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© Bruno Nuttens




Mardi 1er juin 2010 – Le mistral se montre si furieux qu'il en devient ridicule. Mais les douleurs que j'ai subies ces derniers temps ont presque toutes disparu. Hier soir, Christine et moi, nous avons revu L'histoire d'Adèle H de François Truffaut. Dans l'adolescente Adjani, tout le talent déjà.

    Pédiatre d'une autre espèce, le docteur Philippe est venu réviser mon appareillage électronique. Ce qui ne marchait plus ou mal, fonctionne et dans l'infini de l'invisible je peux à nouveau aller à la pêche. Mais la matinée y a passé.

   Très curieuse manière d'écrire, cet après-midi : par petits bonds et repentirs. Il est vrai que, depuis que j'ai commencé à me rétablir, je fais avancer en même temps plusieurs textes. Et que les éclats de l'un font baisser le front à d'autres.

   Soirée Clint Eastwood. D'abord en revoyant White Hunter, Black Heart où l'obsession d'abattre un éléphant avant le premier tour de manivelle d'un nouveau film frôle parfois le ridicule. Et toujours, sur le visage de Clint, ce clignement d'yeux qui fait hésiter entre la morgue, le mépris ou l'émotion. C'est un immense acteur au talent duquel je résiste mal mais qui joue sans cesse à revenir vers lui comme archétype du héros. Et puis venait un documentaire, The Eastwood Factor qui m'a montré combien de ses films m'avaient laissé indifférent. Et à quel point je revenais sans cesse au souvenir de The Bridges of Madison County où Meryl Streep lui a permis d'atteindre un sommet.

Mercredi 2 juin 2010 – Au lever, après une nuit assez tumultueuse, j'avais l'impression de m'extirper avec difficulté d'un filet par lequel j'avais été capturé. Dieu merci, le mistral baisse le ton et le ciel est sans nuages.

   Puissance du lobby juif, élections de novembre, seuls les États-Unis ne joignent pas leur voix au concert d'indignation qu'a provoqué la piraterie des Israéliens quand, dans les eaux internationales, ils se sont emparés des bateaux qui venaient ravitailler Gaza.

Jeudi 3 juin 2010 – Sur fond de ciel bleu le mistral est toujours présent mais en perte de rage et de puissance. Françoise m'écrit de Bucovine et me dit qu'elle sera demain à Bucarest. Elle a l'air de collectionner des souvenirs heureux là où je fus témoin de la terreur et de la violence. Je me rappelle avoir en ce temps-là confié par prudence mes notes de voyage à l'ambassadeur de France qui me les a fait ensuite passer par le courrier diplomatique. Et me rappelle aussi que les conversations avec lui avaient lieu dans un bunker sous le jardin de l'ambassade. Où l'on était sans doute à l'abri des écoutes des sbires de Ceacescu.

   Je me livre parfois à des exécutions sommaires. Ainsi de Gabrielle, une étudiante, et de Fargier, son professeur de philosophie, qui hantent ce que j'écris en ce moment. Avant de les renvoyer au silence, hier, j'ai mis une note en grasses : “Gabrielle est une peste et Fargier un pleutre. Je les ai abattus tous les deux.” Ce matin j'ai effacé la note et rendu leurs rôles aux personnages.

   Les vieillards ne sont jamais contents, c'est par quoi ils deviennent insupportables. Et me revient ce conseil parmi une dizaine d'autres qu'un jour de ma jeunesse m'écrivit Georges Duhamel dans une lettre joliment manuscrite qui est dans mes archives à Liège et qu'il m'envoya de la rue de… Liège où il habitait. Je la cite donc de mémoire… “Se regarder parfois dans un miroir d'eau, m'écrivait-il, pour s'habituer au vieillard que l'on sera un jour et le rendre supportable.” Ai-je bien reproduit sa phrase ? À peu près, je crois. Et surtout ai-je bien suivi son conseil ? Si peu !

   Ce soir, vu un Chabrol bien fichu – Masques – mais où, pour des raisons que j'ignore, chaque rôle, et en particulier celui de Noiret, est surjoué

Vendredi 4 juin 2010 – Nuit sans remous, une mer d'huile, et ce matin une lumière douce et un air serein que n'a encore déchiré qu'un seul de ces avions qui surgissent parfois comme si l'ennemi était sur nos côtes. Les cloches de l'église qui ont retrouvé leur voix me paraissent avoir un son plus mallarméen. Mais, curieusement, je n'entends ce matin aucun oiseau chanter, pas un chien qui aboie. Et si, soudain, j'étais seul au monde ? Mais à peine avais-je posé cette interrogation, le chien du voisin a piqué une colère. Et deux ou trois rossignols ont protesté. Ne prenons par l'air malin de celui qui croit avoir compris ce qui se trame.

Samedi 5 juin 2010 Au réveil je me suis souvenu que, cette nuit, je me suis récité en grec de longs passages de l'Odyssée. J'en connaissais pas mal, jadis, mais en quelque dizaines d'années les rongeurs amnestiques ont fait leur œuvre. Cependant, si je me réfère aux propos que Dominique me tenait l'autre jour (qui était encore jour de mai) il n'y a pas oubli à proprement parler mais cristallisation. Ça me fait une belle jambe, car je n'ai pas de recette pour décristalliser. Je me console (c'est de mon âge) en me disant que j'ai peut-être cryogénisé une partie de ma mémoire qui me survivra.

