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© Bruno Nuttens





1er mai – Il y a là-haut, d'où nous revenons, un temps qu'il devrait faire ici où... il fait le temps que l'on a l'habitude de trouver là-haut. Désordre climatique ?

Avant de partir à la Forge, nous avions reçu le coffret Siodmak, nous avons commencé à le découvrir hier soir avec Cobra Woman (Le signe du cobra), un film court, vraie curiosité dans l'histoire du cinéma puisque ce mélo tropical de 1943 fut une sorte d'examen de passage pour Siodmak à qui Hollywood permit ensuite de tourner les films qui témoignèrent de son véritable talent. Par la consternante niaiserie de son scénario et la sempiternelle binarité du bien et du mal, ce Cobra Woman m'a rappelé qu'à Bruxelles, à l'automne 1944, le premier film américain qui apparut à l'écran après quatre ans d'occupation et d'interdictions, fut une si consternante connerie, Waikiki Wedding, que nous accueillîmes avec admiration les films de guerre que, peu après, nous envoya l'URSS.

En revenant de la Forge, j'ai trouvé sur ma table deux livres sortis de presse en mon absence. Le premier, Blanche Meyer et Jean Giono, qui est publié dans la collection “un endroit où aller”, a été écrit à ma demande par Annick Stevenson. Ce qu'il dévoile, c'est, comme me l'écrit Jolaine, fille de Blanche, “l'existence d'une magnifique correspondance de 3500 pages écrites par un homme à une femme.” Oui, mais ce qu'il révèle aussi et dénonce, c'est l'insoutenable dissimulation de cette correspondance (mutilée puisque les lettres de Blanche furent brûlées à la mort de Jean) par laquelle, si la succession consentait à les publier, on pourrait suivre dans ses intimes détours l'évolution stendhalienne de Giono.
Le second livre est d'une tout autre espèce, c'est le petit et très lyrique ouvrage de Frédérique Deghelt, illustré par des photos de Sylvie Kergall et postfacé par René Frydman, Je porte un enfant et dans mes yeux l'étreinte sublime qui l'a conçu. Raphaëlle Pinoncély, directrice de l'atelier graphique d'Actes Sud en a fait avec élégance un objet sensuel et gourmand, et je gage qu'on ne résistera pas au désir de l'offrir. Mais j'y songe... il suffirait, dans le titre, de remplacer un mot pour que cela devînt un livre d'écrivain en gésine : Je porte un livre et dans mes yeux l'étreinte sublime qui l'a conçu... Tout livre ne commence-t-il pas dans l'étreinte, tendre ou furieuse, du réel et de l'imaginaire ?

2 mai – C'est par le misonéisme et l'intolérance pour les idées nouvelles, par la haine de ce qui leur file entre les doigts, par l'incontinence de la mélancolie et par la négligence dans leur tenue que les vieillards deviennent peu à peu infréquentables. À la fin de mon adolescence, dans une petite lettre qu'il m'avait adressée, Georges Duhamel m'avait exhorté à m'habituer déjà au vieillard qu'il me faudrait bien être un jour et à me préoccuper ainsi de le rendre supportable. De là vient sans doute que mon pacte écologique personnel consiste, autant que je le peux, à ne me laisser gagner ni par la poussière ou le lichen, ni par la négligence ou le dépit. En quoi me sont parfois utiles les coups de gueule, coups de tête, coups de torchon et coups de cœur.

Si j'en juge par les fragments vus à la télévision, Ségolène Royal a fait un tabac hier à Charléty. Ah, si elle pouvait ce soir retrouver la calme autorité avec laquelle, en 1981, Mitterrand avait mouché Giscard d'Estaing ! Orages et pluie sont au menu météo et pourtant, profitant des éclaircies qui sont comme des coups de sabre du soleil dans les nuées, les premiers rossignols donnent de la voix. Faut-il y voir un signe ?

Mélanie, ma petite archiviste que la maternité avait éloignée du mas depuis février, est revenue aujourd'hui en compagnie de Bruno et de Louis. Louis c'est leur fils, il a un mois tout juste, on peut voir sa photo dans l'album de Bruno, à la rubrique “liens” de ce site. Après avoir enregistré documents et lettres que j'avais accumulés depuis deux mois, Mélanie et Bruno les ont enfouis dans les caisses qui, à l'automne, iront rejoindre celles qui sont déjà déposées au fonds d'archives de l'université de Liège. Avec le retour de Mélanie, c'est comme si la roue à aubes du moulin s'était aujourd'hui remise à tourner.

3 mai – Quand le débat des candidats à la présidence s'est terminé, hier soir, orages et averses ont pris le relais. Ils ont été relayés ce matin, à la radio et dans la presse, par un déchaînement de métaphores alternativement vengeresses et louangeuses, guerrières et sportives pour décrire un combat gagné pour les uns, perdu pour les autres… Cette rencontre a été qualifiée de “débat d'idées”, alors que tout avait été programmé pour que ce fut un concours de recettes avec gains et bonus. La mise en scène n'a pas permis de mettre en évidence que, si les idées sans recettes sont faillibles, les recettes sans idées conduisent à une forme de tyrannie, elle n'a pas montré avec assez de clarté que le rôle d'un chef d'Etat n'est pas d'être polyvalent mais clairvoyant. Décantée, l'impression me vient maintenant d'avoir assisté hier à une représentation théâtrale où, devant une actrice qui, à ses risques et périls, soudain révélait ses aptitudes dramatiques, le partenaire obligé jouait avec complaisance un rôle manifestement bridé pour faire oublier la violence qui lui est habituelle. Hélas, voilà qui ne changera sans doute pas grand chose aux dispositions et indispositions des électeurs lors du second tour dominical. Reste donc à leur répéter que ne pas voter pour Ségolène Royal, c'est voter pour l'indésirable.
Accroché à l'idée de Condorcet que “toute société qui n’est pas éclairée par des philosophes est trompée par des charlatans”, je me demandais ce que je ferais si, malgré tout, Sarkozy était élu. À ce moment-là, J*, qui est de ma génération, est venu par courriel me faire la réflexion que, dans ce cas, ne resterait que l'érotique. Voilà qui est proche de Dante écrivant que “tout espoir envolé il nous reste le désir.”

M* est venue à l'heure du thé. En chaloupant nous avons parlé du premier tour, du second tour, de Ségolène et (proximité phonétique ?) du Sénégal d'où M* revient. Il m'a semblé que nous étions l'un et l'autre un brin somnambulesques dans nos propos, et que nous traversions l'un de ces moments où les impressions cherchent en aveugles les mots justes, et les mots en vain leur juste destination.

Le soir, pour échapper à ces sables mouvants, Christine et moi, nous avons choisi de voir sur Arte Le barbier de Sibérie de Nikita Mikhalkov en nous promettant d'éteindre le téléviseur si la longueur du film s'avérait insupportable, comme on nous en avait avertis, mais en espérant que nous y retrouverions de temps à autre des échos des Yeux noirs tournés treize ans plus tôt par le même Mikhalkov. Un film qui m'avait laissé des souvenirs d'autant plus inoubliables que j'avais eu le privilège d'entendre ses deux interprètes principaux, Marcello Mastroianni et Elena Sofonova, raconter les grandes fêtes qui en avaient accompagné le tournage. Dans Le barbier de Sibérie pas de Tchekhov, et le film est en effet trop long. Bien des scènes qui lui ont valu un triomphe en Russie nous ont paru dénuées de sens, le comique est parfois lourd, le sentimental larmoyant, et pourtant pas un instant nous n'avons eu l'envie de tourner le bouton. Non seulement parce que les images sont d'une saisissante beauté, mais aussi parce qu'il nous fallait ce mélange de désordre, de baroquisme et de folie pour échapper à l'idée que dimanche nous pourrions franchir les portes de l'Enfer.

5 mai – La caisse primaire d'assurance-maladie des Hauts-de-Seine a reconnu comme un accident du travail le premier des trois suicides au Technocentre de Renault, à Guyancourt. Quelle sorte d'accident est-ce là ? Si les conditions de travail ont conduit ce chercheur et deux autres à se supprimer, à quoi, à quels accidents conduisent-elles ceux de la chaîne de montage et ceux qui n'ont pas ou plus de travail ? Parce que les uns auraient capacité de réfléchir, ils iraient au suicide comme certains philosophes qui ont cédé le pouvoir de la pensée à celui de l'exemple, et leur disparition serait “accident du travail”, tandis que les autres seraient contraints de se résigner à une servitude sans pensée donc sans révolte ? Alors, sous cet angle, comment entendre les ultimes discours des candidats à la présidence de la République, l'un qui en appelle à l'ordre, à la sécurité, à l'identité, au travail et d'un geste balaie les accords de Grenelle comme ceux des 35 heures, et l'autre qui en appelle à la concertation, à l'entente, à la résolution des antagonismes ? D'un côté, bottées, uniformisées, les phalanges de points d'exclamation, de l'autre les bandes de points d'interrogation. Injonction contre réflexion. Il y a longtemps, très longtemps que mon parti est pris. Dernier appel aux amis… On ne vous demande pas d'épouser Ségolène mais de nous éviter 5 ou 10 années de Sarkozy après 12 ans de Chirac.

