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© Bruno Nuttens




Vendredi, 1er mai 2009 – Hier soir, alors qu'à bout de souffle j'émergeais d'une longue discussion (l'après-midi y avait passé) où le dit n'était que l'emballage ou le soupçon du non-dit, je me suis engouffré après souper, en compagnie de Valérie et Jules, dans une analyse de la dérive politique actuelle et de circonstances très comparables à celles dont on n'a pas mesuré le risque et le danger dans les années trente du siècle dernier. L'inquiétude pour ceux qui nous succèdent me fait parfois perdre les mots et les noms comme les perles d'un collier dont le fil s'est brisé.

   Matinée lumineuse, frisquette, touillée par le mistral. Idéale pour une marche dans la colline. Oui, mais le souffle... Pas de gazette aujourd'hui, premier mai oblige. Christine est revenue du village avec le pain et la triste nouvelle : notre boulanger s'en va. Comme si l'on avait voulu l'y inciter, il avait été cambriolé la nuit d'avant.

   Louise, Gilles et leurs trois petites Montpelliéraines passent ce long week-end avec nous. La conversation que nous avons eue, dès leur arrivée, sur la situation de l'université n'était pas de nature à me remonter le moral. Passé l'après-midi à quintessencier les vingt pages de mes carnets qui paraîtront à Bruxelles, dans le prochain numéro de Marginales.

   Sur son blog (Le poing et la plume) William Irigoyen poursuit son voyage parmi mes livres. Et, dans Quand tu seras à Proust la guerre sera finie, il repère tout de suite un personnage, un jeune écrivain, l'auteur d'un roman intitulé L'Helpe mineure. Je ne m'en souvenais pas. Et William de citer cette phrase : “Le romancier avait fait de l'Helpe mineure une frontière entre deux mondes, le natal et l'adoptif, son héros franchissait ce Rubicon après avoir rompu avec des racines qu'il ne reconnaissait pas pour siennes.” J'avais oublié cet épisode qui m'en dit long maintenant sur la dérive de thèmes ou d'obsessions qui parfois reparaissent et sont alors transfigurés.

   Après L'affaire Salengro d'Yves Boisset, l'autre jour, c'est l'affaire Bérégovoy que nous avons vue ce soir à la télévision avec Un homme d'honneur de Laurent Heynemann. Le couple Bérégovoy est interprété avec tant de justesse par Daniel Russo et Dominique Blanc que l'on comprend à quel épouvantable massacre peuvent conduire les intérêts haut placés et le mépris quand ils ont pour cibles des gens fidèles à leur modeste origine. Une grande émotion et une parfaite mesure dans ce récit sans complaisance.

Samedi, 2 mai 2009 – Le mistral a soufflé toute la nuit et ne s'est pas interrompu aujourd'hui. Je trouve inquiétant que, loin de paraître ici chez lui, il ait désormais l'air et les manières d'un occupant.

   On ne laisse plus aux idées le temps d'aller au bout de leur croissance, de leur efflorescence. Nous nous faisons illusion par quelques-unes que nous disposons, telles des fleurs coupées, dans un vase sur la table du salon.

   Quel homme singulier, ce jeune William Irigoyen ! Ce soir, sur son blog (Le poing et la plume), il a bouclé le périple qu'il avait décidé de faire après avoir disposé une douzaine de mes livres comme les îles d'un archipel. Il n'est pas de ces devins qui vous disent ce que vous avez écrit, ce qu'il faut comprendre et ce qu'il convient d'en déduire. Non, il serait plutôt de ces très rares qui racontent avec simplicité les surprises qu'ils ont eues, qui vous rapportent des souvenirs inattendus et laissent ouvertes les questions qui leur sont venues quand ils ont surpris les vôtres. Le vieux double qui est tapi au fond de moi s'est agité, il a ouvert un œil avec l'air de me demander à quoi il pourrait bien  servir désormais.
 
Dimanche, 3 mai 2009 – Le mistral est moins fort, le ciel est moins bleu, je ne respire pas mieux mais j'écris avec moins de grincements. Ai commencé par composer un compliment pour les quatre-vingts ans d'une Roumaine qui traduisit Proust. Puis ai rédigé l'invitation aux lectures de juin qui, au cloître de Saint-Trophime, seront cette année lancées aux trousses de l'érotisme. Le mistral a repris de la force vers midi, les enfants sont repartis en fin d'après-midi, Françoise et Jean-Paul sont venus souper, Antoine qui est toujours aux Etats-Unis était le plus présent. Vers le soir j'eus à nouveau le souffle coupé. Puisque les sages m'ont assuré que ces troubles respiratoires étaient provoqués par stress, angoisses et autres remous dans la cervelle, j'ai fait l'obscurité pour regarder Badlands de Terrence Malick, une autre manière de Bonnie and Clyde, où Sissy Spacek et Martin Sheen jouent dans la morosité ce que Faye Dunaway et Warren Beatty avaient joué sept ans plus tôt dans l'extravagance. Il y a dans Badlands une magnifique harmonie entre la désespérance du jeune couple et l'inutile noblesse des paysages.

Lundi, 4 mai 2009 – Certains jours comme celui-ci, désirs, idées, projets cognent aux portes qui ne s'ouvrent pas. Brigitte qui est venue aujourd'hui m'a aidé à en rouvrir quelques-unes et aussi à répondre à un questionnaire assez farfelu que m'avait envoyé la Radio Suisse Romande en guise de préliminaire à l'interview qui est prévue en direct lundi prochain. “Que seriez-vous prêt à défendre avec bec et ongles ?” me demandait-on par exemple. L'accès pour tous à la philosophie, ai-je écrit et répondrai-je lundi.

   Ce soir, après une demi-heure, nous avons décroché. Nous regardions Détective privé avec Paul Newman. C'était hideux, ridicule et insupportable. Nous avons pris au vol sur Arte Vincent, François, Paul et les autres, une tendre chronique des années 1970 vues par Claude Sautet. Pour retrouver ce temps-là avec les visages de Montand, Piccoli et Reggiani.

Mardi, 5 mai 2009 – Vers cinq heures, cette nuit, j'ai été réveillé par des tronçonneurs qui avaient envahi le jardin. Christine a entendu le même vacarme et ce matin, allant chercher au village le pain et la gazette, elle a vu la route et la rue jonchées de grosses branches arrachées par le vent. Dans le questionnaire suisse auquel j'ai répondu hier on me demandait à quoi je rêvais, et j'avais répondu : voir le mistral prendre sa retraite ou, au moins quelques années sabbatiques.

   Michou et Dom ont passé une heure au mas. Ils remontaient d'Espagne, tout bronzés. (Non, pas lui, elle.) Dans la marmite de la conversation on a mêlé souvenirs, livres, mots, photos, petits et grands maux et même les noms et les âges des enfants. Pendant ce temps me défilaient en tête quelques-uns des quatre-vingt-quinze vers  (j'avais du souffle, alors) d'un poème que j'avais intitulé Minuit et qui se terminait par ces mots : “Sois cible, je suis une volée de flèches.”