   Hier soir, les trois petites Montpelliéraines ont débarqué au mas avec leurs parents. Sentent-elles, sentent-ils combien leur présence me ravigote ? En ce moment où j'écris, j'entends les enfants qui bavardent sous ma fenêtre et chantonnent. J'ai si peur, parfois, d'être un épouvantail auquel on leur imposerait de rendre visite… Mais non, il y a spontanéité dans leurs baisers quand elles viennent me saluer.

   Qui donc m'a dit, mais où ai-je lu qu'il n'y avait que deux vraies saisons, l'été et l'hiver, les deux autres, printemps et automne, n'étant que transitions capricieuses ? Le fait est que depuis un moment déjà l'été est présent chaque jour. Et quand le mistral se tire, comme il le fit dès hier, c'est le temps de la sérénité pendant lequel les oiseaux s'invitent à de tendres ou coquines copulations. Et je remarque que journaux et magazines accordent une place généreuse à l'érotisme. Les gens qui se font la guerre, eux, n'y pensent qu'en termes de viol. Ne remuons pas de si tristes souvenirs, la journée est trop belle.

Dimanche 6 juin 2010 – J'ai pris plaisir (ce qui ne m'était, de mémoire, jamais arrivé) au match ultime de Roland Garros qui a vu la victoire de Rafael Nadal. Ce qui m'a retenu, je crois, c'est d'y voir la métaphore d'une controverse, et je pensais à celle de Valladolid. Chacun des coups de raquette de Nadal avait allure d'argument. Sauf sa manière, après le dernier coup qui consacrait sa victoire, de se rouler sur la terre rouge du court.

Après un bref orage et quelque seaux de pluie, les Montpelliérains sont repartis avec les trois fillettes qui avaient bien partagé leur dimanche entre piscine, film et Monopoly. En soirée, Françoise et Jean-Paul sont venus partager un plat de pâtes. Ils ont évoqué quelques images fortes de leur récent périple en Roumanie. Puis Françoise, que son naturel porte toujours au devant des démunis ou des excommuniés, nous a parlé d'un qui est en liberté conditionnelle mais qu'un appel du Parquet risque de renvoyer en tôle. Elle aurait sur-le-champ appelé la ministre de la Justice si elle avait eu son numéro personnel…

Après leur départ, nous avons revu, avec la même angoisse que jadis, Duel, premier et haletant long métrage de Steven Spielberg.

Lundi 7 juin 2010 – Dans La Provence, ce matin, un proverbe : “Il ne faut pas manger de cerises avec les grands seigneurs, ils vous jettent les noyaux à la figure.”  Deux ou trois fois, en particulier dans ma jeunesse, j'en ai fait l'expérience, ruminant ensuite de féroces vengeances.

   Enfin Brigitte, guérie et voix retrouvée, a reparu ! En même temps sont arrivés Frank Huyler et Holbrook Robinson, l'un de ses oncles qui, lui, d'ascendance russe, parle français. De Frank, qui jadis est venu vers nous sur la recommandation de Paul Auster, Christine a traduit tous les livres dont le dernier, encore impublié, Right of Thirst. Aurais-je vu Frank sans rien savoir de lui, j'aurais demandé à ce jeune homme où il en était de ses études. Or Frank, qui file vers… la cinquantaine, pratique et enseigne à l'université de New Mexico, Albuquerque, comme urgentiste, ce qui lui a d'ailleurs inspiré son premier livre : Au suivant. Nous avons eu un déjeuner tout à fait enjoué car chacun a évoqué dans la discussion les origines de sa passion et les tribulations qui ont suivi. Si enjoué même que j'y ai retrouvé tout mon anglais. L'après-midi, Christine a travaillé avec Frank car elle avait quelques questions à lui poser sur des tournures de Right of Thirst, et moi, dans mon grenier, j'ai écouté Brigitte me parler de l'achèvement prochain de son nouveau roman et des réflexions auxquelles la portent la mentalité et la conduite de ses étudiants. 

Mardi 8 juin 2010 – On sent qu'il y a de l'effervescence dans l'air, le ciel reste bleu mais le vent se lève. Un gros avion qui passe haut me fait croire un instant que l'orage est proche. Mais rien n'est proche alors que tout paraît à portée de main.

   Merveilleuse surprise, une Pia tout enjouée, pétillante d'intelligence, est venue passer une heure près de moi, ce matin. Nous avons parlé du déploiement de son œuvre car, depuis que je la connais, elle n'a cessé d'écrire et, je le sens, jamais ne cessera. C'est, dirait-on, son unique manière de vivre. Tout livre qu'elle écrit est d'ailleurs accompagné dans l'ombre par un ou deux autres qui verront le jour ensuite. De telle sorte que, dans nos conversations, son œuvre m'apparaît en mosaïque. Mais ce qui chez elle me plaît en particulier, de ce point de vue, c'est la détermination de mettre en lumière le sens oublié ou négligé des choses. Après, elle m'a mené sur mon propre terrain et m'a montré une piste qui correspond à de secrètes envies et prend en compte la brièveté du temps qui me reste. Elle m'a ainsi fait rouvrir une fenêtre que j'avais condamnée.

Mercredi 9 juin 2010 – J'ai téléphoné assez tôt ce matin pour être sûr d'avoir Françoise en ligne et lui souhaiter un heureux anniversaire. Mais, sur le pont de je ne sais quel navire de sa flotte, la belle amirale était déjà inaccessible. Je compte sur la télépathie pour lui rappeler combien elle m'est chère.

