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© Bruno Nuttens




Le Paradou, 1er juillet 2005 – Pourquoi me suis-je laissé embarquer dans le parrainage du “Festival du roman noir et méditerranéen” qui s’ouvre demain à La Roque d’Anthéron, sinon parce que l’amitié et la tendresse sont souvent à l’origine de mes extravagances ? Et que vais-je bien pouvoir leur dire dans le propos inaugural que l’on attend de moi ? C’est fort simple, m’a suggéré aussitôt mon doppelgänger, tu leur diras que le “Fonds Nyssen” voisine à l’Université de Liège avec celui d’un certain Simenon, et tu leur révéleras qu’à la fin de l’année tu publieras un recueil de nouvelles, inédites en français, Round the Red Lamp, d’un médecin nommé Conan Doyle. Et que vient faire cette “lampe rouge” ? ne manquera pas de demander un curieux. Oh, c’est fort simple… au XIXème siècle, en Angleterre, deux corporations avaient un fanal rouge au-dessus de leurs portes : les prostituées et les généralistes.

Une Nadia que je ne connais pas m’a envoyé une lettre fiévreuse après avoir entendu l’entretien avec Marc Menant sur Europe 1. Elle a l’air de dire, et le dit d’une certaine manière, que le ton avec lequel nos propos ont déboulé l’ont incitée à y prendre part, à s’y mêler, même si c’était après coup. Puis, d’une volte, elle me fait, d’un voyage récent dans le désert saharien, une relation qui me renvoie à mes méharées des années soixante. Et alors qu’elle n’a pas lu mon livre sur l’Algérie car il est désormais introuvable, elle évoque à propos de ces paysages et de la manière d’être des Sahariens des impressions qui rameutent les miennes. Dans son regard sur un pays que je devine être le sien et dans l’usage des mots, j’ai perçu une sensualité très proche de celle que je voyais alors surgir des formes et que je soupçonnais sous les masques et les voiles. J’ai donc écrit une longue réponse à cette Nadia. Mais à peine l’avais-je envoyée, voilà qu’Arnaldo Calveyra, admirable écrivain argentin de Paris et si fidèle ami, m’appelle pour me dire qu’en cherchant à capter des informations à la radio, il est tombé sur Europe 1, a reconnu ma voix et entendu sur mon compte des choses qu’il ne connaissait pas. Des choses que je n’avais jamais révélées et que je devrais, dit-il, mettre dans un livre. Ainsi se poursuit le jeu des coïncidences…

Ce soir, nous dînions à Eygalières chez nos amis T. C’est toujours l’occasion d’un grand brassage de souvenirs et d’idées. Lui revenait de Paris où il avait assisté à l’enterrement d’un proche et ce fut le prétexte pour évoquer le désordre des apparences dans le grand âge. L’un, disait-il, donne l’impression d’avoir disparu trop jeune alors qu’il était fort âgé ; un autre qui, depuis quelques années déjà, paraissait avoir fait son temps est en réalité parti “avant l’âge”. Il fut donc question des apparences. Il est vrai, ai-je avancé, que les vieux visages ne portent pas toujours en filigrane le souvenir de leur jeunesse, alors que souvent – question d’expression ou d’éclairage – on entrevoit soudain dans un jeune visage le masque prophétique du vieillard. Et que dire, ajouta l’un de nous, de ces femmes qui se plantent devant vous en demandant pourquoi vous ne les reconnaissez pas. « Ai-je donc tant vieilli ?” semblent-elles clamer, ou parfois le clament carrément. J’ai sursauté car j’ai le souvenir très cuisant d’une telle situation avec une grande actrice dont je tairai le nom, ce nom qui me revint en reconnaissant sa voix sitôt qu’elle m’eut apostrophé. J’ai raconté que Georges Duhamel – il y a soixante ans de cela, j’en avais vingt – m’écrivit qu’il fallait que nous, les jeunes, nous nous regardions de temps à autre dans un miroir d’eau pour nous préparer aux vieillards que nous serions un jour et, disait-il, les “rendre supportables”.
À table, on revint aux livres. Plaisir inattendu de me promener dans les jardins de la littérature néerlandaise (qui eut, dès le début, sa place dans le catalogue d’Actes Sud) avec Deliana, ma voisine, qui vient de là-haut. Satisfaits de constater que nous aimions les mêmes auteurs, nous sommes allés faire un tour dans la Frise qui est l’une des plus secrètes, des plus discrètes, des plus belles régions d’Europe.



La Roque d’Anthéron, 2 juillet 2005 – La place de la mairie, ce matin, ressemblait à un plateau prêt pour le tournage d’un film de Jacques Tati. Je crois que l’idée de célébrer par un film le roman noir dans un lieu aussi lumineux et aussi paisible lui aurait plu.
Les préparatifs traînaient un peu. Alors, avec Catherine – qui m’avait proposé comme parrain de la manifestation – je me suis attablé pour picorer dans ce que nous avons envie de nous dire et n’arrivons jamais à trouver le temps de nous dire.
Vers onze heures et demie, on m’a conduit sur un petit podium pour y retrouver les organisateurs du festival. De là-haut je pouvais voir le public et les premiers auteurs installés autour des tables, devant leurs livres. J’ai joué le jeu que m’avait suggéré mon doppelgänger, justifiant ma présence par le voisinage de mes archives à l’Université de Liège avec celles de Simenon et par la publication prochaine d’un inédit de Conan Doyle. Mais soudain j’ai pris un virage et, m’adressant à des auteurs de polars que j’avais reconnus, j’ai parlé du joker qu’ils avaient dans leur jeu : le sujet. Impossible pour vous, leur ai-je dit, d’écrire un roman policier qui n’aurait pas un vrai sujet, alors même que tant d’auteurs aujourd’hui consacrent l’essentiel de leurs livres à courir derrière un sujet. L’absence de sujet comme sujet, il y a là – je me le dis depuis longtemps – une thèse en attente de thésard. J’avais touché un point sensible, je l’ai vu. J’aurais pu en dire davantage, mais il fallait céder la place et le micro, je n’étais pas le seul à prendre la parole.
La cérémonie finie, j’ai repris ma voiture et à quelques kilomètres de là j’ai franchi l’invisible frontière du royaume où le mistral a de nouveau pris le pouvoir depuis deux jours.

Le Paradou, même jour – Ce soir, le mistral s’étant calmé, nous avons dîné sous le platane avec nos amis Corbiau et longuement évoqué la personnalité d’Ilya Prigogine auquel Jérôme a l’intention de consacrer un film qui mettrait en évidence les conceptions de l’imprévisible, de la complexité et du chaos qu’avait l’auteur de La fin des certitudes. Belle occasion de revenir à mes relations avec l’incertitude…

Le Paradou, 4 juillet 2005 – Au Petit Fontanille, Anne Chambers nous avait invités à dîner hier soir, comme chaque année à la même époque, avec Vincent Giroud et Robert Pound qui passent l’été en France. Pendant une bonne partie du repas, au jardin, les abominations du régime Bush ont alimenté la conversation. Après, Vincent nous a amenés à parler de Gertrude Stein, mais j’ai pris un peu de distance pour laisser défiler dans ma mémoire des souvenirs de lecture où se mêlaient le “cubisme littéraire” de cette dame, ses relations avec Picasso qui a fait d’elle un étonnant portrait, et puis Hemingway qui, dans Paris est une fête, rapporte ses vaticinants propos sur la lost generation.

