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© Bruno Nuttens




1er juillet – Juin est parti cette nuit en claquant la porte et ce matin juillet nous attendait sur la crête des défens dans une petite robe d’été dont un mistral léger venait soulever la jupe. Quand nous sommes redescendus au village, les journaux n’étaient pas encore arrivés. Pourquoi ? m’a demandé Christine qui sortait de la boulangerie. Comme si j’avais l’information infuse ! Avec le plaisir que toujours j’y prends, je lui ai fait un récit à dormir debout. Les nouvelles de la nuit avaient été si terrifiantes, lui ai-je dit, qu’on avait retrouvé les journalistes de La Provence, oreillette sur la mastoïde, les dix doigts sur le clavier, foudroyés de stupeur. Pas de Provence aujourd’hui. Mais en revanche, métamorphosés en santons, ils seront disposés dans une crèche dont on vendra les photos au profit d’une autre espèce de sans-papiers. Je veux parler des impubliés qui, alternant lamentations et malédictions, errent au pied des murailles de la cité éditoriale à laquelle je consacre une mazarinade que je terminerai aujourd’hui.

2 juillet – Hier soir dans le jardin des Turckheim, de l’autre côté des Alpilles, rencontres et dîner un brin surréalistes car les conversations qui s’étaient constituées en cercles pareils à des anneaux olympiques, étaient de temps à autre interrompues par une vocifération lointaine dont une messagère surgie de l’ombre venait aussitôt donner le sens : Zidane se comportait en héros, la France tenait tête au Brésil, la France marquait un but, la France avait gagné. Mezza-voce, j’ai demandé à mon doppelgänger s’il n’y avait pas une édifiante comparaison à faire entre cette tapageuse manière d’oublier le désordre du monde et certaines “marches blanches” par lesquelles on se défausse de la responsabilité collective dans les meurtres d’enfants. Mais par crainte d’avoir à me défendre du soupçon d’impertinence ou de sacrilège, j’ai gardé mes réflexions pour moi. Et avec quelques convives qui m’étaient proches à table, j’ai participé à de capricantes parlotes sur les tours qu’avaient les images et les mots, dans des livres et des films récents, pour mettre en scène quelques-unes des énigmes qui, depuis la nuit des temps, fournissent ses sujets à la tragédie. C’est dire que, ce matin, j’avais une belle pagaïe dans la tête en marchant à l’aube d’un dimanche qui a tout l’air de marquer l’entrée dans une nouvelle canicule.

Cet après-midi j’ai tapé le mot “fin” après la dernière ligne du petit essai sur la “sagesse” de l’éditeur. Mais comme le dit T.S. Eliot (c’est James qui me le rappelle), The end is where we start from. “La fin est là d’où nous partons.”

3 juillet – Peut-on se voir imposer une immédiate reddition plus sèchement que ne l’a fait cette espèce d’ange plus dragon que gardien qui me tourne autour depuis que j’ai été reçu dans l’Ordre des Octos et qui – c'est lui, j'en suis sûr –, sitôt terminé le libelle où je relève des marques de folie dans la “sagesse” de l’éditeur, m’a dérobé mes lunettes et a paralysé mon ordinateur ? Autrement dit mes jouets. Aux grands maux les grands remèdes, j’ai mis la main sur des lunettes de secours, puis elles sur le nez, et j’ai appelé le Samu électronique. (Samu… on se croirait aux Indes avec Kipling.) Et les choses de la vie ont repris leur cours normal. Sauf que dans l’aventure je dois avoir perdu, en même temps que quelques pourriels sans intérêt, un courriel que j’attendais avec une impatiente émotion. J’ai pensé aussitôt à la lettre brûlée du Consul, celle qu’Yvonne n’a pas reçue, dans Au-dessous du volcan, immense et kabbalistique roman dont Max-Pol Fouchet, le découvreur, fit en manière de postface un commentaire exceptionnel qui commençait par ces mots : “Ah, c’est le silence, plutôt, qui devrait suivre.” À quelque chose malheur est bon, pour la quatrième ou cinquième fois je relirai le roman de Malcolm Lowry.

Après Montréal, Paris, Bruxelles, Genève, Lyon et je ne sais quelle ville encore, la dernière des rencontres entre auteurs Actes Sud de la rentrée prochaine et des libraires avait lieu en Arles ce matin. Et Françoise l’avait organisée sous les arbres, dans la cour du Musée Réattu, avec la complicité de la conservatrice. La grande foule… même le maire de la ville était présent. La petite causerie de Françoise et son exposé des motifs de la rencontre m’ont pris de court et m’en ont dit long sur la complicité (extra-parentale) que nous avons et qui se manifeste sans que nous nous attachions à l’entretenir : Françoise, qui ne l’avait pas lu encore, a repris dans la même perspective les thèmes de l’essai que je viens de finir…
Elle avait souhaité que je sois là, aux côtés d’Alice Ferney, et rien ne pouvait mieux me convenir car les relations que j’ai avec la romancière depuis une quinzaine d’années illustrent parfaitement le propos que, dans mon livre, je tiens sur la nécessité, pour l’éditeur, de fréquenter ses auteurs non seulement dans le territoire qui est celui de leurs livres, mais aussi dans leur habitus où naissent et se multiplient leurs passions.

Anne-Marie et Serge Gavronsky ont poussé la porte du mas à l’heure du thé. En chaque occasion de cette sorte, ils apportent un peu du parfum de ce New York où ils vivent et que j’ai si passionnément aimé avant l’ère bushienne. Mais cette fois, dans le crissement des cigales (elles sont pareilles à ces galopins qui parcourent les rues avec des bagnoles bourrées de haut-parleurs dont les saccades vous font trembler le péritoine), ce n’est pas de la ville qu’Auster et quelques autres ont rêvé de transformer en ville franche que nous avons parlé mais de deux femmes disparues que nous avons connues, Nathalie Babel et Joyce Mansour que Serge est en train de traduire. Je lui ai raconté comment à Bruxelles, jadis, j’avais monté Le bleu des fonds dans un théâtre si petit et sur une scène si étroite que, m’autorisant de la liaison de Joyce avec le surréalisme, j’avais fait suspendre au plafond les accessoires (table, chaises et poêle) afin de permettre aux trois acteurs de se déplacer. Et le texte, je l’avais publié dans une forme qui n’est pas sans rappeler celle qui a donné son image à Actes Sud. Je m’aperçois ainsi qu’à l’âge qui est le mien, les amis qui ressurgissent font avec eux ressurgir des fantômes et des exploits oubliés…

Et ce soir, ravis d’avoir pour prétexte qu’il fallait le montrer à Etienne tout juste arrivé de Londres, nous avons regardé pour la quatrième fois Match Point de Woody Allen. Et nous y avons encore trouvé, avec de nouveaux et fins plaisirs, des subtilités qui nous avaient échappé dans l’art de disposer le fil tragique de la comédie. Dans le livre que je venais d’achever j’avais justement rappelé le mot d’Helene Hanff : “pendant que d’autres lisent cinquante livres, je lis un livre cinquante fois.”

Les propos que j’ai tenus ici sur les marches blanches et les meurtres d’enfants m’ont valu des remarques. Dans un tête-à-tête avec ceux qui me les ont faites, je lancerais volontiers une discussion sur les conséquences des sollicitations ininterrompues avec lesquelles on précipite des gens sans défense mentale dans le spectacle d’une sexualité au-dessus de leurs moyens.

4 juillet – Trois demoiselles… Mais peut-être sont-elles mariées et ont-elles des enfants, et d’ailleurs je ferais bien de me préparer aux mesures qui vont interdire sous peu, dans les actes d’état civil, l’usage de “mademoiselle” aux motifs d’indécence et de discrimination. Bref, trois belles demoiselles armées de caméras sont venues voir la bergerie du mas qui fut le berceau d’Actes Sud et me poser des questions, avec grâce et malice, pour le compte d’une télévision du Sud-Ouest. Le meilleur moment fut à table où je les ai interrogées à mon tour sur leur vocation et me suis aperçu qu’elles avaient pour les livres autant de désirs que pour l’image.

Je venais de relire les cent pages de mon essai subversif sur la “sagesse de l’éditeur” quand j’ai reçu un bref courriel du jeune éditeur qui me l’avait commandé et à qui je l’avais envoyé hier soir. Il m’en remercie avec les mots qui pouvaient le mieux me toucher : “un livre important, écrit-il, oui, un livre d’écrivain.” Mais s'ils tombent sur ces lignes de mon journal, que vont se dire les quatre auteurs dont les manuscrits sont devant moi et se disputent à voix basse la priorité de lecture ? Pas impossible que l’un ou l’autre marmonne que c’est agaçant, un éditeur qui écrit. Certains regards me l’ont déjà fait comprendre. Et m’ont appris certaines choses sur ceux qui me les décochaient.

