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© Bruno Nuttens




1er juillet – Déjà. Première moitié de l'année tout entière au placard. Ce matin, aube magnifique après une nuit qui ne le fut pas car tout à coup ravagée par un cauchemar wagnérien. Il ne m’étonnerait pas que ce soit un méchant tour que cherchait à me jouer l’un de mes personnages. Pour ne pas retomber en enfer je me suis alors embarqué sur les ondes de France Culture et j’y ai rejoint une compagnie de voyageurs aux voix magnifiques et aux voitures de rêve. Il m’a fallu ce matin faire un peu de recherche pour apprendre que c’était une dramatique d’Alberto Lombardo, Mouvements 21 sans bémol.

C’est seulement quand j’ai repris le manuscrit, dans la matinée, que je m’en suis souvenu. Au beau milieu du cauchemar de la nuit j’avais reçu un avertissement. Une erreur de temps et de lieu s’était insidieusement introduite, à la manière d’un virus, dans l’un des premiers chapitres et faisait courir à toute l’histoire le risque de se tromper de route. Ce n’était donc pas un méchant tour mais une manière un peu trop wagnérienne de me mettre en garde. J’ai trouvé l’erreur et ses rhizomes déjà avancés, j’ai corrigé, et du coup, pour m’assurer que l’ordre était revenu, j’ai relu avec lenteur et précaution les quatre chapitres que je croyais terminés et qui maintenant le sont. Ça m’a pris tout le dimanche.

Ce soir, souper familial auquel s’étaient jointes cette fois, et ce n’est pas fréquent, ma nièce Isabelle qui m’a parlé, comme j’aime l’entendre le faire, des films où elle est maquilleuse et de ses progrès dans la pratique du shiatsu, et ma petite-fille Pauline, rousse comme l’héroïne de mon roman, qui part faire un stage d’étude dans le sud de l’Espagne. Hélas, nous avons dû manger dedans car dehors le temps se gâtait. On a aussi évoqué l’exposition d’Ousmane Sow qui s’ouvre cette semaine au Méjan. Ma hâte est grande de voir son Victor Hugo dont la photo est irrésistible.

2 juillet – Les mauvaises nuits se suivent avec de curieuses coïncidences. Je m’étais une fois de plus branché sur France Culture pour ne pas repartir dans un nouveau cauchemar qui avait mis mon sommeil en coupe réglée, et je suis tombé sur une rediffusion des “Nuits magnétiques”, où il était question de choses très graves qui ont un rôle dans mon livre. Avec un air de me demander si je n’avais rien oublié… Force m’est de constater que ce roman qui fut le premier auquel j’ai pensé jadis et qui est le dernier que j’écris, s’évertue maintenant à se débarrasser de son auteur. Ce midi encore, je venais d’achever la révision d’un cinquième chapitre et, à la fin du déjeuner, j’ai failli m’étrangler ou m’étouffer, fausse route ou autre cause, alors que je parlais avec Christine, qui me suit chapitre après chapitre, de la couleur des cheveux d’une de mes héroïnes de lointaine ascendance espagnole. Oui, vraiment, il est temps que j’en finisse car si la sorcellerie s’en mêle… Mais j’ai quasiment terminé aujourd’hui les derniers réglages de deux nouveaux chapitres.

En fin d’après-midi, Dominique Sassoon est venu passer une heure au mas, le temps pour lui de fumer deux cigarettes et moi une pipe, le temps de me parler de l’esquisse d’un nouveau livre qui serait composé, ai-je cru comprendre, de tableaux semblables à ceux qu’il a si bien tournés dans Il y a plusieurs manières de prendre des photos. Le temps aussi de répondre à certaines de mes interrogations sur la manière de piloter sa vie quand on est comme moi, et quel que soit l’âge que j’atteigne, dans la dernière étape.

Après, Christine et moi, nous sommes partis pour Arles où avait lieu, au Méjan, la visite privée par quoi commençait l’exposition d’Ousmane Sow qui s’ouvre demain au public. J’y retournerai pour voir dans le calme les pièces de petite taille, une série de photos et un film consacrés à son travail. Ce soir, j’ai tourné autour des grandes pièces, en particulier des chevaux, et puis je me suis attardé autour de son immense Victor Hugo dont le moulage en bronze est à Besançon et qui, geste infiniment symbolique, consulte l’heure à une grosse montre de gousset. Devant chacune de ces pièces, plus grandes que nature, la même impression m’est venue de me trouver en présence de sculptures telluriques surgissant à l’instant de la terre qui leur donne la matière essentielle, mais aussi toutes caparaçonnées de nos rêves, illusions, hontes, défaites et victoires. Par quoi elles vibrent littéralement et persuadent qu’elles sont sur le point de rugir ou hennir, de brandir la parole ou de révéler la pensée. Du mieux que j’ai pu je l’ai dit à Ousmane Sow qui me paraissait être né de ses propres mains, du même élan que chacune de ses sculptures.

Et ce soir, tardivement, après un léger souper en tête-à-tête sous le platane, Christine et moi nous avons choisi de revoir Crimes et délits, le film avec lequel Woody Allen, en 1989, avait retrouvé l’humour dévastateur où il est passé maître.

3 juillet – J’en avais passé de si mauvaises, ces derniers temps, que cette nuit de sept heures de sommeil me paraît au réveil un cadeau du ciel. Tes insomnies, c’est la faute à la lune, m’assure une amie. C’est la lune décroissante, confirme une autre voix. Justement, aujourd’hui, dans la révision du roman, je suis passé par une page où je fais dire à l’un de mes personnages : “Et en même temps je la voyais en proie à cet impérieux besoin de fiction dont je savais, pour l'avoir lu, qu'il s'était manifesté aux temps les plus reculés, dans toutes les sociétés, pour répondre à l'ignorance des origines, aux craintes du lendemain, aux terreurs de l’inexplicable.” Oui, mais si c’est la lune, et s’il est vrai que mon patronyme, comme me l’affirmait mon grand-père avec un sourire qui m’empêchait de le prendre trop au sérieux, désigne le fils de la nouvelle lune, tout s’explique. J’ai toujours eu des problèmes avec ma mère.

Plus j’avançais lorsque j’écrivais, l’une après l’autre, les premières versions du roman, mieux je prenais la main, me semblait-il, et c’est pourquoi les réglages auxquels je procède en ce moment sont moins nombreux que dans les débuts du livre. Aussi, aujourd’hui, deux autres chapitres ont-ils été assez rapidement mis dans leur forme définitive. Mais comme c’est étrange… le chapitre dont j’ai réglé les cadences cet après-midi se termine par un autre propos : “J'ai passé une bonne partie de la nuit dans les rêves tumultueux d'une conversion inaccomplie et dans un corps à corps sans issue.” Serait-ce un signe pour m’avertir que je ne dois pas m’imaginer que je vais, deux nuits de suite, connaître sept heures de bon sommeil ?

Profité de l’aubaine pour revoir ce soir sur Arte, en v.o., Le lauréat. Déception, quarante ans ont passé, le monde a changé, le film de Mike Nichols a mal vieilli, il n’entrera sans doute pas dans la catégorie des classiques.

4 juillet – Eh bien si, je les ai eues cette nuit encore, mes sept heures. D’un sommeil si profond que je n’ai pas entendu avant l’aube le mistral qui, après s’être fait oublier, revenait à la manière d’un ivrogne décidé à casser la baraque. Ce matin, le souffle est toujours si puissant qu’il parvient même à couvrir le bruit infernal que fait le duc voisin quand, à cheval sur sa tondeuse, il a l’air de tondre des cailloux.

Par la presse belge j’apprends que Reinhoud d’Haese est mort à Paris. J’aimais le voir faire à table des petits monstres avec de la mie de pain. Il avait l’humour tendre et froid. Chaque fois que j’entre dans ma salle de bain ou que j’en sors, mon regard passe par une de ses lithos où est représenté un personnage de sa façon qui me tire la langue. La langue ou le nez ? “Résolument francophone malgré son ancrage dans le terroir flamand, ai-je lu dans Le Soir, il fit carrière à Paris.” Tiens, comme le personnage principal de mon roman. Décidément…

Quand Allégretto est passée me voir en fin d’après-midi, j’avais l’impression de ne plus tenir à la réalité que par trois fils. Je venais d’achever la révision du chapitre à la fin duquel le rideau s’ouvre sur la tragédie qui a déclenché tout le reste, ce qui précède et ce qui va suivre. C’est peut-être ce qui m’empêche de céder au découragement si fréquent au cours des révisions et relectures. Ici je suis chaque fois repris. Je sais que demain je vais descendre en enfer avec une phrase qui était en veille et qui s’est rallumée : “Avec tout ce que je sais par Barbara Bartholoni depuis hier, ce que je savais par Colette s'est effondré. Un séisme.”

J’aime parler de l’écriture avec Allégretto, et de ses lectures. On passe du grave au frivole comme de l’ombre à la lumière au cours d’une promenade en montagne. Avec des haltes qui sont l’occasion de nous poser des questions métaphysiques que nous savons sans réponse. La prochaine fois, c’est promis, elle viendra dîner avec son mari et sa fille.

Ce soir, vu Good Night, and Good Luck, le film en noir et blanc de 2005 avec lequel George Clooney montre dans quel détestable climat Edward R. Murrow, présentateur à C.B.S., et Fred Friendly, son producteur, s’en prirent au sénateur McCarthy pour mettre fin à sa chasse aux sorcières de sinistre mémoire. Un film aux résonances très actuelles qui devrait faire partie du matériel pédagogique de toute école de journalisme.

5 juillet – Aujourd’hui, relecture et réglages du chapitre où tout bascule dans Il aimait au-dessus de sa condition. Pas facile, et même un peu effrayant, car il s’agit d’une histoire qui touche à un événement par lequel, à la fin de la guerre, fut pour jamais modifié le regard que j’avais sur la vie.

C’est peut-être ce rappel qui rend inexcusables à mes yeux les médecins islamistes impliqués dans des attentats meurtriers. “Ceux qui vous soignaient vous tueront,” aurait averti un des fous de Dieu. Ces médecins ne sont certes pas les premiers à trahir le serment d’Hippocrate… “J'exercerai mon art dans l'innocence et la pureté.” Le bilan de notre côté n’est pas mince. Il y eut le docteur Petiot, émule de Landru, qui jeta dans le four de sa maison, rue Le Sueur à Paris, une soixantaine de victimes à peu près dans le temps où à Auschwitz son confrère Mengele se livrait à de honteuses expériences sur les détenus qui allaient ensuite passer dans l’un des crématoires industriels du Troisième Reich. Pour oublier un instant ces horreurs, cette perte des repères et la confusion qui en vient j’ai réécouté le trio n° 28 de Haydn dont les premières mesures au piano sont irrésistibles. Eh oui, mais c’est une mélodie qui a soutenu chacune de mes phrases au temps où j’écrivais un roman, intitulé… Eléonore à Dresde.