Hier soir, reçu un mot de Jim, depuis plus d'un an silencieuse. Eblouissante comète, elle est jadis passée dans ma vie en y laissant si belle lumière que je n'ai jamais pu l'oublier, même après tant d'années où elle a fait carrière en Amérique. Elle est de celles que, dans un recueil de poèmes qui leur était dédié, j'ai un jour appelées “petites mères” parce que chacune, par une apparition, un passage ou un séjour dans ma vie, m'avait donné l'impression d'une parousie, fût-ce d'un instant. Eh oui, il y a déjà trente ans de cela et le recueil, qui s'intitulait Stèles pour soixante-treize petites mères, se terminait ainsi :
Peuple de la mémoire ô mes petites mères
bandelettes au vent mais le masque immobile
révérence parler je rêve à notre mort
quand je voudrais encore vous donner tant d'amour.
C'est peut-être cela qu'il m'est arrivé d'appeler oasis d'éternité dans l'infini désert du temps…

J'attends avec impatience de connaître les impressions de Justine et Félix, nos petits-enfants qui sont allés à Vancouver avec leur mère pour les vacances de Pâques. Le plus jeune a l'âge où, aux vacances, j'étais bon pour un séjour dans un préventorium de l'Assistance publique au bord de la mer du Nord, et la plus âgée celui où je découvrais les Ardennes à la faveur des premiers “congés payés” de mon père. Et de Vancouver je sais juste ce que, dans l'un de ses plus beaux poèmes, Marcel Thiry en dit ou plutôt n'en dit pas :
Toi qui pâlis au nom de Vancouver,
Tu n'as pourtant fait qu'un banal voyage;
Tu n'as pas vu les grands perroquets verts,
Les fleuves indigo ni les sauvages.
Perroquets, fleuves et sauvages, par métaphore j'en avais très tôt fréquenté mais pour de vrai je n'en ai vu que plus tard, beaucoup plus tard. Architecture de l'imagination... Voilà pourquoi je suis curieux de l'arrivée prochaine des petits.

6 mai – Ils sont arrivés hier en fin d'après-midi avec l'air de vouloir s'assurer qu'après leur si lointain voyage j'étais toujours en vie. Pas besoin de faire un dessin, je le sais, j'ai l'âge que m'accorde leur regard. Mais le regard de l'un n'était pas celui de l'autre. En tout cas, rassurée sur ma survivance, Justine est presque aussitôt repartie chez une amie. Et tes meilleurs souvenirs ? ai-je alors demandé à Félix. Les orques, les écureuils et la forêt, m'a-t-il répondu. Et comme il ne paraissait pas disposé à en dire plus, je n'ai pas insisté. Un peu plus tard j'ai pris un fil de laine rouge et avec son aide je l'ai étiré, épinglé sur le planisphère qui est au mur dans la cuisine. Pour qu'il se représente l'importance, à l'échelle du monde, de son périple Marseille, Paris, Chicago, Vancouver, Amsterdam, Marseille. Mais je ne voulais pas le forcer, et il m'a été impossible de savoir ce qu'il avait déjà fourré dans le panier que représente chacun de ces noms.

Dans l'après-midi j'avais lu avec consternation le manuscrit d'un auteur qui eut jadis un très subtil talent, un que j'eus fierté à révéler, et qui, depuis quelques années, se laisse aller à la négligence comme ces créatures qui, persuadées que l'amour ne traversera plus leur vie, s'abandonnent à de tristes étalements de formes. Et il m'a fallu écrire une lettre difficile… Aussi, pour changer de climat, me suis-je mis au lit plus tôt que de coutume afin de découvrir les Lettres à sa fille de Calamity Jane que Marie-Christine Barrault viendra nous lire au Méjan dans huit jours. Rien d'un chef-d'œuvre mais, de temps à autre, une scène qui m'a fait comprendre le choix de Marie-Christine. Ainsi, dans une lettre de 1885, Calamity Jane décrit-elle à Janey, sa fille, une échauffourée dans un saloon d'Old Clark City avec de “bonnes et vertueuses femmes du lieu” qui s'étaient mises en devoir de la chasser de la ville. “Une de ces aristocrates, Nat Sims, porte encore des paniers, écrit-elle. Tu aurais dû la voir quand j'ai sauté du bar. J'ai attrapé sa jupe à paniers et ses trois jupons et lui ai relevé le tout sur la tête. Elle ne pouvait pas se défendre, je l'ai donc eue juste là où je voulais l'avoir. Je lui ai arraché son pantalon long et l'ai laissée plantée là dans ses culottes de naissance pour que les hommes s'en paient une tranche.” Et ça continue sur ce ton avec tant d'allégresse que ma nuit, débarrassée des angoisses qui m'ont tourmenté ces derniers temps, fut excellente.

Ce matin, à huit heures, avant d'aller acheter le pain et les journaux, nous étions à la mairie du Paradou où venait de s'ouvrir le bureau de vote. Et déjà la foule, la file, l'attente. J'avais entendu à la radio que dans les Territoires d'Outre-mer et les consulats français d'Amérique la participation avait été encore plus importante que pour le premier tour, je me suis laissé gagner par l'idée qu'il y avait peut-être là le signe d'une improbable surprise…

En attendant Ségo, Sarko ou Godot, je me suis envoyé cet après-midi un autre manuscrit, mais cette fois ce fut le bonheur. J'en avais lu une première version et l'auteur, dont il me faut un temps encore taire le nom, montre par cette nouvelle mouture qu'il a compris combien l'incandescence dramatique de ce mince roman, qui a pour fil conducteur le désir, dépend de la juste tension des phrases. La lettre que je lui ai faite avait un tout autre ton que celle qu'il m'avait fallu écrire hier. Ainsi, de creux en crêtes va la vie de l'éditeur…

Eh bien, les jeux sont faits. À sa manière, le nouveau président nous l'avait annoncé, voici quelques jours. “Les carottes sont cuites”, disait-il. Elles le sont, en effet, et elles ne sont pas de mon goût. Mon regard est tombé sur l'agenda Gallimard où, signée Marguerite Yourcenar, la citation du jour avait un petit goût prémonitoire : “L'alcool dégrise. Après quelques gorgées de cognac, je ne pense plus à toi.” Ne plus penser à qui ? À Ségolène Royal, comme si elle était une candidate jetable ? Elle au moins n'a pas joué la jospinade de 2002. Et d'ailleurs, sous le chapiteau PS, les éléphants barrissent à nouveau. Ou ne plus penser à Nicolas Sarkozy ? Ce serait difficile avec le tam-tam (travail, autorité, morale) qui est partout, avec les félicitations empressées de Bush et avec le tohu-bohu que font à la Concorde Johnny Hallyday, Jean-Marie Bigard, Mireille Mathieu et les autres représentants de la compagnie culturelle du nouveau président.
Non, le cognac n'y ferait rien. Première nuit en Sarkozie. Il faudra se lever tôt demain, retrousser les manches et se rappeler qu'être dans l’opposition souvent rend ceux qui ne se laissent pas démonter plus imaginatifs que ceux qui cèdent à l'ivresse d’avoir obtenu gain de cause.

7 mai – C'est dans un bouillon d'incomplétudes dont les campagnes électorales attisent les illusions, l'aigreur et la violence, que se forme la doxa, beau mot, assez rarement employé, qui désigne l'opinion publique considérée comme une évidence. Mais cette opinion provisoirement agglomérée dans un discours qui se veut modèle, dans un parler qui se dit inspiré, dans une parole qui se prétend indiscutable, n'est jamais que l'un de ces essaims de noctuelles que l'on voit se former autour des lampadaires, les nuits d'été, et dont il ne reste au matin qu'un funèbre et soyeux tapis sur le sol. J'ai bien l'impression que nombre d'électeurs, peut-être même une majorité, qui ont voté contre en faisant du pour un alibi, et s'apprêtent déjà à le refaire, auront un réveil amer. Les petits arrangements entre amis d'un jour et ennemis du lendemain ne pourraient conduire à de véritables réformes, à une transformation de salut public. On ferait mieux de “penser” le monde que l'on est en train de débiter en parts scandaleusement inégales. Si étrange que cela puisse paraître chez un type de ma génération, j'entrevois une issue, et déjà quelques promesses, dans l'usage génératif et paradoxal d'un instrument mis au point à des fins à la fois stratégiques et mercantiles, cet internet où se manifeste, même si c'est de manière encore désordonnée, même si c'est en compagnie de profiteurs indignes, un profond désir de poser et se poser les vraies questions. Celles de la survie.

Je ne suis pas de ces inconditionnels qui pensent que toute parole de René Char est bonne à mâcher car d’ordre divin, mais je me suis souvenu de son Partage formel : “À chaque effondrement des preuves, le poète répond par une salve d'avenir.” Dans les circonstances actuelles, c'est une médecine douce qui en vaut bien une autre.
Et celle-ci ? Je rouvre un essai sur Stendhal que mon ami Jacques Dubois a récemment publié aux éditions de La Découverte, Stendhal, une sociologie romanesque, et je tombe sur cette phrase que j'avais soulignée : “Oui, c'est bien en ce qu'elles ont le sens intime de leur fragile liberté que les femmes de Stendhal sont en puissance de grandes amoureuses et des êtres de transgression.” Pour dire vrai, voilà un sujet de méditation qui me paraît ce soir d'une autre importance que la comparaison entre les différents moyens de relancer la croissance.

Et avec tout ça, je ne me suis même pas risqué à faire reproche au mistral qui a, certes, ramené la lumière mais ne s'est pas privé d'exciter les humeurs et d'affliger les allergiques par la poussière de pollen qu'il brasse…

Pour cause d'élection le souper familial du dimanche avait été reporté à ce lundi soir. À l'apéritif nous étions onze au jardin mais au mas, pour le repas, nous n'étions plus que cinq. Jules avait prévu en face, un autre dîner. Tout en se déclarant saturés, on a évidemment refait les élections. Et regretté que sur notre bord on n'ait pas donné plus de place aux idées, plus d'importance à la pensée. “Que seraient les déserts de nos vies sans les mirages éclatants de nos pensées ?” s'exclamait Anatole France. De l'autre bord, celui qui l'a emporté, on serait plutôt de l'avis de Desproges : “Les riches forment une grande famille, un peu fermée certes, mais les pauvres, pour peu qu’on les y pousse, ne demanderaient pas mieux que d’en faire partie.”

