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© Bruno Nuttens




1er mai – Petit-déjeuner sans journaux, 1er mai oblige. Ne reste qu’à écouter à la radio les commentaires sur la trilogie du jour : Fête du travail, anniversaire du suicide de Pierre Bérégovoy et Ascension. La Fête du travail, qui aurait pour origine une manifestation de travailleurs américains exigeant en 1884 la journée de huit heures, devrait être aujourd’hui plus unitaire que de coutume et donner une idée de la fièvre protestataire du moment. Dans le suicide de Pierre Bérégovoy, que Mitterrand assimilait à un lynchage, quinze ans après d’aucuns flairent toujours un assassinat. Quant à l’Ascension, que les adeptes de la fuite en Inde tiennent pour apocryphe comme me le disaient hier mes visiteurs, d’autres y voient une fiction digne de L’espèce fabulatrice dont Nancy Huston a fait le sujet de son dernier livre. Touche pas à mon credo ! À la table du petit-déjeuner, les propos tournent à la controverse puis au carambolage quand je m’aventure avec imprudence dans des propos sur les confusions entre panthéisme et polythéisme chrétiens…

Il m’a fallu une dizaine d’heures aujourd’hui pour achever de quintessencier les carnets de 2007, les ramener à 300 000 signes, les imprimer, les relire, les corriger puis, vers 20 heures, en envoyer le fichier électronique à Montréal où venait de commencer l’après-midi d’un jour qui là-bas n’est pas férié. J’avais promis le texte de ce livre pour la fin d’avril. I did it ! J’espère que mes éditrices, Lise et Marie-Jo, auront apprécié. Et je serais comblé si le titre – L’année des Déchirements – leur convenait. Car c’est en effet le fil rouge de ces carnets où, entre les réflexions inspirées par les saisons, les rencontres, aventures ordinaires et mésaventures, je raconte l’achèvement de ce roman : sa mise en quarantaine pour me permettre, après quelques mois d’oubli, de découvrir ce que j’avais réellement écrit, la reprise, les amendements et la mise au point, la soumission à un certain comité de lecture, les utltimes modifications inspirées par les commentaires reçus, la lecture des épreuves et enfin la sortie du livre en décembre. La dernière ligne résume l’aventure : “Qui a peur de Virginia Woolf ? Moi, parfois…”

Après cela, rien de tel pour me détendre que la canaille drôlerie de Mélanie Griffith dans Working Girl de Mike Nichols. Nous l’avons revu ce soir en compagnie de Brigitte qui l’a découvert avec plaisir.

2 mai – Et si l’été commençait le 2 mai ? La douceur de ce jour est exemplaire. Même les tondeuses à gazon ont (hélas) été sorties et on les entend moudre un peu partout…

Nous avions deux Brigitte à table ce midi. Brigitte Allègre nous avait rejoints pour le déjeuner. Elle m’apportait la toute dernière version de son livre, Les fantômes de Sénogamus, que je publierai en octobre. “Sensuelle finesse et humour ravageur”, a noté un lecteur d’Actes Sud. J’ai ajouté : “On a l’impression que Woody Allen adorerait…”

Longue discussion sur la ponctuation dont les règles restent aléatoires et plus souvent allusives que prescriptives. Les grammaires lui accordent peu de lignes et restent prudentes. Sur ces signes qui furent longtemps de la responsabilité du typographe, je n’ai encore rien lu de plus intéressant que le Traité de la ponctuation française de l’ami Jacques Drillon, publié en 1991 chez Gallimard. Comme je disais à Brigitte que j’avais rencontré Marie-Christine Barrault, pour la première fois à la ville, dans un colloque sur “le souffle” organisé à Montpellier par le professeur François-Bernard Michel, où je parlais de la ponctuation comme d’un réglage du souffle dans le texte, nous sommes partis dans une longue discussion sur les mérites et pouvoirs respectifs de la virgule et du point et virgule. Nous n’étions pas du même avis car ce point et virgule auquel Drillon ne consacre pas moins de vingt pages, elle y voit une pause presque musicale et moi un signe… barbelé.

Ce soir, retrouvé avec jubilation Julie Andrews et Robert Preston dans leurs impayables numéros de Victor Victoria de Blake Edwards.

3 mai – L’expérience et la sagesse ne sont pas d’une étoffe, je les ai vues maintes fois se moquer d’une prétendue relation de cause à effet et je me suis surpris allant de l’une à l’autre par désir d’aventure et goût du défi quand ce n’était pas simple caprice. Après coup, elles me fournissaient arguments dans la plaidoirie par laquelle je croyais devoir justifier ma conduite à mes propres yeux ou à d’autres. Cela m’est venu à l’esprit ce matin quand je lisais certaines lettres arrivées dans la nuit. Mais ce n’est pas sans rapport non plus avec quelques commentaires sur la vie et l’œuvre d’Alphonse Daudet que j’ai entendus, peu après six heures, au réveil, à l’antenne de France Culture. Pas assez pour avoir saisi tout le sens, mais assez pour sentir se défaire un autre nœud d’idées reçues.

Christine a emmené Brigitte au marché d’Arles. Par un temps pareil (on nous promet 25° dans l’après-midi), ça ne se rate pas. Il y a des lustres que je n’y suis plus allé. J’ai ouvert la fenêtre, pas une feuille du platane ne frémit, entre elles j’aperçois des petits losanges de ciel bleu, des oiseaux que je ne peux identifier se chamaillent ou se racontent leur nuit. C’est une forme sereine de la solitude.

Premier déjeuner familial à la table de pierre sous le platane. Et pendant que nous déjeunions, premier chant du rossignol. Après quoi j’ai rédigé le texte d’invitation pour l’habituelle semaine de lectures au cloître de Saint-Trophime. La fantaisie nous a pris, ai-je écrit, de réunir les plaisirs de la table à ceux de la lecture. “Hors-d’œuvre aguichants, soupes onctueuses, plats mijotés, rôtis à point, salades charmantes, douceurs raffinées, que de leçons de goût, de patience, d’adresse, de finesse et de fantaisie vous nous avez données !” s’exclame Berjanette à la fin d’un mystérieux petit opus. De Charles Baudelaire à Karen Blixen, festin pour festin, rendez-vous donc chaque soir, du 9 au 13 juin, pour goûter la saveur des mots quand ils rendent compte des petites et grandes bouffes et quand ils sont portés par des voix magnifiques, toujours fidèles aux rencontres, celles de Marie-Christine Barrault, Nathalie Cerda, Marianne Épin, Maud Rayer et Chloé Réjon !

Les palingénésies de l’histoire n’ont de cesse. Virages en épingle à cheveux. Londres est tombée après Rome aux mains des exploiteurs du sentiment d’insécurité, ceux qui promettent de blinder les portes et d’y installer des serrures à trois pointes. Il s’agit de mettre fin à la présence des immigrés et à l’infiltration des immigrants, seuls responsables des problèmes et du mal vivre de nos sociétés. Attention, lit-on parfois sur des panneaux en bord de route, branches basses…

4 mai – De bon matin j’ai repris les notes que j’avais rassemblées pour la causerie que je ferai bientôt à Nîmes dans un cycle intitulé “Urbanisme - Architecture - Habitat”. À la manière de Nancy Huston dans L’espèce fabulatrice, je m’en vais mettre en évidence la part de la fiction dans ces entreprises. Je commencerai par quelques variations sur un petit clavier de quatre mots – habit, habitant, habitude et habitus – qui, par la voie de l’étymologie, relèvent tous d’une manière d’être. Le maintien. Pour illustrer mes propos je ne manque ni de souvenirs ni d’anecdotes. Et je montrerai ainsi l’allégorie à double sens qui vient à l’esprit quand on compare construire une maison à écrire un roman.

Sous le platane, nous étions onze à table, ce midi, avec ceux venus de Pertuis, Saint-Rémy, Marseille et Bruxelles. Valérie et Jules avaient organisé la rencontre et préparé le déjeuner : asperges, rôti et fraises. Les vins avaient de l’allégresse, les pâtisseries de la saveur et le café de l’arôme. Dans un bruissement de conversations auxquelles parfois se mêlaient les oiseaux, il fut question de peinture et de livres, de danse et de musique, d’idées et d’opinions. Ensuite ils ont demandé à visiter le mas puis sont partis se promener du côté d’Escanin. Sauf Brigitte qui lisait au jardin, dans une couronne de lumière, entre trois oliviers. Car c’est son dernier jour ici, hélas, demain elle repart .

“Pesant, mal vieilli, encombré par la symbolique et très long”, avais-je noté en août dernier après avoir vu Lili Marleen de Fassbinder. Brigitte souhaitait le revoir et nous l’avons revu ce soir avec elle. Je l’ai trouvé encore plus pesant, plus encombré, encore plus long. Je me souviens que N*, à l’époque, m’avait raconté comment Fassbinder, en grandes difficultés financières, avait accepté le scénario tel quel. Et qu’avait ainsi été formé “le couple le plus inattendu du cinéma allemand” : un producteur catholique conservateur et un gauchiste.

5 mai – Au déjeuner que nous avions hier, deux petits-enfants sont arrivés tout essoufflés. Ils venaient, avec stupeur, de me voir dans le journal de la mi-journée sur TF 1. Et c’était dans ce jardin même où ils venaient me le dire… Ce matin, j’ai des échos sur le même passage dans le journal du soir. On avait promis de me prévenir mais on ne l’a pas fait. Et alors ? Passé l’âge des miroirs.