À celle que je lui avais écrite en juin, Paul Auster m’a répondu par une lettre où je vois bien que la référence à Flaubert ne l’a pas laissé indifférent.
Après quelques mots sur le film qu’il prépare, il évoque le roman de Siri Hustvedt dont il vient de lire les cent premières “extraordinarily brilliant” pages. Puis il parle de Sophie, sa fille, pour le CD de chansons qui l’amènera sans doute en France, cet été, avant la rentrée universitaire.

Il y a une manière de défendre la candidature de Paris pour les Jeux Olympiques de 2012 – tel le mépris à l’endroit de la londonienne ou l’ignorance hautaine pour celle de Madrid – qui paraît ne pas tenir compte que nos cocoricos peuvent être fort mal perçus hors frontières et constituer un contre-lobbying…



Le Paradou, 6 juillet 2005 – Au petit supermarché du village, à la boulangerie, et même chez les ouvriers qui ont éventré la rue principale pour enterrer les lignes électriques, la question était la même quand j’ai croisé les gens ce matin : “Quand est-ce que ça passe ?” C’est que, pour terminer un tournage de dix minutes dans le cadre d’une série consacrée par TV 5 aux Belges qui ont émigré – Ce n’est pas le bout du monde –, une équipe de IC Production nous avait suivis, hier, Christine et moi, dans notre marche matinale qui toujours se termine par l’achat du pain et des journaux. Les trois cinéastes nous avaient soudain donné de l’importance aux yeux de ceux que nous croisions et qui, d’habitude, nous voyaient à peine. Quand l’un des ouvriers qui creusent les tranchées a su que j’écrivais et publiais des livres, il m’a gratifié d’un sourire pasolinien et… “désolé, m’a-t-il dit, je ne lis pas.” Il n’a pas dit qu’il ne lisait jamais, c’était plus net, plus définitif : “Je ne lis pas !” En revenant au mas je me suis dit que si, par miracle, on obtenait que la télévision diffuse moins d’horreurs et de conneries, et un peu plus de choses qui ont un sens, on arriverait peut-être à de meilleurs résultats qu’en voulant à tout prix persuader de lire… L’importance de la lecture, il faut la rendre visible, et pourquoi pas… lisible.

Le Paradou, 7 juillet 2005 – Les Jeux Olympiques seront pour Londres, on l’a appris hier. Parieur, j’aurais perdu car je pensais que l’Espagne l’emporterait. Tony Blair ne doit plus se tenir : une troisième victoire électorale au Royaume Uni, la présidence de l’Europe quand l’autorité de la France et de l’Allemagne vacillent, et maintenant ce choix du comité olympique ! Quant aux Français présents à Singapour, ils avaient vraiment l’air de ne pas comprendre.

Un jeune auteur que j’aime bien m’avait téléphoné pour annoncer l’arrivée d’un manuscrit et m’avait demandé de ne lui faire aucun commentaire en cas de refus. “Parce que ça fait trop mal”, disait-il. Du coup, j’ai lu le manuscrit beaucoup plus vite que prévu. Hélas, c’est non. “Pour des raisons, ai-je écrit, que je t’aurais données si tu en avais voulu.” Sans doute ne saurai-je rien du désordre, du dépit, de la rage ou de la tristesse que cela provoque, mais en revanche je sais que de tels refus ne vont jamais sans me laisser des cicatrices. Il n’est pas agréable de se voir en fossoyeur… Je ferai renvoyer le manuscrit avec tristesse mais pas sans une admirative affection.

Le Festival d’Avignon sans théâtre dans la Cour d’honneur, est-ce encore celui de Vilar ou de Vitez ? La danse… oui, sans doute, mais c’est une autre et très symbolique preuve que la parole régresse vers le geste. Signe d’un temps où l’impact l’emporte sur la réflexion. Penser avec les mains avait écrit Denis de Rougemont en 1935. Le temps serait-il venu de penser avec les pieds ? Le temps de danser, quoi !

Et puisque d’impact il est question, comment ne pas s’interroger avec inquiétude sur la “performance” de la sonde Deep Impact percutant la comète Temple 1, et sur l’usage “collatéral” qui en sera fait un jour dans la guerre des mondes ?

Chez les Stuart, soirée d’adieu avant leur départ pour deux mois en Ecosse. Une absence qui, chaque année, me fiche le cafard. Sans eux, le village paraît abandonné. L’ayant senti, ils nous ont proposé de les accompagner l’an prochain. Arditi m’a proposé la même chose pour la Grèce. Mais je ne suis pas prêt à prendre de telles dispositions dès maintenant. Je n’ai pas une mentalité d’entrepreneur de jeux olympiques... Bref, dans le jardin des Stuart, sous un immense saule pleureur et en sirotant du café bien noir, nous avons évoqué dans la nuit la figure tragique d’Etty Hillesum, cette jeune juive (27 ans) qui, à Amsterdam et jusqu'à sa déportation à Auschwitz où elle est morte en novembre 1943, écrivit un journal et des lettres que Philippe Noble a traduits (et commentés) sous le titre : Une vie bouleversée. Puis, pour nous sortir de là et en prenant prétexte des relations qu’Etty eut avec un étrange psychanalyste, Jane et moi nous avons longuement parlé de la manière dont Freud et Jung nouent leurs lacets de chaussure.

Quand Etienne nous a envoyé de Londres un message laconique, ce matin – A dark day for London we had been waiting for –, nous nous sommes demandé pourquoi il parlait avec tant de mépris et d’excès de l’attribution à sa ville des Jeux Olympiques de 2012. Nous avons compris cet après-midi, quand la terrifiante nouvelle des attentats est venue jusqu’à nous.
Anne C. était venue me voir et nous évoquions les curieuses conditions dans lesquelles s’ouvre ce Festival d’Avignon, où le meilleur du théâtre semble avoir été relégué dans le “off”. Christine est arrivée avec la nouvelle des attentats. Il ne fut plus question alors de savoir quel couple formeraient cette année la danse et le théâtre. Ce fut un soudain et terrible haut-le-cœur. Car rien jamais ne légitimera de tels massacres qui relèvent du crime et non de la guerre.
Mais rien ne justifiera non plus le parti que certains en tireront, en tirent déjà. La nébuleuse criminelle qui a sévi à New York, Madrid ou Londres ne représente pas plus l’Islam que les tortionnaires du milieu du siècle dernier, dont le ceinturon évoquait l’alliance avec Dieu, ne représentaient la chrétienté.