   Puis c'est ma nièce Isabelle qui est venue me faire près de deux heures de shiatsu dont je suis sorti avec l'impression d'avoir accompli un long voyage pendant lequel j'avais dormi.

   Ce soir, revu Z. J'en ai été secoué autant que la première fois. Après quarante années, même admiration pour le film de Costa-Gavras, même amertume à voir se perpétuer dans le monde les mêmes tyrannies.

Mercredi, 6 mai 2009 – La nouvelle du jour, c'est l'essoufflement du mistral. Du coup, la journée promet une douceur de saison. Arles, ce matin, scintillait de toutes ses vitres et vitrines. Chez Actes Sud, j'eus une bonne conversation, puis plus rien quand j'en attendais huit ou dix. Mais toute l'équipe était rassemblée dans la Chapelle du Méjan où Françoise faisait un discours du type “état de l'union”. Alors je suis reparti avec Christine et nous en avons profité pour faire des achats. Un fauteuil, des lunettes… Puis lent retour par l'un des plus beaux paysages du monde.

   “Ça y est ! m'écrit une correspondante, je viens d'acheter votre livre à L'Arbre à Lettres”. Ma foi, c'est vrai, c'est aujourd'hui que L'Helpe mineure est mis en vente.

   Madeleine a passé une heure au mas. Elle qui n'aime guère L'Helpe mineure (et je devine pourquoi) m'a parlé d'un poème que j'avais écrit sur le Rhône. Non, lui ai-je dit, j'ai évoqué le Rhône dans plusieurs poèmes, mais aucun ne lui est consacré. Elle n'en était pas convaincue. Alors nous avons rouvert mon Anthologie personnelle, chacun de nous persuadé qu'il allait confondre l'autre. On s'arrêtait de temps à autre, je lisais à voix haute. Madeleine aime bien que je lui lise des textes. Le Rhône n'était peut-être qu'un prétexte pour m'y inciter.

   Essoufflement du mistral ? Je n'en ai pas fini, souffle-t-il avec rage, je partirai ce soir… Et nous, le soir, on a regardé Pas de scandale de Benoît Jacquot. Pour retrouver Isabelle Huppert, Fabrice Luchini, Vincent Lindon. On les a juste croisés, on n'a rien trouvé d'autre… Vers minuit j'ai compris que le mistral avait tenu parole. Il n'y en avait plus trace ni bruissement.

Jeudi, 7 mai 2009 – Excellente nuit. De temps à autre, quand j'affleurais l'insomnie, j'entendais les rossignols qui, cette année, sont venus en bande. À l'aube les rouges-gorges s'en sont mêlés. Et le mistral n'était plus qu'un méchant souvenir. Dans sa drôle de chaudière roulante avec laquelle il se déplace aux quatre coins du jardin, Gilbert brûle ce matin les feuilles et les branches que le mistral a répandues partout. Il en monte une superbe fumée blanche, toute en volutes, et il en vient une de ces odeurs âcres qui parlent des désirs profonds. J'ai compris plus tard, beaucoup plus tard, que telle était sans doute l'origine des divagations qui ont marqué la journée.

   Christine en avait envie, je l'avais moins, mais avec elle j'ai tout de même regardé ce soir My Fair Lady de George Cukor d'après Bernard Shaw. Sans doute fallait-il avoir atteint notre âge, me disais-je, pour consentir à voir et entendre pendant près de trois heures cette comédie musicale, moderne mais déjà quadragénaire, avec Rex Harrison dans le rôle mythique de Pygmalion et Audrey Hepburn dans celui de Galatée. Et pourtant le courant s'est inversé. Au lieu que se durcisse l'agacement dans lequel j'avais accueilli les premières images et les premiers lyrics, c'est un plaisir irrépressible qui a grandi. Et puis, que le Pygmalion fût ici linguiste et phonéticien, et que la transformation de Galatée se fît par les mots ne pouvait que me conforter dans mes turlutaines.
 
Vendredi, 8 mai 2009 – Chaque année, quand on célèbre l'armistice de mai 1945, je bascule trois mois plus tard et me souviens des deux exploits par lesquels les hommes montrèrent qu'ils étaient désormais capables de détruire leur planète : Hiroshima et Nagasaki. Puis, par un sursaut de la mémoire, me revient qu'en ce même jour de mai 45 commençaient les massacres de Sétif. Le temps aujourd'hui a les couleurs de l'histoire : soleil, nuages, pluie, éclaircies.

   Sans doute parce qu'un désir d'écrire me reprend, j'ai été repris par une frénésie d'ordre et de rangement. Il me faut des tables nettes. Me suis attaqué aux piles de papiers et documents que j'avais laissé croître sur elles. Trié, classé, détruit ce qui devait l'être.
 
Samedi, 9 mai 2009 – Hier soir, nous avons découvert Les citronniers, un film israélien dont nous ne savions rien. Or, s'il avait été réduit à son seul sujet – la destruction des citronniers d'une veuve palestinienne pour assurer la sécurité d'un ministre israélien, son voisin –, ce film n'eût été qu'une dénonciation de quelques méfaits de la colonisation. Mais Eran Riklis, le réalisateur, et tous les acteurs avec, en vedette, le couple Hiam Abbass et Ali Suliman, ont réussi à en faire de surcroît une fable d'une tragique beauté par la poésie des images et la justesse des symboles, telle l'insoutenable confrontation des arbres avec mur, mirador et grillages. J'ai revu cette nuit quelques-uns des nombreux voyages que je fis en Israël à l'époque où j'allais y chercher pour Actes Sud des auteurs que j'avais fierté à publier en même temps que des écrivains arabes. Il me semblait alors que c'était une manière de contribuer à la recherche d'une paix qui paraît aujourd'hui plus incertaine que jamais.   

   Le ciel est maussade ce matin, les mots volent, virevoltent et se dérobent quand je crois les saisir. Chaque fois que je suis sur le point d'en attraper un, il a l'air de me dire qu'un autre ferait mieux l'affaire. Et comme si ça ne suffisait pas, nos ordinateurs, celui de Christine d'abord et le mien à sa suite, font des frasques que nous n'apprécions pas.

   L'usage qu'Alan Pauls fait de l'écriture dans son dernier livre, Histoire des larmes, un témoignage, m'a fasciné. Malek m'en avait parlé, il me l'a envoyé, je l'ai reçu ce matin et lu dans la journée. Il y a là cent vingt pages (traduites de l'espagnol par Vincent Raynaud) où, sur des phrases lancées à travers le vide et pareilles au fil du funambule, le narrateur s'avance à reculons, à la recherche du sens que pouvaient avoir la douleur et les larmes dans les années soixante-dix en Argentine. L'audace et l'adresse narratives de ces longues phrases mises par leur construction même au service du sens m'ont tourneboulé. J'y retournerai, j'en suis sûr, pour m'interroger sur cet art périlleux.

