faits oubliés vient à coup sûr de ma vocation d'orpailleur. À moins qu'elle ne soit née d'eux.

Mercredi 24 mars 2010 – Mon dieu, comment n'avais-je pas vu hier que notre vieil amandier tardif venait de fleurir d'un coup ? Autre belle journée qui éclot. Comment réussirais-je à l'ouvrir sans ce carnet dont les pages blanches me hèlent ? Je rêvasse puis j'écris quelques mots et rêvasse à nouveau. Des scénarios romanesques me tournent dans la tête et Brigitte, par admonestations et suggestions, m'y pousse avec l'air de vouloir  m'y précipiter. Pour bien marquer son retour à une bonne forme, Christine, elle, est partie en ville. Si brève ou si longue qu'elle doive être encore, je dispose de ma vie comme jamais. À moi de jouer ! À vous aussi qui me lisez

  Une journée qui menaçait d'être maussade et qui s'est très joliment tenue. Mieux que moi qui, pour peu que je m'allonge dans un fauteuil m'endors aussitôt. C'est aussi ça, vieillir. Je le savais…

Jeudi 25 mars 2010 – Le ciel se brouille et nous avertit de l'arrivée imminente de la pluie. Je sens que je vais me trouver dans la panade. Et, sitôt mon ordinateur allumé, la preuve en vient, le réseau internet m'est inaccessible. J'appelle à l'aide, le mécano de la générale est aux abonnés absents, je tente quelques bricolages, déconnecter, reconnecter et je vois à chaque fois paraître sur l'écran l'avis de mission impossible. Mon vieux mais bel ordinateur, à l'écran emmanché d'un long cou pivotant, me fait comprendre que je n'ai plus à ma disposition, avec lui, qu'une machine à écrire. J'écris donc mais les mots, tels des pigeons voyageurs en grève, restent et roucoulent en cage… Je sais que c'est pour des motifs de ce genre que bien des gens de mon âge ont rompu avec le progrès électronique. Et soudain le stade fatal : plus rien, ni ordinateur, ni machine à écrire, ni même téléphone, plus rien ne fonctionne. Merci au portable. Grâce à lui je lance l'alerte à des services qui, fort courtoisement, me renvoient de l'un à l'autre. Je suis prêt à lancer un Grenelle de l'informatique. Avec Christine, nous appliquons alors l'archaïque méthode qui consiste à tout éteindre, à tout déconnecter puis à tout rallumer. Et tout se remet en ordre de fonctionnement. Mais il est midi et cela nous a pris trois heures.

   Du coup j'ai perdu le fil de la tumultueuse soirée que j'ai vécue hier quand, après avoir suivi, sans enthousiasme mais non sans d'intermittents plaisirs, une nouvelle série dite des Contes et nouvelles du XIXème siècle, je me suis laissé embarquer dans l'émission de Guillaume Durand intitulée L'objet du scandale parce qu'allait paraître Georges Frèche. Ah, quel bonhomme, celui-là ! Livré aux flèches et aux lazzi, comme s'il n'avait été invité que pour être le bouffon de la soirée, il opposait à ce déferlement des réponses de fort calibre où se mêlaient l'humour, l'érudition et l'intelligence. Ils faisaient piètre figure, les petits enragés qui s'acharnaient à lui mordre les basques comme des chiens de salon qui s'en seraient pris à un sanglier. Dans ce désordre où l'animateur, suant à grosses gouttes, n'arrivait plus à tenir son rôle, Georges Frèche, de sa voix éraillée, a remis les gens et les idées à leur place, il a démonté les pièges de langage dans lesquels on avait voulu l'enfermer et il a fait ainsi la démonstration qu'en politique il ne suffit pas d'avoir des idées, on peut même avoir des humeurs, mais encore faut-il posséder un esprit bien trempé, une culture solide et un style personnel qui les imposent. Georges Frèche, je l'ai fréquenté à l'époque où j'avais présidé le Festival méditerranéen du cinéma. Il m'avait donné alors bien du fil à retordre parce que ses interventions rendues interminables par sa déferlante culture fichaient la pagaille dans les horaires. Mais j'en ai gardé le meilleur souvenir car par lui j'ai appris bien des choses. Quand leurs idées me conviennent, des personnages d'un tel tempérament m'apportent un surcroît  de jouissance. 

   Reçu la très belle édition espagnole des Déchirements que "La otra orilla” a faite à Barcelone sous le titre Los desgarros avec la traduction de Manuel Serrat Crespo. Les bribes d'espagnol qui me sont restées d'un apprentissage fort lointain me permettent tout juste, quand j'ouvre le livre, d'en lire à haute voix quelques bribes et, avec le souvenir du texte français, d'en saisir le sens. Il me semble ainsi que dans cette version espagnole il y a des vocalises qui tiennent à la langue et ne sont pas dans la version française.

