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© Bruno Nuttens




1er juillet – La première moitié de l’année est maintenant dans la caisse aux souvenirs… Mais l’été a vraiment commencé avec l’été ! Depuis le 21 juin on est à 30° tous les midis. Aujourd’hui, dans la colline, nous sommes passés à la croisière supérieure, nous avons fait un tour plus long de très bonne heure. Au retour j’ai trouvé un courriel de Steph qui a reçu ma préface comme un cadeau.

Le groupe LVMH obtient la condamnation sévère de eBay pour avoir, en connaissance de cause, laissé des internautes vendre sur ses sites de faux sacs, bâtons de rouge à lèvre, parfums, vêtements. Ah, si pareil jugement pouvait faire jurisprudence ou exemple afin que soient traînés en justice ceux qui permettent à des malfrats inaccessibles de nous harceler en déversant dans nos boîtes à courriels leurs quotidiens lots de spams, imbécillités et immondices !

À table et dans l’ombre, ce midi, nous avions J* que jamais je ne vois paraître sans me rappeler aussitôt qu’elle fut jadis l’une des survivantes d’un crash dont j’ai mis une trace dans Quand tu seras à Proust la guerre sera finie. Avec J*, on se livre sans délai à une fouille aux souvenirs et c’est souvent, comme aujourd’hui, l’occasion de découvrir qu’à l’époque où nous ne nous connaissions pas, nous fréquentions les mêmes amis. Les derniers propos de table furent ce midi pour Dante et sa traductrice, Jacqueline Risset, que je voyais avec plaisir à Rome et dont j’ai accueilli en 2001 la traduction qu’elle avait faite du Prince de Machiavel.

J’aime les petites cérémonies quand elles marquent les étapes de beaux accomplissements. Pour une exposition organisée en septembre à l’occasion du dixième anniversaire de la Maison du Livre de Bruxelles, la directrice m’a demandé un texte. Je n’en suis plus à un près. Mais un texte manuscrit. J’ai donc écrit à la plume (ça me paraît maintenant relever de la gravure) quelques lignes pour rappeler la soirée de septembre 2004 où, dans cette Maison du Livre, je fis sur Colette, parce que j’occupe à l’Académie Royale un siège qui fut jadis le sien, une petite causerie sous le titre : Je l’aime bien, cette femme-là…

À l’heure du thé Anne-Marie Garat et Jean-Claude Chevalier ont fait une apparition. Si brève fût leur visite, elle a suffi pour que nous traversions à brides abattues quelques sujets périlleux. Comme de comparer la brièveté de la vie au temps qu’exige l’accomplissement de grands projets. Ou encore voir que certaines œuvres paraissent n’avoir d’autre ambition que de rendre désirables les perversions qu’elles dénoncent.

Y aurait-il dans Anna M., le film de Michel Spinosa, une référence voulue à L’histoire d’Adèle H. tournée trente-deux ans plus tôt ? Pour en être sûr il faudrait revoir le film de François Truffaut mais, de mémoire, celui-ci montrait plus de maîtrise que celui-là. Pourtant je ne regrette pas d’avoir vu ce soir Anna M. pour deux raisons au moins… l’étourdissante interprétation du rôle-titre par Isabelle Carré et l’insoutenable tension par laquelle on est saisi et tenu jusqu’à la fin. Après, je me suis dit, à propos du réalisateur, qu’on ne portait pas le nom d’un célèbre philosophe sans provoquer des réflexions, comme celle qui consiste, au risque d’imprudence, à voir dans Anna M. certains rappels du fameux conatus. Et puis, de fil en aiguille, ce souvenir qui me revient parce que j’ai mentionné L’histoire d’Adèle H. : la photo du lieutenant Pinson (alias Bruce Robinson) qu’Adèle Hugo (alias Isabelle Adjani) emmenait partout avec elle avait été prise par notre ami Etienne qui est en séjour au mas…

2 juillet – Lech Kaczynski a déclaré au quotidien Dziennik qu’il ne signera pas le traité de Lisbonne. Hier soir Nicolas Sarkozy affirmait que Lech Kaczynski l’avait signé sous ses yeux. Elle commence dans la clarté cette présidence de l’UE que la France prend pour six mois ! Il y a un moment déjà qu’on file du mauvais coton. Coton… belge. Il suffit, en effet, de voir où va le petit royaume pour avoir une idée métaphorique de ce qui attend l’Europe. Voilà ce que j’avais en tête ce matin pendant une marche trop brève parce que j’avais le souffle trop court.

Mais oui, même si je n’en ai encore rien écrit je l’ai commencé, ce nouveau roman auquel j’ai donné un titre ancien : L’Helpe mineure ! Je suis sorti de la procrastination. Voilà en effet plusieurs jours que, sur l’invisible scène de mon petit théâtre, je règle les gestes et les paroles de deux acteurs dont l’un assiste à la mort de l’autre. Il m’est souvent arrivé de flinguer un personnage en lever de rideau. Nostalgie du polar auquel je ne me suis risqué qu’une fois avec Les belles infidèles ?

À la construction de notre mas, environ 1788, des fenestrons furent aménagés au nord dans des murs de cinquante centimètres d’épaisseur. Entre la moustiquaire et le vitrage dont nous les avons pourvus il y a donc un petit espace que j’utilise pour y disposer des scènes vivantes. Si j'avais des belles de nuit manière santons je pourrais reconstituer, en miniature, une vitrine du célèbre quartier rouge d’Amsterdam. Mais dans le fenestron du grenier où j’écris, j’ai préféré mettre face à face une cigogne alsacienne et un guerrier Qin, celui-ci paraissant dire à celle-là, dans la manière de François Jullien, qu’un sage est sans idée.

Avant son départ pour l’Islande, B* a poursuivi après le déjeuner son travail de fouille et de classement et m’a encore exhumé quelques textes que je ne me rappelais pas avoir écrits. Pendant que nous en discutions, l’idée lui est venue que ces textes pourraient être rassemblés non par genre (nouvelles, articles, billets, etc) comme c’est l’usage, mais par thème (la mémoire, l’oubli, l’allégorie…) On appellerait ça Dits et inédits, ai-je dit.

C’était un soir parfait pour revoir un bon vieux classique et nous avons choisi House by the River de Fritz Lang. Un film noir et magistral qui a presque soixante ans d’âge et fut redécouvert assez récemment. Il en faut de pareils pour comprendre la différence entre les polars dont le style se confond avec l’intrigue et des œuvres comme celle-ci que leur style hausse presque au niveau de la tragédie.

3 juillet – Comme je m’apprêtais à lire au lit, hier soir après avoir vu le film de Fritz Lang, j’ai appris par la radio la libération d’Ingrid Bétancourt. C’était, sans images, un autre film noir avec happy end. Mais happy end pour quelques-uns, pas pour tous, et pour certains déjà une occasion de se faire valoir. Ce matin, pendant la promenade sous un ciel également noir, je pensais à Florence Aubenas, à ce qu’on avait fait pour elle. Et aussi, dans un tout autre registre, à Marina Petrella. Trois destins de femme, et si j’étais cinéaste…

Parmi les textes que B* a exhumés hier se trouvait une nouvelle que j’écrivis un jour, La porte invisible, pour une très discrète revue dont j’avais même oublié l’existence. Et voilà que, cet après-midi, l’ayant relue, l’envie me prend de la reprendre, de la récrire, et je lâche ce que j’étais en train de faire, et je me dis que c’est une manière de m’accorder un peu de vacances, et je me fournis une excuse (il m’en faut parfois) en me persuadant qu’il y a là une scène qui sera présente dans L’Helpe mineure

Puisqu’on nous le proposait, nous avons revu Head in the Clouds (Nous étions libres, drôle de traduction) de John Duigan. Trois thèmes importants : les Années folles, la Guerre d’Espagne et le Paris de l’Occupation. C’est parfois mélo, parfois feuilleton, mais je reverrais sans me lasser la scène où Charlize Theron et Penelope Cruz dansent ensemble sans savoir que le temps de leur mort est très proche.

4 juillet – Dans la colline, une visibilité parfaite ce matin, on pouvait voir au loin la Sainte-Victoire aussi nette qu’elle l’eût été sur une gravure en taille douce. Par quelques coups de peigne (de peigne et non de rateau) le mistral avait nettoyé le ciel. Mais, ce travail accompli, quel besoin avait-il de gonfler les joues et de se remettre à souffler ? J’avais pourtant rêvé que j’étais arrivé à le dompter à la façon dont Christine apprivoise jour après jour une petite chatte grise et sauvage. Avec l’astuce de l’apparente indifférence. Bref, mistral revenu, la température avait chuté de quelques degrés. Plus besoin d’enlever la chemise. Une veste légère était même bienvenue. Dans mon grenier, la clim mise au repos et fermeture du fenestron au nord.

Premier appel de la journée, une certaine J*. Elle était du voyage en Chine en 1975 et, depuis lors, nous avons la plus brève correspondance du monde : en trois mots nos meilleurs vœux chaque année. C’est pourquoi je me dis que le coup de fil de ce matin avait peut-être pour objet de savoir si j’étais toujours de ce monde. Qui sait… elle a pu tomber sur une nécrologie. J’ai bien vu l’autre jour un avis de décès avec nom et prénom d’une amie que je sais bien vivante.
Le premier courriel à l’écran est de Guillaume qui, à propos de la télévision publique et de la télé privée, autre terrain où s’est embourbé l’actuel pouvoir, envoie à ses amis une réflexion fort bien menée sur les émissions infiltrées qui sont “les têtes de gondole du supermarché télévisuel”.
Et par le premier courrier j’apprends que Simon Leys se fâche. De ses deux enfants qui vivent avec lui en Australie les autorités belges ont fait des apatrides au motif (infondé, dit Leys) qu’ils n’ont pas accompli une formalité. Avec ce sens de l’humour qui ne lui fait jamais défaut, Simon Leys en conclut que “un vrai Belge, ça doit être né à Zottegem ou à Couillet-Queue, et le nom de jeune fille de sa maman doit être Beulemans ou Coppenolle.” Voilà qui a réveillé un vieux regret. Du temps où je vivais là-haut, j’ai souvent fait en voiture le trajet Bruxelles-Philippeville dont la route, en un certain endroit, longeait le mur d’enceinte d’une école catholique pour jeunes filles, mur sur lequel le nom de l’institution était peint en grandes lettres suivi de la mention : “Section Couillet-Queue”. Le regret c’est de m’être souvent promis d’emporter mon Leica lors du prochain voyage afin de prendre une photo de cette incroyable inscription mais de ne l’avoir jamais fait. Et ce matin, par le détour où m’a emmené Simon Leys, je me demande quelles traces peut avoir laissées chez des lycéennes devenues adultes le souvenir d’un établissement ainsi désigné.