Le Paradou, 8 juillet 2005 – Hier, en fin d’après-midi, à l’issue du marathon que lui avait imposé l’inauguration de multiples lieux d’exposition des Rencontres de la photographie, le ministre de la Culture et de la communication, Renaud Donnedieu de Vabres, a voulu visiter le siège des éditions Actes Sud. Avant qu’il ne parte pour Marseille, Françoise, Jean-Paul et moi, autour d’un thé à la menthe nous lui avons décrit comment nos activités culturelles étaient venues s’articuler sur celles de l’édition. Françoise a aussi saisi l’occasion pour lui parler de la situation de la librairie, très critique en ce moment. Mais j’ai bien vu que nous avions tous en tête les sinistres grondements des attentats londoniens.

Ce matin, même si la lumière était belle, il faisait froid comme dans les jours de transition entre l’hiver et le printemps, et le mistral venait nous donner des petits coups de lame ébréchée… Nous avons raccourci l’itinéraire. Au village, la presse, avec ses photos de morts et de blessés, n’était pas encore arrivée. Envie de ressortir le lieu commun : tout fout le camp. Traduction vulgaire de : rien ne va plus.

“Malgré la démesure et la lâcheté de cet acte terroriste, et malgré l’incertitude quant à la suite, nous écrit Etienne dans un nouveau courriel envoyé de Londres, la ville est plutôt calme et recueillie, elle ne cède pas à la terreur escomptée. C’est peut-être lié au souvenir que Londres et sa population ont survécu au blitz et à la longue campagne d’attentats menée par l’IRA. Il y a bien un sentiment de tristesse et de perte mais aussi une impression d’unité (ou de solidarité : togetherness).” Par ces phrases brèves et simples, Etienne nous en apprend autant que les commentaires relevés dans la presse.

Editrice en allemand de deux de mes romans, Jutta Beck, reconvertie dans la photographie, a réapparu aujourd’hui. Mais la photographe, maintenant établie à Paris, n’a pas perdu la passion de la littérature qu’avait l’éditrice de Fribourg. Et trente ans après, j’aurais reconnu entre mille ce regard d’où surgit une volée de questions silencieuses. Pendant qu’avec elle et Ulf, son compagnon, nous déjeunions sous le platane dans lequel nos cigales semblaient s’être prises de querelle avec le mistral, nous avons longuement parlé de W. G. Sebald et du procès que, dans De la destruction comme élément de l’histoire naturelle , il fait à Alfred Andersch. Procès qui se termine par ces mots : “Cela nous donne une fois de plus accès à une vie intérieure tourmentée par l’ambition, l’amour-propre, la rancœur et la rancune. L’œuvre littéraire est le manteau qui les recouvre. Mais la méchante doublure fait jour de toutes parts.” Vulnera omnes, ultima necat. Si Sebald n’avait pas eu la très mauvaise idée de mourir dans un accident en 2001, ai-je dit à Jutta, je l’aurais sûrement entrepris sur les dessous de cette question au cours du séjour qu’il avait l’intention de faire ici.

Deux soirs de suite, dans le silence de la nuit, j’ai écouté Marianne Epin lisant Rilke. Elle m’avait envoyé, du Livre d’heures et des Elégies de Duino, un enregistrement qui date de 1992. J’ai fréquenté ces poèmes depuis mon adolescence, mais à chaque lecture je découvre de nouvelles allusions à l’autorité sensuelle de la pensée. Et Marianne le fait si bien sentir ! Sa voix se déploie avec une grâce et une justesse qui m’ont donné l’impression d’en palper l’étoffe. Je me pose cependant des questions sur une lecture au cloître, l’an prochain. La poésie de Rilke peut-elle être écoutée en groupe et en plein air ? Elle ne supporte aucune interférence. Elle est murmure. De surcroît, pour être intimement comprise, il faut parfois qu’elle soit reprise. Mais serait-on jamais deux à vouloir les mêmes reprises ?

Le Paradou, 9 juillet 2005 – A la télévision hier soir et dans les journaux ce matin, extraits et photos de la générale de L’histoire des larmes de Jan Fabre qui a fait l’ouverture du très flamand Festival d’Avignon dans la cour d’honneur du Palais des papes. On se croirait à Londres, jeudi matin. La dignité en moins.
Remember is hard work on an analysis basis”, venait de m’écrire Jane Stuart.

Fin de semaine, fin de parcours pour deux hommes qui avaient en commun, l’autorité de talents tout à fait dissemblables : Claude Simon et Michel Baquet. La plume et le violoncelle. La rigueur et la prouesse.
Claude Simon restera pour moi l’écrivain qui fait réfléchir à l’effet de contamination de l’écriture sur le sujet dans le roman. Il est aussi, à mes yeux, celui dont l’œuvre a le plus pâti de l’orthodoxie du “nouveau roman” proclamée par des zélateurs qui étaient bien incapables d’en écrire.
Après qu’il avait reçu le prix Nobel de littérature en 1985, une réception avait été organisée au Centre culturel suédois de la rue Payenne, à Paris. Comme nous passions d’une pièce à l’autre, et alors que je voulais m’effacer, avec douceur et courtoisie il m’avait poussé devant lui. En continuant de lui parler je m’étais retourné et d’un geste de la main, ne le sachant pas si près de moi, du bout des doigts j’avais involontairement effleuré ses lèvres. “Et voilà, s’était écriée Catherine Clément, témoin de la scène, Nyssen veut enlever les mots de la bouche de Claude Simon !” Comme le disait mon père, qui était apiculteur à ses heures, “pas de miel sans fiel”.

Le Paradou, 10 juillet 2005 – Dominique Sassoon a répondu ce matin aux questions de Christine sur des termes médicaux du XIXème siècle dans Round the Red Lamp, le recueil de nouvelles de Sir Arthur Conan Doyle, inédites en français, qu’il nous a déniché. Moi, cet après-midi, j’ai achevé la lecture de cette traduction où Christine montre une fois encore sa capacité d’être complice d’une écriture, d’un style et d’une époque.
Les nouvelles qui composent le recueil sont d’une grande variété, qui va d’un naturalisme que n’aurait pas désavoué Maupassant à des cruautés dignes de Barbey d’Aurevilly en passant par le fantastique. Mais on retrouve en même temps l’art narratif du père de Sherlock Holmes qui, avec l’air de vous emmener en promenade ou en visite, vous fait soudain descendre dans des abîmes. Et elle n’est pas moins perceptible, la sensibilité du médecin que fut l’aventureux Doyle. En passant, j’ai appris que les ancêtres de Conan Doyle, qui étaient d’origine normande, écrivaient leur patronyme : “d’Oil”.

