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© Bruno Nuttens




1er juin – Hier, après ses cours, Allégretto est venue au mas et nous avons revu, mot à mot, l'un des petits contes qu'elle trousse avec une impertinence d'écriture dont elle a le secret. Il me semble que le concours le plus utile que je puisse lui apporter consiste à la convaincre que ses phrases ne sont jamais aussi félines que dans le plus simple appareil. Après, elle a voulu que je lui lise, comme la dernière fois, un chapitre du roman dont je serre en ce moment les dernières vis. Lire à voix haute, exercice bien utile au réglage. À peine Allégretto avait-elle quitté le mas, les gros porteurs de pluie se sont rassemblés dans le ciel.

Le soir, belle tablée encore au mas. Christine nous avait préparé lapin aux pruneaux et tarte aux pommes, Jean-Fred avait amené de Genève des vins de bonne race. Le jour qui décline maintenant fort tard donnait à la bergerie d'en face, à travers les lignes de la pluie, l'allure d'un porte-conteneurs fantôme. Jean-Fred nous a raconté son voyage à Moscou et Françoise le sien à Saint-Malo. Je n'étais allé nulle part ces temps derniers mais j'ai tant voyagé jadis que leurs propos faisaient jaillir des souvenirs que j'ai eu du mal à brider. Car il ne faut pas gâter des plaisirs récents par de vieilles réminiscences. Notre petit monde parti, je suis allé rejoindre Le notaire du Havre pour en achever la lecture et retrouver, dans ce roman de Duhamel qui ouvre la chronique des Pasquier, la plaisante écriture qui s'abreuve aux réflexions du moraliste et aux perceptions du narrateur.
Après une nuit tumultueuse où je fus aux prises avec certains des Pasquier auxquels se sont mêlés quelques personnages de mon propre roman et deux magots qui se fichaient de moi parce que j'avais comparé les explorations du cerveau aux exploits et excès des grandes découvertes de jadis, je n'ai consenti à faire avec Christine qu'un très petit tour dans la colline. Faute de mistral, d'invisibles femmes de ménage remettaient de l'ordre dans le ciel où l'on s'était encore mal comporté cette nuit, et le bleu commençait peu à peu à reparaître. Dès lors, et si petit que fût ce tour, il m'a tout de même permis de dénouer quelques idées qui m'étaient venues dans le désordre quand Anik et Jean-Fred m'avaient demandé de dire un mot à l'ouverture de la petite fête qu'ils font demain pour leur installation au Paradou.
Au village, en même temps que La Provence j'ai acheté Le Monde de vendredi. Je ne l'avais pas reçu alors que c'est le jour des livres. Je me suis jeté, cela va de soi, sur l'article de Lydie Salvayre intitulé Pour un engagement voluptueux. Ouais... curieux exercice où la pensée s'exprime comme si elle avançait en tâtonnant avec les mains parmi les mots alors que scintille une phrase mise en exergue : “Pas d'écrit qui vaille, fut-il le plus intelligent, fût-il le plus sagace, sans cette volupté trouvée dans la chair du verbe...” Ça ne pouvait rater, m'est revenu le souvenir de Happe-chair, un roman de Camille Lemonnier, le Zola belge, et d'une préface que j'avais écrite pour célébrer Clarinette, une héroïne qui trimballe trois malédictions, lourde hérédité, obsession de l'argent et vertige sexuel. Happe-chair... Si proche et si loin de Happy flesh.

2 juin – En politique, c'est à la manière dont les vainqueurs exultent et dont les vaincus maquillent leur amertume que l'on voit à quel point le populisme est devenu le langage obligé des uns et des autres. Voilà bien une autre forme, autre aspect, de la servitude contemporaine. Un parler soi-disant franc pour obliger à penser menu. Ce fut l'un des sujets abordés hier quand Thierry Fabre est venu déjeuner au mas pour que nous analysions le numéro récent de La pensée de midi consacré à l'avenir des régions et passions en revue les projets pour les suivants. Avec, entre autres, un retour possible au thème du “mépris” que j'avais jadis proposé dans l'idée que s'il y a des mots-clefs pour ouvrir les portes de certaines époques, celui-là fait partie du trousseau pour la nôtre.

Après le départ de Thierry la fatigue m'avait précipité dans l'une de ces siestes argileuses dont on ne sort pas sans patauger dans la boue. Mais par bonheur M* m'en a extrait par la visite qu'elle m'a faite. Elle revenait en habit de fouille, poches multiples et fichu sur la tête, et fort belle en cet appareil, d'un chantier archéologique dont elle ramenait des tessons, des souvenirs et quelques émotions. Il fut aussi question du Parc naturel de Camargue que des intérêts particuliers mettent en péril. Avec des souvenirs plus ou moins mutilés par le temps je lui ai parlé d'un des premiers livres que j'avais publiés à la fondation d'Actes Sud, L'espace et le temps en Camargue, livre où Bernard Picon montrait qu'est infondée l'idée qu'il y aurait une Camargue immuable en proie aux déprédations de l'homme, alors que le tempérament tumultueux du delta, où les eaux fluviales et la mer depuis la nuit des temps s'affrontent, l'a modifiée continuellement.

“Hier soir, ai-je écrit ce matin à Annick Stevenson, j’ai été surpris de vous voir arriver au Méjan pour le concert de Laurent Korcia. Vous ne m’aviez pas prévenu. Je vous ai menée à l’une des places que je réserve aux amis. Et c’est là que, par votre stupeur, j’ai compris que vous aviez un sosie...” Dans ma méprise j'avais été encouragé par la ressemblance, certes, mais aussi, je crois, par le fait que ce concert de clôture de la saison musicale était donné par l'Orchestre de chambre des Cévennes. Cévennes et Stevenson, les noms faisaient écho l'un à l'autre. Avec un âne entre les deux, moi.
Il y avait au programme de la musique pour kiosque de ville d'eau en été. Mais aussi deux pièces, l'une d'Ernest Chausson, l'autre de Camille Saint-Saëns où Laurent Korcia officiait en soliste. Pendant l'exécution de ces deux-là, du premier rang où j'étais assis, je ne les ai pas quittés du regard, Laurent et son Stradivarius. Perfection du son, maîtrise du jeu, je savais cela, j'avais d'ailleurs écrit là-dessus pour son premier disque paru chez Naïve. Mais ce qui s'est imposé à moi, lui ai-je dit quand je suis allé le retrouver dans sa loge, c'est une comparaison avec l'écriture, une si parfaite justesse de la note à l'intant où l'archet touche la corde, comme du mot juste quand il se pose sur le papier ou l'écran. Après, j'ai pensé que c'était encore plus près de la calligraphie chinoise, le juste trait sans repentir possible ! Alors Laurent a eu ce geste, il m'a mis son Stradivarius dans les mains comme si telle était la seule source du plaisir que j'avais éprouvé, m'autorisant ainsi à sentir, à caresser des mains et du regard cet instrument qui, lorsqu'il en jouait un peu plus tôt, m'avait paru aussi émouvant qu'une femme amoureuse dénudée par le désir.

Mais après minuit, quand j'ai retrouvé Jules au mas, nous n'avons pas abordé ces choses qui, entre père et fils, sont toujours périlleuses. Ce fut un retour à la politique, une incursion dans ce paysage où la garrigue dissimule d'insondables gouffres.

Ce matin, retour du mistral et du froid. J'ai renoncé à la promenade. Je n'accepte pas sans nécessité la conversion du plaisir en épreuve...

3 juin – Hier soir Anik et Jean-Fred avaient réuni une cinquantaine de leurs amis pour un souper dans la salle de concert du Méjan que nous avions mise à leur disposition. Ils voulaient ainsi célébrer leur installation (intermittente) dans le pays d'Arles, l'année même où Jean-Fred arrive aux soixante ans qui le font accéder, lui ai-je dit sans réussir à le convaincre, au plus bel âge de la vie. Tout avait été organisé de main helvétique mais je ne me suis pas attardé car je n'ai plus de plaisir que dans les petits concerts où l'on s'écoute les uns les autres, et Françoise m'a reconduit au mas juste après la causerie que j'avais promise. Pour construire ce laïus j'avais dressé une liste de quelques centaines de traces ou de signes d'ici dont nos amis auront à connaître le sens. Je voulais être bref, je n'en ai sorti que six et je fis donc successivement allusion à ces fléaux, mistral et cigales, qui font la réputation de la Provence, aux gravures rupestres et érotiques de la préhistoire, à l'émirat des Cordouans, à la peste de 1721, à l'abandon d'une partie des Alyscamps aux promoteurs du P.L.M. et au passage de Van Gogh dont il ne reste ici que des produits dérivés. Bref, un inventaire destiné à rappeler à nos amis et à montrer aux leurs que les apparences sont trompeuses et, par exemple, que l'appellation du Paradou ne désigne pas un lieu paradisiaque, même s'il a été choisi pour ses escapades par notre nouvel empereur, mais un moulin à foulon où le travail était pénible. Et pour rappeler l'autorité des coïncidences, j'ai conclu par une citation de Diderot trouvée le matin même à la page du jour dans mon agenda de La Pléiade : “Il y a moins d'inconvénient à être fou avec des fous qu'à être sage tout seul.”