5 juillet – Soupirs et remuements dans leurs fauteuils me le disaient clairement, ce film les ennuyait. Ils étaient pourtant libres de se lever, de s’en aller, ils ne l’ont pas fait et ils ont failli me gâcher le très amer plaisir que je prenais en découvrant La terrasse, cet Ettore Scola de 1980 que je n’avais pas vu à l'époque, peut-être parce qu’il étalait des défaites au moment même où je tentais de lancer les premiers livres d’Actes Sud. Hier soir j’ai failli être exaspéré, moi aussi, quand, d’entrée de jeu, les scènes et images d’un burlesque très italien m’ont fait comprendre que je n’allais retrouver ni Scola le magnifique qui avait tourné six ans plus tôt Nous nous sommes tant aimés, ni le sublime d’Une journée particulière, tourné entre les deux. Quelque chose d’indéfini me disait de patienter un peu et je n’ai pas regretté d’y avoir été attentif car, sans prétendre que Scola ait fait là l’un de ses “grands” films, j’y ai trouvé une manière inattendue de donner à entendre par le “sur-dit” les déchirures, défaites et tragédies qui se terrent dans le non-dit. Beaucoup de bruit, non pas pour rien mais pour révéler le silencieux tumulte de la détresse. Une prouesse rarement accomplie dans l’écriture.
Ça m’a rappelé avec quelle semblable légèreté j’avais failli, un autre soir, me joindre aux moqueries provoquées par la projection de Vacances à Venise de David Lean. Sentimentalisme sirupeux et décor pour série télévisée… Il avait fallu que je rembobine ce film qui a plus d’un demi-siècle et me le repasse dans la nuit pour accéder au véritable drame que, sous le maniérisme, déclenche la rencontre du formalisme bourgeois américain (extraordinaire Katharine Hepburn en vieille fille prisonnière de son éducation) avec un latin lover aux tempes grises (Rossano Brazzi) qui a femme et enfants à ses basques. Et ça dans une Venise filmée comme jamais elle ne l'avait été. Ce matin, en marchant, je me suis dit qu’il en allait de ces films comme des livres qui ne se donnent pas complètement dans la première nuit. Et ces connes de cigales avaient l’air d’applaudir…

7 juillet – Anne-Marie Garat et Jean-Claude Chevalier, qui étaient descendus de Paris pour voir la nouvelle toiture qui coiffe leur maison voisine, sont venus hier sous le platane et à l’heure du thé pour parler de ces choses qui nous importent plus que les matchs du “Mondial” et les étapes du Tour de France : le sort de l’écriture dans un monde qui s’en passerait bien si l’image pouvait la remplacer dans tous ses rôles. Anne-Marie a déjà mis en place les éléments constitutifs du nouveau volume qui fera la suite de son roman, Dans la main du diable, un vrai roman feuilleton dont elle a réhabilité le genre avec une belle autorité que récompense un beau succès de librairie.

Je me suis si souvent réclamé du parti de la complexité, dans le lointain sillage de Morin, persuadé que j’étais de ne pouvoir trouver des pistes de vérité ailleurs que dans le tumulte des passions enchevêtrées… Et il y a maintenant des jours où je perds tout espoir de voir poindre un aggiornamento de la pensée, une réforme de la critique, une capacité à sortir les problèmes de la vase où ils s’enfoncent, des jours comme celui-ci où les journaux parlés, télévisés, imprimés déversent tant d’horreurs entre deux exploits, tant de flagrantes sottises, tant de preuves de l’inaptitude à gérer sociétés et nations, tant de bruit pour rien et de surenchères pour tout qu’il me paraît n’y avoir plus d’autre urgence que de sauvegarder à tout prix la capacité de nommer les choses, de leur mettre sur le dos les mots qui pour un temps encore leur conserveront leur identité. Manière d’échapper à l’asphyxie et de ne pas se laisser aller à confondre complexité avec confusion…

Ce n’est pas un saint-bernard mais le bon gros labrador de nos amis Turckheim qui a retrouvé mes chères lunettes dans leur jardin où j’avais dû les laisser choir samedi. Je les ai chaussées aussitôt et en revoyant le monde à travers elles, il m’a semblé qu’elles me le rendaient moins désespérant.

8 juillet – Avec l’âge, je perçois mieux que, sous des espèces minuscules, le corps est peuplé d’innombrables maux et qu’il suffit de peu, parfois simplement de les nommer, pour que, forts de cette reconnaissance, ils entreprennent les ravages dont ils sont capables. C’est pourquoi je suis si reconnaissant à l’amical et septuagénaire généraliste, celui que j’appelle “mon pédiatre préféré”. Car, au lieu de m’administrer des drogues, il drague mes inquiétudes et surtout mes propensions nominatives. Il m’apprend à remplacer les mots qui excitent ces micro-bestioles par des mots qui les maintiennent en captivité.

Il est où, ton mistral ? me demandait l’autre jour, dans la cour du mas, l’un de ces passagers qui ont l’air de mesurer avec soupçon l’écart entre ce que j’écris et ce qu’ils constatent. T’inquiète, lui dis-je d’une formule qui n’est pas de mon âge, le mistral est dans l’escalier, il attend son heure. Si ce passager était resté vingt-quatre heures de plus, il ne se serait pas moqué de moi. Il a suffi que l’Espagne nous envoie dans la nuit un orage andalou avec éclairs, roulements de tambour et averses plénières pour que le mistral sorte de son assoupissement, se campe sur le pas de la porte, inspire longtemps et soudain, Eole en fureur, souffle vers le ciel qu’il a dégagé en moins de deux. L’ennui avec le mistral, aurais-je dit à mon visiteur, c’est que, besogne faite, plus rien ne l’arrête. Et ce matin encore, dans la colline, son souffle me coupait le mien.

Par quoi est-on averti, en cours de lecture, que le feu d’artifice va bientôt s’éteindre ? me demandais-je hier soir, la tête bourrée de phrases comme un grenier à foin. Je n’en sais fichtre rien, me suis-je répondu, je suis souvent pris de court. Ce qui est vrai en amour, l’est aussi dans l’écriture. On a beau se prendre pour un professionnel, on n’en est pas moins exposé aux surprises. Autre chose, me disais-je encore… rien n’est plus difficile à obtenir d’un auteur qu’une sévère relecture de ce qu’il a réellement écrit. Presque toujours repris par ce qu’il croit avoir écrit, il est emporté dans le tourbillon de l’illusion. Voilà deux réflexions d’un vieux pisteur de manuscrits qui revenait du boulot avec l’envie de dénicher à la télé un film capable de lui changer les idées, fût-ce au prix de quelques niaiseries.

La télé proposait Colomba, pas un film, un téléfilm, mieux encore, un “western corse”. Allez savoir pourquoi, la dernière ligne du roman de Mérimée m’est revenue intacte (je suis allé vérifier)… “Tu vois bien cette demoiselle si jolie, dit-elle à sa fille, eh bien ! je suis sûre qu’elle a le mauvais œil.” Va donc pour le western corse ! Seigneur, quel emprunt tout de suite dans les attitudes, quelle pesanteur dans les répliques… En consultant les programmes, j’avais vu que commençait un peu plus tard, sur une autre chaîne, un film intitulé Dernière danse, avec Sharon Stone en vedette. Voilà ce qu’il me fallait, un peu de danse et le sex-appeal – ou, si l’on préfère, et je préfère : le chien – de la belle Sharon qui avait fait son apparition à l’écran dans Stardust Memories de Woody Allen et atteint l’Everest de la notoriété avec un célèbre jeu d’entrejambes dans Basic Instinct. Nouvelle surprise, mais de quelle taille ! Ni danse ni glamour. En compagnie d’un acteur aussi remarquable qu’inconnu, Rob Morrow, Sharon Stone est ici une jeune criminelle qui, condamnée à mort, est exécutée douze ans plus tard dans des conditions qui devraient conduire n’importe quel partisan de la peine de mort à devenir abolitionniste. Ce film qui paraît n’avoir pas laissé de trace et auquel le programme de télévision du Nouvel Observateur faisait allusion avec des pincettes, je vais me le procurer en DVD pour le revoir, le “relire”. Car les films, souvent j’ai l’impression de les lire autant que je les regarde. Mais en fait de soirée récréative, c’était raté. Le mauvais œil, quoi.

