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© Bruno Nuttens




Jeudi 1er avril 2010 –  Hier soir nous avons pris un plaisir très varié à voir Contes et nouvelles du XIXème siècle. C'est, de manière certaine, Un gentilhomme d'Octave Mirbeau qui eut notre préférence car Daniel Russo et Yannick Renier y montraient avec perfection les défauts et travers d'une société en pleine décadence. Et je pensais qu'il nous manquait un Maupassant ou un Mirbeau pour faire un tel procès de notre société dévorée par ses ambitions spéculatives.

   Invasion de la nuit par des artificiers. Éclairs, grondements et précipitations. Il n'est pas resté beaucoup de temps pour dormir. Ce matin le ciel est d'une hypocrite sérénité mais nous savons bien qu'il y aura du tumulte météo pendant tout ce week-end de Pâques bien trop précoce. J'ai demandé à Sylvie de ne pas venir aujourd'hui. Je veux connaître quatre jours sans exercices imposés…

     Je sais depuis longtemps que, très tôt dans la vie, les digues de la mémoire commencent à se fissurer et parfois même sont par une tempête emportées plus tôt que prévu. La mémoire n'est pas simplement garnie d'un passé dont on veut à tout prix se souvenir, elle est aussi une bibliothèque dont la consultation dépend des soins avec lesquels on l'a installée. Mais comme dirait notre petit empereur s'il lisait par dessus mon épaule… la mémoire, ça commence à bien faire !

   Un après-midi d'exception avec Brigitte qui m'a raconté l'aventure littéraire qu'elle a vécue aux rencontres de Laval, toujours grâce aux Fantômes de Sénomagus, son premier livre qui reste si présent dans la mémoire de ceux qui l'ont lu. À la suite de quoi nous sommes revenus sur quelques fondamentaux de l'aventure littéraire. Et sur les alliances discrètes qu'établissent entre eux les lecteurs.

   Jamais Chabrol n'est aussi efficace que lorsqu'il est à son affaire. Et il l'était de toute évidence quand il tourna La fleur du mal, mauvais titre pour un film très bon que nous avons revu ce soir. Une occasion de me souvenir combien j'aimais Suzanne Flon sitôt qu'elle entrait en scène…

Vendredi 2 avril 2010 – Brigitte me rappelait hier la recette de santé de Churchill : No sport ! Voilà deux jours à peine que je l'applique sans savoir qu'elle était churchillienne, et je me suis levé dispos, dans une forme très détendue, comme si tout mon organisme me remerciait de lui foutre la paix. Même le projet romanesque retrouve de l'effervescence. Cette veille de week-end pascal commence aussi en vertige et beauté car dans le fond du ciel bleu il me semble percevoir l'illimité de l'univers.

   On parle souvent du temps et plus rarement de la durée. Les cinq années de guerre qui me parurent interminables pendant que nous les subissions ne sont plus aujourd'hui qu'un instant de notre histoire. À l'inverse, la panique quand à la radio, du temps où j'y avais une émission en direct, je m'apercevais que j'avais programmé trop court… Il restait trois minutes à combler qui ne pouvaient plus l'être que par du commentaire improvisé. Mais trois minutes ou cent-quatre-vingts secondes, c'est interminable ! C'est là que l'on comprend soudain si l'on a bien fait sa récolte du temps des études et si l'on a été assez attentif dans le cours des voyages. Car plus d'une idée peut prendre place là où on croyait ne pouvoir en placer qu'une. Par analogie se souvenir que dans un sac de pommes on peut encore mettre beaucoup de riz…    

   Après le déjeuner, Christine m'a proposé une “petite” sortie. Nous avons refait le tour que, les jours où il n'y avait ni pluie ni mistral, nous faisions dans la colline au temps où je grimpais et descendais sans difficulté. Et je l'ai refait aujourd'hui, ce tour, sans trop d'essouflement, mais je me suis arrêté souvent pour contempler la chaîne des Alpilles qui est à si juste taille humaine et la vallée des Baux, l'un des plus émouvants paysages du monde. Et pourquoi de telles promenades ne feraient-elles pas autant et même mieux pour moi que les rentre-ton-ventre-et-redresse-tes-épaules de ma chère Sylvie ? Puis je me suis remis au roman que, de manière tout à fait provisoire mais assez symbolique, j'ai rebaptisé La mare aux doutes. Clin d'œil à George Sand. La longue conversation que j'ai eue hier avec Brigitte m'a beaucoup aidé à la reprise. J'aurais aimé parler avec elle de la page initiale de cette nouvelle version qui doit donner le ton, mais elle est partie pour quelques jours à Barcelone.

   Ce soir, ne trouvant rien à notre goût dans les programmes de la télévision, Christine et moi, nous avons choisi de revoir Manhattan de Woody Allen dont nous avons le DVD. Mais ce fut bien plus que revoir, nous l'avons redécouvert. Et retrouvé les irrésistibles idées fixes par lesquelles seraient ensuite chevillés tous ses films. Quand Woody Allen feint une candeur qui nous fait sourire, c'est la candeur du monde qui nous tombe dessus avec une effrayante gravité.

Samedi 3 avril 2010 – Ces jours de Pâques seront sans doute aussi peu accueillants que celui-ci qui est venu à l'aube en se glissant sous un tapis de nuages. Il y a quelque chose de frustrant à penser que je suis né un samedi de Pâques et que le jourd'hui n'est pourtant pas celui de mon anniversaire. Ma mère m'a brouillé l'esprit quand j'étais gosse. Et moi, quand suis-je né ? lui demandais-je. Un samedi de Pâques où il neigeait, me répondait-elle. Donc je pensais que Pâques coïncidait avec mon anniversaire. Je m'aperçus plus tard qu'être né à Pâques était presque aussi décevant que d'être né un 29 février.

  Les petites feuilles sont maintenant présentes sur toutes les branches du platane. À ce train-là je ne tarderai pas à avoir pour six mois au moins un épais rideau vert et bruissant devant ma fenêtre. Je crois me souvenir que cette réclusion m'a toujours aidé à écrire sans être distrait.

   Je me mépriserais un peu si, parmi les milliers de livres que j'ai autour de moi, il s'en trouvait qui fussent là pour la parade. Je ne les ai peut-être pas tous lus mais tous je les avais choisis pour les lire. 