Pour éviter le blues du lundi il me faudrait baisser ou fermer les yeux et pédaler en danseuse comme jadis quand à vélo je grimpais des côtes. Mais en même temps la journée est si belle que j’ai envie de m’étendre dans l’herbe et, les yeux grands ouverts, de regarder le temps s’écouler entre les oliviers. C’est le moment où je rêve à d’impossibles mesures. Comme de fixer un jour de la semaine, un seul, pour le courriel et le courrier. Les autres jours, je n’irais à l’écran que pour écrire. Hola, voici la petite icône qui frétille pour m’annoncer l’arrivée d’un message… Non, trois !

S’il fallait une devise au troisième empire dont c’est le premier anniversaire, rien ne conviendrait mieux que “tout et son contraire”. Omnia et contra. Il y a des empereurs pareils à ces gosses qui cassent les uns après les autres les jouets qu’ils ont voulu à tout prix.

À l’heure où Brigitte arrivait à Bruxelles, ça se gâtait ici dans le ciel, l’orage grondait, la température a dégringolé. Pour me convaincre que nous n’étions pas déshérités, je me suis souvenu du récit de quelques incidents qui auraient pu mal tourner quand nos amis Turckheim se sont aventurés à plus de 5 000 mètres d’altitude, au col du Khardung La, en Inde, comme je venais de le lire dans Un chemin à l’orée du ciel, leur livre en préparation. Et puis, l’orage s’étant installé juste au-dessus de nous, soudain, au plus fort des grondements et des éclairs lancés par le divin machiniste, nous avons été plongés dans l’obscurité par un coup de foudre. L’orage passé, l’électricité revenue, nous nous sommes aperçus que téléphone et connexion internet étaient nases. Mais la télévision fonctionnait qui nous a permis de voir Scarlet Street, avec Edward G. Robinson et Joan Benett, un polar de deuxième rang, très malin, plus de soixante ans d’âge, un bon vieux noir et blanc d’anthologie. J’avais raté le générique et je ne le savais pas : c’est signé Fritz Lang !

6 mai – Il a tant plu cette nuit que je m’attendais à me retrouver ce matin dans un mas lacustre. Mais non, la terre a goulûment bu cette eau jusqu’à la dernière goutte. Et du coup, bien que le ciel file du mauvais coton, feuillages et herbages déploient et font chanter des verts de toutes les nuances. Mais la foudre est bel et bien tombée dans le quartier hier soir. Le service des renseignements, consulté par portable, m’informe ce matin que la réparation des lignes téléphoniques pourrait se faire attendre quarante-huit heures. Du calme, me dis-je, c’est sans commune mesure avec les cyclones et les vents fous qui ont ravagé la Birmanie ! Et puis, de quoi te plains-tu ? me demande A*. Je ne me plains pas. Mais si ! Mais non... Tu ne souhaitais pas réduire à un jour par semaine le temps consacré aux courriels ? Pas vraiment. Mais si ! Mais non…

Un technicien de France Télécom a fini par rétablir une des trois lignes. Ce qui a permis de constater que le modem avait grillé. Donc toujours pas de connexion internet… Quand on vous dit que la vie ne tient qu’à un fil !

Le Monde qui courait pour Sarkozy en période électorale a changé, le supplément de ce jour, J+364, le prouve. Mais la nouvelle direction doit faire face à la situation désastreuse dans laquelle la précédente a laissé le journal. La rigueur, ce mot dont le président ne veut pas dans ses discours, s’impose donc au directoire du Monde. La rédaction s’inquiète, le personnel part en grève. Mais s’il perd son indépendance, ce journal perdra sa raison d’être.

Découvert et dégusté ce soir un film d’Elia Kazan, The Last Tycoon, adapté de Scott Fitzgerald par Harold Pinter en 1976. Très lent, très beau. Oui, je peux comprendre que des films tournés à la manière dont s’écrit un roman agacent certains. Nous l’avons suivi comme on tourne les pages d’un livre dont on ne décroche pas. Avec une admiration particulière pour un Robert De Niro jeune auquel une jeune Ingrid Boulting (qui est-ce donc ?) s’impose, telle un miroir.

7 mai – Les caprices du ciel sont inexplicables. Hier soir un crépuscule de novembre. Sur la route d’Arles, ce matin, une aube d’été sans un nuage, sans un brin de vent.
Longue conversation avec une Marion qui m’interrogeait pour compléter le stage qu’elle vient de faire chez Actes Sud. Dans le temps de sa génération, à quelles métamorphoses assistera-t-elle ? Je lui ai décrit celles dont je fus témoin dans mon temps. Pour qu’elle se prépare à des surprises. Je l’ai d’ailleurs invitée à imaginer les craintes et soupçons qui advinrent presque à coup sûr quand on apprit, jadis, que l’invention de l’imprimerie allait mettre les livres à la portée de tous ceux qui seraient capables de les lire sans assistance.

Ma petie-fille Julie, qui en connaît un bout, à tenté de configurer un nouveau modem que j’avais acheté ce matin. Elle n’a pas réussi et nous sommes à la veille d’un des plus longs week-ends de mai. Philippe, notre docteur ès informatique, ne rentre que le 13. Mon “silence” en ligne, qui a déjà provoqué quelques coups de fil, risque donc de se prolonger…

Eh bien non, cet après-midi Julie est revenue avec le bon matériel et, petite fée moderne (mais fée de belle taille), elle nous a remis en contact avec le monde. Allo, Houston ? Je vous reçois à nouveau. Mais, ciel, quelle charibotée de courriels !

Nous avions oublié que nous l’avions vu mais nous l’avons revu ce soir avec plaisir : Sea of Love de Harold Becker. Un Al Pacino au meilleur de sa forme qui, en flic revenu de tout, s’éprend d’une superbe Ellen Barkin que des indices trompeurs font prendre pour l’auteur d’une série de crimes. C’est fort bien fichu et, malgré la violence du sujet, ça dispose mieux à la nuit que les tisanes pisse-mémé.

8 mai – Ce matin, un rossignol solitaire manifestait bien haut sa présence. Si nous avions pu converser je lui aurais demandé pourquoi je ne l’avais pas entendu cette nuit. J’avais en tête une citation un rien énigmatique dont je ne connais pas l’auteur, un proverbe peut-être… “Le rossignol chante mieux dans la solitude des nuits qu'à la fenêtre des rois.” Et lui m’aurait demandé pourquoi, à en juger par le calme et le silence, cette journée était fériée. Ben, lui aurais-je dit, on célèbre l’armistice de 1945 ! Comme il se serait agi à coup sûr d’un rossignol philologue, il m’aurait fait observer que l’armistice est aux armes ce que l’interstice est au temps : un entre-deux. N’était-ce pas le polémologue Gaston Bouthoul qui ne voyait dans la paix qu’un arrêt provisoire dans la continuité de la guerre ?

Il m’arrive parfois de penser – mais en général je m’abstiens de le dire – qu’à force de secouer le vieux cocotier que je suis on finit par se prendre une noix sur la tête. Il est manifeste que la journée commence bien…

Jules est arrivé tard, ce midi, en compagnie de Justine et de Félix qu’il était allé cueillir chez leur mère, à Saint-Julien en Champsaur. Ils ont déjeuné ici, puis sont repartis pour Maguelonne où ils embarqueront les chevaux avec lesquels ils vont faire trois jours de randonnée du côté du Cirque de Navacelles. Parfois ils me font penser à des personnages de Wallace Stegner.

Passé hier et aujourd’hui des heures, des heures, des heures à baliser par des points d’interrogation et des petites notes au crayon (virage dangereux, fausse route, embarras métaphorique, peut mieux faire, devrait mieux dire…) un manuscrit de valeur mais inachevé ou inaccompli. Aussi, ce soir, m’en suis-je évadé pour voir 21 grammes (il paraît que c’est le poids qu’on perd en mourant), un film avec lequel, pendant deux heures, Alejandro Gonzalez Inarritu déconstruit trois destins incarnés par Sean Penn, Naomi Watts et Benicio Del Toro, afin de montrer l’impossible oubli d’actes dont on voudrait anéantir le souvenir.

9 mai – Ciel boudeur, petit vent suspect… Que réserve cette journée sans statut, ce vendredi coïncé entre Armistice et Pentecôte ? Elle me réserve d’abord le soin de composer l’une de ces longues lettres qu’il m’arrive d’écrire à un auteur. Une dont on sait que chaque mot doit être pesé. Je n’ai pas résisté au désir ou à la nécessité de le rappeler : c’est en étant édité moi-même que j’ai appris jadis mon métier d’éditeur. Il n’y a pas meilleure école.

J’ouvre une boîte de mon tabac préféré. Il est écrit dessus que fumer tue. J’entrevois un monde couvert d’étiquettes... Boire tue, manger tue, voyager tue, réfléchir tue, et je pense à cette citation apocryphe qu'une charmante coquine de mes amies attribue à Baudelaire : “Quand un con fume du haschich il fait des rêves de con.”

Clint Eastwood n’a pas son pareil pour mettre un discret humour dans des scènes sanglantes. Et pas son pareil pour se mettre lui-même en scène. Nous avons assisté ce soir au Retour de l’inspecteur Harry (Sudden Impact) et pris plaisir à ses clins d’œil au western et parfois à Hitchcock.

