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© Bruno Nuttens




1er avril 2006 – Quatre jours à Paris dont nous sommes revenus cet après-midi avec un grand bouquet d'impressions promptes à s'éparpiller, à quoi me font penser les pétales des fleurs d'amandier qu'une brise en ce moment détache et dépose sur les oliviers que le gardien du mas a rabattus et taillés en forme de couronnes. Ce qui est éphémère, et ce qui ne l'est pas… Et ce n'est pas toujours proportionnel à la gravité.

Nous étions partis, mercredi, avec le souvenir d'une exceptionnelle soirée que nous avions passée la veille, en compagnie de Jane et James S*, à nous interroger sur les ambitions de l'étrange premier ministre dont Chirac a doté la France. Etait-il possible, nous étions-nous demandé, que cet homme se fût réellement pris pour un rimbaldien “voleur de feu” et se fût imaginé qu'il façonnerait la France et sa jeunesse en particulier comme un poème où l'héroïsme des formes serait le nouveau modèle de la vertu citoyenne ? Drôle de poème, curieux lyrisme, étrange vertu…
Ce mercredi, à peine avions-nous fait quelques pas pour descendre de notre montagne Sainte-Geneviève vers Saint-Germain, nous nous sommes heurtés aux panneaux métalliques qui avaient été dressés à l'entrée des rues menant à la Sorbonne et nous avons été sommés de changer de trottoir par des hommes en uniforme bleu nuit, équipés comme des personnages d'un film de science-fiction : casques, masques, bouclier et gourdin, bras et jambes rembourrés, armes de poing et dieu sait quelles bombonnes accrochées au ceinturon. J'ai vite compris que le moindre “mais pourquoi ?” était tenu pour une provocation aux gardiens de l'ordre. Aussi, en passant devant les vitrines de la librairie Compagnie, rue des Ecoles, ai-je regretté que l'on n'y eût pas disposé, en rangs serrés comme ceux d'une milice, des exemplaires du fameux Éloge des voleurs de feu écrit par le premier ministre de la France.
Hier, en revenant d'une soirée que nous avions passée à Montmartre chez Frédérique et Antoine, nous avons par chance réussi à esquiver les manifestations que venait de déclencher la déclaration présidentielle que nous n'avions pas entendue. Le chauffeur de taxi, lui, l'avait écoutée. Et qu'avait donc dit le président ? “Ni oui ni non”, avait laconiquement répondu l'automédon. Alors, sitôt rentrés à la Contrescarpe, nous avons allumé la radio pour écouter la rediffusion en boucle de ce stupéfiant morceau d'anthologie. Et ce matin, pour le voyage de retour, je m'étais muni de toute la presse disponible. Tout a été dit qui montre et remontre et démontre que l'on traverse un moment de folie, une sorte de saturnale où les mots, qui ont été largués par les choses, cherchent en vain ce qu'ils veulent dire. Un moment où ceux qui nous y ont précipités n'ont même plus la noble résignation d'un Brice Parain convenant, jadis, que “puisque les mots ne disent pas ce que je suis, j’essayerai d’être ce que je dis.”

Singulière coïncidence, le soir même de notre arrivée, mercredi, au Théâtre du Vieux-Colombier nous avions assisté à la reprise, par la Comédie-Française, de Tête d'Or de Paul Claudel. À plusieurs reprises des rires dans le public avaient montré que l'ambition nietzschéenne d'outrepasser le bien et le mal, et l'échec de Tête d'Or, ce général régicide, évoquaient irrésistiblement la situation actuelle. Et il y avait un second degré dans cette parabole en ceci que la prose poétique, déclamatoire et souvent amphigourique du jeune Claudel n'allait pas sans rappeler celle du “voleur de feu” qui nous gouverne (si l'on peut dire) quand il tente de maîtriser une jeunesse révoltée contre le servage auquel on la promet.
Et comme les coïncidences viennent rarement seules, nous nous sommes retrouvés après le spectacle à une petite table de la Casa Bini entre deux autres, l'une occupée par un couple d'Américains du troisième âge qui, visiblement inquiets, ont choisi de nous interroger sur les vins pour échapper à leur isolement, et l'autre où une mère et sa fille, avec lesquelles, pour un mot prononcé plus haut que les autres et un sourire, nous nous sommes mis à commenter les événements. Dans un tel restaurant et avec l'allure qu'elles avaient, elles ne sortaient pas des banlieues en colère, ces deux-là. Mais la colère, elles l'avaient contre le mépris dans lequel on tient les jeunes avec des propos chattemiteux, et la jeune fille, sans cesse approuvée par une mère qui avait l'air d'être sa grande sœur, a déployé sa jeune fureur avec, m'a-t-il semblé, la crainte que nous la désapprouvions. Quand elle eut compris que nous étions plutôt de son bord, la conversation a pris le tour d'une belle discussion sur le savoir et l'avoir. C'est l'heureuse contrepartie de ces situations de crise. Les affinités obéissent à d'indéfinissables aimantations…

Il y eut d'autres et belles rencontres dans ce trop bref séjour parisien. Avec Maud Rayer pour convenir de la part du sous-texte dans la lecture probatoire qu'elle fera du Monologue de la concubine en juin, au Théâtre du Rond-Point. Avec Alice Ferney qui m'a confié la version définitive des Autres, un roman très attendu qui paraîtra à la rentrée. Avec Amarcord qui cherche dans ses lectures les traces invisibles que laisse l'intime sur le fil de l'écrit. Avec Nancy Huston qu'un éditeur américain tourmente tant sur la portée politique de certains passages de son nouveau roman – Lignes de faille – que, pour la détendre, j'ai évoqué le ridicule qu'aurait montré un Ambroise Vollard s'il avait conseillé à Cézanne de remplacer certaines pommes par des Golden pour le motif que le public les aurait préférées aux autres espèces.

Et puis, jeudi soir, à la SACD, il y eut présentation du film Autour de la virgule que Christian Girier a tourné pour célébrer la petite et magnifique librairie qui porte cette enseigne et que, depuis vingt ans, dirige Pierre Akian. Le studio de la SACD fut deux fois comble pour les projections et ma surprise de découvrir que Girier s'était servi du texte que j'avais écrit sur la virgule, et d'un entretien qu'il était venu tourner au mas, pour m'associer, à l'image et dans l'éloge, à Nancy Huston et à Pierre Péju. La virgule, “le petit signe qui indique la moindre de toutes les pauses”, dit Littré.

Enfin, hier, à Montmartre, soirée dans cet appartement sous les toits que Frédérique appelle La roulotte, mais qui, métaphoriquement, me paraît plutôt une sorte de radeau, un Kon Tiki à la Thor Heyerdahl, une île flottante et exotique, chargée de livres, de dessins, de photos, d'étoffes, d'objets, d'instruments et… d'enfants. Avec elle, Frédérique Deghelt – que le manuscrit d'un roman, La vie d'une autre, à paraître en janvier prochain, a fait surgir dans mon mon petit royaume éditorial et rebondir dans le cercle de l'amitié –, chaque rencontre est peuplée de projets d'écriture, de récits de lectures, de musique. Et cette fois encore, ça n'a pas manqué. Mais à table, avec Antoine, son compagnon, qui paraît en connaître un bout, il a surtout été question des pratiques kasher et hallal , de leurs arrière-plans ethniques et religieux, de leurs confrontations dans des “salons” que justifie l'important marché que c'est devenu. Par peu de détours j'en vins d'abord à cette idée comparative : que le catalogue d'Actes Sud était un lieu où se retrouvaient des écrivains de communautés qui ne se parlent pas, comme si nous avions réuni sous la même enseigne une littérature kasher et une autre hallal ; et puis, par les traverses de l'ethnologie et de l'anthropologie, j'en suis venu à Chebika de Jean Duvignaud et au film quasiment muet, Remparts d'argile, que Bertucelli en fit en 1971, livre et film où le silence se révèle chargé de sens que parfois le débagoulage trop savant baîllonne.