9 juillet – C’était pendant la longue promenade, près de deux heures, que nous avons faite ce matin, une qui m’a permis de mettre le nez dans quelques-uns de ces placards que j’entrouvre quand la marche m’en fournit l’occasion. En voyant à l’entrée de chacun des sentiers par lesquels on accède aux défens une affichette rouge qui en interdit l’usage jusqu’à la mi-septembre (pour parer aux risques d’incendie), je me disais qu’en peu d’années la règle sociale qu’avec mauvaiseté l’on attribuait jadis à la Suisse – tout ce qui n’est pas interdit est obligatoire – est en passe de devenir un principe universel. Parfois, il me semble même que l’interdiction d’interdire rabâchée par le soixante-huitardisme en est l’une des premières causes, elle qui a donné les pleins pouvoirs aux saccageurs des règles de vie.
Du coup, j’ai entrouvert un autre placard où, souvent mais avec la plus grande prudence, je vais jeter un œil, le placard de l’eschatologie. Et c’était, ce matin, pour me redire qu’on perdrait son temps à réfuter après tant d’autres la conception d’une Création divine que tant d’horreurs, de massacres et de crimes imprescriptibles, perpétrés pendant des siècles, devraient porter devant les tribunaux de la justice internationale. Mieux vaudrait s’interroger sur l’intuition platonicienne que nous sommes dans une foire aux illusions et que le jeu du hasard et des nécessités se mène autour ou derrière et en tout cas au-delà de notre portée… Mais peut-être la fonte des glaciers règlera-t-elle cette question sans nous demander notre avis.
Ayant refermé avec prudence ce placard-là, j’en ai ouvert un autre et je n’ai pas été surpris de voir que c’était celui où j’ai récemment fourré dossiers, chemises, cartons et pièces à conviction dont je me suis servi pour évoquer la “sagesse de l’éditeur” et faire l’éloge de sa folie. Ça m’a valu, ce matin, d’être repris par le vertige de l’incertitude et de me demander si, dans mon livre, j’avais mis en avant, avec assez d’insistance et de clarté, une chose bien particulière que Malraux, jadis, a définie d’une phrase. “Toute création, a-t-il écrit, est, à l'origine, la lutte d'une forme en puissance contre une forme imitée.” Mais moi, ai-je réussi à dire dans ce livre, comme il eût fallu le dire, que la “forme en puissance” ne peut se manifester et se déployer sans avoir pénétré dans l’intimité de l’autre ? Et dès lors, ai-je fait assez de lumière sur l’exercice fondamental qui consiste à copier – et pas copier-coller qui est un acte mécanique –, copier donc ce que l’on admire, mot à mot et avec méticulosité, jusque dans la ponctuation ? Non pas pour se l’approprier dans une manière de contrefaçon (j’ai parlé d’exercice) mais pour en saisir et analyser l’essence générative. Les jeunes écrivains (certains ont soixante-dix ans comme Henri-Pierre Roché quand il écrivit son premier roman, l’inoubliable Jules et Jim) qui ont suivi le conseil et qui ont recopié à la main telle page de Stendhal ou de Giono, telle autre de Musil ou de Borgès ou de Joyce ou de Pavese ou de Flaubert, qu’ils admiraient pour l’effet qu’elle avait eue sur eux, m’ont confié que, ce faisant, ils avaient eu l’impression de saisir l’alchimie générative de l’écriture. Et je vois que, désormais, ils reprennent l’exercice, en général avant de commencer un nouveau livre ou quand ils se trouvent en difficulté dans celui qui est en cours. Les autres, ceux qui prétendent avoir des maîtres mais n’entrent jamais dans la chair de leurs œuvres, ces saltimbanques habiles, talentueux même, hélas persuadés que chacune de leurs bulles de savon contient un mystère, je les vois trop souvent confrontés aux mécomptes et aux désillusions. Les bulles éclatent et il ne reste rien. Mais les avait-on prévenus ? Combien d’éditeurs, me demandais-je ce matin, ont encore assez de temps pour ne pas céder au mécanisme binaire du “j’aime ou je n’aime pas”, du “je sens que ça marchera ou que ça ne marchera pas”, combien ont encore le désir d’accompagner l’auteur dans l’habitus où il écrit ses livres ? En particulier quand c’est un écrivain en train de naître…
Si les choses allaient comme je veux, ai-je dit à Christine, ce ne serait pas très drôle. Elle m’a sans doute demandé ce que je voulais dire et sans doute ne l’ai-je pas écoutée. Ivresse du soliloque.

Il y a quelques années, par une relecture attentive de Pour saluer Melville, suivie d’une enquête pleine de coïncidences, j’avais découvert que dans ce texte, écrit en guise de préface à sa traduction de Moby Dick, Giono avait célébré secrètement, en lui donnant le nom d’Adelina White, une femme du nom de Blanche Meyer à laquelle il écrirait par ailleurs plus de 900 lettres dont la plupart sont conservées à l’université de Yale et ne sont pas autorisées à la publication. Je trouvais cette interdiction d’autant plus déplorable que ces lettres dévoilent comment Blanche était devenue, dans la soudaine veine stendhalienne de l’écrivain, le modèle d’Adelina White et l’inspiratrice de Pauline de Théus. Et il me paraissait non moins regrettable que les mémoires de Blanche (autre découverte) n’aient pu paraître parce qu’ils étaient d’un bout à l’autre construits autour et avec ces lettres interdites. Blanche avait été ensevelie dans le silence, inhumation inadmissible. C’est la raison pour laquelle, après avoir fait moi-même communications et causeries sur ce sujet, j’ai cherché une plume pour écrire une biographie de Blanche et faire la lumière sur ce manquement. Cette plume, je l’ai trouvée l’an dernier, c’est celle d’Annick Stevenson (il y a de la prédestination dans un tel nom), et la biographie – Blanche et Jean le Bleu – je viens d’en achever aujourd’hui même la lecture qui laisse dans une grande émotion l’éditeur que je suis encore et, du Giono stendhalien, l’admirateur que je n’ai jamais cessé d’être.

10 juillet – Il est un peu facile, m’étais-je dit, de se gausser des excités qui placent le Mondial en tête des affaires de la planète. Pour en parler il fallait y aller voir au moins une fois. Ce que nous avons fait hier soir, à l’occasion de la finale, comme un milliard de téléspectateurs, disent les journaux. Ah, quelle sinistre finale nous avons eue, avec ce match sans grâce, sans âme, qui opposait les Français aux Italiens, vainqueurs par quelques tirs au but ! Un match dont la mémoire collective retiendra le coup de tête donné à un joueur italien, de sang froid et hors mêlée (et filmé en gros plan) par un Zidane qui, avec un carton rouge, termine ainsi sa carrière sur un geste honteux dont les répercussions pourraient être violentes dans les cités où il est devenu l’idole des jeunes immigrés. Pour un coup de tête ce fut un coup de tête. Et si Chirac et Villepin comptaient sur la victoire au Mondial pour remonter le moral des Français et leur cote de popularité, ils en seront sans doute pour leurs frais.

Mais tant que j’y suis à parler sport, la question me vient : y a-t-il un Tour de France cette année ? Il est bien question d’étapes gagnées mais on ne sait par qui, les noms sont muets. Les épopées ont vécu.

O* par un billet nocturne et ce matin Christine en passant la tête dans mon grenier me demandent d’une même voix ce que j’ai voulu dire hier en écrivant que, si les choses allaient comme je veux, ce ne serait pas très drôle. Même si c’est obscur, c’est, ma foi, assez simple, leur dirai-je. En dehors du temps que je passais joyeusement avec ma grand-mère de l’autre côté du miroir, j’ai gardé de l’enfance un sens de l’ordre que m’avait inculqué une mère qui, je l’ai dit maintes fois, sanctionnait tout manquement par un rappel du naufrage auquel le désordre dans l’ambition avait conduit le Titanic. Il faut donc entendre que si les choses allaient comme je veux, elles iraient à hue et à dia, tantôt vers l’ordre, tantôt vers la révolte, et la confusion ne serait pas toujours drôle. Et d’ailleurs, elles en savent quelque chose, mes questionneuses…

J’avais soumis le manuscrit de La sagesse de l’éditeur au regard que je sais sans complaisance de Pascal Durand, brillant universitaire qu’on invite un peu partout dans le monde. Dans une lettre assortie de réflexions et de suggestions il me parle aussi de l’écriture. Elle est, dit-il, “à mi-chemin du tigre et du chat, griffe rentrée et patte douce par moments, sortie à d'autres et gentiment blessante au bon endroit.” En lisant cela, l’octo redevenu gamin a fait trois culbutes de plaisir. En Belgique on dit “cumulets” et c’est plus breughélien. (Ou, à la française, bruegélien ?)

On ne dit pas assez le rôle de la photographie dans le sentiment que nous pouvons avoir d’être reliés au passé. J’ai hérité d’un vieil album au format de missel dans lequel sont collées des images prises par le sieur C. Peigné, “photographe breveté”, 2, rue Néricault-Destouches à Tours, dans la fin du XIXème siècle. Ce sont portraits de ma grand-mère jeune, de ses parents, de sa famille. Quand j’ouvre le petit album, j’ai l’impression d’avoir connu nombre d’entre eux. Et je l’ai rouvert hier quand j’ai trouvé dans Le Monde la reproduction d’un daguerréotype de 1840 au premier plan duquel se trouve la veuve de Mozart, 78 ans, un personnage qui fait penser à l’un des convives du Festin de Babette. Constance s’était remariée avec le diplomate Georg Nikolaus Nissen. Au cimetière Saint-Sébastien de Salzbourg, sur sa tombe, m’affirma-t-on jadis, on peut lire que “ci-gît le second époux de la veuve de Mozart”. L’histoire me fut contée à l’époque où je croyais qu’il n’était pas bon, dans les cercles mozartiens, de s’appeler Nyssen, fût-ce avec un y. On n’avait pas encore mesuré ce que le “second époux” avait fait pour sauvegarder la mémoire et l’œuvre du premier.

11 juillet – Cette nuit, je relisais Maupassant, Une vie (1883), et je trouvais qu’avec des manières proches de celles de Balzac, cinquante ans plus tôt, dans Eugénie Grandet (1833), le récit du mariage de Jeanne avec le vicomte de Lamare traînait la patte malgré la rapidité avec laquelle il avait été conclu. C’était une ruse. Soudain, au mitan du récit, coup de gong ou de tonnerre, Jeanne surprend sa servante et sœur de lait au lit avec le vicomte. Et commence la descente aux enfers. On est cette fois plus proche de la Bovary que Flaubert a mise en scène dans l’entre-deux (1857). J’aime cette sorte de roman du roman qu’écrivaient en filigrane des romanciers qui auraient pu se réclamer du “grand roman français” comme plus tard les écrivains d’Outre-Atlantique ont revendiqué celui du “grand roman américain”. Mais le “grand roman français” est allé s’échouer dans la querelle Sartre-Mauriac (“Dieu n'est pas romancier. M. Mauriac non plus”) et se faire excommunier chez les évangélistes du “nouveau roman”.