10 mai – Nuit coutumière, une part d’insomnie entre deux parts de sommeil. Réveil ordinaire, un peu tardif, baguette, café, lecture de La Provence et de ses suppléments dont un qui, au chapitre de la mode, présente les femmes en paquet-cadeau. (Petit signe qui indique qu’à cela elles sont bonnes, alors qu’ailleurs on n’en a que faire, Ségolène et maintenant Hillary en savent quelque chose.) Pour les nouvelles, il est question, dans l’ordre, du prochain match de l’OM, de la feria de Nîmes et de ses corridas, de la mort de Pascal Sevran et, tout de même, du million de victimes auxquelles les cinglés de la junte birmane empêchent que l’on porte secours. Mais il faut que je remonte dans mon grenier et que j’ouvre ce carnet pour m’apercevoir que nous sommes aujourd’hui le 10 mai, une date qui est tatouée dans ma mémoire. Car, voici soixante-huit ans tout juste, mes parents et moi, vers six heures du matin, nous nous étions précipités à la fenêtre pour assister à un étrange ballet d’avions hurleurs. L’armée allemande venait de faire voler en éclats la porcelaine de la “neutralité” belge. J’avais eu l’impression de passer d’un bond dans un autre âge de la vie. Aujourd’hui je me rappelle, comme je l’écrivais il y a deux jours, que l’armistice est aux armes ce que l’interstice est au temps : un entre-deux.

Depuis peu de temps (et pourquoi depuis peu ?), lorsque sur le clavier je compose le pronom relatif dont (cf supra), je vois apparaître don’t sur l’écran… Cette assistance indésirable et fautive, apportée par un logiciel américain qui ne connaît pas notre pronom relatif et par mimétisme lui substitue une forme verbale négative, est peut-être éliminable mais je ne sais pas comment. En attendant, chaque fois qu’elle se manifeste, je suis renvoyé à une réflexion sur deux phénomènes intéressants. D’une part les intrusions d’une langue dans l’autre au gré des dominations politiques et de la servitude volontaire des infiltrés. D’autre part une lente mais sûre paralysie des réflexes provoquée par l’assistance continue.

De la quarantaine d’émissions que je fis jadis à l’antenne de France Musique, celle qui provoqua le plus de commentaires était intitulée : Y a-t-il une idée dans la musique ? (6 février 1996… siècle dernier !) J’avais commencé par rappeler que, dans son incessante tentative de faire passer la philosophie au-delà du cercle des philosophes, Gilles Deleuze ne manquait jamais de rappeler la vanité de fabriquer des concepts sans avoir au préalable défini le problème qui en justifiait la formulation. À la question que j’avais moi-même posée, j’en avais donc accroché une autre. Certes, avais-je dit, il y a une idée dans la musique, il y en a même de foisonnants milliers, mais comment s’expriment-elles sans le recours au langage dans les innombrables cas où elle ne l’accompagne pas ? Après avoir fait entendre l’andante d’un concerto de Mozart, le 21ème en ut majeur, celui dont (le logiciel a encore une fois voulu m’imposer don’t) le cinéaste Bo Widerberg avait fait le choix pour son inoubliable Elvira Madigan, j’ai avancé que la musique était moins titulaire d’idées qu’elle n’était source d’idéation, c’est-à-dire d’un enchaînement d’idées. Ajoutant qu’elle offrait l’espace nécessaire à la pensée et stimulait ses associations, qu’elle suscitait l’émergence de préoccupations formulées en d’autres circonstances. Bref, qu’elle était médiatrice. Et si j’écris cela, ce matin, c’est parce que soudain – allez savoir pourquoi – le mot “provoquer”, lu ce matin ou entendu cette nuit, m’a renvoyé quatorze années en arrière pour me signifier que s’il m’était alors passé par l’esprit, ce mot m’aurait permis de donner une explication plus brève et sans doute plus juste : la musique provoque les idées. (Provocare : appeler au dehors.)

Question pour question, tout ce que j’écris là, ce matin, tel un pianiste qui, après avoir fait ses gammes de mise en train se met à jouer un de ses airs favoris, n’est-ce pas une manière de retarder le moment où je vais entreprendre la lecture d’un autre de ces manuscrits que j’ai reçus et qui attend son tour ? L’église sonne midi. Si nous avions quelques degrés de plus (comme à Paris, dit la météo) ce serait le moment d’aller faire quelques brasses dans la piscine.

Mais les brasses, c’est en effet dans un manuscrit que je les ai faites. Ah, se méfier de l’abus métaphorique ! Ce que j’ai fait toute la journée n’avait rien de commun avec la nage. Ce serait plus proche de la micro-chirurgie, mais ce n’est pas vraiment ça. Et qu’importe la comparaison ? Quand il ne reste pas tellement d’heures en stock, l’essentiel est d’en user avec discernement.

11 mai – Le ciel se cherche un visage, ce matin, entre grogne et tendresse. Les feuillages frémissent un peu, l’air de dire : alors, là-haut, on se décide ? Mais je ne vois encore cette journée qu’à travers des lunettes embuées par le sommeil. La nuit fut longue, paisible et ininterrompue, le réveil très lent. À peine ai-je le souvenir de quelques rêves qui ont traversé mon sommeil en laissant peu de traces. C’est peut-être parce que, hier soir, avec le même plaisir que celui fourni par la relecture d’un bon vieux roman, nous avons revu The End of the Affair (La fin d’une laison) adapté de Graham Green, il y a une dizaine d’années, par Neil Jordan. Toute ma vie, j’ai fréquenté des gens qui avaient la foi et qui acceptaient de fouiller avec moi, qui ne l’ai jamais eue, les obscurités que nous avions traversées. C’est pourquoi je me sens si complice des violences que, dans leur liaison, connaissent Sarah (Julianne Moore) et Maurice (Ralph Fiennes). Sans dire – mais si, je le dis – que, depuis longtemps, par ses rôles entre autres dans The Hours et Vanya 42ème rue, les regards, gestes et façons de Julianne Moore me précipitent, comme l'écrit Joseph Joubert, dans l’idée que “le châtiment de ceux qui ont trop aimé les femmes est de les aimer toujours”.

Passé l’essentiel de la journée en tête-à-tête avec le manuscrit que j’avais abordé hier. C’est un essai auquel je tiens mais qui ne peut tenir la route sans des ajustements que j’ai suggérés, un à un. En évitant de penser à tout ce que j’aurais pu faire dans le même temps. Comme ne rien faire.

Souper familial du dimanche au cours duquel on eut quelques échos du Canada par Françoise qui en revient, et du Cirque de Navacelles où Justine et Félix ont passé trois bons jours de cavalcade. Notre petit monde reparti, on a pris au vol Cria cuervos qui fut tourné en 1975, l’année de la mort de Franco. Mais avec ce film Carlos Saura ne me fait plus le même effet que jadis. Il me semble que les années ont amoindri la symbolique politique et que les variations sur les retournements de la mémoire sont vieillies. Reste un rôle superbe, celui d’Ana, joué par une stupéfiante fillette, Ana Torent, qui donne tout son sens au proverbe dont le titre est extrait : Cria cuervos y te sacaran los ojos. Nourris les corbeaux et ils t’arracheront les yeux.

12 mai – Il fait à la Forge Roussel, où nous irons la semaine prochaine, un temps de plein été alors qu’ici la journée promet la pluie. Mais il y a de bonnes chances pour que ça s’inverse quand nous partirons. Il ne sert à rien de s’en faire, on ne peut jamais que faire avec.

Christine à qui la fantaisie a pris de relire mes premiers livres m’a dit au petit-déjeuner qu’à la faveur d’une insomnie elle avait terminé Des arbres dans la tête. C’était mon troisième roman et il était encordé au premier (Le nom de l’arbre) par un mot clef. Bien qu’il eût obtenu en 1982 le “Grand prix du roman” de la Société des Gens de Lettres, je ne l’avais jamais relu. Christine m’en faisait donc ce matin un commentaire émouvant qui m’a rappelé celui d’A* il n’y a guère. Et, jour de coïncidence, en allumant l’ordinateur j’ai trouvé une lettre venue de Montréal où Mjo me racontait le charivari provoqué dans son esprit par la lecture des Déchirements et terminait par ces mots : “J’ai adoré te lire et j’ai hâte de recommencer.” Après cela, le ciel peut bien faire grise mine, I am above the weather.

Une doctorante américaine qui parle un joli français nous a interrogés par téléphone ce matin. Christine sur la traduction, moi sur l’histoire d’Actes Sud et aussi sur la taxinomie romanesque. Je l’ai amenée par mille chemins et me suis longuement attardé dans ceux d’où l’on voit les œuvres disposées d’une manière non conforme aux principes de la bibliothéconomie, et dans d’autres qui permettent au détour de surprendre les relations intimes de la langue avec l’écriture.

Après le déjeuner, pendant lequel ils nous ont montrés les photos qu’ils avaient prises au cours de leurs randonnées autour du Cirque de Navacelles, Justine et Félix sont repartis pour le Champsaur. Nous ne les reverrons pas avant un mois.

Puis je me suis remis au manuscrit sur lequel j’avais déjà passé tant d’heures, hier, et il m’a fallu tout l’après-midi pour en venir à bout. Ce soir, j’ai tout envoyé à l’auteur. C’est bien son tour de s’y mettre !