8 mai – P
ar un article récent du New York Times j'apprends ce matin qu'un certain Michael Marmor, professeur d'ophtalmologie à l'université de Stanford a tenté de reconstituer ce que, dans leurs dernières années, pouvaient en réalité voir du monde Claude Monet et Edgar Degas, l'un handicapé par une cataracte, l'autre sans doute par une dégénérescence maculaire. Il y a là, évidemment, matière à semer discorde et désordre dans les théories sur l'impressionnisme. Ça m'a rappelé une conversation avec Jacqueline Risset et Umberto Todini, à la Villa Médicis, à Rome, en février 1994. Todini m'avait alors dit que la myopie de Virgile était avérée par ses descriptions de paysages immuables. La myopie nous avait conduits à la lecture. Comment faisait-on sans les lunettes ? Todini avait rappelé qu'avant la Renaissance, ce que nous appelons lecture passait par la voix et l'oreille. Un point d'histoire cher à Manguel qui, plus tard, dans Une histoire de la lecture, a raconté l'étonnement de (saint) Augustin surprenant à Milan (saint) Ambroise en train de lire alors que “sa voix restait muette et sa langue immobile.” Mais, après tout, ces diffractions de la réalité et de nos certitudes ne sont-elles pas la source même de l'art romanesque ?

Le 8 mai, jour férié... À Paris Chirac commémore une victoire très ancienne et Sarkozy une victoire très récente, à bord du Paloma, le yacht du milliardaire Vincent Bolloré.
Le 8 mai 1945, la guerre s'arrêtait en Europe et rien ne permettait de soupçonner que trois mois plus tard, les 6 et 8 août, le bouquet final de la tuerie serait exécuté par Little Boy et Fat Man, ces bombes atomiques qui avaient l'air de sortir des studios de Walt Disney et qui anéantirent Hiroshima et Nagasaki. Les revenants des camps de concentration allemands arrivaient comme des spectres et la suite a prouvé que nous n'étions prêts ni à les entendre ni à les comprendre. Moi, j'attendais un retour qui n'a jamais eu lieu, celui d'une femme qui serait aujourd'hui nonagénaire et dont le spectre qui a hanté ma vie hante aussi le roman, Il aimait au-dessus de sa condition, que demain je me déciderai peut-être à ressortir de la chambre obscure où je l'ai enfermé en janvier avec l'idée qu'il me fallait ce délai pour pouvoir juger ce que j'avais écrit. Le 8 mai 1945 donc, je venais d'avoir vingt ans et, comme Paul Nizan, “je ne laisserai personne dire que c'est le plus bel âge de la vie.”
Toute la journée une demi-douzaine d'enfants ont couru dans le jardin où ils ont pique-niqué à midi. Et pour la circonstance le mistral a joué profil bas.

Ce soir, nous avions à dîner Jeanne et Jacques, deux amis de longue date qui avaient souhaité se retrouver chez nous. Nous avons eu l'impression d'ouvrir en même temps nos boîtes de Pandore et les souvenirs s'entremêlant ont composé une sorte de punch très relevé. Mais que cherche-t-on dans de pareilles rencontres sinon l'assurance de ne pas nous être transformés les uns à l'insu des autres ? Sinon les signes attestant que nous sommes toujours prêts à de nouvelles aventures ? Soudain, prenant un peu de recul, je me suis demandé ce que nous serions devenus si nous avions fait le choix de l'autre à certaines bifurcations. Jeanne aurait traduit des livres, Christine aurait restauré des tableaux du Louvre, Jacques aurait écrit des livres et j'aurais créé des bijoux d'argent... Ce n'est évidemment qu'une divagation de romancier que l'idée de relire demain son manuscrit et de se retrouver en présence de ses personnages remplit d'incertitude.

9 mai – Quand, ce matin, après un tour dans la colline, j'ai coupé les communications, fermé les portes et sorti mon roman de la cache où je l'avais mis en janvier, j'ai trouvé mes personnages campés sur la première page, mains aux hanches, bien décidés à me présenter sans ménagement protestations et doléances. D'une certaine manière, je les comprends... Quatre mois de quarantaine dans le silence et l'obscurité, ce n'est pas une fête. Le premier à s'exprimer fut Valentin, le narrateur, qui sans ménagement m'a lancé que lui, c'était lui, et non pas moi comme je l'avais laissé croire. Encouragés par son audace, les autres ont commencé à gronder. J'ai donné sur la table un grand coup du plat de la main et j'ai dit d'une voix forte : “Madame Bovary, c'est moi !” Puis, dans le silence revenu, je leur ai tourné le dos et j'ai allumé ma première pipe. Quand je suis revenu au manuscrit ils y avaient tous regagné leur place. Sept heures plus tard j'avais terminé la lecture de l'histoire dont ils sont les acteurs. Dans maints chapitres j'ai mesuré l'écart entre ce que je croyais avoir écrit et ce que j'avais écrit réellement. Là-dessus je ne m'étais pas trompé. Et maintenant commence un lent travail de mise au point, d'élagage et, pour certains épisodes, de reprise. Plus que l'ivresse du premier jet et mieux encore que le plaisir des premières versions, j'aime l'allégresse de la dernière. C'est le meilleur moment dans l'écriture. J'y serai porté, je le sais maintenant, par l'assurance que m'a donnée cette lecture et que je me suis empressé de faire savoir à mes personnages : je les aime tels qu'ils me sont venus.

10 mai – Perdre mon cher stylo le jour où je reprends mon roman pour en écrire la dernière version, c'est un acte manqué dont les psychanalystes amateurs devraient faire leur miel. Mais qu'ils s'en gardent car j'écris ce livre au clavier. Ça n'empêche pas la tristesse, je m'en servais sans cesse, de ce bel instrument, il avait une mémoire et notre entente allait sans crises. Hélas, j'ai beau l'appeler, il ne miaule pas pour me dire où il est...

Sacré gruyère, ce mois de mai troué par ses jours fériés, il dérange les habitudes. Ce jeudi je fus en Arles quand j'y vais d'habitude le mardi. Un vrai beau 10 mai, certes, tout en soleil, parfums et rumeurs, avec des sourires, des regards, des jupes légères et des chants d'oiseaux. Une sorte de joyeuse cérémonie qu'à l'aube d'un même 10 mai, en 1940, avaient interrompue soudain les sinistres stridulations des Stukas surgis dans le ciel pour marquer le début de l'offensive allemande. Et faire un coude dans le fil jusque-là rectiligne de ma vie. En commençant par m'envoyer en réfugié à Toulouse qui finissait à peine d'accueillir les réfugiés de la guerre d'Espagne.

11 mai – Les séries télévisées sont à la mode, mais si vivement que des amis cinéphiles nous aient conseillé d'en suivre certaines, nous ne nous y sommes jamais décidés. En premier parce que nous ne pourrions pas être ponctuels à ces rendez-vous incontournables. Ensuite parce qu'en ce domaine nous avons assez donné de notre temps à l'époque où, comme Mitterrand et Mazarine, nous suivions les déboires de Sue Ellen dans Dallas, ou encore, plus tard, la série NYPD Blue avec ce vieux loup de Sipowicz. Et d'ailleurs, pas besoin de chercher midi à quatorze heures car si nous le souhaitions, par l'actualité télévisée nous avons d'excellentes séries telles que Divine lustration qui nous vient de Pologne, Evangelica et Samba du Brésil, Les nouveaux amants de Vérone avec la petite sirène, ou encore la toute récente série, Je vous aime moi non plus, bien de chez nous, celle-là, où l'on voit alterner la momification par ses pairs d'une blanche candidate et le visage bronzé d'un souriant rescapé de l'enfer maltais. Et si ces diaboliques séries n'avaient d'autre ambition que de faire oublier au petit peuple que, pendant ce temps... e pur si muove ? Eh oui, elle tourne, la planète, et pas si rondement que certains s'obstinent à nous le faire croire.

Avec Allégretto qui nous avait apporté quelques “biscuits courts et dodus” chers à Proust, petites madeleines de sa fabrication, j'ai passé plus de trois heures, cet après-midi, et nous avons parlé comme des potiers de l'ouvrage que nous avons sur le tour. Elle avait une telle envie d'en savoir un peu plus sur mon roman, que je m'y suis résolu... Puisque le manuscrit est maintenant sorti de quarantaine, je lui ai lu le troisième chapitre, celui dans lequel Sophie, une jeune femme qui enseigne l'histoire de l'art au temps de l'Occupation, invite chez elle un de ses étudiants qui, pris de court, n'en mène pas large... Le plaisir que j'avais de le lui lire allait bien avec celui qu'elle paraissait avoir à l'entendre. Et ce soir, d'un mot, elle me l'a confirmé pendant que Christine et moi nous regardions Lady Chatterley dont nous venions de recevoir le DVD.

12 mai – Eh oui, L'amant de lady Chatterley fut l'un de ces livres en compagnie desquels, pendant la guerre, je pris mes distances d'adolescent avec la morale de la famille, les silences de l'école et les contraintes de l'Occupation. Je l'avais déniché dans la petite bibliothèque de mon père, derrière une rangée de Romain Rolland et de Georges Duhamel. Et ce qui m'avait bouleversé, dans ce temps où l'initiation comme l'éducation sexuelles ne se manifestaient que par d'équivoques et lourds silences, c'était la manière dont le garde-chasse Mellors, par la révélation du plaisir, gestes et langage associés dans l'écriture de l'auteur, offrait à Constance sa plénitude de femme. C'est pourquoi le film de Pascale Ferran ne m'a pas emporté comme je l'espérais. Marina Hands est parfaite dans la simplicité de ses audaces, et Jean-Louis Coulloc'h souvent très juste dans sa difficulté d'accorder les mots à ses pulsions, ils incarnent avec subtilité les craintes et les illuminations de leur rencontre, les images des lieux sont complices du déploiement de leur sensualité, oui, mais si ce film était un manuscrit que l'on m'eût proposé, j'aurais mis en garde l'auteur contre les ruptures narratives. Trop souvent, par des “cartons” hérités du muet, par des démonstrations botaniques, par des commentaires musicaux, par un rythme malmené, par des “explications de texte”, le fil narratif est rompu, et perturbée l'émotion du spectateur renvoyé à son statut de pérégrin.