   Avec L'odyssée du Hindenburg de Robert Wise nous avions l'espoir de voir un autre Titanic. Et puis il y avait dans la distribution Anne Bancroft dont je n'oublierai jamais la sensualité avec laquelle, dans Le lauréat de Mike Nichols, elle s'offrait à Dustin Hoffman. Mais rien de pareil dans ce film catastrophe qui m'a juste rappelé une nuit de mon enfance où mon père m'éveilla pour que je voie passer à basse altitude, avec sa cabine tout illuminée, le Hindenburg ou un autre de son espèce. J'ai souvent pensé que sa fascination pour ces engins venait d'un service militaire qu'il avait accompli dans l'observation à bord d'un ballon… captif.

Vendredi 26 mars 2010 – Le soleil donne soudain l'impression d'illuminer par dessous des nuages qui, deux fois déjà ce matin, nous ont fait tomber dessus un déluge d'eau, ce qu'en Belgique on appelait “drache”. Ce mot, m'a-t-on dit, est maintenant accueilli par le dictionnaire de l'Académie française. Il serait, selon un académicien belge, venu d'une exclamation de Léopold Ier qui ne parlait d'autre langue que son maternel allemand et qui, surpris par une averse, se serait exclamé Es drecht, que les courtisans auraient traduit par “il drache”.

   Un gai soleil a remplacé la pluie et il s'est maintenu toute la journée. On n'en finit pas de passer d'une saison à l'autre. Dans l'après-midi j'ai fait quelques tours de jardin avec Christine en guise de petite sortie, et nous avons observé avec attention la grossesse des bourgeons. Il nous a semblé que la nature accusait du retard. À l'heure du thé Nathalie est venue qui nous a parlé des prochains concerts de l'Association du Méjan. Elle m'a rappelé que le 20 avril mon petit opéra bouffe, L'enterrement de Mozart, serait représenté au Théâtre d'Arles. Toutes choses qui m'échappent maintenant que, faute de repères, le cycle des jours n'a plus beaucoup de sens et mon agenda plus beaucoup d'utilité. J'ai beau me morigéner, rien n'y fait. Et pourquoi saurais-je, avant l'arrivée du journal du matin, que demain se nomme samedi et qu'on passera à l'heure d'été ? (Amusante, la proximité de l'heure du thé et de l'heure d'été...)  Quoi, l'heure d'été, déjà ? Il me semble que c'est aller un peu vite en besogne. Eh non, l'heure de changer l'heure est venue. J'ai jeté un coup d'œil complice au cadran solaire. Son impassibilité m'a rassuré.

   Puisque la télévision nous en donnait l'occasion, nous avons revu 8 ½ de Fellini. Cette illustration cinématographique de la procrastination se revoit, pas loin de cinquante ans après, avec une curiosité sans émoi. C'était donc ça, tout ça, mais ce n'était que ça, cette grande démonstration de somnambulisme et d'impuissance qui, à l'époque, donna l'impression que naissait un style nouveau ? Oui, mais ce fut l'occasion de revoir ce soir à l'écran ce cher Marcello Mastroianni que j'ai un peu fréquenté à l'époque où il voulait faire un film inspiré par un roman de Berberova. Laquelle le reçut fort mal à Philadelphie. Après leur entrevue que j'avais arrangée, elle me téléphona pour me dire qu'elle avait éconduit ce vieil homme qui ne saurait en aucune manière incarner quelque personnage que ce fût de l'un de ses romans ! Et Marcello, par sa compagne, me fit savoir, lui, que Nina l'avait répété à une journaliste italienne qui était venue l'interviewer. De telle sorte qu'un beau matin, à Rome, Marcello avait découvert dans je ne sais quel quotidien un article qui pouvait se résumer par cette exclamation de la terrible vieille dame : Mastroianni trop vieux pour moi ! Elle avait alors plus de 85 ans.

Samedi 27 mars 2010 –  Allons, en selle ! Le ciel est lumineux, la température assez douce, il faut se promener à la faveur de cette belle journée. Oui, mais dans la condition où je suis, si je tente de sauter en selle, je raterai mon coup et je me retrouverai avec le cul dans les épines… au risque de me casser le col du fémur. C'est aujourd'hui l'avant-dernier jour de mes brèves vacances. La semaine prochaine je vais retrouver Sylvie qui, sans pitié même si c'est avec douceur, me fera faire des exercices dont je me demande parfois, oubliant que je les ai voulus, pourquoi ils me sont imposés, et quelques jours plus tard Brigitte qui, après m'avoir raconté ce qu'elle aura vécu à Laval, me demandera des comptes d'écriture qu'elle jugera bien minces.