13 mai – Dans une Arles entre grisaille et lumière, c’était ce matin la rencontre trimestrielle avec les représentants d’Actes Sud. Pendant le premier quart d’heure je me suis adressé à tous, ceux de l’image et ceux du texte, avec quelques variations sur l’ambiguïté du mot “livre” qui désigne indifféremment le contenu et le contenant. En leur rappelant que, dans ma pratique d’éditeur, je m’étais toujours opposé au mépris du littéraire pour le commercial et du commercial pour le littéraire, je leur ai filé le conseil de ne jamais oublier, dans les négociations, qu’ils restaient des passeurs d’émotions, d’affects, d’idées et de sens. Après, seul avec ceux du texte, j’ai présenté deux livres destinés à paraître en octobre dans la collection “un endroit où aller”, deux qui, sans se ressembler, ont de drôles d’affinités.
L’un, L’âne de Schubert, est tout imprégné par des réflexions philosophiques, des considérations botaniques et des extases paysagères. Il est signé par Andy Merrifield, natif de Liverpool, qui a quitté son enseignement à New York pour s’installer en Auvergne. Son récit d’une pérégrination devient voyage vers la sagesse. Pour l’autre livre, Les fantômes de Sénomagus, j’avais invité l’auteur, Brigitte Allègre, à venir exposer l’effet qu’avait eu sur son écriture une immersion ininterrompue dans la littérature anglo-saxonne dont elle enseigne la langue. Elle fut brillante en douceur quand elle exposa comment et pourquoi elle avait introduit fleurs, saveurs, fantômes et humour dans la mise en scène de petites cruautés qui peuvent aller jusqu’au meurtre.

Et maintenant il faut plier bagage pour filer à Paris…

14 mai – Paradoxe… Hier à Paris, aujourd’hui retour au mas. Vingt-quatre heures pour participer à un quart d’heure d’une émission de télévision. Cela ne m’aurait pas pris plus de deux heures si j’étais parisien. Mais c’est sans regret car monter à bord du Bateau Livre à l’invitation de Frédéric Ferney et s’y retrouver en sa compagnie et celle de Samuel Benchetrit pour parler des Déchirements fut une fête. Des amis m’interrogeant sur un livre qu’ils avaient aimé… C’était le dernier numéro du Bateau Livre pour la saison et il m’a semblé que ça lui donnait du piment. Diffusion le 22 en soirée et le 23 en matinée sur France 5.
Les heures dans le train et rue Rollin, ce matin, m’ont de surcroît fourni l’occasion de reprendre et remanier une dernière fois les notes dont je me servirai demain à Nîmes pour dire que “la maison commence par le toit.”

Il faudra que je relise Les fous du roi pour juger des libertés que Steven Zaillian a prises avec le roman de Robert Penn Warren en tournant le film que nous avons vu ce soir. Film où, quoi qu’en ait dit la critique, Sean Penn, Jude Law et Anthony Hopkins donnent de l’étoffe au mélodrame politicien, même si, après tant d’années (une trentaine) me reviennent du roman des effluves plus philosophiques.

15 mai – Paradoxe encore… Hier, sur le pont du Bateau Livre, à Paris, on avait trop chaud, ce matin en Provence on a froid. Pour comble, cela nous vient par vent du sud. Et le ciel boude.

À une journaliste qui m’interrogeait ce matin, j’ai répondu que le succès de Millénium était preuve et manifestation du pouvoir mystérieux de la rumeur. Les premiers lecteurs d’un premier volume ont fait sourdre la rumeur par le désir de transmettre à d’autres l’intérêt qu’ils avaient trouvé au livre. Quand elle se met à proliférer, la rumeur devient irrésistible et se démultiplie. De quoi est-elle faite ? D’impressions reçues et aussitôt confiées aux proches. Et la plus efficace paraît bien être celle qui dit que, de Millénium, on ne peut se détacher dès lors qu’on y a goûté. Les éditeurs cherchent toujours à déclencher la rumeur, ils y arrivent rarement. Car, si elle est irrésistible une fois déclenchée, elle est capricieuse et mystérieuse dans sa manifestation.

Quand, pour une causerie comme celle que je ferai ce soir, je décide d’improviser en me servant d’une trame de petites notes, je finis par passer au remaniement de celles-ci presque autant de temps que si j’écrivais le texte in extenso, ce que je fais pour les conférences. Le plus clair de la matinée (qui ne l’est pas) y a passé.

L’estimation n’était pas juste. Quand, ce soir à Nîmes, l’heure et demie dont nous étions convenus fut écoulée, il me restait encore à développer un tiers de mes notes. Mais j’ai pris un raccourci pour arrriver aux conclusions. Il y avait bien cent cinquante personnes et, lorsque nous nous sommes retrouvés au buffet, j’ai compris qu’elles avaient particulièrement apprécié le sort que j’avais réservé à la préposition narrative “chez” qui, avec ses quatre lettres, se révèle bourrée de fiction. Chez moi, chez toi, chez lui, chez l’empereur ou chez… les Ch’tis. Aussi Anne-Marie, l’organisatrice m’a-t-elle remis avec un sourire entendu la brochure que vient d’éditer le Conseil d’architecture, d’urbanisme et de l’environnement du Gard. Elle est intitulée Parce que c’est chez moi…

16 mai – Ce matin, sous le soleil menacé par les pluies attendues dans la journée, je suis allé chez Citroën pour que l’on vérifie les niveaux et les pressions avant notre imminent départ pour la Forge Roussel. Il m’est revenu soudain qu’une famille Citron, après la révocation de l’Édit de Nantes au XVIIème siècle, aurait émigré en Hollande où le patronyme aurait été germanisé en Citroen, puis pourvu d’un tréma lors du retour du père d’André Citroën en France au XIXème siècle. Mais où ai-je un jour été pêcher cela ? Bref, au retour de chez Citroën (encore un chez !), en traversant Fontvieille je me serais bien arrêté chez le pédiatre pour une semblable vérification de mes propres niveaux et pressions, tant l'heure et demie d’improvisation, hier à Nîmes, m’avait épuisé… Epuisé oui, mais requinqué, ce matin, par la lettre d’une auditrice qui m’écrit que, dans les tours et les détours de mon propos, comme un chat je passais hier de toit en toit et toujours retombais sur mes pattes. Avec une… “grâce” qui la faisait jubiler, ajoute-t-elle. Grâce vient de gratus qui désigne la reconnaissance. Et si le toit me rappelle Le hussard de Giono, dès lors qu’il est question du félin je revois La chatte sur un toit brûlant de Tennessee Williams dans le film de Richard Brooks où Elizabeth Taylor incarnait l’irrésistible Maggie. Ouais… Il me semble que, ce matin, ma tête est une centrifugeuse.

À un inconnu qui m’avait envoyé un long message après avoir lu Les déchirements, roman qu’il avait d’abord, me dit-il, déposé sur une étagère tel un vin qu’il serait bon de laisser vieillir, j’ai tenté de dire l’importance de telles lettres. Car le romancier, sachant pour qui il a écrit, ne sait pas qui l’a lu...
À une journaliste qui m’interrogeait sur mai 68, j’ai répondu que, sur le moment, je n’ai rien su parce que j’étais au fond du Sahara... C’est Max-Pol Fouchet qui m’a raconté quand je suis revenu. Et puis, ai-je ajouté, mai 68, ça me fait parfois penser à la littérature, en ce sens que la française se prend volontiers pour l’ombilic.

Du Septième juré d’Edouard Niermans, un critique disait que ce téléfilm faisait penser à Hitchcock, Chabrol et Simenon. Sacrées références ! C’est pourquoi nous l’avons vu ce soir. Mais aucun des trois, me suis-je dit ensuite, ne l’aurait tourné de cette manière, avec ce manque d’assurance dans les dispositions qui tentent de mettre en évidence la lâcheté, le racisme et la honte que révèle le crime. Il paraît que Georges Lautner, sous le même titre, avait fait une première et remarquable adaptation du roman de Francis Didelot en 1961. Je serais curieux de voir pour comparer.

17 mai – Cette nuit, surpris à la radio un entretien avec Michel Fournier que j’avais rencontré voici quatre ou cinq ans grâce à mon pédiatre, lequel s’est souvent intéressé aux exploits de l’extrême (mais ce n’est pas le motif pour lequel je le fréquente et le consulte). Michel Fournier est engagé dans le compte à rebours d’un exploit auquel, plusieurs fois déjà, il a dû renoncer à la dernière minute : monter en ballon dans la mésosphère, à quarante mille mètres d’altitude, puis sauter en chute libre, passer à la vitesse supersonique et enfin ouvrir son parachute pour faire la preuve que des astronautes en difficulté pourraient être éjectés de leur capsule. Si je me souviens bien, la première tentative date de septembre 2000 et devait avoir lieu dans la Crau. Cette fois, c’est au Canada que cet Icare sexagénaire va défier le sort. De l’entretien de la nuit, j’ai retenu que, dans la préparation à l’exploit, la maîtrise de la panique avait pris une place importante.

Insolence du temps qui rit dans la lumière puis pleure dans l’ombre, compisse les jardins et d’un roulement lointain, nous menace d’orage.

Ce matin, en vue du voyage, j’ai joué au vide-grenier avec la voiture. C’est fou ce qu’on accumule dans les vide-poches, les boîtes à gants et autres compartiments ou logettes. Au point de ne plus savoir où sont les documents nécessaires en cas de pépin. J’avais pris un couffin pour y accumuler ce qui n’était plus utile, plans, cartes et documents périmés, gadgets hors d’usage, petits accessoires dont on ne sait plus l’emploi… Le couffin a été vite rempli.