Quand les événements le permettent et en laissent la place dans les journaux, on reparle à Paris de Marguerite Duras à l'occasion du dixième anniversaire de sa mort. J'ai rouvert les pages des Voies de l'écriture où, en 1969, à l'enseigne du Mercure de France, avait paru un long entretien que j'avais eu avec elle, et j'ai retrouvé deux phrases qui d'un coup me remettent dans le climat et le ton des heures passées rue Saint-Benoît. La première dit la surprise de me trouver devant un écrivain si différent des cinq autres avec lesquels j'avais mené ces entretiens : “Tout se passe, avais-je écrit, comme si, en répondant, Marguerite Duras s'écartait de ses réponses.” La seconde, juste avant de transcrire ses premiers propos, donnait à la surprise un rebond : “Si l'on parle de l'écriture, elle répond par le style !” Et, en effet, “j'essaie de faire, me disait-elle d'entrée de jeu, ce que j'appelle des livres ouverts, des propositions, des structures dans lesquelles le lecteur coule son livre à lui. Et comment arriver à cela ? Evidemment par le style, en ne disant pas.” Je la revois, petite, le dos rond, une écharpe autour du cou, de gros yeux derrière de grosses lunettes, une cigarette entre les doigts et frappant le bois de la table avec le bout d'un crayon pour bien marquer le sens des syllabes… en-ne-di-sant-pas !

2 avril – Serge Gavronsky m'appelait ce matin de New York. Lors de la cérémonie organisée hier à la mémoire de Nathalie Babel, il avait lu, me disait-il, ce que j'avais écrit ici à la date du 10 décembre quand j'avais appris la mort de notre amie. Les souvenirs de la conversation au cours de laquelle Nathalie m'avait raconté les relations de son père avec Gorki et ses tribulations avec la cavalerie rouge de Boudienny ont, paraît-il suscité de l'intérêt. Il y aurait là, me disait Serge, des choses jusqu'alors ignorées. “Elle est maintenant allée rejoindre ce père qu'elle avait perdu dans son enfance,”avais-je conclu. Serge, qui était très proche de Nathalie, m'a dit avoir craqué quand il a lu en public cette dernière phrase du petit témoignage.
Inoubliable Nathalie… ceci encore me revient tout à coup. En février 1962, pour la remercier de m'avoir montré tant de choses à New York, je l'avais invitée dans un restaurant renommé, installé dans le penthouse d'un gratte-ciel. Mais j'avais négligé de réserver. Quand nous sommes arrivés là-haut, les gens faisaient la queue. “Viens !” m'a dit Nathalie qui m'a guidé vers une table d'où la vue sur la ville était féerique. À peine étions-nous assis, un maître d'hôtel s'est précipité pour nous dire que cette table était retenue. Nathalie l'a regardé avec des yeux ronds puis se tournant vers moi… “Tu comprends ce qu'il dit ?” m'a-t-elle demandé en français. Non, ai-je fait en pensant comme elle (qui me le confirmerait plus tard) à Plume au restaurant de Michaux. L'instant d'après, un autre maître d'hôtel apparut et, dans un excellent français, répéta ce que le premier avait dit en anglais. Alors Nathalie, en russe et à voix bien haute, me redemanda si j'y comprenais quelque chose. “Niet, niet…”, ai-je balbutié. Le maître d'hôtel s'est retiré, nous avons gardé la table et dîné en contemplant le firmament de la ville illuminée. J'aimerais que les morts aient des oreilles et des yeux… Nathalie saurait alors combien nous l'aimions, dans le plaisir comme dans la peine.

3 avril – En me relisant, ce matin, je me suis aperçu que des choses pourtant très fortes sur le moment avaient échappé au récit que j'ai fait des journées parisiennes. Par exemple l'émotion ressentie en apprenant que je ne verrais pas Gwenaëlle Aubry pour parler avec elle d'ultimes aménagements dans le manuscrit de La transfiguration parce que son père venait de disparaître, telle une falaise qui sans prévenir s'effondre dans la mer. Ce qui ranima le souvenir de semblables deuils que j'avais connus et me rappela qu'un jour prochain j'infligerais la même épreuve à mes proches. Ou encore m'est revenu l'effroi de Nicole R* qui m'avouait ne savoir si elle devait se réjouir ou s'effrayer d'avoir achevé un livre de long cheminement et qui m'interrogeait là-dessus dans une lettre écrite à la veille d'un voyage si soudain que je n'ai pas eu le temps de lui répondre. Et aussi les grands rires et les idées fortes de Brigitte M*, l'un des plus joyeux et des plus chers témoins de tribulations anciennes, qui nous avait rejoints pour déjeuner avec Maud Rayer. Et puis la réapparition, si brève, de Sophie C*, une passagère d'un été lointain dont la sensuelle photo n'a jamais quitté mon iconostase. C'est toujours la même comédie… Le séjour parisien pendant lequel je m'étais promis de retrouver une tripotée d'amis a ressemblé très vite à une salle trop petite pour accueillir tous ceux que j'avais envie de revoir et néanmoins le carnet s'est ensuite révélé trop étroit pour rassembler les souvenirs de ceux que j'avais croisés. À l'époque où j'écrivais le livret de Mille ans sont comme un jour dans le ciel – l'opéra bouffe créé en 2000 à Avignon –, c'est une sensation de ce genre qui m'avait inspiré l'idée de montrer des personnages débarquant du train du passé et se bousculant pour embarquer dans celui du XXIème siècle. Une course désordonnée où Roméo se retrouvait, non pas avec Juliette, mais avec Iseult, et Carmen avec Faust…

La mère et sa fille qui étaient, mercredi, nos voisines à la Casa Bini, j'avais regretté de ne pas leur avoir demandé leur adresse. Et aujourd'hui nous vient une enveloppe joyeusement illustrée d'un dessin nous représentant tous les quatre à table, et sur le carré blanc de la nappe, l'adresse calligraphiée d'Actes Sud par laquelle elles nous ont retrouvés. Mais rien de surprenant : la mère, Saraï Delfendhal, est une illustratrice… Décidément, elles me bottent, les coïncidences !

Au Méjan, cet après-midi, assisté à la répétition de la lecture qu'Anouk Grinberg fera ce soir des lettres de captivité de Rosa Luxembourg. Une émotion palpable dans la voix sableuse d'Anouk comme si elle était elle-même la destinataire de ces lettres. Mais quelle autre coïncidence, moins opportune, celle-là : c'est ce soir, et à l'heure où Anouk fera chez nous cette lecture, qu'est diffusé sur France 2 Le procès de Bobigny, le téléfilm de François Luciani où elle incarne Gisèle Halimi, l'avocate militante de la cause des femmes !