Comme j'enfilais hier une veste que je n'avais plus mise depuis longtemps, j'ai retrouvé au fond d'une poche le vieux stylo dont, le mois dernier, j'avais constaté la disparition. Il n'a donc reparu qu'après l'achèvement du roman. Par quoi l'on reconnaîtra que je ne manque jamais de donner du pain aux piafanalystes qui pépient sous mes fenêtres.

Guère bu, hier soir, à peine mangé et pourtant ce matin une espèce de gueule de bois. Renoncé à la promenade alors même que le mistral, nettoyage du ciel achevé, s'était retiré. De toute façon, ce n'était qu'un entracte car, à midi, Anik et Jean-Fred recevaient pour un “déjeuner à la campagne” leurs amis qui étaient hier soir au Méjan. Le mazet qu'ils ont joliment réhabilité au cœur du Paradou a tout juste un an de moins que notre mas, il est de 1789. Nous l'avons visité puis nous nous sommes éclipsés. Si j'avais commencé à boire et à manger avec eux, repas chaud et vins suisses, je n'aurais rien fichu de bon cet après-midi. Et je n'aurais pas fait sous le platane la longue sieste dont les enfants viennent de me tirer.

S* s'intéresse aux épitaphes, me demande de l'aider à en imaginer. Je reste silencieux pendant un mois. Puis, soudain, cinq ou six germent comme si elles sortaient de terre avec quoi elles ont évidemment à voir. Dont celle-ci qui me plaît assez : Passant, souvenez-vous qu’ici je gîs sans souvenir. Et cette autre qui n'est pas sans rapport avec mon roman : Son souvenir est seul sous cette dalle. Elle a perdu la vie, on a perdu sa trace. Baudelaire cherchant une épitaphe pour la Belgique, l'avait joué très court et assez bas : Enfin ! Plus drôle mais aussi teigneuse, cette autre : Elle dort. Voyageur, ne la réveillez pas.

J'ai toutes raisons de croire que les vagues de fatigue par lesquelles je suis traversé depuis quelques jours ont à voir avec les variations atmosphériques, capricieuses comme elles l'ont rarement été. Mais le savoir ou le supposer, ça me fait une belle jambe ! Reste le fatalisme de raison. Car rien ne me permet d'inverser leurs virevoltes. Rien, sinon que l'écriture me sert de main courante pour garder l'équilibre...

4 juin
– Proclamés urbi et orbi ce matin, les sondages relatifs aux prochaines élections législatives annoncent pour l'UMP une majorité en sièges si absolue qu'elle marquerait la fin de toute délibération démocratique à l'Assemblée nationale. Et ainsi, avec ce réveil de la fibre totalitaire et le retour de la servitude volontaire, se confirmerait le rétablissement de l'empire. C'est le moment de ressasser la phrase de Condorcet : “Toute société qui n’est pas éclairée par des philosophes est trompée par des charlatans.”

Par 31 degrés, cet après-midi, couru en Arles pour tenir un petit conseil d'administration et chopé une contravention de 35 euros pour occupation, sur le parking, d'un emplacement d'habitude toléré. Compris, le régime change, la police veille, on ne “tolère” plus !

Un homonyme et ami que la généalogie passionne cherchait depuis des années si, comme il le pressentait, nos familles avaient un lien. Il vient de trouver, me l'écrit, nous sommes cousins par alliance au dix-neuvième degré en suite du mariage qui unit au mitan du dix-septième siècle une Pétronille à un Evrard dont les sept enfants seraient nos parents lointains… Comme ce cher homonyme et désormais cousin est aussi un vexillologue averti (le vexille était l'étendard des légions romaines), je me plais à croire qu'il a hissé sur le toit un pavillon aux armes d'Evrard et Pétronille.

5 juin – Le glas sonne au village. Le chien-fantôme hurle. On enterre aujourd'hui la vieille dame perdue qu'on avait recherchée pendant deux jours à grandes rondes d'hélicoptère.

Ce matin, traîné le pied pendant la promenade. J'avais l'impresion d'être victime d'une soudaine baisse de tension. Sitôt rentré au mas, j'eus souci de vérifier celle-ci car nous partons pour Paris cet après-midi. Peste, ma tension n'avait pas baissé, elle avait au contraire grimpé au sommet ! Il m'a fallu un moment pour m'apercevoir que j'avais fixé le tensiomètre à l'envers. Remis à l'endroit, il m'indiqua que j'étais rentré dans la norme. Je me suis alors souvenu d'un jeune professeur de cardiologie qui, sachant que j'avais un tel appareil chez moi, m'avait pressé de m'en débarrasser...

Allégretto nous l'avait recommandé, nous avons hier soir regardé Terre Neuve (Shipping News), attirés autant qu'elle l'avait été par une merveilleuse brochette d'acteurs : Julianne Moore, Judi Dench, Cate Blanchett et Kevin Spacey. Et nous avons découvert un magnifique roman cinématograhique que Lasse Hallström a tourné avec le même souci de confronter personnages et paysage que dans son inoubliable The Cider House Rules (L'œuvre de Dieu, la part du Diable).

Et ce soir, entre une arrivée tardive à Paris et une pizza nocturne à la Contrescarpe, nous avons eu la malencontreuse idée d'aller voir, sur la recommandation de quelques critiques auxquels je taillerais volontiers une croupière, Une vieille maîtresse, un film de Catherine Breillat d'après une nouvelle de Barbey d'Aurevilly dont Lasse Hallström aurait fait un chef d'oeuvre. Une pensée tout de même pour Claude Sarraute et Michaël Lonsdale qui paraissent n’être pas dupes de cette chose où ils ont un rôle.

6 juin – La presse, ce matin, nous promène entre la droite qui veut tout et la gauche qui ne sait plus ce qu’elle veut, entre les bravades de Bush et les rodomontades de Poutine, ces sales gosses qui sont en train de relancer la guerre froide. Si je n’attendais la visite de Nicolas Gessner j’irais me promener aux arènes de Lutèce où vont parfois, pour réfléchir, des personnages de mon roman.

Mais Nicolas est arrivé avec une courtoise ponctualité. Nous nous connaissons à peine et depuis peu. Pourtant, sitôt que nous sommes en présence l’un de l’autre, nous allons dans des conversations qui ont tout l’air de se poursuivre depuis des années. Le cinéma, qui est son domaine, nous fournit évidemment en sujets et ce matin nous ne nous en sommes pas privés, nous attardant cette fois aux questions de sous-titrage et de doublage où la traduction est soumise dans un cas à des contraintes de temps et dans l’autre au mouvement des lèvres chez les acteurs. Et où va le sens dans cette gymnastique ? nous demandions-nous avec, en tête, des réponses que l’expérience nous a depuis longtemps apportées. Avec Nicolas on voyage sans cesse et ce matin nous avons traversé la Hongrie et l’Autriche, couru aux trousses de Jung et de Freud, pour finir à Genève où éclate un beau jour le terrible abcès qui est dans mon roman.

Dans un Paris estival nous avons ensuite fait quelques courses, Christine et moi, que nous avons abrégées parce que, fatigue, chaleur ou retour à ce diabolique roman, la tête me tournait un peu. Un petit whisky, ce qui n’est plus depuis longtemps dans mes habitudes, m’a remis de l’ordre dans la tête. Mais nous avons préféré déjeuner chez nous, fenêtres ouvertes. De la cour montaient les bruits étranges émis par les jeunes gens très animés d’un atelier pour sourds-muets. Je pensais à la conversation que j’avais eue avec Nicolas. Au cinéma, ces proférations gutturales auraient été terrifiantes…

Miriem, que je n’aurais sans doute jamais rencontrée si l’an dernier elle ne s’était évanouie près de moi lors d’une lecture à la librairie Litote en tête, est venue rue Rollin pour que nous reparlions d’un essai que je l’encourage à écrire avec sa belle vivacité de plume sur les conditions où il lui faut apprendre, aux élèves des classes terminales qui se préparent au bac, des notions de littérature si étrangères à la société où ils vivent et aux injonctions que leur assène le tapage médiatique. Il y a dans son regard et dans ses propos tant d’espérance mêlée à tant de détresse que je voudrais, par son écriture, faire entendre sa voix afin que l’on entende ce qui se passe et passe entre elle et eux.