Le Paradou, 11 juillet 2005 – Françoise, qui le savait depuis le passage en Arles du ministre de la Culture, ne m’avait rien dit et comptait garder la chose secrète jusqu’à l’annonce officielle. Mais Pierre Moinot a téléphoné ce matin pour m’annoncer que j’allais recevoir les insignes d’officier de la Légion d’honneur. Il fut un ardent défenseur de L’Italienne au rucher quand l’Académie française, en 1995, couronna d’un grand prix ce roman. Il m’en a reparlé ce matin, mais il a fait un lapsus, il a dit L’Italienne au bûcher. Cette manière de jeter Aurélie dans les flammes a rallumé de grands éblouissements…

Le Paradou, 12 juillet 2005 – Ce matin, chez Actes Sud, j’ai trouvé sur ma table un exemplaire d’une édition grecque de mon dernier roman : Pavanes et javas sur la tombe d’un professeur. Est-elle est loin – plus de soixante ans ! – l’époque où je pouvais lire le grec et où, par manière de défi, alors que nous apprenions avec lenteur à traduire en classe L’Iliade, nous étions trois mavericks qui marquions notre différence en apprenant par cœur, au Chant VI de L’Odyssée, le dialogue d’Ulysse et de Nausicaa, et en particulier cette exclamation – À Délos autrefois, à l’autel d’Apollon, j’ai vu même beauté : le rejet d’un palmier qui montait vers le ciel – dont plus tard je fis graver les derniers mots sur une bague offerte à une femme que j’allais épouser. C’est à peine si, aujourd’hui, j’ai pu déchiffrer les premiers mots de mon roman transvasé dans cette langue. Et j’en suis réduit à me satisfaire du spectacle des nœuds que le temps fait dans nos souvenirs.

Une autre surprise m’attendait… Vérifications faites, je tenais pour inédites en français les nouvelles de Conan Doyle – Round the Red Lamp. Or ce même matin, M., une collaboratrice d’Actes Sud, avait déposé sur ma table l’un des 24 volumes d’une collection complète des œuvres de Sir Arthur dans une édition de 1967 parue à l’enseigne de Walter Beckers à… Kapellen lez Anvers (Belgique), volume dans lequel se trouvent, intitulées Contes de médecins, huit des quinze nouvelles en question. Il y a donc toujours un interstice par lequel ma Belgique natale trouve malin de fourrer son nez dans mon histoire…

Cet après-midi, j’ai pris une heure de congé pour regarder à la télévision l’arrivée à Courchevel de l’étape du Tour de France. Je me doutais qu’à l’occasion de cette épreuve de montagne, Lance Armstrong ferait à nouveau parler de lui. Et, en effet, je l’ai vu, debout sur ses étriers, se frayer soudain un chemin parmi des concurrents exténués, déployer une force tranquille et arriver en tête pour récupérer le maillot jaune. (Non sans avoir permis à l’un des deux accompagnateurs de son échappée de bénéficier, par quelques centimètres, de la victoire d’étape.) La compétition sportive, ses enjeux, ses exploits et ses règles, ce n’est pas ma tasse de thé. Mais la détermination d’Armstrong m’a rappelé qu’à une curieuse qui me demandait jadis pourquoi je m’obstinais à croire que je réussirais à faire de l’édition sur la rive gauche du Rhône comme si j’étais à Paris sur la rive germanopratine, j’avais répondu : Mais oui, c’est possible, à la condition de ne penser qu’à ça. À ce prix tout est possible, avais-je ajouté, même de gagner le Tour de France…



Le Paradou, 14 juillet 2005 – Ce matin, autre coup d’œil à la télévision pour juger de la participation brésilienne aux festivités de la veille et aux cérémonies d’aujourd’hui. Le président Lulla était visiblement plus à l’aise à la Bastille qu’aux Champs Elysées. La samba et le défilé militaire sont évidemment deux manières assez différentes de célébrer la liberté…

Hier, je me demandais si, parmi les journalistes qui allaient interroger Chirac sur la France grogneuse et morose, il s’en trouverait un pour lui rappeler qu’en 2002 il avait eu une chance historique de présider dans l’union après avoir été élu par une écrasante majorité de citoyens qui entendaient barrer la route à Le Pen. S’en trouverait-il un, me demandais-je encore, pour rappeler que, lors de cette élection, Le Pen avait pu coiffer Jospin grâce aux manœuvres de personnages qu’on a retrouvés parmi les activistes du refus lors du referendum européen ? Non. Ce fut sans éclat. Un simulacre d’optimisme jeté comme un voile sur le sentiment de la défaite. L’événement du jour, ce fut l’impertinente réunion qu’avait organisée Sarkozy à la même heure. Ah, les tristes belluaires…

Pierre Moinot avait raison. La confirmation est venue par le Journal Officiel. Le ministre de la Culture et de la Communication m’a bel et bien “élevé” au rang d’officier dans l’Ordre de la Légion d’Honneur. Même si elle va aussi à mon travail d’écrivain, voilà une rosette qui rejoint d’autres insignes reçus pour ma chevauchée d’éditeur. Ce pour quoi je les accepte dans le plaisir de les partager avec les auteurs que j’ai pu réunir et avec les compagnons de route.
Dans cette collection d’insignes, il en est deux qui me plaisent particulièrement : d’abord l’insigne de l’Ordre de l’Etoile polaire que me valut l’intérêt porté à la littérature suédoise et qui, en me rappelant des expéditions vers le septentrion, m’enchante par son appellation ; et puis, bien qu’il ne ressortisse pas de la même rubrique, le zéro pointé par lequel un professeur de littérature me fit claquer la porte de l’Université de Bruxelles, reléguant le doctorat ès lettres à une époque bien postérieure où, à l’Université d’Aix-en-Provence, après une soutenance sous la direction de Raymond Jean, il me serait accordé par un jury que présidait Georges Duby. Sans ce zéro pointé, il n’y aurait sans doute jamais eu d’Actes Sud. Cette histoire, je l’ai racontée en 2002 dans un numéro de la Revue de l’Université de Bruxelles. Dommage qu’il n’y ait ni ruban ni breloque ni Ordre du zéro pointé !