4 avril – Dix fois, hier soir, j'ai cru qu'Anouk Grinberg allait interrompre sa lecture des lettres de Rosa Luxembourg. Du premier rang, je la voyais déployer la double feuille sur laquelle avait été retranscrite l'une de ces lettres, puis la parcourir du regard et, avec une sorte de tremblement du visage, s'émouvoir de ce qu'elle paraissait découvrir et qu'elle allait nous révéler. Après un instant, haletante, parfois même en apnée, elle se jetait à l'eau ou… au feu. Et ainsi, mélancolie et révolte, douceur et violence ressassées pendant la longue incarcération, brèves victoires et prévisibles défaites nous étaient-elles révélées par le double jeu d'un regard bouleversé et d'une voix en équilibre précaire sur le fil de la détresse. L'accueil qu'a reçu Anouk me l'a confirmé, elle serait pour nous, désormais, l'image même de cette Rosa Luxembourg assassinée en janvier 1919 par une unité des corps francs sur ordre de Gustav Noske, commissaire du peuple “social-démocrate” chargé de mater l'insurrection des spartakistes.

5 avril – Hier, au cours d'une conversation téléphonique avec le secrétaire perpétuel de l'Académie royale belge, j'ai appris qu'une menace de suppression pour motif économique pesait sur le supplément “livres” du Soir, ce quotidien qui a récemment pris à grands frais les habits neufs du “berlinois” et où se trouve chaque semaine ce supplément que dirige Pascale Haubruge, entourée d'une équipe de critiques qui manifestement ont lu les livres dont ils parlent, et dont ils parlent… sans parler d'eux. Un supplément qui a vraiment un gabarit international. Bisque rage. Je me suis aussitôt fendu d'une lettre... “Que, dans les difficultés rencontrées aujourd’hui par les publications quotidiennes, il y ait nécessité de veiller à l’économie, je l’entends, ai-je écrit. Mais prenons garde à l’illusion du profit et aux déboires qui s’ensuivent ! Ne donnez pas, au Soir, l’impression que vous aussi vous sacrifiez l’intelligence sur l’autel de la rentabilité. Il y a plus d’avenir pour votre journal dans la manifestation d’un esprit éclairé donnant voix et place à l’intelligence et à la manifestation de la pensée, qu’il n’y en aurait à se ranger parmi les coupeurs de têtes et autres restructurateurs, plus d’avenir dans la capacité de nommer et de commenter le monde, et le monde des livres en particulier, qu’il n’y en aurait dans l’art du dépeçage justifié par de provisoires, très provisoires économies (…) Les vraies valeurs s’affirment toujours dans la durée. Ne lâchez pas, ce serait trop navrant.”
Or, depuis quelque temps, d'autres rumeurs circulent : La pensée de midi – revue dont je m'étais réjoui de voir qu'après six ans elle avait “pris sa main”, comme on le dit des arbres – serait menacée de disparition, elle aussi. La conjonction des deux menaces, à Bruxelles et à Marseille, est révélatrice d'une époque où le totalitarisme financier fait parfois une étrange alliance avec l'anti-intellectualisme, autre forme de populisme en recrudescence. Avec un méprisable mépris on coupe et taille dans les ressources de la culture quand on en consent à des entrepreneurs qui ont des salaires indécents et dont les actionnaires encaissent des dividendes qui ne le sont pas moins. Pauvres de nous qui avons la sottise de croire à la richesse des idées…

6 avril – Hier, en soirée, avec Olga et Arnaud, trois bonnes heures d'excursion langagière dans les mondes si contrastés d'une littérature qui se demande en balbutiant si elle est de son temps, d'une agitation politique qui ressemble de plus en plus aux abrivades précédant la corrida à quoi déjà ressemble la future élection présidentielle, et des horizons parfois embrumés mais toujours métaphysiques que nous ont fait découvrir, par marches et lectures alternées, nos voyages respectifs dans les altitudes et dans les déserts.

7 avril – Parce qu'une pluie passagère et légère comme une danseuse avait eu l'impertinence de traverser la scène, le mistral est revenu avec ses airs de Monsieur Propre et sa grande gueule . Et comme s'il avait voulu me fermer la mienne, il m'a donné ce matin, pendant la petite marche du réveil, l'impression de vouloir me cryogéniser…

Dans la hâte et l'amitié, rédigé hier soir ce petit témoignage qui m'était demandé… “Quand j’ai vu le film que Christian Girier avait tourné pour célébrer le vingtième anniversaire d’un libraire que nous aimons tous et de sa librairie si malicieusement appelée La virgule, une phrase de Marguerite Yourcenar m’est revenue qu’elle avait lancée, en 1980, au cours d’un entretien avec Matthieu Galey. C’était pour commenter la manière attentive, sensuelle et prudente dont elle avait écrit un dialogue : “Il y a là, disait-elle, une manière de poser les mains sur les choses, en tâtonnant.” Et telle est l’impression que me donnait, en effet, le film Autour de la virgule. Christian Girier avait promené le regard de sa caméra sur le libraire, sur sa librairie, sur les lecteurs, sur les auteurs et sur les livres, avec l’amoureuse prudence de qui découvre en tâtonnant. C’est ce que l’on appelle, dans le plus beau sens du mot, une célébration.”

8 avril – Aux premières heures, ce matin, plus de mistral… Nous en avons profité pour faire une longue marche et un festin de lumières. Mais au retour, lu dans la presse que ce forcené serait très vite de retour. C'était comme si, à la manière des concierges du temps jadis, avant de s'esquiver il avait épinglé un mot sur la porte : le mistral est dans l'escalier…

La tradition que l'on entretient depuis 21 ans, à l'Association du Méjan, qui consiste à célébrer la Semaine Sainte musicalement et dans une libre fantaisie, a repris hier soir avec un récital grec. Après des hymnes antiques que Nena Venetsanou, d'une voix stupéfiante, a chantés a cappella, on en a entendu de plus orthodoxes et de plus catholiques (au sens propre comme au sens figuré) où la voix de Nena était accompagnée par la fougueuse pianiste Elena Mouzalas. Mais après, c'est la Grèce millénaire que nous avons au cœur qui nous a emportés dans des rythmes qui alliaient la tradition populaire au lyrisme contemporain. C'était Kazantzaki, Elytis, Séféris, avec les irrésistibles cadences et variations d'Hadjikadis et de Theodorakis. Plus tard, très tard, à la table du médianoche que Françoise nous avait péparé, Homère et Socrate et Zorba étaient absents. Mais Elena s'est remise au piano, leurs fantômes ont reparu et la fête a repris…

Au détour de ce récital, une autre coïncidence m'attendait avec l'apparition, dans le public, de Madeleine D* que j'avais rencontrée à Tunis en 1992 lorsque j'étais allé y faire quelques conférences et causeries. Je ne l'avais plus revue depuis. Ce matin, par curiosité, j'ai rouvert le troisième tome de L'éditeur et son double où j'avais relaté cette rencontre. Et c'est là que j'ai constaté la perfection de la coïncidence… J'y relate, en effet, que le soir du 7 avril – il y a donc 14 ans jour pour jour –, j'étais invité par l'ambassadeur de France dans un restaurant de la Casbah. Et là, ai-je noté, “j'avais pour voisine Madeleine D* qui m'opposa un sourire lointain mais irrésistible quand je voulus la convaincre que nous nous étions rencontrés dans une autre vie.” Le lendemain, 8 avril, j'ajoutais dans le même carnet : “Madeleine D*, c'est comme si je la connaissais de toute éternité. Elle m'a emmené à Sidi Bou Saïd, auquel le ciel tourmenté donnait un air de village déserté au milieu de sa gloire. Les fameux bleus avaient une acidité particulière. Il fut entre nous question de fantômes et de leurs livres, de Michel Tournier, Jean Duvignaud, Jean Daniel. De temps à autre nous nous arrêtions pour contempler la mer, ou un jardin, une cour, une porte, une bougainvillée arborescente. Madeleine savait ou avait deviné que j'aime ces petits bonheurs qui laissent dans la mémoire l'impression d'avoir vécu hors du temps... Avant de nous séparer, cette femme dont, par moments, certains mots imprévisibles avaient fait frémir le visage, m'a offert un livre qui célèbre Sidi Bou Saïd. Elle me l'a mis dans les mains avec l'air de dire que c'était un coffret où étaient serrés les souvenirs d'une trop brève rencontre.” Cette histoire-là, je n'aurais pas pu l'inventer… Et maintenant je peux dire avec assurance que Madeleine D*, je la connais presque de toute éternité.

