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© Bruno Nuttens




Mercredi, 1er juillet 2009 – Nuit détestable, aube magnifique qui s'est levée avec des gestes de bayadère, matinée chez Actes Sud, conversations qui sont pour moi autant de sources vives. Dans l'après-midi, Jules qui sortait de l'ombre est passé au mas avec Valérie et il nous a raconté les journées qu'il venait de vivre. Le soir nous n'avions pas l'esprit disposé à voir mieux qu'un film de 1942 tout juste bon pour la brocante, The Lady is Willing, mais… avec Marlene Dietrich.
 
Jeudi, 2 juillet 2009 – Les remous se calment, les orages passent au large. Il était temps. Françoise m'a fait un signe depuis le Nordeste brésilien où elle est en ce moment. Demain je retrouverai un rythme plus juste et mes indispensables longueurs de piscine. En attendant je fais réflexion sur la nécessité d'avoir plus de bride que d'éperon.  

   Ce soir, vu City Hall, un film d'Harold Brecker, parfois très compliqué, mais aussi très représentatif des mœurs politiques qui nous éclaboussent. Remarquable duo d'acteurs, Al Pacino et John Cusack.

Vendredi, 3 juillet 2009 – Les spécialistes n'avaient pas tort d'affirmer que les difficultés respiratoires pouvaient être liées à de fourbes inquiétudes. Les premiers jours de cette semaine m'ont ramené au point d'où j'avais commencé la reconquête du souffle. Mais si j'ai téléphoné ce matin de bonne heure au bon pédiatre, ce n'était pas pour appeler à l'aide, je m'étais souvenu que ce jour est celui de son anniversaire.

   Il n'y a pas si longtemps que se sont apaisées les querelles sur l'apprentissage de la lecture globale. Or il me semble retrouver la configuration de cette méthode, et la plus maléfique, dans la manière dont s'expriment aujourd'hui des colonies d'internautes. Leur langue, dépourvue de tout scrupule orthographique, procède par segments de phrases nominatives ou exclamatives où les mots sont soudés avec le seul souci de reproduire les signes d'appartenance à la tribu. Et le caractère pandémique de cette régression me paraît, hélas,  avéré.
 
   Mais voici qui rassure…  Brigitte m'a fait découvrir un texte d'Edith Wharton, Le vice de la lecture. Je n'en connaissais pas plus l'existence que celle des Éditions du Sonneur qui viennent de le publier. À propos de “n'avoir pas le temps de lire”, Edith Wharton écrit que c'est “une situation inconnue du lecteur-né dont les modes de lecture constituent un flux continu sous-jacent à toutes ses autres occupations”. Combien de fois ai-je dit plus rudement à qui prétendait  n'avoir pas le temps de lire : le temps ne se trouve pas, il se prend !

   Inadmissible, la différence entre le vacarme médiatique provoqué par la mort de Michael Jackson et la discrétion avec laquelle est annoncée la disparition de Pina Bausch. Mais tout à fait explicable… Hélas.

  La belle Véronique et Jacques, nos neveux, sont passés nous voir à la faveur de brèves vacances qu'ils prennent à Beaucaire, mais je n'ai pas eu le loisir de parler longtemps avec eux car Anne Gromaire est arrivée sur leurs pas et dans mon grenier nous avons eu pour France Inter, elle et moi, un long entretien. Sur L'Helpe mineure et les Carnets, sur le succès d'Actes Sud et le persistant triomphe de Millenium, et aussi sur ce que j'appelle mes lectures nomades. L'interview terminée, les neveux avaient filé.

Samedi, 4 juillet 2009 – Toutes fenêtres ouvertes mais pas le moindre courant d'air, nuit caniculaire, insomnie. Vers quatre heures j'entendis à l'antenne de France Culture la conversation de Francesca Isidori avec Michèle Lesbre que publie Sabine Wespieser à qui j'appris les rudiments du métier. Une belle boucle dans le passé. Un peu plus tard, je me suis rendu compte que les cigales se mettaient à scier leurs planches à la toute première apparition d'une ligne de lumière à l'horizon de la nuit. Ce matin, les nuages s'étalaient dans le ciel comme des cétacés fourbus s'échouant sur une plage. Je ne valais pas mieux, j'avais les jambes lourdes comme si j'avais fait un vol de nuit en classe bétaillère.

   Quelques longueurs dans la piscine où la température de l'eau a encore grimpé. Louise est alors arrivée de Montpellier avec ses trois fillettes qui m'ont décrit le fleuve des voitures qui, sur l'autre voie de l'autoroute, déferlaient vers le sud. J'ai pensé à la première des huit nouvelles de Julio Cortazar dans Tous les feux, le feu. Mais les petites-filles sont encore trop jeunes, je leur ferai lire ça plus tard si Chronos m'y autorise. Chronos et Cortazar, voilà peut-être, me dis-je, le titre que je choisirais aujourd'hui si j'avais à écrire un article sur cet ami que me firent connaître ses inoubliables traductrices. Et du coup les souvenirs déferlent, depuis sa visite au mas en compagnie de Carol Dunlop, sa jeune épouse, jusqu'à ce jour de février 1984 où j'ai fait la queue au cimetière du Montparnasse pour jeter à mon tour une rose dans l'étroit tombeau où l'on venait de poser le cercueil de Julio sur celui de Carol morte deux ans plus tôt. La mémoire fonctionne comme une chambre d'échos. Je me suis retrouvé à La Havane, me prenant de querelle avec un imbécile qui prétendait voir et séparer deux Cortazar, celui qui avait défendu la cause cubaine et celui qui avait succombé aux sirènes de la bourgeoisie occidentale.

   En fin d'après-midi, rugissements d'orage, quelques gouttes de pluie, une chute soudaine de la température qui est remontée dans la soirée, pendant que nous regardions Gone Baby Gone. Ce premier film de Ben Affleck serait assez étonnant s'il n'était pas inutilement compliqué. Il paraît que pour le bien comprendre il faut avoir lu le livre de Dennis Lehane. Mon plaisir fut de retrouver à l'écran Ed Harris et Morgan Freeman. Mon déplaisir d'aimer de moins en moins l'Amérique qui donne son décor et ses mœurs à des films de cette sorte. Et pourtant ça se passe à Boston, une ville que j'aime et où j'ai situé  plusieurs chapitres de L'Helpe mineure.

