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© Bruno Nuttens




1er juin – Dans ces soirées de printemps où l’on devrait se réunir sous le platane et par nos conversations concurrencer les oiseaux qui y débattent tout le jour, il faut s’enfermer intra muros, tirer les tentures et demander au cinéma de nous faire oublier que le mistral nous a mis en état de siège. Rien, désormais, ne pourra me détourner de l’idée que, dans l’épine dorsale du système cosmique, des vertèbres se sont sans doute déplacées qui ont altéré la marche du temps et l’allure des saisons.
Hier soir, calfeutrés comme si nous étions en hiver, nous avons donc regardé Liebelei, le dernier film que Max Ophuls tourna en Allemagne (en 1932 avec Magda Schneider, la mère de Romy) et le premier qui lui valut la célébrité. Il est vrai que la mort tragique des héros inspirés par une nouvelle d’Arthur Schnitzler est symbolique du gouffre dans lequel l’Allemagne hitlérienne allait précipiter le monde. Et la douceur des images donne à cette violence prédicative une force inouïe.
Et ce soir, c’est le film de Nicole Garcia, L’adversaire, que nous avons regardé. Cette histoire d’un homme qui se faisait passer pour médecin et qui finit par assassiner tous les siens, on la connaissait par le fait-divers de 1989 et par le roman d’Emmanuel Carrère. Il m'a semblé que le film accentuait l’énigme de l’histoire plus qu’il ne l’éclairait. C’est un film de traces par lesquelles on croit comprendre le comportement de Jean-Marc Faure mais, sitôt qu’on en approche, les traces s’évanouissent… Et puis, je me pose la question : quel autre film aurais-je vu si je n’avais rien su de l’histoire ?

Mais peut-être étais-je mal disposé à le voir, ce film, après la journée que j’avais passée, dans la jubilation verbale, en compagnie de Gwenaëlle Aubry venue de Paris pour que nous mettions au point d’ultimes questions relatives à La transfiguration que je publierai en janvier dans la collection “un endroit où aller”. On est emporté dans ce livre comme par la rotation d’un miroir-tambour, il offre dans chaque miroir un nouveau spectacle sur les métamorphoses en laideurs ou beautés et il se termine par une citation de Rilke, une sorte de bénédiction : “Notre vie s’use en transfigurations.” Il y a là des effluves venus de ce Plotin dont Gwenaëlle a traduit et commenté le Traité 53 où est exposée la dualité du “nous”. Cette journée m’a rappelé Montaigne disant de la philosophie qu’elle “ne prêche que fête et bon temps.”

2 juin – Dominique Sassoon n’était plus apparu au mas depuis longtemps. En arrivant ici, ce matin, il a été surpris par le mistral qui ne soufflait pas à Aix d’où il venait. Mais moi, j’en avais par-dessus la tête, de ce vent que les aficionados appellent la troisième corne, et même d’en parler. Et puis j’étais pressé d’attirer Dominique dans les couloirs de l’écriture. L’idée qu’il a d’une incursion anthropologique dans la pratique chirurgicale me séduit et je l’y ai encouragé en lui rappelant le passage du Bonheur de l’imposture où l’un de mes personnages, jeune chirurgienne, raconte le sens symbolique du double toucher, à mains nues dans la reconnaissance du corps, puis à mains gantées une fois incisé et franchi le rempart que la peau fait au corps. Mais les conversations que nous avons, Dominique et moi, quand elles ne sont pas de petits ouragans, sont alors pareilles à des rouages, un sujet entraîne l’autre, avec des effets de démultiplication, et ainsi, au moment où il fallait nous séparer, en étions-nous à refaire le monde de l’éducation.

Dominique parti, Thierry Fabre est arrivé avant même que j’aie le temps d’ouvrir mon courrier. Pendant et après le déjeuner, nous avons fait, défait et refait La pensée de midi dont la parution va reprendre. Les numéros prochains, avec leur lot de rubriques, nous aimerions qu’ils incitent à la réflexion sur les échéances électorales qui se rapprochent. Prendre notre part dans le travail de déblaiement qui consiste à dégager les questions essentielles ensevelies dans la fange du populisme. Je donnais en exemple à Thierry le dernier livre de Philip Roth, Le complot contre l’Amérique, où le romancier raconte l’histoire telle qu’elle se fût sans doute déroulée si Lindbergh avait été élu président à la place de Roosevelt. Et ce que nous serions devenus si, en 2002, Le Pen avait été élu…quelqu’un a-t-il jamais eu l’idée, la capacité ou l’audace de l’écrire ?

3 juin – Justine, notre petite-fille, nous a raconté que, maintenant, elle aimait le miel auquel, avant, elle ne voulait pas toucher. Parmi mes livres, j’en ai retrouvé un – Life of the Honey-Bee – que je lui ai passé aussitôt et que Christine lui a traduit de vive voix. Après quoi j’ai déballé devant Justine ce que je tiens pour un trésor. C’est un morceau de “gâteau” de cire que je conserve dans une boîte transparente et hermétiquement close. La plupart des cellules hexagonales du gâteau sont emplies de miel. J’ai expliqué à Justine que les abeilles ouvrières, après avoir déposé le miel dans une cellule, couvrent celle-ci d'un opercule de cire puis, avant qu'il ne durcisse, y versent par leur dard une goutte de leur prétendu venin qui est un prodigieux conservateur. La preuve ? J’ai ouvert la boîte avec précaution et je lui ai fait humer le gâteau. Le parfum du miel – du miel de tilleul – est toujours vif. Eh bien, ai-je raconté à Justine, ce gâteau, je l’ai reçu de mon père qui lui-même le tenait de son maître en apiculture. Nous avons posé des dates de naissance et des noms sur une feuille de papier, et ainsi ai-je pu montrer à ma petite-fille que ce miel avait plus de cent ans. Il m’a semblé que, soudain, elle prenait la mesure du temps et de la durée…
Si je le lui donne, conservera-t-elle ce gâteau de miel comme j’ai conservé le livre que m’offrit jadis mon grand-père – Histoire d’un ruisseau – sur la page de garde duquel il avait écrit qu’il s’agissait là de l’ouvrage “du plus grand géographe des temps modernes” qui avait bien voulu “l’honorer de son amitié” ? Il s’agissait d’Elisée Reclus. Ce livre, je l’ai réédité il y a quelques années. Il y a plus d’une manière d’être un passeur…

4 juin – Mistral oblige… retour au cinéma hier soir pour revoir Le facteur sonne toujours deux fois dans la version Rafelson qui date de 1980. Etourdissante vision des cyclones qui traversent l’empire des sens et le ravagent. Avec Jessica Lange en irrésistible succube qui ne se contente pas de crever l’écran. Qui le traverse…

Si je me souviens bien, la Pentecôte (c’est aujourd’hui) célèbre la descente du Saint-Esprit sur les apôtres. J’ai ouvert trois quotidiens ce matin et lu quelques-uns de leurs articles. Quand je les ai refermés, le Saint-Esprit m’est soudainement apparu comme Marylin Monroe sur le tableau d’Andy Warhol : indéfiniment multiplié. “Le mauvais goût fait passer le temps plus vite”, aurait dit le pape du pop-art. Mais avait-il mesuré la valeur universelle de cet axiome bricolé comme le reste ? Car le mauvais goût, c’est aussi la confusion des idées, l’oubli des valeurs et le mépris des règles.

5 juin – Chaque fois que je me suis jugé prêt à partir, dossiers sanglés, valise bouclée, comme en ce lundi (qui, belle logique de gouvernement, n’est plus férié mais n’est pas ouvert pour autant), je me trouve prisonnier d’une bulle dont je sais qu’elle éclatera au moment du départ. Brève suspension du temps et de l’espace pendant laquelle je revois quelques-uns des plis que j’ai faits dans ma vie, courte méditation sur l’avant et l’après, interrogation sur l’état dans lequel je retrouverai ce que je quitte. Cette fois, c’est un peu plus à vif que de coutume. Sans doute parce que la première étape me conduira à Genève où, par deux fois, j’ai connu d’effroyables déchirures et où je fréquentai Albert Cohen qui rarement, le cher homme, se privait du plaisir de me rappeler que les arbres avec lesquels seraient faits nos cercueils étaient sans doute déjà abattus et débités. Aussi me paraît-il piquant d’y aller cette fois pour parler de la cruauté (sujet imposé) devant de doctes personnages. Après, à Paris, il y aura une autre fête cruelle avec Le monologue de la concubine…

Il y a des jours comme celui-ci où, d’Avignon à Paris, le voyage prend des allures d’avant TGV et dure à peu près le temps d’une traversée de l’Atlantique. Dieu merci, quand notre train est tombé en panne il n’était pas à dix mille mètres d’altitude… Seul dommage collatéral : nous avons raté le film de Sofia Coppola que nous voulions voir ce soir. Mais à la Contrescarpe, manière de revanche, l’été se manifeste. Au-dessus de trente ans on est assis en terrasse, au-dessous de trente ans, c’est souvent, jambes croisées, sur les trottoirs. Une rumeur court dans l’air nocturne, faite de conversations, de désirs et de chants. Dans l’ombre, j’ai cru voir Hemingway accoudé à sa fenêtre, rue du Cardinal Lemoine. Paris promet donc d’être une fête.