9 avril – Cette semaine sainte aux couleurs grecques, que le consul de Grèce, le maire d'Arles et moi, nous avions ouverte vendredi avec des mots de circonstance, s'est poursuivie hier avec l'Ensemble ionien de musique ancienne – ah, la sensuelle voix en volière de la soprane Marina Theodoropoulou qui nous a parfois conduits au ciel –, et ce matin avec le Chœur grec de l'université ionienne de Corfou qui m'a rappelé des chants de liturgie slavonne enregistrés jadis à l'abbaye de Chèvetogne, ici imperceptiblement mâtinés ou teintés de cadences andalouses et arabes. (Voilà qui va me valoir un coup de règle sur les doigts… mais ainsi l'ai-je entendu.)
Dans le public, lors des trois concerts, il y avait un fort et très fervent noyau hellénique de Salin de Giraud dont la présence nous a rappelé l'importante immigration grecque dans les années vingt du siècle dernier à l'appel de Solvay et de l'industrie salinière… Effet inattendu de la musique, ce retour sur l'histoire sociale de la région.

Les concerts du Méjan sont invariablement des occasions de rencontres et de retrouvailles. Hier, c'était Ivan Levaï avec lequel s'est engagé un interminable dialogue sur les coïncidences qui n'existent, avec leurs miraculeux effets, que pour ceux qui savent les capter. Ainsi en va-t-il pour les constellations dont seuls jouissent ceux qui sont capables de les apercevoir au firmament, avais-je affirmé. Aujourd'hui, c'était Metin Arditi avec lequel, au cours du petit-déjeuner que nous offrons avant les concerts du dimanche, il fut question du fossé qui sépare les appréciations que les “bons amis”, souvent mauvais conseilleurs, donnent sur un texte selon qu'ils le lisent à l'état de manuscrit ou de livre imprimé. Combien ont été pris au piège qui disaient : “ah, c'est mieux, maintenant !” après avoir lu un livre dont ils avaient critiqué le texte dans sa présentation manuscrite et dont pas une virgule pourtant n'avait été changée ensuite.

Au retour, lu la presse où je suis tombé sur l'évocation d'un système qui, moyennant une forte cotisation, permettrait à ceux qui en ont les moyens d'être assurés de recevoir sans délai, en cas de besoin, les soins des meilleurs spécialistes. Ce n'est donc plus seulement une question de médecine à deux vitesses, c'est d'abord une manière de faire du malade un consommateur. Car telle est l'identité vers laquelle on nous pousse : celle que déteminera notre capacité à consommer.

Passé l'après-midi à relire Les autres, le nouveau roman d'Alice Ferney, dans une version soigneusement réaménagée par elle après les échanges que nous avions eus sur la première. Plus encore que dans celle-ci, le caractère tchékhovien y est sensible. Ce roman fait donc partie de la petite mais forte escadre que la collection “un endroit où aller” présentera lors de la rentrée littéraire prochaine.

10 avril – Majid Rahnema est venu dîner hier soir en famille, avec Françoise et Jean-Paul. Il y eut d'abord une discussion serrée sur les limites sémantiques du mot “art” et sur l'étiquetage du n'importe quoi dans un “marché” où le vil et le nul se mêlent au vrai. Après, on est revenus, comme chaque fois que Majid paraît, à la mort de son ami Ivan Illitch – avec les deux L qui le distinguent du héros de Tolstoï. Il fut ainsi question des livres qui restent à paraître, La perte des sens chez Fayard et le testament chez Actes Sud. Mais aussi du mistral car Majid tenait d'Illitch que le moyen de rendre le vent supportable consiste à se convaincre que notre corps est une passoire qu'il traverse. Dommage que Majid dût repartir si tôt…

Vingt-trois heures. Dans une heure j'aurai achevé ma quatre-vingtième année. Pendant la guerre, entre adolescents, nous nous disions qu'il était indécent de vivre vieux. Nous avions lu Gide et, bien qu'il ne nous eût rien enseigné de pareil, nous nous réclamions de lui pour jurer que, par pudeur, nous nous suiciderions si nous arrivions au rivage de la soixantaine. Eussions-nous été fidèles à nos prescriptions, j'aurais manqué les vingt plus belles annés de ma vie.
Nous avions classé nos aînés dans quatre catégories : les sages, les héros, les couards et les traîtres. Les femmes échappaient à cette sotte taxinomie. Elles nous faisaient peur ou nous tournaient la tête. Pourtant, l'une d'elles qui me précédait de huit ou dix années me prit la main et m'entraîna par un chemin de traverse. Avec elle j'allais découvrir le monde. Non. Elle fut arrêtée, déportée, exécutée. Depuis ce temps-là, chaque année, le soir anniversaire, j'exhume de ma mémoire cette nonagénaire embaumée dans sa jeunesse et je la promène pendant un moment, à la malgache, pour qu'elle me dise un peu de ce qu'elle n'a pas eu le temps de m'apprendre et que je lui raconte en contrepartie ce que le monde est devenu en son absence.

11 avril – Appels et courriels se succèdent depuis ce matin, mais le mistral s'est invité le premier à la fête. Il envoie voltiger les vœux et leurs mots qui retombent en désordre avec les parfums de la phrase qui, en 1925, année de ma naissance, donna son nom au jeu des surréalistes : “Le cadavre exquis boira le vin nouveau.” Parfois j'ai eu l'impression qu'une fée cabocharde avait en titubant prononcé cette phrase au-dessus de mon berceau…

Vers dix heures, Françoise est venue m'apporter le premier exemplaire, tout juste sorti de presse, de L'écrivain et son double, publié à l'initiative du Centre d'études du livre contemporain (CELIC) de l'Université de Liège. C'est l'ensemble de ce qui s'est dit et écrit, à l'initiative de Pascal Durand, voici tout juste un an, quand fut inauguré là-bas le fonds où sont rassemblées mes archives d'écrivain et d'éditeur. Je le parcours, ce livre, le feuillette, le relis par bribes. Certaines phrases clignotent comme des enseignes. Quelle injustice de n'en citer que l'une ou l'autre... Mais irrésistible, l'envie d'en recopier deux qui me semblent dire ce qui a gouverné ma vie. De Pierre Mertens : “Editer, c'est encore écrire.” De Nancy Huston : “Il savait qu'il avait mille choses à apprendre, tant du corps des femmes que de leur esprit.”

Et puis ce soir, au Méjan, avec le culte discret du paradoxe, dernier concert de la Semaine Sainte juste avant qu'elle ne commence. Ils avaient affronté un mistral de corrida, les fidèles venus entendre Les Paladins qui, sous la direction de Jérôme Correas, ont donné aux airs de Domenico Mazzocchi et de Giacomo Carissimi un véritable ton de sainteté. À ceci près que, de la dévotion comme de la douleur, la sensualité fait litière. L'irrésistible duo du récitatif de Mazzocchi – Dovemo piangere la Passione... – a fait courir ce soir, sur les échines, des frissons suscités par les larmes d'un désirant amour qui rend au mot “passion” son sens souverain. Que des femmes chantent aujourd'hui cette sensualité que seuls pouvaient interpréter jadis les castrats ne la révèle pas, mais la confirme.