   Parmi les livres reçus aujourd'hui il y avait aussi un opuscule posthume du musicologue Maurice Barthélémy, Concerts privés à Paris pendant la Régence. Éditeur, j'ai publié deux de ses livres : en 1987, De Léopold à Constance, Wolfgang Amadeus et, en 1990, Métamorphoses de l'opéra français au siècle des Lumières. Maurice est mort voici cinq ans déjà, il avait exactement mon âge. C'était mon plus ancien ami et il est présent sous différents visages dans presque tous mes romans.

Dimanche, 10 mai 2009 – Le ciel n'a pas bonne mine ce matin mais la température est douce et les oiseaux discutent comme femmes au marché. À part eux, en ce dimanche, on n'entend rien, et surtout pas l'habituel concert de moteurs sur la terre comme au ciel. Je retrouve un peu de l'idée que je me faisais de la Provence, avec le concours de Giono, Bosco et quelques autres, avant de m'installer ici.

   Hier soir nous avons regardé l'un de ces DVD qu'on nous a offerts récemment. C'était De l'autre côté, un film germano-turc de Fatih Akin dans la distribution duquel nous avons reconnu, mais à peine reconnaissable, le visage de notre chère Hanna Schygulla. Sur le moment nous avons trouvé longue et parfois inutilement complexe cette histoire où, entre Allemagne et Turquie, se jouent les destins d'émigrants et d'immigrés brassés par les circonstances politiques. Mais, à la réflexion, nous nous sommes dit, Christine et moi, que nous avions eu tort de voir ce film juste après Les citronniers d'Eran Riklis que nous avions vu la veille et qui nous a portés à d'inutiles comparaisons. Et nous nous sommes mis à reconstruire De l'autre côté pour y trouver de subtiles alliances entre le tumulte des événements et celui des sentiments. De la différence entre ce que l'on a vu, ce que l'on a cru voir et ce que l'on aurait pu voir…

   J'ai commencé à rédiger l'article que j'ai promis pour la célébration, en juillet prochain, du quarantième anniversaire du premier Festival Culturel Panafricain. Le seul qui eut jamais lieu, c'était à Alger et j'y étais. Mais ce 20 juillet 1969, jour où le festival fut ouvert, deux autres événements eurent lieu. Neil Armstrong mit le pied sur la Lune et Eddy Merckx remporta le Tour de France ! Et la courageuse initiative panafricaine, écrasée par ces exploits, fit long feu dans les médias. C'est sur cette forme de mépris que je voudrais écrire. 

Lundi, 11 mai 2009 – Départ de bonne heure, ce matin, pour Avignon. France Bleu avait mis à ma disposition un studio pour que je puisse avoir une heure d'entretien en direct avec la Radio Suisse Romande à l'occasion de la parution de L'Helpe mineure. J'y étais l'invité de Madeleine Caboche. Son émission s'appelle “Rien n'est joué”. Tout un programme ! Mais j'ai aimé ses questions sans détours sur les mécanismes du roman et ses commentaires sur les fantômes qui le hantent.

   En fin de matinée, Christine m'a emmené à Villeneuve où je voulais revoir le Fort Saint-André. Car j'ai aussi accepté de participer à un ouvrage collectif, Une histoire de France en 100 monuments, pour lequel chacun des cent écrivains sollicités aura fait choix de celui qui l'inspirait. Le Fort Saint-André n'est certes pas mon monument favori mais quand je l'ai vu dans la liste, et puisque toute liberté est laissée aux participants, j'ai décidé que j'en parlerais comme du lieu idéal pour espionner Avignon. En quelque sorte, le monument du voyeur… Et l'incursion que nous y avons faite ce matin m'a confirmé dans mon intention.

   Madeleine est passée dans l'après-midi. J'aime les petites ruses par lesquelles nous cherchons à nous faire dire l'un et l'autre ce que nous n'allions pas dire mais que nous nous révélons avec une tendre complicité. Sur les choses de la vie.

   Vu ce soir Le Renard du désert de Henry Hathaway, un film qui a plus que ses presque soixante ans d'âge et ne méritait d'être revu que pour la remarquable manière qu'a James Mason d'incarner le personnage de Rommel. Et aussi pour rappeler les horreurs de ce temps-là où je n'avais pas encore vingt ans et déjà beaucoup plus. Question de pesée… La mémoire engrange-t-elle autant qu'elle se déleste ?

Mardi, 12 mai 2009 – Il y avait ce matin chez Actes Sud la réunion trimestrielle des représentants auxquels il est d'usage que je fasse un laïus. Cette fois, j'ai improvisé sur le fait qu'aujourd'hui tout circule et tout passe. Il m'arrive, leur ai-je dit, d'imaginer que je suis accoudé à une fenêtre de la Place de l'Opéra, de Times Square ou de Piccadilly Circus et de contempler les embarras de la circulation. À l'instar des voitures, les idées et les représentations sont fugaces, elles ne s'arrêtent que si elles y sont obligées, elles klaxonnent puis elles s'en vont. C'était une manière de revenir au livre, modeste objet de papier qui, lui tout au contraire, a pour fonction de saisir une parcelle de la vie ou un fragment du monde et de les immobiliser pour nous permettre d'y aller et venir à notre gré, et de maîtriser ainsi le temps.

   Souvent je me suis demandé pourquoi ma mère, qui avait seize ans quand sombra le Titanic, allait plus tard faire de cette catastrophe l'aune de mon éducation. Il m'a semblé recevoir la réponse ce matin quand, à la première page d'un choix de textes de Joseph Conrad récemment parus sous le titre Le naufrage du Titanic, j'ai lu ces mots : “Et si jamais naufrage en mer répondit à la notion d'intervention divine (Act of God), l'ampleur, la gravité et la soudaineté de celui-ci devraient quelque peu tempérer la confiance que l'humanité place en elle-même.” Act of God, tout était dit, tout reste dit.

   À l'heure du thé, en voisins, Véronique et Malek sont apparus au mas. Après avoir parlé des saisons, des jardins, des journaux, des carnets et des blogs, d'Alger et de son prochain festival, nous sommes passés aux livres et d'abord à celui d'Alan Pauls, Histoire des larmes, un témoignage, que Malek m'avait envoyé et dont l'écriture me fascine tant. À quelques autres aussi. Et puis Véronique a parlé de la lecture qu'elle avait faite de L'Helpe mineure. Dans les mêmes termes que certaines des lettres que je commence à recevoir et qui me rassurent.

