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© Bruno Nuttens




Jeudi 1er juillet 2010 –  Roulements de tambour ce matin, on avertit les vieux et ceux qui s'en occupent… Planquez-vous, planquez-les, ozone et canicule ! C'est entendu, je ne sors pas de mon cockpit, j'ai rapproché le fauteuil de l'écran et comme le fond de celui-ci représente l'Europe vue de nuit je me suis pris pour Saint Exupéry.

   J'ai voulu lire tout (presque tout) du Nouvel Observateur qui venait d'arriver. Les collaborateurs de ce numéro m'ont laissé l'impression d'avoir terriblement besoin de vacances. Même l'indignation, y a le profil bas.

   On fait souffler un vent de rigueur sans autoriser l'usage du mot. On supprime la garden party de l'Elysée. Magnifique exemple de civisme donné à ceux d'en bas par ceux d'en haut. C'est dans l'ordre des choses, l'exemple doit toujours venir d'en haut. D'ailleurs, pendant ce temps-là on peaufine le bel avion présidentiel.

Vendredi 2 juillet 2010 – Cette chaleur que j'aimais jadis, elle m'embrouille maintenant, les mots collent les uns aux autres. Et aujourd'hui encore on nous promet un record.

   À la veille des vacances, le moment est bien choisi pour des règlements de compte rapides et silencieux. On vire les trublions avec la certitude qu'à la rentrée on les aura oubliés. Le problème n'était pas d'avoir des idées, nous fera-t-on comprendre, mais des gens capables de défendre les nôtres. Vous voulez dire des idées qui crissent comme des billets de banque au fond des poches ?

   De ces choses et d'autres, nous avons fait notre menu bavard, aujourd'hui, Brigitte et moi. J'aime jardiner avec elle dans la conversation et de temps à autre cueillir quelques mots, quelques phrases, que je dispose ensuite dans un petit vase sur ma table d'écriture.

   Et ce soir, Christine et moi nous avons revu The End of the Affair de Neil Jordan avec la divine Julianne Moore…

Samedi 3 juillet 2010 –   J'ai grimacé ce matin en voyant les photos de La Provence qui montrent le futur aménagement du site des anciens ateliers du chemin de fer d'Arles. Ce projet-ci est-il enfin promis à l'accomplissement ? Tant de projets déjà qui n'ont jamais vu le jour… (Et je crois bien que le mien qui était d'en faire une plateforme d'échanges universitaires fut le premier.) Tant de formes qui sont des variations sans contenu comme si l'on avait honte de suggérer des idées. L'architecte Frank Ghery propose une espèce d'accumulation verticale qui a l'air d'être tombée du ciel, style Odyssée de l'espace. Mais qu'est-ce que ça vient faire en ce lieu ? Dire qu'ici est passé Ghéry ?   

    Alberto Manguel est venu déjeuner en compagnie de Craig. Quel entrain tout de suite dans la conversation ! Leur monde est le mien où les mots ont un sens et les formes un dessein. Un monde qui a une histoire. Je comprends mieux ce qui me détourne de Ghery… Ce qu'il nous flanque sous les yeux n'a pas d'histoire. Même pas celle de l'art brut. Non, je ne suis pas adversaire de l'audace. Actes Sud existerait-il si j'en avais manqué ? Mais l'audace sans dessein n'est que forfanterie.

   Nous avons revu ce soir Le voleur de Louis Malle d'après Georges Darien et le film nous a paru beaucoup plus long que dans le souvenir. Mais c'est l'un des plus beaux rôles de Belmondo.

Dimanche 4 juillet 2010 – La canicule continue de sévir mais un fringant vent de nord-ouest la rend supportable.

   Le visage de Terzieff qui vient de disparaître m'empêche de me représenter autre chose que les ravines profondes où sont enfouis tant de textes et de souvenirs et d'entendre une autre voix que la sienne, grave et prophétique. Une voix qui me donnait l'impression, si pleine fût la salle, de ne s'adresser qu'à moi.

   Christine est partie à Aix avec Françoise et Jean-Paul pour voir et entendre le conte musical ou opéra de chambre qui a été tiré du roman, El regreso, d'Alberto Manguel, et qui sera interprété par l'Ensemble Musicatreize sous la direction de notre ami Roland Hayrabedian.  

Lundi 5 juillet 2010 – Pendant que Christine était à Aix, hier soir, j'ai profité de la grande mode Chabrol qui sévit à la télévision pour en revoir un dont Michel Bouquet était la vedette sans que le rôle lui convînt. Mais il y a toujours un moment où il ne dit rien, ne fait rien et s'installe sur le fatras  avec une autorité sans pareille. La véritable autorité est souvent silencieuse.