Certains jours je me plantais au centre de mon grenier, je tournais sur moi-même et me demandais avec effroi ce que mes enfants pourraient faire des livres, disques, dessins, peintures, sculptures, objets rassemblés au fil du temps, bref de cet accumoncellement comme disait avec humour le père de Christine. Alors, me disais-je, autant réunir mes trois héritiers, leur suggérer quoi faire le moment venu et profiter de l’occasion pour leur dire d’autres choses qu’on n’a pas l’habitude de se dire ou qu’on a peur de formuler. J’ai donc mis au clair et dans un certain ordre les notes dont je me servirais quand ils seraient là. Ils sont tous trois venus ce soir, vers six heures. D’Arles, de Montpellier et de Marseille. Il n’est plus temps de se répéter qu’on a le temps, leur ai-je dit en préambule. On l’a peut-être, on l’a sans doute, mais peut-être ne l’a-t-on pas. Who knows ? Ce soir, demain ou dans dix ans… On a passé une bonne heure ensemble, je ne me souvenais pas d’avoir eu les trois en face de moi, seuls et en même temps. Ainsi ai-je eu l’occasion de leur dire que je me tenais pour heureux d’avoir eu la vie qui était la mienne. Et avant de nous séparer je leur ai demandé de me pardonner si, après ce ramdam, je poussais la désinvolture jusqu’à devenir centenaire…

Etait-ce cette rencontre et le difficile chapitre que j’avais ajusté dans mon roman ? Au fil de la journée une douleur m’a pris au cou comme une main ou un garrot, et ce soir elle était devenue telle que j’ai appelé mon cher pédiatre. Un Sherlock Holmes, celui-là ! Apres examen, écoute et mesures, il a considéré mon plan de travail et s’est aperçu que l’ordinateur qui me permettait d’écrire avec le visage à hauteur d’écran avait été remplacé, pour révision, par la très provisoire gaufre métallique qui m’oblige à me pencher dessus. Voilà d’où venait tout le mal. Il avait raison, j’ai agrandi à 200 % le texte que j’écris, je peux ainsi me tenir droit et le tenir à l’œil. Telle une marée, la douleur descend. Il y a tout de même eu un petit comprimé qui a joué son rôle.

6 juillet – C’est en juin 1996, près de Pigalle, dans une voie privée, à l’étage d’une maison couverte de feuillage et de fleurs, que j’avais rencontré celle dont tant de fois, à l’époque, j'avais fait entendre la voix dans mon Domaine privé, à l’antenne de France Musique, Régine Crespin. Quand j’avais pénétré dans le salon tout de rouge tendu comme une loge, une mélopée de John Coltrane ruisselait de haut-parleurs invisibles et, tournant le dos à la fenêtre, fume-cigarette aux lèvres, verre à la main, il y avait cette femme multiple, Tosca, Kundry, Carmen ou la Maréchale, qui me grillait de son regard solaire derrière d’immenses lunettes. Elle vient de mourir, cette diva, mon fils me l’a appris hier au moment où, à ses sœurs et à lui, je disais avoir parfois l’impression de me tenir debout au bord d’une falaise et de voir se précipiter dans le vide des gens qui, par l’âge, auraient dû le faire après moi. Régine avait reproché à Sabine Vatin de ne pas nous avoir présentés plus tôt l’un à l’autre. Elle m’avait fait revenir plusieurs fois avenue Frochot, m’avait emmené en province pour assister à quelques master classes car elle ne se produisait plus sur scène, et elle m’avait raconté mille souvenirs pour m’inciter à rééditer ses mémoires que j’ai publiés en 1999, sous le titre A la scène, à la ville. Je garde le souvenir de sa voix comme d’une collection de pièces d’une rare orfèvrerie, je me souviens de sa gourmande gaillardise, de ses impertinences langagières, de son exigeante et tendre amitié, et j’ai parfois rêvé aux méharées sensuelles qu’elle avait dû offrir aux hommes qui avaient traversé sa vie. L’amour et la vie d’une femme. J’écoute Schumann. Exit Régine.

Anne-Marie Garat a fait abattre un grand cyprès dans la cour qui est derrière notre mas. Il me semble que j’aurais fait comme elle car, planté jadis pour des raisons incompréhensibles, il entravait un passage et dissimulait l’entrée de son jardin. Mais pendant une partie de la journée j’ai pris les hurlements modulés de la tronçonneuse pour les plaintes déchirantes d’un arbre qui n’avait pas demandé à être planté là ni à périr de cette façon. Nous penserons à lui quand nous brûlerons le bois, l’hiver prochain.

Fini l’avant-dernier chapitre du roman. Mais quelles difficultés pour me réinsérer ensuite dans la vie quotidienne et ne pas apparaître comme un alien aux yeux de mes petites-filles qui ont commencé ici leurs grandes vacances ! Encore que les enfants me semblent plus disposés que les adultes à ces transfigurations.

Comme s’il avait senti que je venais de terminer mon chapitre, Pierre Alechinsky m’a appelé en fin d’après-midi. Longue conversation sur les départs dont nous sommes témoins et sur l’arrivée prochaine d’Olivier Strebelle que je n’ai plus vu depuis un bail et qui est, je crois, tout occupé à l’œuvre monumentale qui lui a été commandée pour les Jeux Olympiques en Chine. Belles rencontres en perspective pour le cœur de l’été. Le mistral est tombé, la température s’élève, oui, c’est vraiment l’été cette fois.

Et ce soir, quarante ans après, nous avons retrouvé avec bonheur Bonnie and Clyde. Ce n’est pas comme Le Lauréat de Mike Nichols que nous avions revu mardi. Le film d’Arthur Penn, lui, n’a pas vieilli. La Grande dépression que John Ford avait brossée dans Les raisins de la colère d’après le roman de Steinbeck sert ici de toile de fond à l’aventure des brigands de légende magistralement campés par Warren Beatty et Faye Dunaway, et par cette belle astuce elle est très présente. Reste qu’avec les amis qui s’en vont, mes personnages qui les imitent, Bonnie et Clyde transformés en passoire et le grand cyprès qui a mis quelques heures pour passer de vie à trépas, le compte est lourd. Et pourtant la vie a, ce soir, la saveur shakespearienne des nuits d’été.

L’agenda Pléiade, auquel je jette un coup d’œil avant l’extinction des feux pour m’assurer qu’il n’y avait rien aujourd’hui que j’aurais oublié, me rappelle sous la signature de Cocteau l’histoire du caméléon qui était mort de fatigue parce qu’on l’avait déposé sur un plaid écossais bariolé. C’est une leçon à retenir quand les sollicitations se multiplient.

7 juillet – Ce n’est pas tous les jours que l’on peut vivre un 07.07.07, une date à flanquer la migraine à James Bond. En 7007 ce sera mieux encore, et il n’y a jamais que six millénaires à attendre. Ou moins d’une semaine si l’on est déjà là-haut puisque, selon nos prophètes qui ne reculaient pas devant l’hyperbole, Mille ans sont comme un jour dans le ciel. Mais il reste que c’est le 07.07.07 que j’ai effectué le dernier réglage du roman. C’est terminé. Je n’ai pas dit que c’était fini.

Je cours à travers une presse un peu négligée ces derniers jours. Incroyable habileté du nouveau président que la France s’est donné. Non seulement il a raflé la mise aux élections, poussé le parti socialiste à la déroute, fait du Modem un enfant mort-né, mis les siens sous surveillance quand ils ne sont pas sous sa coupe, mais encore par le retour de l’affaire Clearstream voilà Villepin pris au piège et, à travers lui, Chirac… On connaît ses classiques, on a lu Machiavel.

À la demande de Louise et de Gilles, qui était revenu de Paris, j’ai projeté ce soir L’horloger de Saint-Paul de Bertrand Tavernier. Un de ces films rares qui prennent de l’âge sans porter de rides. C’est beau comme le premier roman d’un véritable écrivain. C’était d’ailleurs le premier film de Tavernier. Et la suite n’a pas démenti la promesse.

8 juillet – J’avais bien dit que si c’était terminé, ce n’était pas fini. Christine, première et précieuse lectrice qui m’avait suivi, chapitre après chapitre, m’a montré quelques phrases qui lui paraissaient barbelées et deux ou trois erreurs de chronologie. Elle avait en tous points raison et j’ai passé ce dimanche à de nouveaux réglages, mais avec les encouragements dont elle avait assorti ses observations. J’étais au bout de mes peines quand l’épilogue, à la suite de je ne sais quelle manœuvre intempestive, a soudain disparu de l’écran. Dieu merci, c’est la partie la plus courte du roman et j’en avais fait une copie papier que j’ai reprise, m’évitant ainsi d’irritantes fouilles électroniques. C’était couru, la reprise m’a entrainé à faire d’autres modifications. Les Chinois, les anciens et non les frénétiques bâtisseurs de notre époque, disaient que, si la maison est finie, la mort y entre. Je crois qu’il en va de même pour un roman. Mais ce soir, pour bien marquer que j’entendais être provisoirement au bout de mes peines, et j’étais surtout au bout du rouleau, j’ai commandé une série de tirages sur papier qui seront envoyés cette semaine à une demi-douzaine de lecteurs triés sur le volet.

Après le goûter, nos petites-filles sont parties avec Gilles chez une autre grand-mère tandis que Louise filait à Marseille pour participer à un colloque de quelques jours avec des mathématiciens. Christine et moi, nous serons seuls et nous avons déjà repéré que TCM (à ne pas confondre avec TMC) propose The Ghost and Mrs Muir, un chef-d’œuvre de soixante ans d’âge signé Mankiewicz. Chouette ! Enfin un merveilleux fantôme qui me débarrassera peut-être cette nuit du spectre qui hante mon roman et s’en évade régulièrement pour troubler mon sommeil.

9 juillet – Impayables, Rex Harrison dans l’immatérielle peau du fantôme et George Sanders dans celle du salaud. Irrésistible Gene Tierney dans le rôle de la veuve à laquelle j’aimerais que parfois fasse penser celle de mon roman. “Il y a longtemps que je n'ai pas revu le film, de crainte peut-être d'en détruire la magie,” m’écrit Allégretto qui cite l’une des plus belles répliques : “J'ai des souvenirs, même si ce sont des rêves.” Qu’elle se rassure, c’est à voir et à revoir, on ne s’en lasse pas plus que du whisky de grande marque et de grand âge !