Dimanche, 5 juillet 2009
– Nuit sereine. Ce matin, puissant soleil, léger mistral, j'y vois une sorte d'érotisme estival, et tant pis si les cigales donnent l'impression de trouver la métaphore ridicule. Après le petit-déjeuner, j'ai entrepris d'évaluer la résistance d'un fil qu'un acrobate invisible a tendu en travers de mon crâne cette nuit. Ce pourrait être le toron d'une histoire. Mais… ne pas s'emballer, ne rien espérer même, et surtout ne pas briser ce fil. “Les naissances de toutes choses sont faibles et tendres”, rappelle Montaigne au Livre III. D'ailleurs, commencer une histoire alors que le Tour de France et sa caravane de hurleurs vont demain traverser le village avant d'aller foutre la pagaille en Arles où l'on inaugure les Rencontres de la photo, ce ne serait pas un peu ridicule ?

   Vite, avant que les petites Montpelliéraines n'aillent s'ébattre à la piscine, j'y suis allé faire en solo une dizaine de longueurs. Les cigales donnaient cette fois l'impression de m'encourager et, pas très haut, je ne sais quel beau rapace que Christine eût tout de suite identifié tournoyait avec l'air de filmer mes ridicules prouesses.

  Sous le grand parasol qu'on a déployé pour doubler la protection du platane, déjeuner de poulet, légumes et fruits avec les cinq filles, Christine, Louise et les trois petites. On a parlé de nos lectures. Puis bonne sieste, silence dans le mas.

   Mais j'ai mal supporté la fin de la journée, comme si l'air venait à manquer au monde.

Lundi, 6 juillet 2009 – Dès l'aube, soleil et vent léger. On respire mieux. Je me suis réveillé avec le souvenir d'une controverse nocturne sur la meilleure manière de mettre en scène, dans un roman, l'ordre et le désordre du monde où les événements se déroulent. Par une sorte de mimétisme de l'écriture, en imitant le bruit, en simulant la fureur ? Ou par ce qu'on appelait jadis, d'une expression aujourd'hui si désuète, des bonheurs d'écriture ? Car je suis d'une vieille tradition dans laquelle l'écriture, sans qu'elle ait à se travestir, se maquiller ou se mutiler, révèle ce que l'on veut mettre en évidence. Le mimétisme, lui, me rappelle une fable de Cocteau, celle du malheureux caméléon déposé sur un tissu écossais.

   Pascal Durand m'a téléphoné de l'université de Liège où il accueillait Sylvie qui est occupée à filmer mes archives. Il voulait mon accord pour lui permettre de filmer les pages de quelques-uns des cent carnets manuscrits que j'y ai déposés. Cinéma encore… le Tour de France n'est pas passé très loin et pendant une demi-heure nous avons regardé à la télévision, filmés d'un hélicoptère, les villages de la vallée des Baux, Arles et le Rhône d'une hauteur d'où nous ne les voyons jamais. Cinéma toujours... Ce soir, avec un intérêt ininterrompu, nous avons passé deux heures à regarder Le lys de Brooklyn que nous avait prêté Brigitte. Ce tout premier film d'Elia Kazan, qui date de 1945, non seulement révèle le talent narratif du cinéaste et porte les promesses de ceux qui allaient suivre, mais il m'apparaît comme une œuvre charnière dans l'histoire du cinéma.

Mardi, 7 juillet 2009 – Soleil, cigales et vent léger toujours présents mais au bout de la nuit la température avait baissé d'une dizaine de degrés. Pour le petit-déjeuner que je voulus prendre dehors, il me fallut veste et foulard. Puis, lentement, la chaleur a repris son rang et les cigales leur litanie.

   Matinée toute en conversations téléphoniques, avec Françoise revenue du Brésil, avec Evelyne et Pia Petersen sur le roman que celle-ci parachève en ce moment, Métaphysique de l'argent. Et quand, le souffle trop court, je me remets au clavier, l'impression me vient qu'il faut chaque jour réapprendre à écrire comme à respirer. À la réflexion, ce n'est pas faux.

   Francine, elle a presque mon âge, est venue de Cotignac. Depuis plus de trente ans, elle poursuit avec obstination ses démarches afin que soit reconnue l'œuvre d'Emile Salkin, son défunt époux. Désormais ça se joue au niveau des collectionneurs et des musées. Contemporain de Magritte et de Delvaux, Salkin eût mérité d'avoir depuis longtemps autant de succès qu'eux.

   Pour le thé, Jeanne est venue au mas en compagnie de son fils et de ses petits-fils qui arrivaient de San Francisco. Et c'est d'Obama qu'il fut question, de sa tranquille lucidité, de son éloquence et des espoirs qu'il continue de susciter.

   Passé un joyeux bout de soirée à voir enfin, plus de vingt ans après sa sortie, Recherche Susan désespérément de Susan Seidelman. Madonna, pensions-nous, en était la vedette mais c'est en vérité Rosanna Arquette qui en fait tout le charme.
 
Mercredi, 8 juillet 2009 – À nouveau, ce matin, une fraîcheur qui surprend mais revigore. Sur leur banjo à deux cordes les cigales m'ont signalé avec insistance vers neuf heures qu'il était temps d'y aller. Elles ignoraient que j'avais pris la décision de ne pas faire l'hebdomadaire incursion chez Actes Sud. J'avais au mas un rendez-vous avec ma petite-fille Odile, candidate à l'écriture, qui avait achevé Thomas, le roman dont j'avais aimé en juin les premières pages. Nous nous sommes donc retrouvés dans mon grenier où je lui ai dit deux ou trois choses. Et d'abord qu'elle me paraît avoir la vocation et que tout est désormais pour elle question de persévérance. Que, si son récit a du sens, parfois il en veut trop avoir et qu'il en résulte, par la profusion, des encombrements dans la narration et dans l'écriture. Comme pour tes dessins, ai-je ajouté, il faut être économe des ornements. Que la simplicité n'est pas un signe de faiblesse. Qu'un talent sans exercice s'atrophie. Je lui ai conseillé de recopier de temps à autre une page d'un livre qu'elle aime bien. Bref, avec des mots qui lui étaient accessibles je lui ai donné des conseils qu'il m'est si souvent arrivé de donner aux “grands”. Quand nous nous sommes séparés, elle avait les yeux enfiévrés d'une qui avait envie de s'y remettre.