Déjeuner au jardin, en petit comité, hier chez Anne Chambers où j’ai retrouvé la délicieuse Cynthia qui me demande, comme à chacune de nos rencontres, de lui conseiller des lectures. Et, miracle, cette grande lectrice ne connaissait pas Wallace Stenger vers qui, aussitôt, j’ai envoyé cette nouvelle recrue. Il y avait aussi Vincent Giroud qui fut curateur à la bibliothèque Beineke de Yale où sont les fameuses lettres de Giono. Belle occasion de parler du livre d’Annick Stevenson, Blanche et Jean le Bleu. Et puis, en face de moi, à table, une jeune Russe (assez jolie contrefaçon de Scarlett Johansson) qui, aux Etats-Unis, a soutenu une thèse littéraire sur l’immigration russe en France. Tout de suite je lui ai parlé de Berberova. Oui, la coquine connaissait Nina, disait-elle, mais elle avait jugé qu’elle n’avait pas sa place dans la thèse en question. Je me suis aperçu qu’elle n’avait lu ni les Chroniques de Billancourt, ni même L’accompagnatrice.Connaître, c'est quoi ?

Quand je suis rentré au mas, j’ai repris et achevé la lecture du manuscrit d’un nouveau roman d’Anne Bragance dont le titre est encore incertain mais dont me paraît certain, en revanche, l’accueil qu’il recevra car on s’y colle jusqu’au bout. J’ai failli annuler le déjeuner tant j’avais envie d’aller au terme de l’histoire sans m’interrompre. J’aurais eu tort de me dérober car, outre que j’aurais manqué Cynthia et Vincent, je n’aurais pas fait le test qui m’a permis de constater qu’on revient à ce roman avec une gourmandise intacte.

En allant dans Arles, par des ruelles d’ombre, au rendez-vous que j’avais avec le sous-préfet, j’essayais de me rappeler ces sortes de stances avec lesquelles Alphonse Daudet avait composé un conte bref et joli comme une gravure, Le sous-préfet aux champs. “Et tout en mâchonnant des violettes, M. le sous-préfet faisait des vers.” Celui que j’allais voir ce matin dans son grand hôtel de la Calade n’avait ni “habit brodé”, ni “culotte collante à bandes d’argent” et encore moins “épée de gala à poignée de nacre”. Mais avec ce sous-préfet hors champ, une fois les doléances exposées pour lesquelles je venais, il fut question d’une colline dite des Cordes dont le nom serait dû à un parti de Cordouans qui, chassés d’Espagne par la Reconquista, auraient établi aux portes d’Arles un petit émirat, question aussi de l’énigme posée par un puits où l’eau est présente à peu de profondeur alors que la sous-préfecture est bâtie sur les hauteurs de la ville, question encore de la restauration discutée du Théâtre antique auquel nous sommes allés jeter un coup d’œil. “Je n'y peux rien, tout m'intéresse”, disait Paul Valéry.

12 juillet – Hier soir nous avions, mon petit-fils Antoine et moi, même fierté (et sinon la même, de la fierté malgré tout) à nous retrouver à table, sous le platane, en compagnie de quatre reines. Il y avait là Christine évidemment, Françoise échappée pour quelques heures à la mêlée éditoriale, ma nièce Isabelle qui a gardé tant de traits de nos ancêtres tourangeaux dont le portrait est dans l’album retrouvé, et puis, avec une petit robe noire qui avait l’air de la caresser, Nancy Huston. Nous nous sommes posé la question, elle et moi, de savoir pourquoi des gens qui avaient lu Lignes de faille en bonnes feuilles faisaient d’elle une romancière américaine, les mêmes (ou leurs semblables) que cette assimilation n’avait pas effleurés à l’époque où parut Dolce agonia qui l’eut pourtant justifié. Nancy a cité Maalouf… “Quand on lui demande ce qu’il est vraiment, a-t-elle dit, il répond : je suis mon chemin !” Il fut aussi question des religions qui suscitent, justifient, attisent et entretiennent cruauté et violences depuis le fond des siècles. La religion ne tue pas moins que le tabac. Pourquoi ne lui impose-t-on pas de porter en toute manifestation un phylactère avec même inscription ? Nous avons ainsi une manière, Nancy et moi, de vérifier de temps à autre que nos violons sont toujours accordés.

Et dans la nuit, appris que Bombay venait de subir le même massacre qu’avaient connu Londres et Madrid. Au Festival des films sur les droits humains, il y a un peu plus d’un an à Genève, le jury dont je faisais partie avait décerné le premier prix à Journeys de Vinayan Kodoth, un film construit sur le thème de la servitude et sur la présence du tragique dans l’hallucinante et quotidienne transhumance des travailleurs à Bombay. Les images sont revenues et avec elles, plus que la haine de la violence, l’exécration…

Pour le journal télévisé de la RTBF, Chantal Lemaire est venue au mas prendre des images et capturer des mots. Je suis moins intéressé par ce que les gens font dans de telles circonstances que par leur manière de le faire. Je n’aime pas ceux qui tout de suite jouent du violon avec l’air de connaître les réponses qu’on donnera à leurs questions. Chantal, elle, m’a posé ce que j’appelle des questions de bonne foi, sans rubans ni amidon. Et comme, à la fin, elle me demandait si je tenais ma carrière pour réussie… non, lui ai-je dit, l’inattendu peut toujours interrompre le cours des choses (sans doute pensions-nous l’un et l’autre à un zidanesque coup de tête dont les journaux font encore aujourd’hui leurs gros titres). Non, ai-je donc repris, mais quand, le matin, je regarde du haut de la colline le paysage qui déroule ses soieries, je me dis que j’ai eu des bonheurs de cette étoffe, avec parfois le concours du hasard et souvent celui de la chance. Ce que je ne lui ai pas dit, c’est que prendre plaisir à vivre est une promesse à laquelle je reste fidèle parce que, au lendemain de la guerre, je la fis au spectre d’une jeune femme qui avait été livrée aux bourreaux avant d’avoir eu le temps de vivre.

13 juillet – “Eloge du coup de tête”, titre pour un libelle que j’aimerais lire sous la plume d’un moraliste, s’il y en avait encore. Car son coup de tête, décidément Zidane l’a réussi. Après l’avoir administré à l’insulteur italien devant un milliard de téléspectateurs, et avoir reçu en public une chiraquienne absolution (à côté de quoi le présidentiel discours au centenaire de la réhabilitation de Dreyfus est passé inaperçu), il s’est excusé devant des millions d’autres téléspectateurs. Excusé pour les enfants et les éducateurs, mais aussitôt précisant que le geste était sans regret. Eh bien, mes petits, que la fête commence, distribuez donc vos coups de tête aux profs qui vous sanctionnent, aux éducateurs qui vous collent au piquet, aux copains qui font de l’œil à votre sœur. Puis excusez-vous, mais sans fleurs et sans regrets.

“Les grands artistes sont ceux qui imposent à l’humanité leur illusion particulière” a écrit Guy de Maupassant, dans une préface à Pierre et Jean. Encore faut-il que cette “illusion particulière” paraisse vraisemblable, qu’elle soit rendue par les mots les plus justes. C’est pourquoi, ayant pour seul outil un crayon, j’ai passé la journée avec F* à ratisser les allées de son beau roman, à en désherber les sentiers, à arracher le chiendent des plates-bandes et à éclaircir certains massifs. Afin que les couleurs dominantes et les formes essentielles soient à la fête. Si vous ne le saviez pas, apprenez que le jardinage est l’un des savoirs nécessaires à l’éditeur.

14 juillet – Voici quelques jours, ou plutôt quelques nuits, il y eut à la radio une controverse sur la corrida. Comme si, sur cette question, on en avait appelé au jugement des insomniaques et des noctambules. Le débat lui-même était à l’image d’une novillada médiocre. D’un côté, un accusateur arrogant qui évoqua tout de suite les chambres de torture, les supplices et la souffrance ; de l’autre un accusé qui répondait avec embarras en parlant pêle-mêle de tradition et de mise en scène symbolique de la mort. Du fond de mon lit je me suis dit que si j’avais été introduit en troisième larron dans cette dispute nocturne placée sous le signe du tiers exclu, je me serais d’abord tourné contre l’accusateur en lui reprochant d’être de ces gens à qui toute violence est bonne pour se parer de bonne conscience et faire oublier leur complicité dans d’autres violences. Inutile, certes, de nier celle qui est faite au taureau, mais à la condition de ne pas oublier qu’une grande partie de notre alimentation passe par des violences pratiquées loin des arènes ensoleillées. La liste serait longue des égorgements, ébouillantages, sacrifices, abattages, hameçonnage, harponnages, piégeages, chasses à courre ou en battue, élevages industriels... Sans parler du cirque, des courses, des zoos, des animaleries, des cages, volières et aquariums. Mais je me serais aussi vivement tourné contre l’autre qui, avec sa tradition et sa symbolique élémentaire, ne jouait pas non plus un jeu très clair. Toujours cette façon de chercher la vérité comme un phare dans la brume, à quelque distance des marécages où elle patauge. Alors, je me suis demandé ce que m’avaient apporté ces corridas que j’ai cessé d’aller voir parce que leur réitération avait dégradé de rares et forts plaisirs sous une avalanche de tueries insoutenables. Plaisirs ? Le mot est sans doute mal choisi. Mieux vaudrait parler de l’émotion quand, par la beauté d’une véronique ou la grâce d’une chicuelina, reparaît, flamboyante, l’interrogation sur le sens de notre condition humaine, ou de ces éblouissements qui, dans un éclat de lumière au moment du descabello, nous font prendre la mesure de la cruauté que nous avons en nous, négriers d’hier et d’aujourd’hui, si longtemps sinistres artisans et partisans de la peine de mort…