Réveillé par la pluie qui reprend de plus belle au moment où j’écris et dont je sais déjà qu’elle sera suivie, dès ce soir, par un fort mistral, mais j’ai l’habitude maintenant de vivre au rythme de ces marées, j’ai imaginé cette nuit, dieu sait pourquoi, une méchante controverse entre scientifiques hantés par la démonstration de leurs hypothèses et philosophes obsédés par la nature gigogne de leurs interrogations. Mais j’ai dans l’idée que j’étais tout bonnement confronté au tourbillon dialectique qui n’a cessé de me tourmenter et de me divertir.

Passé la journée à écoper. Lettres, factures, notes, bref tout ce qui s’était accumulé pendant que je ravaudais certaines phrases et en écrivais d’autres. Comme si elle avait cherché à me réconforter, et elle y a réussi, Christine avait préparé ce soir un plat de ces crêpes blondes, bien chaudes et parfumées dont je suis resté friand depuis l’enfance. Au fromage, à la cassonade avec une larme de citron, à la confiture. Après, avec une autre fringale, celle des vieilles toiles, nous avons profité de l’aubaine que nous offrait Ciné Classic : la reprise d’un Hitchcock de 1934, L’homme qui en savait trop. C’est, tourné dans sa période anglaise, un film en noir et blanc qu’il a recommencé aux Etats-Unis en 1956 avec une distribution plus brillante et en “vistavision couleurs”. Mais au fond nous n’aurons aimé vraiment ni l’un ni l’autre film et nous ne chercherons pas à nous les procurer en DVD pour notre petite cinémathèque. Malgré ou à cause de leurs multiples scénaristes, ils sont l’un et l’autre fort complaisants. Des astuces parfois, mais pas de leçon de style. Dieu merci, la version ancienne que nous avons vue ce soir est très courte. A dix heures la séance était terminée.
J’ai maintenant envie d’aller au lit et de lire quelques pages de Philosophie de la corrida de Francis Wolff. Je ne suis pas un inconditionnel de la tauromachie mais les adversaires profèrent souvent de telles âneries au parfum d’intégrisme et d’angélisme que je suis curieux des propos d’un philosophe dont les premiers mots me bottent : “Il s’agit d’abord d’une tentative de traduction…”
Comme prévu, le mistral a envoyé la pluie se faire voir et maintenant il occupe le terrain en roulant les mécaniques. La nuit ne sera sans doute pas très sereine.

10 juillet – Hier soir, avant de m’embarquer dans un sommeil où j’allais tanguer sous les rafales du mistral, j’ai lu une trentaine de pages de Philosophie de la corrida. Et j’ai souligné quelques phrases de Francis Wolff dont celle-ci qui m’enchante : “La philosophie partage(ant) avec la corrida la fatale image d’être un lieu réservé aux initiés et protégé par un langage abscons.”

Quand je me suis garé place Berberova, ce matin, j’ai eu l’impression de n’avoir pas le temps de mettre pied à terre, le vent m’a enlevé et porté jusqu’à l’entrée d’Actes Sud. Putain de mistral ! Je sais que nous lui devons le soleil quand le reste de la France est dans la maussaderie, mais le privilège est cher payé. Je l’ai vite oublié cependant car sur ma table attendaient les tirages du manuscrit dont j’ai pu envoyer un exemplaire aux quelques-uns qui font partie de mon très restreint “comité de lecture”. Il a fallu cependant que je me fasse violence car, sitôt que je me suis mis à feuilleter, j’ai été pris par d’irrésistibles démangeaisons correctives et envies de modifier… Puis j’ai eu un échange intéressant avec Evelyne sur les titres qui paraîtront cet hiver dans la collection “un endroit où aller”. Et avant de partir j’ai laissé à la réception, pour une Brigitte qui passera le prendre, un livre dont je savais qu’elle avait grande envie. Ça fait partie des petits potlatchs qui, c’est selon, attisent ou enjolivent l’existence.

Philippe est venu cet après-midi réinstaller mon vieil ordinateur, celui dont l’écran mobile me permet de travailler sans me courber et sans risquer les névralgies qui avaient justifié, la semaine dernière, que mon bon pediatre accourût, muni des derniers sacrements. J’ai assisté avec des yeux ronds au transvasement de toute la mémoire d’un ordinateur dans l’autre, livres, lettres, documents, notes, nomenclatures, carnets, photos, musique, adresses, archives, sans qu’une goutte fût versée à côté. J’ai gardé le pouvoir d’émerveillement que mon grand-père avait éveillé jadis en installant dans le grenier de sa maison un pendule de Foucault pour me montrer la rotation de la Terre ou encore quand il avait allumé le feu sur l’eau avec une lamelle de sodium…

Avant leur départ, comme chaque année, pour deux mois d’Ecosse, les Stuart sont venus dîner. Nous avions tous les quatre envie de voir un film, mais un qui ne laisserait pas un goût amer au souvenir de cette soirée. Nous leur avons proposé Avanti ! Ils l’ont découvert et nous l’avons revu avec un égal bonheur. Il n’y avait que Billy Wilder pour imaginer et conduire avec cette patte une comédie qui reste drôle et iconoclaste après trente-cinq ans, et d’où monte par petites vagues une tendresse qui doit beaucoup à une actrice anglaise peu connue, Juliet Mills, dont la grâce et les délicieuses rondeurs m’auraient fait succomber bien plus vite qu’elles ne l’ont fait avec l’inoubliable Jack Lemmon.

11 juillet – Renaud Ego me l’a confirmé, à La pensée de midi on a repris l’idée, je l’avais lancée en 2003, de faire un numéro sur le mépris, ce chancre fort répandu dans notre monde. J’ai remis la main sur l’une des premières contributions que j’avais reçues à l’époque. Elle est intitulée La fausse monnaie du mépris et signée Jean Duvignaud. “Les mots germent des gestes”, écrivait-il, et c’était bien dans sa manière de suivre le cheminement étymologique, pretium, pretiare, priser, mépriser, de l’échoppe à la tribune, du prix au mépris. En 2003 l’idée, en 2008 peut-être l’accomplissement. Cinq ans. C’est le temps d’une guerre mondiale.

Passé la journée à réparer des dommages créés par le silence épistolaire que j’ai observé quand j’achevais mon roman. Pesté contre le mistral qui parfois fait penser à un fauve déchiquetant une proie. Si, au moins, il avait une manière hugolienne de souffler ! Et ce soir, parce qu’il avait signé pour Altman le scénario de Gosford Park et parce qu’il avait acquis la réputation d’être un joyeux contempteur du snobisme anglais dans un roman, Snobs (pas lu), nous avons fait confiance à Julian Fellowes. Nous avons regardé le film au titre prometteur, Separate lies, dont il est à la fois scénariste et réalisateur. Déception. Invraisemblances non maîtrisées, gâchis de bons talents, belles images transformées en chromos. Il m’a fallu un concerto pour piano de Beethoven dans une ancienne et redoutable interprétation de Kempf pour oublier le film et ne plus entendre le mistral.

12 juillet – Je n’ai jamais aimé être coupé du monde. Je lis chaque jour Le Monde, La Provence, Le Soir, parfois Libé, chaque semaine Le Nouvel Observateur, j’écoutais fidèlement France Inter, tôt le matin, mais depuis le départ de Stéphane Paoli, d’Alain Rey et de quelques autres, on y est devenu suffisant et parfois insupportable, je regarde souvent le début du 19/20 de France 3, etc. Mais il y a des jours où j’ai l’impression de plonger la louche dans la même ratatouille mijotant depuis très longtemps sur la cuisinière. Des jours et des moments où, sauf à m’enfermer, je ne sais comment m’opposer à la toute puissance de certaines images et du bruit, ni comment, dans ce climat d'injonctions et d'exaspérations, préserver la capacité d'interroger et de réfléchir.

Les émerveillements, bravades et bras d’honneur qu’avait suscités chez d’aucuns l’installation d’un pouvoir impérial commencent déjà à refluer. On commence même à se demander à voix haute pourquoi le président ne pilote pas lui-même l’avion qui le mène voir Bouteflika, pourquoi il ne serait pas sur la ligne de départ de la prochaine course de Formule I, pourquoi il serait absent du Tour de France lors des étapes de montagne. C’est le temps d’en sourire et c’est le temps des vacances. Mais quelle rentrée on se prépare !

“Elles vont toutes ressortir de l’ombre maintenant !” m’écrit avec le sourire Annick Stevenson qui a signé Blanche Meyer et Jean Giono. Des lecteurs, en effet, lui écrivent que Giono a connu d’autres femmes avant Blanche. Il y en a aussi qui, sur des blogs, prétendent savoir que Blanche était une emmerdeuse. Dieu, qu’ils sont perspicaces, ces gens-là ! Qui ne sait que rue Bonaparte ou rue de l’Odéon on trouve parfois des lettres attestant que le Manosquin avait des relations et du tempérament ? Heureusement, quelques-uns, et d’abord des critiques attentifs à la chose écrite, ont compris qu’il était temps de lever le secret-défense sur le millier de lettres (trois mille pages qui ont un autre poids que des ruissellements de on-dit) dont beaucoup sont admirables et qui, toutes ensemble, permettent de suivre le parcours d’un écrivain sur trente années et d’observer son élévation stendhalienne. “Si plus tard, quelqu’un a la curiosité de me connaître tel que je suis, c’est dans les lettres que je t’écris qu’il me trouvera”, écrivait Jean Giono à Blanche Meyer le 7 octobre 1947. N’y a-t-il pas là une invitation à faire taire les tartuffes et les interdits ?