Comme nous la rencontrerons peut-être là-haut j’ai voulu voir hier, entre lettres et lectures, le DVD de Persepolis que nous avait envoyé B* avec l’idée de briser la méfiance qui m’a retenu d’aller voir en salle le film de Marjane Satrapi et Vincent Paronnaud. Je l’ai vu, sur l’écran de mon ordinateur, je l’avoue. Oui, c’est très beau, mais c’est au cinéma ce que la bande dessinée est à la littérature. Un monde où je ne suis pas à l’aise et parfois même me sens étranger.

Je n’aime pas laisser des affaires en désordre quand je m’absente. J’ai donc entrepris de classer les courriels, lettres et articles sur Les déchirements. Je les avais empilés au fur et à mesure de leur arrivée ou de leur parution. (Jadis on disait “à fur et à mesure”. On devrait y revenir.) J’ai commencé à les relire, puis j’ai arrêté. Le moment n’est pas encore venu. Il faut plus de distance.

Dernier soir avant départ. Au menu un bel orage, asperges et brouillade, et une irrésistible parodie de l’expressionnisme par Woody Allen avec Shadows and Fog.

J’emporte en voyage le meilleur livre de voyage, le dernier volume de la correspondance de Flaubert. Je la lisais à petits traits. Les jours où je ne suis pas en représentation, j’en ferai une lecture continue.

Depuis hier je tente de mettre en ligne les pages de ce carnet mais, chaque fois que je crois la tenir, la savonnette internet m’échappe. C’est sans doute une manière de m’imposer une cure de silence électronique. Et ce n’est sans doute pas inutile. (20.05.08)

19 mai – Dans la fraîcheur ardennaise, sous la couette et avec fenêtre ouverte, longue nuit d’un sommeil réparateur. Avant de m’endormir, j’ai eu le temps de passer la journée d’hier en revue. Du Mas Martin à la Forge Roussel, c’était réglé comme papier à musique, neuf cents kilomètres de bitume bouffés en neuf heures, avec pilotage alterné. Seul le temps varie d’une fois à l’autre. Hier c’était une France frileuse au ciel variable avec éclaircies et précipitations.
Du côté de Langres, soit que j’étais distrait au moment où nous passions, soit qu’on l’eût enlevé, j’ai manqué le panneau qui marque la ligne symbolique de partage des eaux et ainsi ai-je été privé d’une petite célébration. Car à l’école c’était l’une des premières leçons de géographie : la Meuse prend sa source au plateau de Langres. Mais dans ces collines qui n’ont rien de comparable aux Alpes et encore moins à l’Himalaya, me demandais-je jadis et me redemandais-je hier en les traversant, comment le fleuve pompe-t-il assez d’eau pour devenir rapidement large et puissant ?

Après avoir été réveillé ce matin par une manécanterie d’oiseaux, j’ai ouvert les rideaux puis me suis recouché pour réfléchir à deux choses qui me trottaient en tête… D’abord à une aventure du langage, telle que je les aime, celle qui du français “pied de grue” a fait l’anglais pedigree (signe composé de trois traits pour marquer les degrés de généalogie dans les registres) que nous avons repris en français sans y mettre d’accent alors qu’on aurait pu en faire “pédigrue” par exemple. Ensuite, dans un tout autre registre, j’ai réfléchi aux raisons qui poussent certains à parler de manière peu audible, et j’en suis venu à décréter que c’était nécessairement par crainte de la personne à qui l’on s’adresse, par honte de ce que l’on va dire ou par fatigue… Quelle autre explication ? Le mépris ?

Nous sommes en Gaume, pas chez les Ch’tis. Froid assez vif, le dentifrice dans son tube et le shampoing dans son flacon étaient figés ce matin. Il a fallu ressortir nos lainages. Mais la journée s’annonce lumineuse… Christine m’a fait voir que le tronc du Wellingtonia pluriséculaire avait été débarrassé des branches basses qui le dissimulaient. Déjà gigantesque, l’arbre en paraît plus haut encore. Puis, à petits pas, nous avons fait le tour du grand étang. Il faut un recommencement à tout. Je n’avais plus ressorti ma canne de marche depuis des mois.

Dans le temps que j’écrivais ceci, un sanglier a traversé au galop le grand coupe-feu que j’ai sous les yeux et un oiseau a foncé vers moi, à travers la vitre, comme si nous étions un onze septembre. La vitre a résisté, l’oiseau a rebondi, après trois culbutes dans l’herbe il est reparti.

A Nîmes, l’autre jour, je dissertais sur le chez. J’y reviens ici, à la Forge Roussel où je ne suis pas chez moi, mais comme chez moi. Intéressante confrontation entre le réel et le figuratif. Elle permet d’apprécier un peu mieux la vraie nature du chez, et d’en reconnaître les conditions amniotiques.

20 mai – Depuis hier je tente de mettre en ligne les pages de ce carnet mais, chaque fois que je crois la tenir, la savonnette internet m’échappe. C’est sans doute une manière de m’imposer une cure de silence électronique. Et ce n’est sans doute pas inutile.

Contrairement aux prévisions pessimistes que j’avais faites avant le départ, un temps d’une beauté souveraine se maintient ici. La glycine en fleurs qui couvre la façade principale de la Forge Roussel s’ébroue dès le matin dans la lumière avec des étincelles d’un bleu plus foncé que celui du ciel. Et la Semois chantonne en traversant la propriété, comme si elle venait y marauder.
Pendant le petit-déjeuner que nous prenions à trois dans la cuisine, Christine, sa sœur Françoise et moi, il fut question de la lenteur des premiers gestes de la journée. Quand nous étions plus jeunes, nous nous lancions sans tarder dans les occupations quotidiennes. Maintenant, disions-nous, nous regardons le temps emporter les gens pressés pendant que nous accordons une tendre attention à la lenteur des choses.

J’ai accompagné Christine à Florenville pour acheter la presse. En passant par Lacuisine j’ai vu qu’il y avait encore, ici et là, de très belles et très simples maisons gaumaises aux toits d’ardoise et aux murs chaulés, mais de plus en plus nombreuses sont celles qu’on a mutilées, surtout dans leurs ouvertures, fenêtres et portes, avec le souci de leur donner un rang parmi de nouvelles constructions qui se multiplient et tentent, elles, avec un peu de bois par ci et un peu de pierre par là, de manifester un brin de respect pour la tradition en exhibant leur prétentieuse modernité. J’ai repensé à ce que je rapportais à Nîmes, l’autre jour, à savoir que la laideur avait commencé à se manifester dans l’habitat quand on s’était mis à confier à des architectes la construction de maisons jusque-là bâties par des artisans, héritiers et passeurs de règles, d’usages et de coutumes. Ainsi des mas provençaux comme le nôtre qui ont perpétué jusqu’à la fin du XVIIIème siècle les proportions de la maison romaine…

Work in progress… Si brève qu’elle fût encore, la marche ce matin fut deux fois plus longue que celle d’hier. Comme à chaque reprise, le problème est dans les rythmes (le musculaire, le respiratoire et le cardiaque) qu’il faut coordonner. Mais grâce à ce petit entraînement, je devrais au retour être en mesure de reprendre la marche matinale.

Par une lecture que je fais en ce moment et à laquelle je prends peu de plaisir, j’observe une fois encore que la mauvaise traduction vient moins d’une méconnaissance de la langue source que d’une absence de maîtrise dans la langue cible, celle du traducteur. En somme, d’une incapacité à faire sourdre dans celle-ci le sens, les effets et la part d’implicite de celle-là.
Dans le champ littéraire le traducteur est par force un écrivain. Et s’il n’est pas bon écrivain, l’œuvre traduite en porte les traces. Seulement voilà… il y a beaucoup de gens qui n’en ont cure, même parmi les éditeurs. En ce domaine, la tradition littéraire se perd. Et on se réveille un beau matin en s’apercevant que les Américains, dont on a parfois des raisons de se méfier, nous donnent avec leurs romanciers de sacrées leçons d’écriture.
Avec l’air de m’approuver, une buse rousse et de belle envergure était en train de tournoyer, planer, virevolter avec lenteur au-dessus de la Semois. Soudain elle s’est abattue sur une proie qu’elle a emportée précipitamment.

Cet après-midi, venue de l’Abri aux Ifs, Marie-Anne m’a tout de suite glissé une lettre à n’ouvrir qu’après son départ. Ecrite au crayon, m’a-t-elle soufflé. Et pourquoi au crayon ? C’est au crayon que l’on signe les gravures. Le crayon, quoi qu’on fasse, est indélébile, a-t-elle ajouté, alors que l’encre peut être effacée… Chacune de nos rares rencontres se déroule de la même manière, nous commençons par effeuiller les nouvelles et, insensiblement, nous en venons à nous dire ce qui nous paraissait d’abord difficile à formuler. Cette fois, il s’agissait des remue-ménage qu’elle avait connus au cours de démêlés familiaux puis d’un récent voyage vers le Cap Horn, et pour moi de ceux qui avaient accompagné l’écriture de mon roman et de sa promotion. Nos propos tressaient une seule natte. Après son départ, j’ai lu la lettre. Deux pages où elle me décrivait de manière émouvante la part qu’en lectrice elle avait prise aux drames des Déchirements.