L’invention de l’imprimerie permit à l’écrit de circuler. Politiques et marchands surent s’en servir autant et parfois mieux que les auteurs. Au siècle dernier l’édition s’engouffra dans l’exploitation mercantile et jeta les auteurs dans un barnum où ils se retrouvèrent en curieuse compagnie. Orchestres de chambre au milieu des fanfares. Et puis vint l’électronique qui est en train de faire main basse sur tout le système. On pousse maintenant des cris d’orfraie en voyant le rapide bouleversement du paysage éditorial, en constatant que la performance compte plus que le savoir ou le talent, en s’apercevant que l’écran risque de remplacer le livre et internet de monopoliser l’édition et la distribution. Or j’ai fait un rêve, comme on dit avec platitude car la formule a été mise à toutes les sauces. Un rêve en forme de sécession, un rêve de séparatiste. J’ai vu l’édition littéraire s’établir en république autonome dont les trois corps seraient constitués par des écrivains, des éditeurs et des libraires qui, liés par le même désir de transmettre les idées et le talent, sauraient le faire non sans audace mais avec mesure et sobriété. Las, de la coupe aux lèvres, que la distance est grande ! Suffit de voir ce qu’il en est des dispositions de Kyoto. Et puis, qu’ai-je à me mêler de ça dont, de toute manière, je ne verrai pas l’accomplissement ? Qu’ai-je ? Mais j’ai bien le droit !

Il s’appelle Maxime, il a étudié l’art vétérinaire puis il est passé aux Lettres et maintenant prépare une thèse sur Albert Cohen. Sans rapport, j’imagine, avec sa première vocation. Ce que voulait Maxime, c’était de m’entendre raconter mon Cohen. Et puisqu’il se comportait de la même manière que moi au temps où j’allais à Genève, ni photo ni micro ni carnet, je lui ai raconté cet après-midi les grands et moins grands moments que j’ai passés, pendant des années, avec Albert Cohen qui fut, dans ses livres comme dans sa vie, un homme de scène et de scènes.

Autre chose est de revoir un film en le faisant voir. On craint alors de décevoir et d’être déçu. Etienne ne connaissait pas le Good Bye Lenin de Wolfgang Becker, et nous l’avons regardé avec lui ce soir. Il a aimé cette superbe uchronie, dieu merci. Et pour ma part j’ai compris, mieux qu’à la sortie sur les écrans, la subtile complexité de ces variations sur le thème du mensonge. Pas un personnage qui ne mente aux autres comme les deux Allemagnes se sont menti l’une à l’autre.

Samedi 5 juillet – Sans le nom du jour, la date est déséquilibrée. J’ai décidé de reprendre une habitude que j’avais perdue, de nommer les jours et ainsi de coincer le chiffre entre deux mots. Entre deux fictions dirait Nancy Huston.

Temps de rêve ce matin dans la colline, ciel d’un bleu quattrocento, brise pareille à un murmure, une douceur sans nom… mais j’avais le souffle court à la moindre montée. Pourtant j’ai remarqué que si je me rappelais comment s’était déroulée une conversation ou une controverse, si je me récitais un poème ou une liste de noms, si je retrouvais une citation de Stendhal que j’avais perdue la veille ou si je revoyais avec netteté Charlize Theron en train de danser avec Penelope Cruz, eh bien j’oubliais que je l’avais si court, le souffle.

V* et sa fille sont venues dans l’après-midi avec un délicieux gâteau au chocolat que nous avons accompagné de thé glacé en évoquant quelques situations qui font alternativement rire et pleurer. Puis j’ai récrit une fois encore la nouvelle à laquelle je travaille depuis avant-hier. Et, ce soir enfin, les Alechinsky ont dîné ici, sur la petite terrasse, d’une moussaka que Christine nous avait préparée. Nous avons parlé pendant trois heures de nos amis disparus et de ceux qui nous restent, de nos derniers accomplissements, du désarroi philosophique, de l’humour et de l’amour, des œuvres qui nous réjouissent, des gens qui mettent le monde en coupe réglée et des mots qui nous vengent. Avec vingt ans de moins, nous y aurions passé la nuit qui était douce, silencieuse et, malgré les lampes, presque sans moustiques.

Dimanche 6 juillet – À six heures, ce matin, il pleuvotait, pleuvassait, pleuvochait ou pleuvinait et, feignant de craindre qu’il ne pleuve vraiment, je me suis recouché. Quand je me suis réveillé, les cigales qui détestent la pluie avaient tout l’air, par leurs stridulations, de se payer ma tête. J’ai jugé qu’il était trop tard pour sortir, j’avais à nouveau le souffle très court, je me suis installé au jardin, Christine avait été chercher la ficelle et La Provence qui font l’ordinaire de mon petit-déjeuner. Après quoi j’ai longuement regardé les six estampes sous portefeuille que Pierre nous a offertes hier et qu’il a publiées chez Fata Morgana avec, en titre, un seul mot si fertile… Mots. Souvent chez lui les mots font malicieux ménage avec le coup de pinceau. À preuve, la première estampe : Peindre une toile vierge avec son consentement. Ou la troisième : Choisir la couleur qui a le mot juste.

Je ratissais à nouveau ce matin, comme si c’était un jardin zen, la nouvelle que j’ai maintenant rebaptisée Le miroir invisible quand Serge Gavronsky, tout juste arrivé de New York, m’a téléphoné. Je ne peux entendre sa voix ou le revoir sans ressentir à nouveau la présence de Nathalie Babel (fille d’Isaac) et de Joyce Mansour dont hier soir encore nous évoquions le rôle et le talent avec Pierre Alechinsky. Et à l’instant voilà reconstitué l’un des cercles secrets, avec morts et vivants, qui n’ont cessé de donner du prix à mon existence.

Puisque je n’étais pas sorti, puisque je n’avais pas nagé, le ciel s’est assombri avec l’air de m’en vouloir et le tonnerre est venu frapper un grand coup pour m’aviser de la colère d’en-haut. Je n’ai pas réagi. Je me suis occupé de relire et d’ajuster une dernière fois le texte du Miroir invisible. Et je l’ai envoyé à une revue en ligne qui me sollicitait depuis un temps.

Le bon pédiatre est passé qui est sur la brèche même le dimanche. Rassurant comme à son habitude. Il m’a longuement parlé de Montpellier où il fit ses études. Juste après son départ, j'ai appris que nous avions un arrière-petit-enfant de plus ! Une fille nommée Juliette qui est née dans le début de l’après-midi…

Il me semble que j’avais aimé Le cercle des poètes disparus (Dead Poets Society) de Peter Weir lors de sa sortie en 1990 mais, plus que des raisons de mon plaisir, je me souvenais des controverses entre ceux qui trouvaient abusive cette critique de l’autorité et ceux qui jugeaient excessive la célébration d’une éducation libertaire. Sans compter ceux à qui le sourire satisfait de Robin Williams donnait des boutons et ceux qui pensaient que les références littéraires et les citations poétiques ne font pas du bon dialogue de cinéma. Ce film, nous l’avons revu ce soir. Et si j’ai commencé par me réjouir, si j’en ai trouvé certaines images fort belles, j’en reviens consterné par la complaisance et la naïveté. Dix ans plus tard, avec un étonnant Sean Connery dans le rôle titre et sur un sujet très proche, Gus Van Sant avait tourné Finding Forrester (À la rencontre de Forrester) et ça avait un tout autre sens, une toute autre allure.

Lundi 7 juillet – La promenade, c’est pour plus tard m’a dit le mistral. Il lui fallait d’abord balayer le seuil de cette journée après l’invasion nuageuse. Il a, hélas, l’habitude d’en faire plus qu’on ne lui demande. Ce matin les cigales elles-mêmes se tiennent coites.

Nous avons reçu par courriel la première photo de Juliette, notre quatrième arrière-petit-enfant. Comme le dit Christine, elle a l’air de ressembler à son aînée, à Jeanne pour la naissance de laquelle je fis en 2001 une lettre ouverte (et joyeusement testamentaire) qui n’a pas cessé de circuler depuis. Je n’y changerais pas un iota, ce qui était juste pour l’une me paraît toujours juste pour l’autre. Et par exemple que les livres en disent plus que les miroirs.

Un peu avant le déjeuner, j’ai remplacé la promenade que je n’avais pas faite ce matin par une douzaine de longueurs dans la piscine. Salutaire déploiement de mes deux cornemuses…

Je ne pourrai pas me mettre à écrire pour de vrai le nouveau roman dont je ne cesse de triturer l’intrigue si je n’ai pas d’abord écrit tous les textes que par plaisir ou imprudence j’avais promis de rédiger. Cet après-midi je me suis mis à l’un d’eux que j’ai provisoirement intitulé Les livres en disent plus que les miroirs parce que la lettre à une arrière-petite-fille me l’avait rappelé.

Je n’avais jamais vu Rosa Luxembourg, le film que Margarethe von Trotta tourna en 1985 avec la magnifique Barbara Sukowa dans le rôle titre. Aussi ne l’ai-je point manqué ce soir où Ciné cinéma Culte le proposait en version originale. L’histoire de cette militante me renvoyait à ma jeunesse car mon grand-père, qui militait en Belgique au Parti Ouvrier, y avait souvent fait allusion sans que je puisse dire aujourd’hui si c’était avec distance ou sans réserve. Et comme ses papiers et archives ont disparu dans un sinistre autodafé, je ne peux en décider. Bref, j’ai regardé ce film avec moins d’intérêt pour le style (qui me paraît pourtant de bonne venue) que pour ce pan d’histoire auquel ma famille avait été mêlée. Ainsi, voyant à l’écran, dans le décor reconstitué de la Maison du Peuple de Bruxelles, Jaurès qui, en juillet 1914, parlait de la paix en péril, ai-je frémi car je me suis souvenu que mon grand-père, me la faisant visiter quand j’étais enfant, m’avait dit avec fierté qu’il avait rencontré Jean Jaurès et Anatole France dans cette salle. Et puis sitôt qu’à l’écran, ce soir, Rosa Luxembourg écrivait ses lettres de prison j’ai revu Anouk Grinberg qui en avait lu bon nombre au Méjan, en avril 2006, avec une sorte de tremblement dans la voix. Le film, comme la vie de Rosa Luxembourg, se terminait par son assassinat en janvier 1919 et il m’a laissé dans une grande confusion de sentiments, d’impressions et de souvenirs.