13 juillet – Nous étions hier soir les invités du président Vauzelle au Théâtre du Grand Saint-Jean pour assister à une représentation de L’enlèvement au sérail. Nous y allions, Christine et moi, avec le plaisir que nous attendions de la circonstance, du superbe lieu investi par le Festival d’Aix et de cet éblouissant Singspiel (puisqu’il est bon de dire ainsi, plutôt qu’opéra bouffe). Malgré ces bonnes dispositions, tout a failli mal tourner. D’abord, sur la scène ouverte, je n’ai pas aimé le décor composé de toiles arrogantes, peintes manière Dufy, elles me rappelaient la querelle que je fais aux graphistes quand ils ornent la couverture des livres par des illustrations sous lesquelles disparaît le titre de l’ouvrage. “Graffiti sur un monument !” s’exclamait Albert Cohen. Ensuite, quand les Musiciens du Louvre, sous la direction de Marc Minkowski, ont attaqué l’ouverture, j’ai trouvé que c’était d’une sonorité insuffisante, et il m’a fallu un moment avant de comprendre que cette réserve venait de l’usage d’instruments d’époque qui ne conviennent pas vraiment au plein air. Et puis, certaines toiles du décor combinées avec de très moqueuses figures de ballets me faisaient penser à la récente affaire des caricatures de Mahomet, et cette manière de dérision m’irritait d’autant plus qu’elle déclenchait des applaudissements dont le sens était clair. Enfin, le spectacle venait à peine de commencer que surgissait, portée par un petit vent sournois, une vague de froid qui nous a glacés. Ça faisait beaucoup, mais les voix ont sauvé la soirée. Et en particulier celles de Blonde (Rebecca Botone) et de Constance (Marlis Petersen), si justes et tellement au-dessus du reste qu’elles m’ont fait oublier les désagréments. (Oui, il y eut aussi la couverture que nous reçûmes à l’entracte pour nous mettre sur les épaules.) Après une nuit brève, j’en reste à me demander qui sert qui en de telles occurrences, de l’auteur et de ses interprètes. Mozart lui-même a donné la mesure et la démesure de la question en conférant par sa musique un sens parfois sublime à la médiocrité de certaines répliques du livret.

Il y a ce matin juste assez de mistral pour que les cigales craquètent en mineur…

Isabelle et Mario sont venus déjeuner à l’improviste en compagnie d’une amie. C’était Nathalie Richard, je ne la connaissais pas et, honte, je n’ai vu aucun des films déjà nombreux où elle a tournés. Très discrète, elle n’a pas cherché à me mettre dans l’embarras. Au point même que, pendant le repas, et à propos d’Avignon, nous nous sommes joyeusement querellés sur ce qui est théâtre, sur ce qui ne l’est pas, et sur le rôle du texte. Après leur départ, j’ai consulté Wikipedia et découvert la carrière de cette Nathalie Richard qui fait si peu son âge et paraît avoir tant vécu. Pour me remettre et revenir à l’équilibre, je me suis dit qu’elle-même, après tout, paraissait ne rien savoir du Théâtre de Plans que j’ouvris jadis à Bruxelles, de la reprise des éditions théâtrales Papiers devenues Actes Sud - Papiers, ni des quelques années avec Antoine Vitez, au temps où nous courions ensemble la belle aventure de L’art du théâtre, la revue que nous avions fondée. Et je parie qu’elle n’a lu aucun de mes livres. Sans doute croisons-nous sans cesse des personnes que nous aurions eu plaisir à découvrir, à connaître, à aimer. Déjeuner avec l’une d’elles sans rien savoir, c’est plus rare… Ce sera donc pour une autre vie.

14 juillet – Enfin, nous avons fait la connaissance du petit monde d’Allégretto. Elle est venue souper hier avec Bernard, son mari, et Alaïs, leur adolescente de fille au fin profil et au beau prénom cathare. Mais j’ai presque envie de dire que j’ai fait la connaissance aussi d’une Brigitte que j’avais jusqu’ici fréquentée sous le nom d’Allégretto depuis le jour de novembre où Kriss nous avait permis de nous rencontrer par le filtre de son crumble. Hier soir, de sept heures à près de minuit, en trois temps, dans mon grenier d’abord, sous le platane pour l’apéritif et sur la terrasse couverte pour le dîner, nous avons cherché à nous reconnaître par l’exposition de nos petites passions, souvent sous le couvert d’une anecdote, d’un souvenir ou de ce qui n’était peut-être qu’une fable. Bien que jamais en retrait et toujours présente par un énigmatique sourire, Alaïs n’avait pas à sa disposition les archives de mémoire des trois autres mais, comme par force nous évoquions nos auteurs, nos livres, nos préférences, elle a parlé de ses mangas avec intelligence, sans l’agressive présomption des amateurs de ce genre, et j’ai aimé sa manière de raconter que, trompée par sa passion, il lui arrivait d’ouvrir un livre d’ici par la dernière page. Ses parents n’ont pas été en reste. Bernard, à qui j’avais raconté que son métier d’instituteur était à mes yeux le plus important car il ouvrait le monde aux enfants, et à qui j’avais parlé de mes trois premiers instituteurs avec lesquels tout a commencé, Charles Hoffman le peintre, Albert Ayguesparse l’écrivain et Paul Février le poète, est venu à l’art de composer les paroles des chansons, puis à ses découvertes généalogiques qui nous faisaient tous descendants de Charlemagne. Allégretto a chaloupé entre jardins d’alchimistes, contes et récits, avec Christine nous avons exploré les mystères de la fidélité dans la traduction, et je n’ai pas hésité pour ma part, au risque de radoter, à ressortir quelques histoires de mon inépuisable répertoire. J’ai bien aimé qu’avant de nous quitter nous échangions nos impressions sur la meilleure façon de lire Proust.

Avant que les visiteurs n’arrivent, j’avais achevé la relecture du roman de Catherine Mézan, Un pianiste vu de dos, et après leur départ, vers minuit je lui ai fait un bref courriel pour dire le plaisir que j’avais retrouvé avec son étonnante incursion dans le labyrinthe du désir. Peu nombreux, lui ai-je dit, sont les quelques réglages encore nécessaires…

En écrivant ceci, en ce matin de 14 juillet, je me disais que, pour aller voir ce qui se passe derrière chacune de ces portes entrouvertes, il me faudrait une rallonge de deux ou trois vies. Mais ce n’est pas d’aujourd’hui, je me le dis depuis longtemps.

Ecriture et lectures par ce vrai jour d’été. Vers cinq heures, Jeanne est passée et nous nous sommes raconté nos plaisirs et déboires récents. Il me semble parfois que j’ai perdu quelque chose à ne l’avoir pas connue dans notre jeunesse. Mais, à cette époque-là, je vivais sous l’Occupation, elle était en Amérique. Et elle devait y avoir le beau monde à ses pieds…

Et puis ce soir nous avons regardé sur Arte le saisissant portrait que Françoise Wolff a fait de Bernard Foccroulle au moment où il quittait l’Opéra de Bruxelles pour diriger celui d’Aix. Je croyais connaître un peu Bernard, l’appréciais, il était venu jouer au Méjan, mais le film de Françoise m’a révélé un homme d’une audace, d’une lucidité, d’une intelligence bien plus considérables encore. Et ce talent-là allait bien au talent de Françoise.

15 juillet – Plus de trois heures d’inexplicable insomnie au milieu de la nuit. Mais à mon habitude, au lieu de faire une scène à l’infidèle sommeil, je me suis branché sur France Culture et j’ai eu droit à une interminable célébration de René Char par la rediffusion de vieilles émissions. Trois heures ou davantage, plus d’exaspérations que d’illuminations. M’est avis qu’avec déclamations et déclarations on bousille Char depuis trop longtemps. Souvent j’ai perçu un petit ton inquisiteur chez ses admirateurs, en particulier chez ceux qui disaient avoir été de ses proches. Il y avait de l’excommunication dans l’air. J’ai rouvert ce matin le volume de la Pléiade. C’est un fourre-tout, il faut chercher les perles dans la friche. Le hasard ou la malice d’un ruban marque-page a voulu que je tombe, dans À une sérénité crispée, sur la phrase : “Le poète se remarque à la quantité de pages insignifiantes qu’il n’écrit pas.” Et bien sûr un autre ruban me ramène à ces mots, dans les Chants de la Balandrane, que j’ai si souvent cités pour leur justesse et celle de leur expression : “Les mots qui vont surgir savent de nous ce que nous ignorons d’eux.” Du coup je repasse voir ce que j’ai encore souligné et je vois qu’il y aurait grand intérêt à faire un jour une anthologie des aphorismes et choses dites par René Char. Sur l’amour : “Être / Le premier venu.” (In Le marteau sans maître.) Ou, sur l’éternité, cette flèche de Zénon : “L’éternité n’est guère plus longue que la vie.” (In Feuillets d’Hypnos.) Il est là, mon Char à moi, mon char à voile…

Cet après-midi Clairette est passée nous voir. Comme elle fut l’épouse de mon frère, qu’elle est la mère de la merveilleuse Isabelle et que nous fûmes parfois si proches, nous avons déversé sur la table du jardin, entre jus de fruits et petites brioches, une charibotée de souvenirs dont les premiers ont plus de cinquante ans. Avec ces passagers qui l’un après l’autre font escale au mas, j’ai l’impression d’accomplir un tour du monde plusieurs fois chaque année. Mais il fut un temps où nous bourlinguions au-delà des mers et où nous étions les nomades. Ainsi m’est-il soudain revenu que, voici vingt ans, alors que nous visitions la Gaspésie, nous avions fait escale à Percé où est la roche la plus photographiée de son espèce après les falaises d'Etretat. À la pointe du Cap Blanc, près du phare, Armand Hoog, inoubliable auteur d’un récit de haute cocasserie, Victor Hugo chez Victoria que j’ai publié avec jubilation en 1993, possédait un cabanon. Il était absent mais les gardiens nous avaient donné la clef. C'est un mois, trois mois, un an qu'il eût fallu passer dans ce refuge, avais-je noté à l’époque. Pour écrire un livre, pour relire La recherche de Proust ou Les démons de Döderer, pour vivre une grande passion, mais pas, comme nous, fugitifs passagers, une nuit... Nous avions été réveillés de bonne heure par un vent du diable qui avait fait dire au gardien que nous ne verrions pas de baleines par un temps pareil. Pour ceux qui viennent aujourd’hui au mas Martin, avec ou sans mistral, il n’y a pas de baleines à voir. Mais, l’été, à entendre des cigales qui, cette année, par chance, stridulent en douceur.

16 juillet – Hier soir, Valérie et Jules sont venus de Marseille à moto. Dieu, qu’elle est belle et effrayante, cette machine qui m’a rappelé le temps où Jules avait participé à une randonnée avec pareil engin jusqu’à Samarcande. Sur la terrasse, jusque dans la nuit, nous avons mangé, nous avons bu, j’ai un peu forcé sur le blanc, en considérant, avec de pépiants commentaires, les tableaux d’une exposition, une moussorgskienne rétrospective de quelques moments de nos vies et de quelques utopies, les unes à portée de main, les autres à portée de regard seulement. Evidemment, j’ai payé ces délicieux excès d’une nouvelle insomnie. Quoique le doute s’installe… n’aurais-je pas rêvé que je faisais une insomnie ?