   Ce matin qui est de même canicule qu'hier, les cigales protestent avec fureur quand Gilbert pousse sa bruyante tondeuse. Il me semblait qu'en pareilles circonstances, les autres années, elles se taisaient. Et moi je fermais les fenêtres. Maintenant je laisse les choses aller à leur gré. C'est toute la différence qu'il y a entre résolution et irrésolution…

Mardi 6 juillet 2010 – Le vent ne faiblit pas. Plus ou moins du nord, assez capricieux et toujours en rafales. Mais la canicule non plus ne faiblit pas. Et il faudra peut-être attendre l'automne pour avoir un peu de calme et de douceur sinon de silence.

   Jamais je n'avais compris comme maintenant tout ce que désigne la métaphore du manque de souffle, tout ce dont ce manque me prive et tout ce qu'il inflige à Christine par l'assistance dont j'ai besoin. Illusion collatérale : l'écriture se tricote dans ma tête mais elle est invisible sur le papier.

   Une voix, une seule, celle d'O, et c'était avec tendresse, s'est élevée pour rappeler les lectures qu'avec Nathalie j'organisais jadis au cloître en cette saison. Une fleur fidèle dans les hautes herbes du silence ou de l'ingratitude.

  Malek a reparu dans le mazet et Véronique devrait l'y rejoindre bientôt. Il est venu partager un déjeuner que j'ai dû interrompre pour aller m'étendre et retrouver un peu de la paix du souffle. Il me suffirait de relire François-Bernard Michel pour comprendre que je ne suis pas le premier et même pour me faire une grosse tête avec la liste de tous les illustres qui sont passés par là. Passés, oui, mais sortis comment ?

Mercredi 7 juillet 2010 – Avec le vent qui se calme, l'été a retrouvé ce matin une sereine autorité. Je ne respire pas mieux mais je ne respire pas mal. Écrire ici pour ajuster et compléter les notes d'hier m'a mis paisiblement en train.

   J'ai lu la presse qui commente ce que j'avais vu hier à la télé et entendu ce matin à la radio. Infos et rumeurs mêlées, le  sarkozysme, c'est la France mise à la casse, c'est le régime des enveloppes kraft pleines de billets, c'est l'orgasme  du fric et du pouvoir, c'est la bourrasque de mensonges. A-t-on la mémoire si courte ? Tel est souvent, avec le prétexte du redressement moral, le commencement du totalitarisme.

Jeudi 8 juillet 2010 – On nous annonce un pic de canicule aujourd'hui. Allons, pressons-nous, les enfants à la piscine et les vieux à l'ombre… Les petites Montpellliéraines qui sont arrivées tard, hier soir, avec Louise ne se le font pas dire deux fois.

    Il se trouve de temps à autre, comme ce matin, un correspondant qui, pour me venir en aide, me suggère d'écrire tel livre dont je ne sens ni ne vois la nécessité. Mais, dieu merci, le désir n'est pas éteint. Il cherche peut-être la bonne proie. 

Vendredi 9 juillet 2010 – La canicule est ce matin toujours bien cramponnée. Mais je l'affronte avec calme. Une nuit souveraine et le souvenir de l'après-midi passé dans la compagnie de Brigitte qu'illuminait le très beau succès de sa fille au bac m'y ont préparé. Et sans doute aussi la conversation vespérale avec le pédiatre que je sens prêt à grimper sur la barricade au premier signe révolutionnaire.

   Perverse mémoire… Elle refuse de me rappeler où j'ai classé un savoureux petit opus de Julien Benda, Le rapport d'Uriel, mais sans hésiter m'en rappelle les premières lignes. “Dieu ayant entendu dire que sur une petite boule de son univers s'agitait une étrange espèce dite humaine, y envoya l'ange Uriel et le chargea de lui faire un rapport…” Mais canicule me colle dans mon fauteuil, je n'irai pas maintenant chercher le livre pour vérifier la citation que me fait ma mémoire. D'ailleurs je ne déteste pas être le spectateur de mon planétarium, j'y vois passer et repasser de si curieuses comètes. Pas toujours intactes. Mais les fautes ont leur charme.

   Mes petites-filles sont à la piscine, je les repère et les distingue par leurs exclamations. Que disent-elles par leurs cris, quelles émotions, peurs et victoires ? Que leur apprend l'eau sur le fragile équilibre de la vie ? À quelle mémoire de l'eau ont-elles accès ? Moi, elles m'apprennent que ma vie est faite de la leur et de quelques autres. Et que l'équilibre est très précaire.