Mardi 8 juillet – Brève mais bonne promenade ce matin en l’amicale compagnie d’un tout petit mistral. Au retour je lis dans La Provence le récit de la visite que Christine Albanel, ministre de la Culture, faisait hier en Arles, la révélation d’un mécénat de “100 millions d’euros” pour l’aménagement d’une Cité de l’image sur le site des anciens Ateliers SNCF et l’annonce de l’ouverture des Rencontres de la photo aux souvenirs des Arlésiens. Non, je n’ai ni la berlue ni la mémoire qui flanche. Il y a plus de vingt ans j’avais proposé l’établissement sur le site SNCF d’une université des universités consacrée aux échanges comparatifs. Et aux Rencontres de la photo, un peu plus tard, j’avais suggéré d’inviter les Arlésiens à exposer dans les vitrines et aux fenêtres leurs photos de famille, ancêtres, mariages, naissances et funérailles. “C’est avoir tort que d’avoir raison trop tôt”, écrivait Marguerite Yourcenar dans Les mémoires d’Hadrien. Dans les pages intérieures de La Provence je me suis ensuite longuement attardé devant deux photos étonnantes. L’une a été prise au cours de je ne sais quelle célébration (mais ça se devine) dans les arènes d’Arles peuplées de monde où figure un immense portrait de Pétain. La seconde où l’on voit d’en haut (donc prise d’un autre avion) des bimoteurs américains en train de bombarder le pont des Lions. Mais assez de cette balancelle entre présent et passé ! J’ai autre chose à écrire… Comme pour m’approuver, les cigales ont haussé le ton dans le platane.

Pendant la sieste j’ai vu soudain défiler les scènes de mon roman comme si un rideau venait de s’ouvrir. Et c’était assez éloigné de ce que j’avais imaginé. Mais d’abord, pour de jeunes éditeurs qui se lancent dans une expérience sur internet – jeunes par l’âge, je ne sais, mais par l’ambition je le sens – j’ai écrit cet après-midi un texte que je leur avais promis… Au commencement était le verbe. C’est un premier jet qui va connaître dans les prochains jours je ne sais combien de moutures. La commande que m’ont passée ces jeunes gens comporte une clause bizarre : mille mots. Ce sont les Américains qui comptent les mots, ici on compte les signes ! Mais je me suis tenu au plus près. Pour l’instant j’ai presque 6000 signes qui font à peu près 950 mots.

Revu Quelques jours avec moi que Claude Sautet tourna voici vingt ans. Son talent dans la direction d’acteurs est évident. Sandrine Bonnaire et Jean-Pierre Marielle en particulier sont filmés avec une redoutable précision. Mais il y a dans ce film un méli-mélo de comédie, de satire et de drame qui ne font pas toujours bon ménage. Après, je suis allé voir quand avait été tourné Pretty Woman car dans un assez long passage de Quelques jours avec moi Sandrine Bonnaire et Daniel Auteuil font irrésistiblement penser à Julia Roberts et Richard Gere au moment où la séduction passe joyeusement par la carte de crédit. Mais le film de Garry Marshall fut réalisé deux ans après celui de Claude Sautet. N’est pas le coquin celui qu’on pense…

Mercredi 9 juillet – Flûte ! Eveillé trop tôt, rendormi trop longtemps. Pas de promenade ce matin. Et qu’on ne vienne pas me chanter que ce supplément de sommeil m’a fait, me fait ou me fera le plus grand bien. Sornettes ! Le temps perdu est perdu et, comme disait Simenon (pour le reste, aussi fiable qu’un agent double), on peut tout me voler sauf du temps… Et puis, pendant que je me rasais, je venais d’apprendre par France Inter que 360 kg d’uranium avaient été déversés par accident sur le site du Tricastin. Pour en savoir plus, j’ai fébrilement ouvert La Provence. On n’en avait que pour Carla et pour le nouveau disque de cet autre agent double (mais de charme celui-ci). Quant à la “fuite” d’uranium (tudieu, 360 kg ce n’est pas une pincée !) il fallait aller au cœur du journal, dans les pages régionales où l’on apprenait que, localement, la consommation d’eau, l’irrigation et la baignade étaient interdites. Presque le même ton qu’en avril 1986 où l’on nous avait assurés que le nuage de Tchernobyl n’avait pas franchi le Rhin. Je me surpris à réciter les trois derniers vers du Grand combat d’Henri Michaux…

On s’étonne, on s’étonne, on s’étonne
Et on vous regarde
On cherche aussi, nous autres, le Grand Secret.

Nous autres…

Au commencement était le verbe. “Mais non, au commencement il y avait le geste et le grognement. Le verbe vint après ces simagrées. Question d’évolution du larynx nous dit-on... etc.” Comme prévu, j’ai récrit deux fois mon article. Il y en aura sans doute une troisième version demain. Je reste attentif au nombre de mots et à la date de livraison.

Ouvert enfin le fichier du nouveau roman, posé le titre, L’Helpe mineure, puis les cinq premiers mots. Et tout refermé précipitamment.

Etienne est parti retrouver la pluie à Londres. B*, elle, a trouvé le soleil à Reykjavik. Et M*, avant son départ pour la Bretagne, est passée me voir avec cet air qui toujours me donne l’impression que ce n’est pas elle qui voyage par le monde mais le monde qui se déplace en elle. Ici les cigales stridulent à cœur joie. Notre effroi, me dit Christine, si ne sachant rien d’elles nous apprenions que c’est un bruit industriel dans le voisinage…

Vu ce soir un petit machin déniché dans les programmes, B. Monkey, histoire d’un instit et d’une braqueuse avec Asia Argento et Jared Harris, deux acteurs pour moi inconnus mais très bons dans leurs rôles. C’était parfois fort bien mené, parfois gratuit et un peu ennuyeux mais toujours dans des paysages magnifiques. Du style, tout de même ! J’ai compris en découvrant que le réalisateur, Michael Radford, avait tourné trois ans plus tôt Il postino où Philippe Noiret était Pablo Neruda…

Jeudi 10 juillet – Nous avons fait très tôt un tour plus long que de coutume. Le petit matin nous a promis une journée d’anthologie, une à fixer par quatre punaises sur le mur du temps.
Christine n’arrive pas à se débarrasser de son irritation de gorge. Mais ça donne un charme fou à sa voix.
Surprise. En page 2 de La Provence encore un grand article sur les trente ans d’Actes Sud ! Mais cette fois, et c’est enfin justice, il est tout entier consacré à Jean-Paul. Et avec l'une des meilleures photos qu’on ait prises de lui…

Avant de repartir pour les Etats-Unis, par dieu sait quels détours, G* m’a téléphoné. Nous avons bavardé pendant trois quarts d’heure, allant de la décalcification actuelle de la pensée à l’anémie du langage en passant par le mépris considéré comme une des formes de l’impuissance. Pour finir nous avons décidé qu’à nos âges nous n’avions plus à nous inquiéter d’un avenir qui n’est pas le nôtre. Tout au plus, par les questions que nous nous posons, pouvons-nous tenter d’éclairer les enfants qui nous succèdent. Flaubertiens que nous sommes, nous aimons beaucoup imiter Bouvard et Pécuchet, bref jouer aux vieux cons.
Je venais d'achever une quatrième version sur le thème Au commencement était le verbe. Et l’ai envoyée avant que l’envie d’une cinquième ne se manifeste par des démangeaisons.

V* et M* sont passés au mas avec un ami algérien qui m’a fait parler d’abondance du premier et unique Festival panafricain de la culture organisé en 1969 à Alger. Il n’était pas né à cette époque et l’envie lui est venue de faire un livre consacré à cet événement. Par internet il avait trouvé dans mon carnet d’août 2005 une longue allusion que j’avais faite à l’événement. Il m’en a parlé, mes souvenirs se sont engouffrés par cette porte qu’il venait d’ouvrir… On s’est promis d’y revenir.

Nous avions noté dans les programmes que ce soir, chouette, nous pourrions revoir To Catch a Thief (La main au collet) de Hitchcock. À l’heure dite, sur la chaîne en question, on nous a projeté They Live by Night (Les amants de la nuit) de Nicholas Ray. Un polar que j’ai dû voir jadis et qui n’a d’autre charme que ceux de la série B. Nous étions contents que cela finisse et rassurés sur le sort de Keechie. Mais je crois que j'aurai oublié demain son nom et son visage alors que ceux de Grace Kelly et de Cary Grant...

Vendredi 11 juillet – À peine étions-nous revenus d’une brève promenade par temps très clair… une invisible main a tiré une couverture grise sur le ciel. Si c’est la main de Dieu, autant qu’Il le sache : je n’aime pas son humour.

Quand à grands frais on avait réhabilité et paré d’un toit luminescent la grande halle des Anciens ateliers SNCF d’Arles, c’était sans même savoir ce qu’on allait fourrer dans cet espace ni ce qu’on pourrait en faire. Ce matin je lis dans La Provence que les architectes de cet aménagement ont découvert avec stupeur que Frank Gehry avait l’intention de couper la grande halle en deux parties séparées par une allée bordée d’arbres. Preuve à l’appui par la maquette. Très remontés par la menace de cette mutilation, dit-on, les architectes en question sont déterminés à saisir la justice. On se querelle sur les formes comme si le fond n’était pas important. Ça me renvoie aux premiers temps d’Actes Sud où je ne voulais pas que l’on créât des collections car, disais-je à mes compagnons, si l’on ouvre des boîtes, même avec de jolies étiquettes, on est pressé de les remplir et on y fourre n’importe quoi. Pour établir une collection il faut avoir réuni et publié des textes de valeur qui déjà la constituent.

Au milieu de la matinée, passé une heure dans l’atelier de Pierre Alechinsky, en compagnie de Micky et de Christine, pour voir des choses en cours en essayant d’exprimer ce qu’elles suggèrent ou suscitent. L’art de la juste traduction est en ce domaine plus difficile qu’en littérature. Rentré à temps pour avoir au téléphone une longue conversation avec Nancy Huston et passer en revue, comme si nous étions devant la carte d’un menu, les sujets dont nous allons nous régaler lors d’une toute prochaine rencontre.

Finalement, il n’est pas mal notre micro-climat ! Alors que le temps est en maintes régions assez inquiétant, ici la couverture grise a disparu et nous avons bénéficié d’une journée de véritable été. J’en ai profité pour écrire dans l’ombre et sous ventilateur deux ou trois lettres auxquelles je voulais apporter du soin et en particulier une où il fallait éviter qu’un mot mal choisi dans mes questions ne fasse une estafilade involontaire.