   Madeleine a fait une apparition cet après-midi, entre deux voyages. Parce que nous savions que nous n'aurions pas assez de temps pour nous attarder sur l'un ou sur l'autre sujet, nous en avons effleuré dix comme on évoque les promenades que l'on ne fera pas ensemble. La mélancolie était de la partie.

   Véronique et Malek sont venus pour le thé. Malek m'apportait Approchant du seuil ils dirent, les  derniers parus de ses poèmes. Nous avons évoqué le Festival culturel panafricain qui, après quarante ans d'absence, devrait renaître mais dont aucun écho ne nous revient encore. Puis, longuement, Malek a décrit des scènes de la vie coutumière qui, dans son pays natal, témoignent de la persistance d'une traditionnelle et conviviale solidarité, “une frémissante promiscuité” comme le dit un de ses poèmes.

  Ce soir, vu sans déplaisir, mais sans plaisir particulier, Trente-six heures avant le débarquement de George Seaton, un film qui raconte une rocambolesque histoire d'espionnage.

Jeudi, 9 juillet 2009 – Vive fraîcheur encore, ce matin. Aussi, prendre le petit-déjeuner dehors m'a-t-il paru relever du rite ou de l'exploit. Sitôt pain et café avalés, j'ai donc quitté la table et suis remonté “chez moi” pour achever la lecture minutieuse de La Provence. Cette lecture, je la fais chaque jour avec un intérêt d'ethnologue. Car c'est la vie locale vue à la loupe, c'est le spectacle de traditions en déclin et d'une soumission souvent maladroite aux injonctions médiatiques de notre temps.

   Si, à la manière d'un moustique, une idée me vrombit à l'oreille, je la note en peu de mots sur le premier bout de papier qui me tombe sous la main. Quand je la retrouve, je mesure le niveau d'incertitude de la pensée à l'illisibilité de la note. Par quoi je vois ce matin que je n'étais pas en proie au doute quand, l'autre jour, j'ai écrit au revers d'une enveloppe que le désir ne se limitait pas au comblement d'un manque, comme une philosophie trop réductrice le suggère, mais correspondait à un appel à se déployer.

   À midi, la place de Brigitte est, hélas, restée inoccupée. Une panne d'embrayage l'avait immobilisée sur l'autoroute, l'obligeant à faire remorquer sa voiture. Cet après-midi, entre deux petits travaux d'écriture, j'ai rouvert la télévision quand le Tour de France arrivait à Barcelone. Et j'eus alors ce que j'espérais, des vues aériennes de la Sagrada Familia de Gaudi. De là-haut, si ancienne déjà et toujours inachevée, elle paraissait surgir d'une fracture soudaine dans le tissu urbain.

   Ce soir, regardé Jude presque en apnée, un film que Michael Winterbottom avait en 1996 adapté de Jude l'obscur, le roman écrit par Thomas Hardy un siècle plus tôt. L'insoutenable fatalité et le désespoir qu'elle engendre y ont pour cadre une Angleterre du dix-neuvième siècle qui pas un instant ne sent la reconstitution. Et Kate Winslet y tient de manière bouleversante le rôle de la très sensuelle Sue.

Vendredi, 10 juillet 2009 – Le ciel avec sa grise mine n'avait pas l'air dans son assiette, ce matin, et le mercure se tenait sous la barre des vingt degrés. Tout (enfin, presque tout) est revenu dans l'ordre, ciel bleu, température douce et vent modéré. Commencé à relire les épreuves du bon-à-tirer de Ce que me disent les choses que Leméac publiera à la rentrée. Lecture lente, ça allait me prendre des heures. Mais, soudain, tout a disparu de l'écran. Il a fallu que Montréal m'en envoie un nouveau jeu. Ce soir vu Un Américain bien tranquille (version Noyce, pas Mankiewicz) avec Michael Caine. Tourné il y a sept ans, ce n'est pas très vieux et c'est déjà terriblement usé…
 
Samedi, 11 juillet 2009 – Les spécialistes du temps s'accordaient hier pour dire que nous n'aurions plus de mistral aujourd'hui. Il est pourtant là, ce matin, pas très fort, mais par instant il insiste. Et ne m'encourage pas à reprendre la nage.

   Dans la pile des journaux reçus ce matin, le 996ème numéro de La Quinzaine littéraire. Je la suis depuis ses débuts, cette Quinzaine, même si je ne lis qu'une partie des articles qui la composent. C'est une manière de marquer ma fidélité à Maurice Nadeau, éditeur en 1960, chez Buchet-Chastel, de l'inoubliable roman de Malcolm Lowry, Au-dessous du volcan. Nous n'avons cependant jamais été proches et s'il m'arrivait de le rencontrer j'avais l'impression (mais seulement l'impression) que, n'ayant cure de ma reconnaissance, il tenait pour injuste le succès que j'avais avec Actes Sud quand la maison d'édition qu'il avait fini par fonder à son nom avait tant de peine à s'établir.

   Terminé la lecture des épreuves de Ce que me disent les choses où sont quintessenciées les pages de carnet de l'année 2008. Il s'en passe, des choses, en une année… pourtant j'ai l'impression de n'avoir pas bougé. Sitôt fini, suis allé faire une douzaine de longueurs.

  Revu ce soir avec jubilation The Front Page (1974) de Billy Wilder où Jack Lemmon et Walter Matthau arrivent à faire de la drôlerie un art majeur.