Le Paradou, 16 juillet 2005 – Hier après-midi, virée en Avignon, cette ville que le festival transforme en bruyant champ de foire.
D’abord chez L’Ami voyage (heureux attelage d’une bouquinerie et d’un bistrot installés dans l’ancienne Maison des Offray où je fis les premiers livres avec Alain Barthélemy) je fus interviewé pour Le Dauphiné Libéré par Anne Camboulives qui exerce sa nouvelle fonction de localière avec un zèle amoureux. Elle en sait tant sur moi qu’elle aurait pu rédiger son article sans me poser de questions. Mais, à défaut de scoop (et la rosette n’en est pas un), elle est à l’affût du mot qui ricoche, de la formule qui éclaire, de la pirouette qui fera sourire.
Ensuite, à l’étage du Conservatoire de musique, entretien en direct, à l’antenne de RFI, avec Pascal Paradou à l’occasion du vingtième anniversaire d’Actes Sud Papiers. Mais avant que le sieur Paradou me pose des questions, je l’ai entrepris sur son nom qui est aussi celui de mon village. Le paradou, lui ai-je dit, désigne en provençal le moulin à foulon où l’on apprêtait le drap avec des chardons (le “battre”, dit Mme Marie-Thérèse Morlet dans son Dictionnaire étymologique des noms de famille que je fréquente beaucoup malgré ses lacunes et qui, en l’occurrence, ne mentionne pas l’étymon latin parare). Sous l’Empire, ai-je ajouté, un fonctionnaire trop zélé avait obligé notre village à abandonner son nom, Saint-Martin de Castillon, au motif qu’il y en avait un autre dans le Lubéron (alors que dans les campagnes françaises on trouve doublons et triplets à profusion), et la municipalité prise de court avait choisi de prendre celui d’une petite industrie locale, le paradou. J’aurais volontiers fait dériver notre entretien dans cette voie pour révéler la secrète satisfaction qui me vient de la confusion sémantique donnant une connotation paradisiaque à un ancien lieu de pénible labeur. Mais il y avait cet anniversaire d’Actes Sud Papiers… Et il en fut question.
Puis, au Musée Calvet, après une lecture par Eugène Durif de sa pièce – Hier, c’est mon anniversaire –, il y avait une réception où, pour accueillir les invités, Françoise, ma présidente de fille, et Claire David, qui dirige Actes Sud Papiers, m’ont demandé de prendre la parole. Je me suis servi de la piste ouverte à l’antenne de RFI. Comme je l’avais fait devant Pascal Paradou, j’ai donc rappelé que, si la phrase donne vie et incandescence aux mots qui, sans elle, seraient inertes, pareillement au théâtre la parole donne sens et vie au texte, à l’écrit. Et là-dessus j’ai repris quelques considérations qui sont dans la préface du catalogue édité pour ce 20ème anniversaire. ..

Enfin une lettre, quatre pages manuscrites, d’Assia Djebar. J’y suis d’autant plus sensible qu’après son élection à l’Académie française elle doit avoir reçu un courrier considérable auquel elle aura soin de répondre – elle y fait d’ailleurs allusion. Les lettres d’Assia, d’une écriture nerveuse et acérée, avec leurs lignes ascendantes qui attestent de son tempérament téméraire, me font penser à une sorte de tissage qui serait improvisé sur le métier. C’est une raison de plus de les conserver avec soin. Elles sont dans mes archives à l’Université de Liège. L’éblouissement provoqué par la rencontre d’Assia Djebar à Alger en 1969 – elle venait alors de publier Les alouettes naïves – m’avait inspiré un poème paru dans Stèles pour soixante-treize petites mères aux éditions Saint-Germain-des-Prés en 1977. J’avais attendu des années avant de le lui montrer…

Le Paradou, 17 juillet 2005 – Quand deux de nos petits-enfants sont partis après le déjeuner, aujourd’hui, pour retrouver leur mère avec laquelle ils passeront une partie des vacances loin de leur père, ils ont été submergés par les larmes que, depuis leur réveil, ils avaient tenté de retenir derrière une alternance de bouderies et de révoltes. Du coup, deux souvenirs d’enfance enfouis dans les cendres de la mémoire sont revenus comme braises qu’une rafale de vent aurait attisées.
Dans le premier de ces souvenirs, je suis à la campagne, sur le seuil d’une maison de village, je regarde mon père s’éloigner sur la route, une valise au bout du bras. Sa sœur à laquelle il m’a confié pour le reste des vacances me dit, d’une voix ébréchée par l’émotion : “Regarde-le bien, ton père, car tu pourrais ne jamais le revoir…” La sinistre menace m’a déchiré, elle me déchire encore 70 ans après.
Dans l’autre souvenir, je suis pensionnaire d’un préventorium de l’Assistance publique, sur la côte, et mon père, amené à moto par un de ses amis, est venu passer une journée avec moi, nous avons couru sur la plage, joué au ballon, nous nous sommes baignés, nous avons pique-niqué. L’après-midi s’achève, les deux motards enfourchent leur machine, je les vois filer et je renifle l’odeur d’huile de ricin que laisse leur machine. Une odeur qui s’est alors inscrite en moi comme celle du destin. Une monitrice doit user de force pour me faire rentrer dans le préventorium alors que ne pouvant plus voir mon père, je hurle que je le vois encore.
Si, devenus adultes, mes petits-enfants trouvent ces lignes, ils découvriront notre secrète complicité, et peut-être se diront-ils que les familles recomposées ne peuvent pas toujours faire oublier aux enfants qu’elles sont d’abord des familles décomposées.

Au journal télévisé, ce soir, j’assiste à deux scènes qui s’aboutent l’une avec l’autre. Dans la première, au passage des hommes de tête dans un col pyrénéen, les gens se précipitent avec des cris de Sioux sur les coureurs du Tour de France au risque de provoquer des accidents ; dans l’autre, des librairies par exception ouvertes à minuit sont prises d’assaut par des adolescents et des adultes qui se jettent avec la même frénésie sur les premiers exemplaires du nouveau volume des aventures de Harry Potter. Dans l’un et l’autre cas, même angoisse existentielle … Pouvoir dire : “J’y étais, donc je suis !”



Le Paradou, 18 juillet 2005 – Longue conversation avec le Secrétaire perpétuel de l’Académie royale au sujet des candidatures qui seront proposées, à la réunion de septembre, pour la succession au siège de Robert Mallet qu’aurait occupé Yves Berger s’il n’était mort après son élection et avant sa réception. Le nouvel élu aura donc un double éloge à prononcer. Jacques De Decker et moi, nous nous lançons par téléphone des noms comme balles de tennis. Mais la discrétion est de règle et, si fort que soit mon désir de servir déjà la cause de tel écrivain que je verrais fort bien au siège dont Gabriele d’Annunzio fut le premier titulaire, je ne peux ici révéler le nom qui me tient le plus à cœur.

Le Paradou, 19 juillet 2005 – On annonce l’arrivée à Paris, quasiment en voyage d’Etat, d’Angela Merken qui paraît assurée de la victoire aux dépens de Schroeder dans les élections allemandes de septembre. Cette Ossie a déjà fait comprendre que sa politique serait marquée par des distances vis-à-vis de la France et un rapprochement avec les Etats-Unis. Il m’étonnerait que Blair ne flaire pas là un bon coup. Dans cette nouvelle alliance d’une Allemagne et d’une Angleterre atlantistes, je vois une des conséquences de notre rejet de l’Europe lors du referendum. Alors, avant de n’en plus parler, un dernier ( ?) merci à ceux qui ont cassé la baraque avec promesse – déjà oubliée – de mieux la refaire !