C’est le jour où, à Reykjavik, B* a dû rencontrer Thor Vilhjalmsson, cet inoubliable écrivain à qui je l’avais recommandée. Je suis curieux de connaître leurs réactions respectives…

Et puis ce soir, avec The Reluctant Debutante (assez sottement traduit par : Qu’est-ce que maman comprend à l’amour ?), un film de Vincente Minnelli, nous avons cédé à la facilité et par moments au plaisir d’une comédie théâtrale portée à l’écran avec un Rex Harrison qui domine, donne le ton et mène la danse. Rien à retenir sinon le charme d’un film d’autrefois, une satire de l’aristocratie anglaise et de la bourgeoisie qui lui est alliée. Et puis des scènes d’époque (1958) qui sont vraiment du siècle passé. Très recommandé pour trouver ensuite le sommeil, sans état d’âme, à une heure pas trop tardive…

Samedi 12 juillet – Réveillé au milieu de la nuit par les percussions d’un orage symphonique, longtemps j’ai cherché à retrouver le sommeil. À France Culture j’ai entendu parler de Bernanos sur le thème de la liberté et me suis demandé de quel œil il aurait vu celle que nous prétendons avoir aujourd’hui. Mais je me suis rendormi et réveillé trop tard pour la promenade matinale par beau temps revenu. J’ai compensé l’absence de marche par des longueurs en piscine.

À l’écran j’ai trouvé ce matin un courriel de B* qui me disait en quelques mots (réservant le reste pour son retour) que Thor Vilhjalmsson, hier, lui avait fait “entendre les rumeurs fabuleuses de l'Islande.” Barde ou coquin ?
J’achevais de lire ce courriel quand D* est arrivé qui m’a mis sans préambule dans la situation de passer une épreuve orale de philosophie. Il fallait que je lui dise au débotté ce que m’inspiraient les mots “abstinence” et “chasteté”. Où avait-il été chercher pareille idée ? Mon premier soin, bien que fort engourdi encore par la fatigue de la mauvaise nuit, fut d’éviter le piège des mots. Gare aux artificiers, lui ai-je dit, ils lancent des fusées dont les paillettes lumineuses se perdent en quelques secondes dans la nuit ! Après quoi je lui ai servi ma vieille antienne, à savoir que le mot n’a de sens que par la phrase et le contexte. Et tout de suite, avant que ce chirurgien aux gestes précis ne me recentre, j’ai fait allusion à une certaine chasteté que l’on peut découvrir au fond même de la perversion, et d’une forme d’abstinence qui a pour ambition d’attiser la braise du désir. J’étais prêt à faire référence à certains auteurs, Stendhal, Bataille et alii mais, Christine s’étant jointe à nous, on a fait un virage vers le sens religieux des mots que D* avait lancés comme des… dés.

Outre le simple plaisir de le faire et la fidélité à un exercice qui entretient la forme, j’ai une autre raison encore de poursuivre la rédaction de ces carnets que la mise en ligne rend tout de suite accessibles alors que, dans les formes anciennes, ils seraient publiés plus tard ou jamais. Et cette raison, c’est la jouissance de nommer à l’instant où ils se produisent les crépitements que font par leur rencontre les particules coutumières de la vie et les électrons de l’inattendu, c’est la capture de l’éternité dans le fugace. Si j’écrivais ces carnets en sachant leur publication aléatoire et de toute manière tardive, je n’hésiterais sans doute pas à y ajouter le sel de l’interdit et les piments de l’indiscrétion. Et c’est justement par l’abstinence (tiens, retour aux dés de D* !) que j’ai l’impression de toucher le sens premier des choses qui arrivent.

Étrange été, tout de même. À l’heure du thé, le ciel s’est obscurci, une mini-tornade s’est levée alors que Christine revenait du village avec le numéro de Libération dans lequel la page w.e.monjournal était réservée aujourd’hui à Siri Hustvedt. Satisfaction et effroi. Satisfaction de voir qu’elle aussi lie nos problèmes à ceux du langage (“Je dis que la langue modifie la perception”) et effroi de mesurer par les propos de ce témoin de talent le gouffre dans lequel les Etats-Unis sont engagés et nous ont engagés avec eux. La proximité réchauffe, elle ne rassure pas la raison.

Oui, étrange été… Pendant que V*, M* et S* dînaient ici, à l’intérieur et pas au jardin comme nous l’avions espéré, orage et grosse pluie s’en sont donné à cœur joie. Il fut question de l’Algérie encore, de l’optimisme avec lequel j’en étais revenu à la fin des années soixante et des relations avec la France qui prennent si curieuse allure au moment où l’Union pour la Méditerranée suscite plus de controverses que d’espoirs. Puis nous avons évoqué le numéro de La pensée de midi consacré au mépris. Car au mépris on se heurte à tout instant quand on analyse les comportements du pouvoir.

Dimanche 13 juillet – Grâce à France Culture j’ai passé la deuxième partie de la nuit en Avignon où j’ai retrouvé Antoine Vitez. Avec émotion. C’était dans Les apprentis sorciers de Lars Kleberg que je n’avais, hélas, pas vu en 1988. Mais à la radio et dans le noir elle passe fort bien cette rencontre imaginaire de 1935 où Brecht, Piscator, Eisenstein, Meyerbeer, Stanislavski et quelques autres, réunis pour rendre hommage à l’acteur chinois Mei Lan Fang, défilent l’un après l’autre à la tribune et, sous le couvert de la célébration du Chinois, s’écharpent au lieu de se préoccuper des purges staliniennes dans lesquelles ils seront nombreux à disparaître. Que de boucles fait l’Histoire !

Le temps s’était rétabli pendant que j’étais avec Vitez et ce matin, assez tôt, nous avons grimpé dans la colline. Arrivés au point où nous avons l’habitude de faire demi-tour, nous avons marqué un temps d’arrêt. Un peu en contrebas, à flanc de colline, nous avions vu depuis quelques jours des préparatifs de construction, jalonnement du terrain, creusement de tranchées, accumulation de matériaux. Mais ce matin les murs de la future villa avaient commencé à s’élever, de peu mais ils s’élevaient et j’en ai ressenti une vive jalousie car soudain j’ai compris le sens d’une comparaison que j’avais faite à la légère la semaine dernière. Tiens, eux aussi commencent un roman, m’étais-je dit. Tudieu, cette fois ils avaient réellement commencé, il fallait que je m’y mette ! De mémoire j’ai effacé les premiers mots que j’avais écrits et je les ai remplacés par une phrase que j’ai posée comme des rails. “Personne n’a compris pourquoi j’avais appelé cette maison d’hôtes L’Helpe Mineure.” Voilà, c’était fait, je sais où je vais, j’ai repris le chemin de retour sans me rendre compte que j’étais un peu essouflé.

J’ai bien avancé aujourd’hui, sept pages déjà, dans la rédaction du dernier texte sur commande que j’avais à livrer, La maison commence par le toit. Ça me prend des heures mais j’ai préféré l’écrire en allant à mes notes plutôt que de corriger la transcription qu’on avait proposé de me faire d’après l’enregistrement de ma causerie à bâtons rompus sur ce thème à Nîmes en mai dernier.

Et ce soir, avec un peu de suspicion d’abord, puis avec un plaisir croissant, nous avons revu une vraie comédie dramatique signée il y a soixante ans par William Wyler, The Heiress (L’héritière), où Montgomery Clift et Raph Richardson sont dominés par une mystérieuse Olivia De Havilland qui ne cesse de gravir et descendre un escalier presque élevé au rang de personnage du film.

Lundi 14 juillet – Nouvelle nuit de peu de sommeil mais de longues retrouvailles avec Vitez car France Culture diffusait Catherine, adapté en 1975 d’après Les cloches de Bâle d’Aragon dont Antoine fut pendant deux ans le secrétaire. Mais plus qu’à Catherine, plus qu’aux traces d’Aragon, c’est aux propos de Vitez sur la présence et le jeu du comédien que je fus attentif. Car la nuit me faisait un parfait écran pour revoir Antoine, ici, sous le platane, en 1986, tenant de semblables propos alors que nous mettions au point l’un des dix numéros de la revue L’art du théâtre qu’Actes Sud a publiés avec lui.
Aussi quel effroi quand j’ai lu ce matin dans La Provence que “pour rendre supportables les quelques six heures que durent ses Tragédies romaines, le Belge Ivo van Hove propose aux spectateurs de se restaurer, de se désaltérer, de se déplacer, de s’installer dans l’aire de jeu ou encore de se connecter à Internet. Tout cela alors que les comédiens jouent Shakespeare en néerlandais sur-titré…” Reviens, Antoine, reviens nous montrer que le théâtre existe encore ! me suis-je écrié. Mais, me suis-je dit ensuite, pourvu que personne ne conseille à Sarkozy d’aller voir ça, il serait capable d'en prendre de la graine.

Promenade interrompue ce matin par manque de souffle… Le mistral faisait des pompes comme pour se mieux préparer à perturber ce soir la grande fête des trente ans (d’Actes Sud) au Théâtre Antique.

Dix degrés de moins au thermomètre, mais avec le mistral la température relative est encore plus basse. Pour achever le texte de La maison commence par le toit (et il est achevé), il a fallu que j’enfile une veste et ferme les fenêtres. On a déjeuné dedans puis j’ai fait la sieste sous une couette.