9 juin – Fête ou tumulte. Quatre jours ont passé. Les images qu’ils ont laissées se bousculent, basculent et se succèdent comme dans un kaléidoscope.

Il y eut d’abord l’aller-retour à Genève, et il fut si rapide qu’il me paraît déjà hors du temps. Mais la cérémonie de remise des prix par la Fondation Arditi me fait encore un peu de grabuge dans la tête. Car, aux souvenirs que, toujours, l’arrivée à Genève soulève comme sable dans le vent, s’est maintenant ajouté un autre, celui d’une quinzaine de jeunes gens qui, avant de recevoir leur prix étaient tenus d’exposer en trois minutes le sens du travail ou des recherches qui leur avaient valu d’être lauréats. Je n’oublierai pas de sitôt la silhouette d’une frêle et si jeune biologiste qui tentait avec peu de mots de décrire les effets de la greffe de “cellules souches neurales sur un modèle murin”, c’est-à-dire (mais je ne l’ai appris qu’en consultant le dictionnaire) qui a l’aspect du rat. Je n’en sus pas plus après qu’avant sinon que la science la possédait avec sensualité. Je revois une autre, des étincelles dans le regard, dont je compris mieux le projet car il y était question de l’architecture de Hassan Fathy dont je découvris l’œuvre jadis en découvrant le Mali. Après les discours officiels et la litanie de ces petits exposés dans la cérémonie orchestrée par Metin Arditi, mon tour vint avec mission de conclure sur le thème obligé de la cruauté. Ayant pressenti la nécessité de bousculer un peu l’ordre et les convenances, j’avais préparé un texte par lequel je tentais de montrer que si l’on enlevait le fil de la cruauté dans le tissage de l’étoffe littéraire, il ne resterait souvent qu’un pauvre tissu… “Sans en appeler, comme on s’y attend peut-être, au Marquis de Sade, ai-je dit, j’ai pris le parti de vous désigner quelques vertus que j’ai trouvées à la cruauté dans le monde de l’écriture qui est le mien... Vous noterez au passage, ai-je ajouté, la proximité phonétique entre écriture et cruauté. A les dire, on a l’impression de jouer sur le même et crissant instrument.” L’énumération d’une série d’œuvres que l’absence de cruauté eût dépouillées de leur saveur fit son petit effet. J’ai donc laissé le public confronté à l’inquiétante question de savoir dans quelle mesure la cruauté était source de haine ou de plaisir, de peur ou de désir, d’ivresse ou de vertige, et s’il fallait la nier au lieu de la dévêtir et de l’autopsier.
La soirée s’est terminée dans le beau jardin des Arditi au cœur du vieux Genève. Là, soudain, j’ai repris mon plaidoyer pour la reconnaissance de Wallace Stegner que je continue de découvrir (j’ai terminé cette nuit la lecture de La vie obstinée) et qu’à Genève on ne connaissait pas plus qu’ailleurs. J’avais l’air d’insinuer, me dit une élégante (à la jupe taillée de biais comme elles se sont toutes mises en devoir de les porter), qu’il était inutile de chercher de nouveaux auteurs quand il restait encore à découvrir des écrivains aussi considérables que celui-là. Non, je n’avais pas voulu dire cela car je sais le plaisir et le prix des découvertes de nouvelles œuvres et de nouveaux talents. Mais, tout de même…

Le temps de revenir à Paris, le lendemain matin, et je me suis retrouvé avec Maud Rayer au Théâtre du Rond-Point pour régler quelques points de la lecture qu’elle a faite ensuite du Monologue de la concubine dans la petite salle Topor dont les gradins étaient tous occupés. Par des gens de théâtre, par des amis, par des revenants aussi. Expérience précieuse qui m’a permis de voir quelles retouches il faudrait apporter avant publication et mise en scène de la pièce. Afin qu’à chaque instant du monologue l’écriture dramatique eût le pas sur la narrative. Le plaisir des compliments que l’on reçoit en pareille circonstance est une chose, autre chose est l’enseignement à tirer de petites nuances ou allusions… Il faut les soulever avec précaution pour comprendre ce qui est sous la pierre. Mais si succès il y eut, c’est d’abord à Maud Rayer qu’on le doit, à sa manière, toute lectrice immobile qu’elle était derrière la petite table de bois, de se servir des mots pour se vêtir des oripeaux de la concubine et de se dévêtir de ses obsessions. Avec elle et quelques autres qui sont complices de l’aventure, nous avons dîné au Rond-Point et parlé d’abondance des vertiges et transfigurations au théâtre. Et soudain, le fantôme d’Antoine Vitez, que presque tous nous avions connu ou fréquenté, s’est assis parmi nous pour nous rappeler que l’art du théâtre commence par un véritable respect des mots et de leur usage…

Jeudi matin, Alberto Manguel a débarqué rue Rollin pour répondre aux questions que Christine avait à lui poser sur la traduction (qu’elle vient d’achever) de La bibliothèque, la nuit. Mais, avant qu’ils ne se mettent au travail, j’ai interrogé Alberto sur Wallace Stegner. Lui, au moins, et à cela rien de surprenant, il connaissait l’écrivain de l’Ouest et l’avait lu. Il a même évoqué une rivalité des Canadiens qui aimeraient inscrire Stegner sinon dans leur patrimoine, du moins dans le cercle de leurs propriétés littéraires.

J’ai laissé l’auteur et sa traductrice pour rejoindre dans le jardin de la Contrescarpe Franck Medioni qui prépare pour Gallimard une biographie d’Albert Cohen. Quelques questions qu’il m’a posées ont suffi pour me renvoyer au temps où je fréquentais assidûment celui que, dans une communication faite à Marseille, j’ai appelé “homme de scène et homme de scènes”. Et c’est surtout aux scènes dont je fus témoin que je me suis attardé. En particulier celle que, devant moi, Albert refit à Bella, son épouse, pour m’administrer la preuve que je n’avais pas à m’affliger de celle dont j’avais moi-même été la victime. Et cela pour en venir à l’idée que le talent chez Cohen était associé à la parole plus qu’à l’écriture qui en est le miroir.

L’après-midi, c’est rue Rollin encore que j’ai reçu Nicolas Gessner qui a fait un travail considérable sur Une fenêtre au hasard de Pia Petersen car il cherche comment porter ce roman à l’écran. Comme il était la veille, lui aussi, au Théâtre du Rond-Point, on en est venus à parler de la concubine et il est reparti avec Pavanes et javas sur la tombe d’un professeur, d’où le monologue est tiré. A quoi j’ai compris qu’il était intéressé par ces jeux de construction…

Et le soir – le dernier à Paris avant l’été – on est enfin allés voir la Marie-Antoinette de Sofia Coppola. Avec d’autant plus de circonspection que j’ai tout de même apporté chez Actes Sud le livre de Paul Belaiche - Daninos, Les soixante-seize jours de Marie-Antoinette à la Conciergerie, dont le premier volume a paru récemment et dont le second sortira de presse à la fin de cette année. Quelle allure, me demandais-je, auraient les fantaisies annoncées et les écarts de Sofia Coppola par comparaison avec le terrible réquisitoire de Paul ? Quelle allure ? Ah, mais une grande allure ! Car si Paul dresse un réquisitoire impitoyable contre le mécanisme sanguinaire de la Terreur et l’inique procès qui fut fait à la reine avant de la décapiter, Sofia Coppola, elle, par un luxe d’images en dresse un autre contre le destin qui fut imposé à l’adolescente autrichienne par la cour de Versailles. La cruauté dont je parlais à Genève la veille, je la voyais soudain se manifester dans les scènes que la cinéaste a composées avec ces troupeaux de nobles et ces manades de courtisans, tous aussi perruqués que prétentieux, dont les manières ridicules, les rites obscènes et les ricanements carnassiers eussent justifié à eux seuls la révolte du peuple. Si le roman de Paul Belaiche - Daninos se sert de Marie-Antoinette pour dénoncer l’ignominie du procès et celle de la peine de mort, le film de Sophia Coppola se sert de la jeune reine pour accabler l’arrogance de la cour et les crimes de l’aristocratie. La reine, dans le roman de Paul est une femme persécutée dont il faut imaginer le visage. Dans le film de Sofia elle est incarnée par une Kirsten Dunst dont la singulière beauté est basculée dans un torrent d’égoïsme et d’horreurs. A la fin du livre de Paul, on verra le corps de Marie-Antoinette jeté dans la fosse commune, tête entre les cuisses. Dans la dernière scène du film de Sofia Coppola on voit Marie-Antoinette quitter Versailles, et la suite que l’on sait est laissée aux caprices de nos souvenirs et des leçons que nous avons apprises. Le livre de Paul et le film de Sofia se sont maintenant liés dans mon esprit pour me convaincre que l’histoire de Marie-Antoinette commence par un crime et se termine par un autre. Un mot encore sur le film… On a reproché à Sofia Coppola la violente musique rock qui accompagne certaines scènes, fêtes ou orgies. Il m’a paru que rien ne pouvait mieux donner la mesure de la folie mortelle dans laquelle la France et son monarque étaient en train de sombrer.