   À la faveur de la feria, la télévision s'attarde en Arles. Grâce à quoi j'ai pu voir un document consacré à Lucien Clergue revisitant ses débuts et relatant les relations décisives qu'il eut alors avec Picasso et Cocteau à la faveur des corridas. Mais que penser de son curieux silence à l'endroit de Michel Tournier ? Je laisse Lucien se débrouiller avec la conscience de sa mémoire et je m'interroge. Quelle fut la rencontre décisive qui donna son tour définitif à ma vie ? Rencontre en chair et en os, parce que s'il s'agit de livres je pars à la dérive dans un immense estuaire. C'est incontestablement la rencontre avec Max-Pol Fouchet. Car, par comparaison avec d'autres, et dieu sait que j'en fréquentai, il fut l'un des rares à m'écouter avant de me laisser l'écouter. Et d'ailleurs, sitôt que nous eûmes fait connaissance il m'envoya vers d'autres et c'est ainsi que naquit Les voies de l'écriture qu'il me fit publier par le Mercure de France.

   Louise, Gilles et leurs trois filles sont arrivés de Montpellier à temps pour le souper. Depuis que nous nous étions vus, Gilles avait été nommé doyen de l'université, et il revenait de Chine. Ce mathématicien montre la discrétion des vrais ambitieux. Et il est si discret que je ne sais à peu près rien de lui, sinon ce que je devine.

   Une fois les trois fillettes envoyées au lit, je suis allé prendre au vol, à la télévision, un docu-fiction de Serge Moati intitulé Mitterrand à Vichy. Ce n'était pas une révélation et cela me parut même très conforme au récit de cette période que me fit Mitterrand lui-même un soir à Séoul où il avait quitté une soirée officielle chez l'ambassadeur de France pour réunir à l'hôtel où nous étions tous logés, les quelques amis qui l'avaient accompagné. 

Dimanche 4 avril 2010 – Un peu aidé par la chimie, j'ai passé une nuit tranquille. Mais rien à espérer, le ciel est toujours gris, la température très basse. Au réveil, les petites Montpelliéraines sont parties à la recherche des œufs de Pâques que, très tôt, Christine et Louise avaient cachés dans le jardin. Pendant ce temps, j'ai lu la presse qui parle de pédophilie parce que c'est la dernière brioche à la mode. Il y a fort à parier que c'est le commentaire plus que la pratique qui est en expansion. Dans mon adolescence il était question, non de pédophilie mais de pédérastie, et on lisait Gide.

   Quelle veine ils ont, ces aficionados ! Hier les corridas arlésiennes se sont déroulées sous un ciel gris mais sans pluie. Aujourd'hui, à dix-sept heures, le soleil prenait les affaires en main, ils ont dû jubiler là-bas, dans les arènes !

   En choisissant ce soir de voir Hoffa de Danny De Vito, je ne m'attendais ni à un film d'un tel calibre ni à cette nouvelle démonstration du talent de Jack Nicholson. Cette gangstérisation du syndicalisme a parfois, grâce à lui, des allures de tragédie grecque.

Lundi 5 avril 2010 – Tout faux, la météo ! Le ciel est ce matin d'un bleu sans défaut et la fenêtre grande ouverte, mais le mistral se lève. Ce lundi de Pâques est un dimanche dupliqué. Il y a sept ans tout juste, Anne avait à cette occasion mis le mécréant que je suis au défi d'écrire pour son journal paroissial un texte de circonstance sur la Résurrection. Et ce défi, par affection pour elle, je l'avais relevé en rédigeant une sorte d'inventaire sur le thème de “et si c'était…” Une trentaine d'hypothèses pour expliquer ce que pouvait représenter cette résurrection. Et parmi elles, celle-ci que je préfère aux autres : “Et si c’était une manière de nous prouver que nous n’arrivons pas à penser clairement ce ou Celui qui nous a pensés ?” Je crois lui avoir glissé à l'oreille en ce temps-là qu'il y avait plus de sensualité dans la foi que dans la raison.

   Au lieu de faire la sieste, je me suis laissé piéger par les Misérables que Jean-Paul Le Chanois avait adapté pour l'écran. Ça passait sur la 2, je ne voulais en voir qu'un instant et je l'ai vu jusqu'au bout. Après, j'ai consulté ma petite bible cinématographique. Le verdict y est sans appel : c'est la plus mauvaise des adaptations de l'œuvre de Hugo. Je trouve ça bien sévère. Même s'il est vrai que Gabin en fait des tonnes, et quelques autres avec lui, ça se laisse voir ! Et puis, Le Chanois et moi, qui nous étions rencontrés sur le tard, c'est une autre affaire. Nous nous étions aperçus que, sans nous connaître, nous avions été contraints au silence pour ne pas perdre les faveurs de la même et inoubliable créature qui était, soit dit en passant, le pur sosie d'une autre, très célèbre. Il y a des épisodes de mon passé qui remontent ainsi pour me rappeler que si je n'ai pas fait de théâtre sur la scène, je ne m'en suis pas privé dans les coulisses.

Mardi 6 avril 2010 – Feria, corrida, résurrection, œufs en chocolat, tout le fourbi de Pâques est remballé et remis au grenier jusqu'à l'année prochaine s'il y en a une. Nous revoilà seuls au mas, Christine et moi. Le fond de l'air est encore assez frais mais on nous promet de passer les vingt degrés cet après-midi. J'espère que Christine m'emmènera faire un tour. J'ai besoin de me ressaisir. C'est la dernière semaine avant de passer un nouveau cran dans la crémaillère des âges.

   Marianne Fouchet m'envoie le programme des manifestations qu'elle organise avec des amis de son père pour célébrer le trentième anniversaire de la disparition de celui-ci. Elle me fiche le vertige… Il y aura donc trente ans, en août, que je courus à Vézelay avec ma fille Françoise, qui ne voulait pas m'y laisser aller seul, pour assister aux funérailles de Max-Pol Fouchet. Trente ans déjà ? Dans une partie de la basilique séparée du reste par un grand rideau de scène, le cercueil avait été posé sur des tréteaux et recouvert par un drapeau rouge de la Commune. Il n'y a plus grand monde aujourd'hui qui se souvienne de Max-Pol Fouchet mais je crois qu'il en est qui furent marqués à vie, et parfois sans en prendre conscience, par la manière qu'il avait de faire découvrir les idées et les œuvres comme si cette découverte était la leur. Max-Pol fut un de ces passeurs d'exception qui consacrent à cet exercice une détermination qui souvent laisse dans l'ombre leur œuvre personnelle.