   Le temps se fiche des prévisions, comme hier le ciel reste bleu et le vent barbote. Petits coups de marteau dans le mas. Gilbert répare ou remplace aux fenestrons les moustiquaires que l'âge et le vent ont fini par dégrader. Mais un avertissement météo apparaît soudain à l'écran… Il faut s'attendre à un fort vent du sud et sans doute à de la pluie. 

   En sortant de la sieste j'eus l'impression de m'être embourbé. Impression que je n'aimerais pas retrouver dans l'écriture. Et pourtant, certains jours… Le vent du sud s'était levé avec hargne et le ciel était laiteux. J'attends la visite d'Yves et je suis consterné qu'il ne découvre pas le mas dans son habit de lumière. Je me souviens que ma toute première incursion à Biskra, sur la trace de Gide et à la recherche des Ouled Naïls, se déroula sous la pluie. Je ne pouvais avoir cette seule et détestable impression alors que j'écrivais un livre sur l'Algérie. Je modifiai mon itinéraire pour y revenir plus tard et revoir Biskra dans la lumière qui est la sienne et que la littérature m'avait promise. Mais d'Ouled Naïls, pas la moindre trace.

   Donc Yves, à qui sans le dire (il comprend), j'écris souvent par le truchement de mes carnets, mais qui, lui, m'écrit par courriels et de manière généreuse, Yves que je n'avais rencontré qu'une dizaine de minutes à la Foire du livre de Bruxelles en 2007, est venu au mas à l'heure du thé en compagnie de son jeune ami Jean-Marc. Ce fut l'une de ces rencontres qui constituent une sorte de préambule et d'essai. Christine s'étant jointe à nous, il fut question des Ardennes, des champs, des fleurs et des arbres plus que des livres et des voyages. Et, mine de rien, nous nous sommes ainsi donné l'impression que nous étions familiers de longue date. Pendant que la conversation allait bon train, dans ma tête défilait tout ce que par longs courriels Yves m'avait raconté de sa vie.

Jeudi 10 juin 2010 – Il y a un peu de tout dans le ciel ce matin, du bleu, du gris, du blanc, un vent du sud qui contraste avec le bruit des avions qui n'ont pas cessé de nous survoler hier. Fenêtres et fenestrons sont ouverts qui entretiennent un agréable courant d'air. Il y a des jours comme celui-ci où il me semble occuper une place qui ne m'appartient plus. J'ai l'impression d'encombrer le passage. Alors je tourne la tête pour  voir ce qui n'est plus mais dont je peux encore contempler le reflet. Et j'ai envie de lever le poing et de dire d'une voix forte : I did it ! Oui, je l'ai fait…

   Mais qu'est-ce qu'ils me veulent, ces pneumologues, ou plutôt ceux qui m'envoient vers eux ? S'assurer que je peux encore m'inscrire au marathon ? Je ne demande qu'une chose à ces braves spécialistes, m'aider à respirer avec un certain confort jusqu'au bout du chemin. Aujourd'hui, de ce point de vue, jour de chance. Le pédiatre m'avait orienté vers une pneumologue. Quand je la vis je sus que j'étais d'abord venu pour la voir.

   Or, ce soir, nous avons revu Lady Chatterley de Pascale Ferran, et c'est toujours de la même et orgueilleuse beauté. Une fois encore, j'ai compris que voir, c'était une manière de respirer.

Vendredi 11 juin 2010 – Hier, le vent soufflait comme un diable, ce matin il est aussi paisible qu'un murmure. Et moi j'écris avec une telle lenteur que j'ai l'impression de voir la vie repasser au ralenti. Dans le cadre du contrôle général que m'a imposé le pédiatre, je suis allé voir l'urologue qui est un ami avec lequel j'ai longuement parlé de cette mode pas si lointaine où l'on enlevait la prostate, comme les amygdales, au moindre signe qui devenait prétexte. Je me souvenais, et le lui ai dit, de mon vieil et illustre ami Jean m'écrivant, avec de la tristesse dans l'écriture, qu'on venait de l'abélardiser. Et cela me rappelle que bien des amis disparus me demeurent plus présents par certains de leurs mots que par leur caractère.

   Quand, avec des cris de singe, des perruques tricolores et des masques à la James Ensor, les supporters parlent des exploits que vont accomplir les Bleus en Afrique du Sud, ce n'est plus le moment de revenir aux retraites et aux salaires. Vacances et pain béni pour la sarkozie, ce Mondial du foot !

Samedi 12 juin 2010 – Ce matin, avec neuf jours d'avance, sans nuages ni vent, l'été s'est installé. Bien… mais que vais-je en faire, de cet été ? Une sœur de mon père, qui s'est beaucoup occupée de moi à la fin de l'enfance et au début de l'adolescence, m'a souvent rappelé, au point parfois de m'effrayer, que l'instant présent pourrait fort bien être le dernier. Et qu'il fallait donc en jouir le mieux possible. Comme elle était belle je fus parfois tenté de lui demander, avant qu'il ne soit trop tard, de m'initier à ce que je ne savais pas encore. Les lois de la parenté étant les plus fortes, j'y renonçai.

   Plusieurs fois des amis proches m'ont incité à écrire une autobiographie car ils trouvaient que ma vie n'avait pas été ordinaire. Je ne le ferai jamais. Les souvenirs de cette sorte ne sont pas toujours les bienvenus. Il est certain que par un mot ou un autre je blesserais des gens et ça ne m'amuse pas. Mais parfois, cessant d'écrire, je descends dans mes catacombes et je retrouve là des vestiges et des visages avec des étiquettes qui me rappellent quand et comment je les ai introduits dans mes livres sous une fausse identité. Et je constate alors que presque tous y sont passés.