10 juin – A la librairie d’Actes Sud, hier en fin d’après-midi, devant un petit public de connaisseurs, j’ai reçu Alaa El Aswany, et avec lui Thierry Fabre, le rédacteur en chef de La pensée de midi, à qui l’on doit la découverte de l’écrivain égyptien et de son roman, L’immeuble Yacoubian. Ce livre, best-seller en Egypte, se répand dans le monde par ses traductions et connaît en France un succès déjà considérable. Si sa publication prend la dimension d’un événement, c’est d’abord parce que ce roman dostoïevskien révèle de manière métaphorique le tumultueux état de la conscience moyenne-orientale en proie aux désespoirs, aux extrémismes et à des aspirations confuses. Mais, me suis-je empressé de dire, c’est sans doute aussi, et peut-être même d’abord, parce que ce livre est un véritable roman qui, d’emblée, prend place parmi ceux qui, dans le monde, apportent la preuve que ce genre littéraire est le miroir de notre espèce et de son histoire. Privilège de l’écriture… Kundera disait qu’aux curieux du Siècle d’or Don Quichotte en apprenait plus que les historiens. De même, L’immeuble Yacoubian révèle par l’intimité de son intrigue ce que reportages et essais ne peuvent nous dire sur les sources de la tragique éruption qui met le monde en péril. J’aurais continué longtemps sur ce thème et tout juste me suis-je contenté d’ajouter que je trouvais là confirmation de l’idée que les romans gagnent à être classés par leurs thèmes avant de l’être par les langues dans lesquelles ils ont été écrits. Mais j’ai laissé Thierry Fabre dialoguer avec Alaa El Aswany pour que soient mis en lumière la pâte savoureuse de l’écriture et les sortilèges de cette autre comédie humaine. L’important était d’attiser la curiosité et de susciter le désir de lire…

À la chapelle du Méjan, dans l’heure qui suivait, avait lieu le concert de clôture de notre saison musicale. Jean-François Heisser, qui en est le directeur artistique, avait choisi de faire interpréter par l’Orchestre Poitou-Charente, sous la direction de Philippe Bender, deux œuvres que rien n’appelait à être ainsi rapprochées. En ouverture, Art’s, une pièce que Christian Lauba, compositeur tunisien, a écrite en double hommage à Art Tatum et à Jean-Sébastien Bach. “Déconstruire et reconstruire”, avait-il annoncé. Des mots, me dis-je, et j’attendis les notes. Et dans le quart d’heure qui suivit il me sembla entendre un autre Children’s Corner où un gosse, saturé de jouets se serait acharné à les démonter pour refaire une sorte d’hybride à un rythme pugnace, avec des remords mélodiques. La seconde œuvre, la dernière de Gustav Mahler, Le chant de la Terre, dans la version Schönberg, m’est apparue cette fois encore comme une marée dont les vagues déferlent en soulevant des angoisses où le sentiment de la mort et la peur de sa proximité sont tels que dans cette forme musicale, entre symphonie et lieder, il vaut mieux entendre les voix comme des instruments (et quels instruments, celles de Sophie Pondjiclis et de Robert Getchell), et ne pas s’attarder aux paroles des poètes chinois. Sinon peut-être celles de l’admirable Adieu, mais après coup, pour se redéployer en tête l’étoffe de cette musique testamentaire.
Après le concert, on s’est retrouvés chez Françoise pour célébrer son anniversaire qui tombait ce même jour et, bien entendu, pour marquer avec les musiciens la clôture de la saison musicale.

Les souvenirs sont pareils à des escadres. Le gros de la troupe est à bord du navire amiral mais certains, tels des cotres, s’écartent au gré du vent qui souffle dans leurs foc et trinquette, ils disparaissent et reparaissent de manière inattendue. Je m’en suis fait la réflexion ce matin, pendant la promenade de l’aube. En voici un, par exemple, qui m’est revenu soudain…
En arrivant à Arles, hier en fin d’après-midi, j’ai trouvé Alaa El Aswany à la terrasse du Méjan en compagnie de Silvie Ariès et d’Anne Gromaire qui l’interviewaient, l’une pour La Provence, l’autre pour France Bleu. Sitôt qu’elle m’a vu, Anne a débranché son micro, elle s’est levée et, avant que je puisse l’embrasser, elle m’a dit l’indignation qui avait été la sienne en recevant un exemplaire de L’écrivain et son double. Je n’ai pas eu le temps de lui demander pourquoi, elle me l’a presque crié. Ce livre, m’a-t-elle dit, lui était apparu comme l’hommage que l’on rend à un mort. “Mais toi, tu es vivant, si vivant !” s’est-elle exclamée en me serrant dans ses bras. Quelle merveilleuse lectrice j’avais retrouvée là !
Et puis, une autre réminiscence. Cette nuit, en revenant d’Arles, je me suis soudain souvenu d’un bref trajet en voiture, l’autre soir à Genève. Nous allions à la réception des Arditi en compagnie de Pascal Durand et nous avions été embarqués dans une voiture avec une universitaire de belle allure et de grande carrière. On se mit à parler du tabac pour je ne sais quelle raison, sinon que nous avions tous envie de fumer. Notre Genevoise entreprit alors l’éloge du cigare, décrivit l’arôme et le calibre de ceux qui avaient sa préférence et, craignant peut-être que nous ne la prenions pas au sérieux, elle sortit de son sac, comme une preuve, un ravissant outil de métal qui lui permettait, au choix, disait-elle, de couper ou d’inciser le cigare quels qu’en soient la taille et le calibre. Ah, je revois s’allumer l’œil de Pascal Durand et rosir ses joues…

Ce matin, entre petit-déjeuner et lecture de la presse, longue conversation téléphonique avec Jacques De Decker qui revient de Chine, ébloui par la découverte et stupéfait des transformations. Il n’en fallait pas davantage pour que je reprenne conscience à mon tour de ces pas de géant. La Chine, en compagnie de Françoise et de quelques amis, je l’avais découverte en 1975, au moment où le pays sortait, chancelant, de la Révolution culturelle. Dix ans plus tard j’y retournais avec Marie-Christine Barrault et quelques autres acteurs, et tout était méconnaissable. Maintenant, plus de trente ans ont passé depuis le jour où, franchissant la frontière chinoise pour la première fois, j’avais eu l’alicienne impression de passer de l’autre côté du miroir que les livres m’avaient tendu, et je prends la mesure de la vitesse avec laquelle se transforme un monde qui sous nos yeux devient méconnaissable…