“Drôle d’endroit pour une rencontre”, celle de la corrida avec la Fête nationale dans l’arène de cet écran. Surprenant peut-être, et pourtant d’une coïncidence pas si absurde, me suis-je dit en voyant défiler à la télévision hélicoptères, avions, chars et militaires en pantalons ou en jupons, glabres ou barbus, au moment où, par représailles, le Liban est à nouveau mis à feu. Et Chirac, dans les jardins de l’Elysée, me donnerait ensuite l’impression de reprendre avec les journalistes qui l’interrogeaient la controverse sur la corrida. Mais une autre et effroyable sorte de corrida où les matadors sont aux gages de malfaiteurs en chemise-cravate ou à turban.

Nous regardions ce soir sur Arte, Christine et moi, Rencontre au sommet (curieuse traduction de The Girl in the Café) de David Yates, un téléfilm que nous avions choisi parce que l’action se passe à Reykjavik où j’ai tant de souvenirs et parce qu’il y est question de l’attitude du G8 à l’égard de la pauvreté dans le monde. Fable candide mais joliment tournée. Le rôle central de Gina, la révoltée, y est tenu par Kelly Macdonald, une actrice que nous avions aimée dans Gosford Park de Robert Altman, mais qui, ce soir, nous faisait penser à une femme que nous devions connaître en dehors du cinéma. Qui ? Christine a retrouvé… le sosie de Kelly était une jeune femme que nous avions rencontrée quand elle travaillait dans une sardinerie de Marseille. Pus tard, elle avait servi de modèle pour l’un des personnages de mon roman, Les rois borgnes. Ça revenait de loin et j’ai compris que cette mémoire dont je prétends n’être pas mécontent était une passoire. Je ne me souvenais ni du personnage ni de son modèle… Mais après, avec les vrais et les imaginaires tressés, noués les uns aux autres comme des fils, quel merveilleux macramé !

15 juillet – Avant de quitter le village pour passer le reste de l’été en Ecosse, Jane qui a des nostalgies d’analyste et qui savait que je suis sur le point d’ouvrir la cage dans laquelle je tiens enfermé depuis trop longtemps un projet de roman, m’a décoché une remarque comme on file une recette. “Souviens-toi, m’a-t-elle dit, que ta mère a fait de toi un romancier avec son obsession du Titanic.” Et à quoi me servirait cette transformation alchimique de l’effet en cause ? Jane a refermé la porte – See you in September ! – avant que j’aie le temps de lui poser la question.

16 juillet – À en juger par images, reportages et commentaires, la destruction du Liban à laquelle se livre Israël est à inscrire au palmarès de la honte. Œil pour œil et dent pour dent ? Dépassé ! Pour un œil intolérablement crevé il faut en crever des milliers d’autres… À l’aveuglette.

Ce soir, pendant que Maussane était en fête et le Liban en feu, Françoise Fabian recevait ses amis dans son jardin. Cela ressemblait presque à une scène de Nous nous sommes tant aimés. Nous n’y étions allés que pour un instant car Louise, Gilles et leurs trois filles qui émigrent de Strasbourg à Montpellier venaient d’arriver au mas. Mais l’instant a duré, j’avais retrouvé C* et avec elle j’ai voyagé.

17 juillet – Messieurs les galetteux du G8, c’est le moment de vous inspirer des paroles, certes maladroites mais justes, que nous entendions l’autre soir Kelly Macdonald tenir devant pareille assemblée dans The Girl in the Café, ce film qui ne leur donnait pas, hélas, le crédit qu’il eût fallu. À moins que ces vies humaines que l’on fauche de part et d’autre, vous préfériez en parler, en passant, comme de dommages collatéraux à la défense des richesses, ressources et pouvoirs qui vous ont donné votre ticket d’entrée dans le très sélect club du G8 ?

18 juillet – Hier, revu une dernière fois le manuscrit de La sagesse de l’éditeur, porté quelques corrections, effectué quelques resserrages, ajouté les notes et références, et puis soudain me suis souvenu d’un mot de Jules Renard…“Pour que le chef-d’œuvre vienne à vous, au moins faites-lui signe.” C’était le mot de la fin qu’il me fallait. Les livres, comme les femmes, aiment qu’on les désire et le leur montre.

Ai couru en Arles, ce matin, comme tous les mardis. Une chaleur à maudire les abatteurs d’arbres qui n’ont pas compris que les platanes au bord des routes servaient à faire des tunnels d’ombre pour les charretiers et les chevaux. Me suis enfui moins de deux heures après être arrivé. Juste le temps de voir le courrier avec Pascale et d’entendre Alzira et Martina me parler de leurs récents bonheurs de lecture. Et rentré juste à temps pour voir au mas mes trois petites-filles, jusqu’ici strasbourgeoises et bientôt montpellier-reines, s’ébattre dans l’aquarium.

“A la fin des années soixante, ai-je écrit ce soir à la mairie du Paradou, j’ai créé dans ce village l’Atelier de cartographie thématique et statistique (ACTES) dont sont dérivées les éditions Actes Sud aujourd’hui établies à Arles. Si je vous raconte cela, ai-je ajouté, c’est parce que, pendant les dix années où j’ai pratiqué la cartographie, à la demande d’universités, de centres de recherche, de ministères et de diverses officines, j’ai été mêlé à l’élaboration de SDAU (schémas directeurs d’aménagement urbain) et de POS (plans d’occupation des sols) et que, ce faisant, j’ai pu me rendre compte de la difficulté, pour les gens qui ne sont pas du métier et qui ne reçoivent pas les explications nécessaires, de saisir le sens, l’importance et les conséquences des enjeux. J’ai même vu, à diverses reprises, des élus et des fonctionnaires y perdre leur latin car, comme on vous l’apprend en sémiologie, la carte n’est pas le territoire. Bref, ai-je conclu, je voulais vous dire, en connaissance de cause, que la consultation du PLU (plan local d’urbanisme) du Paradou, telle qu’elle est organisée, sans concertation et sans explication, avec de surcroît des difficultés d’accès aux documents, m’a tout l’air d’une démarche obligée dont on souhaite se débarrasser au plus tôt et sans faire de vagues.” J’aurais pu rappeler une maxime latine que chérissait Louis XI : Qui ne sait pas dissimuler ne sait pas régner.

19 juillet – Au retour de la marche matinale, après avoir acheté comme chaque jour La Provence, mon regard est tombé, à la une, sur deux titres voisins : “Le Liban s’installe dans la guerre” et “La bataille des Alpes est lancée”. La bataille des Alpes ? En d’autres temps j’aurais peut-être, par plaisir, fait réflexion sur l’usage métaphorique, dans le langage ordinaire, de la guerre et de son vocabulaire. Mais ici mon sang n’a fait qu’un tour… La bataille, c’est donc dans les Alpes qu’elle se déroule, avec les cyclistes rescapés des contrôles anti-dopage ? Et le Liban, lui, “s’installe” (comme si c’était dans des meubles en bois de cèdre) dans le massacre et la destruction ? J’ai cru entendre : ne le dérangez pas.
M’écœurent ces chefs d’état, politiciens et innombrables suiveurs qui se détournent de l’urgence et se perdent dans des querelles de responsabilités. Autour d’eux ou parmi eux, pas plus de deux ou trois “égarés” pour entrevoir et dire, de temps à autre, que la loi du talion, cette manière de tuer pour punir (en vrac et en désordre : Guernica, les camps d’extermination, Dresde, Iroshima et Nagasaki, Chabra et Chatila, et dieu que j’en passe…) ne peut avoir d’autres conséquences que d’attiser la haine universelle et d’apporter, avec pauvreté, famine, génocides et autres sortes de razzias, une effroyable solution au problème de la surpopulation de la planète. Les sources d’indignation que l’on voit surgir formeront-elles un jour rivières et fleuves assez puissants pour éteindre les feux ? Mes enfants et petits-enfants et leurs contemporains feront-ils un jour taire les cris de haine et de revanche par une immense clameur que ceux de ma génération n’ont pas été capables de pousser ? Une clameur “à ne pas entendre Dieu tonner” comme disait Mérimée : “Merde… on veut vivre !”

20 juillet – L’autre jour, sur mon téléphone portable, je reçois un SMS qui commence par le mot “Ubertsicher”. Coïncidence, j’étais chez Actes Sud, une germaniste ouvre la porte, et avant de lire la suite de mon SMS je l’interroge… Ubertsicher ? connais pas, dit-elle, mais c’est peut-être Übersicht qui veut dire aperçu ou panorama. Faites voir… Je vais pour lui passer le téléphone, et à ce moment je lis la suite et il m’apparaît d’un coup que le message me vient d’une très proche amie qui a emmêlé les pinceaux. Il fallait lire : Hubert si cher… Quelle idée de mâchonner les mots comme du chewing-gum et de jouer un tour pareil à un homme de mon âge !