Parce que j’en ai reparlé deux fois, ici, tout récemment, Yves voudrait savoir comment je lis ou lisais Proust. J’ai envie de lui répondre, sans me moquer, que je lis Proust sur le dos alors que je me penche sur Stendhal. Métaphore, of course. Il n’en est pas moins vrai qu’il y aurait quelque chose à écrire sur la manière dont le corps se tient devant les auteurs. Mais comme c’est de Proust qu’Yves me parle, seulement de Proust, il faudrait que je prenne le temps de fouiller dans ma mémoire (ce à quoi elle n’est pas toujours disposée), et s’il le faut dans de vieilles notes, pour lui dire quel grand proustien m’avait un jour soutenu en confidence qu’il fallait lire La recherche dans la belle traduction anglaise qui venait alors de paraître. Afin, disait-il, d’échapper à l’obligatoire admiration de la phrase et de pouvoir ainsi jouir du sens. Et v’là Lacan qui frappe à la vitre pour rappeler que la jouissance, c’est lui qui l’a dit, c’est le jouir-du-sens.

Dans l’alternance des marées, apparitions et disparitions, il y eut encore, la semaine dernière, Alberto qui a vu sa mère s’en aller, mais en vérité ne l’a pas vue partir car ça s’est passé de l’autre côté de l’Atlantique. Et puis une autre Madeleine qui a perdu son mari, moins loin d’ici mais pas très près, au pays des corons. Souvent, cherchant à dire ce que j’éprouve, je constate que les mots, piètres et lâches, sont à ce moment-là en dessous de ce que j’attends d’eux. Ils ont l’air de me rappeler qu’ils ont déjà donné. Et puis un autre deuil, une de mes quatre Brigitte, avant de partir de l’autre côté de l’Atlantique, a fermé le “blogue” illustré que j’allais visiter tous les soirs. Elles vont me manquer, elle, ses photos et ses drôles de notules, tendres et insolentes…

Ce soir, dîner dans la cour du mazet qu’Anik et Jean-Fred se sont joliment aménagé au cœur du village. J’y allais avec de la fatigue et pas d’appétit, je suis entré dans nos conversations avec entrain et me suis régalé de leur cuisine et de leurs vins. C’est Julien Benda, si je me souviens bien, qui affirmait qu’on ne discute jamais aussi bien qu’entre gens de même avis. Nouvelle démonstration ce soir par le partage de nos idées et de nos préférences. D’ailleurs, en de telles occasions, on se sent plus envie d’être bien que d’être seulement d’accord. La nuit est descendue sur notre petite assemblée avec la douceur estivale enfin retrouvée.

17 juillet – Quand je suggérais ici, le 15 juillet, qu’on bousille René Char depuis trop longtemps avec trop de vociférations, je ne pouvais imaginer que, le lendemain, Brigitte Salino écrirait dans Le Monde, avec “une colère noire”, que l’adpatation des Feuillets d’Hypnos qu’elle venait de voir dans la Cour d’honneur du Palais des papes, était “honteuse” et consternante…

Deux heures chez Actes Sud, ce matin, pour régler quelques affaires, donner quelques conseils pour quelques couvertures, et parler avec Evelyne de quelques manuscrits. Vu quelques autres personnes. Et profité pour rappeler en douce, à quelques-uns, quelques vieux principes dont l’inobservation précipite l’édition vers le commerce ordinaire. Ces “quelques” qui déferlent dans leur forme plurielle et adjectivale me font sourire avec leur air de ne vouloir désigner rien ni personne en particulier, comme si c’était par pudeur…

Ce sont de joyeux revenants qui ont déjeuné au mas. En tête de la petite délégation familiale venue d’Aix, Marie. Et avec elle son fils Guillaume, Marjorie et leurs enfants arrivés de Fort de France pour les vacances. Guillaume Pigeard de Gurbert signa jadis dans ma collection un essai philosophique, Le mouchoir de Desdémone, auquel j’attache toujours un grand prix. À table nous avons donc d’abondance reparlé de philosophie et du rôle qui devrait être le sien entre injonctions et interrogations. Et dans le même temps, un peu rêveur, un rien distrait, je me souvenais d’un poème que j’avais écrit pour Marie quand elle avait eu trente ans. En vers très libres, je disais la préférer…
à toutes les fontaines par lesquelles sa ville
chante du fond des âges
l’usage immodéré de la résignation.

Ah, ce sacré roman, Il aimait au-dessus de sa condition. Deux personnes déjà m’ont rendu compte en quelques mots de leur lecture. Mais j’attends leurs rapports circonstanciés et le verdict des autres. Ceci me rassure : dans ces premiers commentaires, je reconnais mon livre…

Ce soir, envie ou besoin d’échapper… Échapper à quoi, ce n’est pas évident ou ce l’est trop. Mais de cette cavale nous avons trouvé le moyen. Canal Plus repassait Miller’s Crossing des frères Coen. Comme dit l’historien Jean Tulard, qui ne craint pas l’hyperbole, “c’est Lorenzaccio ou Richard III dans le monde des gangsters.” Les images, superbes, ont en effet quelque chose de théâtral et les dialogues, dont on peut heureusement rattraper le sens par les sous-titres, sont fichtrement bien menés. Bref, je ne sais pas sur quel rivage ce film nous a laissés. En tout cas par sur celui où nous avions embarqué.

18 juillet – Dans les années trente, j’avais lu Le petit loup de mer de Mayne-Reid. Aussi, la visite que je fis à Anvers d’un superbe trois-mâts transformé en navire école, le Mercator, me persuada que mon avenir était sur les océans. Une ambition que la guerre décapita. C’est en souvenir de quoi j’ai mis pour un temps, à son bord et à ma place, Vincent, l’un des trois frères anversois qui se partagent les aventures de mon roman. Mais ce matin me vient par la presse la nouvelle que le Mercator sera bientôt amarré à Ostende dans… un caisson de béton. Épinglé de la sorte, si on lui déploie parfois les voiles, il aura l’air d’un papillon tombé du cosmos. Image à laquelle je m’accroche pour ne pas découvrir une autre qui serait dessous.

Pia Petersen est venue au mas en compagnie de Bruno. Ils avaient apporté des melons aussi parfumés que savoureux, on a déjeuné à l’ombre de la terrasse et comparé nos lectures. Après, on a discuté indéfiniment au sujet de la vibration générée dans l’infime espace entre le sens et son enveloppe d’écriture. Musique du texte ou supplément d’âme, c’est selon.

Une cigale s’était introduite dans le salon où elle stridulait à tour de timbale. Quelle idée de s’introduire dans la maison, quelle idée d’appeler timbale l’organe stridulant de la bestiole, et quelle idée de nommer salon une bergerie. Il m’a fallu un temps pour découvrir que la cigale se trouvait sur l’un des petits bois de la fenêtre. Ça m’a permis de la regarder à l’aise et de près. Elle n’est vraiment pas gracieuse… Allégretto, qui était venue à l’heure du thé, a saisi entre pouce et index la cigale qui s’est remise à striduler avec fureur avant d’être posée dans la glycine.

Aujourd’hui, premier rapport de lecture, très circonstancié, sur le roman. Assez bouleversant. Pas envie ou pas capable d’en parler. Et pour ne pas m’y risquer, j’ai revu Anything Else de Woody Allen. Ce n’est pas du meilleur et c’est même un peu de la redite, mais je prends plus de plaisir aux aphorismes philosophiques de Woody Allen qu’à ceux de Michel Onfray. Et puis Christina Ricci ferait aussi bien dans Le bain turc d’Ingres que dans le rôle d’Amanda…

19 juillet – Ah, ces graphistes qui, chargés d’illustrer une couverture de livre, n’hésitent pas à assujettir le titre par une image qui veut témoigner de leur art plus que du propos de l’auteur ! Dérive dangereuse. Le pouvoir de l’image prend le pas sur l’intelligence du texte. Évidemment, je le sais, je le sens, je passe pour un iconoclaste.

Afin de repartir avant que le village ne soit verrouillé par le Tour de France, Dominique Sassoon est venu au mas tôt ce matin et nous avons navigué parmi les textes où, avec discrète émotion et finesse, il rend compte des expériences et des pensées auxquelles l’a conduit l’exercice de la chirurgie. Nous nous sommes attardés à discuter de l’usage de ces notations brèves qui peuvent soudain, par leur fulgurance, éclairer le champ qui vient d’être traversé et révéler l’accès à ceux qui le suivent. En tout cas je vois poindre un livre auquel déjà je suis très attaché.

Pendant que d’un délicat poisson parfumé aux herbes nous déjeunions au jardin, la caravane du Tour de France, suivie du peloton, est passée sur la route de la Vallée des Baux avec un tel vacarme que les cigales, tout excitées, n’ont pas réussi à le couvrir. Pour voir passer un instant ces cinglés de la pub et ces fous de la pédale, des familles n’avaient pas hésité à installer depuis la veille leur camping-car en bord de route. Quand le calme est revenu, j’ai sombré pour la sieste dans un onctueux silence.

Nouveau rapport de lecture du roman. Me voilà de plus en plus rassuré mais pas moins inquiet. À la suite de certaines remarques j’imagine des sautes et je pense à des trocs. Ainsi ai-je changé le prénom d’un de mes personnages. C’est important, le prénom que l’on porte ou par lequel on est porté ! Miracle de l’informatique, en dix secondes l’ancien prénom d’un petit spectre avait complètement disparu. Et le nouveau lui va comme une couronne.

“Avec Leterme, j'en viendrais presque à vous envier Sarkozy”, m’écrit un lecteur belge. J’ai pensé à l’un des lazzi de Baudelaire dans ses Amoenitates Belgicae : “… et s’ils attrapent la vérole, c’est pour ressembler aux Français.”

On donnait ce soir, sur TCM, Port de l’angoisse de Howard Hawks en version “remastérisée”. On n’allait pas rater ça, on ne l’a pas raté. Peu importait l’invraisemblance du scénario adapté d’un récit de Hemingway, il ne fallait manquer ni ce retour au premier film où apparaissait Lauren Bacall qui avait alors vingt ans, ni sa rencontre avec Humphrey Bogart qui approchait de la cinquantaine. Il y eut d’ailleurs en prélude une longue interview de Lauren Bacall qui, de sa célèbre voix rude devenue rauque voix d’octogénaire, rapportait le vertige amoureux qui l’avait saisie devant l’homme qu’elle allait épouser et accompagner jusqu’à sa mort en 1957. En sorte que ce film, Port de l’angoisse, je l’ai revu d’abord comme un document sur un couple d’acteurs exceptionnels.