11 juin – Les marches comme la longue et lumineuse que nous avons faite ce matin me sont l’occasion d’une utile alchimie. Mais d’abord, rappel pour les uns et avis pour ceux qui entrent ici par hasard ou par erreur : le “nous” dans ces carnets n’a rien de majesté, il désigne par ses quatre lettres la paire que nous formons, Christine et moi qui allons depuis tant d’années dans les pas l’un de l’autre et qui avons appris à nous parler même dans nos silences. Un pareil “nous”, ce n’est pas rien pour deux affranchis de notre espèce. Car, comme le dit ce Plotin si cher à Gwenaëlle, “le nous est double”. À l’instar du “moi” il est rapport et lien entre l’animal et l’intellect. Bref, les deux et la paire font une sacrée ménagerie !
Donc l’alchimie pratiquée dans la marche…Elle a deux sortes. En général, et c’était encore le cas ce matin, c’est par l’inventorieuse que ça commence. Les souvenirs récents, les projets entrevus, les idées qui sont passées comme des ombres et le tumulte nocturne, où les rêves ont avec les idées fait la java, se désagrègent au rythme de la marche et, après avoir éliminé l’inutilisable, se mettent lentement dans un ordre et des rangs qui les rendront accessibles pour les accomplissements de la journée. De telle sorte que, revenu à ma table et allumée la première pipe de la journée, je vois assez clairement ce dont celle-ci sera faite. L’esprit ainsi apaisé se laisse alors aller, dans le cours de la promenade, aux fantaisies, voire aux exigences de l’autre alchimie.
C’est peut-être la plus ancienne, je crois même qu’elle date de l’enfance. On disait que vous étiez des cowboys et nous des Indiens… Elle a pour effet de me mettre dans une situation imaginaire suscitée par un presque rien ou un n’importe quoi : au milieu du chemin une touffe de coquelicots qui fait éclater soudain le rouge de la Commune dont mes grands-parents me ressassèrent l’histoire, ou encore une assemblée d’arbres tortus qui m'installent aussitôt dans la compagnie de vieux amis, de mon âge ou plus, qui ont gardé dans leurs idées la vigueur de leur jeunesse révolue. Ce fut ce matin moins solennel et plus feuilletonesque. À l’entrée du chemin qui conduit à la crête se trouve une affiche délavée qui date de l’an dernier mais qui sera, pour sûr, renouvelée dans quelques jours. Elle interdit aux promeneurs, jusqu’en septembre, l’accès de la colline pour la protéger du risque des incendies. Et c’est là que tout a commencé…
Je traversais la grande olivette qui est au sommet et mon imagination m’a représenté un homme, mi-braconnier mi-garde-chasse qui venait à ma rencontre avec un visage à la fois réprobateur et renfrogné. Qu’est-ce que vous faites ici ? Vous le voyez, comme vous, je marche. C’est interdit, rebroussez chemin ! Pour qui vous prenez-vous, pour qui me prenez-vous ? La conjonction des deux questions le mit dans l’embarras et la fureur. Il sortit un sifflet de sa poche, deux comparses surgirent aussitôt. Allez, ouste, à la gendarmerie pour répondre d’infraction au règlement et de rébellion à l’autorité. À la gendarmerie des Baux où ils m’avaient amené, l’officier de garde fit délier les poignets que les rustres m’avaient entravés. Qu’avais-je à dire pour ma défense ? Que cette promenade, je la faisais depuis plus de vingt ans, presque chaque jour, en compagnie de mon épouse et que… Où était-elle, cette épouse ? Christine avait disparu et je fus soupçonné de produire un témoin imaginaire. J’avais l’impression d’être devenu le Plume de Michaux. Mais je n’avais ni sa patience ni son humilité. La colère m’a pris. Si l’on m’interdisait l’accès de la colline, où irais-je me promener, et avec moi ceux de mon âge et de mon espèce ? En dehors des chemins à travers bois et olivettes il n’y a que la route, une route sans bords ni passages aménagés pour les piétons. Autant dire qu’on les expose au danger d’être jetés au fossé, comme pantins désarticulés, par des camions et des voitures que pilotent des échappés de l’asile de Montfavet. Et, dans la lancée, je m’en suis pris au maire de la commune qui n’a de soins que pour les lotissements, qui a l’air d’ignorer qu’à toute nouvelle maison correspondent au moins deux voitures de plus jetées dans la circulation et qui paraît considérer que les piétons appartiennent à une espèce en voie de disparition. Par je ne sais quel miracle, des villageois de mon bord s’étaient assemblés devant la gendarmerie. Ils m’entourèrent sitôt que l’officier, persuadé qu’il était embarqué dans une affaire qui pouvait lui coûter ses galons, me relaxa en grommelant qu’il manquait de preuves pour m’envoyer comme Marie-Antoinette à la Conciergerie. Je venais donc d’échapper à la décollation, j’ai pris la tête de la conjuration et, avec mes partisans, je suis parti à l’assaut de la mairie…
Ces promenades ne sont pas sans risque, ai-je dit à Christine quand nous sommes arrivés au mas. Je ne lui en ai pas dit plus et elle ne m’a pas demandé davantage. Il y a belle lurette qu’elle sait à quoi s’en tenir…

12 juin – Après avoir lu le récit de mon pédestre délire, Jane qui porte volontiers un regard analytique sur mes carnets m’écrit ce matin… “The key phrase here is : Pour qui vous prenez-vous, pour qui me prenez-vous ? As soon as you think you are who you are you hit an iceberg...” Et voilà revenu le Titanic dont ma mère me ressassa le symbolique naufrage (avidité, vitesse et orgueil) pendant toute mon enfance.

L’un des meilleurs commentaires parmi ceux que j’ai reçus après la lecture par Maud Rayer du Monologue de la concubine m’est venu de Catherine David. “J'ai pensé aussi, m’écrit-elle, à l'histoire du vieux couple (98 et 96 ans), qui décide de divorcer. Le juge leur demande pourquoi ils ont attendu si longtemps. Ils répondent d'une seule voix : On a attendu que les enfants soient morts.”

Une autre réminiscence du séjour parisien me revient comme une particule de mémoire qui se ramènerait après avoir fait l’école buissonnière. C’était pendant la conversation avec Nicolas Gessner sur le rôle du langage dans les scènes. Il me faisait observer à quelle intéressante méditation on peut se livrer sur la traduction de réplique que l’on n’entend pas, en français, sans ressentir l’humeur qu’il y a dans le mot. En italien c’est battuta qui implique la mesure, en anglais, disait Gessner, le cinéma recourt à line qui évoque la partie plus que la répartie (je ne connaissais que cue mais c’est significatif aussi car en musique cue indique l’entrée d’un instrument), et en allemand Satz ou Einsatz qui suggèrent la règle. Les langues, ces pays qu’on habite, insidieusement façonnent nos mentalités avec le concours de petits acolytes, synonymiques ou dérivatifs, qui colorent les mots et assaisonnent la phrase… Peut-être cela m’est-il revenu parce que la semaine des Lectures en Arles commence ce soir au cloître de Saint-Trophîme. Sur le thème de la poésie dont Claudel disait qu’elle se fait “à peu près comme les canons : on prend un trou et on met quelque chose autour.”

13 juin – Hier, dans l’émotion où elle était quand à Paris elle a “touché” le premier exemplaire de son nouveau roman, Lignes de faille, tout juste sorti de presse et qui sera sur les tables des libraires en septembre, Nancy Huston m’a appelé. C’était au moment où, dans le jardin de Saint-Trophîme nous faisions avec Marie-Christine Barrault des essais de voix pour sa lecture du soir. Je me suis réfugié avec mon portable dans une allée du cloître, et faute de pouvoir se le dire les yeux dans les yeux, nous avons partagé par la voix, Nancy et moi, le plaisir de cette naissance et le souvenir des bonheurs et des angoisses qu’elle nous avait parfois donnés. Ce sont des moments qui comptent dans la vie d’un auteur, certes, mais dans celle de l’éditeur ce l’est aussi. Nancy l’avait compris…

S’il fallait d’un mot le dire, oui, ce serait gourmandise. Car c’est en gourmande que Marie-Christine Barrault à ouvert, hier, la semaine des Lectures en Arles, devant un public plus nombreux que jamais, avec un récital profus, tendre et violent, coloré, parfumé, qu’elle avait placé sous le signe d’un vers de La Fontaine : “Tout l’univers obéit à l’amour.” Soixante-quinze minutes d’images, de murmures et d’élans que Jean-Marie Sénia accompagnait au clavier avec une joyeuse et subtile discrétion. En guise de prélude à chacune des cinq lectures de cette semaine, j’avais rassemblé des citations relatives à l’essence de la poésie, comme la très surprenante de Claudel (cf supra). Mais il en était une qui convenait particulièrement, hier, à l’allure que Marie-Christine Barrault avait choisi de donner à son récital : “La poésie se fait dans un lit comme l’amour.” Elle est d’André Breton. Plus tard, dans la soirée, on s’est retrouvés au mas, sous le platane, avec Marie-Christine et quelques amis. Pour prolonger la fête par le vin et le souvenir encore récent des désirs déployés au crépuscule.

14 juin – Les quelque cent personnes qui étaient venues hier soir au cloître pour écouter Maud Rayer, j’ai commencé par les féliciter d’avoir préféré les vers au foot, les mots aux coups de pied, le discret triomphe de la poésie aux clameurs qui allaient marquer la pâtée que les Français, à en croire leurs supporters, allaient flanquer aux Suisses. (A l’heure où j’écris, les uns et les autres se sont retirés dans leurs niches, honteux de n’avoir offert, paraît-il, d’autre spectacle que celui d’un médiocre match nul.)
“Je sais que la poésie est indispensable, mais je ne sais pas à quoi”, leur ai-je dit ensuite. C’était un de ces joyeux sarcasmes dont Cocteau avait le secret. Je l’avais inscrit dans la liste des citations rassemblées pour introduire les soirées de lecture. Mais, trois quarts d’heure plus tard, il m’a semblé que les personnes présentes au cloître savaient désormais, même confusément, à quoi la poésie est indispensable : à éclairer par des émotions révolues celles qui trop souvent sont refoulées en nous comme des immigrés dans un centre de rétention. C’est que Maud Rayer qui, elle, ne porte pas de maillot publicitaire, venait de faire avec chacun des poèmes qu’elle nous avait lus, et sans autres mouvements ou gestes que ceux des yeux et des lèvres, une véritable représentation dramatique. Par la colère des mots ou dans l’orgasme langagier comme dans l’humour (qu’une seule lettre, soit dit en passant, sépare d’humeur) elle nous avait montré comment retrouver la liberté d’être. Celle que l’on feint trop souvent de ne pas connaître.
Au mas, où comme la veille on s’est retrouvés ensuite sous le platane, nous en convenions tous : par ses choix et son talent, Maud eût mérité de dire ces poèmes devant autant de monde qu’il y en avait sur une seule travée du stade de Stuttgart. La preuve en était dans l’effervescence où sa lecture nous a mis. Jusque près de minuit – et, dieu, que les femmes étaient belles en ces débats – nous avons exploré les révoltes, les saisissements et les désarrois dont Maud nous avait fourni les mots.