   En revoyant ce soir Foreign Correspondent (Correspondant 17), ce très vieux film par lequel Hitchcock cherchait en 1940 à persuader les Américains d'entrer dans la guerre aux côtés des Anglais, nous avons eu l'impression d'en voir une version plus longue que celle dont nous avions le souvenir. Et nous ne l'avons pas regretté parce que la virtuosité et l'humour d'Alfred s'y mêlent allègrement à la gravité du sujet.

Mercredi, 13 mai 2009 – Les élagueurs sont arrivés de bonne heure ce matin à qui nous avions demandé d'abattre deux arbres moribonds que nous avions en vain tenté de sauver et dont les ramures noires ressemblaient à de vilains idéogrammes accrochés dans le ciel. De tels abattages ne se font jamais de bon cœur mais le soulagement que, par son allure, parut montrer le jardin nous a consolés. Quelle idée d'exhiber du bois mort au milieu des verts feuillages ! avait-il eu l'air de dire. Et puis nous avons aussi fait rabattre et débiter un pin que nous avions imprudemment planté jadis dans l'étroit tour d'échelle de la façade nord et que nous avions laissé monter si haut qu'il avait commencé à endommager la toiture. Pendant ce temps, échappant du même coup aux vociférations des tronçonneuses, nous avons filé en Arles. J'y avais rendez-vous – en vérité des retrouvailles – avec une personne que je crois capable de m'aider à mettre un peu d'ordre dans les turbulences secrètes et autres anxiétés qui, selon mes doctes soigneurs, seraient à l'origine des dysfonctionnements pulmonaires. Ah, ce fameux “tout est dans la tête” qu'on m'a seriné ! Mais il doit y avoir du vrai puisque, sortant de là après une heure d'entretien, j'eus l'impression de respirer paisiblement. Maintenant je me demande pourquoi j'ai écrit ces choses d'un trait comme s'il y avait entre elles une liaison…

   Vu, ce soir, Tendres passions de James L. Brooks. Une comédie qui, entre mélo et feuilleton, parle avec dérision et tendresse de l'Amérique des années quatre-vingt. Ce n'est pas nouveau et ça ne compterait guère sans la présence de Shirley MacLaine en grand-mère allumée, et de Jack Nicholson, astronaute à la retraite, attirés l'un vers l'autre par les orages d'irrésistibles désirs.

Jeudi, 14 mai 2009 – Le ciel nous avertit ce matin qu'il ne faut pas trop compter sur le temps à venir. On pourrait avoir bientôt la pluie, et peut-être même les orages et la grêle qui ont dévasté les vignobles bordelais. Mais le soleil, à l'heure où j'écris, pianote sur les oliviers en compagnie d'un vent léger, un joli quatre mains. Hier, Roger Planchon est mort et cette nuit, à l'antenne de  France Culture, j'ai entendu la voix de Vitez. J'ai médité sur le rôle et l'importance du théâtre hors du théâtre. Sa présence dans la poésie, le roman, le cinéma, et même la peinture ou la musique. C'est ce que Vitez appelait, de manière métaphorique, L'art du théâtre. Et qui a donné son nom à la revue que nous avions créée avec lui.  
 
   Elle est arrivée, la pluie, comme nous finissions de déjeuner. Et le temps, frileux, s'est refroidi. Madeleine Caboche m'a envoyé l'enregistrement de la conversation que nous avons eue, lundi, à l'antenne de la Radio Suisse Romande. En écoutant le CD, parce que je ne me souvenais pas de tout ce que j'avais dit, j'ai reconnu ma voix, certes, mais c'était derrière la raucité de celle que j'ai maintenant, ou que j'avais lundi. Finalement, j'ai été plus attentif aux signes qu'au sens.

   Ce soir, revu Breakfast at Tiffany's pour le plaisir de retrouver (j'ai failli écrire : ressusciter) Audrey Hepburn dans cette comédie douce-amère dont la version française nous avait tant déçus, voici quelques mois. Non seulement Audrey Hepburn crève l'écran, mais elle paraît même s'en échapper dans les plans où elle est si présente qu'on se croirait seul avec elle. Mais pourquoi le chat roux qui a un sacré talent ne figure-t-il pas au générique ?
 
Vendredi, 15 mai 2009 – Il a plu toute la soirée, toute la nuit, et ce matin encore. Mais les voix météorologiques nous annoncent des jours très doux, et même assez chauds. Vu de près c'est absurde, vu de loin c'est une saison. Jadis, je ne me promenais jamais sans une petite loupe tubulaire qui, posée sur une chose que je trouvais belle, me révélait parfois la laideur de ses fragments. Ou l'inverse. Du rôle de l'œil et de la distance dans le jugement…

   Fragments, j'ai dit fragments ? Si j'avais le temps et les dispositions qui conviennent, j'écrirais quelques réflexions sur les fragments, me suis-je dit ce matin quand j'ai retrouvé sur ma table les trois livres que j'avais lus hier, à sauts et à gambades. J'ai toujours fait ça, courses de reconnaissance d'un côté, lectures ininterrompues de l'autre. Ce n'est pas, comme certains le croient, mauvais et bons procédés. C'est un ajustement, et même un ajustage dans les relations entre désir et curiosité. Sur la carte de mes lectures il y a des continents, des archipels, des îlots et les traces de terres disparues.

   Ce matin, sitôt arrivé au mas où il n'était plus venu depuis longtemps, Dominique m'a entraîné dans une discussion sur des projets inspirés par une crise qui fait glisser de plus en plus de monde de la pauvreté dans la misère. Brigitte nous a rejoints. Déjeuner à quatre au cours duquel il fut question des singuliers cheminements de la notoriété littéraire. Et l'après-midi, après le départ de Dominique, conciliabule avec elle sur les retombées de L'Helpe mineure, puis, par un virage hardi, sur l'héritage que nous laisserons à nos enfants. Dehors, la pluie avait cessé, le soleil en lapait les dernières gouttes.

   Écouté sur la 5 l'interview express de l'astrophysicien André Brahic qui, à l'occasion du lancement des satellites Herschel et Planck, partis à la recherche de vestiges des rayons émis par le Big Bang, s'efforçait d'expliquer en trois mots qu'il n'y avait pas d'avant le Big Bang sinon dans la fiction. L'absence d'avant… et donc d'après, voilà un beau sujet de dissertation à proposer aux allumés qui nous gouvernent et à ceux qui voudraient les remplacer. Par écrit, j'insiste.

   Une lectrice croit se souvenir, m'écrit-elle, que Cat, l'inoubliable chat de Breakfast at Tiffany's figure bel et bien au générique du film. Je suis allé voir le casting sur internet et, en effet, j'ai trouvé son nom, Orangey, et son rôle : Cat. Et pas en bout de liste, non, au milieu ! Ce n'est que justice. Au temps pour moi.