   Première fois cette année que j'entends gronder la tondeuse du voisin. Nous aurons désormais à la subir chaque semaine, et pour six mois. De toute manière, les moments de vrai silence n'existent presque plus et quand il y en a, ils ne durent pas plus de quelques secondes. Parfois je pense à ces bruits qui, sur presque toute la Terre et dans le ciel, font une couche de grondements à quoi seuls les déserts, la haute mer et les altitudes échappent. Un avis d'alerte apparaît à l'écran… le soleil est un leurre et de grosses pluies nous sont promises.

   Si les nuages traversent le ciel, poussés par le vent d'ouest, la pluie ne paraît pas encore près de tomber. Christine a voulu me sortir et, repris par une sournoise asthénie, je n'ai même pas fait un tour complet du jardin. Hier à cette heure-ci, en attendant l'arrivée de Nathalie, je m'étais allongé au soleil. Nous sommes en mars, le mois des giboulées, me dit Christine. J'ai repris place dans mon fauteuil avec l'envie de tricoter des mots pour faire quelques phrases.

   On m'a souvent demandé pourquoi j'écrivais de tel carnets. L'une des réponses que j'ai faites et que j'ai dû répéter au fil des années, c'est qu'il y a des cheminements de vie dont à tort on néglige le sens, ou encore, sous une forme plus métaphorique, parce que sur la ligne il y a des gares qu'on a fermées et que j'ai envie de rouvrir pour y descendre de temps à autre et visiter le pays d'alentour. Ils m'emmerdent, les contemporains qui se jugent aux records de vitesse qu'ils accomplissent. Si encore ils ne filaient pas ce sale virus à leurs enfants ! Qu'ils prennent leur temps, les petits, et ne cèdent pas aux grands qui les poussent à le bouffer. C'est peut-être bien pour eux que j'écris. 

   Nous voulions une bonne et toute simple soirée de cinéma. Dans les programmes, nous avons choisi Flawless qu'en France on a sorti sous le titre Le casse du siècle. L'idée de voir Demi Moore complice de Michael Caine dans un gigantesque vol de diamants n'était pas pour nous déplaire et ne nous a pas déplu.

Dimanche 28 mars 2010 – Dimanche des Rameaux… il précède celui de Pâques et jadis comptait beaucoup pour moi car, étant né un samedi pascal, j'ai longtemps cru que j'avais un anniversaire mobile comme cette fête qui chaque année occupe une autre place dans le calendrier. On a aussi changé d'heure cette nuit. Nous n'avons plus que deux horloges d'ancien régime qu'il faut régler en pareille occasion. Les autres se mettent à l'heure sur d'invisibles commandements électroniques qui viennent d'Allemagne. Je l'ai dit souvent, j'ai été éduqué par un grand-père progressiste... il  m'avait décrit et parfois montré quelques-unes des manières de mesurer le temps mais m'avait aussi enseigné, en philosophe braconnier, comment le confondre et le noyer dans l'espace. Ce matin, comme tout le monde, j'avais à choisir… dormir une heure de moins ou faire une grasse matinée.

   Ce devrait être, aujourd'hui encore, un vrai temps de mars. Un temps de giboulées, me dit Christine qui a, me semble-t-il, de la prédilection pour ce beau mot tout rond. Ce matin, c'est du grand beau, comme disent les Suisses, qui nous est offert. Je suis allé y voir de près… Dans un jour ou deux les bourgeons des platanes devraient s'ouvrir et leur mettre des petites feuilles d'un vert tendre au bout des branches.

   Après le déjeuner et une petite sieste, Christine m'a emmené à la brocante de Maussane où nous avons déambulé au soleil pendant une heure et contemplé des centaines d'objets que nous aurions volontiers acquis mais dont nous n'aurions su que faire. Et d'ailleurs je pensais en revenant qu'avec le seul contenu de mon grenier on pourrait faire une belle brocante…

   Vint un temps où, amateur de westerns, je fus soudain pris de nausée et cessai d'en voir. J'ai l'impression d'en être arrivé au même point avec le film noir, me suis-je dit ce soir après avoir vu We Own the Night de James Gray.

Lundi 29 mars 2010 – Prévisions météo pessimistes mais matinée de plein azur. Le premier message que je trouve à l'écran me vient d'O* qui me l'a envoyé cette nuit pendant sa garde d'aide-soignante. La sottise égare ses collègues qui lui affirment, m'écrit-elle, que je dois être indifférent à ses messages. Or ces messages qui se tissent entre nous depuis quelques années déjà, et sans que nous nous soyons jamais rencontrés, forment une tapisserie aux motifs de laquelle je suis par l'imagination très attaché. Ne la connaissant pas, ne l'ayant jamais vue, pas même en photo, je vois O* en aveugle. Mais, je le savais, les aveugles ont une imagination visuelle très développée.