Le Paradou, 20 juillet 2005 – Alain Bombard, je l’avais rencontré en 1981 dans l’entourage de François Mitterrand, au temps où il avait été secrétaire d’Etat auprès du ministre de l’Environnement pendant à peine plus d’un mois. Je l’avais revu en 2002 à Montpellier, dans un colloque “Santé, aventure et médecine” où l’ami Bernard Giral m’avait invité à faire une communication sur la notion de “l’extrême”. J’avais alos évoqué le désir (désir ou délire) du philosophe qui, arrivé aux confins de la pensée, indifférent à la recommandation que l’on trouvait jadis dans les trains – E pericoloso sporgersi –, se penche pour “voir” ce qu’il y a au-delà.. . Et j’avais évoqué ce point limite où connaissances et langage se dérobent. Après, hyperbolique et légèrement éméché, Bombard, l’œil malicieux, était venu vers moi pour me dire que, entre son équipée à bord de L’Hérétique, le radeau pneumatique avec lequel il avait traversé l’Atlantique en 1952, et Actes Sud qu’il me voyait piloter dans les tempêtes éditoriales de l’époque, il trouvait une certaine ressemblance… Pour me tirer de l’embarras où il m’avait mis, je lui avais cité Montaigne : “La sagesse a ses excès.” La mort aussi a ses excès. C’est à quoi j’ai pensé ce matin quand, au réveil, j’ai appris celle de Bombard à l’âge qui est le mien.

Le Paradou, 21 juillet 2005 – En marchant dans les sentiers de la colline, le matin, il nous arrive de détruire sans les voir les ponts de soie que les araignées ont construits pendant la nuit. Pour nous, ce n’est qu’un frôlement, une caresse imperceptible. Mais, à la place des araignées minuscules, quel sens donnerions-nous à ce cataclysme ? J’ai le souvenir d’un texte de Cocteau, découvert dans l’adolescence – impossible de mettre la main dessus – où il était question d’un univers constitué par des créatures microscopiques dans une bouteille abandonnée à la décharge. L’une de ces créatures, un poète, sans le savoir touchait à la vérité quand, pris par un lyrisme métaphorique, il s’exclamait (pour autant qu’en ce point ma mémoire soit fidèle) quelque chose du genre : “Moi, pauvre prisonnier d’une bouteille ronde…” Pour essayer d’être un grand-père comme celui que j’eus le privilège d’avoir, je vais, à l’occasion, tenter d’initier à ce relativisme l’un ou l’autre de mes petits-enfants, de ceux qui sont en âge de l’entendre.

Le Paradou, 22 juillet 2005 – Hier était jour de fête nationale belge, 175ème anniversaire d’une indépendance acquise après la petite révolution déclenchée lors d’une représentation de La Muette de Portici au Théâtre de la Monnaie, à Bruxelles.
Au temps de mon enfance, je comparais l’histoire de la Belgique à un croissant de lune. La partie illuminée, celle d’après 1830, était fort mince, elle avait à peine plus d’un siècle, et l’autre, dans l’ombre, qui allait des origines de notre espèce à l’aventure napoléonienne, je pensais qu’elle ne nous appartenait pas vraiment. On proposait certes à notre admiration des aventures, des exploits, des héros, mais j’avais la confuse impression que nous dérobions un destin, une histoire, des hauts faits qui n’étaient pas les nôtres. Henri Pirenne n’avait pu écrire son Histoire de Belgique qu’en poussant sa charrue d’historien dans les champs européens. C’est pourquoi, très tôt, l’utopie des Etats-Unis d’Europe dans laquelle étaient engagés mes grands-parents me parut rassurante. Fils d’Europe, j’aurais une véritable Histoire dont, fils de la minuscule Belgique, je me sentais privé.
Ces temps derniers, la Belgique, déjà fière de Simenon et d’Hergé, a haussé le col et le ton en littérature (Amélie Nothomb), au cinéma (les frères Dardenne), dans la danse et le théâtre (Jan Fabre) et même... Et même, on dit que le Crazy Horse Saloon aurait été racheté par des Belges qui en feraient le VBS (Venus Belga Saloon). Malgré fissures et craquelures, la Belgique peut donc maintenant rire de l’épitaphe baudelairienne qui l’avait exaspérée : “Elle dort. Voyageur, ne la réveillez pas.”
Jules César nous avait prévenus… De tous les peuples de la Gaule, disait-il, les Belges sont les plus braves, et aussi les plus retors.

A la fraîche, sous le platane, avec Metin Arditi arrivé de Genève, long échange sur les multiples dispositions de l’écriture. Celle qui fonctionne par la séduction, celle qui passe au contraire par la violence, celle qui use de ruse et celle qui se propose comme une simple nacelle pour véhiculer le lecteur dans les méandres du récit. Celle qui oblige à regarder certaines choses pour mieux en dissimuler d’autres, celle qui laisse voir ce que l’on veut, et naturellement celle qui ne montre rien, qui jette de la poudre aux yeux et ne résiste pas au filtre de la traduction. Celle, façon baroque, qui s’empare du sujet pour le harnacher de ses breloques, ou celle, façon classique, qui impose sa mesure à toute chose qu’elle exprime. Et celle, plus rare, qui provoque en douce dans l’imagination d’imprévisibles déploiements.
Anne C., Françoise et Jean-Paul nous avaient rejoints pour la soirée. Pendant le dîner, des comparaisons et des controverses sont nées à propos des spectacles que proposent, cette année, les festivals de l’été. Auto-célébration, exhibitionnisme, violence gratuite, disaient les uns. Renvoi de sa propre image à notre société, leur répliquait-on. Jan Fabre pas plus violent que Jérôme Bosch.
Dans ces cas-là – et ici comme ailleurs – c’est presque toujours sur le dos de la critique que la réconciliation se fait. Les journalistes en prennent pour leur grade, on les dit plus portés à être juges que découvreurs, à manifester plus de mépris que de curiosité.
Il fut aussi question de politique et je reste admiratif de la lucidité dont Anne, vieille dame si digne, témoigne avec une délicatesse qui, loin de les atténuer, affûte ses jugements sur l’Amérique dont elle fut un temps l’ambassadrice.

Après le petit-déjeuner, ce matin, j’ai montré à Metin les notes que j’avais portées dans les marges des deux livres que nous allons publier sous sa signature en janvier : une réédition en poche de son Victoria-Hall paru chez Pauvert, et son nouveau roman, La Pension Marguerite. Metin est venu assez tard à l’écriture romanesque et j’ai l’impression que, compte tenu de son parcours, de sa notoriété, de ses accomplissements, il ne lui sera pas facile d’être perçu d’abord comme un écrivain. En somme, ce que j’ai vécu avec mon métier d’éditeur…
Elisabeth B., qui avait déjeuné au mas, l’a emmené en Arles d’où il est revenu avec le visible plaisir de s’être mêlé à l’équipe d’Actes Sud, puis d’avoir retrouvé ses passions de président de l’Orchestre de la Suisse Romande en évoquant avec Jean-François Heisser, et en compagnie de Françoise, la prochaine saison musicale du Méjan.