Jane, qui flirte avec le spectre de Freud comme de son vivant le fit Yvette Guilbert, ne rate pas une occasion de me reparler du rôle que ma mère a joué dans ma vie avec son obsession du naufrage du Titanic. Et hier soir encore elle y est revenue. Comme si elle me parlait de la douceur du temps ou de la beauté de certains poèmes lus par Maud, elle m’a dit dans un malicieux anglais qu’à cette mère et à son obsession je devais d’être ce que je suis et ce que j’ai écrit. Par quoi elle m’a fait faire un de ces nœuds que j’affectionne et redoute… Le roman que j’écrivis jadis, La mer traversée, a reparu à la surface avec les variations phonétiques de son titre – la mère et l’amer – pour se nouer au poème de Pierre de Marbeuf (“Et la mer et l’amour ont la mort pour partage”) que Marie-Christine Barrault nous avait lu lundi. Et sur lequel en 1966 Max-Pol Fouchet me mit au défi d’écrire trente-deux variations modelées par celles que Beethoven avait composées sur une valse de Diabelli. Thank you, dear Jane, cette nuit, ma mère qui, vivante, aurait 110 ans, a reparu en l’espèce d’un iceberg qui dérivait silencieusement sur une mer d’huile et sous un ciel étoilé…

15 juin – Ce matin, trop de fatigue pour aller dans la colline, mais une grande fringale d’écriture. Et l’envie me vient de le dire…Des notes comme celles que je portais ici même, hier, longtemps je les ai prises sur des feuilles volantes et les ai mises dans des dossiers dont j’avais l’intention de me servir quand viendrait le moment de commencer un nouveau livre. Et puis, ce moment venu, je me mettais à écrire sans rouvrir le dossier parce que, sitôt réveillé, le démon de l’écriture me poussait dans la direction de son choix sans me laisser le temps ni le droit de consulter des notes. Maintenant je lui fais un pied de nez. Que je m’en serve ou pas, ces notes sont de petits plaisirs que je partage désormais avec des inconnus qui trébuchent dessus au hasard d’une excursion dans la garrigue électronique. Et qui, à leur tour, m’écrivent parfois.
Par exemple, je suis à peu près sûr d’avoir bientôt une réaction ou l’autre quand j’aurai raconté ce qui m’arrive ce matin, à savoir qu’après les avoir enregistrés dans la mémoire de cette machine à écrire qu’est mon ordinateur, je réécoutais les Concertos italiens de Bach dans la subtile interprétation d’Alexandre Tharaud, un disque offert par Mélanie, mon archiviste, et que, arrivé au mouvement lent de celui qui est en Ré mineur il m’est revenu soudain que je l’écoutais, précisément ce concerto-là et ce mouvement-là, l’une des nuits pendant lesquelles je suivais dans l’Ouest américain une péripétie particulièrement émouvante dans la vie de Susan, la magnifique héroïne de Wallace Stegner dans Angle d’équilibre, le roman que m’a fait découvrir une Frédérique dont j’ai trouvé cette nuit un billet où elle me disait qu’elle était en train de relire ce roman “avec d’autres yeux”. Frédérique, Susan, Mélanie, elles se sont mises à me danser dans la tête avec une émouvante lenteur, le temps n’était plus ni course ni ronde mais un paysage aux confins indéfinis.
Et puis, à propos d’électronique, un mot qui fait parfois ricaner, j’en ai marre des grands airs misonéistes et des fausses pudeurs de certains… L’école élémentaire où j’ai commencé mes classes était éclairée au gaz et chauffée au coke, mes parents n’avaient ni téléphone ni automobile, les tramways de mon enfance ressemblaient à des diligences, mon premier poste fut à galène, le premier film que je vis était muet et projeté en rue sur un écran de fortune, plus tard mon baptême de l’air se fit dans un Junker équipé de fauteuils en osier. C’est pourquoi l’image qui apparaît sur un téléviseur, le téléphone qui vibre dans ma poche alors que je suis dans la cambrousse, le TGV qui, s’il n’y a point de panne, me conduit d’Avignon à Paris entre deux repas, et toutes sortes d’autres choses de cet ordre, tels les Concertos italiens qui se déversent par les écoutilles de mon ordinateur pendant que je lui dicte des doigts ce que j’écris, souvent rallument ma mémoire et me mettent dans les transes qui inspirèrent à Joë Brenard son I remember dont Georges Perec reprit le principe dans Je me souviens. Avis donc à certains de n’avoir plus, de n’avoir pas à se gausser devant moi de ces instruments qui permettent que, sitôt disparues de mon écran, les lignes que j’écris apparaissent sur d’autres…

Hier soir, au cloître de Saint-Trophîme, c’était le tour de Chloé Rejon de participer aux Lectures en Arles sur la poésie. Je l’avais rencontrée l’an dernier à Toulouse où elle lisait des textes de Nancy Huston et je m’étais promis de la faire venir ici. La première des pensées que je livre depuis lundi en guise d’ouverture à chaque soirée lui allait aussi joliment que sa grande robe rouge. Elle était de Goethe : “Tout poème est, pour ainsi dire, un baiser que l’on donne au monde.” Chloé a lu en français et en espagnol, prose et poésie, elle a lu un texte sur l’immortalité de l’âme que Nancy Huston avait écrit pour la circonstance, elle a même chanté un poème de Francis Carco, admirablement accompagnée par Jean-Marie Sénia.
Le soir, ce n’est plus au mas que nous nous sommes retrouvés mais chez Françoise où, avec Chloé Rejon, Catherine David et Madeleine D*, il fut d’abord question des amours occultées de Giono, celles qui firent de lui le stendhalien que l’on sait, puis des “secrets” que Nina Berberova voulut préserver jusqu’à la fin de sa vie. Plus que jamais les mots étaient à la fête et certains dansaient mystérieusement avec les silences de la vie…

16 juin – La danse des mots et les silences de la vie ? Je ne pouvais pas savoir qu’à l’heure où j’écrivais ces mots, Raymond Devos venait de partir. Il est tout de même curieux que le nom de Berberova y fût associé hier, elle dont la vraie notoriété date d’un soir d’avril 1989 où Bernard Pivot transforma un numéro d’Apostrophes en inoubliable “Fête à Nina” à laquelle participait Raymond Devos qui nous fit rire et laissa Nina de marbre.

“La poésie commence lorsqu’un idiot dit de la mer : On dirait de l’huile.” C’est par cette réflexion de Pavese – elle n’eût pas déplu à Devos – que j’ai ouvert hier l’avant-dernière soirée des Lectures en Arles. C’était bien dans le style de Nathalie Cerda qui, depuis le temps lointain où Claude Santelli nous l’avait fait découvrir, a laissé derrière elle, à chacun de ses passages, le souvenir d’émotions liées à la singulière chimie de l’humour. Mais son pouvoir de les susciter s’est doublé cette fois de ce qui, pour la plupart d’entre nous, fut une découverte. Par ses lectures, en effet, Nathalie a révélé qu’Alfred Brendel dont on connaissait si bien le talent de pianiste et si peu le savoir mathématique, était aussi un poète qui écrivait parfois dans la manière de Michaux et d’autrefois dans celle du Cornet à dés de Max Jacob. “Ce qui m’intéresse, a dit Brendel lors de la parution de son dernier livre, Une aile blanche et l’autre noire, c’est l’absurde dans la réalité, le grotesque dans le sérieux...” Souhait accompli avec la facétieuse complicité de Nathalie Cerda. Ce fut une lumineuse lecture sur laquelle on a indéfiniment glosé pendant le médianoche dans la cour, chez Françoise. Chats et chattes en chaleur se poursuivaient en feulant sur le faîte des murs. Peut-être annonçaient-ils à leur manière la mort de Raymond Devos…

Pendant que, sur notre petite scène, on passe ainsi des plaisirs de saltimbanque à la tristesse qu’apporte la mort de l’un d’eux, et pendant que, chaque soir, figés devant leur écran comme des personnages de James Ensor, ils sont des millions à regarder vingt-deux individus se disputer un ballon, d’autres saltimbanques en costume cravate se livrent sur la scène publique à des exercices scandaleux. Ils ne jouent ni avec les mots ni avec un ballon mais avec des milliards d’euros qui ont l’air de n’avoir dans leurs mains plus de valeur que les pièces jaunes chères à Bernadette Chirac. Et ceux-là font lever dans le four social un soufflé qui, s’il ne retombe pas à temps, nous explosera dans la gueule au temps des élections, l’an prochain.