    Petite, très petite incursion dans la colline, au cours de laquelle nous avons commenté, Christine et moi, le texte du fax par lequel Paul Auster, avec force reconnaissance et compliments, lui annonçait qu'elle ne serait plus désormais sa traductrice. Mais des signes nous en avaient déjà instruits. On n'avance pas en âge impunément…

   Ce soir il fallait se changer les idées et nous en avons trouvé le moyen avec une femme irrésistible, une actrice qui fait un cinéma singulier que nous aimons beaucoup, Julie Delpy. La télévision proposait 2 Days in Paris, un film qui ne ressemble à rien sinon aux autres films d'elle que nous avions déjà vus. Film de langage où elle excelle avec autant d'autorité que Woody Allen dans les siens. Et qui m'a donné l'impression d'avoir visité Paris à pied et en taxi avec elle en même temps qu'elle me plongeait dans les remous de son âme. Ce n'est pas la première fois d'ailleurs…

Mercredi 7 avril 2010 – C'était le jour de ma visite mensuelle chez Actes Sud, le ciel était maussade, j'ai tenté de ne pas l'être et ce me fut aisé car j'y ai revu des personnes que j'aime infiniment et qui, je crois, me le rendent bien. Elles sont de celles avec qui l'on peut parler sans s'autocensurer et sans obligation d'admirer, obligation contre laquelle le passage que je fis jadis par la publicité m'a pour jamais vacciné. En revanche, si on aime, on se lâche, et c'est fort agréable… Ces visites me rappellent celles que mon grand-père faisait à ses anciens étudiants et qui me furent rapportées par quelques-uns d'entre eux. Alors, demandait-il en entrant, qu'as-tu inventé de nouveau cette semaine ? Et il en est deux ou trois, que j'ai connus plus tard, qui se sont distingués dans l'industrie et qui m'ont fait part de ce qu'ils devaient aux instigations du vieil ingénieur dont ils avaient suivi les cours.

   Je n'ai pas fait d'exercice, je n'ai pas accompli la petite promenade de santé que me proposait Christine. Je me suis querellé avec des mots qui se glissaient dans mes phrases sans me demander mon avis. Il pleut à fendre l'âme. La vie est comme une côte qu'on monte à vélo, vent debout.

Jeudi 8 avril 2010 – Anik et Jean-Fred, vieux amis très fidèles, venus pour quelques jours de Genève, nous avaient invités hier soir dans leur mazet du Paradou. Ils ont poussé la délicatesse jusqu'à venir nous prendre en voiture et nous ramener, et à cela qui témoigne d'une si délicate sollicitude, je vois que les années ont passé. Jadis nous allions à pied chez eux… Il est vrai aussi qu'hier soir il pleuvait et que la basse température n'est pas de saison. Mais, oubliant nos âges, nous avons passé là une soirée comme nous les aimions et les retrouvons si peu, entre amis qui s'écoutent et tissent la conversation avec le désir de partager ce que la vie, récemment, leur a donné de meilleur. Jean-Fred, qui est un dénicheur de bons vins, nous en a fait boire en douceur plus que de raison et cela fit beaucoup. Porteur de préjugés, je me suis dit que je passerais ma nuit à payer mes excès. Et ce matin où le temps est encore si gris et si maussade, je me suis levé plus allègrement que d'habitude.

   Raymond Jean est passé ce matin et nous avons comparé en douce nos âges et nos états. Il fut le directeur d'une thèse de doctorat que je soutins tardivement devant un jury présidé par Georges Duby, mais il fut aussi un auteur qui chaque année, par mes soins, publiait un livre chez Actes Sud. Il se laisse maintenant dériver avec le temps et fait entendre qu'il aurait pu être mieux reconnu, comme il sembla devoir l'être, jadis, à la parution de La fontaine obscure Mais de ces illusions, dit-il encore avec un triste sourire, il a fait son deuil.

   Le pédiatre est venu dans l'après-midi pour juger de mon état et pour avoir, il ne s'en cache pas, un quart d'heure de bonne conversation. Mais nous avons parlé du sourd désespoir des gens et de cette belle femme qui par ici s'est récemment pendue.

   De Barcelone où elle passe quelques jours par un temps qui n'est pas des meilleurs, Brigitte livre des impressions qui me font hâte de la revoir.

Vendredi 9 avril 2010 – Les gens qui parlent dans la nuit parce que je n'ai pas éteint mon poste de radio sont parfois, certes à leur insu, si complices de mes fantasmagories que je ne me pardonne pas, le matin venu, d'avoir oublié leurs noms. Mais dans cette nuit morcelée que je viens de traverser je n'étais pas seul et je ne risque pas d'avoir oublié le nom de mon accompagnatrice. L'énorme différence d'âge oubliée, j'étais avec Cécile de France (qui expliquait l'autre jour qu'elle était de France comme la pomme est de terre) que je venais de revoir dans Un secret de Claude Miller. Pour moi, le secret était dans le regard de cette femme, si désirable quand elle le veut, et dans le minuscule repli de sa lèvre supérieure par quoi l'on devine les troubles qui la traversent.  

   Le temps se rétablit et dans un ciel sans nuages l'air est si doux qu'il me paraît complice des proches qui me préparent une fête. Un secret qu'il n'est pas difficile de deviner dans les rumeurs qui circulent… Il faut qu'après-demain je sois dans une forme irréprochable. Et d'ailleurs pour l'être ce n'est pas si difficile, il me suffit de penser aux plaisirs que la vie m'a donnés et à ceux qui me sont promis encore pour quelques jours, quelques mois ou quelques années.

   Après le déjeuner Christine m'a emmené faire une promenade un peu trop longue et sitôt rentré, rompu, je me suis effondré dans le sommeil. Puis j'ai appris que mon anniversaire serait célébré, non pas le jour dit mais demain sous la forme d'un goûter, pour permettre à Antoine, qui repart aux Etats-Unis, d'y assister. Or Antoine, justement, est venu passer une heure avec moi aujourd'hui, ce qui m'a permis de faire avec lui, en tête-à-tête, un tour d'horizon dans ses accomplissements et dans ses espérances. J'ai essayé de me revoir à son âge, mais c'était alors la guerre… Donc pas de comparaison possible. Autant que j'ai pu, je l'ai fait parler de la Chine où il est allé avec son école américaine. Par quoi j'ai eu confirmation que, pour des jeunes gens de sa génération, c'était moins une découverte d'un autre monde qu'une agréable déambulation dans un quartier de la planète. Ils sont très mondialistes, ces gamins !

   J'hésitais, je n'ai plus hésité, je voulais voir Coco avant Chanel d'Anne Fontaine, nous l'avons vu, passant ainsi de très beaux moments dans la compagnie d'Audrey Tautou et d'autres plus singuliers avec Benoît Poelvoorde. Ce sont des aventures qui préparent un moment d'Histoire. Je trouve assez passionnante l'exploration de ce qui précède ce que l'on sait déjà. D'où ce juste titre, Coco avant Chanel.

Samedi 10 avril 2010 – Le printemps me paraît bien cramponné maintenant. C'est une scène comme on en monte pour les festivals de plein air, la douceur des nuits et les lumières de l'aube s'y succèdent et y dansent. Les feuilles du platane, elles, ont grandi mais sont encore enroulées, elles ont l'air de grenouillettes. Première résolution pour cet anniversaire qui est à la date de demain mais qu'on me fêtera aujourd'hui… mettre de l'ordre dans des projets d'écriture qui s'empoignent comme des chiffonniers. Secrètement je voudrais écrire un très gros livre, un qui ramasserait tout ce que j'ai laissé traîner.