Mardi 15 juillet – Le mistral est capable d’élégances. Il avait encore des quintes de rage au moment où, équipés de vestes et d’écharpes, nous quittions Le Paradou hier en fin d’après-midi, mais quand, peu après dix-neuf heures, nous nous sommes installés sur les gradins du Théâtre Antique, il s’est couché, le bon vent. Et nos vêtements de secours nous ont servi de coussins.
À l’occasion du trentenaire, pour offrir une fête aux libraires sans lesquels l’édition ne serait plus ce qu’elle parvient encore à être, Françoise et Jean-Paul avaient organisé, en association avec Les Suds, cette soirée où Mahmoud Darwich allait lire quelques-uns de ses poèmes récents que Didier Sandre reprendrait ensuite dans la traduction française d’Elias Sanbar, avec des intervalles musicaux par les frères Joubran. Cette poésie que, dans la guerre au temps de ma jeunesse, on appelait “engagée” et qui y ressemble fort par son tour allégorique a suscité des moments d’émotion qui se traduisaient chez les arabophones par des soupirs d’approbation et chez les francophones par des applaudissements. (Intéressante, cette différence d’expression !) En particulier quand le poème avait une fin en manière de coup de gong. “Tu m’as tué… mais comme toi, j’ai oublié de mourir.”
Françoise était montée sur scène, au début, pour dire l’enjeu de la soirée. Et il y avait plus d’un sens à donner à notre aventure. Je pensais qu’elle eût aussi mérité un poème, cette équipée qui avait commencé en 1978 sur un coup de tête et un coup de cœur et qui, pour son trentième anniversaire, rassemblait dans l’antique théâtre d’Arles des milliers de gens pendant deux heures à l’écoute de la poésie. C’est d’ailleurs ce qu’à peu près sont très spontanément venus me dire de belles amies, de grands amis, des retrouvés, des reconnus, des inconnus et une brochette de célébrités, là, au théâtre, puis plus tard sur les terrasses d’Actes Sud où nous dînions.
Deux scènes nocturnes ont pourtant enfoncé de curieuses épines dans ces souvenirs. Dans la rue de la République que nous descendions pour aller du Théâtre au Méjan, nous avons surpris deux très jeunes femmes penchées dans l’ombre sur la même poussette et l’une d’elles, d’une voix douce et sans que l’autre protestât, disait au bébé, au bébé et pas à la maman, des mots distinctement prononcés : putain, salope, ordure, et d’autres que, dans mon effarement, j’ai oubliés. La seconde scène, pas loin de minuit, nous en fûmes témoins quand, remontant pour prendre notre voiture, nous avons longé la place de la République. Sur le podium édifié pour l’occasion, un orchestre (à vrai dire une bande), démesurément amplifié, se déchaînait dans un vacarme où l’on ne distinguait plus ni rythmes ni mots, c’était du bruit en fusion jaillissant d’un haut-fourneau diabolique devant une foule qui ne se trémoussait même pas, comme si la violence l’avait paralysée. Soudain je m’en suis souvenu, nous étions le 14 juillet. Liberté, égalité, fraternité. Oui mais, sœur Anne, que vois-tu donc venir ?

Sur quoi peut-on compter encore, se demande-t-on quand on apprend que la célébrissime sculpture de la louve du Capitole allaitant Remus et Romulus n’est pas étrusque et ne date pas du cinquième siècle avant Jésus-Christ mais du cinquième après, et qu’elle n’aurait donc que huit cents ans comme l’ont révélé le carbone et la thermoluminescence ?

La maison commence par le toit, texte une fois encore revu, est maintenant parti chez le destinataire. Si mon écran était un tableau noir, je passerais un coup d’éponge pour faire place nette à L’Helpe mineure. J’ai envoyé une copie du texte à Nancy Huston comme je le lui avais promis quand elle est venue prendre le thé au mas, en compagnie de Tzvetan. Dans la douceur d’une fin d’après-midi que le mistral, avant de se retirer, avait rafraîchie, juste ce qu’il fallait, nous avons évoqué le récital Darwich d’hier, parlé de la perspicacité avec laquelle Siri Hustvedt analyse un tableau, évoqué nos propres livres et ceux que nous allons écrire.

Ce soir nous avons regardé Oscar, un vaudeville idiot, pour le plaisir de revoir Louis de Funès et son intelligence de la pitrerie, avec le souvenir très présent du texte de Valère Novarina que nous avions publié chez Actes Sud en 1986.

Mercredi 16 juillet – Depuis longtemps je l’ai compris par la sagesse qui, dit-on, vient avec l’âge… les petits maux qui cherchent à nous empoisonner l’existence ne consentent à disparaître que s’ils sont assurés qu’un autre va prendre la relève. J’ai déjà oublié ce que j’avais avant-hier mais je sais que depuis hier j’ai le poignet cerclé par un bracelet rhumatismal. Dieu merci, le gauche, pas le droit ! Comme je ne marche pas sur les mains, nous avons fait ce matin le petit tour habituel en colline. Beau fixe avec peu de nuages et sans mistral. Cependant j’ai marché les yeux baissés pour mieux réfléchir au texte que Bernard Picon m’a demandé d’écrire en avant-propos, avertissement ou préface pour son livre, L’espace et le temps en Camargue dont la troisième édition correspond avec le trentième anniversaire d’Actes Sud. Je n’en avais donc pas fini avec les textes de commande qui auraient le pas sur le roman…

Est arrivée de Boston, traduite et introduite par Serge Gavronsky, l’édition américaine – Joyce Mansour, Essential Poems and Writings – du livre anthologique de Joyce que j’avais établi avec le concours de Pierre Alechinsky en 1992. Pas très malgache mais très belle manière d’exhumer les morts pour leur faire voir qu’on ne les oublie pas et pour leur montrer ce que le monde est devenu depuis leur départ. Parfois je me demande si, mon tour venu, quelqu’un viendra me chercher pour me faire voir le nouvel état de la planète et le nouveau statut de l’édition, ou si par la pensée on se satisfera de m’envoyer des livres et ou de me montrer la réédition de l’un des miens. Sotte vanité…
Mais pas si sotte, cette vanité ! Je venais de lire le grand petit livre que Nancy Huston nous avait laissé hier, publié en édition limitée à 200 exemplaires par l’Atelier du Cadratin à Vevey, un texte irrésistiblement émouvant qui, sous le titre Ta belle mort, raconte les funérailles de Göran Tunström auxquelles, à la Maria Magdalena Kyrka de Stockholm, elle assista, en compagnie de ma fille Françoise en février 2000. Pour, écrit Nancy à Göran, “te célébrer, te remercier, te restituer enfin un peu de cette beauté dont, ta vie durant, tu nous avais inondés”.
Je me suis enfoncé dans le sommeil pendant que je revoyais la blonde et grande lectrice qui, dans un avion pour Stockholm, en 1985, m’avait parlé dans des termes si ardents de L’Oratorio de Noël que j’avais pris sur-le-champ la décision de publier Göran Tunström dans le catalogue où allait venir Nancy Huston. Infinies, incessantes, imprévisibles variations des affinités électives…

Une traductrice m’a demandé comment il fallait entendre cette phrase de Jean Giono dans Pour saluer Melville : “Il se sentait habité par une sorte de triomphe semblable a celui du printemps quand il a combattu irrésistiblement des millions d’hommes et qu’il les vendange enfin sous ses pieds de fleurs.” Cette métaphore me rappelle la manière du Serpent d’étoiles et des Vraies richesses, lui ai-je répondu. Melville alias Giono est là, dans cette chambre, hanté par le désir que fait lever en lui la présence toute proche d’Adelina White alias Blanche Meyer, et pour dire à la belle (car ce livre est en secret une lettre à Blanche) le déploiement affectif et sensuel qui monte en lui, il ne craint pas de se comparer, dans son désir, au printemps qui, par sa résurrection annuelle, est plus fort, plus grand que les hommes éphémères dont il foule les tombes. Je ne vous dis pas que c’est ainsi, ai-je ajouté, je me contente de vous dire qu’ainsi je l’ai ressenti.

Nous étions six ce soir dans les jardins d’Anne C* et, avant comme pendant le repas, expériences de chacun à l’appui, nous nous sommes livrés à de grandes incursions dans les affaires politiques américaines, françaises et même belges. La littérature y a tout de même eu sa place avec la rencontre, dans nos propos, de Wallace Stegner et Jean Giono. Maintenant, à la nuit, je me dis que pareille rencontre, si fortuite fût-elle, relevait en même temps de la coïncidence et de la nécessité.

Jeudi 17 juillet – Du temps de mon enfance, les automobilistes y allaient de la manivelle pour lancer le moteur. Au risque d’un retour qui pouvait leur casser le bras. Mon père m’avait expliqué que le risque était plus grand encore quand, à la force du bras, il fallait lancer l’hélice de l’avion (il avait été observateur militaire). Elle pouvait vous décapiter, disait-il. Et pourquoi je pensais à ça ? Parce qu’il y a des matins comme celui-ci où il me faut donner plusieurs tours de manivelle avant que, cessant de tousser, le moteur se mette à tourner.

La citation de la semaine dans mon agenda de la Pléiade est de La Bruyère. “Il n’y a pour l’homme que trois événements : naître, vivre et mourir. Il ne se sent pas naître, il souffre à mourir, et il oublie de vivre.” Oublier de vivre ? Parle pour toi, mon bon La Bruyère !

Pour France Culture, Matthieu Garrigou-Lagrange est à son tour venu m’interviewer sur les relations que j’eus avec Albert Cohen. Il voulait entre autres savoir pourquoi j’avais écrit sur les livres et non sur l’homme. Lecture plutôt que biographie. Les livres m’en avaient assez appris sur l’homme pour qu’il ne me parût pas nécessaire d’aller fouiner dans les recoins de sa vie, lui ai-je fait comprendre. Presque jamais d’ailleurs Albert Cohen ne m’a parlé de sa vie, de son enfance, de ses amours sinon par allusions à ses propres textes. Nous sommes revenus plusieurs fois ce matin au corpus romanesque initial, écrit par dictée dans les années trente, et d’où furent extraits Solal et Mangeclous avant-guerre, Belle du Seigneur et Les Valeureux après-guerre. Puis Matthieu a voulu que je lise au micro un long fragment d’une des lettres manuscrites que j’ai reçues de Cohen. Mais qu’est-ce qui provoque ce regain de curiosité ? Que je sache, pas d’anniversaire en vue…

Je m’y attendais, l’avant-propos que Bernard Picon m’a demandé d’écrire pour la réédition de son livre, L’espace et le temps en Camargue, me donne du fil à retordre par sa brièveté même. Mais ce qu’il m’importe de dire, c’est que j’y ai retrouvé la même valeur métaphorique qu’il y a trente ans. Une persuasive invitation à réfléchir aux enjeux dans la gestion de l’espace et aux relations que nouent la convoitise et l’imaginaire, par quoi le paysage se métamorphose d’une manière qui ne serait pas la sienne s’il était livré à lui-même.

Mon cher pédiatre est passé pour voir de quoi il retournait avec ce poignet enflammé. Sans doute une mauvaise connexion nerveuse qu’il préfère traiter par un anti-douleur avant de passer aux anti-inflammatoires. Nous avons noté son émotion et son plaisir quand il a découvert la dédicace que nous avions demandé à Pierre Alechinsky de lui faire…

Ce soir, pour la première fois depuis très longtemps, soirée de voisinage. C’était au bout du chemin, chez Sigrid. Elle tient chambres d’hôtes et en ce moment héberge Hubert Käppel, un guitariste concertiste avec une tête à la Moustaki, professeur au conservatoire de Cologne. Il a donné au jardin, parfois accompagné par les cigales et le vent, un récital tout de mémoire qui allait de Bach à la musique brésilienne, laquelle eut beaucoup de succès. Après, on dîna aux bougies, à notre table ce fut très convivial mais on parla de politique locale et ce fut d’autant moins tendre pour nos élus que nous étions joyeux.