Parfois je me demande si certains auteurs qui ont à la fois un grand savoir et un beau talent d’écrivain ont conscience de la tristesse (pour ne pas dire le désespoir) qu’ils donnent à leur éditeur quand ils mélangent inopportunément leurs deux habits. L’envie vient alors de les ramener dans les ouvrages de quelques maîtres qu’ils admirent, afin qu’ils retrouvent la mémoire et se rappellent que partage et enseignement n’ont pas le même langage, que connaissances et éblouissements ne passent pas par les mêmes mots, encore moins par les mêmes tournures. On aura deviné que j’ai connu un mauvais moment avec un manuscrit dont j’attendais beaucoup. Magnifique de sens, ésotérique dans la forme. On n’est pas loin de la déception amoureuse.

Migrations estivales… Après la promenade de l’aube, conversation téléphonique avec Françoise qui est à l’escale en Grèce, chez les Arditi, en compagnie de Jean-Paul (enturbanné de gaze car il s’est écorché le crâne dans un rapide), de Pauline qui en a fini avec les concours et d’Antoine qui plane dans ses rêves archéologiques devenus réalités. Une autre Françoise, celle qui m’a envoyé le mystérieux Ubertsicher, virevolte dans l’Hexagone, entre Cap Gris ou Blanc Nez et les nuits de Gordes. À la même heure, Frédérique, la presque dernière version de son roman sous le bras, vole vers les Antilles. Nicole, elle aussi avec un manuscrit, revient de Crète. Nancy est quelque part entre la cathare Carcassonne et le Berry de George Sand. D’autres vagabondent dans un silence peuplé de spectres. Et moi, comme le Plume de Michaux je “voyage continuellement”. Avec ou sans elles.

Il y a un moment déjà qu’un usage épistolaire s’est installé, en particulier dans les courriels. Celui qui consiste à commencer le message ou la lettre par un “bonjour” qui, selon les cas, relève de l’arrogance ou de la familiarité. Comme les “tout à fait” et les “à très vite”, ce mode sent la mode. Et ça passera. Sans doute. Mais qui sait ? Les “sentiments distingués”, de vieille souche, ont la vie dure.

Depuis quelques années, je le sais, je vis au bord de la falaise. Si elle s’effondrait demain sous mes pieds, plus d’un dirait à raison que j’ai eu longue vie. C’est bien pourquoi chaque jour qui se lève est une fête ou un cadeau. C’est aussi pourquoi il n’est pas un jour où, sous l’un ou l’autre prétexte, je ne parte à la recherche de jours anciens pour retrouver traces, fragments, sédiments, et avec eux, non pas compléter une collection mais refaire l’histoire, mon histoire, à mon idée, selon mon plaisir. Un roman. Comme le dit une série télé que je n’ai jamais vue mais dont on parle beaucoup : “Pas belle, la vie ?”

Le prix unique a 25 ans. Ce n’est pas un journal d’ici qui me rappelle cet anniversaire de la loi Lang à laquelle on doit la sauvegarde du livre et des libraires, c’est Le Soir de Bruxelles qui ajoute qu’en Belgique on en discute toujours…

21 juillet – Une date qui éveille des souvenirs. Entre ma mère qui m’a mis au monde et la grand-mère qui décida de s’occuper de moi sitôt que j’eus acquis l’usage de la parole, il y eut aussi, par mon truchement, cette rivalité : chacune y allait de son panache pour la fête nationale, la française le 14 juillet et la belge le 21. Quel drapeau préfères-tu, m’avait un jour demandé ma mère, belge ou français ? Le français ! Je savais que je la ferais bisquer. Et pourquoi le français ? Je lui avais répondu avec un sourire sournois que je préférais le bleu-blanc-rouge car le noir-jaune-rouge associait dans mon esprit la mort, la religion et le sang. Longtemps plus tard, quand je devins français (redevint, eût dit ma grand-mère), avant même que les autorités républicaines m’avertissent que Mme Weill, alors ministre de la Santé, avait signé l’acte de ma naturalisation, le consul de Belgique à Marseille m’avisa que par mon choix j’étais déchu de la nationalité belge et tenu de renvoyer sans délai carte d’identité et passeport. J’avais cru pouvoir conjoindre les deux nationalités. Alors, à défaut de faire un bras d’honneur au consul, je lui écrivis dans la fureur une lettre cinglante. Coïncidence ou repentance, quelques mois après, je fus nommé chevalier de l’ordre de Léopold. Mais la vraie réparation vint quand, beaucoup plus tard, je fus élu à l’Académie royale, comme membre étranger, au fauteuil qu’avaient occupé en leur temps Mme Colette puis Jean Cocteau.

Mon premier roman, Le nom de l’arbre, qui avait paru chez Grasset, avait été bien reçu par la critique, on en avait même parlé au Goncourt. Mais Yves Berger, qui était mon éditeur, m’avait expliqué qu’il était important de me faire connaître et donc, insistait-il avec son bel accent d’Avignon, de “fréquenter”… L’une des dernières fois où j’ai vu Yves, sans soupçonner qu’une mort précoce allait le punir pour s’être permis d’accuser Dieu d’avoir donné à l’homme une vie moins longue qu’aux séquoias de sa chère Amérique, je lui avais dit : Tu vois, j’ai suivi ton conseil, je me suis fait connaître avec Actes Sud. Il m’avait regardé comme si je n’avais rien compris et en particulier pas compris, disait-il, que dans le duo écrivain-éditeur c’est toujours l’éditeur qui est installé à califourchon sur les épaules de l’écrivain, jamais l’inverse. Il avait ajouté avec un drôle de sourire que, pour sa part, il laisserait d’abord le souvenir d’un faiseur de prix. Laisserait ? Dans ce conditionnel je n’avais pas vu, pas senti l’imminence de la menace…

Ce soir, vu The Mother, l’étrange film de Roger Michell dans lequel Anne Reid tient à merveille le rôle de May, une sexagénaire qui, devenue veuve, découvre la sexualité dans les bras d’un jeune ouvrier aussi lâche que séduisant. Aux yeux de sa famille, cette vieille dame est indigne mais on est loin de Sylvie, la Vieille dame indigne que l’ami Allio avait tourné quarante ans plus tôt, ou plutôt, on est quelque part entre ça et L’empire des sens d’Oshima. Avec, car le film est anglais, un parfum de Ken Loach dans le tableau de groupe. Et peut-être, pour que ce film au sujet délicat fût aussi bien mené, fallait-il dans le tout premier rôle la camera d’Alwin Küchler…

22 juillet – Dire moins pour faire entendre plus, c’est le sens de la litote, un mot que Corinne a choisi pour composer l’enseigne de sa librairie, “La litote en tête” (dans le Xème à Paris) dont ce matin j’ai découvert le “blog”. Là, par des notes qui ressemblent à des croquis, on voit vraiment la libraire avec les mains dans la farine. J’ai dit à Corinne que si j’avais à lire devant un petit public des pages de La sagesse de l’éditeur, à la rentrée, c’est chez elle que j’aimerais d’abord le faire.

Je lis dans La Provence que s’ouvrent les journées littéraires de Sablet où, il y a tout juste deux ans, je rencontrais Metin Arditi. Nous y étions allés l’un et l’autre avec des semelles de plomb. Il en a rappelé les suites dans sa contribution au petit volume qui a paru en avril de cette année sous le titre L’écrivain et son double. Et il a, depuis, trois livres au catalogue d’Actes Sud. Comme s’il s’était souvenu, lui aussi, de cet anniversaire, il m’envoie de Grèce des photos qui montrent mes enfants et petits-enfants avec les siens. Un festival de soleil, de mer, de marbres, de tables garnies, de hâles et de sourires. Du coup, je repars dans une autre Grèce, celle où jadis je fus ébloui par Melina entre deux vols car elle était hôtesse de l’air, “belle comme un rejet de palmier qui s’élance vers le ciel” (Ulysse à Nausicaa). Puis dans une autre encore où je rencontrai Marcello Mastroianni après une journée de tournage de L’apiculteur sous la direction de Theo Angelopoulos. Un nuage passe…Entre ces deux-là, il y eut la Grèce des colonels. Z. La vie est un périple, au sens étymologique du mot… periplein, periplus, naviguer autour.

Vraie revenante, S* a reparu ce matin, court vêtue, dorée comme un lingot, et des yeux à vous faire avouer ce que vous n’avez pas commis. C’est une entrepreneuse, on dirait que le féminin de ce mot été inventé pour elle. Bien qu’elle habite de l’autre côté des Alpilles, il m’étonnerait que je la revoie avant l’automne. Il me reste toujours la possibilité de relire trois poèmes que j’écrivis pour elle. Pour elle et non sur elle car je ne suis pas tatoueur et elle n’est pas Jeanne Duval.

Pour le montrer à Louise et à Gilles, nous avons revu ce soir Simone d’Andrew Niccol, avec Al Pacino et, dans le rôle de la femme virtuelle (Simulation One), Rachel Roberts dont le nom ne figure pas au générique. Là où la science-fiction joue d’habitude son Jules Verne, ici la fable me paraît d’une flagrante vraisemblance, en particulier quant à la solitude mortelle à laquelle les individus sont condamnés par le passage du réel au virtuel.