Dimanche, 12 juillet 2009 – Vu dans La Provence, ce matin, les photos de quelques personnages importants en compagnie desquels j'aurais dû me trouver hier en Arles car j'y avais été invité. Il fut un temps où je n'en aurais ni boudé le plaisir ni négligé la nécessité. Céder sa place au soleil et prétendre que c'est pour jouir de l'ombre, c'est à quoi je mesure le mieux l'âge et le désir de ne pas l'exhiber. Ces ratiocinations sont interrompues par un appel d'Alberto Manguel qui relit Dante et me parle d'Orwell. Nous vivons accrochés aux phrases de nos livres comme aux branches de l'arbre de vie.

   Une douzaine de longueurs dans la piscine me persuadent que j'ai retrouvé un souffle normal. Mais l'effet ne dure pas. Alors, au début de l'après-midi, j'ai ouvert la télévision et sauté de la Une à la 2 pour comparer les furieux de la Formule 1 sur le circuit du Nurburgring aux forcenés du vélo gravissant avec lenteur et peine le Tourmalet. Ce sont deux visions de l'enfer et je m'en suis enfui.

   Félix est arrivé le premier, dans l'après-midi, Justine est apparue ce soir avec son père. Qu'ils aient grandi, ces enfants, ça se voit au premier coup d'œil ! Mais sinon leur en faire compliment, que leur dire quand je sais que dès demain ils repartent ? Comment établir avec eux les relations que j'avais à leur âge avec mes grands-parents ? Par de si brèves entrevues, impossible. De mon temps, comme je déteste le dire, il y avait mille fois moins de choses à disposition. Et cette absence, sans que nous le sachions, était sans doute notre chance. 

Lundi, 13 juillet 2009 – Nuit sans remous, sans insomnie, sans rêve, sans souvenir, sans bonheurs et sans dégâts. Réveil dans une journée d'été déjà bien installée. Christine, comme elle en a maintenant pris l'habitude, est partie très tôt faire seule la marche dans la colline où je l'accompagnais quand je n'avais pas encore perdu le souffle. En attendant son retour j'ai vu se poser près de moi un curieux équipage, une guêpe qui dépeçait une cigale encore vivante. L'infinie perfection de l'œuvre de Dieu s'impose chaque jour à mon regard.

   Pour mon anniversaire, en avril, Christine m'avait offert un fauteuil de cinéphile du troisième âge. Réglable, ajustable et de grand style. Mais il avait fallu le commander. Il est arrivé ce matin. Après l'avoir installé, admiré, caressé, je lui ai donné rendez-vous pour ce soir, devant le grand écran.

   Je me demandais hier quelle sorte de conversation je pourrais avoir avec mes petits-enfants, et si même nous aurions le temps d'en avoir. Or le soir, avant de gagner sa chambre, Justine m'avait demandé de lui réserver un moment. Nous venons de l'avoir ce matin, cet “entretien” dont je n'ai pas soupçonné l'objet avant qu'elle ne me déclare, avec une sérénité dans laquelle scintillait une étincelle de défi, qu'elle avait décidé d'écrire un livre et voulait que je lui dise comment il fallait s'y prendre. Il y a de la contagion dans l'air, me suis-je dit un peu éberlué. Force m'est de voir, et non sans plaisir, qu'à cela je peux donc être utile. Et puisque mes débutantes n'ont sans doute lu aucun de mes livres à l'exception de ceux que j'ai écrits pour les enfants, et sauf peut-être, de temps à autre, à la sauvette, une page de mes carnets, je m'interroge sur l'origine de leur fascination. Mais qu'importe pour l'instant… Avant tout, ne pas décevoir Justine, lui montrer que je prends son interrogation très au sérieux. Comment il faut s'y prendre ? J'ai repris, avec les mots qui me paraissaient les plus appropriés, mes habituels conseils aux débutants : se choisir un sujet, dans un premier temps aller jusqu'au bout de l'histoire et savoir que le véritable travail d'écriture commence avec la réécriture (détestable mot, hélas sans équivalent). J'ai un sujet, m'a dit Justine avec fierté. Elle me l'a confié, j'ai compris qu'il n'en fallait rien révéler. Je me contente donc de noter que le sujet est beau et de penser qu'il est périlleux.

   Quel recours pour quel désastre ? L'apocalypse n'est-elle pas d'abord une révélation ? Pourra-t-on émigrer sur Mars ? C'est le genre de questions absurdes par lesquelles nous sommes passés avant d'en venir à de plus essentielles qui sont par force plus intimes. B* est repartie, après quoi je suis allé faire quelques longueurs en compagnie de Christine. Nous avons soupé sur la terrasse avec Jules et ses enfants. Et le soir j'ai inauguré mon fauteuil en revoyant Cent jours à Palerme, de Giuseppe Ferrara, où Lino Ventura incarne le général Della Chiesa que la mafia sicilienne exécute quand il s'en prend à elle. Vingt ans après, ce film reste une épure. Et il a tout d'un avertissement. Mais nous n'étions sans doute que quelques happy few à le voir ou le revoir ce soir. 

Mardi, 14 juillet 2009 – En attendant Frédérique, qui devait venir assez tôt, j'ai allumé la télévision et coupé le son. Les troupeaux militaires descendaient les Champs-Elysées. Quel effet aurait un tel défilé s'il était consacré aux idées au lieu de l'être aux armes ? Avec de telles questions, il m'a semblé que je retombais dans la conversation que j'avais hier avec Brigitte, quand nous constations (après tant d'autres) que l'homme ne se montre jamais aussi industrieux ni aussi habile ni aussi résolu ni aussi fier que dans l'art de tuer. Comme si l'art de tuer était la meilleure manière de prouver que la vie existe.

   Frédérique est arrivée d'Aix vers midi. Je respirais mal et m'interrogeais sur le sens d'une note que j'avais gribouillée cette nuit. “Réfléchir au pouvoir de la langue sur la capacité des mots.” C'est de ça que j'ai parlé avec Frédérique, de ce pouvoir indéfini qui permet aux mots de manifester toute leur fragrance quand ils sont complices de la langue où ils sont exprimés. Nous avons déjeuné à trois sous le platane, les cigales nous donnaient la sérénade. Il fut un peu question du Brésil car Frédérique y part en vacances et de Wallace Stegner qu'elle me fit un jour découvrir. Après le dessert, je les ai quittées, elle et Christine, pour me livrer à la sieste avec une inquiétude indéfinie.