   Du grenier où je suis j'entends les enfants qui arrivent avec leurs parents et se répandent dans la jardin… Au lieu de poireauter, pourquoi ne suis-je pas là pour les accueillir ?

Dimanche 11 avril 2010 – Au choix, le beau fagot ou le beau bouquet que l'on ferait avec quatre-vingt-cinq balais ! C'est aujourd'hui mon anniversaire mais pour je ne sais quelles raisons (sans doute de disponibilités) c'est hier que l'on me fêta. Ils furent, grands et petits confondus, entre vingt et trente qui m'entourèrent pour le goûter qu'avait organisé Christine et me firent une flopée de cadeaux qui allaient de la canne au chapeau en passant par livres et disques. Sans oublier les dessins des petits. Et grâce au printemps complice, tout cela se fit au jardin.

   J'écris par petites phrases interrompues ou malmenées car à chaque instant vient un message, ou un appel, ou alors j'écoute les enfants de Louise et de Jules qui, passant sous ma fenêtre, psalmodient sur des rythmes indiens comme si dans l'allégresse ils se préparaient à scalper quelqu'un. Pas moi, tout de même ? Je prends conscience soudain que moi, jamais je n'eus à célébrer le quatre-vingt-cinquième anniversaire d'un parent. Je crois bien que dans ma lignée je suis le premier à m'être aventuré si loin en âge. Au téléphone j'en ai parlé ce matin avec Inga, ma première épouse, qui est de quatre mois mon aînée. 

   L'Histoire n'y va pas de main morte. La Pologne décapitée par un accident d'avion… Mais pourquoi tous ces importants voyageaient-ils dans le même bahut volant ? Il y a des leçons qui ne servent à rien.

Lundi 12 avril 2010 – Le jour avec des airs de gaupe s'est levé sous la pluie. Christine vient d'emmener chez leurs amis, du côté de la draille marseillaise, Justine et Félix, les derniers petits-enfants qui étaient encore au mas. J'ai tenté de me mettre assez tôt ce matin à l'écriture mais des appels se sont succédé et quelques-uns de ceux qui m'appelaient en s'excusant de n'avoir pu le faire la veille m'ont parlé de leurs infortunes comme si mon nouvel âge me donnait des pouvoirs de guérisseur de l'âme. Maintenant que l'anniversaire est passé, je me dis que ce grand âge est comme le grand froid, il vient en douceur et le premier des périls est sans doute de se laisser engourdir par son àquoibonisme.

   Brigitte a profité de l'après-midi qu'elle passait ici pour me prendre affectueusement mais sévèrement à partie. Me reprochant de n'avoir pas obtenu que l'on s'occupât de mes livres à la manière dont je m'étais occupé de ceux des autres. Elle m'avait rapporté de Barcelone une assiette rose des vents et m'a raconté quelques-unes des émotions que cette ville avait fait lever en elle. Mais pas une qui eût trait à la guerre civile qui a tant marqué mon adolescence et pour moi est inséparable de toute évocation de l'Espagne.

   Tant bien que mal je m'efforce de ne pas accepter le déséquilibre où m'a mis cet anniversaire qui, de manière tout à fait illégitime, s'est pris pour une ligne de partage entre l'avant et l'après.

Mardi 13 avril 2010 – Dans le froid, le ciel a retrouvé son éclat printanier. L'infirmière est venue tôt ce matin prélever quelques fioles de mon sang sur ordonnance du pédiatre. Même les meilleurs ne me ficheront donc pas la paix ! Mais oui, je sais, c'est pour mon bien. “Pour mon bien”, beau sujet de dissertation…

   Brigitte l'avait senti, l'avait compris, hier… Si j'ai quelques projets en cours dont certains sont déjà avancés, je ne cesse de chercher à tâtons le meilleur lieu pour édifier ma tour.  

   Eledam est passée, printanière et ravie de s'être mise à écrire. Sur son enfance, dit-elle. Et après ? Elle ne sait pas, pour le moment elle repousse l'après. Non pas comme si elle ne se reconnaissait pas dans la suite mais comme si elle en avait tellement gros sur le cœur qu'elle hésite à l'écrire. À l'entendre, elle va souvent se ressourcer sur la plage en Camargue. Après son départ j'ai suivi une émission sur la violence urbaine. De toutes les transformations dont je fus témoin ou acteur dans ma déjà longue vie, je crois que l'actuelle métamorphose de la société qui ne sait plus d'où elle vient et ignore ou elle va, est la plus folle. Mais peut-être n'est-ce que mon propre désarroi. Je me souviens d'une époque où, me croyant philosophe, j'écrivais que les vieux s'imaginent proche la fin du monde parce qu'ils s'apprêtent à le quitter.

   Je voulais que Christine m'emmène promener par l'allée qui couvre l'ancienne voie de chemin de fer de la vallée des Baux. Arbres brisés, profondes ornières maintenant gorgées de boue… Je ne soupçonnais pas que la neige en quelques jours avait fait cet hiver de tels dégâts.

   Ce soir, nous avons revu, plus de vingt ans après, A Room with a View, le film que James Ivory a tiré d'un roman de Forster. Christine y a pris grand plaisir, moi un peu moins car je l'ai trouvé d'une excessive lenteur.

Mercredi 14 avril 2010 – La lenteur du film d'Ivory que nous avons revu explique peut-être l'excellente nuit que j'ai passée bien qu'elle fût la scène sur laquelle se sont déroulées quelques aventures et turpitudes anciennes. Le temps est à l'image de celui que nous avions hier. Christine avait promis à Jules d'aller voir à Montpellier son installation que nous ne connaissons pas encore. Mais il y a grève du rail et je n'aimais guère l'idée qu'elle s'en allât et revînt avec sa petite voiture par l'une des autoroutes les plus encombrées de France, en grande partie par des escadrilles de camions qui vont et reviennent d'Espagne. Elle reste donc au mas dans ma compagnie et par bouffées j'ai honte de mon intolérante prudence et de l'égoïsme qui y est mêlé. Histoire de me changer les idées, je suis allé au jardin pour féliciter Gilbert qui par la taille des oliviers et des haies lui a donné tant d'allure. Après, je me suis aperçu que je ne sentais plus le coin qui s'était enfoncé ce matin dans ma poitrine. Il me semble que, sans les impressions qui me traversent et parfois s'attardent, je ne serais qu'un épouvantail abandonné aux vents.