Dimanche 13 juin 2010 – Quand je considère le nombre de tracas qui m'ont été infligés au cours de ces dernières années, je me dis que la promesse d'une vie désormais plus longue relève de ce que les uns appellent un piège à cons et les autres un trompe-couillon. À quoi bon vivre plus longtemps si c'est pour subir un plus grand nombre de dégradations ? Je suis bien décidé, d'ailleurs, à pratiquer la fragmentation et à jouir hic et nunc du moindre fragment de vie sans chercher à savoir de quoi sera fait le suivant. Et ainsi, au lieu de me préparer à ce qui m'attend, je me dispose à ce qui est présent. Cette matinée dominicale s'y prête. On ne peut rêver d'un temps plus complice. Une grande sérénité, bleue là-haut et verte icigo. Mais en lisant la presse je pense évidemment à cette petite Belgique dont je suis natif et dont la devise est : l'union fait la force. Les élections qui s'y déroulent aujourd'hui pourraient bien marquer sa division définitive. Et cela, ironie, au moment où elle prend pour six mois la présidence de l'Union européenne. Est-il insensé d'y voir l'une de ces convulsions auxquelles se livre la planète tout entière ?

   Au lieu de souper au mas comme ils le font chaque dimanche depuis des années, Françoise et Jean-Paul y ont déjeuné. Et ils sont venus d'Arles sur leurs drôles de vélos pliables. Il fut évidemment question, très vite, des tribulations américaines d'Antoine, et aussi de Julie, de Pauline et de leur tropisme québécois. Mais le meilleur moment dans ces rencontres de table, c'est celui où Jean-Paul, dont l'imagination n'est jamais au repos, fait entrevoir des perspectives parfois babyloniennes, et où Françoise sans contredire ramène les choses au niveau du possible sinon du probable. Telle est devenue, avec ses hautes branches et en sous-sol ses rhizomes, la petite plante éditoriale que nous avions élevée en pot, Christine et moi, voici plus de trente ans. Et nous en avons fierté, frayeur et admiration.

   À vingt heures les dés belges étaient jetés. Les Flamands avaient si largement gagné que la scission paraissait acquise. Comme, là-haut, la simplicité n'est jamais de règle, mais la ruse, les vainqueurs suggéraient déjà, par le biais de rumeurs, que leur gouvernement majoritaire pourrait avoir un chef francophone. Je me suis souvenu d'une dissertation que j'eus à faire là-haut en terminale : Jupiter rend fous ceux qu'il veut perdre.

   Ce soir, vu un film taïwanais très maniéré mais fort bien tourné par Zhang Yimou, Épouses et concubines. L'image que notre société se fait ou se donne d'une autre vient par de telles fictions où le style a souvent plus d'importance que le fond.

Lundi 14 juin 2010 – La belle pneumologue que j'avais consultée jeudi m'avait prescrit des exercices respiratoires avec une machine qu'il faut littéralement têter. Christine qui me tient sous sa très affectueuse mais impitoyable surveillance ne m'accorde aucun écart et surgit toujours à l'heure de la têtée. Et ça commence dès le matin, avant même la lecture de la presse. Dieu merci, le temps qui devait être médiocre est si radieux que la semaine me paraît s'ouvrir sous le signe de la douceur et de la tolérance.

   Laurence, spécialiste des droits littéraires, a fait au mas dans l'après-midi une visite en compagnie d'un garçon qui verra bientôt le jour et pour l'instant lui orne le ventre d'une belle mappemonde. Elle avait aussi apporté un cake délicieux. Nous nous sommes promenés dans nos souvenirs d'abord, je lui ai demandé des nouvelles de ceux qui ne m'en donnent pas, et je l'ai écoutée ensuite me parler des bouleversements juridiques qu'entraînent dans l'édition les multiples exploits informatiques. Comme je me sentais loin de la vocation éditoriale qui m'était venue jadis !

   Le Monde est en déconfiture et il se murmure que son destin est dans les mains de Sarkozy. Rien de pire ne peut lui arriver.

 Mardi 15 juin 2010 – Serions-nous en Afrique ou aux Indes, je dirais que nous sommes entrés cette nuit dans la saison des pluies. Et ce matin ça verse de plus belle. Passé l'après-midi à relire et corriger les épreuves du prochain livre à paraître à l'automne chez Leméac avec les carnets 2009 quintessenciés sous le titre À l'ombre de mes propos. Quand j'eus fini, la pluie tombait toujours, et la température aussi.

   Nous avons revu ce soir The Constant Gardener de Fernando Meirelles, adapté d'un roman de John le Carré, avec Ralph Fiennes et Rachel Weisz. Ce film précis, cruel et tendre, impitoyable quand il  montre les dérives de l'industrie pharmaceutique en Afrique, la télévision aurait dû le ressortir quelques mois plus tôt, au temps du Tamiflu…

Mercredi 16 juin 2010 – Oui, la pluie a continué de tomber toute la nuit et après sont apparues les images des dégâts effrayants qu'elle a commis en certains lieux du Var. Le soleil est revenu mais avec de mauvais vents et des menaces indéfinies. Il y a des jours comme celui-ci où l'on sent bien que sur la croûte terrestre nous sommes juste tolérés et ne sommes rien d'autre qu'un avatar de la faune qui s'y est jadis installée. En quelque sorte des nomades d'une imprévisible et indiscernable évolution. Mais une fois que tu en es persuadé, me dis-je, savoure le privilège de vivre l'aujourd'hui dans la plénitude de tes capacités… Même si cette naïveté te fait rougir. 