21 mai – Ce matin, ciel nuageux, air frais. Les hêtres rouges mettent en valeur l’infinie variété des feuillages verts. Petite marche sur les hauteurs de Froidvent. D’un pas très calme, car j’ai reçu hier soir un avertissement sous la forme d’une soudaine accélération cardiaque. Elle fut vite maîtrisée, n’empêche, on se calme… Et à propos de calme, étrange est celui qui vient du silence informatique. Les journées sans courriel ont quelque chose de monacal.

22 mai – Quand nous sommes arrivés à Louvain-la-Neuve, hier, après une heure et demie de route, nous nous sommes retrouvés dans un réseau de tunnels, parkings et quais de déchargement au seuil duquel notre GPS nous avait annoncé d’une voix suave que notre destination était atteinte. C’était d’une complexité kafkaïenne et Christine au volant me disait son impression d’avoir été précipitée dans une cité souterraine du XXXème siècle. Dans cet enfer une voiture de police a surgi que nous avons arrêtée. La gendarmette au volant nous a tirés d’affaire. Et nous nous sommes retrouvés à l’air libre, au cœur de la très moderne cité universitaire où les voitures ne sont pas admises.
Je n’étais plus venu depuis vingt-deux ans à la librairie Agora qui a doublé de surface mais j’y ai été accueilli par la même Françoise et ses mêmes équipières. Selon l’usage, un amphithéâtre de chaises avait été aménagé au centre. J’avais craint une petite assistance, à cinq heures ils n’étaient pas loin de cent. Et dans les premiers rangs quelques figures amies : Viviane Ayguesparse, Françoise Wolff, Anne Ramaekers, Edith et Yves Gilbert. Pascal Durand, lui, s’est amené en compagnie de quatre étudiantes qui, sous sa direction, préparent à Liège un mémoire sur les débuts et les premiers livres d’Actes Sud.
Pendant deux heures, avec l’autorité universitaire qui est la sienne mais aussi avec complicité, Pascal a conduit la conversation sur les thèmes de l’écriture et de l’aventure éditoriale. Et ainsi m’a donné l’occasion de rappeler que si j’avais appris mon métier d’éditeur en étant moi-même édité, l’édition m’avait en revanche beaucoup appris sur les exigences de l’écriture. A la fin, il m’a tout de même glissé à l’oreille que mes réponses à certaines des questions qu’il m’avait posées sur Les déchirements lui avaient confirmé que les romanciers ne sont pas les mieux placés pour juger des origines et de la structure de leur œuvre...
Le public n’a posé que peu de questions mais nombreux furent ceux qui, ensuite, le roman à la main, m’ont demandé une dédicace. Après, on s’est retrouvés, une vingtaine, autour d’une table de café sur la moderne grand-place qu’illuminait le soleil déclinant et où des universitaires déambulaient, tels des personnages de Delvaux. Les étudiantes de Pascal s’étaient installées autour de moi pour m’interroger sur ces débuts d’Actes Sud auxquels est consacré leur mémoire.
Christine toujours au volant, nous avons repris la route qui, au couchant, nous a ramenés à la Forge Roussel. Dans l’obscurité, près des Epioux, nous avons de justesse évité deux faons folâtres qui, dans la lumière de nos phares, ont traversé la route d’un petit pas de danseuse.

Le ciel est ouaté ce matin et nous avons fait comme hier un tour sur les hauteurs de Froidvent, dans une “zone de quiétude pour les animaux sauvages.” A un point du parcours nous nous sommes arrêtés pour regarder la Forge Roussel que soudain nous découvrions tapie au fond de sa vallée. Un autre monde auquel je rêvais, adolescent, en le sachant inaccessible et en ne sachant pas que peut-être, déjà, Christine y venait en famille…

A chacun de nos séjours ici, je rencontre le spectre du père de Christine. Dans nos promenades du côté de Froidvent, deux fois nous sommes passés près de l’endroit où il s’était effondré pendant qu’il contemplait le paysage. Et dans le salon de l’aile où j’écris, face à l’une des fenêtres, j’ai le pressentiment que, si je me retournais, je le verrais étendu comme le jour déjà lointain où je suis venu m’incliner devant sa dépouille qu’on avait installée ici.

23 mai – C’est hier soir que la série de rencontres sur Les déchirements qui avait commencé à Strasbourg en janvier s’est terminée à Namur. Nous étions arrivés avec un peu d’avance mais trop tard pour visiter le musée Félicien Rops. Dans le peu de temps que nous avions j’ai emmené Christine faire un petit tour pour lui montrer la très baroque église Saint-Loup où, après une beuverie, ce même Rops avait entraîné Baudelaire qui fit là une chute dont on dit qu’elle abrégea sa vie.
A vingt heures nous entrions à la librairie Point Virgule. Tous les sièges étaient occupés, une cinquantaine de personnes assises au coude à coude. J’étais reçu par la même et jeune équipe de libraires, Anouk, Patrick et Régis, qui m’avaient accueilli en 2004 à la parution de Pavanes et javas sur la tombe d’un professeur. Et ce fut comme alors un jeu de questions et réponses mené par Régis, alterné avec la lecture de quelques épisodes des Déchirements. Il y avait de l’aise dans les propos et du plaisir dans l’air. A quoi Nicole R*, amie fidèlement présente, fit écho par un subtil et très persuasif commentaire de lecture. En ont témoigné aussi les participants venus pendant près d’une heure me demander de signer un exemplaire du roman.
Nous sommes rentrés de nuit à la Forge Roussel par l’autoroute du Luxembourg que sillonnent sans interruption des camions de toute l’Europe. Trop tard, bien entendu, pour voir sur France 5 l’émission du Bateau Livre à l’enregistrement de laquelle j’avais participé la semaine dernière à Paris.

Ce matin, ciel en fête, petit vent gaillard, nouvelle promenade sur les hauteurs. Sans souci cette fois pour la fatigue puisque la série des rencontres est achevée. Christine qui me précédait sur un étroit sentier, dans la fameuse “zone de quiétude pour les animaux sauvages” que nous avions déjà traversée hier, s’est arrêtée, elle m’a fait signe de garder le silence et m’a désigné une toute proche clairière où deux sangliers de forte carrure et deux minuscules marcassins avaient l’air de brouter au soleil comme une famille en vacances.
Il n’en fut pourtant pas question ce midi alors que les conversations de table à la Forge Roussel portent presque toujours sur les mœurs animales. Il y fut plutôt question de ces autres animaux que sont les philosophes presque tout de suite constitués en deux groupes, les obscurs et les bateleurs. Parce que notre nièce Anne était présente dont la fille doit préparer, dans le cadre de ses études, deux notes, l’une pour justifier l’admiration portée à Borgès et l’autre pour évoquer les périls inhérents aux technologies nouvelles, j’aurais aimé évoquer la philosophie telle que la décrit Montaigne : “Il n’est rien plus gai, plus gaillard, plus enjoué, et à peu que je ne dise folâtre.” Je n’en ai pas eu l’occasion car, par un soudain revirement, il a paru plus urgent de “murmurer à l’oreille des chevaux” et d’écouter ce qu’ils ont à nous dire. Alors je me suis contenté (mais c’était un bon contentement) d’observer cette nièce qui entre dans son âge d’or avec une telle grâce que, si j’étais réalisateur, je lui trouverais un premier rôle dans mon prochain film. Et par exemple dans un qui serait adapté des Déchirements

En avril je m’interrogeais ici sur Sharon et me demandais depuis quand il dérivait dans le coma. Par un article consacré à un documentaire qui cherche à le réhabiliter malgré les massacres de Sabra et Chatila en 1982 et son irruption sur l’esplanade des Mosquées en 2000 à Jérusalem, cause de la seconde Intifada, j’ai reçu la réponse : Sharon vogue au milieu de nulle part depuis le 4 janvier 2006… C’est quoi, cette conservation ?

Demain, Christine passera un cran dans la mécanique de l’âge. Des années qu’elle a, tu as maintenant passé plus de la moitié avec elle, m’a dit en relevant la tête une biche qui s’était avancée dans le coupe-feu. C’est vrai, tout a commencé avec son apparition en 1965… Et je suis allé faire un tour dans notre passé.

Les amis du Point Virgule, au moment où nous nous séparions, m’ont mis hier dans les mains un petit paquet que j’ai ouvert aujourd’hui. Ce sont deux livres choisis avec un soin particulier. Je viens de lire l’un d’eux au soleil, face à la bavarde Semois : Les mauviettes de Cyriel Buysse, cinq contes, les seuls que cet écrivain flamand ait écrits en français. L’achevé d’imprimer pour le compte des éditions Finitude de Bordeaux précise que ce fut par “un matin triste, froid et brumeux de novembre 2006.” C’est ce qui m’a retenu dans ces nouvelles écrites à la charnière des XIXème et XXème siècles entre deux cultures, la flamande et la française… on est en plein naturalisme. Autant dire dans une fabrique d’écriture. L’usage des mots et le tour des phrases sont d’un artisan de la terre. Dans les portraits, descriptions et analyses, l’écriture porte les traces des mains qui l’ont façonnée au tour.

24 mai – Dernière journée à la Forge Roussel. Un héron au long bec virevoltait ce matin au ras d’une Semois grise et le feuillage des hêtres pourpres était d’un violet funèbre. Nous avons vu passer en triangle, puis se mettre en file en accélérant leurs battements d’ailes, cinq oies blanches au cou démesuré qui avaient l’air de se tirer, elles aussi. Le ciel bougon, un vent sournois et une fraîcheur peu agréable ont raccourci notre promenade.