Samedi, 16 mai 2009 – Hier soir, en attendant Louise qui, avec ses trois fillettes, venait de Montpellier par une autoroute encombrée, j'ai regardé Thalassa pour revoir les falaises d'Étretat. Je les ai vues, jadis, deux, trois ou quatre fois, d'en haut, d'en bas, et j'avais envie d'y retourner. Mais au lieu de participer à un pèlerinage, c'est à un inventaire cataclysmique que cette émission m'a fait assister. Falaises barbouillées, courses hippiques, dictature des industries, raffineries et containers, esthétique de la laideur, prolifération des déchets, pollution irréversible de la Seine… À sa vue, Flaubert, au lieu d'y nager le matin, se fût réfugié en enfer. Et même l'évasion à Kivalina en Alaska, c'était pour montrer une communauté que l'érosion maritime condamnerait bientôt à l'exil définitif. À la fin de l'émission, je me suis retrouvé dans la peau d'un optimiste déniaisé. Une honte et un comble ! Avant de remonter dans mon grenier, j'ai parlé un moment avec Louise. Sur la situation à l'université. J'eus alors, en l'écoutant, l'impression que c'était un complément à l'émission de Georges Pernoud. Anthologie du désastre… De tant de gâchis, que fera la mémoire ? Un spectacle ou un enseignement ?

   Ce matin, une autre lectrice revient sur l'affaire du chat d'Audrey Hepburn. “Et ce superbe félin, m'écrit-elle en parlant d'Orangey, a même reçu deux Oscars, les Patsy Awards, réservés aux animaux qui se sont distingués à l'écran.” Il y a donc parfois de bonnes nouvelles, me suis-je dit… Et de bons jours. Les fenêtres sont ouvertes, j'entends les petites Montpelliéraines s'ébattre dans jardin. Au pied d'un olivier dort Caramel, l'un de nos chats, le portrait tout craché d'Orangey.

   Si j'écris ici chaque matin, c'est pour ne pas en perdre l'habitude, pour ne pas céder aux irrésolutions qui conduisent au silence, pour dresser un barrage contre les vagues du déclin, pour empêcher que les rouages se grippent, pour rouvrir les yeux sur l'insoupçonnable, pour arroser le désir avec des mots qui lui rendent des couleurs, pour faire que la mémoire n'abuse pas des grasses matinées et des siestes trop longues, pour ressusciter les morts et rassurer les vivants, pour rester complice des frasques de la fiction, pour nouer ce que j'ai appris à ce que j'ai peut-être réussi à enseigner, pour savoir (lieu commun) ce que je ne savais pas que j'allais écrire, pour dénuder le visible et caresser l'invisible, pour avoir des enfants avec les mots. Et c'est très simplement pour t'écrire ce que je n'arrive pas à te dire.

   Sacrées coïncidences ! Je venais d'écrire cette page et j'allais la mettre en ligne quand j'ai reçu de Pologne un courriel où clignotait une phrase : “Mais oui, j'ai besoin de vos mots, simples et palpables, donc écrits, lisibles.”

   Ce soir, nous avons vu Mulholland Drive de David Lynch. Revu, dit Christine. Et elle s'en souvenait fort bien. Moi pas. J'ai cherché dans les carnets des cinq dernières années, je n'ai pas trouvé la moindre note. Or, sur un film si joycien, il me paraît impossible de n'avoir rien écrit. Ne serait-ce que la stupeur. Bref, j'ai passé deux heures trente sans un instant d'ennui, mais je n'y ai compris que très peu, je me suis laissé ensevelir par l'éruption d'images stupéfiantes avec lesquelles jonglaient des acteurs parfois exceptionnels. À l'heure tardive où j'écris je sais deux choses : je reverrai ce film et, si je m'en procure le DVD, je le regarderai ensuite sur ordinateur, scène par scène, afin de prendre le temps de la réflexion, et des notes après chacune d'elles.
 
Dimanche, 17 mai 2009 –
Le ciel superbe que nous avons, et qui nous est promis pour quelques jours encore, est ce matin maculé par de légers et disgracieux nuages. Ils doivent provenir, me dis-je, de l'échappement des motards en parade qui, passant par le village, font un boucan d'enfer avec leurs moteurs et leurs vaniteuses sirènes.

   Avec la lenteur que je mettais jadis pour relire et corriger une dictée ou une rédaction avant de les rendre au maître, j'ai relu et amendé le texte que j'avais promis d'écrire sur la reprise, quarante après sa première apparition, du Festival Culturel Panafricain. Le texte, destiné à un ouvrage collectif, est parti ce soir pour Alger. Il a pour titre une citation de Jacques Berque : En souvenir de demain.

   Il suffit d'y réfléchir un peu pour comprendre que c'est moins paradoxal qu'il n'y paraît… Je suis de longue date persuadé que, sans bonnes fondations de pessimisme, il n'est pas d'optimisme crédible. Depuis l'enfance, l'optimisme de commande ou de rigueur m'a toujours fichu froid dans le dos. Il tient trop souvent compagnie aux dictatures du comportement. De même me suis-je plus tard demandé comment on pouvait prétendre connaître et aimer les femmes sans avoir traversé la misogynie et y avoir pris de la graine. J'ai tant aimé celles dont les éclats et les faiblesses étaient illuminés par les manquements des autres.

   Avons-nous eu ce soir l'illusion qu'en regardant Casino de Martin Scorsese nous allions voir un film aussi considérable que le Mulholland Drive de David Lynch ? Illusion perdue. Je n'en garderai que deux souvenirs. La terrible performance d'actrice de Sharon Stone et l'insupportable célébration de la violence.

Lundi, 18 mai 2009 – Avec un mois d'avance, l'été… Le soleil est déjà haut, Gilbert a rouvert la piscine, le thermomètre dans l'eau affiche vingt degrés. Que ce temps persiste quelques jours, on pourra se baigner. En attendant, sur un texte de B* j'ai passé des heures pour tenter de lui faire entendre ce qu'il pourrait dire mais ne dit pas encore. Avec la certitude que le jeu en vaut la chandelle.
  
   Ce soir nous avons revu Violette Nozière, un très grand Chabrol auquel Isabelle Huppert donnait, il y a trente ans déjà, un sens énigmatique qui allait bien au-delà des rodomontades surréalistes.

Mardi, 19 mai 2009 – Même si le temps résolument estival me rend un peu de la forme que j'avais perdue, et puisque l'on ma répété que “tout est dans la tête”, je n'ai pas renoncé à la première des coûteuses et brèves séances qui m'ont été proposées pour arracher par la racine le chiendent responsable de l'embarras respiratoire. Pendant cette première séance, l'impression m'est plusieurs fois venue que l'on cherchait chez moi ce que je cherchais chez l'autre. Peut-être écrirai-je plus tard un texte qui s'intitulerait Le chiendent et le miroir.