7 juin – Avec la baguette du petit-déjeuner et un Libé farci de nouvelles attendues et sinistres, Christine a rapporté ce matin le Nouvel Obs’. Je suis allé sans retard à la page que Jérôme Garcin consacre au livre d’Annick Stevenson, Blanche Meyer et Jean Giono. Cet article, je le reçois comme un acte de justice enfin rendue. Voilà bientôt dix ans que, porté à un premier soupçon par la relecture de Pour saluer Melville, j’ai fini par découvrir qu’il y avait à l’université de Yale 900 lettres inédites de Jean Giono qui témoignent du rôle de Blanche dans la conversion stendhalienne de Jean le Bleu. Après bien des démarches, interventions et communications, j’ai décidé de confier à Annick Stevenson le soin d’écrire l’histoire de Blanche, afin de révéler par cette voie l’existence de ces lettres injustement interdites de publication. Annie l’a fait avec un talent que salue Jérôme Garcin. D’autres articles paraissent. Puissent enfin gionistes et stendhaliens réclamer ensemble que soient publiées ces lettres révélatrices.

Longue interview, ce matin, par Ludovic Duhamel pour un portrait à paraître dans Miroir de l’art. Il y a parfois, dans ces reprises d’une même histoire, quelque chose qui est de l’ordre de l’écholalie. Il était une fois une grand-mère qui… Mais, comme pour les rêves, les souvenirs y trouvent leur charme et leur compte. Et je devrais dire leur ‘‘conte”.

Conversations avec Nancy qui revient de Tunisie et Frédérique qui est à Londres. Quand je raccroche, j’ai l’impression d’avoir sur les ailes un peu de pollen tunisien et un nuage de poudre anglaise. Mais un fâcheux courriel nous interrompt et se répand comme une tache d’encre sur l’écran. L’une des quatre Brigitte que je connais a cédé hier ou cette nuit au mortel assaut que lui a livré le cancer qu’elle s’efforçait de brider. Elle avait des yeux dans lesquels on pouvait visiter le monde et une tendresse capable de déplacer les montagnes. Un rôle l’attendait sur la scène de ma mémoire, elle vient de le prendre, je la vois même si des larmes déforment sa silhouette…

Passé voir Sabine Wespieser qui préparait la promotion de Terre des oublis, le roman de Duong Thu Huong qu’elle a édité et qui vient de recevoir le prix des lectrices de Elle. Les succès répétés de Sabine me font toujours un vif plaisir. Après tout, c’est avec moi qu’elle a appris les rudiments d’un métier auquel je l’ai vue si bien prendre goût qu’elle y a trouvé son rang et placé son enseigne.

Plus tard, chez Actes Sud, rue Séguier, je suis arrivé quand on venait d’y livrer les premiers livres qui seront en septembre, pour la rentrée, sur les tables des libraires. Et j’en ai pris deux, Passer le pont de Pia Petersen que je connais presque par cœur, et Le désert de la grâce de Claude Pujade-Renaud, un roman dont le titre désigne l’abbaye de Port-Royal des Champs – le régal est promis. Claude était là, elle me l’a dédicacé avec cet air complice qui lui va bien et qui m’est signe de notre amitié.

8 juin – Nous fêtions hier, avec retard, l'anniversaire de Christine à La Méditerranée. Une accorte personne qui versait le champagne dans nos coupes me demanda si j'étais italien. Eh non. Elle insista. Peut-être d'ascendance italienne ? Nenni, mais pourquoi ces questions ? ai-je à mon tour demandé à la belle amphitryonne qui, par l'allure et l'accent, devait à coup sûr être, elle, péninsulaire. Elle me trouvait, dit-elle en souriant, un petit air à la Vittorio Gassman. Profumo di donna ? Ah, la flatteuse… Pour ce motif ou pour un autre le train où allait notre soirée s'est accéléré. Et j'ai fait au Ruinart plus honneur que de raison. Rentré rue Rollin, ça battait un peu la breloque du côté du palpitant. J'ai appelé de nuit mon cher pédiâtre pour avoir des instructions que j'ai reçues et suivies. Mais le sommeil ne venant pas, j'ai pris Le désert de la grâce de Claude Pujade-Renaud et j'en ai lu un bon tiers. En toutes circonstances, rien ne vaut un vrai livre ! Après quoi le reste de la nuit se déroula au ryhtme lent et rassurant des vieilles horloges...

Dans le TGV qui nous ramenait ce matin, à deux rangs de distance il y avait une femme assez jeune qui parlait à une autre sans avoir l'air d'attendre de réponse et assez haut pour que nul ne perdit un mot. Impossible de lire la suite du Désert de la grâce. Et de toute manière je n'avais plus envie de rien perdre de la profération ininterrompue de ce personnage mâtiné de Beckett et de Joyce. Il n'y avait dans son discours ni espace entre les mots ni ponctuation. Rien qu'une sorte de broyage fascinant de syllabes... et alors je lui dis mais si tu avais vu sa tronche parce que tu comprends j'avais reçu un coup de poignard dans le dos mais je ne suis pas comme ça moi... C'est un quart d'heure avant d'arriver à Avignon que l'autre, la silencieuse, s'est levée pour se diriger d'un pas rapide vers les toilettes, laissant la bavarde bouche ouverte et soudainement aphone.

9 juin – Hier soir, avant de retrouver au lit la lecture et les rythmes nocturnes d'ici, j'ai pris au vol une émission qui racontait les cinquante ans de l'Olympia. Pour revoir par de courts extraits, entre des prestations de vociférateurs, les figures et les voix de ceux qui donnaient alors du sens aux mots, les Yves Montand, Léo Ferré, Georges Brassens, Jacques Brel et alii… Et surtout pour retrouver l'irremplaçable, l'anxieuse Barbara telle que je l'avais connue quand je m'étais trouvé en tête-à-tête avec elle toute une soirée et une partie de la nuit, à ses débuts. J'étais allé à Paris pour la convaincre de paraître sur la scène de mon petit théâtre de Bruxelles. On commençait à peine à entendre parler d'elle mais il fallut refuser du monde et ceux qui eurent le privilège d'assister à son récital, quand ils survivent s'en souviennent encore.

La presse me le rappelle ce matin, je l'avais presque oublié, demain on vote et le résultat des élections est acquis d'avance, raz-de-marée bleu et naufrage rose. Et puis il y a un second tour le dimanche d'après, mais l'essentiel aura été joué au premier. Alors, ce président, quand il n'aura plus à faire campagne, que trouvera-t-il à dire ou à promettre ? Ses ministres ont l'air de se le demander. Comme moi et quelques autres…

Mon pédiatre est venu remettre de l'ordre dans le désordre des petites inquiétudes consécutives aux excès parisiens. Je n'en connais pas d'autre qui sache accompagner les substances utiles par des propos qui remettent à sa place ce qui ne s'y trouvait plus.

Tant qu'à ne se servir d'un téléviseur que pour regarder des films, il me faudrait un jour avoir, me disais-je depuis longtemps, l'un de ces grands écrans plats. Je l'ai depuis ce matin et j'ai proposé à Christine de choisir le DVD que nous regarderions ce soir à titre inaugural. Elle a choisi L'homme qui murmurait à l'oreille des chevaux de Robert Redford. J'avais de ce film un souvenir mitigé car il m'avait semblé, à l'époque de son lancement, que la splendeur des images donnait à l'histoire un tour un peu trop pathétique. Or ce fut ce soir une révélation. D'abord, on ne pouvait rêver mieux pour juger des performances de notre nouvelle machine avec son écran géant qui nous a donné l'impression d'être vraiment au cinéma. Ensuite c'est une magnifique histoire à laquelle la lecture des romans de Wallace Stegner, que je ne connaissais pas à l'époque où je vis le film pour la première fois, a donné le sens qui vient par la dialectique des paysages et des passions. Et puis, cette première fois, nous n'avions pas encore vu à l'écran Scarlett Johansson qui faisait là ses débuts et il a été fascinant ce soir de voir les premières promesses de son talent. Enfin on eut le bonheur de retrouver le talent de Robert Redford et celui de Kristin Scott Thomas pour laquelle j'ai un parti-pris amoureux qui ne supporterait pas la moindre réserve… Et pour un rien, me suis-je dit en regagnant l'écritoire, si je me trouvais par magie transporté au Montana, je remonterais bien en selle.

10 juin – Ce matin on s'est retrouvés au bureau de vote comme chez le boulanger ou au “Huit à huit” pour y acheter la presse. Rien de comparable aux visages fermés, aux regards tendus que j'avais observés lors des présidentielles. Cette fois, quelques mots sur les enfants, les parents, les voisins et des sourires à vous faire comprendre que les carottes sont cuites. Et puis, dans La Provence, un bel article de Silvie Ariès sur nos lectures au cloître qui commencent demain.

Une correspondante de Nîmes me demande si j'accepterais de faire, la saison prochaine, une causerie dans un cycle consacré à l'urbanisme, l'architecture et l'habitat. Elle ignore que pendant la guerre, empêché d’entrer à l’université libre de Bruxelles que les Allemands avaient fermée, et très occupé par des activités clandestines, j’ai fréquenté, en électron libre, l’école d’architecture de la Cambre qui proposait à cette époque un enseignement issu du Bauhaus. Et plus tard, l'industrie romanesque ne m'a-t-elle pas révélé qu'entre la construction d’une maison et celle d’un roman il y avait plus d’une analogie ? Je pense en particulier à deux principes chinois. L’un recommande de commencer la maison par le toit. Pour un roman, ce n'est pas différent. C'est sous le titre et le sujet qu'il désigne que l'on installe le métier à tisser de l'écriture. L'autre principe est mise en garde, il prévient : quand la maison est achevée, la mort y entre... Et quel romancier serait assez fou pour croire qu'un roman est jamais achevé ? Si quelques divagations de ce genre vous convenaient, ai-je écrit à cette dame, j'irais vous en parler à Nîmes...