15 avril – Depuis quelques jours, mes correspondants ont reçu une sorte de petite circulaire pour expliquer mon silence : “Un virus m'a envoyé dans les cordes, ai-je écrit. Je suis sans voix. Ça ne m’était plus arrivé depuis le XIVème siècle. Patience, j’arrive...” Il a pu leur paraître étrange que l'absence de voix m'empêchait d'écrire plus. Mais écrire, c'est aussi donner de la voix…
J'ai dû traverser une invisible nébuleuse de virus ou embrasser quelque belle contaminée qui s'était bien gardée de me le dire. Et ce n'est pas drôle. Car les petits vertiges, les pointes de fièvre, les insolentes fatigues, les croassements de la voix et de fugaces douleurs sont, avec l'âge, désormais perçus comme des signes qui pourraient indiquer aussi bien la sortie que la panne d'un instant. Et voilà que le New York Times tombe sur ma table avec, pour premier titre, ce dilemme métaphysique : Living Well, or Living Long ? Et en sous-titre déjà cette réponse : “Mieux vaut mourir à 80 que survivre jusqu'à 100 sans Martinis.” Merci du conseil !

Quand un auteur envoie un exemplaire dédicacé de son livre à son éditeur, il y a toujours un instant de suspense. Quelle complicité ou quelle distance va-t-on repérer ? Jean Duvignaud me fait passer un exemplaire de La ruse de vivre avec ces mots : “Tu le sais mieux que moi : écrire, c'est vivre – vivons !” Eh bien, voilà la réponse au N.Y.T. Vivons, sans renoncer ni aux lignes d'écriture ni au coup de rouge ! D'ailleurs Ophélie de son côté m'écrit : “Je suis sans voix idem. Laryngite virale. Malgré la fièvre et grâce au soleil, j'ai décidé d'aller danser...” Depuis hier les aficionados sont de sortie, la feria d'Arles a ouvert les arènes de jour et les bodegas de nuit. Depuis hier aussi, les rossignols sont de retour qui n'attendent pas la nuit pour se manifester. Et tous ces fêtards s'imaginent peut-être qu'on va les laisser tenir seuls le haut du pavé ?

Mais, bisque rage… Anne-Marie Garat et Jean-Claude Chevalier sont là, dans la maison voisine, pour peu de jours, et nous ne nous verrons que par la fenêtre. Ils sont entourés d'enfants et je suis entouré de virus. Pour redire à Anne-Marie l'admiration que m'inspire Gabrielle Demachy, l'héroïne de son vaste roman, Dans la main du diable, c'est un comble, il me faut lui envoyer un courriel qui va peut-être faire le tour de la terre avant de se poser là, derrière, à vingt mètres ! Bel épisode pour un autre et futur roman-feuilleton.

“Le cabinet de lecture d'Alberto Manguel” est l'une de ces collections qui assurent la pérennité littéraire d'Actes Sud, ce que ne suggère pas, hélas, sa couverture. Collection composée de véritables trouvailles littéraires, toujours accompagnées d'une postface dans laquelle Alberto, distillateur de talent, tire la quintessence du plaisir de lecture que l'on vient de connaître. 2005 fut pour la collection une grande année avec la parution des livres de Ronald Wright, d'Edgardo Cozarinsky, d'Eduardo Berti et d'Alexandra Pizarnik. Et en 2006, ça démarre sur les chapeaux de roue avec Résistance, neuf histoires d'esprits rebelles par Barry Lopez. Un auteur dont je ne savais rien avant d'avoir lu ce livre qui a pour effet de vous sortir du lit et de vous pousser à la fenêtre pour voir qu'on ne saurait vivre sans résister. En témoignent ces lignes grondeuses, trouvées dans les premières pages : “Cet appétit féroce pour le divertissement, pierre angulaire désormais de la vie de notre nation. Dans le divertissement on rencontre les sourds. Dans le divertissement absolu, on découvre le refuge de l'illettrisme.” À mettre en exergue aux programmes de télévision.

Lectures croisées de livres et de manuscrits. C'est par les comparaisons qui en viennent que l'on discerne mieux le chemin que certains romanciers ont encore à parcourir pour atteindre la maîtrise de leur art. Les moins sûrs d'entre eux sont souvent les plus présents dans leurs textes. Comme s'il leur importait de rappeler sans cesse leur existence au lecteur. Et même si c'est un récit à la première personne, ils éprouvent encore le besoin de “doubler” le narrateur. Il est vrai que certains ont été publiés sans avoir jamais atteint la maîtrise…

Le CPE est mort, on a démonté les murs anti-émeutes qui entouraient la Sorbonne, Chirac est pratiquement hors-jeu, Villepin joue profil bas, Sarkozy gesticule, l'opposition se tâte, Ségolène Royal sourit… Fin du premier round des présidentielles. Et la suite ? L'exemple italien est inquiétant. Alors, ce matin, conversation – par force, à voix rauque – avec Pierre Mertens qui a publié hier dans Le Soir de Bruxelles un long article intitulé, à la Steinbeck, “En un combat douteux”, où il analyse la victoire que Berlusconi a failli obtenir, et qu'il a d'une certaine manière emportée par le nombre de suffrages qu'il a récoltés. “Il faut bien convenir, écrit Pierre, qu'un syndrome de Stockholm a conduit près d'un électeur italien sur deux à voter pour un homme qui ne lui voulait aucun bien.” Peut-être faut-il rappeler que ce syndrome a été ainsi désigné en 1978 par le psychiatre américain F. Ochberg, à propos d’un hold-up manqué dans une banque de Stockholm, au cours duquel on vit les otages prendre fait et cause pour leurs ravisseurs, l’une des victimes ayant même épousé l’un d'eux. Et peut-être faut-il nous souvenir qu'une fois déjà, avec Le Pen on a risqué de…