Pour y avoir participé il n'y a guère, je sais le plaisir et les incertitudes (plus rien à voir avec Lady Chatterley) par lesquelles on passe quand Libération vous invite à rédiger votre “journal” d'une semaine. Aussi ce matin, après une bonne marche dans la colline, ai-je acheté Libé, sachant que le journal serait celui de Stefano Benni, cet écrivain italien qui fit son entrée chez Actes Sud en 1989 avec Le bar sous la mer. Et je ne l'ai pas regretté, sa plume est toujours aussi acérée, délicieusement impitoyable, et de surcroît ce veinard s'est vu attribuer pour son journal la semaine de l'élection présidentielle. “Attention, écrit-il en parlant de Sarkozy et de Berlusconi, ceux qui sourient comme ça se vengent, après.” Et aussi : “Sarkozy rêve de balayer l'ennemi au Kärcher, Berlusconi aussi, mais avant il rachèterait toutes les entreprises qui en fabriquent.”

13 mai – À la faveur d'un bref séjour qu'il fait à la Chartreuse de Villeneuve, Jean-Luc Outers est venu, hier, déjeuner au mas. Il avait loué une moto qui a refusé de démarrer à l'heure où il lui fallait repartir. Par chance Etienne était là qui a compris qu'il suffisait de relever la béquille de l'engin pour que le moteur acceptât de tourner. Cet incident m'a paru s'inscrire dans la série de ceux qui donnent saveur et ambiance au Voyage de Luca, le roman de Jean-Luc que je publierai en janvier, chronique itérative de la traversée de l'Amérique en minibus par un couple et Luca, leur tout jeune enfant, un récit au petit parfum de Kerouac avec de discrètes mais très efficaces réflexions sur le rôle du temps et de l'espace dans la vie d'un couple. Jean-Luc est passé maître dans cet art de susciter le vertige philosophique par affleurements et allusions. Et ainsi l'ai-je regardé repartir sur son louvoyant engin, comme un personnage de son propre livre.

À l'heure du thé, nous étions dans la campagne aixoise chez Dominique Sassoon qui a délivré Christine de l'attelle qui, depuis sept semaines, lui maintenait, rigide, l'annulaire de la main droite dont le tendon avait été endommagé au cours d'une chute. Quand Christine s'était lancée dans la traduction littéraire, et cela remonte à plus de vingt ans, elle avait cessé de jouer du piano, et elle ne s'y était plus remise. Mais l'idée qu'elle ne pourrait plus jamais en jouer s'il s'avérait que l'annulaire estropié par la rupture du tendon en fît interdiction lui était insupportable. Doucement, avec son calme chirurgical, Dominique a débarrassé le doigt de l'attelle et la guérison fut avérée.
Nous avons alors passé deux heures au jardin, en compagnie d'un couple d'amis des Sassoon, une magistrate nommée Martine et son mari... Hubert, un écrivain, avec lesquels il fut passionnément question de la délinquance des mineurs, du péril où conduit l'ignorance, de la perte des valeurs dans les structures élémentaires, famille, école et société, et surtout de deux questions qui m'occupent souvent et qui ont occupé le restant de l'après-midi. D'abord la manière dont les gens, se mêlant aux foules, se défaussent de leurs incomplétudes et de leur culpabilité latente par des dénonciations publiques. La vindicte par l'usage du pilori. Et aussi l'utopique conviction que les repères et les valeurs indispensables au fonctionnement d'une société ne pourraient retrouver leur place et leur rang que par une instruction philosophique obligatoire depuis la maternelle. Rapprendre ainsi, disais-je en m'emportant un peu, l'art de poser les questions qui révèlent comment l'avidité d'avoir est en train de détruire la capacité d'être, ou comment la jouissance possessive entraîne l'extinction du désirant plaisir d'exister.
Avant de partir, nous sommes montés à l'étage pour voir la Sainte-Victoire que Dominique peut contempler de la table où il écrit ses livres dont j'attends le prochain avec une exaspérante impatience.

Le soir, un petit plat de pâtes, vite fait, et puis nous avons eu envie de voir sur “Ciné Classic” la suite des Simenon portés au petit écran avec Jean-Richard dans le rôle de Maigret. C'était Le chien jaune, et j'avais un souvenir assez présent d'une lecture ininterrompue que j'avais jadis faite du livre. Ce fut consternant. Tourné trente-sept ans après la parution du roman, ce téléfilm est une salade d'images sans charme et de confusions narratives. Alors, avant de retourner à la lecture, commencée la nuit précédente, de la très prometteuse Contre-enquête sur la mort d'Emma Bovary de Philippe Doumenc, qu'Actes Sud vient de publier, je suis allé voir où en était l'Olympic de Marseille qui, face à Sochaux, espérait enlever la coupe de France. Ils en étaient aux prolongations qui ont été suivies d'une série de tirs au but, laquelle par un point a donné la coupe aux Sochaliens. J'en garde une image, ni de Cissé ni de Nasry ni de Leroy, mais celle d'un Chirac solitaire et blasé, image d'un parfait retraité.

Ce matin, avant que le temps ne soit perturbé par des vents annonciateurs de pluie, nous avons fait une heure de marche dans la colline. Comme il paraît simple, à cette heure-là, de refaire le monde et de le peupler d'hommes de bonne volonté ! Mais, pour l'amour du ciel, qu'on s'en souvienne, dans le juste langage, hommes veut dire hommes et femmes...

Les petites coïncidences toujours m'intriguent car elles en savent sur nous plus que nous sur elles. Voilà qu'une association d'entraide du spectacle, dite “La roue tourne”, m'informe par une lettre de son président qu'elle a hérité de la comédienne Mony Dalmès une maison qui pourrait bien avoir été celle où Nina Berberova vécut pendant la guerre. Eh oui, lui ai-je écrit, “c’est bien à Mony Dalmès que Nina Berberova vendit en 1948 la maison de Longchêne dont l'association vient d’hériter. Sur cette maison, sur les circonstances dans lesquelles Nina y vécut avec Nikolaï Vassilievitch Makeiev, peintre et élève d’Odilon Redon, ai-je ajouté, vous trouverez des notes brèves mais non négligeables dans les chapitres 5 et 6 de C’est moi qui souligne, l’autobiographie qu’Actes Sud a éditée en 1989.” Et du coup j'ai passé une partie de l'après-midi à repartir dans ce vaste livre et à relire l'un des chapitres les plus intéressants, intitulé Le cahier noir, qui, sous la forme d'un journal, court de 1939 à 1950. Parfois Nina n'y va pas par quatre chemins. En septembre 1947, un an avant la vente de la maison de Longchêne, elle écrit : “L'homme avec lequel je vis en ce moment (mais plus pour longtemps) n'est ni gai, ni bon, ni gentil. Rien ne lui réussit, il a oublié tout ce qu'il savait et n'aime personne. Peu à peu, on cesse de l'aimer aussi.” Pour avoir bien connu Nina, je sais que les mots qui tuent sont dans la deuxième phrase : “Rien ne lui réussit.” Car elle n'a jamais aimé l'échec dont le spectre pour elle s'éloignerait enfin quand, à 83 ans, elle serait reconnue par et pour son œuvre littéraire.

Vingt ans séparent Vanya 42ème rue, que nous avions revu récemment, de Lacombe Lucien que nous avons revu ce soir. Mais c'est la même et irrésistible rigueur d'images parfaites dans un rythme sans défaut qui donnent à voir sans juger et laissent au spectateur le choix des passions auxquelles il se rallie et de celles auxquelles il s'oppose. Il m'importait de revoir ce film de Louis Malle parce que cela se passe dans une période de l'histoire, l'Occupation, où j'ai situé un drame dont le souvenir vient bousculer la vie de personnages que j'ai mis en scène dans notre temps. Et je me suis aperçu que le titre de mon roman, Il aimait au-dessus de sa condition, aurait pu être celui du film de Malle. Car Lacombe aime au-dessus de la sienne, et c'est “sa” tragédie. Mais Lacombe Lucien est un titre parfait où l'inversion du prénom et du nom apparaît comme le signe même de la fatalité.
La fin du jour est ainsi bien différente de son début. A sept heures, ce matin, c'était un commencement du monde, à vingt-trois heures c'est une fin du monde. Il faudra que je lise quelques dizaines de pages de la Contre-enquête sur la mort d'Emma Bovary pour avoir une chance de n'être pas perturbé dans mon sommeil.

14 mai –
Depuis l'aube le ciel gronde, la pluie tombe en cataractes intermittentes. Pas de marche dans la colline, ce matin, mais peut-être, enfin, de l'eau dans le puits qui est à sec. Presse du matin, La Provence et Libé... Il y a certes, dans La Provence un très bel article de Silvie Ariès pour annoncer la lecture que Marie-Christine Barrault fera ce soir des Lettres à sa fille de Calamity Jane. Mais il y a aussi des informations et des commentaires qui montrent que, dans des périodes comme celle-ci, sous l'effet de la fièvre électorale, l'alibi de la philanthropie reparaît en filigrane. À droite on eut son orpheline, son juif, aujourd'hui on a son immigré. À gauche on ne sortait plus les armes, on dénouait la cravate, aujourd'hui on la renoue pour mettre l'intelligence au service d'une cause alternativement nommée ouvrière ou populaire. Mais quand vient le temps de choisir ministres et leaders d'opposition, les sourires se crispent, des babines se retroussent, des combinaisons se trament, la bourgeoisie resserre les rangs et le mépris recommence à instiller la belle philanthropie...