20 juillet – Après une longue interruption pour cause de petits accrocs, repris aujourd’hui l’habitude de notre marche matinale. Habitude, voilà un mot qu’il vaudrait mieux utiliser avec prudence. Le ciel était bas, la température déjà haute, les parfums épais et en fond sonore les cigales jouaient aux scieurs de long. Mais après la marche, j’ai eu l’impression que mes bouzines pulmonaires avaient enfin retrouvé leur volume. Au retour j’ai pris à partie le tenancier du “Huit à huit” où j’allais acheter La Provence. Vous voulez donc la mort de vos clients ? Ce n’était pas la première fois qu’avec sa climatisation tournant à plein régime j’avais l’impression d’entrer dans un congélateur. Ou une morgue.

Le monde politique en ce pays est-il devenu un véritable “milieu” ? On s’y flingue (jusqu’ici au sens figuré), on s’y dénonce, on y exerce des vengeances à la Borgia, et parfois même, a posteriori, pour montrer son savoir-faire, on revendique avec une ironie d’intouchable la participation à quelque affaire tordue qui refait surface.

Que décidera Paul Auster à qui j’ai transmis l’invitation du Collège de France à occuper la chaire de Création artistique pour l’année 2008-2009 ? Quel chemin, depuis L’invention de la solitude !

Bingo ! J’ai trouvé une édition intégrale du Journal de Samuel Pepys. Fini de me demander ce que Paul Morand avait sucré pour établir l’édition quintessenciée que j’ai héritée du père de Christine. La poste devrait me livrer les deux volumes d’un jour à l’autre. Peut-être la bonne postière me les apportera-t-elle tout à l’heure. Pour la remercier et m’excuser de la contraindre à véhiculer tant de livres et de manuscrits, je l’inviterais bien à enlever son casque de motarde et à s’asseoir sur un des bancs du jardin. Je lui verserais un doigt de vin blanc frais et lui lirais cette page de septembre 1666 où, décrivant le grand incendie de Londres, Pepys écrit : “Après une si longue sécheresse, tout était combustible, même les pierres des églises.” Avec le sens qu’a ici le mot “sécheresse”, je pense que ma bonne postière frissonnerait.


Depuis que, sur mon ordinateur, j’ai mis comme provisoire fond d’écran Le bain turc de monsieur Ingres, je suis amené à jouer les entomologistes et à observer ses créatures de si près que, non seulement des défauts maintenant m’apparaissent, comme ces seins littéralement “vissés” sur la poitrine du personnage central tout de profil, mais l’horreur du harem me paraît contaminer peu à peu la grâce et la danse des formes. Fausse allégresse des bayadères, regards éperdus, attente de la servitude, accumulation des corps avec leurs invisibles effluves, et la présence du maître assénée par son absence même. Pour ne pas devenir pareil à l’eunuque qui par un œilleton observe et surveille les femmes du sultan, j’ai fait disparaître Le bain turc et l’ai remplacé par l’ancien fond d’écran qui représente l’Europe vue de nuit. Celle-là n’est pas nue mais porte une toilette bleue constellée de lumières…

L’été deviendrait-il paradoxalement le temps du cinéma ? Ce soir, TMC proposait une autre œuvre “remastérisée”, Scaramouche de George Sidney, un cru 1952, une extravagante histoire de cape et d’épée dans laquelle, pour les beaux yeux de Janet Leigh, Stewart Granger, alias Scaramouche, se bat avec Mel Ferrer. Et grâce à notre grand écran, nous étions dans le film, parmi les spectateurs de ce qui est tenu pour le plus beau duel de l’histoire du cinéma.

21 juillet – Un titre de livre, ça clignote. Avant lire il promet, après lire il confirme ou… infirme. Penser à ce qu’il dit et à ce qu’il ne dit pas. Pendant tout le temps où j’écrivais mon dernier roman j’ai été guidé par le titre que j’avais choisi : Il aimait au-dessus de sa condition. Je l’aimais, ce titre, je le suivais et j’y suis toujours attaché. Mais certains me disent que, lecture faite, le titre ne leur paraît plus à la hauteur du roman. J’en avais eu le pressentiment, et le voilà confirmé. Peut-être vais-je opter pour un titre que j’ai examiné cette nuit sur toutes ses coutures après qu’il me soit venu. La disparition de Julie Devos. Il y a là un petit air Simenon qui me convient d’autant mieux que le roman n’a rien de simenonien. Oui, mais une autre voix me soufflait, cette même nuit, que le roman pourrait s’appeler La chronique de Valentin ou même La chronique de Valentin Cordonnier parce que c’est une chronique, sa chronique. Et ce serait un petit clin d’œil à une certaine Chronique des Pasquier qui a fait date dans ma vie. Bref, me voilà dans l’embarras et l’irrésolution. Et la marche matinale, plus longue que celle d’hier, avec moins de nuages et le retour du vent, ne m’a pas aidé dans la résolution.

Quand L*, qui a passé la matinée ici, m’a dit que nous nous connaissions depuis six ans déjà, je suis tombé de haut. J’aurais dit deux, trois ans au plus. C’était d’ailleurs sa première vraie visite au mas, si j’excepte une apparition, en juin, après la lecture que Maud Rayer avait faite du monologue de Molly Bloom. Si j’en crois L*, nous nous serions croisés pendant près de quatre années sans nous découvrir et parlé sans nous comprendre. Ce n’est donc pas un hasard s’il fut ce matin question des intrigues du langage et des manigances de la pensée dans les relations personnelles. C’était une manière de nous chercher, de nous interroger sur nos silences et peut-être sur nos réticences. “Puisque les mots ne disent pas ce que je suis, laissait entendre jadis Brice Parain à Bernard Pingaud, je m’efforcerai d’être ce que je dis.” Pourtant je cherche en vain à me rappeler quel regard, quelle réflexion ou quelle attitude, et à quel moment, auraient pu soudain nous déverrouiller. Il est probable que la reconnaissance s’est accomplie à notre insu, progressant, invisible, à la manière des eaux souterraines. Alors, faute de connaître la source, je me suis livré au simple plaisir que me donnait la soudaine profusion d’une conversation capricieuse comme une rivière de montagne.

Avec leurs enfants, Valérie et Jules ont déboulé au mas ce soir. À table, la conversation fut cette fois pareille à ce qu’on obtiendrait si l’on faisait jouer “de concert” un orchestre de chambre et une fanfare de village. Et pourtant, parfois, une écoute inattendue. Par exemple quand, à propos d’armes – car les armes reviennent souvent dans les discours des enfants – j’ai expliqué aux plus âgés des petits la différence entre sabrer et sabler le champagne, entre décalotter le goulot et boire d’abondance. Ils étaient là tout oreilles.

22 juillet – Ce matin je me suis aperçu que j’avais reçu cette nuit, par un très long courriel, un nouvel et bouleversant compte rendu de lecture de mon roman. J’y ai découvert ce que j’avais écrit et ce que je ne savais pas avoir écrit. Pendant la marche matinale, trébuchant sur les pierres du chemin, muet à côté de Christine qui avait compris qu’il ne fallait pas me poser de questions, j’ai divagué, allant du bonheur d’avoir eu droit au regard d’un tel lecteur à l’émotion de refaire moi-même une nouvelle lecture à travers la sienne. Le compte rendu était accompagné de réflexions d’une si juste lucidité que, sitôt rentré, j’ai commencé à retoucher certains passages. Et puis il y avait dans cette lettre une telle apologie de mon premier titre, qualifié de stendhalien, que sur ce point tout a été remis en cause…

On était treize à table, ce midi, sous le platane, par grosse chaleur mais avec un petit vent bienvenu. La compagnie des enfants devenus adultes et des petits-enfants impatients de l’être me donnait l’impression de camper en bout de table un patriarche d’imagerie populaire. Mais au café, Jules et moi, nous avons eu envie de profiter du grand écran pour voir le départ, en Allemagne, de la course de Formule I. Nous avons été servis. Buster Keaton n’eût pas fait mieux. Des trombes d’eau se sont mises à tomber et les bolides ont quitté la piste les uns après les autres. Pas réussi à voir si Sarkozy était au volant de l’un d’eux.

Au moment où je suis dans les dernières inquiétudes avant le ne varietur pour mon roman, je tombe par mon agenda Pléiade sur une citation de La nausée de Sartre : “Quand on vit, il n’arrive rien (…) mais quand on raconte la vie, tout change.”


23 juillet – Hier soir, Olivier Strebelle est venu dîner avec Marianne. Après nous être lancé à la tête l’un de l’autre des nouvelles comme confettis puisés dans le sac à souvenirs, et après avoir évoqué ses vols en deltaplane, son record en altitude et l’accident dont il est sorti par miracle mais qui a mis fin à ses exploits et fourré au placard le projet que nous avions d’un vol où il m’aurait emmené en tandem, on a essentiellement parlé de la sculpture monumentale, en fils d’acier, qu’il a conçue pour l’Allée des Athlètes aux Jeux Olympiques de Pékin, l’an prochain… Je viens de visionner le DVD qu’il m’a laissé et qui dévoile toute l’astuce de ce projet géant, plus de vingt mètres de haut sur je ne sais quelle surface, un DVD où l’on voit cinq personnages jouant avec des gerbes de fils qui composent des figures chorégraphiques. Mais soudain, vus sous un certain angle, ces personnages se rassemblent et chacun exhibant un cercle, ils reconstituent les anneaux olympiques. Au talent qui est le sien, Olivier a toujours mêlé sa passion des techniques. Il nous en a fourni une preuve encore en nous offrant l’un des cent exemplaires de la reproduction d’une autre œuvre tout en fils d’acier, un coq ici miniaturisé et gravé par laser à l’intérieur d’un cube de cristal. L’animal y est enfermé sans avoir pu s’y introduire, et il est visible par chacune des six faces, de telle sorte qu’en faisant tournoyer le cube dans la main, on voit les formes et leurs échos proposer des combinaisons étonnantes. Est-ce pour avoir été troublé par ces fantasmagories ? Quand j’ai entrepris, à la nuit, de reconduire Olivier et Marianne chez les Alechinsky où ils logent, j’ai manqué le bon chemin à un carrefour et nous avons erré un moment comme si nous étions à notre tour créatures du laser enfermées dans le cristal de la nuit. Marianne en a profité pour nous expliquer, désignant la Lune qui était parfaitement coupée en deux, que, dans une telle disposition, elle occupe l’endroit du firmament où la Terre se trouvait six heures plus tôt. Ce matin, dans la colline, sous un ciel encombré de nuages traversés par des flèches de lumière, j’avais l’impression d’être un rescapé d’une odyssée de l’espace… Je venais d’écrire ces quelques lignes quand Olivier m’a appelé. Pierre Alechinsky apprenant notre mésaventure nocturne lui a dit s’être lui-même égaré parfois quand il rentrait chez lui à la nuit…
J’ai repris ce cube de cristal à l’intérieur duquel les rayons-laser guidés par je ne sais quelle sorte de pantographe ont gravé la parfaite miniaturisation du coq. Et il m’a semblé comprendre soudain quels pouvoirs avait désormais la chirurgie intrusive.