11 juin – C'était prévisible. Et d'abord l'abstention. Avec ses engouements et ses déprimes, la “consultation” électorale a fini par ressembler à l'un de ces jeux télévisés dont les animateurs, hantés par l'audimat, font de l'esprit pour faire croire qu'ils en ont et de bons mots pour donner l'illusion de bonnes idées. Et pendant ce temps, à coups de bruyantes résolutions un ordre impérial est en train de s'établir sur un champ de ruines. Celui des idées ?

Profitons de notre grand écran pour nous étourdir dans de grands paysages, nous sommes-nous dit hier soir après avoir entendu les premières estimations. Et, avec des nostalgies sahariennes, nous sommes allés sur Ciné-cinéma voir Fort Saganne. Des paysages, oui, nous en avons eu. Qui tentaient de donner à ce film mal ficelé le sens qu'on trouvait dans le livre de Louis Gardel. Et de temps à autre, au détour d'une dune, le plaisir de retrouver Philippe Noiret qui tirait son épingle du jeu trop appuyé des acteurs. Rien de plus.

Heureusement, ce matin, de bons mais confidentiels courriels m'aident à reprendre la forme qu'il me faut pour présenter avec Françoise des auteurs et des livres aux libraires cet après-midi, et pour ouvrir ce soir la semaine de lectures au cloître.

12 juinDans Arles où sont les Alyscamps sont hélas aussi les voitures processionnaires, aboutées l'une à l'autre comme les chenilles de même nom. Hier, faute d'avoir pu me garer près du Méjan, je suis arrivé en nage et souffle court devant la centaine de libraires du Sud qui m'y attendaient. J'aime parler aux libraires car je les sais et les sens susceptibles, au bel et vieux sens du mot, et du coup ils me portent, ils m'inspirent. Les livres valent mieux que les miroirs, ai-je commencé par leur dire, ils nous montrent mieux qui nous sommes, où nous sommes, leurs réflexions nous enrichissent mieux que les reflets fugaces. Et sur ce propos je n'ai pas manqué l'occasion de saluer Claude Pujade-Renaud, elle était présente, et de dire avec une passion à peine contenue, que dans son livre, Le désert de la grâce, dont je viens d'achever une lente et jouissive lecture, j'avais retrouvé la finesse et le charme de Chers disparus avec, de surcroît, un alliage d'intelligence, d'érudition, de philosophie et de sensualité. Puis, retournant à mon rang d'éditeur parmi les éditeurs d'Actes Sud, j'ai refait plaidoyer pour le seul titre que, par ma collection (“un endroit où aller”), je lance dans le cirque de la rentrée, Passer le pont de Pia Petersen. Ce que je voulais en redire, Chloé Rejon l'a ensuite illustré par la lecture d'un fragment. Sa voix, pour la circonstance un peu rauque et retenue, a mis en évidence le redoutable conflit qui, dans l'esprit de l'héroïne, se déroule entre le vertige de la servitude et la révolte de la conscience.

À l'heure où les ombres commençaient à s'allonger dans le cloître de Saint-Trophîme et où s'ébrouaient les lauriers en fleurs, nombre de libraires présents au Méjan se sont joints aux fidèles des lectures en Arles, de telle sorte qu'il fallut en hâte rajouter des chaises. Quelques dizaines d'auditeurs furent même contraints de s'asseoir sur les marges de pierre encore tièdes de soleil. Pour thème des lectures, cette année, j'avais choisi “le monologue” avec l'ambition de montrer qu'il n'est pas l'apanage du théâtre, mais aussi cette voix intérieure qui fait dire à Rimbaud que Je est un autre. Et c'est à Rimbaud que Didier Sandre consacrait la lecture inaugurale. En préambule j'ai lu les vers peu connus de Claudel qui, se faisant rédempteur de Verlaine dans Feuilles de Saints, lui accorde le mérite d'avoir en premier reconnu le génie de Rimbaud…

Un seul a regardé cet enfant et a compris qui c'était,
Il a regardé Rimbaud, et c'est fini pour lui désormais
Du parnasse Contemporain, et de l'échoppe où l'on fabrique
Ces sonnets qui partent tout seuls comme des tabatières à musique.

Ce fut ensuite, d'enfers en illuminations, une heure de déferlante rimbaldienne par Didier Sandre, qu'interrompait parfois le saxophone de Sébastien Souchois pour permettre le ressaisissement des esprits. Car on était hier soir dans l'ivresse allégorique. Didier l'a conclue par une citation de René Char célébrant la double rupture du poète avec le marigot parisien et le rucher familial…

Tu as bien fait de partir, Arthur Rimbaud ! Nous sommes quelques-uns à croire sans preuve le bonheur possible avec toi.

13 juin – Si peu ou si longtemps qu'il me reste à vivre, jamais je n'oublierai l'entrée qu'ont faite hier à 15 heures dans l'église du Paradou le minuscule cercueil de la petite Eulalie et celui de Caroline, sa mère. Un accident a précipité la famille de Raoul C. dans un drame effroyable et pendant que sonnait le glas, j'entendais revenir, absurdes et de travers, les mots de Char : Tu as bien fait de partir ! Même pour aller vers Dieu, ai-je hurlé en moi-même, il n'est jamais bon de partir. Ces vies arrachées, déchirées, ça me révoltait. Christine est restée jusqu'à la fin de la cérémonie. Il me fallait filer à Arles pour régler la répétition d'une autre mort. Celle d'une Etty Hillesum, native de Middelburg en Zélande, qui serait aujourd'hui nonagénaire si, à vingt-neuf ans, sa vie ne s'était achevée à Auschwitz.

Le soir donc, dans un silence que même les oiseaux ne se risquaient pas à lacérer, Chloé Réjon a lu des pages en forme de monologue où la très jeune Etty Hillesum révèle avec des ardeurs mouvementées les saveurs qu'elle aimait dans la vie, les jeux auxquels se livraient avec elle les forces de l'esprit, les exercices qu'il lui paraissait bon de s'imposer pour se préparer à “la solution finale” de sinistre mémoire. Ce lisant, Chloé pesait avec précaution chaque mot et pendant une heure, laissant tomber un à un les feuillets sur l'herbe entre les lauriers en fleurs, elle a lentement valsé de la voix aux rythmes de la subtile traduction que Philippe Noble a faite du journal d'Etty Hillesum. La transfiguration fut telle qu'il fallut ensuite lenteur, soins et tendresse pour détacher Chloé de ce double avec lequel elle venait de se confondre.
Ce détachement, les abeilles y ont contribué. Au cours du médianoche chez Françoise, Chloé m'a présenté un ami qui était venu pour l'entendre. Il s'appelait Alphandéry. J'ai sursauté. Les Aphandéry de Montfavet ? Les mêmes ! Aussitôt m'est revenu en mémoire le livre que, ce matin, j'ai retrouvé dans ma bibliothèque, Un rucher naît de Raoul Alphandéry. Édité à Montfavet. “Quarante leçons d'apiculture pratique” avec lesquelles mon père m'initia jadis à l'élevage des abeilles qu'il appelait avec affection ses “mouches à miel”. Un livre où sont soulignés les passages dont je me suis servi pour ne pas commettre d'erreur en écrivant La leçon d'apiculture
À ce même médianoche de Françoise, et à la table dressée dans la cour, si j'avais d'un côté pour voisine l'émouvante Chloé, j'avais de l'autre Anne C* qui, voici longtemps déjà, me fit découvrir le journal d'Etty Hillesum. Je l'ai reconduite à la voiture qu'en venant elle avait abandonnée loin, dans la ville. C'est une porteuse de rêves, une fois encore elle me l'a prouvé.

14 juin – Trois menaces pesaient hier sur la lecture que Marianne Épin allait nous faire : un temps capricieux, un meeting politique à la même heure et, dans la cour toute proche de l'archevêché, la répétition d'une opérette marseillaise. Le temps fut complice, le meeting ignoré, la répétition interrompue. Et Marianne Épin, elle, fut souveraine. Fidèle au thème du monologue, elle en a montré la diversité et la polyphonie, ouvrant le feu d'artifice avec une étourdissante variation de France Léa sur le Je et le Moi. Puis, petite silhouette noire rappelant parfois celle de Barbara, et d'une voix fouillant les cavités secrètes des textes, elle a lu des pages de Mohammed Fellag, d'autres de madame Colette et, avec une drôlerie sans nom, le monologue d'Ariane dans Belle du Seigneur de Cohen. De ce monologue féminin mais de malicieuse main d'homme nous avons reparlé, Marianne et moi, pendant la réception qui avait lieu cette fois au mas. Car je lui ai fait voir et lire quelques-unes des lettres manuscrites et délirantes que m'adressa cet “homme de scène et de scènes” du temps où j'écrivais Lecture d'Albert Cohen.