Et toujours l'empire des coïncidences. Je venais d'écrire ça quand un correspondant qui m'est cher m'a envoyé une lettre dans laquelle il évoque le Chili d'Allende où il était en 1971. “Là, m'écrit-il, j'ai vu la haine des classes possédantes pour la ‘révolution’, j'y ai vu les dames de la ‘bonne société’ en manteau de fourrure et tous bijoux dehors, descendre dans la rue, frapper sur des casseroles et, dans des termes qu'elles n'auraient pas tolérés de leurs domestiques, hurler leur haine du socialisme.”

Décidément, cette journée va à hue et à dia... Une dame (le diable vient d’emporter son nom) m’a informé qu’une journée d’étude et d’hommage à Jean Duvignaud serait organisée à Paris le 9 novembre. J’ai aussitôt requis un bouleversement du calendrier éditorial d’Actes Sud pour que son dernier opus – Le jeu de l'oie – sorte de presse à ce moment-là, avec cinq mois d’avance sur le programme prévu...

Les morts se suivent sans se ressembler. À François Nourissier qui vient de perdre en deux jours et sa femme, Cécile Muhlstein, et l'un de ses fils, j'ai écrit pour lui dire combien nous aimions Cécile et admirions son travail dont une œuvre tout en étoffes, cordages et visages éteints me tient depuis longtemps compagnie et me rappelle ce que nous sommes.

16 heures. Je rentre d'Arles qui déjà grouille de touristes malgré les trombes d'eau. Brève rencontre au Méjan avec Marie-Christine Barrault. Elle a toujours le même sourire qui transformerait en amour la haine des Montaigu pour les Capulet. On a fait quelques essais de voix et réglé les interventions musicales de Sébastien Souchois. Les lettres de Calamity Jane seront bien servies ce soir. Pour autant que nos spectateurs trouvent où garer leurs voitures car cet après-midi il n'y avait plus une place libre à un kilomètre à la ronde...

15 mai – Le Far West eut sa Jeanne d'Arc, et ce fut Calamity Jane, ai-je dit hier soir en introduction à la lecture que nous avions programmée au Méjan. En guise d'Anglais à bouter, elle eut les Sioux, à ceci près que les Sioux étaient chez eux. Ironie, et ça ne s'invente pas, cet oiseau intrépide, de son vrai nom s'appelait Canary ! Puis j'ai rappelé comment, après avoir donné sa fille en bas âge à un couple qui l'adopta, Jane reprit sa vie aventureuse et comment la célébrité vint sans doute de sa participation au Wild West Show de Buffalo Bill. Mais pendant près de vingt-cinq ans, à cette fille qui se croyait enfant légitime de ses parents adoptifs, l'aventurière écrivit, sans jamais les lui envoyer, des lettres que la destinataire ne découvrit qu'après la mort de sa vraie mère. Les lettres de cette correspondance à une voix sont parfois émouvantes, souvent drôles, révélatrices du temps et sans fioritures inutiles. Mais il fallait le talent de Marie-Christine pour donner, par la voix, l'impression que Calamity Jane en avait écrit certaines avec la plume d'une Sévigné. Une salle pleine a fait ovation à la lectrice et à Sébastien Souchois qui l'avait accompagnée par des interventions efficaces au saxophone et à l'harmonica. Après on s'est tous retrouvés pour un petit médianoche chez Françoise. Plus tard, nous avons remis Allégretto sur l'autoroute d'Aix et nous sommes rentrés fort tard.

Mais ce matin je me suis levé fort tôt pour la visite hebdomadaire chez Actes Sud. Peu après neuf heures, j'ai reçu une trentaine d'élèves du lycée Albert Camus de Nîmes où nous avions récemment officié, Christine et moi. Ils étaient venus pour voir à quoi ressemble une librairie d'éditeur. Avant de les confier à Rémy qui dirige la nôtre je leur ai livré quelques réflexions sur ce métier, sur les prédations qui le menacent et sur les bouleversements auxquels il faut s'attendre avec le déploiement d'internet. Peut-être n'étais-je pas dans la forme qui convenait, en tout cas, quand je les ai invités à poser des questions je n'ai eu droit qu'à d'anodines interrogations et, comme dans une librairie parisienne en décembre, à… l'évanouissement d'une jeune fille. J'ai laissé Rémy se débrouiller et je suis parti faire des courses en ville.

Ce midi Catherine Mézan est venue déjeuner au mas et, après le café, je lui ai montré, page par page, les petites améliorations que je lui suggérais d'apporter au récit qui a pour titre Un pianiste vu de dos. Ce livre que j'ai le projet de publier l'an prochain a pour fil rouge le désir, et Catherine le suggère et en suit les méandres avec une plume d'une sensibilité très efficace.

16 mai – Après la promenade dans la colline, ce matin, j'ai lu la presse. J'ai l'impression que nous abordons le troisième épisode bonapartiste de notre histoire. La devise est la même, “l'Autorité dans la Démocratie”, dont se réclament les transfuges politiques et dans laquelle nombre de gens du “peuple” paraissent se reconnaître. Je ne regrette pas d'avoir publié, juste à temps, Napoléon le petit de Hugo. Ou… juste trop tard.

Un journaliste de Marseille qui prépare un dossier sur l'été des écrivains m'a tiré de cette réflexion par une longue interview téléphonique. Comment allais-je passer le mien ? Je lui ai confié que mon été serait d'un ébéniste qui consacrera ce trimestre à élaguer, fignoler, peaufiner le roman dont il vient d'interrompre la quarantaine. Autant dire un été de plein plaisir, ai-je ajouté, car dans ce travail sur l'écriture on est délivré de l'angoisse que, dans les premières versions, suscitent les détours de la narration ou les personnages qui vous cherchent querelle. Tout est en place, il ne reste à se soucier que de finition et d'ajustage. Et ainsi, car cela ne prend pas plus de cinq ou six heures par jour, trouve-t-on sans difficulté le temps de recevoir amis, parents, enfants. Le journaliste voulait aussi connaître le lieu où j'écris, il eût mieux fait de venir, je lui ai donc décrit le platane bicentenaire dont le feuillage remplit le cadre de la fenêtre, me prive d'horizon et ainsi m'épargne les rêveries dirimantes auxquelles, quand je travaille, me portent lointains et paysages.

C* au mas entre le déjeuner et le thé. Débats, ébats sur un air de violoncelle, bonapartisme, élections, maternité, que sais-je encore. Pour convenir qu'il y a souvent là-dessous moins de tolérance que les mots n'en laissent deviner.

Françoise est partie aujourd'hui pour la Grèce, invitée au salon du livre de Thessalonique. Salon ou foire, qu'en sais-je ? Je lui ai raconté la causerie que, voici bien des années, je fus invité à faire là-bas, en plein air, devant la statue d'Alexandre pendant que de jeunes motards pétaradaient autour de la place où était réuni un public qui ne devait ni entendre ni comprendre mes propos. Dans la soirée qui suivit j'en fus consolé par une accompagnatrice qui me récita des poèmes anciens qu'elle traduisait avec grâce. C'est d'elle que je tiens ces mots subtils de Sappho qu'elle me dit en grec avant de les dire en français : “La persuasion est fille d'Aphrodite.”

17 mai – C'est parti, c'est repris, me voilà dans le premier chapitre qui sera sans doute le plus difficile à ajuster. Pour me mettre en train, il y eut d'abord, ce matin, la promenade dans la colline, et ensuite, pour me donner la mesure, une écoute attentive d'un allègre rondo de Beethoven dans la cadence si juste de Claudio Arrau et Colin Davis. Arriver à poser les mots comme les notes de ce concerto… De manière qu'ils soient désormais inséparables.

18 mai –
Le mistral craignait-il qu'on l'oublie ? Il souffle depuis hier soir avec rage, comme s'il voulait montrer au nouveau président la manière de dégager le terrain. Pas question d'aller là-haut dans la colline. Fenêtres closes et retour sans délai au roman. Le premier chapitre, j'en ai bouclé la révision en deux jours, Christine me l'a relu, la mise au point lui a parue réussie. J'ai donc abordé le deuxième.

Et pendant que j'écris, que se passe-t-il dans le monde ? On a déjà installé un Sarkozy de cire au Musée Grévin. Avait-on montré la même hâte avec Mitterrand ou avec Chirac ? Est-ce un ordre ou un pressentiment ? Autre chose, on prétend que des chercheurs sont sur la piste de l'invisibilité. J'imagine un monde où les gens de pouvoir seraient aussi invisibles que les vents ou les ondes ou les odeurs… J'apprends aussi que Lesley Blanch est morte à plus de cent ans. Sur Romain Gary dont elle fut un temps l'épouse, elle a écrit un petit livre très digne, Romain, un regard particulier, que j'ai publié dans ma collection. Je ne l'ai jamais rencontrée mais je me souviens, elle avait une telle voix qu'en lui téléphonant j'avais l'impression d'être près d'elle et de lui tenir la main.

Le mistral se calme, pas les coïncidences. Françoise m'appelle de Thessalonique où elle aurait rencontré l'accompagnatrice dont hier je parlais ici même, celle qui jadis me récita en grec puis en français des poèmes de Sappho. Elle a aussi retrouvé El Aswany qui, avec son Immeuble Yacoubian, fait encore un tabac.
Des enfants et petits-enfants arrivent pour le week-end, le mistral s'est calmé, les ministères se transforment et changent de main, mais ce soir les questions que là-dessus je me pose sont moins importantes que celles à résoudre pour donner au deuxième chapitre de mon roman la tension dramatique du premier.