17 juin – “La rime est un jupon, je m’amuse à la suivre.” Cette note de Richepin fut la première citation parmi celles que j’avais choisies pour l’ultime lecture de la semaine, celle qu’au cloître nous fit hier soir Marianne Epin. Maintenant que la fête est finie, je me dis que c’était peut-être une manière de saluer l’érotisme de la lecture. L’un des plus subtils qui soient quand il n’est pas seulement suscité par le sens du texte mais aussi par la coquetterie ou la langueur avec lesquelles la phrase et ses mots passent le seuil des lèvres, prennent feu dans le regard et s’accordent à d’imperceptibles mouvements d’un corps complice de l’expression. Marianne, tout en noir au milieu des lauriers pourpres et sous un ciel d’orage, de sa voix velours ou braise disant hier soir Aragon et Ferré, déployant une page de Michaux et reprenant une chanson de Barbara, allant du vieux mais sensuel Hugo aux capricieuses humeurs de Musset, c’était à frémir comme on y est porté par certaines toiles d’Ingres ou par La Maja y el Ruisenor de Granados. Une fièvre qui dans le même ruissellement emporte les sensations avec les idées.

L’orage qui nous tombe dessus avec casseroles et fracas, juste après la semaine de lectures, confirme que ces réjouissances ne sont plus désormais qu’un souvenir. Je viens de faire défiler sur l’écran les photos qui ont été prises au cours des répétitions et des lectures. Dans les regards de Marie-Christine, Maud, Chloé, Nathalie et Marianne se manifeste l’évident plaisir de répondre à la malicieuse incertitude de Cocteau : “Je sais que la poésie est indispensable, mais je ne sais pas à quoi.” Ce n’est jamais ni le même regard ni la même réponse, mais toutes les actrices semblaient se rejoindre dans l’indicible certitude que la poésie sécrète la substance la plus nécessaire à la vie, cette essence qui, aux choses vues ou entrevues et à celles que l’on a imaginées, donne forme, saveur et parfum.

18 juin – En ouvrant l’agenda de la Pléiade pour me rappeler ce qui m’attend la semaine prochaine, je suis tombé sur l’une des phrases les plus stendhaliennes de Stendhal. Elle est dans Le Rouge et le Noir : “Du moment qu’elle eut décidé qu’elle aimait Julien, elle ne s’ennuya plus.” Et sur-le-champ elle m’a paru dire tout ce qu’il y avait à dire d’un petit livre que j’ai dévoré hier en moins d’une heure, J’aime de Nane Beauregard. Ce tout petit texte dont m’avait parlé C* et que P.O.L. a joliment publié compte moins de cent pages pour illustrer à sa manière ce que dit Stendhal dans la sienne. Les phrases qui n’en sont qu’une parce que, phrases d’inventaire amoureux, elles se suivent sans ponctuation, le font dans un rythme qui en rend la lecture fluide et courante. Oh, je sais, j’ai lu quelques commentaires exaspérés qui, rameutant Mallarmé, Claude Simon, Sollers, disaient qu’il n’y a là rien de neuf. Mais, outre que dans le fait d’écrire il n’y a jamais rien de neuf, je le dis à ces fâcheux : je trouve le miel du premier livre de Nane Beauregard bien plus délectable que la compote d’innombrables romans nombrilistes. Après l’avoir lu dans l’heure, je suis même revenu à ce nombril-là comme je reviens au pot de miel pour en lécher les dernières traces avec le doigt.

Bien qu’il n’y ait rien de commun entre ce livre et Collision, le film récent de Paul Haggis, c’est peut-être la lecture de l’un qui m’a éloigné de l’autre quand nous l’avons regardé hier soir sur le conseil de quelques amis. Les meilleures intentions, les talents les plus avérés, les images les plus fortes peuvent être bousillées par le théâtralisme. Il m’a semblé que c’était le cas. Alors, en allant me coucher, j’ai pris au vol l’Eugénie Grandet de Balzac et me suis engagé jusqu’à plus d’heure dans la relecture de ce roman dont l’écriture a la force d’un geyser.

Il y a trente ans paraissait aux éditons Saint-Germain-des-Prés un livre de poèmes intitulé Stèles pour soixante-treize petites mères en hommage à ces femmes dont la rencontre, fût-elle d’un instant, m’avait donné l’impression de renaître au monde. Je suis allé reprendre un qui était déjà ancien quand le livre fut publié et qui est dédié à Henriette (ce n’était pas le vrai nom mais il lui allait bien).

Je te salue, ma reine,
ton opéra de chair
dans les années de peste
ouvert à tous les gueux
laissait en souvenir
jusqu’au prochain passage
l’inoubliable empreinte
de son anneau de soie.
Aujourd’hui je me suis récité ces quelques vers, pris au milieu du poème, car par une lettre tardivement ouverte j’ai enfin reçu des nouvelles de cette reine. Non, pas des nouvelles, mais une… celle de sa mort.
19 juin – “Les cigales se sont réveillées ce matin de ce côté-ci des Alpilles”, m’écrit O*. Je lève la tête, tends l’oreille… Ma foi, elle a raison ! Je les avais peut-être entendues mais pas écoutées. Il est vrai qu’elles ne font encore qu’un léger tintamarre, mais je sais que bientôt ce sera si grand tapage dans le platane que j’en viendrai à implorer le mistral qui, seul (avec Nina Beberova, mais c’est une autre histoire), est capable de les faire taire. Quand j’entends dire que les cigales “chantent”, je sursaute. Le nom de cigale est si joli que les gens en parlent comme si c’était celui de la reine d’Arles. Sans se douter que c’est celui d’un vilain travelo qui craquette. Car seul le mâle fait ce bruit de scieur de long ou de lépreux à crécelle, et c’est, m’a-t-on dit, pour attirer les femelles qu’il s’envoie en quelques secondes. Comme au fort de l’été ça ne s’arrête qu’avec la nuit, je ne vois que deux explications : ou bien messieurs les cigalons sont insatiables et on se livre à des orgies, là-haut, dans le feuillage, ou bien les femelles ne répondent pas à l’appel et il est alors avéré que les chants les plus désespérés sont les chants les plus laids. Sur ce terrain, je me suis déjà fait prendre à partie. Comment peut-on prétendre que l’on aime la Provence quand on tient pour détestable le fort mistral et pour insupportables les craquetantes cigales ? Mistral et cigale, tout de même, les deux enseignes de la Provence… Comment ? Mais tout bonnement comme on peut aimer un roman sans la couverture braillarde dont on l’a affublé !
20 juin – Ce matin, où je passais chez Actes Sud comme souvent le mardi, j’ai reçu trois visites. La première était d’Ophélie qui, à la veille d’un spectacle dans l’Off d'Avignon où, pendant trois semaines, elle sera seule en scène, a trouvé bon de se fendre ou de se casser le bras, elle ne sait pas encore, radiographie demain… Depuis quelques jours, j’avais sur ma table le manuscrit du roman qu’elle vient d’achever, mais elle savait que je n’avais pas eu le temps de le lire. Alors, nous avons parlé de l’art d’écrire et des livres que nous aimons tous deux malgré notre grande différence d’âge, et c’était comme si nous nous promenions autour d’une maison que nous avions envie de visiter mais où nous n’entrerions pas aujourd’hui.
Les deux autres, Emilie et Johanna, sont apparues ensemble dans mon bureau à la fin de la matinée. Ces jeunes universitaires viennent de passer trois mois au service des manuscrits car, en fin de cycle, elles sont tenues de rendre un rapport de stage, et toutes deux avaient choisi de le faire chez Actes Sud. L’une est française, l’autre allemande, Emilie est plus portée au rêve où conduit la littérature, et Johanna à l’exploration qui permet de la découvrir. La Française ira vers l’enseignement, l’Allemande vers l’édition. Elles n’ont de commun que leur gourmandise pour le livre et les mondes où ils naissent. Leurs questions m’ont conduit à improviser pour elles un petit cours sur la folie et sur l’impertinence éditoriales, sur la frivolité du temps et la gravité de la durée. Elles montraient tant d’attention et avaient de telles réparties que je me suis vu, un instant, dans la carrière de l’enseignement où je n’ai jamais voulu entrer pour de bon. Des étudiantes comme celles-là vous feraient changer d’avis mais on ne les rencontre que quand il est trop tard.