Ce matin, visite d'Anne-Marie Garat et de Jean-Claude Chevalier qui sont de passage. Jus de pommes et conversation à quatre sur le lendemain des élections. Parisiens, ils ont encore un choix, eux. Ce n'est pas notre cas, le premier tour des législatives a eu raison de notre candidat et les deux qui restent en lice se réclament de la même majorité présidentielle mais s'accablent et se bouffent le nez. Nous ne saurions voter dimanche pour l'un de ces deux-là. Et puis, pendant qu'Anne-Marie et Christine se mettaient à parler des problèmes de voisinage, car la maison que nos amis nous avaient achetée, ils la remettent à la vente, Jean-Claude et moi, jouant les indifférents, nous sommes partis sur la question du désamour de la linguistique. Et sur la difficulté qui est plus grande d'écrire de brèves recensions que de se lâcher dans de plus amples. Et un peu aussi sur Giono et Stendhal.
Après leur départ je me suis replongé dans des textes de Catherine Pozzi que Nathalie Cerda a choisis pour la lecture de ce soir.

15 juin –
De tous les noms d'oiseau dont cette Catherine Pozzi affuble son amant – Bonheur, Leonardo, Démon, Enfer, Sans nom, etc. – le plus singulier est sans doute Penseur d’appartement… Avec cette épithète qui rappelle la “musique d'ameublement” de Satie, elle paraît avoir compressé en trois mots l'essence même de sa liaison avec Paul Valéry : admiration pour le philosophe, désirante affection pour l'amant et amère rancœur contre un écrivain qui lui aurait allègrement piqué de belles pages qu'elle lui avait données à lire. Ce sont là des impressions claires et obscures que Nathalie Cerda a fait virevolter hier au cloître sous un ciel menaçant, quand elle a lu un choix de pages prises dans le Journal de Catherine Pozzi, cette femme séduisante, “gracieuse” (dixit Paulhan, et les photos l'attestent), intelligente et, las, tuberculeuse, que le dix-neuvième siècle finissant a lancée dans la société proustienne du vingtième. Mais l'émotion ne venait pas seulement de ces pages au style alternativement tendre, révolté, angoissé, elle naissait aussi de la manière qu'avait Nathalie Cerda de déployer le sens implicite de ce monologue par les malices et la complicité de la voix. Le soir, au mas, sous le platane, on en a reparlé avec elle, en compagnie de deux jeunes femmes qui étaient venues l'écouter, qui écrivent et que je publierai l'an prochain, Ophélie Jaësan et Catherine Mézan.
Dans la nuit, réveillé par de violents coups de tonnerre, j'ai eu l'impression que les cataractes qui les accompagnaient n'étaient pas celles de la pluie mais des mots proférés, entre deux crachements de sang, par une Catherine Pozzi qui, dans l'injustice du destin, me disais-je, n'eut peut-être pas reçu la reconnaissance que son œuvre mérite si sa liaison avec le Penseur d’appartement n'avait attiré l'attention sur elle.

Ce matin, il me fallait présider chez Actes Sud un conseil d'administration auquel, par tout cela, j'étais mal préparé. Mais Françoise était à mes côtés qui, aussi maîtresse des chiffres que des lettres, a mis en lumière, avec une calme lucidité, les bons résultats de l'exercice, les promesses de la rentrée littéraire, les espérances et les craintes dont ces promesses sont inséparables.

16 juin – Marguerite Yourcenar n'avait pas tort de voir une part de miracle dans les coïncidences, ai-je dit hier soir en manière d'introduction à la lecture que Maud Rayer allait nous faire du monologue de Molly Bloom par lequel se termine l'Ulysse de Joyce et s'achevait notre semaine de lectures au cloître. Figurez-vous, ai-je ajouté, que nous sommes le 15 juin et que ce roman, Ulysse, est le récit d'une journée dans la vie de Leopold Bloom… la journée du 16 juin 1904 ! Longtemps diabolisé, ce roman est devenu à la fin si célèbre qu'en de nombreux pays, à commencer par l'Irlande, le 16 juin est maintenant dit le Bloomsday
Et là-dessus, avec une inquiétude qui ne se voyait pas et une maîtrise qui était évidente, Maud Rayer a déboulé dans la profération avec les délires, les obsessions, les déchirures, les soumissions et les révoltes de Molly Bloom. Hier soir, du coin où je m'installe lors des lectures pour embrasser d'un regard la lectrice et son public, je pensais que, par la voix de Maud, pour la première fois sans doute le paisible cloître roman de Saint-Trophime entendait résonner des diableries qui, jadis, avaient peut-être germé en silence et en secret sous certaines soutanes, ou avaient été représentées par quelques-uns des masques sculptés que le chancre de la pierre est en train de défigurer, mais n'avaient jamais été mises en musique par des mots aussi cinglants et retors…
À l'heure où la lumière, derrière les cyprès, sombrait dans la nuit, on s'est retrouvés au mas. Une vingtaine à table sous le platane. Et les conversations sont parties bon train. À un moment, j'ai pris un peu de recul, j'ai observé, écouté. D'une certaine manière il y avait dans chacune des femmes présentes quelque chose de Molly Bloom et, entre elles, les hommes ressemblaient aux ombres de Leopold Bloom et de Stephen Dedalus…

Ce soir, un autre grand souper sous le platane pour célébrer avec un peu de retard les anniversaires de ma fille Françoise et de Victor, son petit-fils, donc mon arrière-petit-fils. Sans oublier le passage réussi d'Antoine dans la classe supérieure. Valse des âges, perspective plongeante sur le temps. Vers la fin, passionnante conversation avec Jean-Paul sur les relations de l'architecte et de l'ingénieur. Où l'on s'explique mutuellement que la forme et son accomplissement ne doivent pas être séparés. On ne discute jamais aussi bien qu'entre gens du même avis.

17 juin – Donc, nous n'avons pas voté ce matin car nous n'avions de choix qu'entre deux quidams du même bord – et ce n'est pas le nôtre. Drôle de dimanche, avec le temps qui sourit une heure puis fait d'affreuses grimaces, et avec des petites-filles qui, pas plus que les électeurs ne sachant s'ils veulent l'empire ou la république, ne savent si elles préfèrent jouer dedans ou dehors. Retiré dans mon antre, j'ai fait trois parts dans le courrier reçu pendant que j'étais ailleurs et n'avais pas la tête à ça. L'une avec les lettres auxquelles je ne répondrai pas, car trop tard ou pas envie, l'autre avec celles auxquelles je ne répondrai que si le désir se manifeste car une lettre sans désir est feuille morte, et la dernière avec celles qui sans tarder vont avoir écho ou réponse. À ces trois tiers il faudrait cependant ajouter un… quatrième, lettres équinoxiales et tumultueuses que je me compose dans la tête et que parfois je résume et mutile en les confiant à l'un des carnets où il m'arrive encore d'écrire à l'encre et à la plume. Il y a longtemps déjà que, de mes livres, articles, lettres et carnets, j'ai fait une sorte d'espace Schengen sans contrôles aux frontières. J'habite une langue, celle de l'écriture, où désormais les genres, sans plus se targuer de leur rang ou se prévaloir de leurs différences, se reçoivent avec une amicale curiosité les uns chez les autres.

Sitôt les premières estimations annoncées, même les perdants ont comme chaque fois trouvé motif de se réjouir devant les caméras. Comme s'il y avait toujours plus perdant que soi. De notre côté, nous avons au moins la très tangible satisfaction de voir élu à la députation le président de notre région, Michel Vauzelle, un homme qui, loin d'avoir le mépris de tant d'autres pour le livre et la culture, a su manifester l'intérêt qu'il leur porte.

18 juin – Il y a vingt ans tout juste, Michèle Delaunay, qui vient de ravir à Juppé son siège de député, avait écrit L'ambiguïté est le dernier plaisir, un recueil de nouvelles que j'avais publié chez Actes Sud dans la complicité qui nous avait réunis autour de l'œuvre de Paul Gadenne. La victoire électorale de Michèle me réjouit donc, mais, d'un autre côté, la défaite d'Alain Juppé me rappelle les heures passées avec lui, lors d'un voyage d'Etat en Corée du Sud, sous la houlette de François Mitterrand, autre inconditionnel de Paul Gadenne. Il n'est pas rare que, dans le tissage de ma vie, je retrouve ainsi un fil scintillant qui me reconduit de manière imprévisible à cet auteur de livres inoubliables et en particulier au plus mince, mais aussi le plus grand par sa puissance symbolique, Baleine, que j'ai eu le privilège d'éditer et de rééditer.