23 juillet – C’était parti pour le grand tour, ce matin, dans la fraîcheur et la lumière. Mais à peine avais-je tourné le coin de l’église, le mistral qui s’était embusqué là m’a sauté dessus et d’une rafale m’a fait comprendre que si je m’obstinais à la marche j’y épuiserais mes cornemuses pulmonaires. J’ai fait demi-tour en jetant un coup d’œil à l’inscription au-dessus du porche de l’église. Hic est domus Dei et porta coeli. Putain… et si c’était Lui, le mistral ! Je suis allé chercher les journaux et tailler une bavette avec Jean, qui fut longtemps le gardien du mas. J’ai failli lui parler de la métamorphose de Dieu en mistral mais je me suis retenu. Jean est breton et avec les Bretons, sur ce sujet, vaut mieux être prudent.

Y*, un correspondant, m’envoie de temps à autre des photos, arbres, ciels, paysages, qui ont une dimension métaphysique car elles m’initient un peu mieux au monde. J’en reçois cette fois de la haute montagne et sur l’une d’elles je crois voir un champ de bataille au lendemain d’un terrible affrontement. Un minéralogiste à qui j’avais, jadis, demandé quel phénomène l’avait le plus frappé dans ses études m’avait répondu : la vitesse à laquelle l’écorce terrestre, à certaines époques, s’est tout à coup modifiée.
Dans le courriel qui accompagne les photos, Y* fait une allusion à Thoreau et une autre à Caillois. Je ne les vois pourtant pas adeptes de ces convulsions tectoniques. Pour moi, Henry David Thoreau est un prodigieux analyste du rapport au monde que nous donne le langage. Quant à Roger Caillois, je l’ai connu penché sur L’écriture des pierres et sur les “analogies aléatoires”. L’un et l’autre m’ont permis de mieux comprendre que le salut (non pas dans un au-delà mais ici même, dans le cours de notre vie) consistait sans doute à sauvegarder la durée de l’instant pendant lequel le monde nous est visible.

24 juillet – Tout interstice du jour ou de la nuit m’est bon pour lire, l’un après l’autre, les livres d’Actes Sud à la publication desquels je ne suis plus mêlé, mais j’aurai toujours du retard, compte tenu de la cadence de publication. Sans compter que je suis incapable de lire en diagonale ou de survoler un texte, encore moins d’imiter ce personnage qui s’est fait un nom, même deux noms, et qui, un soir à la Villa Médicis à Rome, se vanta d’avoir inventé une méthode de lecture rapide originale. Originale, elle l’était car elle consistait à lire les pages de droite, n’allant à celles de gauche que si la compréhension de l’action ou de l’idée l’exigeait (sic). À ces fourberies je préfère le principe de la lecture “jusqu’à” qui consiste à s’arrêter quand le rapport amoureux est éteint, quand la persévérance risquerait d’infiltrer la haine. Si lire n’est plus une fête ou une illumination, à quoi bon s’obstiner ?

Ce matin, j’ai envoyé au Monde à Paris et au Soir à Bruxelles, comme une carte blanche, un texte juste, pudique et fort qu’Alberto Manguel vient d’écrire sous le titre Troie et Beyrouth, et que Christine a aussitôt traduit. Ça se termine par une évocation du XXIIe chant de l’Iliade où Achille poursuit Hector, meurtrier de Patrocle. Les deux hommes arrivent près des sources du Scamandre… “Et auprès des fontaines, il y avait deux larges et belles cuves de pierre où les femmes des Troiens et leurs filles charmantes lavaient leurs robes splendides, au temps de la paix, avant l'arrivée des Akhaiens. Et c'est là qu'ils couraient tous deux...” (la traduction est ici de Leconte de Lisle). Et Manguel, pensant à ceux du Moyen Orient, de souligner : Et c'est là qu'ils courent tous deux.

25 juillet – La question de la lecture des textes, et en particulier des romans, n’en finit pas de rebondir, à la manière d’une balle, ces jours-ci. Il est vrai que je viens encore de consacrer des heures et des heures à lire un manuscrit qui m’a donné du fil à retordre. Je suis arrivé à la conclusion que la chose qui entrave la lecture, décourage le lecteur, le conduit à l’abandon et, à l’inverse, qui est à l’origine des lectures que l’on fait comme on fait la fête, ininterrompues, presque en apnée, sans compter son temps, relève presque toujours de la même équation : longueur et ton. Il y a des histoires qui pourraient se dérouler sur mille pages sans que l’on décroche, et d’autres qui n’en ont pas cent et que l’on a envie de larguer au tiers ou au milieu. Ce n’est pas que les unes soient bonnes et les autres pas. C’est que les unes apparaissent tout de suite comme propriété du lecteur, tandis que les autres, par élégances, danses du ventre, écriture ostensible, obligent sans cesse le lecteur à s’interroger sur les contorsions de l’auteur. Toutes choses qui ne sont supportables que pendant un certain temps. Passé ce temps (et il est variable) de petits agacements adviennent qui peuvent faire de grandes exaspérations.

Raymond Jean, lui aussi un octo, au volant de sa voiture et comme s’il était isotherme, a bravé la canicule pour venir me voir au mas à l’heure la plus chaude. Dans mon grenier on a touillé ensemble dans la marmite aux souvenirs, il m’a fait raconter une fois encore l’histoire de Giono et de Blanche Meyer, et puis il m’a parlé d’un regain dans son envie d’écrire ses mémoires. Et comme il me disait son hésitation quant au ton qu’il lui faudrait adopter… “Écris sur un certain Raymond Jean, lui ai-je dit, comme s’il t’importait de dire qu’il existe parce que tu l’as rencontré.” Je suis sûr qu’à son double il ferait murmurer, entre deux aventures littéraires, certaines choses coquines qui ont parfumé comme épices ses récits érotiques. Soudain il s’est levé, l’œil vif, il allait à Fontvieille. C’est après son départ que je m’en suis aperçu : tout de suite embarqué par lui dans la conversation, je n’avais pas pensé à lui offrir à boire. Presque un crime par le temps que nous avons…

Nous sommes invités dès à présent à la Feria du riz qui se déroulera à la mi-septembre. J’ai pensé à ce que j’écrivais ici le 14 juillet car, au cours de cette feria, une trentaine de toros seront mis à mort pour la gloire des toreros. Dieu merci, c’est sans débat, sans problème… en septembre nous serons à Paris puis à Bruxelles pour la séance de rentrée de l’Académie.

26 juillet – Les petites assemblées font décidément les meilleures rencontres. On y goûte le plaisir de trouver les gens où on ne les attendait pas. Nous étions hier soir chez les Turckheim où étaient aussi Charlotte et son compagnon. Tout alors a commencé par de vertigineux allers et retours entre la Roxane qu’elle interprétait dans le Cyrano mis en scène en 1983 par Savary avec Jacques Weber, et la réalisatrice qui vient d’achever Les aristos. Avec le même Weber, avec Victoria Abril, Catherine Jacob et son père aussi, Arnaud, dans un petit rôle. Entre deux souvenirs mêlés il fut question d’un vieil ami, Armand Meffre, qui, dans le Cyrano de 1983, interprétait le rôle de Ragueneau, et qui, six ans plus tard, publierait chez Actes Sud un roman au titre inoubliable : Ceux qui ne dansent pas sont priés d’évacuer la piste. Puis, à table, on célébra Léo Ferré et Serge Reggiani pour la voix et le talent que ces comédiens avaient mis au service de textes dont le sens avait une autre force que tant de rimailleries actuelles. Le souvenir de Barbara fut également de la fête et je n’ai pas manqué de raconter par quelle étrange équipée nocturne en voiture, Paris-Versailles-Fontaineableau, il avait fallu que je passe pour la convaincre de se produire, c’était à ses débuts, dans le petit Théâtre de Plans que j’avais à Bruxelles... On a encore dérivé sur la mémoire du comédien. Et que faisions-nous, hier soir, sinon ajouter de la mémoire à la mémoire ?
27 juillet – J’ai voulu savoir de quand datait “rimailler”. Tudieu, XVIe siècle, ce n’est pas d’aujourd’hui ! Le fait est que je venais de rimailler (un peu dans la manière où le dit et le fait Germain Nouveau) un petit poème de circonstance pour une Géraldine, libraire à l’enseigne de La lettre écarlate, à l’occasion de son mariage avec le père de ses enfants. Et ça se termine comme ça :
Des trois enfants qu’elle a conçus parmi les livres,
elle épouse le père et, ce faisant, la Géraldine,
elle transforme l’A brodé de La lettre écarlate
en initiale de l’Amour…
Non, je n’aurai pas le ridicule d’appeler le mistral au secours. Qu’il reste où il est, dans l’escalier ou ailleurs. Mais il est vrai que serait bienvenu le petit vent dont Françoise m’écrit qu’il a rendu supportable son voyage familial en Grèce, car ici, en compagnie de ces croquenotes de cigales, la canicule occupe le terrain avec l’air d’y vouloir rester à demeure… Certains jours, on frôle les quarante degrés. Occasion d’imaginer, dans le droit fil de la science-fiction, les conséquences qu’aurait un réchauffement ininterrompu de la planète. Imaginer ? Comme si d’effroyables répétitions n’avaient déjà eu lieu dont les victimes sont à peine présentes dans nos mémoires.