   Sabine que j'ai formée puis encouragée dans sa vocation d'éditrice et qui dirige aujourd'hui une maison à taille humaine avec un beau catalogue, m'a téléphoné aujourd'hui. Il m'a semblé que nous célébrions moins mon annniversaire que vingt et quelques années d'une inoubliable complicité.

   Aujourd'hui promenade dans la colline où nous allions chaque jour au temps où je n'avais pas encore été mis à mal. J'ai retrouvé les lointains qui m'enchantent mais une petite brume masquait la Sainte-Victoire.

   Parmi les DVD que j'ai reçus le 11, nous avons choisi ce soir Le concert de Radu Mihaileanu que nous nous sommes promis de revoir bientôt tant il y a à prendre et à comprendre dans ce film où le grotesque et le sublime font alliance pour dénuder le tragique.

Jeudi 15 avril 2010 – Comme il est surprenant et agréable de s'éveiller après une nuit de grand calme et de bon sommeil… De surcroît, le ciel est d'un bleu sans repentir et par la fenêtre entre l'odeur de doux encens qu'apporte la fumée du fourneau dans lequel Gilbert incinère les branches qu'il a taillées.

   Longue visite d'Evelyne qui a repris ma succession dans la conduite de la collection “un endroit où aller” chez Actes Sud. Je voulais qu'elle fût en possession de tous les éléments que j'avais encore en main quand j'ai quitté le bateau. Et surtout qu'elle fût bien au fait de l'esprit dans lequel j'avais créé cette collection qui est si particulière par le choix des textes publiés et par le style très sobre dans lequel ils le sont. J'ai d'ailleurs dit à Evelyne combien j'étais persuadé que, tôt ou tard, une certaine édition se déferait des habillages trop voyants que l'ivresse marchande souvent lui impose.

   L'Islande, cette île dont la faille centrale donne l'impression qu'un jour elle se brisera en deux morceaux qui dériveront, l'un vers l'Europe, l'autre vers l'Amérique, a une manière bien particulière de faire parler d'elle. Après le collapsus financier, voici l'éruption d'un volcan qui crache tant de feu et de cendres que la navigation aérienne a été interrompue dans l'espace nord européen. Ça rappelle immanquablement des épisodes que nous n'avons pas connus dans l'histoire de notre planète, de grandes extinctions du vivant, des nuits interminables. Si, au moins, ça pouvait ramener nos concitoyens à la conscience de leur très illusoire et très éphémère puissance. Parfois on se demande à quoi pourrait ressembler la fin du monde… Eh bien, voilà, à cette éruption.

   Pour changer les idées qui s'assombrissent quand nous pensons au destin de nos enfants et petits-enfants, nous avons dégusté l'art de Chabrol en revoyant ce soir les irrésistibles combines d'Isabelle Huppert et de Michel Serrault dans Rien ne va plus, un titre de circonstance.

Vendredi 16 avril 2010 – La matinée est à nouveau si belle, si fraîche et tellement innocente que les effrayants nuages de poussières que l'on nous repassait en boucle à la télévision, hier soir, ont tout l'air de sortir d'un mauvais film catastrophe. S'il y a encore des historiens dans quelques générations, ils auront bien du mal à distinguer la fiction de la réalité.

   Est-ce moi qui suis maintenant attentif là où je ne l'étais pas ? Il me semble que les “voilà” se multiplient dans les discours comme invitations à comprendre ce qui n'a pas été exposé. Et voilà ! dit-on avec l'air de dire que tout est réglé…

   Je devais assister cet après-midi chez Actes Sud à un conseil d'administration où mon rôle de vieux polichinelle se bornerait à ouvrir et à fermer la séance qui serait toute consacrée à des questions financières pour lesquelles je n'ai plus compétence ni désir. Si j'intervenais pour demander où va le roman et que devient la poésie, me disais-je, je rencontrerais des regards attristés et chez certains même agacés. Mais ça s'est passé tout autrement. Avec son autorité naturelle, sa mémoire des faits et des chiffres, sa compétence époustouflante dans leur analyse, et en présence de deux commissaires aux comptes, sérieux comme s'ils étaient en délégation pontificale, Françoise a fait état de la bonne condition d'Actes Sud tout en appelant à la prudence. Je m'apprêtais à formuler mon désir de mettre fin en cette occasion à la présidence que j'assumais depuis l'origine, quand il fut rappelé que, par obligation statutaire, j'étais à quatre-vingt-cinq ans tenu de m'en démettre… Christine m'a ramené au mas par des chemins de campagne et je fus stupéfait de voir avec quelle rapidité et quelle abondance les arbres avaient été garnis par leurs fourrures de feuilles.

   Car nous admirons tant l'actrice, nous avons ce soir regardé Villa Amalia où Isabelle Huppert s'est hélas laissée entraîner par Benoît Jacquot dans une aventure si peu naturelle qu'elle en devient vite exaspérante. Dieu merci, sur une autre chaîne, nous avons pu revoir la fin de 2 Days in Paris de et avec l'irrésistible Julie Delpy.

Samedi 17 avril 2010 – Au diable les volcans, leurs nuages de cendres et la pagaille qu'ils ont déclenchée ! Le temps est aujourd'hui encore si beau, le ciel si bleu et la matinée si douce… De même que nos frontières ne purent être franchies par le nuage de Tchernobyl, elles ne pourront l'être, me dis-je, par les cendres de l'Eyjafjallajokull. Il ne m'étonnerait pas d'ailleurs que Sarko le leur ait interdit. Après le petit déjeuner, où je me suis attardé parce que le samedi la presse est abondante – et cette fois elle tient un sujet plus costaud que celui des rumeurs élyséennes –, première gammes d'écriture… J'aimerais bien que l'on cessât de me rabâcher de la nécessité des exercices physiques. Que diraient les bons conseillers en la matière si je leur demandais à mon tour d'écrire chaque jour une petite page sur leurs sentiments ou leurs idées ? Christine, elle, je crois bien, le fait de temps à autre.

   Il est rare que j'écrive en écoutant de la musique. C'est l'un ou l'autre. Mais aujourd'hui, tout en écrivant, j'écoute en boucle les quintettes pour piano de Schumann avec Leonard Bernstein et les quartettes avec Glenn Gould que j'ai reçus pour mon anniversaire. J'ai l'impression de recevoir des petits coups de fouet en guise d'encouragements. Mais je devais m'attendre au résultat : les phrases restent en suspens.

   Après déjeuner petite sieste et après la sieste Christine m'emmène marcher le long du canal dont l'eau est constellée par des fleurs de peuplier qui ne dérivent pas sur cette eau immobile. À l'horizon, grises et blanches, les Alpilles ronronnent dans la lumière. Il paraît que, tout invisibles, les cendres de l'Eyjafjallajokull devraient avoir atteint notre latitude dans leur dérive. Mais je me refuse à croire que je leur dois d'avoir aujourd'hui le souffle si court.