19 mai – Le désir me prit hier soir de revoir Les diaboliques de Clouzot. Et bien m'en prit car, après plus de cinquante ans, ce film amer et noir me parut s'être cristallisé dans la forme d'un grand classique.

Tôt ce matin, du haut de la colline nous avons surpris le soleil levant qui caressait les échines du paysage avec une douceur amoureuse sans nom. Au petit déjeuner nous avons retrouvé Odile qui était la première levée des trois fillettes venues hier soir de Montpellier avec leurs parents. Je lui ai demandé, comme on demande à tous les enfants, ce qu'elle avait aujourd'hui dans l'idée de faire plus tard. M'occuper de spectacles avec des chevaux, m'a-t-elle répondu. Je me souviens que l'été dernier elle m'avait répondu : être fée ou princesse. Je l'aime mieux en palefrenière, elle est plus présente au monde sans avoir perdu le désir de la féerie.

F* dans un courriel m'entretient du Makaton qui est le langage des signes des enfants apraxiques et n'est pas très éloigné de celui qu'inventa pour les sourds l'Abbé de l'Épée. Alors je lui écris que, voici quelque quarante ans, l’Ecole des loisirs publiait deux boîtes de fiches illustrées par Christine pour permettre aux petits sourds d'accéder à des notions abstraites. Ce fut un discret mais beau succès d’édition et ça se vend toujours. Mais l’illustratrice est devenue traductrice... Ce n’est pourtant pas si différent, lui dis-je. Ne permet-elle pas aux sourds à une langue de la comprendre dans la leur ?

20 mai – Depuis que je l'avais lu à Allégretto, il y a une dizaine de jours, je savais que le troisième chapitre du roman appellerait peu de modifications pour prendre sa forme dernière. Et, en effet, il m'a suffi hier de le mettre en forme comme, au temps du “plomb”, on ajustait une page au taquoir et au maillet.

Le soir, avec Louise et Gilles nous avons revu The Queen de Stephen Frears, et c'est au moment où Tony Blair, qui est là à ses débuts, passe la main. Mais l'intérêt est moins de ce côté que dans l'art, l'humour et la finesse avec lesquels Frears, servi par une Helen Mirren, confondante dans le rôle d'Elizabeth II, trouve cette manière shakespearienne de hisser l'histoire immédiate dans la fiction, de mettre en scène et sur scène la politique et le pouvoir de son temps. Un jour, peut-être, en France… Les cinéastes candidats à pareille entreprise feraient bien d'ouvrir l'œil car quelque chose se passe et autre chose se prépare. Dans ses premiers accomplissements le nouveau bonapartisme, à l'image de ses modèles anciens, se montre efficace. Il se présente en porteur de vraies réponses à de justes attentes, il se réclame du suffrage populaire, avec le ralliement de certains transfuges il donne même un sens au vote d'humeur auquel certains pourraient regretter d'avoir cédé, et il ridiculise l'opposition… Pour la suite, cela reste à voir. On ne sait encore que ce qui est arrivé aux deux premiers bonapartismes.

À l'aube, ce matin, nous avons surpris le ciel en train de se débarbouiller comme un fêtard auquel la nuit a laissé des traces. Au moment où, vers la fin de la promenade, nous étions en surplomb de quelques villas dont les propriétaires ont une vue imprenable sur les Alpilles, j'ai regardé si, dans le cadre de l'une des fenêtres ouvertes, il n'y avait pas un beau modèle d'Ingres, comtesse ou courtisane, en train, elle aussi de se débarbouiller. Licence de l'imagination au moment où je vais retrouver dans mon roman la vivante Colette et le spectre de Sophie.

Cet après-midi je me suis attaqué au quatrième chapitre, et celui-là me donne du fil à retordre. En dépit des précautions prises, je m'y étais emballé et même lâché. J'y vais maintenant avec prudence mais il me paraît certain que des coupes importantes doivent être pratiquées. Pour calmer mon appréhension je me dis que les cheveux longs n'iraient pas à ce roman. Je sens poindre la même angoisse chez ceux auxquels je recommande pareilles coupes dans des écrits trop bavards. Ça commence toujours par ressembler à une mutilation. Après, ils se calment, moi aussi, on s'aperçoit que les coupes ont débarrassé le récit de ce que, sans y prendre garde, on y avait imposé dans une sorte de prétérition. Je ne vous dirai pas que… Et, en ce sens, les coupes font place à la fameuse “part du livre à faire par le lecteur”.

Ce soir, amies ruthénoises (de Rodez, of course) et amis suisses ont participé avec nos Arlésiens au souper familial, et dominical par tradition. Mais avant cela, pendant une heure, j'ai eu plus de fil à retordre avec l'un de mes petits-fils que je n'en aurai jamais avec le quatrième ou n'importe quel autre chapitre de mon roman.

21 mai – Nuit brève. À l'aube, promenade dans une colline moins ensoleillée qu'hier mais singulièrement plus parfumée. Balsamique. Je le dis à Christine, les rossignols approuvent…

Elle est venue d'Outre-Atlantique pour deux jours, elle n'a pu rester que deux heures, le temps d'un déjeuner. Je croyais bien la connaître car elle a traversé ma vie jadis, mais aujourd'hui j'ai appris qu'elle avait aussi traversé celle d'un important ministre qui fait beaucoup parler de lui. Et qu'elle était parente d'une personnalité que le président aurait voulu dans son équipe gouvernementale. Il est prudent de se dire qu'on ne sait jamais tout…

Louise m'a offert les Trios avec piano de Haydn enregistrés par le Beaux Arts Trio. Depuis samedi je les écoute, c'est la plus juste interprétation jamais entendue. De temps à autre je reviens au 28 en mi majeur car l'allegretto est à jamais lié à Eléonore à Dresde, un roman que j'ai écrit dans l'inspiration que me donnait ce mouvement et qui, par une bonne fortune et une coïncidence rare, a reçu en même temps deux prix littéraires, chacun du nom d'un écrivain que j'admire, Valery Larbaud en France, Franz Hellens en Belgique. Quand il fut question de porter Eléonore à Dresde à l'écran, avec Anna Galiena dans le rôle titre, cet allegretto devait en fournir le thème musical. La musique a toujours accompagné l'écriture, mais je ne l'écoute pas pendant que j'écris, je l'écoute avant de m'y mettre. Et aujourd'hui encore avec cette reprise de l'allegretto de Haydn avant d'entrer dans le cinquième chapitre où le fil narratif passe et repasse par le récit que trois personnages se renvoient et transforment comme trois voix concertantes.

22 mai – Les représentants d'Actes Sud en réunion trimestrielle, je les avais tous à la première heure, ce matin, et selon l'usage j'ai fait quelques commentaires sur les serments et promesses des origines, quelques réflexions sur les relations entre l'économie et la culture, et quelques prédictions sur les bouleversements qui s'annoncent dans l'édition. Puis j'ai présenté ceux des livres dits de la rentrée qui sont dans ma collection. D'abord Passions d'Annie Leclerc, un recueil de trente textes brefs par lesquels Nancy Huston, rendant hommage à la philosophe, révèle leur complicité et la manière qu'elles avaient de faire le tour monde par les idées. En même temps paraîtra un inédit d'Annie Leclerc, L'amour selon Madame de Rênal, essai interrompu mais pas inachevé où l'analyse du comportement amoureux chez Stendhal révèle la pensée qui avait animé Annie à l'époque où elle écrivait Parole de femme, et plus tard, Toi, Pénélope. Pour la rentrée littéraire elle-même, j'avais à présenter le roman de Pia Petersen, Passer le pont, dont j'ai suivi l'accomplissement depuis les premiers balbutiements et qui, achevé, maintenant mis sous presse, me paraît plus que jamais l'une des plus justes fictions que je connaisse sur le thème de la servitude.

Hier après-midi déjà, j'avais été fort gêné dans mon travail par un hélicoptère qui sans arrêt tournait à très basse altitude au-dessus du village. Et le voilà qui est revenu aujourd'hui, virevoltant toujours aussi bas. Avec ces variations dans le régime du moteur et ces bruits de pales qui me rappelaient Missing de Costa-Gavras et Apocalypse now de Coppola. Alors, exaspéré, me demandant s'il n'y avait pas là une surveillance en prévision d'un séjour que reviendrait faire ici le nouveau président, j'ai appelé la mairie pour savoir s'ils s'inquiétaient de ce manège. Une demoiselle m'a poliment expliqué, avec de l'émotion dans la voix, qu'une dame du village avait disparu, la gendarmerie la recherchait. Je n'ai pas pu en savoir davantage. Peut-être demain, dans la presse.

Vu ce soir, sur France 2, le premier épisode du Clan des Pasquier adapté de l'œuvre de Georges Duhamel par Verhaeghe et Goron. J'avais lu les Pasquier et les Salavin sous l'Occupation, j'avais accueilli l'écrivain, après la guerre, à l'université de Bruxelles. Le premier épisode du feuilleton, à l'exception de quelques faits, ne m'a rien rappelé de mes lectures, rien de l'humanisme bourgeois, de la morale du mérite, du réalisme prudent qui a donné sa petite musique à la Chronique des Pasquier, rien, sauf peut-être, ici où là, quelques touches ou allusions rappelant l'attention que Duhamel avait pour Dostoïevski. Et je suis passablement agacé par ce mot “clan” qui remplace si mal le beau terme de “chronique”. Sans doute demain, si rien ne m'en détourne, je regarderai le deuxième épisode. S'il est pareil au premier, j'en resterai là. Et puis je me promets de relire, dès que possible, l'un ou l'autre des volumes de la série que je possède avec de grandes et belles dédicaces de Duhamel.