Vendredi 18 juillet – Ce matin, douceur et presque pas de vent, promenade un peu plus longue que la brève et habituelle. Au retour, en même temps que La Provence où les “anti-corridas” s’insurgent contre la présence d’adolescents en habit de lumière dans l’arène, j’ai acheté L’Express pour son supplément, “Bienvenue chez les Provençaux”, en tête duquel et sur deux pages, trône la belle Pia Petersen qui raconte à bâtons rompus ses relations de Danoise avec notre Sud.

Revue de presse… Tout a l’air de s’accélérer, nouvelle alerte à l’uranium dans la Drôme, dopage et arrestations au Tour de France, rebondissement de la crise en Belgique, meurtres multiples, resserrement de l’écart entre les deux candidats à la présidence américaine, etc. Cette précipitation est-elle une illusion, une manière que j’aurais de voir les choses au moment où trois personnes que je connaissais viennent de disparaître ?

Rentrée d’Islande, Brigitte est venue déjeuner au mas. Elle m’en a rapporté de la pierre volcanique, un peu de Brennivin qu’ils appellent là-bas “la mort noire” et les amicales pensées de Thor Vilhjalmsson en qui elle a trouvé le meilleur des guides. J’ai pu lui montrer, car je venais moi-même de la recevoir, la maquette de son livre, Les fantômes de Sénomagus, à paraître en octobre. L’après-midi nous avons travaillé sur les textes épars dont elle a commencé le classement et parlé de la tournure du roman auquel je devrais enfin me mettre demain.
Il faudrait un jour faire le compte du nombre de fois où il est ici question de parler… Mais aucune envie de tricher, de remplacer parler par causer, discuter ou deviser. C’est bien de parler qu’il s’agit, c’est-à-dire faire usage de la parole pour nommer ce qui est en ébullition dans la marmite.
Et ce soir, c’est de la foi que les acteurs rassemblés par Abel Ferrara dans Mary parlaient, eux, à travers les mailles d’une mise en images étourdissante. Controverses où les personnages de la Sainte histoire se mêlaient à ceux de la triste Histoire. Sans doute m’y suis-je senti moins malmené que si j’étais croyant. Mais je me suis tout de même senti renvoyé à la désespérance qui vient de l’éternelle reprise des guerres de religion.


Samedi 19 juillet – À propos de la fréquence du verbe parler, j’aurais pu noter, et je le fais, la récurrence du mot injonction dans les derniers textes que j’ai écrits. L’infiltration de ce terme du vocabulaire juridique s’explique peut-être par l’accroissement, autour de nous, du nombre de procureurs auto-proclamés.

Avant de partir pour la Grèce avec Jean-Paul, Françoise m’apprenait hier qu’Antoine lui avait dit avoir lu et pris plaisir à lire L’Attrape-cœur de Salinger. Je n’ose pas encore espérer que mon petit-fils l’ait lu en anglais (The Catcher in the Rye) mais je croise les doigts en espérant que cette lecture soit pour lui une porte ouverte sur la lecture.

Il y a quelque vingt ans, un ami de mes enfants, jeune interne en médecine, prit un curieux plaisir à me décrire la rupture d’anévrisme par une métaphore qui la représentait comme une grenouille captive d’un vaisseau, voulant se faire aussi grosse que le bœuf et palpitant jusqu’à l’éclatement. Ça m’est revenu hier par une fausse alerte au cours de laquelle il me parut important de commencer par dresser un barrage contre la peur.

Vingt degrés à sept heures, ce matin. Agréable promenade dans un paysage dont les lignes de crête étaient pareilles à un liseré d’argent. Nous avons longé le petit canal dont R*, qui en assura longtemps la gérance, me disait l’autre soir que des experts voudraient l’emprisonner dans une buse pour éviter fissures et fuites alors même que sans celles-ci les rives de ce canal n’auraient pas la luxuriance qui en fait tout le charme.

Dans Le Monde 2, cette semaine, l’éditorial commence par ces mots : “En France, allez savoir pourquoi, le temps des parutions de livres ne coïncide pas avec celui de la lecture.” Savoir pourquoi ? Comme si on ne savait de longue date que le rite de la rentrée littéraire fournit un bel exemple du suivisme inhérent à la concurrence marchande ! À ceux qui jugent la situation irréversible, avec l’air de dire que, tant qu’à aller dans le mur il vaut mieux y aller avec les autres, j’ai maintes fois et vainement suggéré de répartir les grands prix littéraires tout au long de l’année. Les éditeurs suivraient, les critiques aussi. Oui, mais allez dire ça aux jurés bien installés dans leurs privilèges et coutumes !

Cinq paragraphes déjà sur la page de carnet de ce jour. Un dernier accès de procrastination avant de me mettre au roman ? Je me méfie, je jette un œil au désordre des livres qui, sur ma table, attendent mon bon vouloir de lecteur. Il s’en faut de peu que je ne me mette à les ranger pour reculer encore le moment du saut à l’élastique… Coupons court, allons nager !

À la fin d’une sieste interrompue par l’appel d’un correspondant qui n’a d’évidence pas notion de l’heure méditerranéenne, à moins qu’il tînt à me rappeler la promesse que je me suis faite de commencer le fichu machin, j’ai assez longtemps observé un couple de papillons jaune citron qui faisaient ça (qu’en sais-je, si c’est ça ?) avec des figures empruntées à l’acrobatie aérienne. Le papillon… “ce billet doux plié en deux”, avait écrit Jules Renard.

Le roman ? Eh bien, cette fois… j’ai mis le couvert. Le titre, la dédicace et l’épigraphe que j’ai piquée à George Sand dans une de ses lettres à Flaubert. “Tu es riche et tu cries comme un pauvre.” Après quoi j’ai écrit vingt lignes qui me sont venues comme si je les récrivais. Et je suis descendu prendre le thé avec Christine.

Le DVD de Bénédicte Sire, Voyage avec Sébastien Vauban, que m’a donné Valérie et dont j’ai regardé, entre thé et souper, la partie consacrée au Mont-Dauphin, m’a permis de découvrir, comme le suggère un commentaire, le vrai décor du Désert des Tartares de Dino Buzatti. Je n’avais jamais pensé à ce rapprochement Vauban - Buzatti avec cette place forte dont les militaires, dans l’histoire comme dans le roman, n’ont jamais vu venir d’ennemi. Il est vrai que je n’ai jamais mis les pieds au Mont-Dauphin, et c’est d’évidence une grande erreur.

Et ce soir une très belle fête dans l’illusion, la magie, la féerie et le charme discret de la Mitteleuropa 1900, offerte par un film de Neil Burger tourné avec d’excellents acteurs, peu connus et donc jugés sur leur manière d’interpréter leur rôle sans le coup de pouce de leur réputation. Oui, une fête, L’illusionniste...

Je pensais à ceci avant de m’endormir… Parfois je me soupçonne de considérer certaines choses qui m’écorchent les oreilles, m’exaspèrent le regard, révoltent en moi une certaine idée du beau et de la sagesse, oui, de la même façon que des attardés du dix-neuvième siècle durent juger les extravagances des Années folles. Et cette comparaison à elle seule me fait honte.

Dimanche 20 juillet – À six heures, je fus réveillé par le fort crépitement de la pluie. Elle ne dura pas plus d’une heure mais c’est sous un ciel d’ouate grise que nous fîmes ensuite une petite incursion dans la colline. Il y avait un grand nombre de papillons qui voletaient en rase-mottes, ils étaient bruns et noirs.
Au village l’envie me prit d’acheter Le Monde bien que je le recevrai demain par la poste. Et comment pouvais-je le soupçonner… Il y avait à la page des disparitions, une magnifique photo d’une femme dont on a si peu, trop peu parlé, Dolorès Vanetti, à laquelle Sartre qui en fut amoureux pendant cinq ans doit sa découverte de l’Amérique. Et l’article est signé par Annie Cohen-Solal qui sait fort bien de quoi elle parle si j’en juge par le souvenir très présent des conversations que nous eûmes sur ce sujet à New York en septembre 1992.

Isabelle a déjeuné au mas, puis nous nous sommes installés dans mon grenier où ronfle le grand ventilateur pendant que l’orage rôde. Nous trébuchons toujours un peu dans nos rôles de nièce et d’oncle. Nous n’avons ni l’un ni l’autre la tête de l’emploi. Mais peu à peu nous nous sommes emboîté le pas et nous avons échangé des impressions sur l’usage qu’il est bon de faire de la vie. La double profession d’Isabelle, maquilleuse de cinéma et maître en shiatsu, la porte à évoquer la part du Yin et celle du Yang. Je serais plutôt tenté de chercher qui est Bouvard et qui est Pécuchet.

J’ai terminé le prélude du roman. Il fait moins de trois pages, mais tant de choses vont dépendre de ce lever de rideau.

Lundi 21 juillet – Dîner à quatre et fort amical hier soir chez les B* au Paradou. Nous ne nous étions plus vus depuis un temps. Nous nous sommes empressés de mettre nos horloges à l’heure. Si nos propos avaient été peints ou dessinés nous aurions dans notre collection une belle galerie de portraits grâce à ceux qu’avec des mots nous fîmes de personnes de notre connaissance. Dans ma mémoire j’en ai gravé quelques-uns que je veux ne pas oublier car ils pourraient me servir dans des scènes du roman. On a aussi parlé des ours, des vrais. Il paraît qu’au Canada pour en voir il suffit d’aller du côté des décharges ou des poubelles…
A propos de décharges... après avoir débarrassé dans la nuit le ciel qui était hier soir encore encombré de nuages comme les rues de Naples par les détritus, le mistral parade ce matin, il roule les mécaniques, genre Berlusconi, il a réussi, il l’a fait et pour nous le dire il nous souffle si fort à la figure que j’ai renoncé à sortir. Je n’avais pas imaginé que je me retrouverais un jour dans un petit royaume dirigé par un balayeur de rue.
Petit royaume… il me semblait bien que ça aussi me disait quelque chose. C’est aujourd’hui la fête nationale belge. À l’école, là-bas, il fallait jadis chanter à cette occasion l’hymne qui commençait par ces mots : “Après des siècles d’esclavage…” Des mots à faire croire aux gosses qu’en 1830 on était sortis de la négritude pour entrer dans la belgitude.

Ni marche ni nage ce matin. Et pour comble, ce matamore de mistral n’avait rien gagné. Il est cinq heures, il souffle toujours mais il est ridiculisé par des nuages à la panse noire qui ont envahi le ciel. Je me suis replié dans mon coin, fenêtres closes, et j’ai récrit mon prélude qui avait mûri pendant la nuit.