   Christine avait lu le roman de James Lee Burke, Dans la brume électrique avec les morts confédérés, et elle a pris plaisir ce soir à voir l'adaptation cinématographique qu'en a faite Tavernier. Moi qui n'avais pas lu le livre, j'ai perdu pied plus d'une fois dans ces marais de Louisiane. Et ce qui m'a finalement intéressé, c'est ce que ce film dit sur Tavernier lui-même (je le connais depuis longtemps, j'ai même connu son père) et qui pourrait bien être de l'ordre de l'obsession. Mon admiration pour Julie Delpy en a pris un coup quand, avant d'éteindre le téléviseur, je l'ai aperçue parmi les invités de Laurent Ruquier (On n'est pas couché). Le ton de l'éloge qu'il lui fit m'aurait éloigné d'elle si je n'avais déjà vu ses films.

Dimanche 18 avril 2010 – Le ciel est beau comme le cul d'un ange et les petites feuilles sur les branches du platane frétillent de plaisir. Longue lecture de la presse ce matin, après le petit-déjeuner. Il n'est question que des méfaits de ce volcan islandais qui pourrait, disent certains, polluer le ciel pendant des mois encore. Avec quelle abondance catastrophistes, pessimistes, optimistes, je-m'en-foutistes parlent ou écrivent sur ce qu'ils ignorent ! Les Polonais, eux, sont victimes une fois de plus car, par interdiction des vols, les personnalités qui devaient assister à leurs funérailles collectives sont empêchées de se joindre à eux. Je me suis souvenu d'un discours d'Alfred Jarry, lors de la première représentation d'Ubu roi, qui se terminait par ces mots : “Quant à l'action, qui va commencer, elle se passe en Pologne, c'est-à-dire Nulle Part.” Comme je méditais là-dessus, les cloches de l'église ont sonné plusieurs fois en ce dimanche matin et le chien du voisin les a accompagnées de ses hurlements désespérés. 

   Écrit, mais trop peu à mon gré. Suivi, comme parfois le dimanche, l'émission de Nicolas Demorand, sympathique bouledogue dont l'opiniâtreté fait souvent surgir de l'ombre des choses que son interlocuteur eût préféré y laisser. Et il a, ce faisant, un sourire du regard qui en dit long.

   Françoise et Jean-Paul sont venus souper avec la mamé et il fut longuement question d'Antoine qui poursuivra l'an prochain son cursus américain dans un nouvel établissement.

Lundi 19 avril 2010 – Le ciel et le temps sont imperturbables, même lumière et même douceur qu'hier. Les arbres de Judée sont à leur tour en fleurs. Hélas, ce lundi semble tourner au noir, pannes téléphoniques et informatiques se succèdent. J'y perds le nord, Christine aussi, mais moi beaucoup plus qu'elle. Nous avons en vain connecté, déconnecté, interverti des fils. Après le déjeuner Jean-Yves est venu qui, en un tournemain, a remis de l'ordre dans le désordre de notre installation. 

   Dommage qu'il n'existe pas de Viagra pour la mémoire car l'érection du souvenir n'a plus l'allure de jadis. Je parcours du regard quelques rangs de ma bibliothèque… combien de livres à relire avant d'oser en reparler.

   Ce soir nous avons regardé à la télévision un nouvel épisode dans l'adaptation de Millenium pour l'écran. C'est peut-être là, dans la force du réquisitoire, qu'il faut chercher la raison du succès. Dans la découverte de turpitudes suédoises que si peu de gens soupçonnaient.

Mardi 20 avril 2010 – Le bleu s'empare du ciel qui était gris à l'aube. Nous aurons encore une belle journée. Hier soir, je suis entré dans la nuit et le sommeil comme si c'était en wagonnet dans l'une de ces vieilles baraques où l'on se promettait jadis d'embrasser les filles et d'où l'on sortait sans avoir osé. Les embarras adolescents de cette espèce s'accumulaient alors, mais c'était petit bois qui allait s'enflammer d'un coup. Aujourd'hui, à la sortie de cette baraque de nuit où j'étais seul, je me suis levé avec le dos endolori et les idées aussi confuses que les abeilles qui ne retrouvent pas leur reine et qui, disait mon père, vont abandonner la ruche orpheline.

    Je perds beaucoup de temps à imaginer des scènes pour ce que j'écris et vais écrire. Beaucoup, ça se discute… Force m'est en tout cas d'avouer que je ne suis pas dans les meilleures dispositions et ils m'irritent, ces gens qui me félicitent pour ma bonne mine.

Mercredi 21 avril 2010 – Christine a entendu hier un premier rossignol. Il est vrai que tout va si vite et se montre si précoce en ce printemps ! Ce matin encore est d'une beauté à couper le souffle. Je pense à une actrice que je vis un jour pareil à Paris venir vers moi avec des jambes bavardes que le vent avait découvertes en écartant les pans d'une robe haut fendue. À vous faire perdre la tête, et je perdis la mienne. Et si je pense à cela, c'est parce qu'une telle scène ouvre le petit opéra bouffe, L'enterrement de Mozart, qui était représenté hier soir au Théâtre d'Arles. Je ne savais à quoi je devais m'attendre et ce fut une surprise. Le théâtre affichait complet et l'ami Hairabédian, avec son Ensemble Musicatreize, joua en marge de la scène sur laquelle Jeanne Roth faisait évoluer les chanteurs dans un décor composé de sobres et belles suggestions. Il me parut qu'il y avait du contentement dans la salle au spectacle de cette bouffonnerie, cette sorte de plaisir auquel on se laisse aller dans l'incongru. Après, on se retrouva tous chez Françoise et Jean-Paul pour le médianoche où, tout en discutant avec les uns et les autres, je mangeai moins que je ne bus sans modération un vin rouge plein d'esprit. Au retour je suis tombé dans le sommeil à la manière d'une feuille morte. 

   Eledam, que je trouve très en verve ces temps-ci, a passé deux heures au mas et pour l'essentiel m'a parlé du plaisir qu'elle éprouve à écrire. Je crois avoir compris le rôle de la compensation et qu'elle s'attardait indéfiniment à écrire sur son enfance pour n'être pas confrontée à la difficulté de démêler la suite. C'est pourtant tout à fait par hasard que Christine et moi, nous avons vu le soir-même à la télévision, Husbands and Wives de Woody Allen. J'aurais très bien vu Eledam circulant parmi ces naufragés du mariage.

   Mais, entre le départ louvoyant d'Eledam qui n'avait pas envie de s'en aller et les sarcasmes de Woody Allen, le pédiatre est passé me voir qui, n'ayant rien relevé de suspect qu'il ne connût déjà, m'a suggéré d'aller faire une visite de contrôle chez notre ami cardiologue. Au ton qu'il avait, j'ai compris que c'était à toutes fins utiles. Je lui ai donc soufflé qu'arrivé où je suis, la jouissance de vivre était plus importante que tout principe de précaution. Et j'ai deviné qu'il me comprenait.