Jules a téléphoné de Marseille pour souhaiter un bon anniversaire à Christine et pour nous informer d’un important changement dans sa carrière.
Le Monde n’est pas arrivé à Florenville. Mais Le Soir y était qui rend compte de l’immense sculpture d’acier qu’Olivier Strebelle a réalisée pour l’allée des Athlètes où elle vient d’être installée à Pékin. A en juger par les photos, la performance est accomplie dont il avait le projet depuis vingt ans.

Ce midi, Anne et Charlotte nous avaient rejoints. Anne était trop loin pour que je reprenne avec elle les propos sur la philosophie. Il eût fallu se lancer les mots comme des boulettes de pain, d’un bout de la table à l’autre. Avec Charlotte, en revanche, qui était en face de moi, il fut question de Venise dont elle revenait et de la Chine dont elle a appris la langue et dont elle soupçonne le discret mais inexorable déploiement. Je pensais (et lui en ai fait part) à certains propos de Védrine mettant en garde contre les malentendus que peut susciter l’ignorance des nouvelles dispositions géo-politiques de la planète.

Infiniment grand… Les Américains espèrent que, dans quelques heures, une sonde qu’ils ont envoyée vers Mars se posera en douceur, sans anéantir le matériel d’observation dont elle est équipée. Infiniment petit… toutes les pages que j’ai écrites depuis notre arrivée à la Forge Roussel sont comprimées et confinées dans une clef USB que je fourrerai dans la poche de mon gilet…

25 mai – Rentrés au mas, ce soir, après une grande étape routière toute pareille à l’aller. Sauf que cette fois j’ai vu le panneau qui annonce la ligne de partage des eaux du côté de Langres. Mais, comme si nous étions tous des ignares, incapables de lire et seulement capables de comprendre de frustes icônes, il ne reste qu’une silhouette de porteuse de cruche imitée sans doute de Greuze ou de quelque autre peintre…

Ici il a tant plu que notre Provence retrouvée ressemble à une éponge, et elle est grise comme si elle relevait de maladie.

Internet à nouveau. Ai mis en ligne les pages écrites à la Forge Roussel. Dans la boîte à courriels, plus de cinquante messages, dans la poubelle à pourriels, plus de quatre cents… Suis heureux d’avoir vécu cette semaine sans le savoir.

26 mai – Pluies et vent se sont disputés cette nuit et par leurs corps à corps ont à plusieurs reprises interrompu le sommeil dans lequel, ivre de fatigue, j’avais basculé hier soir. Et ce matin, la Provence me rappelle le temps verhaerénien auquel est associé le souvenir que j’ai de la première moitié de mon existence. C’est d’autant plus bizarre que nous venons de passer là-haut une semaine comme on aimerait en avoir ici maintenant. Dire qu’on n’a pas encore pu débâcher la piscine alors que, chaque année, c’est chose faite à Pentecôte… Ça paraît si étrange que Christine, à qui j’en faisais la remarque hier soir, m’a demandé : C’est quand, la Pentecôte ? Mais réfléchis… c’était il y a deux semaines !

Première visite du premier jour de retour, celle de Philippe qui est venu remettre de l’ordre informatique dans nos instruments. Et ainsi ai-je pu voir l’émission du Bateau Livre qui a été diffusée pendant mon absence, et prendre la mesure des commentaires, fort agréables à entendre, qu’à cette occasion Frédéric Ferney et Samuel Benchetrit ont faits des Déchirements. Pendant que Philippe effectuait les réglages, j’avais relu trois lettres manuscrites arrivées en mon absence et que j’avais survolées hier soir. L’une d’Alberto Manguel qui se dit “hanté” par mes personnages, une autre de Frédéric-Jacques Temple qui affirme que ce livre “survole de très haut tout ce qu’(il) a pu lire depuis deux ou trois ans”, et une d’un ami libraire, Pierre Schott, qui écrit que “Les déchirements sont – comment vous le dire ? – un Hiroshima calme et posé, dans un ralenti de 300 pages…” Reste donc à voir maintenant comment, dans les semaines et les mois qui viennent, se jouera la partie entre la mémoire et l’oubli.

M* est passée en coup de vent, entre voyage et archéologie. Me laissant sur le seuil de la conversation que nous nous étions promis d’avoir.

Je guettais les nouvelles, ce soir, car c’est aujourd’hui que, dans l’Ouest canadien, Michel Fournier, après une ascension en ballon, allait sauter dans le vide à quarante mille mètres d’altitude pour n’ouvrir son parachute qu’au trente-neuf millième. Mais aux dernières nouvelles, l’ascension et le saut ont été remis à demain à cause de vents violents…

Ce soir, sur Arte, nous avons vu Firelight (Le lien secret) de William Nicholson, l’histoire d’une mère porteuse au XIXème siècle, mélo très anglais et très romantique où l’on frôle sans cesse le ridicule sans jamais y tomber, grâce à la qualité des images, grâce surtout au talent de Sophie Marceau et de Kevin Anderson (que j’avais l’impression de connaître tant sa ressemblance est grande avec Jean-Luc Outers). Ce film de 1997 m’a renvoyé l’image de Sophie Marceau en Corée, en septembre 1993, alors que nous participions à un voyage d’Etat à l’invitation de François Mitterrand. Je la revois à Séoul, en robe bleue à la Maison Bleue où…

27 mai – La phrase que j’étais en train d’écrire hier soir a été interrompue par un coup de tonnerre d’une soudaineté, d’une violence et d’une durée telles que j’ai cru au tremblement de terre depuis toujours promis par notre situation sur une ligne de faille. (En témoignent les planches antisismiques mises en quinconce dans les vieux murs.) Le mas a tremblé et j’ai vu la poutre faîtière branler dans le pignon. Des roulements moins violents et une succession d’éclairs m’ont détrompé. C’était un orage. Avec le souvenir récent de nos ennuis informatiques, j’ai coupé le jus comme on disait jadis. Et Sophie Marceau a disparu de l’écran. Mais ce matin elle a reparu avec ce lambeau de phrase… en robe bleue à la Maison Bleue… un foulard qu’elle aurait laissé choir.
Comme les lointains dans les jumelles, les souvenirs exigent une mise au point. Je m’y suis appliqué ce matin et suis même allé relire dans le troisième volume de L’éditeur et son double des lignes que j’avais écrites en septembre 1993 après la soirée à la Maison Bleue... “Le couturier André Kim en habit de samouraï, l’armure de métal remplacée par des élytres de lin amidonné, me serre les mains comme si nous étions de vieilles connaissances, et se retient avec peine de peloter Sophie, apparue en robe bleu nuit joliment décolletée.” Et le dos indiciblement nu. Je m’en souviens encore et l’ai reconnu hier soir quand, dans Firelight, sous le nom d’Elisabeth, elle était nue dans les bras de Charles Godwin. Et cette autre note encore à propos d’un dîner privé auquel nous avait conviés Mitterrand… “Débarrassé du protocole, il a des couleurs au visage, des yeux sans cesse en alerte. A chaque fois qu'il parle, il prend soin de regarder tour à tour les femmes qui sont à sa table. Et ce sont des regards bien différents : de tendresse (ou peu s'en faut) pour Edith (Cresson), de sensuelle admiration pour Sophie (Marceau), de complicité pour Danielle (Mitterrand).” Mais si je repars ainsi dans le labyrinthe des souvenirs, la journée n’y suffira pas.

Le vent, et ce n’est pas le mistral mais le sirocco, arrache les feuilles des arbres et me donne parfois l’impression de vouloir souffler les mots que je dépose sur l’écran. Cette nuit, l’orage a déclenché une alarme, sans doute d’une piscine dans une propriété sans occupants. Douze heures après, la sirène enrouée hulule toujours.

Deux techniciens aujourd’hui encore pour mettre un terme aux derniers dysfonctionnements électroniques. Je pense au calme que j’ai connu la semaine dernière à la Forge Roussel, sans requêtes, sans appels, sans internet… Comme sur une île avec des livres pour seule compagnie.

Et ce soir, après quelques lettres difficiles qu’il me fallait écrire, plaisir à revoir un grand film de répertoire, The Bad and the Beautiful (Les ensorcelés) de Vincente Minnelli, avec Kirk Douglas et Lana Turner. Un noir et blanc de soixante ans d’âge. Mais seuls les robes avec jupes bouffantes et les complets aux revers immenses ont vieilli et font déjà costumes d’époque.

28 mai – Je ne m’étais pas trompé, et je l’apprends ce matin, le coup de tonnerre d’avant-hier soir a bien coïncidé avec un léger tremblement de terre.

Aujourd’hui, plus de sirocco, pas de mistral, douceur tranquille, reprise de ma tournée hebdomadaire. Arles peuplée de petites robes claires et de chemises aux manches retroussées. Chez Actes Sud, conversations en roue libre et sur une table la pyramide des livres parus depuis ma dernière visite qui remonte à quinze jours. Mais dans le fond du ciel la pluie se prépare au retour.

On nous enlève les bons, et beaucoup trop tôt. Voilà Christine Fersen et Sidney Pollak qui s’en sont allés. Du coup, les souvenirs que j’ai d’eux passent au rayon des archives où ils vont prendre leur place parmi les “chers disparus”. Car les morts, comme les livres, sont silencieusement accessibles et parfois consultables.