   Déjeuné à Fontvieille sous les platanes d'un vieux mas en compagnie d'une douzaine de personnages comme j'en fréquentais jadis. On a parlé de Rome et de la Villa Médicis que nous étions quelques-uns à avoir fréquenté, puis du Festival de Cannes et du film d'Alain Resnais qui n'y a pas encore été projeté. Comme il était alors question de Sabine Azéma, je n'ai pas loupé le coche, j'ai rappelé le film de Bertrand Tavernier, Un dimanche à la campagne, où Sabine jouait divinement en compagnie de Louis Ducreux. J'ai appris aux convives que ce film était adapté d'un roman de Pierre Bost, Monsieur Ladmiral va bientôt mourir. Personne à table, sinon Christine, n'avait lu ce court roman qui commence par une phrase que je n'ai plus jamais oubliée après l'avoir lue : “Quand Monsieur Ladmiral se plaignait de vieillir c'était en regardant l'interlocuteur bien en face, et sur un ton provocant, qui semblait appeler la contradiction.” C'était en 1950, je crois, et presque soixante ans plus tard je l'ai dite de mémoire avec l'impression que je venais de l'écrire.

   Peu après que je sois rentré, Madeleine est passée me voir au Paradou. Je l'ai écoutée qui me parlait de ses promenades, découvertes et prochains voyages. Mais à peine avait-elle entr'ouvert une porte, elle se hâtait de la refermer pour en ouvrir une autre. Or ce soir j'ai vu (et Christine a revu) Merci pour le chocolat, grand cru de Chabrol avec Isabelle Huppert, où tout a lieu sans que rien ne se passe. C'est d'une singulière virtuosité.
 
Mercredi, 20 mai 2009 – Retour en Arles ce matin pour mes petits entretiens hebdomadaires chez Actes Sud. Je ne dirige plus rien, j'écoute d'autant mieux et j'y trouve du plaisir. Il y a là comme une visite dans les jardins que j'ai vu naître.

   J'ai relu le livret de Mireille que fit Michel Carré pour l'opéra de Gounod. Car c'est là-dessus que j'écris un tout petit texte pour le Palais Garnier. “Le parfum de ton livre ne s’évaporera pas en mille ans” avait écrit Lamartine à Mistral. La promesse s'accomplit, Mistral ne connaît pas l'oubli. Mais on ne dira jamais assez que, si Mireille a conservé cette fragrance, c'est grâce à la musique de Charles Gounod. Et que, pour l'avoir entendue, beaucoup s'imaginent avoir lu Mistral.
 
   Revu, ce soir, Havana de Sydney Pollack. Plus court, c'eût été un bon film. Mais au moins, dans les moments où je décrochais, m'a-t-il permis de me repasser quelques forts souvenirs d'un voyage que je fis à La Havane en décembre 1984 et qui faillit mal tourner. Après, j'ai relu des pages de mon carnet de route dans le premier volume de L'éditeur et son double. Et j'ai retrouvé des traces de mon indignation parce qu'il y avait partout des signes d'admiration pour Hemingway et un impardonnable silence sur l'immense écrivain que fut Alejo Carpentier.

Jeudi, 21 mai 2009 – Bleu à l'aube, le ciel est devenu blanchâtre dans la matinée. Comme si quelque chose ne passait pas. L'indigestion du ciel…

   Pris dans de prévisibles bouchons, Mélanie et Bruno sont arrivés tardivement de Valence. J'avais besoin de leur aide et de leurs conseils pour le site et pour le classement des archives. Après le déjeuner, où nous avons parlé de la chute de fréquentation des bibliothèques, et une fois tous mes problèmes réglés, ils ont repris les rames pour remonter le fleuve routier.

   Grosses difficultés respiratoires, cet après-midi, comme si c'était dans le ciel que ça manquait d'air. Faudrait savoir… Tout est dans la tête ou tout est dans le ciel ? N'arrivant pas à écrire, je me suis mis à lire. Mais n'arrivant pas à lire, je me suis remis à écrire.

   Nous avons vu Sabrina ce soir car ne voulions pas en louper une dans la rétrospective Audrey Hepburn. Ah, elle est toujours bien agréable et surtout fort étrange à regarder cette espiègle tragique, mais de là à se taper deux heures d'âneries avec des partenaires qui ne croient pas à ce qu'ils font et ne s'en cachent pas…

Vendredi, 22 mai 2009
– Aujourd'hui, c'est hier recommencé, même ciel laiteux, même lourdeur de l'air, trop de mouches, je ne reconnais pas la Provence de mai et, avec mon double qui se fiche de moi, j'ai des altercations qui me lassent.

   J'en ai fini avec le tout petit texte à propos de Mistral et de Gounod. À peine plus de 2 000 signes, mais quel mal il m'a donné pour dire brièvement une longue histoire !

   Quand nous sommes arrivés ici, il y a plus de quarante ans, Jacques y créait déjà des bijoux d'argent dans son petit atelier au pied des Baux. Nous sommes allés l'y voir cet après-midi afin de choisir une bague qui fera demain mon cadeau d'anniversaire pour Christine.

   Encore un soir avec Audrey Hepburn. Cette fois dans Two for the Road de Stanley Donen. Des épisodes du même voyage que le même couple fait à trois reprises en douze ans, découpés et mélangés avec un humour parfois forcé,  ont donné une comédie sur la vie conjugale que j'ai trouvée bien plus intéressante après avoir entendu le scénariste Frederic Raphael en décrire les ressorts.

   Pendant que nous regardions le film, Louise, Gilles et leurs trois fillettes sont arrivées de Montpellier. Ces petites-filles qu'on a aussitôt envoyées au lit, si j'étais sculpteur je les représenterais de manière allégorique. La Réflexion, l'Imagination, la Narration.

Samedi, 23 mai 2009 – Le ciel était encore laiteux, ce matin, mais le soleil cherche à s'y imposer, il a même l'air d'y être plus habile qu'hier. J'ai vu que Gilbert, peut-être en prévision de l'anniversaire de Christine, avait fait du jardin une toilette minutieuse. Avant de descendre je me suis livré aux mains du coiffeur, c'est-à-dire les miennes. Je n'en accepte plus d'autres depuis plus de trente ans, depuis le jour où, en transit pour une heure à l'aéroport de Genève après une nuit de vol, j'ai demandé un tour d'oreille à un garçon qui, profitant de mon assoupissement, me fit une coupe de légionnaire. J'allais à un mariage, j'y serais ridicule, ma fureur fut telle que, devant la clientèle ahurie, je jurai à voix haute que plus jamais je ne mettrais les pieds dans un salon de coiffure. Et j'ai tenu parole. Un peigne-rasoir, une tondeuse et un miroir à main font tout mon matériel. Mais souvent on refuse de me croire. Certes, il en irait autrement si j'avais épousé une coiffeuse. Et je pense au Mari de la coiffeuse avec la belle Anna Galiena que je rencontrai quelques fois car elle avait envie du rôle titre dans un film qu'on ferait d'après Eléonore à Dresde.