   L'après-midi, soudain accès de déprime à l'idée que je ne retrouverais plus jamais un souffle normal. Quelques longueurs à la piscine ne m'ont pas apporté de démenti. Vers six heures je me suis apostrophé dans le miroir de la salle de bains et je n'y ai pas été de la manière la plus complaisante. Mon reflet avait l'air de me dire qu'aucune comédie ne me tirerait de là et qu'il y a des descentes qu'on ne remonte pas. J'ai proféré quelques mots très grossiers, j'ai gueulé en grec quatre vers de l'Odyssée qui m'étaient remonté à la mémoire et je me suis tourné le dos. Après, je me suis senti mieux mais ça ne s'est pas fait en un instant. Le soir j'ai pris avec Christine, et à son initiative, un paisible plaisir à revoir, comme elle le souhaitait, La maîtresse du lieutenant français de Karel Reisz avec de jeunes acteurs (le film date de 1981)… Meryl Streep et Jeremy Irons. Et ça m'a donné envie de relire un jour prochain le livre de John Fowles dont Pinter s'est inspiré pour le scénario.

Mercredi, 15 juillet 2009 – Par deux fois l'orage a déchiré la nuit. Et ce matin je n'étais pas trop bien disposé pour recevoir Catherine Haxhe qui, avec son équipe, venait m'interviewer dans le cadre d'un reportage sur Arles pour la télévision belge. Mais cette jeune femme avait un tel charme et tant de savoir-faire que j'ai passé avec elle deux heures sans contraintes pendant lesquelles nos complicités liégeoises nous ont conduits par des chemins de traverse.  

   Quelques belles lettres se sont posées sur mon écran, j'ai fait avec conscience une douzaine de longueurs, j'ai cédé à un grand désir de savourer l'été sans me demander pourquoi, puis j'ai reçu la visite de mon pédiatre à qui j'ai expliqué tant bien que mal comment je m'étais hier retrouvé au fond du puits. Je voulais, ce soir, voir Arabesque de Stanley Donen, mais déception, Sophia Loren et Gregory Peck avaient l'air de sortir d'une bande dessinée.

Jeudi, 16 juillet 2009 – André Benedetto a mal choisi le moment, il est parti en plein Festival d'Avignon et dans le brouhaha sa mort n'est déjà plus qu'une rumeur. Avec Saint Féniant et dame Paresse il avait été en 1978 l'un des tout premiers auteurs publiés chez Actes Sud où il a laissé le souvenir de ses humeurs autant que de son talent. Sans Anne C* qui m'en a parlé hier avec cette tendresse dont certaines femmes usent bien mieux que des hommes ne le font de leur mépris, Benedetto n'aurait peut-être pas ressurgi dans mes souvenirs avec tant de force.

   Le ciel qui était tout gris ce matin s'est rapidement craquelé et le soleil a repris son autorité. Mais je comprends, chaque jour un peu mieux, qu'il faut savoir se retirer d'un débat où l'âge défigure les idées, transfigure les convictions et donne silencieusement tort d'avoir eu raison.

   De temps à autre, manière de halte dans le ruissellement du temps, je vais jeter un coup d'œil au tour de France car on y montre des paysages que, presque toujours, je découvre en découvrant mon ignorance de ce que croyais connaître. Il est vrai que ces jours derniers je suis souvent pris par un désir d'inventaire. Je vais, du regard, revoir des livres dont je sais que je n'ai pas épuisé tout ce qu'ils auraient à me dire. Délit de naïveté… c'est le principe même de la vie.

   Fidèle, elle aussi, au vieux sédentaire que je suis devenu, Claire David, qui dirige Papiers et les éditions théâtrales d'Actes Sud, est venue passer deux heures au mas. Elle était dans une forme magnifique et elle m'a conté le Festival d'Avignon. Entre autres, le succès de Wajdi Mouawad qui, du crépuscule à l'aube, a tenu fascinées deux mille personnes avec Littoral, Incendies et Forêts. J'ai toujours aimé le même regard que Claire porte sur le théâtre et sur la vie.

   À table ce soir, sous le platane, nous étions une quinzaine. Parmi les invités, un couple de jeunes gens qui sont à présent quinquagénaires. Ils ont gardé le même visage que jadis et j'avais oublié que pour eux aussi le temps avait passé. J'aurais voulu faire quelques pas de curieux dans la vie de chacun mais les conversations ont déferlé dans tous les sens. De temps à autre je tentais bien de m'agripper à un fil, j'ai fini par me laisser porter dans les conversations comme un fétu dans la rivière. J'ai essayé de me rappeler la manière que j'avais à leur âge de me comporter avec les anciens, beau nom que l'on donnait alors aux vieux. Eh bien, tout compte fait, rien n'a changé, ou si peu.

Vendredi, 17 juillet 2009 – Pour reprendre une image à laquelle j'ai eu plusieurs fois recours, il me semble que j'ai fait tout récemment un grand saut à l'élastique. Me semble aussi que la lente remontée s'est amorcée au prix d'une nuit d'insomnie au cours de laquelle France Culture, qui a sans doute pris comme les autres ses quartiers d'été avec de la niaiserie dans les manières, ne m'a pas été d'un grand secours. La journée avait été promise au vent, et il n'y en a pas plus de traces ce matin qu'il n'y eut cette nuit les orages pourtant annoncés. Oui, mais j'apprends qu'ailleurs des grêlons gros comme le Ritz ont fait d'importants dégâts. Non, ici tout est calme, quelques nuages ont bien l'air de se demander s'ils vont se vider sur nos têtes mais ils se laissent dériver lentement vers le sud. Imperturbables, les cigales découpent le temps en petites rondelles. Ce vendredi ressemble à un dimanche.