J'en étais, cet après-midi, aux dernières pages dans la relecture du Jeu de l'oie, l'opus posthume de Jean Duvignaud, quand, héroïne de Stendhal avec son air d'être de Maupassant, M* est passée au mas. Après son départ, je me suis rendu compte que, sous notre onduleuse conversation, n'avait cessé de frémir le sous-texte cher à Stanislavski et souvent rappelé par Duvignaud, où les regards et les gestes traduisent les émotions mieux que les mots.

Ce soir, dans la salle commune réaménagée pour mieux profiter de notre grand écran, nous avons regardé The Blue Gardenia, un vieux film policier de Fritz Lang réglé avec mesure et autorité, et juste ce qu'il faut pour se gausser du besoin qu'ont toujours eu les Américains de cultiver les gardénias dans les champs d'orties, la vertu dans les friches du vice.

19 juin – Mine de rien, cet aménagement ne va pas sans difficultés. Il y a toujours un risque dans la modification d'un cadre de vie. Et se manifestent alors des conseilleurs dont les motifs ne sont pas évidents. Mais, de même que je trouve naturel de consacrer de bons coins à la lecture ou à la musique, j'ai voulu que nous puissions voir dans des conditions “cinématographiques” les films dont nous commençons à détenir une belle collection. Non seulement Christine m'a soutenu, parfois en se forçant un peu, mais, pendant que je faisais ma visite hebdomadaire chez Actes Sud, en Arles, elle a déplacé les meubles avec l'aide de Gilbert, le gardien, qui a aussi replâtré les murs où l'humidité les avait rongés. Nous avons constaté une fois de plus qu'il suffit de les déplacer pour redécouvrir le style d'un vieux meuble, le mystère d'une toile, la forme d'une sculpture, l'énigme d'une rose des sables ou d'un fossile…

Fourbus, nous sommes allés ce soir chez les S* où, après dîner, nous avons projeté Terre Neuve (Shipping News), ce roman cinématograhique de Lasse Hallström qu'ils ne connaissaient pas et dont nous avions apporté le DVD. Je n'en ai revu que des bribes car, ce qui ne m'arrive pas souvent, dans l'obscurité j'ai piqué du nez et fait quelques rêves de type court métrage et peu agréables.

20 juin – Nous avons été réveillés tôt, ce matin, par un charivari de pies et de geais auquel l'un de nos chats mêlait des miaulements de Tartarin. Gilbert a fini par découvrir l'origine du tumulte. Sans doute victime d'une de ces pies arrogantes, aux allures d'intégriste, qui vont jusqu'à s'en prendre aux écureuils, un jeune geai était tombé du nid et se terrait dans un coin en ouvrant un bec si grand qu'il n'aurait fait de lui-même qu'une bouchée. Sitôt l'oisillon déposé par Gilbert sur une branche large et haute, les pies se sont tirées, le tumulte a cessé, le chat est reparti en ondulant de l'échine, l'air de penser qu'il ne faut s'attendre à rien de bon quand les hommes s'en mêlent. Je ne savais que lui répondre, à supposer qu'il m'entende. Je venais de lire dans La Provence que la guerre de religion rallumée par l'intervention américaine en Irak avait, hier encore, par un nouvel attentat battu des records en nombre de victimes.

Dans La Provence j'ai lu aussi que l'équipe ministérielle restreinte dont s'était prévalu le nouveau président est maintenant composée d'une trentaine de ministres et secrétaires d'État. Alors, tout ce jeu de chaises parce qu'à Bordeaux Michèle Delaunay a fait descendre Alain Juppé de la sienne ? Je le regarde, ce trombinoscope de trente-deux photos, et la comparaison me vient avec les trente-deux variations de Beethoven sur une valse de Diabelli. Et je me dis que ces gens-là feront sans doute bien de s'en tenir à la seule variation qui leur est attribuée par l'Elysée. Non pas variation sur la valse de Diabelli mais sur la Valse de l'Empereur.

Les premières cigales se sont fait entendre de manière très dispersée depuis deux ou trois jours. Mais aujourd'hui elles sont de retour dans le platane et, si leurs craquètements sont encore discrets, il est sûr que leur tintamarre d'été est pour demain ou après-demain.

Pour juger des plaisirs que peut nous donner le grand écran que nous avons installé, nous avons revu ce soir le film de John Madden, Shakespeare in love, qui nous avait séduits quand nous l'avions découvert voici déjà quelques années. Cette fois nous étions dans le film, comme au cinéma quand on ne s'éloigne pas trop de l'écran, et ce fut un festin d'images, de scènes et de langage où Joseph Fiennes, Gwyneth Paltrow, Judi Dench, et avec eux tous les seconds rôles, nous ont fait goûter aux délices du théâtre et du cinéma entremêlés dans une inoubliable fiction.

Double anniversaire aujourd'hui, onzième pour Justine, notre petite-fille qui, née sous le signe du Figuier selon le Calendrier celtique, serait attentive aux beautés et aux richesses de l'Univers. Fasse le Ciel, ou autre déité, qu'il y ait là un zeste de vérité. Mais j'y crois, déjà ses dessins en témoignent. L'autre anniversaire est celui d'Etienne, l'hôte imprévisible qui regagnera Londres vendredi. Il est de ceux à qui l'on ne voit ce que l'on peut offrir sinon le gîte, le couvert, la fidélité, l'amitié, la discrétion, le silence. À tout hasard je lui ai donné un exemplaire des Nouveaux mots du pouvoir, un ouvrage auquel j'ai contribué par trois petites notules : Abracadabrantesque, Écoutez, Vous voyez…

Je dois apporter les ultimes retouches à mon roman et je cède au démon de la procrastination en me persuadant, chaque fois que je suis sur le point de m'y mettre, que je n'y suis pas aussi bien disposé que je devrais l'être. Aussi, de ce pas, vais-je filer à la piscine comme si la brasse était une sorte de méthode Coué. Faut y aller aujourd'hui, mon vieux, à la brasse et au roman ! J'y suis allé. La nage est une maîtresse irrésistible, elle revient toujours avec des caresses nouvelles… Puisse le roman suivre son exemple !

En fin de compte, ce n'est pas au roman que je me suis remis. Mieux valait rédiger d'abord, me suis-je dit, un avant-propos pour Le jeu de l'oie, l'opus posthume de Jean Duvignaud à paraître en novembre. Il s'agissait d'expliquer au lecteur que la mort de Jean a empêché que je fasse avec lui, comme nous en avions l'habitude, la révision que les éditeurs élégants du sixième arrondissement appellent “le coup de peigne” (coup de peigne, je t'en fiche !) et qui est en vérité examen, réglage et mise du texte à la juste tension. Jean Duvignaud sentait la mort venir à grands pas, il avait hâte d'achever un livre qui, du coup, fait dans certaines pages penser aux flammèches qui s'élèvent d'un feu que la cendre commence à recouvrir. Et ainsi se devine la douleur d'une pensée menacée par la disparition des moyens de s'exprimer. Oui, il valait mieux que j'écrive cela en premier.

22 juin –
Dans les années quatre-vingt, ici ou à Paris, je manquais rarement la Fête de la musique que Jack Lang avait instituée et qui maintenant, me dit-on, touche même l'Amérique. Il est loin, ce temps, mais je trouverais ridicule de dire que ce n'est plus de mon âge et prétentieux d'affirmer que ce l'est. Le rapport de l'âge aux choses, c'est une autre alchimie que la cuisine des idées reçues. Hier soir, en tout cas, on ne s'est pas posé la question. Nous avions envie d'encore tester sur notre grand écran un film que nous avions aimé en salle, et nous avons regardé Marie-Antoinette de Sofia Coppola. Je me souvenais du plaisir grave que j'avais pris à voir l'art cruel et parfois “ensorien” avec lequel avait été tournée la dévoration de la jeune Autrichienne par les ridicules de Versailles. Mais à revoir cette Marie-Antoinette, le plaisir ne fut plus le même. D'insupportables lenteurs m'ont paru entraver la somptueuse démonstration et de ce film, malgré la belle composition de Kirsten Dunst, il en est allé hier soir comme de certains livres. Ceux que l'on regrette d'avoir relus… Après, j'ai pensé au film qu'une Coppola de l'avenir pourrait faire sur les moments que nous vivons. Avec, d'un côté, les anthropophages socialistes dévorant de la Ségolène, et de l'autre les cantiques des prosélytes de Nicolas. Dans le film de Sofia Coppola, pas l'ombre d'un philosophe parmi les charlatans. Dans celui auquel je songeais, hélas, pas davantage…

23 juin –
L'entêtement n'est pas le moindre de mes défauts. Hier, j'ai repris une bonne douzaine de fois le texte pourtant très court que je veux mettre en tête de l'opus posthume de Jean Duvignaud, Le jeu de l'oie. J'ai l'impression qu'il m'aurait été plus facile d'écrire un nouveau chapitre pour mon roman qui, par force, a cédé du temps qui lui était réservé. Mais cette priorité est dans l'ordre des choses. La dernière fois que Jean m'a téléphoné de La Rochelle, sachant à quoi j'étais occupé, de sa voix déjà mourante il a murmuré : “Embrasse ton roman…” Je dois tant à cet homme, l'une des vraies têtes pensantes que j'aurai eu le privilège de fréquenter. Je le connaissais de longue date par ses livres quand, pour la première fois, je suis monté chez lui, rue Vavin. Et, à partir de ce jour-là, son éolienne parole a déployé les voiles de ses essais. C'est un soir à Rio de Janeiro, sur une terrasse où je l'avais retrouvé, méditant les yeux mi-clos, que j'ai été saisi par sa ressemblance avec Montaigne. Je ne lui en ai rien dit mais un instant plus tard il me demanda si je me souvenais de la recommandation que faisait l'auteur des Essais, au chapitre trois, d'être “béant après les choses futures”… Si j'étais horticulteur, j'inventerais une fleur de jardin que j'appellerais Coïncidence et j'insisterais pour que, le jour venu, on en mît sur nos tombes.