23 mai – Eh bien oui, La Provence le confirme ce matin, c'est une vieille dame que l'on voyait passer sur la route en compagnie de son chien qui a disparu et que l'hélicoptère de la gendarmerie tentait hier de repérer. Et la gazette dit qu'Alzheimer est de la partie. Hier soir elle n'était toujours pas retrouvée. Le chien non plus, ce qui est étrange…

Maintenant la température monte, déjà la semaine dernière Gilbert, notre gardien, avait rouvert la piscine et les petites Montpelliéraines s'y étaient baignées. Je voulais y aller ce midi mais j'ai passé la matinée, sitôt rentré de la course en colline, à faire sauter à la gouge adverbes trop exclamatifs et adjectifs inutiles dans le sixième chapitre où Colette entraîne Valentin au Panthéon, devant le pendule de Foucault, pour lui faire quelques nouvelles révélations sur son frère disparu. C'est quand la tension et l'émotion montent qu'il importe d'être, dans l'écriture, le plus discret possible. Tout manquement à cet égard ressemble à une injonction faite au lecteur pour qu'il apprécie le style, et c'est insupportable. Ensuite, polissage de ces vingt pages-là et relecture de contrôle. Bref, quand j'ai pensé à la piscine il était temps de déjeuner, Christine m'attendait à la table du jardin.

“Tremblez, libraires !” m'écrit un correspondant laconique et pessimiste. Les germes de la révolte sont présents dans les abus, lui ai-je répondu. La volonté de dire est en train de refaire surface dans l’océan des injonctions. C’est évidemment une question de temps mais il joue pour nous plus que pour eux. “N'ayez crainte, me dit-il par retour, mon pessimisme n'est que dans le tableau, et la peinture m'est un loisir.” Pince-sans-rire ou farceur ?

Ce soir nous avons regardé le deuxième épisode du Clan des Pasquier. À la fin, nous nous sommes dévisagés, Christine et moi. Nous n'étions ni morts d'ennui ni exaspérés. Nous avions apprécié quelques-uns des acteurs, et en particulier Valérie Kaprisky, mais nous nous sommes dit la même chose en même temps : Ce n'est qu'un feuilleton. Je suis allé dans ma bibliothèque chercher Le notaire du Havre qui est le premier des dix volumes de La chronique des Pasquier. J'abandonne toute autre lecture nocturne. Avant minuit je m'y serai embarqué. Vais-je retrouver le plaisir ou l'intérêt, je ne sais plus, que j'avais ressenti à vingt ans ? Je pense à la lettre que Duhamel m'avait adressée pour me remercier de l'accueil qu'il avait reçu à l'université de Bruxelles. Elle était accompagnée d'une liste de conseils aux jeunes gens de ma génération. Et l'un d'eux, je le rappelle souvent (mais de mémoire car l'original est dans mes archives à l'université de Liège) nous conseillait de nous regarder de temps à autre dans les miroirs d'eau pour nous habituer au vieillard que nous serions un jour et nous préparer à le rendre supportable. Duhamel avait alors soixante-cinq ans.

24 mai – Incessant retour du relatif dans l'appréciation des âges. C'est aujourd'hui l'anniversaire de Christine et, relisant les lignes écrites ici, hier soir, je me rends compte que Duhamel était alors presque aussi loin de l'âge qu'a aujourd'hui Christine qu'elle l'est aujourd'hui du mien.
Cette nuit j'ai donc commencé la relecture du Notaire du Havre. Je n'ai pas encore retrouvé les traces anciennes, mais ce que j'ai trouvé tout de suite, c'est une écriture, une vraie, un style et du nerf à quoi l'on reconnaît un écrivain. Chose que je n'ai pas perçue dans le feuilleton télévisé où le compagnonnage de l'image et du dialogue piétine au niveau d'une aimable comédie de boulevard.

Je viens de recevoir un gros numéro de Marginales, la revue littéraire belge qui fut créée voici plus de soixante ans par mon maître et ami Albert Ayguesparse et qui est aujourd'hui dirigée par cet autre ami, Jacques De Decker, secrétaire perpétuel de l'Académie Royale de langue et de littérature. Il a eu l'idée de consacrer ce numéro au “Blues de la démocratie” et il m'avait demandé de sélectionner dans mes carnets les notules relatives à la campagne présidentielle depuis mars 2006. J'en suis le premier surpris, cela représente plus de vingt pages serrées et, avec les résultats que maintenant l'on connaît, elles rendent un son amer. Car, comme le dit Jacques, “la politique aujourd'hui évite les vrais débats.”

Dans les programmes de cinéma, il faut savoir chiner. J'avais repéré dans la presse que ce soir passait un Spielberg de ses débuts, Sugarland Express, tourné juste après l'inoubliable Duel. L'intuition était bonne. Si c'était un livre, je dirais qu'il est de la même plume, c'est en tout cas de la même écriture cinématographique et du même rythme. À cette différence près que, disposant de plus grands moyens, Spielberg à organisé la chevauchée cauchemardesque de centaines de voitures avec un humour qui donne au tragique une singulière amertume. Et des images à faire aimer la détestable Amérique profonde et ses maniaques qui possèdent plus d'armes à feu que de brosses à dents.

25 mai – Une promenade plus longue que de coutume, ce matin, nous a fait traverser deux fois la départementale de la vallée des Baux qui, en semaine, connaît un trafic de type parisien aux heures de pointe. Vitesse, dépassements, crissements, rugissements de moteur, parfois même impression d'entendre hurler les conducteurs au volant. C'est à souhaiter que disparaisse à jamais le moteur à explosion, fût-ce au prix du nucléaire. Car le silence n'a pas de prix. Et je me le dis aussi bien en traversant la maudite route aux mauvaises heures que, l'après-midi, lorsque pétarade la grosse tondeuse tractée d'un aristocrate voisin qui l'enfourche pour sillonner une terre dont il broie les pierres en coupant l'herbe.

Ce matin, quand nous longions le canal d'irrigation qui circule dans la colline avec des coquetteries de ruisseau, j'y ai jeté un regard à plusieurs reprises en pensant à la vieille dame disparue. Au retour, j'ai lu dans La Provence qu'on avait retrouvé son corps dans ce canal. On ne dit rien de son chien. Mais je m'étonne de ne plus avoir entendu hurler le chien fantôme quand sonnent les cloches…

Il me semble être maintenant, avec mon roman, dans la situation du jardinier qui, le dernier ratissage achevé, se promet de repasser le lendemain pour s'assurer que plus aucune intervention majeure n'est nécessaire. En clair, cela signifie qu'il me reste à faire une lecture ininterrompue, pour être rassuré autant qu'on peut l'être. Après, je livrerai Il aimait au-dessus de sa condition à une demi-douzaine de lecteurs triés sur le volet afin de savoir si, à leur avis, je n'ai pas aimé ou écrit au-dessus de la mienne. J'avais espéré que tout ceci serait terminé le 24 pour l'anniversaire de Christine à qui le roman est dédié. Elle en a reçu aujourd'hui témoignage avec 24 heures de retard.

26 mai – Après l'achèvement du roman, il me fallait aller ailleurs. Hier soir, en compagnie d'Etienne qui avait soupé à notre table, nous avons revu Intolérable cruauté, titre de circonstance mais surtout farce bien enlevée par les frères Coen qui ont trouvé avec Catherine Zeta-Jones et George Clooney des interprètes en or. Et, chaque fois renforcée, la preuve que les Américains sont incomparables dans l'art de rendre haïssable leur Amérique.

Dieu pour ou contre les corridas ? Le soleil était de la partie en Arles à Pâques. Mais à Nîmes, pour la Pentecôte, à voir le temps et à écouter les prévisions météo, on jurerait qu'Il est contre. Déjà que des corridas en série, ça devient consternant… que dire alors de celles qui commencent sous la pluie et, devant une forêt de parapluies et capuchons, se terminent avec du sable teinté de sang, collé aux sandales et aux sabots ?

Arrivé avec de l'avance à la gare d'Arles où j'allais ce matin accueillir Frédérique qui venait de Paris, j'ai profité d'une trouée faite dans les nuages par le soleil pour aller voir les quais de la ville du haut des vestiges du vieux pont. Et c'était soudain comme si le temps avait reculé d'un siècle. Il n'est plus si fréquent de pouvoir embrasser toute une ville d'un regard.

Grande table à midi, mais dedans car dehors le vent faisait voleter serviettes et salade. Nous étions neuf, le clan des Montpelliérains ayant rejoint près de nous Frédérique et Etienne. C'est là que la petite Odile a révélé son secret : elle a commencé à écrire un roman. Sans doute ne sait-elle pas que c'est au moment où j'ai terminé le mien…

Pour sa contribution mensuelle au Soir de Bruxelles, mon ami Pierre Mertens écrivait hier un long article, “Sous les pavés, le pognon”, tout entier consacré à la sarkozyan way of life. On aimerait en lire de pareils ici. “Ce qui intrigue, dit-il en conclusion, c'est que ce soit au moment même où l'Italie, l'Espagne, l'Autriche ont renoncé à leur tragique dérive populiste que la France s'y abandonne…”

Dans l'après-midi, long entretien auteur – éditeur avec Frédérique qui s'est engagée dans la composition d'un nouveau roman. Je ressasse le même conseil qui est d'aller au bout d'une première version en y déversant tout ce qu'il lui paraît important de dire, puis de reprendre le manuscrit pour le restructurer. Et ne jamais perdre de vue la triple recommandation de Claude Roy : “S'aimer en écrivant, se haïr en se relisant et se tenir à l'œil en récrivant.”
Et ce soir nous sommes allés écouter ensemble la première partie d'un récital de jazz qui ne m'a inspiré qu'une question : mais, diable, qu'avait bien pu faire le Steinway pour que le musicien le traitât de cette manière ?