   Par la fenêtre, j'entends les trois fillettes qui s'ébattent dans l'eau encore assez fraîche de la piscine. Comme celle-ci a été refaite, en quelque sorte elles l'inaugurent. Aurai-je bientôt leur audace ?

   Il ne se passe de jour sans que je reçoive appels, courriels et lettres à propos de L'Helpe mineure. C'est même plus soutenu que pour mes livres précédents. En revanche, le silence médiatique, lui, est assourdissant, éclipse totale. Des bruits circulent mais on vit aujourd'hui dans un monde de bruits et l'un chasse l'autre.

  Écrit une très longue lettre à un jeune philosophe dont j'aimerais tant que le message soit entendu par ces lecteurs qui ont pour les origines et les comportements de la pensée une curiosité inquiète que légitiment le désastreux état du monde et le boucan que font en s’entremêlant les vociférations des uns et les manipulations des autres.

   Nous nous l'étions promis le mois dernier, nous avons revu ce soir Vicky Cristina Barcelona. Plus fasciné encore que la première fois par ce trio de femmes dont Woody Allen a mis en scène de manière jouissive les désillusions et les défaites respectives, je me suis cette fois attardé au personnage de Vicky auquel Rebecca Hall (je ne l'avais jamais vue jouer auparavant) donne une admirable vraisemblance. De ces trois femmes trompées par leurs désirs et leurs illusions, elle est la plus sobre et la plus tragique.   

Dimanche, 24 mai 2009 – J'ai trouvé ce matin dans La Provence un article signé par Silvie Ariès et rédigé en provençal, où il est question des démêlés que j'eus, comme éditeur, avec des mistraliens intégristes. En même temps je recevais du Palais Garnier un mot à propos du texte que je leur avais envoyé avant-hier : il paraîtra dans le programme de la rentrée.

   C'est au sens propre que Christine compte dès aujourd'hui un printemps de plus. On a déjeuné sous le platane, à l'espagnole, entre deux et quatre. Nous étions onze. Louise avait préparé de l'agneau au miel, selon le livre d'Antoinette Sturbelle, Mes recettes ont une histoire.  Après le dessert, les enfants sont allés se baigner. Nous sommes restés six à table et sur un petit appareil où Jules l'avait enregistré nous avons écouté Brassens avec un émerveillement retrouvé pour des paroles comme n'en ont plus les chansons aujourd'hui.

   Tout notre monde est reparti, nous avons fait un souper léger, très léger. Nous en avions fini quand Françoise m'a appelé de Cannes et m'a donné la nouvelle que je n'osais espérer, un prix spécial pour Alain Resnais.

   En soirée, nous avons revu Tout peut arriver de Nancy Meyers parce que la première fois un orage nous avait empêchés de le voir jusqu'au bout. Mais ça reste une très superficielle comédie de boulevard qui conduit jusqu'à l'exaspération une Diane Keaton et un Jack Nicholson qui grimacent à la manière des acteurs chinois du théâtre traditionnel. Un moment particulier tout de même, celui où, à Nicholson qui souffre de troubles cardio-pulmonaires, un cardiologue explique, comme le mien me l'expliqua, que… tout est dans la tête.

Lundi, 25 mai 2009 – Le temps estival se maintient même si parfois des nuages maraudeurs traversent le ciel. Ce midi, premières brasses sur le dos dans la piscine. Presque quatre longueurs, impression d'écarter les barreaux de ma cage thoracique si bien nommée.

   Quel est ce nuisible invisible qui vient de temps à autre me dérober un courrier ou un fichier dont je ne constate l'absence que lorsque j'en ai besoin ? Cet après-midi je m'interrogeais quand Christine est passée pour me dire qu'elle allait à son tour tâter de la piscine. Je l'ai suivie et refait quatre longueurs. Tant pis pour les accrocs informatiques, quelque chose a lieu qui a un petit parfum de renaissance…
 
   Sur recommandation et par curiosité nous avons vu ce soir Irina Palm de Sam Garbarski. Sans le parfait talent d'actrice de la chanteuse Marianne Faithfull, je n'aurais qu'un souvenir déplaisant de ce mélo qui mêle avec une hypocrite pudeur la misère sexuelle et la pauvreté sociale.

Mardi, 26 mai 2009 – Avec le coton gris du ciel, l'aube porte le deuil. Et pourtant les oiseaux ont l'air tout excités. Mais vers midi un très discret mistral avait entrepris de nettoyer le ciel.
  
   Ce matin, nouvelle tentative d'arrachage du chiendent (cf 19 de ce mois), autrement dit de difficultés anciennes ou d'empêchements occultés, et ainsi libérer le souffle. Peine et argent perdus. J'ai déjà écrit sur toutes ces choses. Et puisqu'il s'agissait de mieux respirer, je me suis empressé de rentrer au mas et d'aller à la piscine. Six longueurs, cette fois.
 
   Hier a commencé la campagne officielle pour les élections européennes. La cause a perdu ses porteurs d'idées, elle n'a gardé que ses détrousseurs de subsides et ses manipulateurs de voix. Les électeurs me paraissent aujourd'hui pareils à ces élèves qui, livrés à eux-mêmes par des parents à la dérive, s'installent dans les friches de l'ignorance et, en demandant à quoi sert l'école, proclament qu'elle ne sert à rien.

   Jeanne qui a lu mes notes récentes sur Audrey Hepburn me révèle que l'actrice, dans sa première enfance, habitait juste en face du Moineau Cure-Pipe, une maison que je ferais plus tard construire dans la campagne aux environs de Bruxelles. De fil en aiguille je découvre qu'Audrey avait pour mère une baronne hollandaise, Ella van Heemstra… Or, devenu éditeur, j'ai rencontré un baron frison de même nom qui avait écrit un extravagant roman, Amouramort, que j'ai fait traduire et que j'ai publié. Cet ornement des souvenirs me plaît beaucoup.

   Madeleine est venue vers quatre heures et nous sommes remontés aux sources du Nil.

   Ce soir, nous avions envie de voir le film de Xavier Giannoli, Quand j'étais chanteur. Pour le face à face entre Gérard Depardieu et Cécile de France. Quand ils sont seuls en scène, c'est souvent très juste et par moments presque aussi émouvant que les paysages d'Auvergne.

Mercredi, 27 mai 2009 – Hier après-midi, le mistral nous avait dégagé le ciel avec élégance. Cette nuit il a lancé toutes ses divisions à l'assaut, il nous est tombé dessus comme s'il reprenait possession de son territoire. Et ce matin, dans les rues d'Arles, à nouveau le spectacle des silhouettes courbées, des yeux hagards, des feuilles de platane qui volettent partout, des terrasses aux chaises renversées, des touristes qui cherchent la sortie. Au mas, par sa violence et avec tout ce qu'il charrie, ce vent maudit empêche de rouvrir la piscine. Lui et moi, nous sommes irréconciliables. Heureusement, j'ai eu chez Actes Sud quelques très agréables conversations qui m'ont fait rêver à ce que j'y ferais encore si j'avais vingt ans de moins.