Le soir, à table, Jeanne A., qui fut restauratrice de tableaux dans nos musées, nous a tenus en haleine en nous racontant avec quelle patience et quelle humilité il convient de réparer une œuvre. Souvent, disait-elle, il est plus important de nettoyer ou d’alléger que de retoucher, voire de compléter. Metin a fait la réflexion qu’il en allait peut-être de même avec l’écriture au moment de reprendre la première version d’un livre. La débarrasser des vernis qu’on y a mis.
Puis, il fut question de l’Italie, de Florence et des amis que nous y avons. Longtemps, un peu trop longtemps, m’a-t-il semblé. Comme si nous voulions retarder le moment d’évoquer l’écho sismique de la deuxième vague d’attentats à Londres. Il fut alors question des effets qu’a dans le monde islamique le redéploiement récent de l’histoire des Croisades, avec son lot de terribles vérités et de légendes où la cruauté prend une dimension symbolique…

Le Paradou, 23 juillet 2005 – La journée commence avec la nouvelle du massacre de Charm-el-Cheick, en Egypte. On ne me sortira pas de la tête l’idée que si nous avions à l’échelle mondiale l’union que nous cherchons à établir en Europe (avec tant de maladresses et de trahisons), si nous disposions enfin d’un véritable Droit international et d’une justice universelle, de tels massacres seraient tenus pour ce qu’ils sont : des crimes. On fait le jeu des extrémistes et des fanatiques quand on parle du choc des civilisations et des cultures, on active alors le sens qu’ils cherchent à donner à leurs tristes exploits. Je me souviens m’être dit, après un 11 septembre de sinistre mémoire, qu’en désignant comme un acte de “guerre sainte” ce qui aurait dû être dénoncé comme un crime contre l’humanité, on avait fait ce que souhaitaient à coup sûr les pirates criminels.
En compagnie d’Anne-Marie et Serge G. qui sont venus de New York pour passer leurs vacances en Provence, nous avons évoqué ce soir l’incroyable rapidité avec laquelle, dans le cours de nos brèves carrières, la fureur de consommer avait eu raison de la douceur de vivre, et avec quelle outrecuidance l’exploit avait occulté le talent. À un moment, il m’a semblé que nous nous traînions dans les allées d’un Père-Lachaise de l’Histoire.

Le Paradou, 24 juillet 2005 – Un choc, ce matin en achetant le Journal du Dimanche. En première page, côte à côte, les photos de la belle actrice Atika et de Jean-Paul Capitani avec leurs noms alliés par un trait d’union. Dans quelle aventure Jean-Paul , mon ami, mon associé – mais aussi mon gendre – s’était-il lancé ? En fait, les photos annonçaient la présence, dans les pages intérieures, d’articles distincts sur ces deux personnages qui ne se connaissent pas.
Jean-Paul parle de son potager avec la même gourmandise que des beaux livres dont il assure la publication chez Actes Sud. J’en suis convaincu, son savoir et ses passions d’agronome jouent un rôle important dans la manière dont il cherche, prépare et publie les livres dans les collections qu’il dirige.

Quand le serveur d’un correspondant refuse soudain les courriels qu’on lui destine, et les renvoie avec une notification rédigée dans l’anglais des colonisateurs, l’imagination se met en branle et du silence elle propose des interprétations multiples. Qu’a-t-on écrit qu’il ne fallait ni écrire ni même dire ? se demande-t-on. Où est la blessure ? Où le faux-pas ? Quel impair a-t-on commis ? Et à l’instant où le courant revient, c’est d’une parousie dont on croit être le complice ou le témoin.
Cela m’est arrivé avec une épistolière assidue que je n’ai pu joindre pendant plusieurs jours. Et si elle ou moi, nous étions dans une navette spatiale dont les ordinateurs tombent en panne ou cherchent à s’emparer du pouvoir comme HAL 9000 dans L’Odyssée de l’Espace de Kubrick ? me suis-je demandé parce que le silence s’éternisait. Toute la mécanique du monde me paraissait en péril. Belle occasion de méditer sur la servitude à laquelle pourraient, avec leurs facilités, nous conduire les progrès techniques.



Le Paradou, 25 juillet 2005 – Ce matin, dans un entrefilet de Libération, je tombe sur une formule qui d’abord m’est obscure : “Tony Blair, métrosexuel dépensier.” Il ne me faut pourtant pas une longue recherche sur Internet pour apprendre que le néologisme désigne le metropolitan sexual , un quidam “qui a entre vingt-cinq et quarante ans et qui, pour manifester sa virilité hétérosexuelle, s’épile, se muscle, se parfume et se réinvente. (Mazette !) Un phénomène marketing inespéré qui, selon une certaine Babeth Djian, peut doper la consommation et faire bouger les mentalités.” Du coup, il me paraît que le pessimisme n’est plus de saison. Que les Ben Laden et autres Al-Quaedistes se le tiennent pour dit… Les Zoro métrosexuels sont là qui sauront nous protéger des terroristes effrayés par leur bonne mine ou leur belle gueule. L’envers du mythe de la Méduse…

Le lundi n’est pas souvent jour faste. Le mistral avait disparu, les cigales montraient de la modération, la lumière de l’aube faisait du paysage de cette basse Provence, vue d’en haut, une “installation” devant laquelle les usurpateurs de ce mot feraient mieux d’aller se rhabiller… Mais un courriel tombe qui nous annonce que l’île grecque, où réside en ce moment la famille de Metin, est la proie des flammes. Le feu, le foyer, le fléau… Nouvelle mise en évidence d’inquiétants rapports entre les désastres venus du ciel et ceux que l’homme provoque pour croire et faire croire à sa démiurgie. “L’homme, disait Rivarol, est le seul animal qui fasse du feu, ce qui lui a donné l’empire du monde.”