   Une heure de sieste pour compenser la nuit blanche, et le temps a complètement changé. Baisse de la température, une bonne averse, le ciel en deuil, et des menaces. Le reste de la journée en déroute.

Samedi, 18 juillet 2009 – Ce matin, récuré à fond par le mistral, le ciel est à nouveau en grand apparat. Mais du coup on a changé de saison. Dix degrés de moins. Ce n'est pas encore ou ce n'est déjà plus l'été. Couardes, les cigales ont rangé leurs instruments. Le seul bruit que j'entends est celui que font les doigts crochus du vent dans le feuillage du platane. Et si je ferme les yeux j'ai par ce bruit l'impression d'être sur le rivage d'une mer agitée.

   Au petit-déjeuner, Félix nous a expliqué comment une opale, “offerte par une dame”, lui avait donné confiance en lui-même. Et me voilà, dans la confusion des âges, sur le point de lui demander de me prêter cette pierre précieuse. À l'heure où j'écris, Antoine, lui, est reparti pour New York, Pauline s'apprête à partir pour Montréal, l'un et l'autre pour la suite de leurs études. Et, belle coïncidence, au même moment Françoise m'envoie trois photos de ces deux-là en Camarguais, prises alors  qu'ils assistaient au mariage de leur sœur Pistache. Comme pour fixer leur identité.

   Le vent a perdu de sa force vers midi et les cigales ont aussitôt repris ce que d'aucuns osent appeler leur chant. Jules est reparti avec Justine et Félix pour passer avec eux la soirée et la nuit à Port Saint-Louis sur le bateau qu'il a récemment acquis.

   Ce soir, malgré de mauvaises notes critiques, nous avons regardé avec une certaine jubilation Larry le liquidateur, un film de Norman Jewison où Danny DeVito et Gregory Peck font un sacré numéro d'acteurs. Le titre original, Other People's Money, rend mieux compte d'un thème qui a été plusieurs fois repris au cinéma, montrant ainsi que les cinéastes américains n'ont pas leurs pareils pour critiquer leur propre société, sans que cela paraisse être suivi du moindre effet. Mais qui sait ?

Dimanche, 19 juillet 2009 – Je me le suis dit cette nuit, il faudrait que je trouve ou retrouve et affine l'art du tri. Sans quoi je n'aurai pas à m'étonner d'être, comme tant d'autres, parti sans idées aux trousses de tout ce qui passe en donnant l'illusion d'avoir du poids. Sélection, au sens darwinien du terme… élimination naturelle des affects indésirables. En attendant, voilà une belle journée qui déroule ses tapis de lumière. La température se relève et le mistral s'esbigne. Mais à la piscine l'eau était encore si froide que je n'ai pas fait plus de quatre longueurs.

   Descendus de Genève, Anik et Jean-Fred passent quelques jours au Paradou et ils sont venus au mas aujourd'hui. Ce sont des amis de longue date, nous ne les voyons plus que rarement et le plaisir est alors d'offrir et de partager des salades de choses vues, entendues ou vécues. Après leur départ j'ai écouté Evgueni Kissin qui interprétait le premier concerto pour piano de Beethoven. C'était sur Arte et je voyais à l'écran les mains en gros plan qui paraissaient me révéler la part de la mémoire qui est en  elles.

   Ce soir, revu et fait voir à Christine Cet obscur objet du désir de Buñuel. Toujours du grand art, certes, mais la surprise n'y est plus.

Lundi, 20 juillet 2009 – Occuper les heures de la vie dans leurs moindres recoins, s'y attarder, les décrire, les archiver, ou alors d'un souffle les envoyer se promener comme aigrettes de pissenlit ? Plus tard, je me suis demandé quels livres j'emporterais sur une île déserte. Oui, mais aussi quels souvenirs ? Avec leurs crécelles tibétaines les cigales m'ont rappelé à l'ordre. On ne gaspille pas avec de vaines questions un jour d'été comme celui-ci !

   Ç'était aujourd'hui la dernière visite de Brigitte avant son imminent départ en vacances, romaines et anglaises. On a parlé entre autres du livre qu'elle écrit, de celui que je n'écris pas et de ceux que nous avons lus, puis de l'illusion que font les avancées technologiques quand elles dévorent le temps qu'elles nous font gagner.

   Il y a quarante ans, premiers pas de l'homme sur la Lune. À l'époque je l'ai su mais n'en ai rien vu, j'étais à Alger, immergé dans le premier Festival culturel panafricain. Aussi, ce soir, ai-je voulu voir sur Arte un documentaire rétrospectif fort bien fait (sauf qu'il se terminait par une espèce de profession de foi évangéliste). Avec le recul et avec la conscience de tout ce qui s'était depuis ce temps déroulé sur notre planète, j'ai vu dans cette conquête spatiale un exploit plus qu'un accomplissement.

Mardi, 21 juillet 2009 – À l'aube, le ciel était glauque comme mon esprit après la mauvaise nuit que je venais de passer mais à dix heures le soleil avait repris une autorité que j'aimerais retrouver dans mes idées.

   En prévision des tournages que Sylvie reprendra ici dans les tout prochains jours, Gilbert a fait la toilette du jardin. Il a terminé en passant avec soin la tondeuse sous le platane et sous les oliviers. Fort bien, mais le bruit de cette pétaradante machine… Il y aurait un pamphlet à écrire sur le droit au bruit dans notre société. Le tabac tue ? Et le bruit, donc !

Mercredi, 22 juillet 2009 – Le soleil fait la grasse matinée, le ciel est voilé, les cigales muettes. Et pour la deuxième fois déjà cette semaine, un sujet que je croyais tenir me glisse entre les doigts. Sa substance part en poussière. L'air de dire que je ferais mieux de prendre de vraies vacances. Le vent est fort et cette fois il vient du sud.  