Plus tard, j’ai pris les informations au vol et me suis demandé ce que cherchait Jack Lang en annonçant qu’il voterait en faveur de la révision de la constitution. La situation singulière dans laquelle l’adoption obtenue à une voix près allait le mettre ? Quoi qu’il en soit, je n’oublierai jamais ce qu’il a fait pour le livre et pour la musique, même s’il a négligé d’imposer pour le disque le “prix unique” qui a sauvé le livre des coups qu’on allait lui porter. Là-dessus Jules est arrivé avec ses enfants. Il avait passé une semaine à la Forge Roussel avec froid et pluie. Mais, tout de même, promenades à cheval, visite des Fagnes et kayak sur la Semois…

Je me rappelais avoir lu qu’au Jardin des Plantes, avant la première Guerre mondiale, on pouvait voir des sauvages encagés, un divertissement ethnologique qui avait pris fin en 1914, au moment où commençaient les hostilités. C’est pourquoi, ce soir, j’ai voulu voir Man to Man, le film de Régis Wargnier qui raconte l’histoire de Pygmées capturés en Afrique et exhibés en Ecosse. Un peu aussi, avouons-le, pour retrouver Kristin Scott Thomas et Joseph Fiennes. Voilà un fourre-tout qui mêle roman d’aventures, discours sur la morale, controverses philosophiques, caricature des certitudes, satire des privilèges, et qui pourtant ne succombe pas à ses excès.

Mardi 22 juillet – Très peu dormi, fureur du vent toute la nuit… Ce matin, au petit déjeuner (à l’intérieur et toutes écoutilles fermées), j’avais l’impression de voir et d’entendre épouse, fils et petits-enfants à travers un rideau de perles agité par le mistral.

Récrit une fois encore le prélude. De l’imprimante il ressort rallongé mais je me demande si le soin que j’y mets c’est pour le motif que sa précision est indispensable à l’enclenchement du récit où si c’est le saut dans le courant de celui-ci qui me fait peur. Au fenestron du septentrion le mistral ricane.

Brigitte a encore découvert dans mes parerasses deux nouvelles que j’avais oubliées. Pendant qu’elle s’occupait à les récupérer, j’écrivais de mon côté. Suis maintenant lancé dans le premier chapitre qui vient après le prélude.

Avec le souvenir, toujours présent après soixante-trois ans, de l’inégalable Brief Encounter de David Lean, nous avons revu ce soir Falling in Love d’Ulu Grosbard, un film qui a déjà près de vingt-cinq ans et, avec sa très factice happy end, ne laisserait guère de traces s’il n’y avait ces acteurs qui vous emportent par leur jeu, Meryl Streep et Robert De Niro, mais aussi Jane Kazmarek qui a tourné dans une vingtaine de films et que je voyais à l’écran pour la première fois.

Mercredi 23 juillet – Le mistral se couche. Je ne sais pas où est passée Christine. N* l’appelle mais ne la trouvant pas me charge de lui dire que sa vieille chienne est morte ce matin. “L’espèce humaine est la seule qui sache qu’elle doit mourir,” disait Voltaire. C’est peut-être pourquoi la mort d’un animal parfois se fait dévastatrice.

Catherine Mézan est venue ce midi, à l’heure du café et il fut question de son livre, Un pianiste vu de dos, qui a reçu de très bons commentaires, et du nouveau roman qu’elle met en train. Du coup, je fus amené à lui parler du mien. Là-dessus nous avons fait un peu de tricot pendant qu’une bande d’enfants s’ébattait à la piscine.
Aussitôt après sa visite, je me suis remis au roman jusqu’au soir. Et là, en guise d’entracte, car je m’y suis remis à la nuit, j’ai vu ce film étrange, singulier, tantôt irrespirable et parfois superbe, Rochester, le dernier des libertins de Laurence Dunmore, avec Johnny Depp, John Malkovitch et une très juste Samantha Morton dont Christine a découvert que nous l’avions vue en muette (elle est ici une grande actrice) dans Accords et désaccords de Woody Allen.

Jeudi 24 juillet – Au moment où, minuit bien passé, je décidais de céder au sommeil, j’ai ouvert la radio sur la longueur d’ondes de France Culture. J’y suis resté près de trois quarts d’heure pour écouter l’ami Manguel raconter des histoires que je connais bien mais que je ne me lasse jamais d’entendre.

Un temps si beau, ce matin, que j’ai pu reprendre la nage. Et puis aussi achever le premier chapitre de L'Helpe mineure et même amorcer le deuxième. Avec le prélude, cela fera trois. Brigitte qui était au mas a encore déterré une de ces nouvelles que j’écrivais jadis. Elle fait de telles trouvailles que j’ai décidé de ne pas lire ces textes au fur et à mesure qu’elle les ressort. Quand elle aura achevé les fouilles, elle les assemblera et je pourrai mieux voir alors si ces nouvelles font un livre.

Entre cinq et six nous avons bu du thé glacé en compagnie de neveux belges qui étaient de passage. Je leur ai raconté l’histoire du Théâtre de Plans que j’avais créé là-haut. Nous sommes venus à Günther Uecker que j’y avais exposé avec Fontana, Damian et quelques autres. Le tableau clouté d'Uecker qui est au mur de la grande salle du mas leur a tapé dans l’œil. Après, par curiosité, je suis allé voir sur internet la cote de l’artiste. Je m’y attendais si peu, j’ai failli m’étouffer…

Une fois de plus, la preuve que théâtre et cinéma peuvent s’allier pour faire un film excellent… Nous avons regardé Adorable Julia adapté de La comédienne de Somerset Maugham par Istvan Szabo. Ce furent près de deux heures d’un pur plaisir que l’on doit pour l’essentiel à l’incomparable talent de la superbe Annette Bening dans le rôle d’une comédienne jouant celui d’une comédienne. Occasion aussi de nous promettre qu’un soir prochain nous reverrons All About Eve de Mankiewicz…

Vendredi 25 juillet – Un coup de tonnerre pour commencer la nuit, un voile de brume au lever du jour. Il y a du caprice dans l’air, des problèmes avec internet, mais tout s’arrange pour qui sait attendre.

Si les cigales étaient des scieuses de long comme le bruit qu’elles font en donne l’idée, nous aurions déjà de quoi bâtir un chalet, ou une provision de bois pour l’hiver. J’ai maintenant l’impression d’écrire le roman au même rythme que les stridulantes. Pourtant, comme je récris plus que je n’écris, ce n’est pas la cadence Simenon. À l’heure du thé j’ai lu les quinze premières pages à Christine. Nihil obstat.

Avant le dîner j’ai regardé la participation de Gwenaëlle Aubry sur le site Auteurs. La prudence et la discrétion dans ses propos lui permettent d’aller très loin dans ses réflexions sur la philosophie et la littérature. Un petit régal.

Mais ce soir quelle déception… Trois ou quatre fois nous avons failli interrompre la vision du Journal intime de Valerio Zurlini (1962). Nous en attendions tant parce que c’est adapté de Vasco Pratolini dont la Chronique des pauvres amants figure depuis juillet 1950 parmi les selected novels de ma bibliothèque, et parce que Marcello Mastroianni et Jacques Perrin y tiennent les premiers rôles. C’est pour eux d’ailleurs et dans l’espoir d’un soudain sursaut que nous sommes restés jusqu’au bout. Hélas, quel champ de poncifs et de bons sentiments sur fond de mélodrame funèbre. Et pour comble, l’Italien et le Français étaient doublés en anglais !

Samedi 26 juillet – À l’aube, dans la colline où le soleil sortait d’une brume amoureuse des creux et des contours, une petite heure de marche silencieuse m’a permis de rectifier de mémoire quelques scènes du roman.

À mon corps défendant j’avais décidé de consacrer ce samedi aux affaires en cours, au courrier qui attend réponse. Mais, après les réflexions du matin sur la conduite de L’Helpe Mineure, je n’ai pu m’empêcher de m’y remettre. À l’heure du thé je suis descendu au jardin, exténué. J’avais trente mille signes au compteur.

En voyant Adorable Julia d’Istvan Szabo, l’autre jour, je pensais à All About Eve de Mankiewicz. Nous avons donc revu Eve pour la troisième ou quatrième fois ce soir. Annette Bening n’a pas à rougir de la comparaison avec Bette Davies, mais Juliet Stevenson dans le rôle d’Evie (tiens !) est loin d’égaler Anne Baxter dans celui d’Eve. Plus d’un demi-siècle sépare les deux films, il faut admettre qu’on ne trouve pas dans Adorable Julia l’autorité dramatique de All About Eve. Mais dans les deux films la confirmation que le théâtre est un sujet qui enrichit le cinéma.

Dimanche 27 juillet – Le mistral revient en douce mais il ne nous a pas empêchés de faire d’un bon pas un bon tour dans la colline. Et j’en ai profité pour calmer le désordre qu’avait provoqué en moi, un peu avant sept heures ce matin à l’antenne de France Culture, la controverse entre Laurent Joffrin et Jean-François Kahn sur le traitement médiatique comparé des événements et de la culture. Un danger que soulignait Kahn me préoccupe depuis longtemps. Ce qu’il appelle la “ghettoïsation” (le mot est si laid) dont la culture est victime quand elle n’est pas intégrée aux événements de la vie. Je me suis souvent demandé, en effet, qui pouvait bien, en dehors de leurs auteurs et de ceux dont elles parlent, lire les critiques littéraires, de la brève au grand article, quand elles sont rassemblées dans un supplément. Après tant d’années j’ai compris que l’éditeur littéraire devrait être une sorte d’incendiaire, un pyromane. Il lui faut foutre le feu à la curiosité publique, provoquer des étincelles, lancer des brandons. Bref, jouer avec le feu pour que la rumeur s’enflamme. Le rôle de la critique prend alors un autre sens, précisément elle donne du sens à la lecture de l’œuvre qui est venue à la connaissance du public.

L’écriture est comme la marche, il lui faut un sujet (la destination), du style (la cadence), de la mesure (le souffle), de l’obstination (l’entraînement). Et, pendant qu’on y est, ne penser qu’à ça. C’est le prix à payer pour en faire un plaisir.