Le Paradou, 26 juillet 2005 – Ils étaient une trentaine, hier soir, dans les jardins de la Fac de lettres de l’Université d’Aix-en-Provence, les étudiants étrangers – des filles et un zeste de garçons –, devant lesquels Christine (pour la traduction) et moi (pour l’édition), nous avons parlé de nos métiers puis répondu aux questions pendant un dîner au cours duquel, tout en nous écoutant, ces jeunes gens découvraient… l’aïoli. C’était donc pour eux un double exercice de langue. Bref, il leur fallait déguster la morue et les coquillages, nous suivre, nous comprendre et nous interroger. Rude épreuve pour des jeunes qui sont dans les commencements de leur formation universitaire. Mais ils sont d’autant plus déterminés, ces natifs d’Europe, d’Amérique, de Corée et d’Afrique, qu’ils ont payé de leur poche le voyage et leur séjour de trois semaines à Aix.
J’avais à table, près de moi, l’un de leurs accompagnateurs, professeur de littérature française à l’Université Loyola de Chicago, l’une de celles que les jésuites ont établies aux U.S.A. Cette obédience, m’a-t-il dit d’une belle voix sans accent mais avec un regard lourd de sous-entendus, ne rend pas très singuliers les campus jésuites dans un temps où il y a un regain religieux dans toutes les universités américaines.
Après le repas, des étudiantes se sont mises à fumer. Parce qu’elles étaient hors zone du “politiquement correct” ? Je me suis empressé de sortir et d’allumer ma pipe, et nous sommes repartis de plus belle dans nos échanges. Il est venu un moment où, par leurs questions formulées avec de délicieux accents et des maladresses émouvantes, j’ai compris qu’elles ne comprenaient pas pourquoi la littérature française contemporaine était si peu traduite et n’arrivait plus jusqu’à elles. Il fallait donc, c’était incontournable, que nous évoquions le nouveau roman et ses effets collatéraux…

Le Paradou, 28 juillet 2005 – Reçu ce matin un numéro du Nouvel Observateur consacré en grande partie à Hiroshima “60 ans après”. Aussitôt, d’un apparent oubli a ressurgi ce mois d’août 1945 où j’ai vu des gens danser alors que le “dernier degré de sauvagerie », comme l’écrivait Albert Camus dans Combat, venait d’être atteint avec les quelque 200 000 morts de Hiroshima et de Nagasaki, et alors que les rescapés des camps de concentration rentraient avec le souvenir de telles horreurs qu’ils choisissaient, pour la plupart, de ne pas en parler dans ce climat de fête. Je revois en particulier une soirée organisée à la Cité universitaire par des carabins. Ils avaient invité une strip-teaseuse qui se faisait appeler “Miss Atomic” à monter sur une table et à s’effeuiller pour célébrer la “paix”. Et je retrouve à l’instant le dégoût amer et violent que m’avait inspiré cette exhibition.
Et pourquoi effacerais-je de ma mémoire le souvenir que, dans mes jeunes années, deux nations occidentales ont commis les plus impardonnables des crimes, les plus symboliques aussi, l’allemande avec la “solution finale”, et l’américaine avec l’arme atomique ? Oui, pourquoi ?
Ce fut aussi le temps – soit dit en passant – où, après quatre années sans films américains, le tout premier à revenir et à être projeté sur nos écrans fut Waikiki Wedding, une comédie de Frank Tuttle tournée en 1937 avec Bing Crosby en vedette, l’histoire de l’élection de "Miss Pineapple Princess", une sottise à ce point débile que, peu après, on se précipita pour voir les premiers films soviétiques montrant la guerre sur le front de l’Est…

Le Paradou, 30 juillet 2005 – J’avais récemment retrouvé dans la bergerie du mas un exemplaire oublié du livre – L’Algérie – publié voici plus de trente ans dans la collection “les beaux pays” chez Arthaud. Et je l’avais envoyé à cette Nadia qui m’avait fait un surprenant courrier après avoir entendu l’émission de Marc Menant sur Europe 1 (cf supra, 1er juillet). Avec l’autorité qu’à mes yeux lui donnent ses origines algériennes, elle m’écrit que ce livre “n’a pas pris une ride”. Et de me citer des réflexions que j’avais faites sur “l’érotisme visuel” dans le Grand Erg occidental du Sahara. Je me souvenais des impressions d’alors mais pas des mots que j’avais rameutés pour les traduire.
C’est ainsi que ce que l’on croyait oublié refait surface, c’est ainsi que revient cette vérité – mais qui l’a dit en premier ? – selon laquelle il suffit d’un seul vrai lecteur pour justifier que l’on ait écrit un livre…

Est-ce en voyant comment l’opinion publique réagit devant les massacres commis à Londres par des terroristes qui se réclament de leur foi, que l’IRA renonce à la lutte armée, interrompant ainsi une guerre qui, en plus de trente ans, a fait des milliers de morts ? Sursaut de conscience ou désir de n’être pas assimilés aux djihadistes ?
Comme le disait jadis Alain dans Mars ou la guerre jugée, “toutes les guerres sont de religion”. Le premier devoir des croyants serait de déposer leurs armes, réelles ou virtuelles, puis de transformer leurs casernes, leurs cavernes ou leurs sanctuaires en lieux de méditation et de réflexion. Et il en est qui le font. Mais si Dieu existe, sous quelque apparence que ce soit, il ferait bien, Lui, par un grand coup de gueule, de refuser une fois pour toutes d’être alternativement leur alibi et leur faire-valoir !

Dans un article fiévreux, généreux, sinueux, en première page du Monde daté d’aujourd’hui, Olivier Py revient, à propos du Festival d’Avignon, sur le “débat entre les images et les mots”. La parole n’appartiendrait-elle qu’à ceux-ci et pas à celles-là ? Cette querelle ressemble, elle aussi, à une guerre de religion dans laquelle les choses, lasses d’être soumises à l’autorité des mots, chercheraient alliance avec les images, lesquelles, à leur tour, s’incarneraient dans des représentations comme celles qu’on a vues en Avignon. L’idée, si j’ai bien compris Olivier, serait que, sous peine de disparaître, le théâtre soit le lieu et le genre où, en se dérobant aux excès des uns et à l’extrémisme des autres, se ferait une réconciliation féconde. Mais je crains que ce ne soit là donner un déguisement philosophique à la reproduction littérale d’une violence qui sourd d’un monde où s’affrontent comme jamais l’obsession de l’avoir et la rage d’obtenir, où la force des clameurs couvre le sens des questions. Quelle réflexion prétend-on manifester quand on se limite à ce copier-coller de l’actualité ?

Combien de fois ai-je vu des plasticiens proclamés dissimuler sous des violences (de couleurs, de formes, de matières) qu’ils donnaient pour innovantes et même prophétiques, leur réelle incapacité à dessiner ! Au point de me demander pourquoi il ne s’était pas encore trouvé un radiologue, même incapable de prendre une bonne photo avec l’un de ces appareils numériques que tout le monde possède aujourd’hui, qui aurait eu l’idée d’exposer ses clichés médicaux dans une galerie de la rive gauche… Avec une éventuelle concession aux mots qui serait de mettre sous chacun des clichés une légende du style : “Parthénon pulmonaire”, ou “Mélancolie de la prostate”. Hein ? Tant qu’on y est…



Le Paradou, 31 juillet 2005 – En chemin vers l’Espagne, M. a fait escale au mas. Quand je la vois ainsi passer, presque fugitive, alors me revient le dernier vers d’un poème que je lui fis jadis : Sois cible, je suis une volée de flèches. Mais force m’est de voir que ces flèches-là sont comme celle de Zénon. Elles continuent interminablement leur course et n’atteindront jamais leur cible.





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