16 avril – On ne va pas sans péril retrouver par leurs représentations des figures, comme celles de Sartre et de Simone de Beauvoir, qui ont dominé dans un temps où l'on a soi-même vécu sa jeunesse et sa maturité. C'est donc avec inquiétude que je me suis installé hier soir devant le téléviseur pour voir le film d'Ilan Duran-Cohen, Les amants du Flore. Mais j'ai été précipité tout de suite, du haut de ma susceptibilité, dans l'effervescence suscitée par des scènes et des images qui suggéraient au moins autant qu'elles montraient. Et je n'ai pas décroché.
Certes, après coup, on se dit qu'il est un peu raide de voir la famille Beauvoir clouée au pilori quand pas un mot n'est dit sur la famille Sartre. Et qu'il est curieux de voir tant d'Américains à la Libération sans avoir vu d'Allemands sous l'Occupation. On se dit que l'ingénieur du son a laissé trop de répliques se perdre à mi-voix dans les bruits d'ambiance, surtout dans la première partie et en particulier quand parle l'étonnante Anna Mouglalis, alors qu'on est dans une histoire où les mots ont le premier rôle. On se demande aussi pourquoi la production a été pingre au point de ne pas payer à Lorànt Deutsch deux ou trois pipes pour éviter que Sartre ne suçotte la même pendant plus de vingt ans. Et j'ai regretté qu'au moment où paraît L'être et le néant, il ne soit pas fait état de l'absence d'un cahier de quelques dizaines de pages, suite à un accident industriel, absence que pas un critique n'avait signalée avant que Thierry Maulnier n'en fît la remarque dans une lettre à Sartre. Mais ce sont là vétilleuses observations d'un octogénaire fumeur de pipe et d'un éditeur qui, pendant toute sa carrière, a été hanté par le spectre de la faute inattendue.
Pour le reste, sur ce regard qui est l'essentiel, maintes critiques pourraient encore être formulées et leur contraire soutenu. Mais le vrai sujet, le film se le donne en cours de route, et n'est-ce pas un peu par hasard ? C'est l'aventure dans laquelle la nécessité et la passion de l'écriture ont entraîné deux êtres infiniment doués et tout à fait intelligents. En tout cas, ce qui pour moi a compté et me fera revoir ce film, se situe non pas du côté des illusions amoureuses et des trahisons conjugales dont Ingmar Bergman a tiré meilleur parti, mais bien de ce côté-là, du côté de l'écriture. Et s’il fallait désigner un vainqueur dans ces affrontements, ces contorsions et ces joutes, sans hésiter je désignerais ce qui n’apparaît pas dans le film car, dans le temps qu'il décrit, le livre n’est pas encore écrit : les mots. Les mots ! Le plus petit et le plus grand livre de Sartre.
Au lit, cette nuit, passé un long moment – mais sans succès – à imaginer ce que Sartre aurait dit d’un tel film par lequel Lorànt Deutsch lui vole son image et où Anna Mouglalis en donne une à Simone de Beauvoir. Et ça non plus, ce n'est d'ailleurs pas insignifiant... que dans cette grande aventure Sartre se soit débarrassé d'un prénom dont il n'avait plus besoin quand elle, Simone, n'a pu se passer de cette gourmette formée par le prénom, la particule et le patronyme qui donna à Sartre l'idée (beaver, castor) du malicieux surnom.

Avec plus de quinze jours de retard j'apprends que Claude Maupomé s'est tirée en douce, à la veille du 1er avril. En août 1988 elle m'avait invité à cette émission dominicale, “Comment l'entendez-vous ?” qui eut tant de succès que, seize ans après son interruption, elle est encore bien présente dans la mémoire des auditeurs de France Musique. Je suis allé voir mes notes dans le carnet de cette année-là. J'avais préparé avec soin un choix de fragments musicaux et les commentaires que j'en ferais. Mais rien n'est allé comme je l'avais prévu. D'entrée de jeu, à l'éditeur qu'elle avait invité, et avec un regard aussi peu résistible que sa voix, Claude Maupomé avait raconté comment elle avait fait sauter Antoine Gallimard sur ses genoux. Il est vrai qu'elle avait été la compagne d'Antoine Blondin… Bref, en quelques instants elle avait réussi à démonter tous mes apprêts et m'avait conduit à dire, sur la musique que j'avais choisie, des choses assez intimes et parfois inattendues. Je me souviens que, pendant l'enregistrement, si je faisais mine de jeter un œil sur mes notes, d'un geste vif elle me faisait signe d'y renoncer. Il est vraisemblable que, sans cette heure-là, jamais je n'aurais eu, quelques années plus tard, le privilège et l'audace – ni peut-être même le désir – d'en faire une quarantaine dans la série “domaine privé”, à l'initiative de François Serrette.

17 avril – À croire que l'hiver s'en est allé sans emporter ses déchets nucléaires. C'est maintenant Christine qui, au moment où les petits-enfants déboulent, les uns de Strasbourg et les autres des Hautes Alpes, est prise d'une belle sinusite qu'elle fait mine de tenir pour insignifiante. Ce matin, pendant que les moujingues cherchaient les œufs de Pâques que, première levée, elle avait déposés au pied des oliviers, j'ai appelé Elena pour avertir que nous n'irions pas à la Corrida de Rejon à laquelle nous avait invités le président Vauzelle.
Puis, en ouvrant La Provence, je suis tombé sur une grande et belle photo d'anthologie. On y voit la grand-mère de Marco – un novillero arlésien qui a triomphé hier matin dans les arènes –, son visage de madone est bouleversé par la peur et la fierté, elle est entourée d'un côté par le maire de la ville et de l'autre par Françoise, et tous deux brandissent leur chapeau pour demander à la présidence de la course la plus grande reconnaisance…Voilà mon éditrice de fille exhibée en modèle d'aficionada.

Un passager me demandait hier pourquoi j'écrivais ce journal avec un soin quotidien. Foin du soin, ai-je dit, c'est du plaisir. Oui, mais pourquoi ? Sa question, je l'ai détournée par une autre : Avez-vous lu Samuel Pepys ? Le nom lui disait bien “quelque chose” mais rien de plus. Alors je lui ai montré l'édition du Journal de ce riche bourgeois de Londres que Jacques de Lacretelle fit chez Gallimard, dans les années trente, avec une préface de Paul Morand. Montré mais pas prêté. Ce volume, qui nous vient du père ou peut-être même du grand-père de Christine, fait partie des “imprêtables”. Il est bon de l'avoir toujours à portée de la main. J'ai ouvert le livre à la page du 2 septembre 1666 et j'ai lu… “Nos servantes avaient veillé tard la nuit dernière pour les préparatifs de notre festin d'aujourd'hui. Vers trois heures du matin, Jane vint nous appeler pour nous dire qu'on voyait un grand incendie dans la Cité. Je me levai pour aller à la fenêtre. Je jugeai que c'était au plus loin à Mark Lane, trop loin tout de même pour être dangereux, aussi je me recouchai et me rendormis.” Ainsi commence chez Pepys, ai-je dit, le grand incendie de Londres qui, du 2 au 6 septembre 1666, allait détruire 13 000 maisons et 87 églises, soit environ les deux tiers de la ville. J'ai ajouté que, de Pepys en son Journal, Stevenson avait écrit : “Il semble qu'il n'ait eu d'autre désir que de se montrer respectable et qu'il ait tenu un journal pour montrer qu'il ne l'était justement pas.” Mon passager a eu l'air un peu gêné et n'a pas souhaité de plus amples explications.

18 avril – Hier soir, nous étions treize à table. Mais, fi de la superstition : à Noël il y a bien treize desserts ! Trois anniversaires étaient célébrés avec quelques jours de retard, ceux d'Odile et de Claudine, et le mien. Question cadeaux, il y eut pour les fillettes tout un attirail de dînette et pour moi une invitation à… me rhabiller. Car on m'a offert un “bon pour” aller à Paris voir Patric Hollington chez qui je me fournis depuis plus de trente ans.
Plus tard dans la soirée, pour oublier les menaces du Dr Folamour sur l'Iran et le sinistre attentat suicide de Tel Aviv que l'on venait d'apprendre, nous avons parlé des arbres, d'Alain Barraton qui en “cause” si bien à l'antenne de France Inter, et de l'acharnement avec lequel les gens se livrent à la taille. Ça tombait bien, dans l'après-midi j'avais commencé à préparer l'allocution que je dois faire à la Fondation Arditi de Genève en juin sur le thème imposé de… la cruauté.

J’appartiens à une génération pour laquelle l’orthographe a autant d’importance que le Code civil. C'est ce que je me disais ce matin en découvrant une série de perles dans quelques courriels arrivés sur mon écran. Et puis, en ouvrant la presse, je me suis posé une question… Quand donc à démarré cette fièvre des calembourdiers où Libération depuis des années excelle, dans le pire comme dans le meilleur ? Incroyable métastase, me dis-je quand me tombent sous les yeux certains titres : “Vaut le détourisme”, “Or-la-loi”, “Œuf-phorie”... Leur devise, à ces titreurs ? Mon royaume pour un bon mot !