Par curiosité, le soir, nous avons regardé sur Arte la version longue du Lady Chatterley de Pascale Ferran. Oui, par pure curiosité, et bien décidés à souffler la chandelle sitôt que nous serions dans l'ennui. Or nous sommes restés captifs jusqu'à la fin. “Si ce film était un manuscrit que l'on m'eût proposé, avais-je écrit ici en mai, j'aurais mis en garde l'auteur contre les ruptures narratives.” Eh bien, la version longue pour la télévision restitue ce qui m'avait paru absent dans celle pour le cinéma. Et, le charme romanesque retrouvé, on se laisse étourdir trois heures durant par cette désirante sensualité dont l'éclosion, l'efflorescence et les jeux sont pimentés par un archaïque parfum de revanche ouvriériste. Tudieu, me suis-je dit avant de m'endormir, la belle utopie que d'imaginer une Lady Chatterley, sous les traits de Marina Hands, présidente de notre république de canards. Duvignaud encore de ce monde, nous en aurions eu pour une heure à gamberger là-dessus...

24 juin –
Hier, avec les rattrapages, le petit courrier, les appels, j'ai eu l'impression d'une journée passée à la râpe à fromage. Il est vrai que ma forme n'était pas des meilleures. Vers le soir Véronique et Malek ont débarqué avec qui nous avons dîné sous le platane en parlant de l'Algérie. Par miracle, pour ne pas dire une fois encore par coïncidence, Christine venait de retrouver dans la bergerie la boîte avec quelques centaines de photos grand format, en noir et blanc, que j'avais prises pendant mes séjours en Algérie dans les années soixante-dix et que je croyais disparues. J'aurais pu les montrer, j'ai hésité, je n'en ai rien fait. Il m'importait d'entendre Malek raconter ses souvenirs et rappeler les années où les intégristes avaient fait régner la terreur.

À mon tour, ce matin, pendant le petit-déjeuner, je lui ai raconté comment, le 20 mars 1995, au cours d'une rencontre publique improvisée au Salon du livre de Paris pour la visite clandestine de Rushdie (Sir Salman depuis quelques jours), alors menacé par une fatwa assortie d'une prime de deux millions de dollars offerte au tueur, je m'étais fait mal recevoir, surtout par Finkielkraut, en suggérant que l'on se saisît de l'occasion pour évoquer le sort des enseignants et intellectuels algériens qui, eux, dans le même temps et sans recevoir d'avis de fatwa, se faisaient égorger sur le seuil de leur maison, à l'école, à l'atelier. Il fallait à tout prix éviter, avais-je dit, qu'il y eût des classes, des castes, des hiérarchies parmi les victimes de l'intolérance. Peine perdue, on m'avait fait comprendre, et Rushdie en premier, qu'on était venu là pour Rushdie, pour voir Rushdie, pour être vu avec Rushdie. Ce n'était pas le jour des autres. Ce n'est, hélas, jamais leur jour, sauf si c'est celui de leur exécution, avais-je eu le temps d'ajouter.

On en est venu aussi à discuter des rapports toujours controversés de la forme et du fond. Plus je vais, et je l'ai dit sans malice, plus me paraît aujourd'hui évidente l'expropriation du sens par la forme. Dans les relations sociales, dans les manifestations politiques, et aussi dans la création. Il y a là une tendance, une mode, une ivresse qu'attisent l'exploitation commerciale qui en est faite et les latitudes qu'elles offrent à l'habileté des imposteurs comme à l'engouement des médiocres. “La forme, c'est le fond qui remonte à la surface”, disait Hugo. Or, aujourd'hui la forme, c'est souvent ce qui renvoie le fond à ses abysses et même, en certains lieux comme celui des arts plastiques, c'est tout bonnement ce qui advient par parthénogamie. Les formes naissent des formes, elles restent entre elles et en surface. Et, au fond, qu'a-t-on besoin du fond quand les formes autorisent tous les jeux ? Décidément démodé, le supplément d'âme que la forme adéquate donnait à l'idée juste !

Ce soir, au dîner, j'ai compris pourquoi le récit de la rencontre avec Rushdie en mars 1995, au cours de laquelle j'avais publiquement souhaité que l'on protestât aussi contre les exécutions sans fatwa auxquelles se livraient les intégristes en Algérie, avait à ce point touché Malek. Parce que son frère avait été exécuté à ce moment-là.

25 juin – S'étant aperçu que nous en avions une copie, Malek a souhaité revoir hier soir The Killers, le chef-d'œuvre de Robert Siodmak, qu'il avait découvert jadis à la Cinémathèque d'Alger. Malgré le scénario rocambolesque que John Huston a tiré d'une nouvelle d'Hemingway, moi aussi, je l'ai revu avec plaisir, ce film noir. Et cette fois, avec un intérêt très particulier pour la technique narrative tout en flash-back et pour l'expression du sens et des caractères par des images d'une justesse qui a fait date. N'eût-il été si tard, nous aurions sans doute repris notre discussion sur les relations, aujourd'hui si fratricides, de la forme et du fond.

Véronique et Malek sont partis ce matin et je pensais avec tristesse que, moins d'une demi-heure après, ils seraient sortis de la poche de beau temps où nous vivons ici. Je venais de voir que la carte météo de La Provence représente une France rayée de pluie du Nord au Sud…

Avec Catherine apparue après le déjeuner il fut d'abord question du roman, Un pianiste vu de dos, dont elle vérifie les derniers nœuds et où la musique n'a pas le dernier rôle. Puis tout naturellement de la grâce et de l'éloquence des variations dans la musique de chambre, de sons irrésistibles, de mesures reprises jusqu'au seuil de la folie, de la tendre déraison de certains accords et de résonances comme celles des Enigma d'Elgar, bref du beau désordre des mêlées indescriptibles.

Et ce soir, avant d'éteindre les feux, un superbe classique, noir et blanc, de 1945, par certains côtés encore si proche du muet et de Murnau, qui jamais, je crois, n'a été projeté sur les écrans français, House by the River de Fritz Lang. Autre et fascinante variation sur la culpabilité…

26 juin – À la lecture des pages récentes de ce carnet, Allégretto avait pressenti que ma forme n'était pas en ce moment des plus étincelantes. Venue pour déjeuner au mas, elle m'a offert une bouteille d'hypocras, panacée médiévale à base d'hysope, cardamome, gingembre, lavande, cannelle, poivre, miel et vin blanc, un élixir dont elle a trouvé la recette, non pas dans des parchemins comme j'aimerais l'écrire, mais dans des livres de je ne sais quels ethnologues. Et dont elle a concocté la préparation à sa manière. Elle m'en a fait prendre la première lichée en guise d'apéritif. Je revenais de ma visite hebdomadaire chez Actes Sud où j'avais eu le contentement de converser avec quelques âmes jeunes et fortes, en même temps que j'avais eu à nouveau l'impression d'apercevoir par les mailles d'une nasse ce que la retraite me rend désormais inaccessible. L'allègre élixir m'a donné un petit coup de fouet. À table, comme nous en venions à l'éducation (Allégretto est enseignante), j'ai entraîné mes belles comparses, elle et Christine, d'un bon trot, dans une controverse sur la tentative de susciter le désir et d'attiser la curiosité des jeunes gens par des questions qui leur font voir, entre autres, que leurs réponses peuvent nous en apprendre presque autant que nous cherchons à leur apprendre. Après tout, eux aussi sont en quête de leur être-là dans le déluge injonctif de notre époque. Mais peut-être faudrait-il leur servir chaque jour, à la récréation, un petit godet d'hypocras. C'est autre chose, en tout cas, et d'une autre saveur que l'huile de foie de morue de sinistre mémoire.