Jeudi, 23 juillet 2009 – Hier, Sylvie nous avait réunis, Nancy Huston et moi, pour nous filmer pendant que nous évoquions quelques moments forts que nous avions vécus depuis notre rencontre à la fin du siècle dernier. C'est drôle à dire, mais c'est ainsi, Nancy et moi, nous nous sommes rencontrés quand elle venait d'écrire Instruments des ténèbres. C'était bien dans l'autre siècle, en 1996. Devant la caméra, nous avons parlé de notre correspondance assidue, des centaines de lettres marquées par nos initiales inversées, N.H. et H.N., et puis nous avons raconté par sauts et gambades ce que sont les relations d'un écrivain avec son éditeur quand celui-ci est écrivain lui-même. Et comment nous sommes devenus l'un de l'autre le premier lecteur. Ce matin Sylvie est revenue de bonne heure et dans la chaleur presque insoutenable que nous apportait un fort vent du sud, elle m'a fait raconter le basculement de 1968 quand Christine et moi, nous nous sommes installés au mas Martin… Et puis, ce midi, la caméra a tourné autour de la grande table où nous déjeunions en famille avec enfants et petits-enfants.

   Hier encore, pendant que nous évoquions nos souvenirs devant la caméra, Nancy Huston et moi, un petit incendie avait pris au pied des tours toutes proches de Castillon et un autre avait déferlé sur Marseille. L'un avait été tout de suite maîtrisé, l'autre ne l'est pas encore et il n'était ce soir question que de cela aux actualités. Heureusement, le vent du sud s'est calmé. Nous avons un court répit avant l'arrivée du mistral.

Vendredi, 24 juillet 2009 – Ce matin, dernier tournage au mas. Comme chaque fois, et malgré la chaleur, il a fallu fermer les fenêtres afin que les voix ne soient pas brouillées par la stridulation des cigales. Sylvie m'a lancé sur une série de sujets dont elle avait fait la cueillette : les mots, la mémoire, l'exil, l'écriture… Un déjeuner de provisoire adieu nous a réunis avec famille et enfants. Les cigales ont voulu s'en mêler. Je me suis souvenu qu'Alphonse Daudet parlait de leur “cri strident”.

Samedi, 25 juillet 2009 – Hier, j'ai passé l'après-midi à la dérive, j'avais ramené les rames dans la barque, le ciel a défilé au-dessus de moi. Le soir, nous voulions regarder un film qui nous ferait plaisir sans exiger de contrepartie. Ce fut La main au collet de Hitchcock. Un film sans prétention, à peine vieilli en plus de cinquante ans. Avec Grace Kelly, d'une souveraine beauté, regardant de la corniche la principauté dont elle serait bientôt la reine.

   Comme prévu, le mistral a déferlé aux premières heures. Puis il s'est calmé, il revient de temps à autre donner un coup de balai. Raphaëlle est passée au mas. À son regard j'ai vu, quand elle en parlait, à quel point elle restait passionnée par son métier de graphiste à qui Actes Sud doit quelques-unes de ses plus remarquables mises en page.

   Cet après-midi, ma nièce Isabelle m'a révélé le pouvoir du shiatsu en dénouant un à un les nœuds par lesquels je me sentais entravé. Après, je l'ai invitée à regarder avec moi la fin de l'ascension du Ventoux par les coureurs du Tour de France. Un exploit, lui avais-je promis. Quelle déception… on a vu des cyclistes fendre jusqu'au sommet une foule ininterrompue de spectateurs qui compensaient par l'exubérance la longue attente à laquelle ils avaient été astreints. Le succès de l'épreuve en dissimulait la singularité.

   Au souper, Gilles s'est mis à nous exposer avec mesure et prudence ce qu'est la physique quantique. Ce mathématicien s'est-il rendu compte que, sans jamais s'écarter de sa discipline, il nous parlait en philosophe ? Après, et jusqu'à la nuit, nous sommes restés au jardin, Christine et moi, en compagnie d'Isabelle. La nuit était soyeuse, le mistral discret et nous avons fait un inventaire paresseux de nos affinités.

Dimanche, 26 juillet 2009 – Ce matin, dernier dimanche de juillet, j'ai revisité Rome. Brigitte qui s'y trouve en  ce moment avait emporté son ordinateur et je suis allé sur son site où j'ai pu la suivre dans ses pérégrinations et découvertes par les commentaires et les photos qu'elle y a mises. Entre ce qu'elle montre et les souvenirs que j'ai des séjours que j'y ai faits, je vais et viens. Ainsi ai-je rouvert le livre – Portraits/Ritratti – que je fis en 1992 pour Arturo Patten, photographe américain qui, après une carrière de comédien à l'Actor's Studio de New York, s'était établi à Rome. Et pour lequel on organisa une grande et inoubliable exposition à la Villa Médicis. Arturo y avait rassemblé et confronté portraits de célébrités et d'inconnus comme s'il avait voulu les mêler dans la même affection du regard. Il n'avait d'autre idée, avais-je écrit, que d'inverser le masque et le visage. Plusieurs fois il m'avait emmené de nuit marcher dans Rome pour m'en montrer un visage invisible de jour.

   La chaleur fut aujourd'hui moins accablante que la veille et pourtant je n'ai pas fichu grand chose. Enfants et petits-enfants sont tous repartis, le Tour de France est fini et le prince est tombé dans les pommes. Ce soir nous avons revu Shangai Express de Josef von Sternberg, un film de 1931 où Marlene Dietrich est d'une beauté dévastatrice.

Lundi, 27 juillet 2009 – Détestable nuit d'insomnie hantée par de détestables fantômes. Et grosse fatigue ce matin. Je me suis demandé si ces pilules et gélules dites réparatrices ou régulatrices dont j'aurais perdu le compte sans Christine n'en étaient pas la cause. Il est vrai que je n'ai plus de troubles respiratoires, mais le prix à payer me paraît un peu fort. J'en parlerai au pédiatre. Ce matin les remontées maritimes s'attardent dans le ciel, la journée qui devrait être belle a bien du mal à se sortir du pétrin. Il y a en moi un pessimisme auquel je me serais sans doute laissé aller si je n'avais trouvé à l'écran l'une des plus belles lettres que Nancy H. m'ait jamais écrites.