Jeudi, 28 mai 2009 – Il ne manque pas de souffle, lui. Il a encore déferlé toute la nuit. Par des échos j'apprends qu'il ne se manifestait plus ce matin que dans le couloir rhodanien. Et qu'il devrait, d'ici, décamper bientôt. Mes démêlés avec le vent, je n'en sors plus. Parlez-moi par exemple des éoliennes et je vous dirai que, depuis leur toute première apparition, je les déteste parce qu'elles défigurent le paysage comme avant elles les pylônes électriques. À la personne qui prétendait m'arracher les mauvaises herbes du crâne afin de me pacifier le souffle j'aurais donc pu donner du grain à moudre en lui suggérant que je souffrais du complexe d'Eole… Avec ces mots je croyais avoir inventé quelque chose mais, par prudence et curiosité, j'ai fait une incursion sur le net et tout de suite j'ai vu que les éditions Autrement avaient publié un ouvrage intitulé Le complexe d'Eole ou leur langage secret. Qui, pour des raisons que j'ignore, renvoie à la gémellité. Ça va, ça va, je sais que je suis flanqué d'un doppelgänger qui n'a pas meilleur plaisir que celui de me contredire. Toujours est-il qu'ainsi vont les divagations auxquelles me livre le mistral.

   Pascale et Jacques, des cousins de la branche maternelle, sont passés me voir et j'en ai eu grand plaisir. Pendant l'heure qu'ils ont passée au mas, ils ont parlé de la vie, des enfants, des cousinages, de leurs lectures, de leur gourmandise et des souvenirs avec une sorte d'allégresse dans le propos. Mine de rien, ce fut un beau labour de la mémoire et plus d'une fois, ce matin, je me suis demandé s'ils me parlaient de la vie que j'ai eue ou des livres qui en sont imprégnés.

   À Brigitte j'ai raconté qui était Sara Alexander dont Jacques Bonnadier venait de m'annoncer la disparition. Christine et moi, nous avions connu Sara au temps où elle habitait dans le Luberon. Elle avait quitté Israël après la Guerre des Six Jours et n'avait cessé de chanter, d'écrire et de militer en faveur d'une paix entre Israéliens et Palestiniens. Nous l'avions un peu perdue de vue quand elle s'était installée à Paris mais nous n'avons jamais oublié son amitié généreuse ni la belle voix grave qui allait de l'ombre à la lumière dans ses chansons. Après, Brigitte et moi, nous avons discuté de nos lectures et d'écriture, et elle m'a raconté son passage à la Comédie du livre de Montpellier à laquelle elle avait participé ce week-end. Pendant ce temps, le mistral, lui, avait l'air de se calmer.

   Nous ne voulions pas manquer une pièce majeure de la rétrospective Audrey Hepburn, nous avons donc revu ce soir le film de Fred Zinneman dont le titre français, Au risque de se perdre, me paraissait avoir plus d'allure que The Nun's Story. Mais après avoir revu le film, c'est le titre anglais qui s'impose car c'est moins un mélodrame (même si ce l'est) qu'un triptyque sur la religion, la colonisation et la guerre. Et il relève souvent de l'ethnologie plus que de la  dramaturgie. Mais ces trois parties ne tiennent ensemble que par une Audrey Hepburn dont la présence est encore plus forte que le talent. Et puis, que de réminiscences pour Christine et pour moi : Bruges, Anvers, le Congo alors encore belge…

Vendredi, 29 mai 2009 – En menaçant de revenir, et il faut s'y attendre, le mistral s'est tiré ce matin. La Quinzaine littéraire présente L'Helpe mineure comme un “roman sans ambages”. Ce raccourci ne me déplaît pas. Pour ma participation à Une histoire de France en 100 monuments j'ai écrit cet après-midi une première esquisse sur laquelle je vais revenir à plusieurs reprises, aucun doute. Mais au moins ai-je réussi à cadrer mon sujet. Après quoi, à la piscine, j'ai fait six longueurs et j'en suis revenu avec l'impression d'avoir traversé le détroit de Gibraltar. Mais la forme, ça ne se retrouve pas comme ça. Surtout quand on la défie.

   On s'est projeté ce soir Rendez-vous à Bray. Trop de réminiscences, le spectre d'André Delvaux était si présent que j'ai mal vu le film. Comme je n'arrivais pas à m'endormir j'ai cherché dans mes carnets la relation de notre dernière rencontre. C'était à la Villa Médicis, le 23 février 1994. J'y étais retourné pour faire une conférence sur Nina Berberova. André Delvaux était présent et nous avions dîné en compagnie de Jean-Marie Drot qui allait quitter la Villa. “Ce cher André, avais-je écrit, la fatigue le dévore, la voix s'en va, mais ni son intelligence, ni son affection...”

Samedi, 30 mai 2009 – Le texte que j'avais écrit hier pour Une histoire de France en 100 monuments a passé de longs moments en cabine d'essayage pour que je puisse juger de la tenue qui lui conviendrait le mieux. Il me semble maintenant avoir trouvé la plus juste, taille courte et près du corps. Du Fort Saint-André que j'avais choisi parmi les sites proposés j'ai fait le nid de pie d'un voyeur. En deux phrases j'ai commencé par justifier mon propos : “Quand le Rhône, infidèle au Royaume, eut déplacé son lit pour aller vers l'Empire, le fort Saint-André perdit sa raison d'être. Il cessa de faire le faraud avec ses tours et devint nid de pie d'où je pourrais, quelques siècles plus tard, tout à l'aise, en amant et au gré du désir, caresser Avignon du regard.”

   De la difficulté d'avoir des désirs au-dessus de ses moyens. J'ai certes fait plus de dix longueurs en écriture, ai-je expliqué au bon pédiatre qui était passé me voir, mais à peine quatre dans la piscine.

   On a voulu revoir The Hours de Stephen Daldry, pour retrouver Julianne Moore, Meryl Streep et Nicole Kidman. Ce fut à nouveau un grand remue-ménage. Mais pas plus que la première fois n'est admissible ni même supportable le travail de maquillage sur certains des acteurs. Entre autres le faux nez de Nicole Kidman en Virginia Woolf ou le visage scarifié de Julianne Moore en caricature du troisième âge.

Dimanche, 31 mai 2009 – On croyait le beau temps assuré pour cette Pentecôte et, ce matin, c'est la pluie qui nous surprend.Mais soudain, dans l'après-midi, pendant que j'écrivais, le nez sur l'écran, le soleil a repris sa place. Nous nous sommes empressés d'aller à la piscine. Fait six longueurs.








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