   En fait de nuit, j'en ai passé une quasi blanche à parcourir des ruines dans le paysage dévasté de la mémoire et à rechercher les traces de chemins que j'ai suivis. Cette phrase écrite, je suis allé à la fenêtre comme si j'y avais été appelé. Cinq petites feuilles venaient de naître sur la branche du platane la plus proche de ma fenêtre. Elles n'y étaient pas ce matin, à mon lever. Reste que, pour me mettre à écrire vraiment, il faudrait qu'en moi la maudite brume se lève.

   Passé l'après-midi, non pas à écrire, mais à gratter du papier. Et ce soir à regarder avec Christine le deuxième épisode de Millenium qui, au cinéma, et par comparaison avec le livre, comme le premier me paraît d'une grande confusion. Mais Christine qui n'a pas lu ce gros opus me dit s'y retrouver très bien. Rassuré, je néglige le fil narratif et me complais dans la contemplation de Noomi Rapace qui apporte beaucoup de sensualité dans le rôle de Lisbeth Salander. S'appeler Rapace quand on joue un tel rôle… On se demande s'il n'y a pas eu confusion des patronymes au générique.

Mardi 30 mars 2010 – La brume, hier, ne s'est pas levée. Pire encore, j'ai passé la nuit dans la mélasse et, ce matin, je risque bien de faire de la métaphysique de caniveau. Le ciel est d'un gris ardoise, la pluie vaseline les arbres. Ce n'est pas la fête et ce n'est surtout pas la mienne, je me suis levé avec l'impression d'avoir été bastonné. À ces mots, voilà que l'orage arrive dans le dos de la pluie et me crie de fermer mon ordinateur comme il me dirait de fermer ma gueule. Fataliste, je n'en fais rien.

   Cet après-midi, toute dorée à son retour des îles, Sylvie m'a remis au régime, flexions, extensions, contorsions, etc. Espèce de maso, me murmurait à l'oreille mon doppelgänger, tu gagnes quoi à faire ces singeries ? Eviter l'ankylose, lui ai-je dit. Il a ricané.

   Nous avions réservé la soirée pour voir en direct à l'écran Les faussses confidences de Marivaux, pour y revoir aussi Anouk Grinberg et Pierre Arditi à qui je suis si attaché et que je ne me rappelais pas avoir vus ensemble sur une scène. À la télévision, surtout quand il est en direct, le théâtre semble appartenir à une troisième et autre espèce. Ce n'est pas du cinéma, pas vraiment du théâtre, ça se passe de l'autre côté du vitrage et si c'est raté on a l'impression de regarder des poissons dans un aquarium. Dans une mise en scène qui se voulait parfois plus importante que les acteurs j'ai fini par ne plus m'intéresser qu'au jeu d'Arditi et surtout, surtout au visage d'Anouk qui, d'un bout à l'autre de la représentation, est à lui seul une scène sur laquelle se nouent tous les  drames.

Mercredi 31 mars 2010 – Il en défile des derniers jours ! Celui de mars se pavane dans un ciel bleu, bien décidé à n'être broyé par les rouages du temps qu'au tout dernier instant. Cette nuit qui fut plus reposante que les deux dernières, j'ai tenté, avant de m'endormir, de me rappeler des premiers avril mémorables. Je n'en ai retrouvé que deux. Le premier, qui était le fait d'étudiants de l'université de Bruxelles, avait consisté à installer à l'entrée principale d'un immense et très beau lieu, appelé Bois de la Cambre, propriété municipale, un grand panneau annonçant que ledit bois avait été divisé en parcelles mises en vente avec autorisation de construire. Ah, l'émoi de ceux qu'on n'appelait pas encore écologistes mais protecteurs de la nature, et l'empressement de quelques spéculateurs niais ! Du second poisson d'avril je fus personnellement victime… D'une dame de la haute bourgeoisie, soi-disant protectrice des arts, je reçus au temps de ma terminale, une lettre m'invitant à prendre le thé chez elle pour qu'elle me dise de vive voix quelles promesses elle avait vues dans quelques-uns des premiers textes que j'avais publiés dans de petites revues. J'y courus, un grincheux me reçut fort mal, me dit qu'il ne connaissait aucune dame de ce nom et soudain éclata de rire. N'avais-je pas compris que nous étions le premier avril ?

   Elédam, puisqu'elle préfère qu'ainsi je la nomme quand je parle d'elle, m'a fait part pendant une bonne heure, cet après-midi, des découvertes qu'elle fait en écrivant, découvertes dans les souvenirs ensevelis au fond de la mémoire, découvertes aussi des surprises que réserve l'écriture par les élans qu'elle donne à l'imagination. Et il fut ainsi question des premières découvertes de la vie, des ascensions et des dégringolades, et ce fut très passionnant

 
 (à suivre)






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