   Loin d'être débarrassé des nuages, le ciel en a été de plus en plus encombré. Tant pis… je suis allé à la piscine où j'ai fait douze longueurs entre ombre et soleil. J'ai joué avec le temps comme on joue aux cartes, pour voir de quel côté est la chance.

   Ce soir nous avons regardé avec une certaine admiration les paysages espagnols sans lesquels The Hit, film de Stephen Frears, eût été réduit aux sourires de Terence Stamp en gangster zen…

Mardi, 28 juillet 2009 – Les nuits se suivent et ne se ressemblent pas. Celle-ci fut d'un sommeil si profond que j'en suis sorti comme d'un terrier où j'aurais hiberné. Le temps est à nouveau souverain. Et pourtant une inquiétude… Où est Millena ? Notre chatte était introuvable, ce matin. Et soudain elle est  retrouvée !  Quoi ? L'Éternité. C'est la mer allée Avec le soleil…

   Brève visite aux Alechinsky qui vont remonter à Paris. Pierre nous a montré ce qu'il a fait ici cet été. De ces compositions dans lesquelles il a incorporé d'anciennes, il dit, l'œil malicieux, que c'est l'art d'accommoder les restes. Puis il nous parle du choix qu'il doit faire dans les expositions qu'on lui propose. Le feu, l'autre jour, c'était à deux pas de chez lui, en revenant nous l'avons vu.

   Ce soir, nous avons regardé Bend of the River (en français : Les affameurs), un western d'Anthony Mann avec de superbes images de Glassberg. Mais un western reste un western, et James Stewart en cowboy ressemble toujours à James Stewart. Christine avait fort envie de voir ce film et c'est son plaisir qui m'a donné le mien.

Mercredi, 29 juillet 2009 – À quoi rime cette alternance ? Cette fois la nuit fut d'insomnie ininterrompue. Pas la moindre oasis de sommeil. Et sur France Culture pas d'autre diversion que l'interview sans questions (donc un long monologue) de Mitsou Ronat qui m'a fait entrevoir l'abîme d'ignorance dans lequel se retrouvent par force des lecteurs de mon espèce quand ils s'aventurent dans des œuvres sans s'être munis du trousseau de clefs de la linguistique. Après le petit-déjeuner et la lecture de La Provence, je me suis affalé dans un fauteuil sous le platane. Et les cigales, un peu ridicules, avaient l'air de vouloir me bercer. J'ai tenté de me rappeler les étés précédents. J'en suis sûr, il y a longtemps que nous n'en avions plus eu un qui fût aussi régalien. À l'heure de la matinée où j'écris je n'entends, hors les cigales, que des bruissements de conversations. Alors, entre deux phrases, je médite sur les ressources et les manques, et je me suggère d'éteindre l'écran pour aller à ceux que m'offrent fenêtres et fenestrons.

   Passé une grande partie de la journée à lire Pædophilia, un inédit récemment découvert par Nancy Huston dans les archives d'Annie Leclerc. La manière de cette philosophe était inimitable, et elle a ici encore cette sorte de sourire de l’écriture qui lui était si particulier. Et qui, avec un effroyable calme et une impitoyable tendresse, lui permet de montrer cette fois, dans l'eau noire au fond du puits, le silencieux tumulte de ceux qui y ont été précipités par les débordements de pulsions irréfrénées.

   Ce soir, le grand écran dont nous disposons ne fut pas suffisant pour accueillir les fastes de Kagemusha, ce grand opéra cinématographique que Kurosawa composa il y a près de trente ans. De surcroît, les sous-titres ne nous donnaient aucune indication sur les inscriptions que portent les multiples bannières, étendards et oriflammes… Et dès lors, comme le dit Rimbaud, je me suis baigné dans le Poème.

Jeudi, 30 juillet 2009 – À l'aube, peut-être incité par le film de Kurosawa, le mistral a déferlé sur nous. Il a fallu se réfugier dans la cuisine pour le petit-déjeuner. Et puis, et puis… d'où me vient cette soudaine douleur dans la hanche, comme s'il était inadmissible que, sans contrepartie, j'aie retrouvé un souffle normal ? Suffit ! Un peu de décence… Merce Cunningham est mort. J'ai fermé les yeux et revu une lointaine soirée d'été au Théâtre antique d'Arles, où ce maître se déplaçait avec lenteur et prenait appui sur une chaise au milieu des danseurs qui sous sa conduite voltigeaient autour de lui. Et il y avait dans sa lenteur et sa boiterie autant de grâce que dans leur légèreté.

   Le calme s'étend, c'est le moment où les derniers à partir en vacances s'en vont. Il ne passe plus grand monde au mas. Le pediatre, lui, est passé. Doliprane pour la hanche. Puis il a laissé sa fureur éclater contre ceux qui, manipulant la peur des virus et des pandémies, sèment l'inquiétude pour neutraliser la révolte ou l'indignation.

   Le soir on s'est risqué à voir une comédie de Bogdanovitch, What's Up Doc ? On ne voulait y jeter qu'un coup d'œil et on s'est laissé entraîner jusqu'au bout par cette loufoquerie. Il est vrai que je ne résiste pas à l'art confondant avec lequel Barbra Streisand fait apparaître et rayonner une irrésistible beauté sur son étrange visage.

Vendredi, 31 juillet 2009 – Le ciel est sans nuage, le mistral a joué l'insomniaque cette nuit, mais il n'aboie plus que par à-coups. Et pourtant, comme si elles avaient flairé une menace, les cigales se taisent. Christine, après avoir fait de bonne heure sa promenade et avant de se remettre à ses traductions, jardine un peu. Comme moi sur le clavier.

   Madeleine est passée cet après-midi. Elle est curieuse de certains épisodes de mon passé. Elle a voulu voir les photos que j'avais prises jadis en Algérie, elle a découvert aussi le livre illustré que j'avais publié chez Arthaud. En tournant les pages, elle s'est mise à lire à voix haute les commentaires que j'avais faits sur certains sites et paysages. Et ainsi ai-je repris la mesure de l'aventure que j'avais vécue en ce temps-là.



(à suivre)








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