Indifférente au mistral qui, dehors soufflait comme un diable, elle m’a ausculté sur toutes mes coutures, au milieu de mes livres, pendant cinq heures, avec micro et crayon en guise de stéthoscope, telle une généraliste qui a décidé que pas un symptôme ne lui échapperait. Elle, c'est C*, une journaliste qui mène une enquête sur les bibliothèques d’éditeurs. Elle était en compagnie d’un photographe qui a pris tant de photos qu’on pourrait en tapisser le grand mur de la bergerie. La conversation a porté sur le sens que peut avoir une bibliothèque selon qu'elle orne une maison ou lui est consubstantielle, sur les odeurs, les murmures et les couleurs qui en viennent, sur le conservatoire qu'elle représente, sur les secrets qu'elle entrouvre et sur ceux qu'elle garde, sur l'accompagnement qu'elle fait à la vie, sur la source qu'elle est pour la réflexion, sur la sensualité qu'elle inspire et celle qui s'en dégage, sur l'âge qu'elle donne au temps et sur le temps qu'elle accorde à l'âge, sur la manière dont on la traite ou la maltraite. On s'est attardés devant la bibliothèque en trompe-l'œil que j'ai peinte sur une porte, où mes amis et mes proches qui ruminent le regret de n'avoir pas écrit de livre en trouvent un à leur nom. Et puis, à l'exemple de ce qu'a fait Duvignaud dans son dernier opus, La ruse de vivre, j'ai raconté comment photos, ex-voto, gravures, dessins et objets complices s'étaient posés parmi les livres comme le gui dans les branches de l'arbre. En partant, les visiteurs m’ont laissé sur le flanc. J'avais l'impression qu'ils m'avaient ponctionné... Avec un bel ensemble, les livres, qui se méfient des passagers à la main leste, ont alors poussé un soupir en soulevant un peu de poussière. Avec l'air de dire qu'ils l'avaient échappé belle. Ingrats menteurs !

Au dîner, il fut question de l'élitisme. Elitisme ? Une étiquette au parfum d'infamie que, par les temps qui courent, des parvenus de la société, des morfales de l'économie, les agents de l'audimat et des meneurs soucieux de dissimuler leur indigence dans l'ordre des idées épinglent au revers de qui défend le rôle de la pensée et prétend lui donner un rang. En criant à l'élitisme, on s'exonère de ses propres ignorances, nous étions tous de cet avis. Mais qui donc a dit que l'on ne discutait bien qu'entre gens du même avis ? Il me semble que ce fut, jadis, Julien Benda.

19 avril – À M* qui était venue me retrouver ce matin chez Actes Sud, j'ai fait visiter le labyrinthe à quoi ressemble aujourd'hui la maison d'édition. Mais je me suis perdu car je ne m'y retrouve plus dans les diverticules que Jean-Paul a créés au cœur des bâtiments en bord de Rhône pour que l'on puisse y accueillir les nouveaux membres de la famille éditoriale. Un vrai jeu de piste pour un double plaisir, celui de M* et le mien…

En regardant “Question science”, l'émission de France 5 qui était ce soir consacrée aux “différences” entre hommes et femmes, il m'a semblé entrevoir ce que devait être la vie dans la Tour de Babel. C'était, en effet, une étrange représentation où gens de lettres, de science et de psy (toujours à maintenir le flou sur leur identité, ceux-là) se servaient de mêmes mots qui n'avaient pas le même sens. Comme je suis invité en mai sur ce plateau pour un nouveau numéro dévolu à la mémoire, je m'en vais réfléchir d'ici là aux risques d'une partie de mikado où seront engagés le savoir, l'ignorance, le doute, l'imagination et… le spectacle. Dieu merci, dans l'arène de la mémoire, désir et plaisir auront leur rôle.

21 avril – Cette correspondante craignait de ne pas mettre assez de virgules dans de longues phrases. Non, non, lui ai-je dit, n'en rajoutez pas ! Il faut se méfier des virgules que Victor Hugo appelait “insectes belgicains” parce que dans l’exil il avait affaire à des typographes belges qui en incrustaient partout et en particulier devant chaque pronom relatif. Si elle n’est pas soupir ou nécessité du sens la virgule n’est qu’une inutile cheville, une sorte de surdétermination qui souvent révèle l'inquiétude dans la construction ou un dérèglement de la respiration. “La ponctuation appartient à celui qui se relit”, note avec finesse Jacques Drillon dans son Traité de la ponctuation française.

Dans cette époque de délire marchand qui n'a sans doute d'autre moteur que la puissance accordée au succès commercial, et qui y trouve ses éblouissements avec ses acrobaties, certaines fonctions se sont perdues quand leur intitulé subsiste sous lequel s'exerce autre chose. Je sais bien que cela est nécessaire au commerce du livre mais quand je reçois, un jour après l'autre, la liste des articles que la presse a promis de consacrer aux nouveautés, je me dis que si l'on mettait la même persévérance et le même soin à rappeler par suite de quelle illumination il a été décidé d'éditer de tels livres on leur éviterait d'être d'abord des articles de commerce. Le véritable succès vient par la contamination du désir – désir de lire et de faire lire.

22 avril – Depuis quelques jours le jardin bruisse des rumeurs et des jeux des enfants qui sont ici en vacances. Parfois, de mon grenier, fenêtre ouverte, je surprends des conversations par les bribes desquelles je devine ou imagine les rôles qu'ils se donnent. Quelles comédies à écrire qui exigeraient un talent singulier ! Ainsi d'un dialogue que j'ai surpris où un petit philosophe aux allures de judoka se faisait clouer le bec par une bergère en herbe qui lui expliquait le mécanisme amoureux…

Bertrand Tavernier et Thierry Frémaux m'ont envoyé les premiers DVD d'une série qu'ils éditent à l'Institut Lumière avec un soin et des compléments d'une richesse qui me fait hésiter sur la place à leur donner : dans la petite cinémathèque que nous nous sommes constituée au mas, ou dans la bibliothèque. Hier soir nous avons regardé l'un d'eux, Le narcisse noir, que Michael Powell et Emeric Pressburger ont réalisé en 1947. C'est, tirée d'un roman de Rumer Godden (dont je n'avais jamais entendu parler), l'histoire d'une jeune religieuse engagée dans la fondation d'un couvent au cœur de l'Himalaya. Dans ce rôle Deborah Kerr m'a rappelé la brève et vingt et unième Carmina burana où la soprano chuchote que son cœur balance entre pudeur et lascivité. In trutina, entre les deux. Michael Powell aurait affirmé que c'était le film le plus érotique qu'il ait jamais tourné. Mais l'érotisme ne vient ici ni de dénudations ni d'obscénités sournoises. Il naît et se déploie dans la luxuriance presque surréaliste des décors reconstitués à Pinewood, dans la sensualité que le vent donne aux habits et aux étoffes, dans les jeux d'ombres et de lumières que la couleur irradie, dans les visages et les voix que la passion fait frémir. C'est, au sens premier, une œuvre d'art. Un film qui renvoie aux bas-fonds tant d'autres dont les pauvres audaces n'aboutissent qu'à l'avilissement et à l'humiliation du désir.