À propos de ce titre qui me tarabuste, Il aimait au-dessus de sa condition, O* justifie la préférence qu’elle lui accorde en m’écrivant qu’il suffirait de changer il par elle pour qu’elle s’y reconnaisse. Une autre, N*, me dit être certaine de le préférer avec l'impression de connaître ce titre, comme d'un livre qu’elle aurait lu il y a longtemps... Une troisième qui me croit tout à fait décidé, s’exclame : “Merci d'avoir sauvé ce si beau titre !” À vrai dire, ces arguments sont tous irrésistibles. Une incertitude demeure pourtant.

Cet après-midi, passé en revue avec Catherine Mézan les derniers réglages que je lui proposais de faire sur le texte de son roman. Un pianiste vu de dos paraîtra donc en mars. Elle, je l’ai empêchée d’hésiter sur son titre, c’est donc avec celui-là qu’il paraîtra. Et elle a bien de la chance…

Ce soir, après m’être longuement entretenu avec Françoise du sort réservé à mon roman dont je lui ai confié la gestion, grand souper familial. Nous étions huit à table, hélas dressée à l’intérieur car le temps lourd est en même temps menaçant. Avec désordre et grandes exclamations nous avons parlé des formes dans l’art et des extravagances politiques.

24 juillet – Ce matin, pour un contrôle dentaire, me suis arrêté au cabinet médical. Les deux premiers médecins que j’ai rencontrés étaient en “chorte” comme dit Marcel Aymé dans Le passe-muraille. Serait-ce un uniforme ? me suis-je demandé. Avec l’un d’eux, échangé quelques réflexions sur l’existence et quelques propos lestes comme nous les aimons.

Ophélie Jaësan est venue déjeuner au mas avec Maël, ce jeune musicien qui lui fait d’évidence tant de bien. Ce n’est pas seulement visible par la grâce nouvelle d’Ophélie et par la lumière dans son regard, ce l’est aussi dans sa manière d’écrire. La phrase est plus souple et, dirait-on, plus heureuse.
Louise et Gilles sont repartis avec les trois petites-filles, Odile, Claudine et Irène, en oubliant ici les sacro-saintes peluches. Dieu merci, pas l’inverse. Ophélie et Maël les leur rapporteront ce soir à Montpellier puisqu’ils habitent tous la même ville.

La poste vient de m’en apporter les deux volumes, et me voilà possédant l’intégrale du Journal de Samuel Pepys. Si je me laissais aller, je m’y enfoncerais juqu’à la nuit, et même au-delà.

“Un coup de dés jamais n’abolira le hasard.” Oui, grand Mallarmé si cher à mon ami Pascal, mais un coup de gong, lui, peut mettre fin aux tourments et au tournis de l’hésitation. Ce coup de gong, c’est celui qui a résonné quand le titre du roman m’est apparu, quand il s’est imposé et quand il m’a fait comprendre que je pouvais oublier tous les autres. L’absence. Voilà le titre qu’il me fallait. Aussi juste de sens avant qu’après lecture. Me semble-t-il.

Reçu un nouveau rapport de lecture, long, argumenté où il est question, entre autres, de la nuit dans laquelle se prolonge la lecture, une fois le livre refermé. C'est tout de même à quoi l'on est particulièrement sensible quand on a écrit un roman...

25 juillet – Ce matin, marche plus longue que d’habitude par des chemins abrités car le mistral, revenu précipitamment, cherchait à nous enlacer, nous embrasser, nous lécher comme un amant incommode.

Il m’a touché, Jean-François Balmer, hier soir, dans L’affaire Sacha Guitry, le téléfilm de Fabrice Cazeneuve. Il avait une manière à la fois sensible et discrète de faire sentir le côté gigogne d’un personnage lui-même acteur de sa propre vie. Dans la crainte que ça ne tourne à l’apologie malvenue des uns et au dénigrement des autres j’étais évidemment resté sur mes gardes. Je craignais aussi un usage immodéré des mots, les fameux mots de Guitry. Non, tout cela a été conduit avec mesure. Deux souvenirs me sont à cette occasion revenus. D’abord la réplique qu’aurait eue Arletty quand on lui avait reproché sa liaison avec un officier allemand… “Fallait pas les laisser entrer !” L’autre qui n’a cessé de me hanter, souvenir détestable d’une soirée de septembre 1944, au lendemain de la libération de Bruxelles, quand j’ai vu des gens que l’idée de résister n’avait jamais effleurés s’emparer d’une femme soupçonnée de collaboration horizontale et la dénuder, la tondre, la peinturlurer pendant que d’autres jetaient meubles et effets dans la rue, avec une jouissance particulière à faire basculer le piano par la fenêtre… Cette image, qui m’est revenue plus tard, quand je tentais de comprendre pourquoi les révolutions tournaient immanquablement à la dictature, m’avait d’ailleurs fourni le thème du premier chapitre dans Le nom de l’arbre. Jamais deux fois dans le même fleuve ? Si, si, deux fois, dix fois. On revient sans cesse sur ses propres traces.

Entre déjeuner et sieste, longue conversation téléphonique avec Maud Rayer dont je ne savais pas qu’après nous avoir fait en juin la lecture de Joyce elle avait subi une opération lourde dont elle se remet lentement. “Devrais-je t’amener sur scène dans mes bras, lui ai-je dit, tu nous referas cet hiver au Méjan une de ces lectures dont tu as le talent.” Et enfin, dans cette conversation, elle s’est mise à rire.

Cette fois, pour le nouveau titre, L’absence, pas mal d’approbations me viennent. Dont une d’un cinéaste que j’apprécie fort. Et une autre avec cette citation de Proust dont je ne retrouve plus la place : “L'absence n'est-elle pas, pour qui aime, la plus certaine, la plus efficace, la plus vivace, la plus indestructible, la plus fidèle des présences ?” Et cette autre encore avec évocation de deux chansons, l’une de Jean-Loup Dabadie par Serge Reggiani et la seconde de Jean-Jacques Goldman. Ce ne sont pas piètres parrains.

26 juillet – On nous a livré cette semaine quelques films de Woody Allen qui manquaient à notre collection et, hier soir, après avoir dîné assez tôt, nous avons revu Manhattan Murder Mystery. Avec Diane Keaton retrouvée, Woody Allen s’engage là dans des aventures où ne manquent ni les clins d’œil à Alfred Hitchkock et Orson Welles, ni des répliques devenues célèbres comme celle où il affirme qu’en écoutant du Wagner, l’envie lui vient d’envahir la Pologne.
Le projection (comme hélas on ne peut plus dire mais comme je dis tout de même, entre autres pour le double sens du mot) s’est terminée assez tôt, ce qui m’a permis de rejoindre Samuel Pepys et de consacrer deux bonnes heures à la lecture de ses accomplissements, frasques et exploits. Je me sens décidément avec lui en très complice compagnie, et aujourd’hui mieux qu’hier. Question d’âge sans doute.
Ce matin, dans la colline que j’appelle les Rocheuses quand j’y ai de la peine comme aujourd’hui, j’ai réfléchi à ce qui peut bien me porter ainsi vers Pepys et Allen. Et je crois avoir compris. Me risquer à le dire, c’est une autre paire de manches. Mais peut-être, après tout, est-ce évident pour des proches, de très proches.

Le va-et-vient des courriels me fait parfois penser à la circulation. Il y a de grands calmes entre des heures de pointe où, soudain, ils arrivent les uns dans les mots des autres. Et puis, à une heure qui conviendrait pour la sieste, en voilà un qui apparaît tel un vaisseau orné de feux de Saint-Elme. Je ne l’attendais pas ou je ne l’attendais plus, et le voilà qui m’emporte dans d’irrésistibles préfigurations…

Francine Salkin est venue de Cotignac, ce matin, en compagnie d’un Bonaldi de ses amis. Elle est la veuve d’un peintre, contemporain de Delvaux et Magritte, dont j’ai tenté par quelques écrits de faire connaître l’œuvre. La dernière fois, il n’y a guère, c’était par une notice pour la Nouvelle biographie nationale de l’Académie Royale belge. Du Tango de l’antigenèse, douze toiles enclavées l’une dans l’autre par la continuité du motif, j’écrivais que cette œuvre paroxysmale pourrait bien n’avoir d’équivalent dans la peinture belge que L’entrée du Christ à Bruxelles de James Ensor. Mais l’ami Bonaldi lui, après avoir exercé l’art culinaire aux Etats-Unis s’est reconverti à l’arboriculture en Provence, de telle sorte que la conversation, à la table du déjeuner, n’a cessé de nous porter des formes aux saveurs, des saveurs aux arbres et des arbres aux couples du tango de Salkin. Cet échange très soutenu m’a épuisé.

Notre cousin, Ghislain de Marsily, de l’Académie des sciences, a publié dans Le Monde de ce jour un grand article sur l’enseignement dans les universités françaises à propos des sarkoziens projets de réforme. Et je trouve que le quotidien aurait dû mettre en exergue et en grasses sa conclusion : “Donner la liberté de faire sans les moyens de réaliser serait un leurre.”

27 juillet – D’une conférence que je fis à Fribourg en 1985, deux souvenirs me restaient jusqu’ici très présents. Le premier, assez cocasse... Sur un panneau, à l’entrée de la salle où j’allais parler, une affiche annonçait mon propos : “Qu’est-ce qui fait courir un romancier français ?” et une autre qui la recouvrait en partie paraissait apporter la réponse : “Le Beaujolais nouveau est arrivé !” Le second souvenir date du lendemain. À l’aube, Jean-Claude Dorléans, le directeur de l’Institut Français, m’avait conduit à Bâle sous la neige pour que j’attrape l’avion de Marseille, un petit appareil à hélice dont, sitôt en altitude, je vis les haubans et l’aile se couvrir de givre. Nous étions trois, nous avions froid, les deux autres passagers n’en menaient pas plus large que moi… Le pilote fit perdre à l’avion autant d’altitude que le relief le lui permettait et nous sommes arrivés sains et saufs à Marseille. C’est évidemment de quoi nous avons parlé, hier en fin d’après-midi, quand Jean-Claude Dorléans est passé me voir en compagnie de sa femme. Mais le plus surprenant fut d’apprendre par lui que deux ans plus tôt, en 1983, j’avais été invité, dans ce même institut de Fribourg, à exposer l’impertinente initiative que j’avais prise en 1978 de créer sur la rive gauche du Rhône une maison d’édition qui prétendait défier celles de la rive gauche parisienne et le centralisme jacobin. Or de cette causerie-là je ne me souvenais absolument pas. Nouvelle preuve, s’il en fallait encore, que nos souvenirs forment un archipel et non un continent.