   Aujourd'hui est un jour de petits mal-être, mot qui sonne plus juste que malaises. D'insignifiantes contrariétés sèment le désordre dans l'ordre que je voulais m'imposer. Aussi loin que je me souvienne, j'ai été hanté par les rapports de l'ordre et du désordre. Et par le sentiment que le désordre serait l'ordre véritable de ce monde.

   Et pourquoi me rendrais-je fidèlement compte, chaque jour, de ce que je fais ici bas ? J'ai bien droit aussi à quelques mystères et droit de les formuler sans les faire comprendre ! Les ratiocinations du vieillard conduisent d'ailleurs à des découvertes inattendues. Comme celle des objets (j'en suis entouré), de leur sexualité et de leurs rapports incestueux. À bien y réfléchir, je me rends compte que je suis arrivé à un âge où je prends plaisir à desserrer les boulons et à libérer les pièces qu'ils entravaient. Voici déjà quelques années, pour manifester mon désamour à l'endroit de l'architecture psychanalytique de Beaubourg, j'y ai dévissé un gros boulon, retiré sa tige et j'ai apporté les deux pièces au conservateur du musée Calvet d'Avignon. Il m'avait promis d'exposer ces “fragments de Beaubourg”.

Jeudi 17 juin 2010 – Hier soir on nous avait mis en alerte mais il ne s'est rien passé, sinon cette nuit quelques coups de tonnerre. Ce n'est pas comme dans le Var où six mois de pluie se sont déversés en quelques heures. Et ce matin l'injuste ciel est fringant.

   Elle est venue, Brigitte qui a l'habitude, entre deux discussions sur nos livres, de me poser des questions sur des moments de l'histoire que j'ai vécus quand elle n'était pas née. Pour satisfaire sa curiosité, je lui ai brossé cette  fois un tableau des mentalités, telles que je crois m'en souvenir, à la veille de la guerre, pendant la “drôle de guerre”, pendant l'occupation et après… J'observais avec curiosité ses tentatives d'imaginer ce qu'elle eût fait en pareille circonstance.

Vendredi 18 juin 2010 – Avec ses doigts feuillus le platane caresse délicatement le ciel mais celui-ci ne ronronne pas. Le désir de gagner paraît avoir quitté la France. Sportifs ou politiques, les échecs se succèdent. Les intellectuels, eux, font la sieste. Et la pub ? me dit un correspondant. N'oubliez pas la pub car elle fait rêver quand elle nous fait voir le statut que nous pourrions atteindre si nous en avions le désir, l'orgueil et les moyens. Du sarkozysme pur jus.

   Lentement, un livre s'ébauche qui pousse les autres sur le côté. C'est un livre que je construis plus que je ne l'écris. Balbutiements séniles, me glisse une voix dans l'oreille. Et je me cabre : que faites-vous de La dernière bande de Beckett ? Moi je n'en parle pas à la légère car je la tins longtemps à l'affiche dans le petit théâtre que j'avais à Bruxelles.

   On n'en finit pas de célébrer l'appel du 18 juin que personne n'entendit en 1940. Il y a quelques semaines, France Inter m'avait demandé d'enregistrer un témoignage. Mais de quoi aurais-je pu témoigner ? J'avais alors quinze ans, nous nous étions établis à Toulouse et pendant les quelques jours qui s'écoulèrent entre la reddition belge et la française nous fûmes traités comme des pestiférés. Et pas une fois, ni alors ni dans les semaines qui suivirent nous n'eûmes vent de cet appel. Les gens n'en avaient que pour la sagesse de Pétain. Mon père et moi nous voulions gagner l'Angleterre par l'Espagne. Sanglotante, ma mère y fit obstacle. On prit donc la route du retour. Et, passée la ligne de démarcation, nous commençâmes à entendre l'éloge de la rigueur et de l'efficacité allemandes.

Samedi 19 juin 2010 – Qu'ils prennent garde, ceux qui nous dirigent ! L'exaspération peut flamber d'un coup, à l'image de ce qui se passe avec le foot. “Pourqoi on ne les supporte plus” titre La Provence ce matin. Terrible ambiguïté du verbe entre porter et subir. Dieu merci, avec un peu de vent pour nettoyer le ciel, temps superbe…

   Jules est arrivé au mas avec Félix et Justine dont c'était l'anniversaire. On lui fit des cadeaux et elle eut un repas de circonstance avec, au dessert, un gâteau orné de quatorze bougies. C'est encore un enfant mais déjà une belle adulte.

   Passé l'après-midi à entreprendre un grand collage de textes. Produire du sens par des accouplements imprévus. Je me suis regardé sans me voir… Je n'allais tout de même pas réinventer le cadavre exquis comme d'autres le fil à couper le beurre !

Dimanche 20 juin 2010 – Est-ce pour hâter la disparition du printemps, dont c'est le dernier jour, que le mistral s'est levé cette nuit et souffle maintenant avec tant de fureur ? Ou pour se moquer de moi ? Je n'ai pu rouvrir mes fenêtres que vers midi et il m'a fallu les refermer après le déjeuner. J'ai bien dû écrire une cinquantaine de pages, ce matin, mais pas un mot n'est apparu à l'écran. Pour taper à la machine, comme on disait jadis, on n'a pas encore trouvé le moyen de se passer des doigts… Et les miens avaient pris congé.