27 mai – Pendant que nous allions ce matin dans la colline, un petit vent avait autant de mal à balayer les nuages que Louise en eut avant le déjeuner pour débarrasser la terrasse du pollen qui s'y était à nouveau accumulé.
Autres discussions avec Frédérique pour le reste de la matinée. Sur son roman encore, mais aussi sur le temps. Le temps, c'est le paysage vu par la fenêtre du train, ai-je dit à Frédérique, mais c'est nous qui défilons, ma belle, nous et pas lui ! Je me suis repris. Le temps, je le verrais bien aussi comme une patinoire… nous évoluons dessus sans manquer de perdre parfois l'équilibre.
Nous avons été interrompus par Anik qui est passée avant de remonter à Genève. Elle vient de se marier avec son compagnon de longue date mais ni lui ni elle ne souhaitent que la rencontre qu'ils organisent ici le week-end prochain soit à cela dévolue. Cette fête, m'a-t-elle confié, est une sorte de pendaison de crémaillère pour marquer l'achèvement des travaux dans leur petite maison du Paradou. Son homme m'avait demandé de dire quelques mots à cette occasion. J'ai compris ce qu'il ne fallait pas dire.
Nous ne nous rencontrons pas souvent, Frédérique et moi. Alors, nous avons remis ça cet après-midi. Comme elle s'occupe aussi de télévision et de cinéma, on est repartis pour un bon moment sur les relations complexes des images et des mots. Mais les recettes ont beau faire, c'est tout de même ce que l'on a le désir et le besoin de faire passer qui règle le ballet. Comme dans l'opéra avec parole et musique.

Ce soir notre petit monde avait souhaité voir Lady Chatterley. Revoir m'intéresse toujours autant que voir. Mais alors qu'ils avaient tous l'air fort contents à la fin de la projection, le film de Pascale Ferran s'en est pour nous cette fois mal tiré, nous avons dû en convenir, Christine et moi. Ruptures dans le récit, longueurs inutiles, raccords loupés, démonstrations botaniques malmènent un jeu d'acteurs pourtant très fascinant… J'ai l'imprudente impression que, s'il était mieux remonté, plus sobrement, ce film y gagnerait beaucoup.

28 mai – Ce matin, très tôt, trop tôt, conduit Frédérique à la gare. Par un froid de gueux après les pluies nocturnes. Et maintenant j'attends Jacques Dubois et Michou que j'aurais aimé, avec Christine, recevoir sous le platane. C'est dans l'ombre, après le repas, que nous aurions parlé de l'érotisme stendhalien, me disais-je. J'ai tant à dire et à demander à Jacques sur son Stendhal, une sociologie romanesque, au moment où je règle les ultimes détails de mon Il aimait au-dessus de sa condition. On en parlera, je l'espère, mais il va falloir, hélas, se serrer à l'intérieur…

16 heures. Ils sont venus et repartis à l'instant par ce temps du diable. Il ne pleut plus mais trois vents de mauvais poil se renvoient les nuages. Et le soleil n'y comprend plus rien. À Nîmes on doit se dire que si Dieu n'est pas contre la corrida Il n'est pas vraiment pour… Trois heures donc de souvenirs rameutés. C'est tout de même avec Jacques Dubois qu'en 1988 j'ai créé la collection de livres de poches Babel ! Mais aujourd'hui, comme je m'y attendais, il fut surtout question de sa manière de voir le rôle de la sociologie chez Stendhal comme celle de l'histoire chez Cervantès. Et des amoureuses qui, chez Stendhal, se donnent avec plus de “noblesse généreuse” que n'en montrent les hommes. Vint aussi un moment où nous avons évoqué le babilanisme dont Armance, premier roman, fournit l'exemple et une clef bien utile à l'interprétation de textes ultérieurs. Je n'ai lu Stendhal, une sociologie romanesque, de toute récente édition, qu'après avoir achevé d'écrire Il aimait au-dessus de sa condition, et j'ai alors mieux compris ce que je devais à une tradition stendhalienne où la fréquentation de Giono m'avait reconduit.

Ce soir, dîner avec les Arlésiens. Antoine, arrivé le premier, est venu me rejoindre à l'étage et je l'ai laissé se débonder en me racontant les travers de ses condisciples et de ses professeurs, ses cauchemars et ses rêves. Dans l'état de fatigue où j'étais, pas facile de me prêter à ces circonvolutions. Réflexions, rêves et rancunes, tu devrais mettre ça sur papier, lui ai-je dit, tu t'en débarrasserais en l'écrivant. Mais c'est ce que lui a recommandé sa psy ! m'a dit sa mère quand elle est arrivée. J'ai manifestement gagné un galon. Bon à savoir. Après on a célébré le deuxième anniversaire de Victor, notre arrière-petit-fils.

29 mai – On se gelait, ce matin, chez Actes Sud, le mistral soufflait le froid avec obstination, pulls et parkas étaient de sortie. Mais ils furent six ou sept à venir me voir pour poser des questions ou pour en débattre. Et puis, sur l'imprimante de course de la maison, on m'a fait en quelques minutes une sortie papier de mon roman que je vais pouvoir lire enfin comme un manuscrit qui serait arrivé par la poste.

Pendant une heure, un universitaire de Bordeaux qui prépare un livre sur l'édition littéraire depuis les années 1970, et qui avait pris un rendez-vous téléphonique, m'a posé des questions de fond et d'autres de surface pour mieux connaître l'aventure d'Actes Sud. Et ainsi ai-je pu constater qu'elle avait la vie dure, puisqu'il m'en reparlait, la rumeur lancée jadis par des “confrères” parisiens pour nous discréditer, rumeur selon laquelle Actes Sud fonctionnait alors avec les pompes à finance de l'Élysée et de la rue de Valois.

Et des amoureuses qui, chez Stendhal, se donnent avec plus de “noblesse généreuse” que n'en montrent les hommes, avais-je écrit hier en relatant la visite de Jacques Dubois. Voilà qui m'a valu une tendre volée de bois vert. “La femme ne donne pas, ai-je lu dans un courriel arrivé ce midi, elle reçoit, ce qui est plus noble...” Entre code de l'aristocratie, cabinet d'anatomie et parti-pris romanesque, vertige, je vacille... Mais le message sera transmis à leurs vrais destinataires, Henri Beyle et Jacques Dubois.

Mardi prochain nous ne verrons pas le dernier épisode du Clan des Pasquier parce que nous serons à Paris. Et nous n'en éprouvons aucune amertume car, ce soir, nous venons de regarder le troisième – et ce n'est décidément qu'un feuilleton. Je m'en vais poursuivre la relecture de l'œuvre de Duhamel.

30 mai – Ce matin, pour ne pas encaisser de plein fouet les gifles du mistral, nous avons déserté la colline et choisi de faire une boucle par des chemins abrités. Les oiseaux devaient être planqués au fond de leurs nids. On ne les entendait pas. Mais sous les arbres flottait un fort parfum balsamique avec lequel j'ai eu l'impression de me soûler.

Pour le numéro d'automne de La pensée de midi j'ai trié les notules de mes carnets de manière à ne pas outrepasser le nombre des pages qui leur sont réservées. Comme chaque trimestre, je choisis celles qui ont à voir avec les livres et les idées. C'est un travail qui prend plus de temps qu'il n'y paraît. Mais voilà qui est fait et envoyé.

Le week-end dernier, Frédérique m'avait apporté un DVD sur lequel était enregistrée l'émission de France 2, Les secrets de notre cerveau, à la réalisation de laquelle elle a participé, et qui avait été diffusée le 24 avril. Aujourd'hui, j'ai passé deux heures à la regarder. La plupart des scientifiques rassemblés sur le plateau étaient assez mesurés et d'autant plus inquiétants que l'on sentait les menaces sous leurs bonnes manières. Mais ça manquait d'un vrai philosophe pour inviter les spectateurs à comprendre que ces Christophe Colomb mènent aujourd'hui leurs grandes découvertes dans les contrées neuronales de notre cervelle au risque de provoquer de nouvelles servitudes et ce type d'esclavage qu'on appelle dépendance. Quelques “invités de marque” n'y avaient pas pensé, n'en jugeaient pas ainsi ou n'estimaient pas bon de le dire. Béatrice Schönberg qui pilotait l'émission, elle d'habitude si maniérée dans la présentation de ses journaux télévisés, était ici toute simple, souriante, circonspecte et curieuse. Et belle, attifée comme une collégienne – mais, après tout, ça lui allait bien et elle avait même l'air d'être en mesure de domestiquer les robots dont on nous avait fait entrevoir la future invasion.

Et puis, ce soir, déniché dans le programme de Ciné-cinéma une pièce rare dédiée à Alain Pakula, L'enlèvement (The Clearing) de Peter Jan Brugge, qui doit beaucoup à un beau trio d'acteurs, une Helen Mirren installée dans son âge comme elle le serait ensuite dans The Queen, un Robert Redford vieilli tel un grand vin et un William Dafoe plus inquiétant que jamais. Un suspense réussi, avec des retours habiles, une narration sans nœuds et l'autorité qui vient d'images stables, sans les trémulations de celles qui sont tournées caméra à l'épaule.

Rarement vu un temps aussi capricieux... D'un seul coup, température en hausse, mistral aphone et retour de la pluie avec maracas et coups de cymbales.

31 mai – Après ses cours, Allégreto est venue au mas et nous avons revu, mot à mot, l'un des petits contes qu'elle trousse avec une impertinence d'écriture dont elle a le secret. Il me semble que le concours le plus utile que je puisse lui apporter consiste à la convaincre que ses phrases ne sont jamais aussi félines que dans le plus simple appareil.
Après, elle a voulu que je lui lise, comme la dernière fois, un chapitre du roman dont je serre en ce moment les boulons. Lire à voix haute, exercice bien utile au réglage.
À peine avait-elle quitté le mas, les gros porteurs de pluie se sont rassemblés dans le ciel.
 

(À SUIVRE)







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