Jeudi 22 avril 2010 – Bien qu'elle fût scindée en trois ou quatre parts, la nuit fut excellente où j'ai broyé non pas du noir mais de toutes les couleurs. Et la matinée est, elle, si douce que je la laisse disposer de moi. Je suis loin du temps où, dès la première heure, je décidais de mon parcours. De telle sorte que, désormais, en curieux je me regarde aller et vivre comme si c'était au hasard. 

   Nicolas m'interroge sur la publication des notes de Vladimir Nabokov, ces fiches de travail dont l'auteur de Lolita avait ordonné l’incinération après sa mort. De leur intérêt je n'ai aucune idée. Mais l'incinération ou toute autre forme de destruction, c'est sans retour. Voilà pourquoi, deux ou trois fois confronté à pareil dilemme j'ai préféré (et parfois sans autorisation d'auteur ou d'ayant-droit) l'archivage sous embargo à long terme. Le temps apaise les passions et cicatrise les blessures. Tel texte impubliable peut, à terme, devenir un témoignage important sur son temps…

   Un voisin que nous aimons bien, il est assez connu mais nous ne le voyons pas souvent, est passé pour nous transmettre le message d'un demandeur qui veut “enregistrer” ma mémoire. Oui, si ça lui chante, mais qu'il se hâte… La mémoire est biodégradable ! Puis Louise et Gilles sont arrivés pour deux jours avec leurs trois fillettes. C'est un arrangement de Christine afin que je ne sois pas seul au mas pendant l'aller-retour qu'elle fera à Bruxelles où seront fêtés demain les quatre-vingts ans de sa sœur.

  Ce soir, quelque dix ans après, nous avons revu House of Games de David Mamet où la peu connue Lindsay Crouse incarne une psy que sa curiosité conduit au meurtre. Si le cinéaste l'avait voulu, je serais resté longtemps dans la compagnie de cette femme alternativement rude et fragile…

Vendredi 23 avril 2010 – Le ciel a de la peine à se débarbouiller et moi à me mettre en train. Des souvenirs du film d'hier et des tribulations de la nuit s'emmêlent. Je cherche une page blanche pour commencer la journée. Mais au moment où je pose les premiers mots, quelle folie s'empare de nos voisins : de trois côtés ils font vrombir des engins à moteur comme s'ils étaient sur la ligne de départ d'une course de Formule 1. Pourquoi Dieu ne nous a-t-il pas donné des oreilles à clapets ? Ou alors pourquoi ne nous a-t-il pas empêchés d'inventer le moteur à explosion ? Qui donc m'a parlé d'un pays (peut-être le Canada) où ces engins diaboliques sont interdits le week-end ? On nous annonce de la pluie, grand bien nous fasse, on ne tond pas l'herbe mouillée.

   Christine est partie pour Bruxelles. Je suis à la garde de Louise, et Brigitte est venue passer l'après-midi avec moi. Je me traînais dans la conversation comme un insecte qui a perdu l'usage de quelques-unes de ses pattes. Brigitte m'a montré les photos de la Sagrada Familia que je lui avais demandé de prendre à Barcelone pour rafraîchir mes souvenirs. Et nous les avons longuement commentées, fascinés tous deux par l'extravagance mystique de Gaudi. Après, nous nous sommes rabattus sur l'écriture, un terrain où nous nous montrons si différents et nous trouvons si parfaitement d'accord.

Samedi 24 avril 2010 – Hier soir, j'ai fait voir à Louise et Gilles Le concert de Radu Mihaileanu. Malgré le plaisir que j'y reprenais, je me suis esquivé avant la fin. Le souffle venait tant à me manquer que je me suis demandé si un nuage toxique ne nous était pas arrivé de la lointaine Fos-sur-mer. Mais alors pourquoi aurais-je été le seul intoxiqué ? On m'a rappelé que nous sommes dans la période des pollens et des allergies, et que les uns y sont plus sensibles que d'autres… Je me suis enfoui dans le sommeil et, contre toute attente, j'ai passé une nuit sans histoire ni interruption. Ce matin, Louise avait été chercher au village le pain et la presse. À table, pendant le petit-déjeuner, j'ai écouté les fillettes parler de leurs lectures et des personnages fantasmagoriques qu'elles y rencontrent. Comme elles ont toutes, même Irène la cadette, un vocabulaire très riche, on ne s'ennuie jamais à les écouter. Pendant que j'écrivais ces quelques lignes, le ciel a commencé à se débarrasser des bancs de nuages. Mais reste je ne sais quoi dans l'air qui s'obstine à m'oppresser. 

   Véronique qui s'est installée pour trois jours dans son mazet voisin est venue passer une heure dans le grenier ce matin et elle aussi m'a frictionné pour n'avoir pas écrit récemment de roman dans la veine qui serait la mienne. Peu de personnes me connaissent aussi bien qu'elle et, si affectueuse qu'elle fût, son admonestation m'a secoué. Dans l'après-midi le ciel s'est légèrement embrumé en altitude et l'air s'est à nouveau alourdi. Ce n'étaient pas les meilleures conditions pour m'y remettre. Et puis, l'absence de Christine ne va pas sans une inquiétude indéfinie.    

   Comme s'il me faisait un clin d'œil, Serge Moati avait aujourd'hui invité Julie Delpy dans son émission Cinémas. Plus je la vois, cette Julie, plus elle séduit le sexagénaire que je fus voici très longtemps. Il y a des écarts d'âge irréductibles, me suis-je dit, on ne peut hélas effacer que par la fiction. Tudieu, me suis-je silencieusement exclamé, parler avec elle…

   Après le souper, Louise est repartie pour Montpellier avec sa petite tribu. Il n'était pas loin de minuit quand Christine, elle, est rentrée de Bruxelles, scintillante des souvenirs de la rencontre familiale à laquelle elle avait assisté pour les quatre-vingts ans de sa sœur. Avec les usages, les familles conservent un caractère tribal qu'il ne faut  pas contrarier. Je n'en avais d'ailleurs aucune envie. Nous en reparlerions demain au petit-déjeuner.

Dimanche 25 avril 2010 – L'air était à nouveau léger, le ciel très clair et pourtant j'ai eu beaucoup de mal ce matin à rassembler mes idées. Avec les très petits événements qui se sont déroulés ici en son absence, je voulais pour Christine faire un bouquet pareil à ceux que mes petites-filles ramenaient hier de leur promenade. Mais je ne savais s'il fallait faire allusion devant elle à la mauvaise passe dont j'ignore encore si j'en sors ou m'y enfonce.