23 avril – Quand je lis ou écoute certains agités du bonnet qui nous gouvernent et d'autres qui voudraient leur prendre la place, tous proclamant qu'il y a des problèmes urgents à régler si l'on ne veut pas que notre société aille au chaos ou à la dictature, mais n'ayant d'autre solution à proposer que leur propre élection ou réélection en 2007, il me devient évident qu'ils prennent de bonne foi leur ambition pour un faisceau d'idées. Je pense alors aux Fous du roi (All the King's Men) que Robert Penn Warren écrivit en 1945 et à cette dernière phrase qui est une véritable parabole : “Bientôt, dans un moment, nous sortirons de la maison pour nous jeter dans la fournaise du monde ; sortis de l'histoire, nous rentrerons dans l'hisoire et nous affronterons le verdict inexorable du Temps.”

Je lis que des tempêtes venues du désert de Gobi menacent de recouvrir de sable des villes chinoises. Et si l'ambition expansionniste de la Chine “qui s'éveille” n'était qu'une manière de fuir la désertification ? Je me souviens d'un temps où l'on pensait que les courants des invasions étaient en partie explicables par la quête d'un meilleur climat. D'est en ouest, disait notre professeur d'histoire. Et puis je me prends par les revers et me secoue… Le printemps est maintenant dans sa brève adolescence, le mistral fait une sieste prolongée, c'est aujourd'hui dimanche, on prend les repas sous le platane, autour de la table de pierre, il y a dans les arbres plus d'oiseaux que de coutume, les enfants quittent parfois leurs jeux pour se mêler à nos conversations, sur le visage des femmes la lumière met en valeur le filigrane de leur jeunesse, les idées se dénouent puis s'enlacent, des livres traînent qu'on rouvrira tout à l'heure. Dans des moments pareils, à quoi sert de se rappeler qu'on est agrippés à une petite boule qui virevolte sans savoir ni où ni quand finira sa course ? À quoi rime cette eschatologie ?

Jamais je n'aurais eu l'idée d'aller voir un film dont on m'aurait dit qu'il avait transformé un conte d'Andersen en larmoyant mélodrame et qu'il comportait d'innombrables scènes de danse tournées à l'opéra. Et c'est sans doute pourquoi, à la fin des années quarante, ou au début des cinquante, alors que j'étais si friand du cinéma anglo-américain dont la guerre nous avait privés, je ne suis pas allé voir Les chaussons rouges. Ni alors ni plus tard. Mais l'autre jour, parmi les DVD que j'ai reçus de l'Institut Lumière, le film était là, avec les commentaires de Michael Powell et ceux de Bertrand Tavernier. Irrésistibles. On l'a donc regardé ce soir, ce film, et ce fut, une fois de plus, la déroute des idées reçues. Qu'importaient le genre mélo, le style “Mort du cygne” ! Ce qui se jouait, se nouait, se dénouait et se déployait autour de Moira Shearer dans une frénésie ininterrompue, c'étaient les fastes de l'imaginaire, les frasques du rêve et le délire des sentiments, en même temps que les enflammaient des couleurs et des images réunies dans d'admirables noces.

26 avril – Pour marquer la fin des vacances pascales il y eut hier soir au mas une grande tablée familiale. Le vin de pays, au beau nom de “Pauline”, a coulé. Sans doute un peu trop. Assez, en tout cas, pour que je sois réveillé dans la nuit par un moment de chamade. J'ai alors rouvert le gros volume de Wallace Stegner (Angle d'équilibre) et j'ai retrouvé en Californie, environ 1870, Susan et Oliver, les grands-parents du savoureux et bougon narrateur. Bien que je sois le plus âgé de ces trois-là, et de Stegner lui-même au moment où il écrivait son roman, de grands désirs d'écriture ont reflué. Ils prendraient des années pour arriver à l'accomplissement. Qu'importe, ils viennent avec d'autant plus de force que, ces temps-ci, F* me fait parler de la genèse de mes propres romans par des courriels qui sont pour la mémoire autant de coups d'aiguillon.

Passé un bon bout d'après-midi avec M* à qui j'ai confié une grosse liasse de lettres inédites et manuscrites d'un personnage dont le talent fut porté par la célébrité de son lignage. Sans être littérature, elles ont à voir avec la littérature. Je n'avais pas encore eu le temps de les dépouiller et mon retard devenait indécent. M* à qui j'ai pensé pour le faire craint de n'être pas à la hauteur où je l'attends. Moi, je suis persuadé qu'elle a ce regard qui lui permettra de formuler une idée de l'ensemble, à partir de quoi je verrai mieux quel temps il faut accorder à l'étude de ce fonds et peut-être à sa publication. Dans nos courriels, M* écrit par phrases courtes, et chacune a un sens irréductible. Pour moi qui pratique souvent la phrase longue, celle qui descend vers sa conclusion comme jardins en terrasses, c'est l'assurance qu'elle me fera voir l'essentiel.

27 avril – En deux soirées, vu les deux autres films de Michael Powell et Eric Pressburger que Thierry Frémaux et Bertrand Tavernier ont édités en DVD d'une très haute qualité, accompagnés de bonus et de livrets passionnants, à l'enseigne de l'Institut Lumière : 49ème Parallèle et Colonel Blimp. Avec Le narcisse noir et Les chaussons rouges, ces quatre films, c'est une autre époque du cinéma et c'est une manière de se servir de l'image comme le romancier se sert de l'écriture, avec métamorphose de la réalité et l'alchimie qui en révèle les diffractions symboliques. Et soit dit en passant, retrouvé avec une secrète jubilation, dans Colonel Blimp, le sourire de type “mise en abyme” qu'avait Deborah Kerr en nonne dans Le narcisse noir et qu'elle a ici sous l'uniforme militaire. Pour faire entendre ce que ni les mots ni les gestes ne disent.

28 avril – En allant au Mas de la Danse, à Fontvieille, C* s’est posée quelques instants ici, hier en fin de journée, avec la légèreté d’une libellule qui se demande s’il n’est pas trop tôt dans la saison pour s’aventurer ainsi. Aux questions que je lui posais, ses réponses discrètes, parfois interrompues par une sorte d’insaisissable vision, m’ont donné l’illusion de palper le fin tissage de ses rêves.

Avec les quatre DVD de l’Institut Lumière, Bertrand Tavernier nous avait fait un tel plaisir que nous n’allions pas manquer, hier soir, la rediffusion par Cinécinéma de son film, Le juge et l’assassin. Trente ans déjà… à peine croyable ! Ce fut une véritable transportation dans un monde, un drame et une époque auxquels le temps paraît avoir donné une autorité nouvelle. Car les effrayants Janus qu’incarnent Michel Galabru dans le rôle de Joseph Bouvier, trimard et tueur en série, et Philippe Noiret dans celui du pitoyable juge Rousseau, avec entre eux, de surcroît, les voltes de cette Rose dont la jeune Isabelle Huppert fait percevoir la détresse et la perdition, montrent de quel monde nous sommes issus et dans quel autre, pas si différent, nous sommes en train de nous précipiter. N’est-ce pas le signe d’un grand accomplissement, quand une œuvre comme celle-là outrepasse le témoignage premier pour nous dire sur aujourd’hui ce qui était hier encore imprévisible ? Et puis – et ce n’est pas rien – la splendeur de ces paysages qui font écrin aux crimes…

29 avril – La violence avec laquelle le mistral a fait retour depuis jeudi ne s’accompagne pas seulement du refroidissement relatif qui est habituel mais d’une véritable chute de la température. Sept degrés en moins. Et les rafales de cette brute sont comme coups de boutoir sur les portes d’une ville assiégée.

 

(À SUIVRE)







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