Le bel article de Manguel a paru mardi, en bonne place, dans Le Soir de Bruxelles. Robert Solé m’écrit qu’au Monde on craint de ne pouvoir l’accueillir avant la semaine prochaine, et même alors... Mais “alors”, où Achille et Hector en seront-ils de leur course ? Certes, une belle page d’écriture n’empêchera ni les meurtres ni les destructions. Mais me revient de Stendhal, dans De l'amour : “Ce que j'appelle cristallisation, c'est l'opération de l'esprit qui tire de tout ce qui se présente la découverte que l'objet aimé a de nouvelles perfections.” Cette découverte, me dis-je, n’a jamais autant d’intensité qu’au moment où elle coïncide avec la menace de la destruction.
28 juillet – Le mistral est revenu à point cette nuit pour chasser les orages avec lesquels la canicule voulait son apothéose. On respire mieux et, du haut des défens, ce matin, l’horizon était pareil à une gravure romantique rehaussée à l’aquarelle.
Au milieu d’un chemin que nous empruntons depuis des années pour accéder à ces défens, il y a un véritable archipel de fourmilières. Et lorsque nous le traversons avec précaution pour ne pas endommager cet urbanisme fragile, nous voyons, par les traces de pneus et de chaussures, que d’autres n’ont pas pris ce soin. Alors je reviens à l’idée – et que m’importe qu’elle ne soit pas nouvelle – que, dans ce petit univers, il y a peut-être des nantis et des exploités, des naïfs et des terroristes, des cataclysmes, des guerres du Liban… (À propos du Liban, avec quelle lenteur calculée les “grandes” puissances, se donnant l’air de négocier l’arrêt des hostilités, laissent se poursuivre et s’achever la destruction de ce pays !) Il y a peut-être aussi, dans ces fourmilières, des savants qui s’interrogent sur l’origine des cataclysmes et le rythme de leurs apparitions. Alors, paraphrasant le Livre des Jubilés, je me dis que mille ans dans la vie d’une fourmilière sont comme un jour dans celle des hommes.

Hier, curieuse journée du sédentaire… D’un côté, dans le silence, je faisais une ultime lecture, avant bon-à-tirer, du Monologue de la concubine et de La sagesse de l’éditeur, avec le souci de traquer la moindre faute qui aurait pu subsister. De l’autre, à intervalles et avec des bruits divers allant du murmure au tintamarre, je recevais appels, lettres et courriels. Ma petite-fille Pauline était reçue dans la grande école qui avait sa préférence parmi toutes celles où elle avait postulé. Françoise me disait l’émotion de Jean-Paul découvrant dans le berceau de sa famille, en Italie, des lettres de son arrière-grand-père. Frédérique, qui me paraît parfois personnage échappé d’un roman de ce Stegner qu’elle m’a fait découvrir, m’envoyait un long courriel des Caraïbes. Olga m’entretenait d’une préface qui fait, hélas, beaucoup de bruit pour rien. Ophélie me racontait la fin de ses représentations dans le Off d’Avignon et l’angoisse, maintenant, de se remettre au roman. Thierry Fabre, bien que ce fût par un téléphone sans écran, étalait devant moi, comme des cartes, ses projets relatifs aux prochains numéros de La pensée de midi. Et là-dessus, avant que je n’aille piquer une tête dans l’aquarium, la poste m’apportait deux nouveaux manuscrits que, à en croire leurs auteurs, je “devrais” lire toutes affaires cessantes, et une lettre de Nicole, écrite en Crète dont elle avait encore des parfums, et qui, passant par Bruxelles et Arles, avait fini par trouver le chemin du mas où, glissée dans la liasse de courrier, entre Le Monde, le Nouvel Obs et quelques imprimés publicitaires, elle a failli passer inaperçue.
 
Stephen, qui a signé jadis quelques billets cinglants dans la presse sous le nom de Nemo, qui se prend parfois pour Miller et d'autres fois pour Durrell, et qui est venu finir ses jours du côté de Sanary, m’a téléphoné ce soir, presque cette nuit. Bien qu’il ne m’ait plus appelé depuis des années, j’ai tout de suite reconnu sa voix rauque et moqueuse, et son accent. Il m’a demandé à brûle-pourpoint si je savais à quoi il avait compris, un beau jour, qu’il était devenu vieux. J’ai feint de ne pas le savoir et puis, je me méfiais, sa voix sentait le whisky. “C’est, m’a-t-il dit, quand j’ai constaté que mon pénis avait tellement rapetissé qu’il me faisait penser à un gros clitoris.” Je suis resté sans voix, il a rajouté : “Je ne peux plus avoir avec les femmes que des relations lesbiennes.” Et comme je me taisais toujours… “Tu m’écoutes, oui ou merde ?” Oui, bien sûr ! “Alors, note-le…certaines aiment ça. Tu pourras t’en servir pour un de tes romans.” Et il a raccroché. Dire qu’il y a des gazetiers qui ne lui arrivent pas à la cheville et qui ont le culot d’écrire, sans en rien savoir ni rien y comprendre, de longs articles sur la sexualité du troisième âge…

29 juillet – Comme les candidats au prix de Rome, j’entrerai en loge mardi, le 1er août. Impossible de retarder davantage le moment de coucher sur le papier (i.e. sur écran) le roman auquel, depuis près de deux ans, je pense chaque fois qu’un interstice dans mes journées ou dans mes nuits me le permet. Et, bien entendu, le singulier coup de fil de Stephen, alias Nemo, me l’a rappelé. L’important, je le sais de longue date, ce sont les cinquante premières pages. Si elles “prennent”, si par leur tenue elles autorisent la suite, alors il suffit (suffire, c’est vite dit) de consacrer à celle-ci quelques heures chaque jour, avec une grande régularité. Mais dans la phase préliminaire, la moindre interruption ne va pas sans risque. D’où la nécessité d’entrer en loge. Cinquante pages au Mont Athos, encore un beau titre. Pour autant – et je m’en souviens car, s’il voit le jour, ce roman sera mon quatorzième, et très probablement le dernier –, ces cinquante premières pages peuvent prendre beaucoup de temps avant de trouver leur forme définitive.
Il m’arrive de relire les conversations que j’eus avec José Cabanis, dans sa belle demeure de Nollet, près Toulouse, conversations d’abord diffusées à la radio puis reprises dans Les voies de l’écriture, au cours desquelles il me parlait avec modestie des multiples versions, souvent plus de dix, qu’il écrivait avant de décider que la dernière était la bonne. Et j’y pense quand j’ai affaire à l’un de ces “jeunes” auteurs qui n’ont de patience pour rien, pas même pour récrire. Comme s’il n’y avait de talent, à défaut de génie, que dans la fièvre de la première écriture. J'ai parfois bien du mal à les convaincre de se relire et en même temps de relire. Subtile révélation pourtant – même si elle inflige de cinglantes leçons – que de relire dix ou vingt pages de Stendhal, de Flaubert ou de Giono après avoir relu sa propre prose…Une autre manière d’entendre le titre d’Edward Albee : Qui a peur de Virginia Woolf ?
 
31 juillet – Le massacre de Kana révolte le monde. Le meilleur service que l’on puisse rendre à la guerrière Israël, c’est d’accepter que notre indignation soit taxée d’antisémitisme. La plus sage résolution serait de sortir du piège infernal du tiers exclu. Ou le bien ou le mal. Pour se mêler de leur conflit et de son improbable issue, il est aussi dangereux de se déguiser en Palestinien qu’en Israélien. Encore plus en juif ou en arabe. Tous les crimes sont haïssables.

Aujourd’hui, je ressemble à un type qui fait ses valises pour partir en voyage ou en vacances, et qui règle d’ultimes problèmes avant de fermer les volets et les compteurs. Oui, demain, je pars en voyage mais s’il fallait une image plus juste, je dirais que je descends dans les profondeurs à bord d’un batyscaphe de mon invention. Comme si j’allais visiter en solitaire l’épave du Titanic qui est un peu le sépulcre de ma mère. Remontées intermittentes et imprévisibles…
Dernier manuscrit dont je me suis occupé avant la reprise de septembre : Les chants de la jalousie de Göran Tunström dans la superbe traduction qu’ont faite de ces poèmes Nancy Huston et Lena Grumbach. “Il s’agit, a écrit Nancy, d’une expérience unique et bouleversante : une véritable traversée de l’enfer par un couple qui s’aime, s’entre-déchire, manque se naufrager, et finit par s’en sortir. Dante les accompagne…” Inoubliable, tel poème de Göran qui commence par ces vers : “Les poèmes sur la mort / doivent être écrits par un qui vit encore.”
Cela lui est si proche que j’en lirai quelques-uns à Ophélie quand elle viendra me voir pour que je lui dise les illuminations et les obscurités que j’ai rencontrées en lisant la première version du roman qu’elle va reprendre.

Revu ce soir Délivrance, le film que John Boorman adapta du roman de James Dickey en 1971. Rien n’y a vieilli et surtout pas l’affrontement entre la violence des hommes et celle de la nature que Dickey et Boorman, chacun à sa manière, ont mise en scène de manière quasiment symphonique.
 
(À suivre)







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