À Montpellier, cet après-midi, une fois installé dans la librairie “Le grain des mots” j’ai eu l’impression qu’on m’avait poussé tout habillé au hammam ou au sauna. Le temps était lourd et les quelque cent cinquante personnes qui étaient présentes, pressées les unes contre les autres, avaient contribué à faire monter la température si haut que j’ai craint de ne pas tenir le coup. Mais il fallait le tenir car j’allais là pour rendre hommage à Jean Debernard. Nous étions en quelque sorte des complices, lui et moi, nous nous étions livrés au même et difficile exercice qui consistait à écrire dans le temps que nous laissait parfois notre autre métier, lui, libraire de l’espèce ancienne, découvreur et passeur, et moi éditeur. Nos relations dès lors furent fortes et presque secrètes. Je me souviens de soirées où il recevait dans sa librairie Molière l’un ou l’autre écrivain que je lui avais amené en qualité d’éditeur. Après, et parfois plusieurs jours après, nous nous parlions en tête-à-tête de nos écrits personnels.
J’ai édité Jean Debernard – Simples soldats – avec la certitude qu’il était un véritable écrivain malgré l’ombre où il se tenait et où on le maintenait. Ce soir, à la fraîche qui ne l’était guère, le comédien Jean-Marc Bourg en a refait la preuve en lisant quelques pages où Jean écrivait sur la Guerre d’Algérie avec une telle simplicité dans l’usage des mots et avec tant de justesse de style que les violences et la torture s’en trouvent dénoncées dans leur essence comme jamais. Dans ma petite causerie initiale, j’avais souligné l’efficacité de cette discrétion, et que Jean Debernard n’était pas de ces écrivains qui s’installent à califourchon sur les épaules du lecteur pour lui rappeler leur présence et leur rôle. Dans notre mémoire où est un théâtre, ai-je confié à ces gens silencieux, recueillis et en nage, Jean Debernard reviendra souvent nous reparler de ses livres et des livres qu’il nous avait recommandé de lire et ainsi rejouer les moments que nous avons vécus ensemble. Et, ajoutais-je pour moi seul, improviser ceux que nous aurions pu connaître s’il n’avait pas eu la mauvaise idée de s’en aller si tôt.
Dans la soirée, nous sommes revenus par l'autoroute au milieu d'un fleuve de camions qui déferlaient d'Espagne tandis que sur l'autre voie ils n'étaient pas moins nombreux à y courir. Demain l'été posera ses grosses fesses sur les traces laissées par un tout petit printemps. Et les jours recommenceront à raccourcir.

21 juin – Le gros rouage du temps, crac, a passé le cran cette nuit. C’est l’été, c’est aussi la fête de la musique, Justine a aujourd’hui dix ans. Je lui ai fait porter mes vœux par le jeune éléphant de Salkin, appelé Liberté, qui traverse la ville en évitant de compresser les voitures qu’il enjambe avec précaution…

Pascal Durand m’a envoyé le texte d’une conférence qu’il est allé faire à l’Université de Sherbrooke près Montréal : Homme de lettres, écrivain, auteur. En cette sorte de propos, Pascal est un virtuose qui allie l’érudition à la réflexion, et c’est en virtuose qu’il traverse plusieurs fois le miroir qui s’élève comme un mur entre le territoire de l’écriture et l’habitus de l’homme de lettres, de l’écrivain ou de l’auteur. Je me pose chaque jour des questions là-dessus avec parfois de troublantes confrontations, lui ai-je écrit, comme celle à laquelle, tant bien que mal, je me livre en fouillant simultanément un que je découvre, Wallace Stegner, le prodigieux, et l’autre dans l’œuvre de qui je replonge, Balzac, si opiniâtre et même si prétentieux qu’il a trouvé, au-delà de la prétention, les sources pures de l’imposture sociale. L’un de nous habite trop loin de l’autre, ai-je écrit à Pascal. Qu’il devine lequel !

22 juin – Parce que le mot “jadis” mettait un joli parfum dans la lettre d’O* que j’ai trouvée ce matin en revenant de la colline, je lui ai répondu que je le tenais pour un vieux cousin de “déjà” et de “jamais”. Nous nous en servons avec plus ou moins d’élégance ou d’adresse chirurgicale pour certaines opérations que nous pratiquons sur le temps. J’aurais dû m’en servir pour la petite leçon que j’ai improvisée avant-hier, devant Emilie et Johanna, sur la frivolité du temps et la gravité de la durée. Je n’y avais pas pensé.

V* me demande pourquoi certaines personnes traversent les pages de ce journal, masquées par une initiale, alors que d’autres y passent à visage découvert. La règle que je me suis donnée est simple. S’il s’agit de personnes ayant une notoriété publique, je n’ai pas motif de maintenir leur nom à l’ombre, alors que pour les autres la discrétion m’incite à utiliser l’initiale et l’aster. Mais comme toujours il y a des exceptions qui sont coquetterie de la règle.

C’était hier la Fête de la musique. Je me suis contenté d’engranger dans la mémoire de mon ordinateur deux concertos pour piano, les 21ème et 23ème de Mozart, et neuf quatuors de Haydn. Car ces œuvres sont de celles avec lesquelles chaque matin je parviens à ranimer ce qui doit l’être avant de recommencer à écrire.
Cette Fête de la musique, parce qu’elle fut créée en 1981 à l’initiative de Jack Lang, me rappelle une autre disposition. Une loi qui porte son nom et sans laquelle libraires et librairies auraient disparu comme les marchands de disques qu’on appela “disquaires” dans les années cinquante et que, trente ans plus tard, on laissa sans protection devant la montée du totalitarisme commercial, cet enfant monstrueux de la libre concurrence.
Dans ce bain-là je suis plongé jusqu’au cou au moment où j’achève d’écrire un petit livre pour la collection, “Sagesse d’un métier”, des éditions de L’œil neuf. La sagesse de l’éditeur… Le retour que j’y fais m’a plutôt conduit à une sorte d’éloge de la folie. “J'atteste sa présence, ai-je écrit dans le préambule, pour l'avoir rencontrée partout où, dans le monde de l'édition, mes pas m'ont porté.”

Vu à la télévision le sourire d’Assia Djebar dégaînant son épée lors de sa réception, cet après-midi, à l’Académie française. J’aurais dû y être. Mais il a fallu me contenter de rameuter le souvenir de notre première rencontre à Alger, en 1969, d’une longue et belle correspondance qui suivit, de deux livres que j’ai accueillis dans ma collection – Oran, langue morte et Les nuits de Strasbourg –, de l’éloge que je fis d’elle à Stockholm en songeant au prix Nobel, et surtout de la réception dont je fus chargé lors de l’élection d’Assia au siège vacant de Julien Green à l’Académie Royale de Belgique. “Par les temps qui courent, et dans l’état où est ce monde, avais-je dit en conclusion du discours d’usage, il n’est pas bon d’oublier que la vraie crise de nos sociétés est une crise de la pensée, donc de la clairvoyance et du discernement, il n’est pas bon d’oublier que l’éducation, les langues et les livres devraient servir la plénitude de l’individu plutôt qu’un individualisme de masse soumis aux prescriptions totalitaires, ici du profit, et là de la violence. Vous le savez, et vous ne l’oubliez pas. Oh, non, vous ne l’oubliez pas : où que je la prenne, votre œuvre, Madame, à chaque page en témoigne.” Demain je lirai sans doute dans Le Monde le discours de réception de Pierre-Jean Rémy et l’éloge qu’Assia avait à faire de Georges Vedel.

Pour chasser l’amertume de n’avoir pas été présent à la réception d’Assia, j’ai proposé à Christine de revoir Amadeus de Milos Forman. Au cours des vingt dernières années, j’avais dû le voir deux ou trois fois. Et la dernière, il y a longtemps déjà. Même si, ce soir, c’était sur l’écran de la télévision, l’éblouissement est revenu, débarrassé des controverses avec lesquelles certains mozartiens avaient accueilli le film en 1984. Et cette fois, tout m’a paru se passer comme si Milos Forman et son scénariste, Peter Shaffer, avaient eu l’idée d’un opéra dont ils auraient confié la partition à un jeune prodige. Les deux personnages, ce Mozart insolent de génie et ce Salieri rongé par le venin de la jalousie, me disais-je, ne sont ni plus ni moins éloignés de leurs modèles que ne le sont les héros cornéliens ou shakespeariens. Je me souviens d’avoir été tenté, jadis, de voir dans ce film une sorte de vengeance emblématique, Milos Forman assassinant Salieri pour avoir assassiné Mozart. Mais ce qui ressortait en premier, ce soir, c’était l’éclairage tour à tour somptueux et cruel avec lequel la musique révèle les charmes et les turpitudes d’une société, d’une ville, d’un monde et d’une époque qui ne sont pas sans rappeler les nôtres.

23 juin – Ce matin, en Arles, conseil d’administration puis assemblée générale des actionnaires d’Actes Sud. Avec son air de scientifique toujours prudente dans ses observations, Françoise, qui préside le directoire, a fait montre une fois encore de la virtuosité de sa mémoire et de la rigueur de ses réflexions. Elle a exposé les accomplissements de l’exercice en cours en même temps qu’elle en tempérait les espérances par l’évocation des menaces que font peser sur la corporation des libraires, donc sur toute la chaîne éditoriale, les manigances de groupes qui tentent de s’emparer de ce réseau pour en faire l’instrument de leur avidité commerciale. Je me suis souvenu que, dans le petit livre sur la sagesse et la folie de l’éditeur, j’avais repris hier une citation de Cioran : “Un optimiste est un pessimiste qui n'a pas toutes les informations.”