Là-bas, au Canada, au moment de l’envol le ballon s’est séparé de la nacelle et Michel Fournier est resté au sol. L’homme ne désarme pas et annonce une nouvelle tentative en août…

Un autre bon vieux film des années cinquante, ce soir, avec The Blue Gardenia de Fritz Lang. Ça se regarde comme on relit un polar de même âge.

29 mai – Nuit malmenée par l’alternance et parfois la combinaison des averses et des orages. Au cours d’une insomnie, entendu dire à la radio, par quelqu’un qui avait l’air de s’y connaître, que la Lune était à l’origine une parcelle de la Terre projetée dans l’espace au moment où un météore avait heurté celle-ci ; et que cette Lune devenue satellite, assurait la régularité mécanique sans laquelle nous ferions des allers et retours désordonnés du glaciaire au tropical. L’équilibre tiendrait donc à de tels incidents…

À table nous avions aujourd’hui trois auteurs Actes Sud : Bahiyyih Nakhjavani, Brigitte Allègre et Antoinette Sturbelle. Elles se rencontraient pour la première fois et elles eurent toutes les trois de si passionnantes choses à se dire et à nous raconter que j’eus l’impression de participer à une fête improvisée – ce sont souvent les plus réussies. Ce concert fut à la fin interrompu par le pédiatre qui venait juger de l’état où m’avait laissé le récent voyage. Mais j’ai bien vu qu’il aurait préféré se mêler à notre joyeux conciliabule…

30 mai – Le rythme pris hier a repris ce matin. Dominique Sassoon est venu au mas pour que nous procédions aux derniers ajustements de ses Carnets de bloc qui paraîtront à l’automne. Il y a quelques années, ici même, je lui avais présenté Majid Rahnema. L’occasion de lui faire rencontrer Bahiyyih Nakhjavani était cette fois trop belle pour n’en pas profiter. Ce qui me fascine chez eux, en particulier parce qu’ils écrivent des livres tous les trois, c’est qu’ils ne halent pas seulement une histoire personnelle mais l’Histoire elle-même avec le souvenir si fascinant de leurs origines persanes. Il fut aussi question des rapports de l’écriture et de la médecine, et je leur ai imprimé pour qu’ils en prennent à l’aise connaissance, une communication que Pierrre Mertens avait faite à l’Académie royale de Belgique : La plume et le scalpel.

Après le déjeuner et une très nécessaire petite sieste, j’ai passé l’après-midi dans mon grenier à écouter Bahiyyih me raconter son prochain roman et à tenter de répondre à ses interrogations. Lesquelles, compte tenu du magnifique sujet qu’elle a choisi, portaient pour l’essentiel sur des problèmes de structure et de mode dans la narration. J’ai bientôt senti qu’il fallait l’encourager à ne rien céder de la liberté qu’elle a de choisir, dans l’Histoire à laquelle toujours elle se réfère et où toujours elle se ressource, les épisodes qui correspondent le mieux à son tempérament de narratrice, à les ordonner ensuite comme le cinéaste choisit et assemble les rushes (car le montage est un art aussi dans le roman) et enfin, comme me le dit un jour Marguerite Duras, à toujours ménager “la part du livre à faire par le lecteur”.

J’avais vu Elvira Madigan de Bo Widerberg à la fin des années soixante, le souvenir ne m’en avait jamais quitté et je me souviens en avoir longuement parlé avec le réalisateur quand il était venu présenter à Rouen, en 1986, son adaptation du roman de Torgny Lindgren, Le chemin du serpent. J’avais aussi fait allusion à Elvira Madigan dans le premier chapitre des Déchirements, mais en vain avais-je alors cherché à me procurer le DVD. Il y avait belle lurette que le film n’était plus projeté, même dans les salles d’art et d’essai, même à la télévision. Plus navrant encore, ma “bible” du cinéma ne le mentionnait pas. Or Brigitte Allègre qui savait tout cela m’avait apporté hier un DVD qu’elle avait déniché dieu sait où, une V.O. suédoise sous-titrée en anglais. Je ne sais si elle avait perçu le plaisir et l’émotion que j’en avais eu… Alors, parce qu’avec Bahiyyih nous étions venus cet après-midi aux rapports de l’Histoire avec la réalité, et parce que je l’avais aussitôt entreprise sur la crainte souvent dissimulée qu’engendre le pouvoir de la fiction, je lui ai proposé ce soir de regarder Elvira Madigan. Car ce film, tiré d’une histoire vraie qui a défrayé la chronique suédoise au point qu’on en fit une complainte, montre comment la fiction peut déployer les multiples sens d'un fait-divers et par le pouvoir de la narration en faire une admirable tragédie.

31 mai – La turbulence des deux derniers jours s’est répercutée dans la nuit. À la faveur d’intermittentes insomnies dont toujours je profite pour écouter la radio, il m’a semblé que Paul Veyne et Jacques Le Goff s’étaient introduits dans ma conversation avec Bahiyyih en évoquant le sens et le rôle de la narration dans l’Histoire. J’ai aussi entendu Edouard Glissant dénoncer dans la notion de “négritude“ d’Aimé Césaire une manie de la généralisation propre à l’esprit français. Et encore Edgard Pisani constatant que le monde s’obstine à ignorer ce qui fut clairement annoncé depuis plus de vingt ans : que la planète n’a pas la capacité d’accueillir et de nourrir la population qui s’y entasse et que, sans contrôle de la natalité, nous allons dans le mur. Cette nuit kaléidoscopique m’a renvoyé à la certitude que la philosophie est seule en mesure, par la substitution d’interrogations aux injonctions, de préparer nos héritiers à voir l’impasse dans laquelle nous les avons entraînés. M’est alors revenu l’inquiétant humour avec lequel Henri Mendras, à l’époque où je publiais son Voyage au pays de l’utopie rustique et rééditais sa célèbre thèse, La fin des paysans, m’avait présenté le sociologue comme un spécialiste expliquant après coup pourquoi les choses devaient se passer comme elles s’étaient passées. N’est-ce pas le rôle utopique que j’assigne à la philosophie ? Éclairer nos enfants sur les mécanismes qui nous ont conduits dans un tel foutoir…

Foutoir, parlons-en… Il est tombé en Corse l’équivalent de trois mois de pluie avec les conséquences que l’on imagine et les dégâts que montre la télévision. De même n’avions-nous plus eu depuis un moment une telle douche de dispositions prises ou assumées par un président à tout faire : mise en examen de la loi sur le prix unique du livre pour satisfaire les exigences de la mafia du dumping, mise à mort des 35 heures en prétendant les maintenir, démantèlement annoncé du service public à la télévision afin d’ouvrir une voie royale à la dictature marchande, diminution des heures de classe sans doute pour contrebalancer celle des postes d’enseignants, admission des poulets chlorés pour ne pas déplaire aux Américains, annulation par un tribunal de notre république laïque d’un mariage pour non virginité de la mariée, augmentations de coûts qui toujours font la vie plus chère pour les plus démunis… Chacune de ces dispositions donne un sens complémentaire à l’ensemble des autres en même temps que celles-ci lui donnent une tonalité particulière. On connaît ce phénomène dans l’édition : chaque nouveau livre, en même temps qu’il est marqué par la réputation faite au catalogue de l’éditeur, modifie celui-ci par sa présence. Comparaison n’est pas raison, soit. Mais nous sommes bel et bien livrés à un monde de brutes, asservis à l’insatiable appétit des morfals du profit, un monde où, au motif d’économies et de rigueur (mot curieusement censuré en haut lieu), les plus démunis encaissent les coups les plus rudes et par force constatent que la fameuse fracture sociale (métaphore qu’Emmanuel Todd avait jadis suggérée à Chirac) devient un canyon infranchissable.

À propos de l’annulation d’un mariage pour non virginité de l’épousée, mon très kantien ami Guillaume fait circuler cette note : "La femme ne se pose pas de questions sur la continence de son mari avant le mariage ; mais pour l'homme, la même question à propos de sa femme est infiniment importante." (Kant, Anthropologie d'un point de vue pragmatique.)

Bahiyyih est partie ce matin pour Montpellier où elle est invitée à ce qu’on appelle, je crois, la Comédie du livre. Enfants et petits-enfants débarquent, Jules avec Justine et Félix, Louise et Gilles avec Odile, Claudine et Irène. Une douce effervescence monte dans le mas. Pendant ce temps je mets les bouchées doubles parce que je voudrais en juin avoir liberté pour écrire. Les personnages du prochain roman commencent à frapper à la porte. Mais il faut d’abord répondre aux lettres et aux demandes. Parfois pesantes mais parfois plaisantes. Comme cette requête d’une assistante chez Actes Sud… elle doit concevoir des marque-pages dont la présentation fait allusion à la musique. Aurais-je idée d’une belle citation à y faire figurer ? Pardi, je n’hésite pas, et si je lui en donne plusieurs, je lui dis aussi la préférence que j’ai pour trois d’entre elles : “La musique souvent me prend comme une mer…” (Baudelaire) ; “La musique donne une âme à nos coeurs et des ailes à la pensée…” (Platon) ; “La musique est l'aliment de l'amour…” (Shakespeare).

Puisque la télévision nous en donnait l’opportunité, nous avons revu ce soir Notes on a Scandal (Chronique d’un scandale) de Richard Eyre où Cate Blanchett et Judi Dench, dans un thriller qui est en même temps comédie sociale très anglaise, se dissimulent leurs désirs et convoitises, rusent, s’affrontent et se déchirent en félins auquel le talent donne, comme le dit François Forestier, “une vraie grandeur”.

(A SUIVRE)







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