   Diaspora familiale. Jules est parti avec Justine et Félix qu'il devait mettre dans un train pour qu'ils regagnent le foyer maternel dans les Alpes. Françoise et Jean-Paul se sont amenés au mas avec Antoine qui arrivait d'Amérique en compagnie de la mystérieuse Catherine, et avec Pauline qui, elle, repartira sous peu au Québec. Je ne sais plus qui avait apporté un cake dont j'ai dévoré une part tout en composant un bouquet avec les impressions et souvenirs qu'ils me ramenaient chacun de leur lieu d'exil. Comme j'étais dans un moment de difficulté respiratoire, j'ai bien vu la question dans le regard de quelques-uns… Se reverra-t-on encore ?

   Les noces rouges de Chabrol, film trentenaire que nous avons revu ce soir, correspond bien au souvenir que j'en avais. L'amour fou de Stéphane Audran et de Michel Piccoli lui fait toujours une ouverture irrésistible. Mais quand cet amour devient l'argument d'un polar, ça défrise.

Lundi 21 juin 2010 –  Nous y sommes, premier jour de l'été devenu jour de la musique à l'initiative de Jack Lang qui, cette année, est allé l'exporter en Chine. Je dirais le ciel bien paré pour le célébrer, ce jour de la mélomanie, s'il n'y avait un putain de mistral qui s'obstine à souffler et qui couvre le jardin avec les feuilles qu'il arrache au platane. Il fait tant de raffut qu'il faudrait les vuvuzelas d'un stade sud-africain pour dominer ses rugissements. Et encore…

   Je le vois bien et j'en parlerai vendredi à Brigitte. Sachant à quel point je m'approche du rivage, les projets, les très présents mais aussi de très lointains qui espéraient un repentir, tous s'agitent car ils se rendent compte que s'ils ne viennent pas tout de suite vers moi, je n'irai plus vers eux. Peut-être ne l'aurai-je jamais mieux senti qu'en ce moment : j'aurai écrit deux sortes de livres dans le genre qu'on appelle romanesque, ceux qu'on peut lire et ceux que je suis seul à pouvoir lire.

   Je m'y attendais sans savoir au juste ce qui m'attendait… Catherine Mery est venue m'entretenir de ses projets et en particulier des Lettres de la religieuse portugaise, de lettres de Rainer-Maria Rilke et d'Une chambre à soi de Virginia Woolf, autant de textes qu'elle portera à la scène en Avignon cet été. Après une bonne heure d'entretien dont je ne sais ce qu'elle a pu tirer sinon la satisfaction d'être écoutée avec attention, j'étais pour ma part tout au plaisir d'avoir retrouvé l'un de ces entretiens complices qui ont parfois, souvent même, donné sa vraie saveur à ma vie. Et puis, ce léger vertige qui me vient de savoir qu'elle est la fille de mon cardiologue et ami…

   En revoyant ce soir le Landru de Chabrol dont Françoise Sagan, qui en écrivit le scénario et les dialogues en 1962, avait fait une cruelle parabole, j'ai revu avec émotion Charles Denner que mon amitié avec son frère, philosophe, m'avait permis d'approcher. Deux enfants d'émigrés sans le sou, Charles et Alfred qui ont eu une belle carrière… interrompue. Comme si leur succès était inadmissible.  

Mardi 22 juin 2010 – Le mistral a beau souffler encore avec force et avoir fait tomber d'un coup la température, je rouvre les fenêtres. De l'air, il me faut de l'air…

   Quand j'ai appris que Roselyne Bachelot courait en Afrique du Sud pour gronder les vilains footballeurs, il m'a semblé que la France s'enlisait un peu plus dans le ridicule. En changeant de mains, la République a décidément changé de mœurs et de langage. Les footballeurs et leur entourage viennent à leur tour de le mettre en évidence. Le “casse-toi, pauv'con” par lequel fut inaugurée la nouvelle présidence leur a servi de modèle et de passe-droit. Dans ce jeu-là, on écarte avec soin les idées. Les invectives en tiennent lieu. Mais qu'on se rassure, Sarkozy va remettre de l'ordre dans le foot français. Ah, qu'il fasse vite, il y a tant de choses ensuite à reprendre en mains.

Mercredi 23 juin 2010 – Merci, mistral, de votre prompt départ. Il nous faut encore retrouver la chaleur mais certains signes la disent imminente. Reste que, mistral ou pas, chaque journée ne peut être lancée qu'à grands coups de manivelle. Et il m'a fallu en donner, ce matin…

   Le plus insaisissable mot de la plus insaisissable chose est venu se coller à mon fenestron, cette nuit. Mon âme. Amibienne et translucide. Vous êtes seule ? lui ai-je demandé. Elle fit un geste pour me montrer les milliers d'âmes qui se trémoussaient comme lucioles autour des lampadaires. Mais vous êtes bien la mienne, vous êtes mon âme ? ai-je encore demandé. Je n'aimerais pas une âme d'occasion. J'aurais dû me souvenir que les âmes ne parlent pas. Je fis de la lumière et l'âme disparut. Me voilà bien avancé. Ai-je une âme à moi et si oui, à quoi je la reconnais ?