Sans compter les manuscrits, je vois arriver, de partout, des livres que je ne saurais lire à ce rythme et qui font sur ma table des piles branlantes. Et pourtant, l'un après l'autre, j'en dévore chaque jour et souvent la nuit. Mais, au fil des ans, j'ai appris quelques petites choses. D'abord qu'il ne faut pas poursuivre la lecture d'un livre qui déplaît, sous peine de lui vouer une détestation qu'il ne mérite pas. Au besoin, si doute il y a, le reprendre plus tard. Ensuite, que lire mal pour lire vite est pire que ne pas lire. Et puis aussi que la capacité de lire a ses limites à quoi il faut accorder ses choix, sous peine, cette fois, d'extinction du désir. La chair est triste, hélas ! et j'ai lu tous les livres...

Après vingt ans, revu ce soir Le dernier métro de Truffaut, le film aux dix César, et retrouvé par des images presque volées l'attirance subtile pour les jambes qu'il avait si bien montrée, trois ans plus tôt, dans L'homme qui aimait les femmes. Retrouvé son art de mêler la fiction à la réalité, d'opposer la lumière à l'obscurité, et les noces qu'il organise ici pour unir le théâtre au cinéma. Retrouvé encore cent détails d'une époque, celle de l'Occupation que traversent des personnages de mon roman. Sans oublier la petite juive qui pour aller au théâtre dissimule (si mal) son étoile. Mais me suis souvenu aussi de critiques imbéciles qui avaient été faites à ce film par des plumes qui s'étaient peut-être irritées de s'être senties proches de celle de l'affreux Daxiat.

27 juin – Aujourd'hui, avec la complicité de Christine, j'ai coupé toutes les communications et ainsi ai-je pu commencer, loin du tumulte, les ultimes réglages qu'il faut à mon roman. Travail de chirurgien et d'horloger, tâche délicate en tout cas mais ce soir accomplie pour les deux premiers chapitres. Afin de n'y plus songer jusqu'à demain, j'ai voulu voir un film fort et nous avons choisi Aguirre, la colère de Dieu de Werner Herzog. Je ne sais plus ce qui m'avait retenu de le voir il y a trente ans. Avais-je pressenti que, s'il y avait quelques images d'une irrésistible beauté, surtout au début, c'était pour le reste, avec une foule de scènes invraisemblables et l'insupportable numéro d'acteur de Klaus Kinski, une sacrée déception ?

Comment à mon âge et sans avion personnel pourrais-je être le même week-end à Bordeaux pour honorer Berberova, à Tunis pour célébrer Duvignaud et à Poitiers, répondant à votre appel, pour évoquer les littératures du monde ? ai-je écrit en réponse à une invitation que venait de me faire une charmante correspondante. Pourquoi n'imagine-t-on pas, avec les moyens dont on dispose aujourd'hui, un fichier central que les organisateurs de rencontres littéraires consulteraient pour éviter les encombrements ?

28 juin – Philippe est venu m’installer un ordinateur qui, pendant le temps d’une révision de ma vieille bécane, la remplacera. L’opération de transfert de mes fichiers a pris une bonne partie de la matinée et je n’ai pu me consacrer au roman. J’en ai profité pour faire l’école buissonnière et relire le Journal de Samuel Pepys dans la version quintessenciée qu'en avait publiée en 1938 Paul Morand, “l’homme pressé”, celui qui ne craignait pas d’affirmer que “le patient use toujours l’impatient”. Mais ce n’est pas avec Morand, c’est avec Pepys que j’ai pris mon plaisir. Ce bonhomme décidément m’enchante tant il y a de saveur dans ses notations d'une diabolique naïveté où la peste et le grand incendie de Londres sont rapportés dans la même tonalité que des frivolités où je soupçonne des allusions aujourd'hui éteintes. 13 juillet 1663 : “J'ai soupé et je suis allé au lit, imaginant m'ébattre avec Mlle Stuart avant de m'endormir.” Et deux jours plus tard, le 15 juillet 1663 : “Après souper j’ai joué de la viole, puis je suis allé me coucher, imaginant m’ébattre avec la Reine.” Son activité amoureuse n’est pas limitée à ces ébats impertinents et imaginaires. Il a épousé une Française et le 12 août 1663 il note : “Ensuite au lit où je pris mon plaisir avec elle avec grand contentement.” Et quand ces plaisirs sont clandestins, il les rapporte avec des clowneries langagières. Le 22 août 1665, il retrouve la fille d’un certain Bagwell et il note : “Faciebam le cose que ego tenebam a mind to con elle”, pour dire sans paraître le dire qu’il fit ce dont il avait envie avec elle. Devenu aveugle, il abandonne son journal et note, le 31 mai 1669 : “Mes yeux m’interdisent à peu près tous les plaisirs…” Bref, j’ai passé une excellente matinée et, pendant le peu de temps qu’il me restait, entre le départ de Philippe et le déjeuner, j’ai installé en fond d’écran de l’ordinateur de transit une reproduction du Bain turc qu’Ingres peignit quand il avait mon âge. Khalil Bey, qui possédait déjà la fameuse Origine du monde de Courbet, l’acheta en seconde main. Et, fouillant encore un peu, j’ai découvert que ce barbon de Claudel n’avait rien trouvé de mieux à dire sur ce Bain turc que de le comparer à une “galette d’asticots”. On est poète ou on ne l’est pas.

Cet après-midi, j’ai repris les deux premiers chapitres du roman qui sont essentiels pour fixer l’attention du lecteur. J’ai vu qu’il y avait encore des petits ajustements à faire, qu’il fallait changer certains accouplements de mots qui se faisaient sans jouissance. Inspiré par Pepys et Ingres, j’y ai mis bon ordre. Il me semble que, maintenant, ces deux chapitres sont vraiment définitifs. Demain matin je m’attaquerai au troisième.

Je n’en avais pas fini avec Ingres. Ce soir, nous avons regardé Scoop, le dernier Woody Allen dont je venais de recevoir le DVD. Scarlett Johansson qui en est la vedette aurait pu poser pour le Bain turc. L’odalisque du premier plan lui ressemble par l’allure, l’expression et les formes. Comme eût dit Samuel Pepys, nous avons pris notre plaisir avec grand contentement. La mort a beau être le thème et le sujet, Scoop est une vraie comédie, où la surprise et la drôlerie soutiennent l’intrigue jusqu’au bout.

29 juin – Cette nuit, vers quatre heures, comme je ne parvenais pas à me rendormir j’ai ouvert la radio. A l’antenne de France Culture un quarteron de métaphysiciens débattait d'une question qui me troublait beaucoup dans l’enfance quand ma mère m’affirmait que Dieu avait créé le monde. Et qui a créé Dieu ? lui demandais-je. Personne, Dieu existe de toute éternité, me répondait-elle pourvu que mon père ne fût pas dans les parages. Dieu existe et ça ne se discute pas. Les métaphysiciens, eux, en discutaient, cette nuit, et ils s’envoyaient des vannes en forme de postulats. L’un d’eux parlait de l’impensé comme d’une orchidée de concours…

Je venais d’achever les réglages du troisième chapitre du roman où les événements commencent à se précipiter et où il est important de tenir un rythme et des distances qu’une phrase inopportune ou même un mot inadéquat peuvent compromettre. C’était l’heure du thé. Marie-Anne et Pierre Corbiau qui descendent sur la côte sont passés par le mas. Ils ne voulaient pas seulement nous saluer mais aussi me remercier pour les causeries que j’avais faites dans leur Abri-aux-Ifs. Et c’est avec une élégante pipe Dunhill qu’ils l’ont fait. J’ai commencé à la culotter avec des soins de vieil habitué. “Fumer tue” me rappelle chaque boîte du tabac de même marque au moment où je l’ouvre. Oui, peut-être, mais j’en sais, moi, des choses qui tuent plus sûrement.

Mais quels commentaires m’avaient donc donné l’impression que le dernier Scorsese, Les infiltrés, c’était à voir ? Mises à part quelques grimaces d’anthologie qui auraient fait de Jack Nicholson une vedette pour le Grand Guignol, nous n’avons ce soir rien trouvé qui ne fût écœurant dans cet interminable festival du meurtre, mauvais remake d’un mauvais film hongkongais, rien qu’une sinistre exploitation commerciale de la violence. Tu avais raison, Dieu existe, dirais-je à ma pauvre mère si elle vivait encore, et Il est aujourd’hui metteur en scène à Hollywood.

30 juin – Le quatrième chapitre, j’en ai fait une première révision ce matin. C’est le plus court du roman mais c’est aussi l’un des plus délicats à gérer car, par moment, le récit tient dans un dialogue gigogne où d’autres dialogues se déploient et se retirent à des rythmes variés. L’intention est de suggérer ainsi le brouhaha de voix que nous avons dans la tête quand nous revient un épisode de notre vie.

Est-ce au tapage des choucas et des pies que nous devons de voir si peu d’hirondelles ? Et les cigales… on les entend au loin, elles ont déserté nos platanes. Je ne m’en plains pas, mais la compagnie des corvidés, même quand certains jouent à la marche de l’empereur, ça ne me plaît guère…

(À suivre)







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