24 juin – Reçu par courrier les épreuves des Neuf causeries promenades qui paraîtront en août dans la collection de “L’écritoire” que Marie-Josée Roy, dite Mjo, dirige chez Leméac à Montréal. Sous un titre emprunté aux célèbres Proms Concerts d’Angleterre, nous avons réuni, elle et moi, des entretiens qui vont de l’histoire d’un zéro pointé par lequel un professeur de littérature de l’Université de Bruxelles tenta, au lendemain de la guerre, de me barrer la route, à l’évocation radiophonique de la “dernière demeure” que j’habite maitenant depuis quarante ans, en passant par des moments qui me restent chers comme une petite pavane jouée pour le cinquantième anniversaire de la mort de Colette ou la célébration de l’arbre. Corrections faites, j’ai écrit à Mjo que, pour faire ce travail dans le plaisir que me donnait la belle préparation du livre, il ne m’avait manqué que la complicité de son regard par-dessus mon épaule et sa main sur celle-ci...

Avant de me remettre aux dernières pages de La sagesse de l’éditeur et d’en venir à des considérations sur le fossé qui sépare du vrai lecteur le fantoche que les statistiques prétendent représenter aux éditeurs (autre manigance de la folie à laquelle ils cèdent parfois), j’ai réécouté une certaine sicilienne de Bach. Un peu pour retrouver la Susan de Stegner (cf 15 juin) et avec elle cette sorte d’opéra où elle a le premier rôle. Et surtout pour me mettre en train. Un soir où, à l’antenne de France Musique, je posais et me posais l’incongrue question de savoir s’il y avait des idées dans la musique, j’avais postulé qu’elle était peut-être moins titulaire d'idées qu'elle n’était source d’affects et de représentations qui les suscitent. Oui, c’est cela, en somme, une couveuse !

Quand vient l’anniversaire de qui j’aime, j’aime cueillir dans les herbes folles de mes divagations quelques mots que j’envoie comme fleurs virtuelles. Ce que je fis hier pour Jean-Marie et ce matin pour Pia. Que ça ne vaille pas les vraies fleurs remises en main propre, peut-être… mais comment courrais-je de Dijon à Marseille ? Et puis, s’ils sont à la mesure de leurs destinataires, les mots, eux, n’ont pas en eau trouble la triste fin des fleurs coupées.

Dans cette nuit de la Saint-Jean qui n’a ni le sens ni la splendeur de celles que j’ai connues en Suède, et après avoir évoqué avec Jane la manière dont notre société, immergée dans la suspicion, s’empresse à toute occasion de se défaire de sa culpabilité indéfinie en proclamant celle des autres, j’ai longuement discuté avec James, sous le saule de leur jardin, des retours de l’histoire dans la mémoire collective, bel exemple du rôle de la durée qui se présente alors comme un fragment chirurgicalement prélevé dans la course du temps. Ces conversations se font en deux langues et quand on passe à l’anglais j’y suis toujours freiné, moins par la crainte de ne pouvoir exprimer mon idée que par celle de n’avoir pas saisi les nuances et les allusions de celle de mes amis. De telle sorte que je repars avec l’impression que donne une photographie sur laquelle on découvre que des parties importantes du paysage sont soustraites au regard par des effets de lumière.

25 juin – Comme si la nuit n’avait pas interrompu notre discussion sur la nature du temps, James m’envoie ce matin le poème de T.S. Eliot auquel il faisait allusion hier et qui commence de si augustinienne manière :
Time present and time past
Are both perhaps present in time future,
And time future contained in time past…
J’en étais sûr, je l’avais dans ma bibliothèque mais j’avais oublié que c’était une édition bilingue avec la belle traduction de Pierre Leyris :
Le temps présent et le temps passé
Sont tous deux présents peut-être dans le temps futur
Et le temps futur contenu dans le temps passé…
26 juin – Le même James qui sait l’intérêt que je porte aux coïncidences, m’envoie ce matin une longue nomenclature qui circule aux Etats-Unis et dont certains items sont singuliers. J’y vois, entre autres, qu’Abraham Lincoln fut élu député en 1846 et John F. Kennedy en 1946, que l’un fut élu président en 1860 et l’autre en 1960, qu’ils ont tous deux été assassinés un vendredi par des gens du Sud, que le successeur de l’un, qui s’appelait Andrew Johnson, était né en 1808, et le successeur de l’autre, Lyndon Johnson, en 1908, que l’assassin de Lincoln était né en 1839 et celui de Kennedy en 1939… Y a-t-il un arithmomancien (cf Rabelais) en ligne ?

27 juin – Pas d’arithmomancien en ligne mais quelques curieux qui se sont empressés de me dire dès ce matin que des coïncidences de cette sorte, il y en a sur les lignes d’internet presque autant que des cigales dans les platanes en été. Manière de me faire passer pour un boniface. Mais, connue de longue date ou pas, une coïncidence est une coïncidence. Et elle le reste…

S’il en venait à leur table, en été, de quoi mon père, et avant lui mon grand-père, faisaient-ils parler les jeunes femmes ? Ils ne me l’ont jamais dit. Avec C*, toute en rousseur, ce midi, il fut à peine question des cigales qui craquetaient comme si elles allaient nous donner l’assaut, et guère plus du mistral, absent depuis quelque temps, sinon pour évoquer un instant le rôle que le poète de même nom avait eu dans la parésie de la langue provençale. Mais très vite il fut question de Wallace Stegner que C* a commencé à lire après avoir vu ce que j’en disais ici. Et, sur cette lancée, des aventures d’écriture où elle s’engage et qui mettent dans son regard une vacillation qui en dit long sur la part de sa vie qu’elle pourrait y jouer.

28 juin – Le comité de rédaction de La pensée de midi était invité ce midi à la table du président de région, Michel Vauzelle. Nous étions sept pour répondre, après son exposé liminaire, à ses questions et aux réflexions de ses proches collaborateurs sur le rôle que, par les livraisons à venir, nous voulons donner à la revue dans la double perspective de l’Europe et du monde méditerranéen. Le président ayant rappelé, avec des images fortes, la solitude du politique et l’indifférence médiatique à laquelle on se heurte quand le scandale ou la célébrité ne sont pas de la partie, c’est en fait du rôle et de la contribution de l’intellectuel au cœur de la cité qu’il a été une fois encore débattu. Comment les idées et les interrogations déployées dans une revue à la diffusion par force limitée peuvent-elles laisser traces ? Comment dénouer l’aporie qui s’installe entre dérision et tumulte ? Chacun s’est reporté à ses propres recherches et travaux pour manifester l’importance de l’ensemencement, pour montrer quelles manières d’être et de dire peuvent faire lever des questions essentielles, en particulier celles qui dérangent les privilèges et fâchent le pouvoir, dans un monde où les réponses du prêt-à-penser nous criblent de leurs flèches. Ce fut aussi l’occasion de rappeler que, contrairement aux apparences, il n’y a pas de centralisme de la pensée. Nous sommes, dans le Sud, en un lieu où parfois sont déjà visibles des vagues déferlant d’un continent à l’autre. Et ce que l’on souhaite, à La pensée de midi, c’est d’en explorer l’historicité en même temps que d’en évaluer les multiples conséquences.

29 juin – Petites scènes en coulisse, avec conséquences inattendues, séquelles et ricochets… Dans l’ascenseur qui m’élevait à l’étage présidentiel, hier, dans cet Hôtel de Région dont l’architecture révèle la destination de jadis : prison de femmes, et qui me ramène chaque fois que j’y vais au Surveiller et punir de Michel Foucault, une affichette fleurie annonce qu’à partir de juillet l’interdiction de fumer serait absolue. Je ne suis pas sûr que le mot “absolu” figurait bien sur l’affichette mais il la résume. Interdiction absolue. J’ai pensé au ton ferme mais courtois de la recommandation qui avait été peinte jadis sur le mur d’un vieil estaminet flamand de Bruxelles : “Ici on ne crache pas, Dieu nous regarde”. Dieu d’un côté, l’absolu de l’autre, il y en avait assez pour que, dans le salon où nous prenions l’apéritif, je dise à Michel Guérin – qui était comme moi fumeur de pipe quand nous nous sommes rencontrés, mais ne l’est plus – que ça me donnait envie d’écrire sur le thème “interdire et s’interdire”. Ne pas interdire de fumer mais s’interdire de le faire si ça gêne quelqu’un. Et aller de ce pas vers l’estuaire de la réflexion. Michel, précieux ami et grand philosophe (c’était en tout cas l’avis de Deleuze) dont j’ai publié entre autres les deux volumes de La terreur et la pitié (des mots qui conviendraient bien pour parler du tabagisme), a éclaté de rire et m’a traité de bergsonien. Comme le président arrivait juste à ce moment-là, je n’ai pas su si je devais me réjouir ou m’inquiéter de l’épithète. J’y ai pensé après, dans la voiture qui me ramenait au mas. Une phrase de Bergson, tirée de Matière et mémoire, a remonté à la surface et en la retranscrivant, je m’aperçois que je ne l’avais pas délabrée : “Quand nous pensons ce présent comme devant être, il n’est pas encore ; et quand nous le pensons comme existant, il est déjà passé.” Curieux raccord avec le poème de T. S. Eliot dont m’avait entretenu James le 25 de ce mois. Vite, tirons-nous de là pour ne pas céder à l’idée que l’été est déjà passé, que l’été a été.

(À SUIVRE)







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