   Danielle qui occupera prochainement la place qui était la mienne à la présidence du conseil de surveillance d'Actes Sud est venue déjeuner au mas. Il y avait là une manière de courtoisie mais aussi de la curiosité. Que pouvais-je lui apprendre ou lui révéler ? Avec le temps qui passe, il me devient de plus en plus difficile de persuader mes interlocuteurs que j'ai fondé cette maison d'édition par plaisir. Flairer le bon livre et le faire aimer. Et que tout le reste n'est que discours d'ameublement.

Jeudi 24 juin 2010 – L'été, nous y voilà bien installés maintenant. Mais j'y serais mieux si les démons ne prenaient plaisir à me rappeler qu'ils peuvent à tout instant me mettre en pièces. Pour me rassurer, je me suis dit que ces démons-là n'avaient pas plus de substance que l'âme. Words, words, words. Je peux moi aussi les mettre en pièces.

   Comme si cette réflexion-là s'était transformée en appel télépathique, mon cher pédiatre est apparu en fin d'après-midi et il a mis de l'ordre dans les recommandations qui m'avaient été faites au fil des consultations. Il m'a rappelé, sans me le dire explicitement, que la lucidité passe avant la soumission. Se gouverner c'est voir clair, aussi clair que possible. Rien n'est plus détestable que le glissement progressif dans les obscurités de la servitude volontaire. Evidemment, pensais-je à part moi, se méfier aussi des excès et des extravagances. Et je pensais ainsi à mon cher grand-père qui, sur des feuillets qu'il s'était fait faire avec son titre de docteur sans préciser que c'était en sciences et non en médecine, rédigeait ses propres ordonnances. Si quelque initié se risquait à lui en faire reproche, il rappelait qu'il n'avait de fidélité que pour l'anarchie. Je suis le vieil enfant de cette tribu.

   Ce soir, uniquement pour faire revivre sous nos yeux l'inoubliable morte, nous avons revu Betty de Chabrol. L'inoubliable, c'est Marie Trintignant qui a succombé sous les coups d'un maudit jaloux. Je me suis aussitôt souvenu d'un soir sur scène où je l'avais invitée avec son père à lire poèmes et lettres à Lou d'Apollinaire. Deux voix amantes. Un trouble partagé par une salle en apnée.

Vendredi 25 juin 2010 – Est-ce l'un des effets du pédiatre ? Malgré l'horreur que m'a fait retraverser hier soir la défunte Marie Trintignant avec le personnage de Betty, la traversée de la nuit fut une croisière sans histoires. Point de ces insomnies où s'installent des obsessions térébrantes. Je me suis même éveillé dans de si bonnes dispositions qu'avant de me lever je me suis construit, façon cinéma, une comédie où un chef d'état ne sachant plus comment échapper aux pouvoirs de la madone du tamiflu l'envoyait comme un Canadair éteindre les feux allumés par des imbéciles incompétents.

   Brigitte est venue avec qui j'ai commencé par me chamailler à propos de corridas. Je n'en vais plus voir aucune (elles se ressemblent trop) et elle – sans en avoir jamais vu – les hait pour le supplice et la mise à mort de la bête. Sitôt que je m'établis dans le sud je voulus observer dans l'arène ce que j'avais lu dans les livres. Pourquoi me serais-je privé de connaître les sources et de réfléchir à la permanente nécessité que ressent l'humaine espèce de se faire illusion sur sa primauté ? Ni même du plaisir à observer les prouesses auxquelles elle est ainsi portée. Le reste de l'après-midi fut consacré au théâtre car, avant d'y emmener ses élèves, Brigitte a fait la connaissance du Festival d'Avignon par ses aménagements et ses coulisses.

   La première cigale s'est fait entendre aujourd'hui. Ce soir, nous avons vu Frenzy, l'avant-dernier film d'Hitchcock, et cela sentait le déclin. Ainsi vont et viennent apparitions et disparitions.

Samedi 26 juin 2010 – Mauvaise nuit, mais réveil par une belle journée d'été. Nous allons la bien visser dans cette vita brevis. Après le déjeuner, Jules est passé au mas pour récupérer je ne sais quoi qu'il y avait oublié. Même un instant, et même si cet instant est mis en pièces par une machine infernale qu'on appelle téléphone portable, ça me fait toujours plaisir de revoir mon fils.

   Après quatre années passées sous terre et encouragées par la première, les cigales envahissent une à une le platane. Avant d'entamer leur annuel raffut, elles accordent leurs instruments.

   Anne-Marie Garat qui présentait hier à la librairie d'Actes Sud Pense à demain, le dernier volume de sa trilogie, est venue prendre le thé en compagnie de Jean-Claude Chevalier et, l'esprit comme le verbe toujours en ébullition, elle nous a fait entrevoir l'immense érudition qui, telles les structures du Centre Pompidou, soutient cette construction romanesque. Jean-Claude et moi nous sommes glissés parfois au dehors, entre autres pour évoquer le déclin de la grammaire mais aussi la lucidité que conserve un Maurice Nadeau très bientôt centenaire. Jean-Claude est mon exact contemporain et cela confère à nos silences, dans le brouhaha de certaines conversations, une complicité qui m'est précieuse.

   La radio et la télévision sont à cette période de l'année conçues pour divertir les imbéciles heureux. Je suis sorti dans le jardin qu'illuminait la pleine lune et, sous le platane, je me suis retrouvé au centre d'une farandole de chauves-souris.