À propos du passé et de l’intérêt d’en archiver les témoignages, Mélanie aurait dû venir aujourd’hui au mas. Mais elle a été recrutée par les bibliothèques de la ville de Valence, et elle s’y cherche un logement car elle doit s’installer en août. La conduite et l’entretien de mes archives vont donc connaître des perturbations dont j’eus un échantillon déjà quand, voici quelques années, Isaphi, qui avait commencé à les classer, partit à Paris pour chercher dans la publicité meilleure fortune que dans la philosophie et l’archivage.

Hier soir, poussés par des louanges de presse, nous avons revu Du rififi chez les hommes réalisé en 1954 par Jules Dassin que le maccarthysme avait chassé d’Amérique. Oui, d’accord, c’est une sorte de grand classique mais il est hélas marqué par l’âge plus que par le style. Ça finissait assez tôt, je me suis empressé de rejoindre Pepys pour goûter encore, pendant une heure ou deux, ce délicieux mélange de feinte innocence et de jouissance avérée. Puis, je me suis endormi en cherchant à comprendre ce qui fait paraître si proches des choses lointaines, et si lointaines d’autres qui sont récentes…

Reçu le dernier compte rendu de lecture que j’attendais. Celui sur lequel je comptais le plus et que je redoutais plus que tout autre parce qu’il est d’une personne dont le jugement est à mes yeux, dans la profession, le plus sûr, quelqu’un qui jamais, je le sais d’expérience, n’engagerait un auteur à poursuivre sur une mauvaise route. L’approbation reçue ne va certes pas sans invitations à revoir certains passages, et la clairvoyance des conseils et des notes m’est vite apparue. Aussi ai-je déjà entrepris des ajustements auxquels je consacrerai tout le week-end. Mais sans attendre que je les fasse, ce lecteur, pour m’éviter toute méprise sur le sens de son compte rendu, m’écrit que le roman “nous prend dans ses bras et valse avec nous sans un seul faux pas jusqu’au bout de la nuit.” La mienne sera tumultueuse, mais cette fois pour de bons motifs.

28 juillet – Même si elle a commencé comme d’habitude par une petite marche dans nos Rocheuses, cette journée n’était pas comme les autres. Je me suis, dès le matin, retiré dans mon grenier avec la clim à plein régime à cause de la canicule et, la loupe d’horloger sur l’œil, j’ai procédé toute la journée sur mon roman aux réglages de texte que les derniers commentaires reçus m’avaient suggérés.
Ce soir, nous étions huit à table sous le platane à discuter avec véhémence des déformations dont souffrent les plus beaux projets quand ils sont livrés par nécessité à des responsables dits de haut niveau et de basse compétence. Brigitte, la Brigitte de Bruxelles, qui était arrivée à midi, n’y a pas participé, alors qu’elle s’y serait fait entendre, je la connais. Elle avait de la fièvre, on l’a mise au lit et j’ai fait appel à mon pédiatre qui est venu lui apporter soins et réconforts dont elle avait besoin.
Christine met de l’ordre dans sa cuisine où, par les temps qui courent, elle passe des heures qu’elle aimerait mieux consacrer à la lecture, à la traduction et au piano auquel elle s’est remise. Et moi j’ai regagné le grenier où, malgré la clim qui rame à tour de bras, la température reste caniculaire. Mille fois au moins, dans son Journal, Samuel Pepys termine le compte rendu de sa journée par un “retour chez moi pour souper et au lit.” J’ai soupé, je vais faire comme lui, à cette différence que j’emporte son journal pour en lire encore, et toujours avec délice, quelques dizaines de pages.

29 juillet – Mon cher pédiatre a montré une fois de plus ses talents de sorcier. Brigitte était sur pied ce matin mais nous avons tout de même pris la précaution de pas l’entraîner dans notre promenade. La canicule est plus forte que le mistral qui tente de la calmer. Passé le reste de la matinée à terminer mes réglages de texte.

En plein midi la nouvelle s’est plantée devant moi comme un javelot. Et il vibre encore. Lisa Bresner est morte vendredi. Dans quelles circonstances, je ne sais pas. Je me suis longuement attardé sur son site (lisabresner.free.fr), devant les photos de cette jeune femme qui, en jouant sur le pavé chinois de Paris, avait appris dans l’enfance à parler une langue qu’elle apprit ensuite à lire et à écrire et qui lui inspira contes et récits. Et deux romans. Lao Tseu où l’on voit que “les territoires se dirigent selon les mêmes règles que celles qui rythment les amours de l'alcôve”, et Pékin est mon jardin où une petite fille, le jour de son anniversaire, est abandonnée par son père qui s’envole vers la Chine. Deux romans que j’ai publiés avec gourmandise dans la collection “un endroit où aller”. Mais quel tumultueux jardin, à elle seule, était cette Lisa ! C’est une chose affreuse dans le grand âge que j’ai atteint, on voit tant de merveilles disparaître. J’aimais le sourire de Lisa, sa grâce, son imagination, ses grands désespoirs, ses malices et son talent.

30 juillet – Alvy Singer, alias Woody Allen, se livre dans Annie Hall à un déballage de fantasmes et à une démonstration de névroses que j’ai retrouvés avec une joyeuse complaisance quand nous l’avons revu, hier soir. Mais il est venu un moment où Christine, elle, n’en a plus goûté l’humour amer. N’y est pas pour rien, je crois, la fatigue où la mettent le va-et-vient que l’on connaît en ce moment au mas et le désordre affectif provoqué par les apparitions et disparitions des petits-enfants.

Christine avait raison, l’étymologie de moleskine est bien l’anglaise “peau de taupe”. Au petit-déjeuner, il en était question et, avec ma prédilection pour les étymologies fantaisistes et autres cratylismes, j’avais tenté de leur faire croire, car Brigitte était présente, que la Moleskine était un fleuve russe dont on retrouve la description dans certains récits de Gogol. Or s’il était question de Moleskine, c’est parce que je venais d’offrir à Brigitte, dont c’est aujourd’hui l’anniversaire, un carnet à cette marque que Chatwin, Hemingway et quelques autres ont rendue célèbre.
Mais le cadeau du jour, le vrai, c’est celui qui me vient de Brigitte. Hier, elle avait emporté dans sa chambre un tirage de la dernière version de L’absence et elle m’en a fait aujourd’hui l’un de ces commentaires qui vous montent à la tête. Seconde lectrice hors du comité de lecture qui avait été choisi (mais, chose curieuse, de même prénom que la première), elle m’apporte donc un nouvel écho, libre de toute préoccupation éditoriale. Ce matin, par la fenêtre je la vois dans le jardin, petite silhouette blanche, en train de relire, comme elle m’avait dit en avoir l’intention, certains chapitres et en particulier celui où se produit l’éruption qui donne à l’histoire toute sa pente…

Sur la route de leurs vacances, Bernard Rentier, recteur de l’université de Liège, et sa femme Françoise, se sont arrêtés au mas ce matin et en sont repartis dans l’après-midi. Nous étions convenus de cette rencontre pour faire le point sur la remise des insignes de docteur honoris causa à six “écrivains du monde” à l’occasion de la rentrée académique le 18 septembre prochain, car Nancy Huston, Bahiyyih Nakhjavani, Paul Auster et Alberto Manguel en sont. Bernard Rentier m’a demandé de faire, ce jour-là, entre la rentrée académique et la remise des insignes, une courte intervention sur l’usage de la littérature. Un de ces sujets que la brièveté même rend tout à fait périlleux. Françoise et Bernard sont des biologistes et, à l’ombre du platane où tambourinaient avec mesure les cigales et où les feuilles frissonnaient sous un léger mistral, nous avons déjeuné en parlant de leurs recherches, des amis que nous avons dans la profession, des sorites de Lewis Carroll et, longtemps aussi, du bel écrivain qu’était Marcel Thiry (j’ai publié ses Grandes proses) dont Bernard, qui est son neveu, m’a offert des poèmes que je ne connaissais pas, Statue de la fatigue, et Le tour du monde en guerre des autos-canons belges, récit d’une aventure qui a conduit les frères Thiry, de 1914 à 1919, par d’invraisemblables aventures en Russie, en Chine et… aux Etats-Unis. Ainsi serai-je définitivement débarrassé de l’idée qui m’était venue, quand j’avais rencontré Marcel Thiry aux journées Valery Larbaud de Vichy, que l’auteur de l’inoubliable poème, Toi qui pâlis au nom de Vancouver, était un de ces sédentaires qui voyagent par l’imagination.

À peine le temps de se réjouir entre nous, une porte claque. Michel Serrault est mort hier. Et vous croyez qu’on s’arrête là ? C’est maintenant le tour de l’immense Ingmar Bergman. Mais c’est ça la vie, mon vieux, ces portes qui se claquent les unes derrière les autres. Et pour autant, on ne sait rien des naissances et de la mystérieuse promesse des talents à venir, des Fanny et Alexandre qui sont déjà ou ne sont pas encore nés, avec le génie en eux.

31 juillet – Empêché de dormir par la faute d’un mistral enragé qui vient heureusement de caler mais qui avait cette nuit transformé ma chambre en centrifugeuse, j’ai passé trois heures, à l’écoute de France Culture, en compagnie d’experts qui disséquaient l’œuvre, la mémoire, les ambitions de Marguerite Yourcenar et parfois les dépeçaient. La fatigue s’y mêlant, il m’est arrivé par moments de mêler, dans une hybridation fantasque, le destin de cette femme à celui de Victoria, l’héroïne des Chaussons rouges, car hier soir, à la demande de Brigitte, nous avions revu ce mélodrame sauvé du ridicule par le talent de Powell et Pressburger.

Dominique Sassoon est venu de bonne heure en ce jour qui est déjà le dernier de juillet. Nous avons bien travaillé sur son prochain livre qui à pour titre provisoire Evariste et les chirurgiens. Elle est assez nouvelle pour moi, cette expérience éditoriale qui consiste à vivre le passage, dans un domaine si particulier, de l’expérience à l’expression.

Antonioni cette fois… “Tout doit disparaître !” lit-on parfois à certaines devantures. On se croirait au cinéma. 

(À suivre)










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