Lundi 26 avril 2010 – Hier soir j'ai regardé la remise des Molière (que les uns l'écrivent avec S, les autres pas.) La figure de Laurent Terzieff et le regard de Dominique Blanc m'ont retenu plus que le palmarès lui-même. Ils avaient l'air de porter chacun une moitié de la douleur du monde.

   Souffle ce matin un tout petit mistral qui permet aux jeunes feuilles du platane de se trémousser comme jupons au cancan. La lumière est superbe et ma lenteur extrême. Toute poussée me ferait trébucher dans le magasin de porcelaines. La prochaine fois qu'on me dira, comme si souvent, que j'ai bonne mine alors que je me sens vaciller, je prendrai l'air de dire qu'on a mis du temps à s'en apercevoir.   

   Dans l'après-midi, Eledam est venue dont la mémoire et les sentiments paraissent souvent en équilibre instable. S'il est une chose que je sais faire, je crois, c'est écouter. Mais je crains que l'attention avec laquelle j'écoute Eledam ne m'installe à ses yeux dans le rôle détestable de l'analyste malgré lui.

   Ce soir, à la télévision, nous avons vu, Christine et moi, un nouvel épisode de Millenium. Une fois encore j'ai bisqué car manque toujours l'essentiel qui fait tout l'intérêt du livre, le regard de l'écrivain.

Mardi 27 avril 2010 – Le mistral est revenu cette nuit qui ce matin galopait dans l'arène du ciel mais s'est tiré dans l'après-midi. Par petites phrases j'ai repris ce roman qui se déploie à son gré, avec tant de prudence et de lenteur. Vers midi, à la télévision j'ai vu Paris envahi par les tracteurs des paysans mais je ne suis pas le romancier qui leur convient. Vers quatre heures Christine m'a emmené dans la colline d'où l'on voit, tel un chat qui ronronne au soleil, le massif étalé des Alpilles. Je n'avais pas le souffle coupé, je l'avais trop court, et ce ne fut pas très long.

Ça c'était ce matin, c'était hier, c'était le mois passé, ça c'est pour demain, le mois prochain ou l'année d'après… Classer les souvenirs et les projets ? Mais après tout, pendant que les uns se taisent et que les autres bavardent, se demander s'il ne vaudrait pas mieux les abandonner à leurs controverses et parler aux arbres.

Mercredi 28 avril 2010 – Quel privilège, ce temps béni ! Soleil et pas de mistral. Et c'est l'année des rossignols. Plein d'idées me viennent alors que j'avais l'impression d'avoir la tête vide. Me méfier de la langueur. M'assurer que j'ai toujours en tête le bel haiku de Tbierry Cazals…

   Jeune femme amoureuse 

   Elle retrousse sa robe pour traverser 

   Le ruisseau à sec

    Quel tumulte ce soir avant et après avoir vu à la télévision le téléfilm de Pierre Aknine consacré à ce Chateaubriand qui, dans l'adolescence, a compté pour moi autant que Rousseau. Il est vrai que, dans les conversations que j'eus plus tard avec José Cabanis et Henri Guillemin, le cas de Chateaubriand prit le dessus. Avec l'impression que le génie gagnait à faire litière du mensonge, des désirs et des inassouvissements. (Comme s'il n'en allait pas de même, sur un autre ton, chez Rousseau.) Or dans le film d'Aknine, même au milieu du tumulte, tout est sage et linéaire. Une sorte de bande dessinée, avec moins de talent que n'en a mis Maximilien Le Roy dans celle qu'avec Michel Onfray il a consacrée à Nietzsche. Et quel regret qu'il n'y eut pas, dans le film ce soir, un meilleur portrait de Juliette Récamier… “Pour tes baisers, écrivait Chateaubriand (mais c'était à Mme de Castellane), je vendrais l'avenir. ” Ce n'est pas d'un amoureux ordinaire !

Jeudi 29 avril 2010 – Un très léger mistral entretient l'effervescence dans le platane qui commence à dissimuler sa ramure sous le feuillage naissant.

   Je travaillais au roman quand, en fin de matinée, Brigitte est arrivée. Après le déjeuner, nous sommes partis dans une conversation eschatologique qui nous a menés du Big-Bang au trou noir de la fin du monde avec tentative de situer nos traces dans cette longue traversée.

   J'ai souvenir d'un texte de ou sur Fabre qui le décrivait immobile, allongé des heures durant pour observer le manège de certains insectes. J'ai parfois l'impression d'avoir même attitude avec les mots de phrases qui me paraissent chenilles processionnaires. Ainsi avec Châteaubriand que j'ai rouvert pour en relire certaines pages des Mémoires d'outre-tombe.

   Ce soir, n'ayant pas trouvé grand intérêt à Double mise, premier film de Paul Thomas Anderson, nous avons choisi, au hasard du zapping, Les jeux sont faits de Jean Delannoy tourné cinquante ans plus tôt. Peut-être à cause de la réplique que se donnaient les titres. Et dès lors nous nous sommes baignés dans ce poème naïf, tout imprégné d'un surréalisme bon genre si proche de Cocteau. Le mot de Breton me revient : “Un cocktail, des Cocteau”.

Vendredi 30 avril 2010 – Le ciel est bas, la lumière glauque, l'air immobile et tiède. Ce matin, avant de  fermer le mazet de Véronique, Malek est venu passer une demi-heure dans le grenier. Il partira bientôt pour les États-Unis afin d'y revoir son fils. Et c'est dès lors des souvenirs américains que nous avons échangés. 

   Il fallait s'y attendre, la désinvolture grecque et le mépris allemand ne font pas bon ménage en Europe. Et ce pourrait être le commencement d'une grande fissure dans ce boc d'argile.

   Il est mort, Jean-Pierre Angrémy dit Pierre-Jean Rémy qui écrivit avec Le sac du palais d'été, un magnifique roman puis ne m'intéressa plus, mais parfois m'exaspéra. Ainsi quand il parlait d'Elisabeth Huppert que je fréquentais alors et dont il me prétendit avoir écrit le roman, La Terrasse ou le Temps d'une Chute. Ou encore quand il se vantait, c'était à la Villa Médicis à Rome, d'avoir mis au point une technique de lecture rapide qui consistait à ne lire que les pages de droite et n'aller à celles de gauche que si la compréhension du sens l'exigeait.

   Mais qu'importent ces impostures alors que de nouveaux supplices sont infligés à la Louisiane avec le déferlement d'une nappe de pétrole provoqué par la destruction d'une plateforme ? Est-ce mon esprit qui les rassemble ou sommes-nous mis en garde par des cataclysmes et des dysfonctionnements de plus en plus fréquents ?  

 

(à suivre)

 

 

 

 


 







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