Dimanche 27 juin 2010 – L'été s'étale sans rides, la température continue de monter, à ce train on va vers la canicule. Un peu de lecture, un rien d'écriture et il était temps d'aller déjeuner chez les Stuart avant leur départ pour l'Ecosse. Nous y avons retrouvé nos amis Belaiche. L'apéritif sous les arbres – de l'eau glacée avec une rondelle de citron – nous fut occasion de nous raconter ce que nous étions devenus depuis notre dernière rencontre. Après, sur la terrasse couverte, il y eut un déjeuner bien fourni dans lequel je me suis contenté de picorer en moineau anorexique. Là, je n'ai plus guère parlé car il était question d'Israël. Je risquais d'indisposer. Nous sommes rentrés très vite et dans mon grenier, sur le petit écran de mon ordinateur, j'ai regardé Victor/Victoria de Blake Edwards. Ces variations sur la métamorphose venaient à propos dans la réflexion que je poursuis avec l'idée que je n'est pas un autre. J'aime beaucoup voir les films, le nez sur l'image, j'ai l'impression d'en être.

   Ce soir, Françoise et Jean-Paul qui rentraient d'Italie sont venus souper avec Antoine qui était arrivé des États-Unis pour le temps des vacances. Ils sont repartis très tôt. Alors, comme nous n'avions ni lu ni vu la chandernagorienne Allée du Roi, nous avons profité de l'occcasion que nous donnait la télé, et c'était surtout pour y revoir Dominique Blanc et Didier Sandre que nous aimons tant. Sans eux nous ne serions pas allés au bout. Et nous aurions manqué la scène la plus impressionnante par son réalisme et sa symbolique : le corps du roi dévoré par la gangrène.

Lundi 28 juin 2010 – Rallumé la clim ce matin, sans elle les grosses chaleurs ne me seraient pas supportables. Dire qu'il y a des gens pour se réjouir de l'allongement de la vie… Pari perdant. Cet allongement n'est ni celui de la jeunesse ni celui de l'âge mûr mais celui du déclin. Qui, tout bien réfléchi, en voudrait ?

   Christine m'a entraîné à la piscine ce matin. C'était diablement bon mais je n'ai plus aucun entraînement. Si remontée il y a, ce sera long.

   Avec des souvenirs que j'ai tous reconnus, celle qui voulut un jour que je l'appelle Eledam a reparu après une longue absence et avant une autre qu'elle m'annonce. Elle repassera de temps à autre et j'accueillerai avec une affectueuse surprise ce que je sais déjà.

Mardi 29 juin 2010 – Ce matin Christine m'a conduit à l'hôpital d'Arles pour le dernier des contrôles que m'avait prescrits mon pédiatre. C'était chez le cardiologue qui, à son habitude, a exploré mon horlogerie avec une extrême méticulosité, m'assurant à la fin que tout allait bien. Après quoi nous nous sommes engagés dans une discussion sur bienfaits et méfaits du prolongement de la vie. A l'en croire, ce prolongement n'est pas du tout celui du troisième âge comme je le craignais, il serait réparti sur toute la durée de l'existence. Quoi qu'il en soit, j'en suis reparti avec un très rassurant R.A.S. et  une invitation à me réjouir de ce que je suis et serai selon lui pour un bon moment encore.

   Ce ne peut être pure coïncidence, nous avons regardé ce soir l'un des tout derniers Altman, The Last Show, où la mort avec cheveux blonds et gabardine blanche se mêle aux vivants qui vont y passer, et pour la dernière prestation de ces comédiens des années cinquante, assujettis à la publicité, les plonge dans l'absurdité de leur servilité.

Mercredi 30 juin 2010 – Voilà donc juin, toujours en habits de soleil, qui vit ses dernières heures. L'été, si bruyant en certains lieux ou l'on touille dans la marmite aux scandales, est ici fort paisible. L'église sonne des heures qui n'ont pas d'âge. La sagesse ou le danger serait de se mettre sur le dos et de se laisser emporter par le courant qui est d'une extrême lenteur. Mais cette tentation est interrompue par un appel de Jules qui m'annonce que notre petite et grande Justine est acceptée dans un collège de Die où elle pourra pousuivre ses études tout en consacrant plus de temps à sa vocation sportive.

   Jamais une vraie citation sinon glanée et sottement ébréchée, jamais une apparition à la Comédie Française, à l'Opéra Garnier ou à l'Opéra Bastille, pas de visite du Salon du livre ou à la Cité de la musique, surtout pas d'allusion à la culture et pas d'indésirables profs…  Marie-Anne m'appelle, nous brassons désirs et souvenirs. Nous raccrochons. Sur qui étais-je donc en train d'écrire ? Et la voilà qui remonte, la citation sur laquelle s'ouvre le Condorcet des Badinter : “Toute société qui n'est pas éclairée par des philosophes est trompée par des charlatans…”  

   Ce n'est pas mal cette piscine qui n'est plus traitée au chlore mais au sel. Pourtant cette année ce n'est plus si commode. Au moindre faux mouvement, je suis envoyé où je ne voulais pas aller, je me débats et aujourd'hui j'ai bu la tasse, une tasse bien salée. Christine, elle, fait des longueurs à ne plus savoir les compter. Il me semble que les dix ans qui nous séparent font maintenant le double.

   Le temps a changé en quelques heures. Le ciel s'assombrit et l'orage rôde comme un chien qui flaire une proie ou un écrivain qui cherche un sujet.

 

 

(à suivre)

 







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