Écrit, écrit, écrit, et tant pis pour des lettres qui attendront encore. À l’heure du thé Suzanne et son amie Nicole sont apparues qui venaient de s’installer pour une semaine dans le mazet du septentrion. Ce sont deux biologistes qui ont parlé des O.G.M. avec une mesure qui n’est pas habituelle, même si l’une y était plus opposée que l’autre. J’étais content que sur un tel sujet on ne fût pas otages des injonctions. Dans la conversation j’ai entendu passer quatre mots qui feraient un bon titre de polar : La génétique des mouches. Après, je suis remonté dans mon grenier, j’avais hâte d’ajouter les quelques lignes qu’il me fallait écrire pour achever un épisode du roman. Ce soir, 35000 signes au compteur, température extérieure : 28°…

Nous avons cédé ce soir à l’offre que faisait TCM d’une soirée Greta Garbo. Pour commencer un documentaire, Garbo, la Divine, qui n’avait guère plus de mérite qu’un album de photos animées. Et puis Grand Hôtel, un mélodrame jamais vu, de 1932, avec toutes les stars de la M.G.M., mais qui ne méritait de l’être que par curiosité. Tout y est démodé, la comédie, la satire, l’humour…

Lundi 28 juillet – Pour un peu, l’été nous persuaderait qu’il est installé à demeure. Pendant la petite marche, ce matin, j’ai pris une résolution qu’il me faut tenir. Puisque le roman est bien amorcé, je vais le laisser prendre du recul dans le silence et je consacrerai cette journée à éponger le retard que j’ai accumulé dans les affaires dites courantes bien qu’elles ne le soient pas toujours.

Décision jusqu’ici tenue. À midi j’avais répondu aux courriels en suspens. Une correspondante me demandait : Avez-vous construit votre roman avant de l'écrire ? J’ai répondu : Oui, pour m’empresser ensuite de le déconstruire. Conjonction de deux enseignements : “J’écris pour pouvoir lire ce que je ne savais pas que j’allais écrire.” (cf Claude Roy) et Le sage est sans idée (cf François Jullien). Cet après-midi, le courrier papier.

Mais pendant le déjeuner Christine m’a persuadé que j’avais tort et que je faisais infraction à mes propres règles. En période d’écriture, pas un jour sans au moins une ligne. Elle avait raison, le courrier papier attendra demain. Mais après la sieste, je n’ai pas continué le récit. J’ai révisé, ajusté, complété ce que j’avais déjà écrit et j’ai apporté de petites modifications à la mise en scène…

Avant le souper j’ai tout de même trouvé le temps d’écrire à Pascal Durand pour lui dire mes impressions après la lecture de son Mallarmé paru récemment au Seuil. En commençant par lui confier que, chaque fois que j’en lisais un chapitre, son livre me parlait de lui plus que de Mallarmé car j’y trouvais les traces de ces combats singuliers que la pensée livre aux mots et aux phrases qui cherchent leur indépendance et que toujours Pascal reprend en main avec maîtrise.

Ce soir, grosse déception… Nous avons voulu voir Les quatre cavaliers de l’Apocalypse que Vincente Minelli avait adapté de Blasco Ibanez comme Rex Ingram qui, quarante plus tôt, en avait fait un gros succès du muet. Ici, ce Paris de l’Occupation tout en décors, ces acteurs qui ne retrouvent pas leurs marques, ces armées allemandes composées de figurants, cette résistance réduite à de la pacotille de mauvais goût, et tout ça pendant deux heures, non, c’était trop !

Mardi 29 juillet – Rendez-vous inattendus sur France Culture ! Peu après minuit, j’avais entendu dans le noir une voix qui parlait du plaisir de la marche et de la nécessité des carnets. Et qui m’intriguait par un léger accent belge. Je n’ai pas réussi à l’identifier avant qu’Alain Veinstein ne prononce le nom d’Eugène Savitzkaya. Plus tard, ce devait être entre quatre et cinq heures du matin, j’ai tout de suite reconnu la voix de Jean-Claude Fasquelle que j’ai longtemps soupçonné de s’être opposé à Bernard Privat et à Yves Berger qui, chez Grasset, avaient décidé de publier Le nom de l’arbre.

Ce matin, marché dans la colline, petit-déjeuner sous le platane en parcourant la presse, apporté de nouveaux ajustements au roman, nagé. Reçu au courrier une petite lettre, très forte, de Paul Nizon sur Les déchirements.

À Brigitte, comme hier à Christine, j’ai lu les vingt premières pages de L’Helpe Mineure afin de vérifier leurs réactions, en particulier sur la capacité qu’ont certains mots et certaines expressions à situer, mieux que les dates sans images, l’époque où se situent les événements.

J’ai découvert que j’avais pris du retard dans la révision des épreuves de L’enterrement de Mozart dont la publication en livre-disque est prévue pour l’automne, et aussi dans la version quintessenciée d’un trimestre de mes carnets pour la revue Marginales. Voilà ce qu’il en coûte d’être happé par un roman. Je déteste le retard des autres, les miens me sont insupportables. Je me suis tout de suite mis au travail avec la belle migraine qui m’avait donnée ma découverte.

Ce soir une dizaine à table sous le platane pour un dîner familial. Tout le monde se plaignait, les uns de la chaleur, les autres de la lourdeur. Et pourtant il m’avait semblé qu’un coulis de vent rendait l’air plus léger. Pauline nous parla du stage en ingénierie qu’elle suit sur un chantier de Provence, Françoise et Jean-Paul rapportaient des souvenirs d’un bref séjour en Grèce, Justine et Félix commentaient la journée passée en bateau avec leur père. Et tout ce petit monde est parti assez tôt. J’ai repris le rattrapage de mes retards.

Mercredi, 30 juillet – De tous les voyages que j’ai faits, je rangerais parmi les plus fascinants ceux qui m’ont conduit dans les années cinquante en Frise, province septentrionale des Pays-Bas. Nous sortions de la guerre, nous étions deux couples, nous y allions avec une vieille voiture, pour peu de jours, et c’était généralement à la Toussaint. Au prix de vents, de pluies, de brouillards, de verglas nous avions droit à des découvertes soudaines dans la plénitude de la lumière revenue. Nous allions à petite allure par des routes sinueuses qui respectaient les contours des propriétés dont le bâtiment principal portait au faîte du pignon deux cygnes dos-à-dos. Le frison nous paraissait une langue plus archaïque et plus sonore que le néerlandais des provinces méridionales. À la fin des années quatre-vingt-dix une traductrice me proposa un bref récit, Amouramort, que je publiai sans retard. C’était d’un noble et vieil écrivain frison, Sixma van Heemstra que j’eus le privilège de rencontrer. Il me raconta l’histoire de la Frise et de la décadence qu’à ses yeux les temps modernes imposaient à cette vieille province, mais il fut en revanche assez discret sur la libido frisonne qui lui a pourtant inspiré une scène que j’ai souvent relue avec admiration. Tout ça m’est revenu comme d’habitude pour le simple motif que je suis tombé vers minuit sur une émission consacrée par France Culture à la Frise.

Pas très bonne nuit, pas assez de courage ce matin pour aller dans la colline. Pas de nage non plus. Et pas de retard cette fois ! À seize heures les treize pages étaient expédiées à Marginales. Peut-être vais-je pouvoir reprendre le roman, me suis-je alors dit. Eh bien, oui, je l’ai repris, mais pas pour le poursuivre, je l’ai repris pour le modifier là où la mise au point ne me paraissait pas aboutie.

Comment, en vacances, pouvaient-ils ne pas faire parler d’eux ? Dans un long entretien accordé à Vanity Fair, Carla Bruni se compare à Jackie Kennedy. Mais imagine-t-on un instant que Jackie aurait accepté de se laisser photographier en longue robe rouge sur le toit de la Maison Blanche comme Carla sur le toit de l’Élysée ? La photo parue sur deux pleines pages dans Vanity Fair fait déjà le tour du monde et court sur le net… C’est peut-être excellent pour la promotion du disque, ce l’est moins pour l’image de la république.

Et, comme par hasard (nous en avions décidé à midi) nous avons regardé ce soir Gatsby le Magnifique, adapté de Scott Fitzgerald par Francis Ford Coppola. Un film qui n’a pas la magie du roman et qui est pour l’essentiel, pendant deux heures et demie, un étalage des extravagances du luxe et de l’argent.

Jeudi, 31 juillet – Vers quatre heures, cette nuit, m’étant éveillé et n’arrivant pas à me rendormir, je me suis branché comme d’habitude sur France Culture. Surprise… cette fois c’était bien ma voix, pas celle de Savitzkaya. J’ai reconnu des propos que j’avais tenus en mars, au Salon du Livre, dans l’émission de Frédéric Mitterrand. Une rediffusion comme ils en font la nuit, me suis-je dit. Oui, une rediffusion, mais pas celle que je croyais. C’était la voix de Sabine Wespieser que j’entendais maintenant et qui, à la question de savoir si elle approuvait ce que je venais de dire sur le rôle de l’éditeur, répondait d’un émouvant “bien sûr”. Elle était l’invitée d’Anne Julie Bémont en même temps que Viviane Hamy, éditrice de l’inoubliable Art de la joie de Goliarda Sapienza. La fête dont j’avais loupé le début ne s’arrêtait pas là. Des extraits des livres trouvés et publiés par ces deux femmes étaient lus par une troisième voix reconnaissable entre toutes, celle de Chloé Réjon. Si ce n’avait été inconvenant, malgré l’heure je les aurais appelées l’une près l’autre…

La climatisation était défaillante, sans elle mon grenier est invivable par les fortes chaleurs que nous avons en ce moment. Le plombier, fils du plombier philosophe, est venu la réparer ce matin. Puis j’ai écrit, toujours ces ajustages sans lesquels la suite du roman irait de travers. À Brigitte j’ai fait découvrir la fameuse scène d’Amouramort du frison Sixma van Heemstra. Je lui ai parlé aussi du Mallarmé de Pascal Durand. Les coïncidences me restent fidèles car, à peine en avais-je fini, un courriel est arrivé par lequel Pascal me remerciait des commentaires que je lui avais envoyés sur son livre. Là-dessus, Geneviève et Paul Fonteyne ont fait une brève apparition et nous avons évoqué le Portrait en vingt-deux fragments que Marie Mandy m’avait consacré et avait tourné pour la RTBF en 2002. Enfin, ce soir, Suzanne et son amie Nicole sont venues dîner. Je ne sais pourquoi soudain je me suis mis à raconter quelques-unes des aventures qui ont fait, de mes relations avec mes grands-parents paternels, une série de contes et presque de fables. Ainsi s’achève une journée qui me paraît maintenant un bouquet dans un feu d’artifice. Dans quelques minutes on passera en août, la pédale du frein est inefficace. Déjà le huitième mois de l’année…

(À SUIVRE)







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