   Pendant que je faisais la sieste on est venu installer une sorte de juke-box où je peux prendre de l'oxygène si j'en manque. Les vieux sont invités à obéir, sinon en leur enverra Roselyne. Ah non, pas ça ! Donc je me tais, je tourne le dos au juke-box et j'écris.

Samedi 10 juillet 2010 – Canicule, suite et pas de fin en vue. Gestes réduits à l'extrême, lenteur proche de l'immobilité. Je prépare mon après-midi : longue, très longue sieste et puis, sans doute, cinoche sur mon petit écran

Dimanche 11 juillet 2010 – Canicule toujours présente et même un peu plus épaisse. Les cigales donnent l'impression de s'en réjouir ou de se moquer de moi. J'ai passé une partie de la matinée, avec de l'attention portée aux détails, à lire Le Monde, La Provence et Le Journal du Dimanche. Je m'étais branché dans le nez les minces tuyaux par lesquels cette espèce de juke-box qu'on a installé près de moi me délivre de l'oxygène. Et ce fut comme si j'assistais à un vaudeville interprété par des acteurs habiles à la feinte, au mensonge et aux coups fourrés. Et pourquoi, me demandais-je, ceux-là même qui avaient dénoncé l'inconduite des Bleus en Afrique du Sud s'en inspiraient-ils ici ? Combien de temps faudra-t-il attendre pour qu'on entreprenne de restaurer cette France qui est devenue un sujet de dérision ?

   Véronique est venue rejoindre Malek pour quelques jours. Elle en a profité ce matin pour me surprendre et, tout en me racontant ce qui se passe dans sa vie, m'apporter cette très ancienne affection qui vaut tout l'oxygène du monde.

Louise est repartie avec ses filles pour en conduire deux qui font un stage d'équitation à Rodez et puis rentrer à Montpellier avec le petite Irène. Inquiétude jusqu'au moment où elle nous appelle pour nous avertir qu'elle est arrivée à bon port.

   Cet après-midi je n'étais sorti de la sieste que pour patauger dans la canicule quand Françoise est arrivée avec un petit groupe et l'idée de me faire une vraie surprise. Elle ne s'était pas trompée. Elle avait amené dans sa compagnie Rosanna Warren, la fille même d'un de mes écrivains américains de prédilection, Robert Penn Warren dont Les fous du roi et Un endroit où aller sont sur l'étagère où je range mes selected novels. Les filles ne ressemblent pas nécessairement à leur père. Celle-ci est assez fluette quand lui, à en juger par ses photos, avait l'air assez rocailleux mais elle est d'évidence très admiratrice des deux romans dont nous avons parlé avec une passion de lecteur. Mais je ne parviens pas à lui faire dire ce qui lui vient d'être la fille d'un tel écrivain.

Lundi 12 juillet 2010 – Journée dont le rythme n'est pas adapté à la canicule qui continue de sévir. Ce matin très tôt surgit Sylvie Deleule. Nous avons reparlé du film qu'elle m'a consacré et des petits remous qu'il continue de faire après le succès qu'il a eu. Puis elle vient à me parler de Chypre dont elle connaît, me semble-t-il, le moindre recoin. Là, elle est intarissable et sans qu'elle s'en doute, réveille en moi de douloureux et tendres souvenirs.

   Dans l'après-midi François-Bernard Michel – je n'ai pas réussi à le convaincre que je ne suis plus éditeur – m'apporte deux manuscrits dont l'un, Des arbres m'ont dit, m'est dédié en souvenir du long poème que j'écrivis jadis sur Les ormes défunts de Grande Bretagne. Beaux télescopages dans la mémoire…

   À l'heure du thé, Véronique et Malek nous ont rejoints. Mais à quatre on ne se dit pas le quart de ce que l'on se dit à deux.

   Dans la soirée on a pris en cours de route l'interview de Sarkozy. Dix minutes nous ont suffi pour comprendre que tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes. Rassuré, je suis remonté dans mon grenier où j'ai relu quelques pages du Condorcet des Badinter.

Mardi 13 juillet 2010 – Guillaume Pigeard de Gurbert, ce philosophe que j'ai plusieurs fois édité, dont j'ai tant aimé la mère et qui vit à Fort de France où il enseigne, a surgi ce matin avec le regard espiègle que je lui ai toujours connu. Si l'on va sur son site, on découvre la citation d'une note que j'avais écrite sur lui en 1991 : “Il reparaît en philosophe alors que, du temps de son enfance, il montrait des dispositions pour le trapèze et le fil du funambule. ” Ce matin nous nous sommes retrouvés dans la même admiration pour Gilles Deleuze qui disait, je ne sais où, que le point de démence de quelqu'un, c'est son charme.

   Dans l'après-midi, Eledam a reparu après une longue absence ou disparition. Je ne l'avais jamais vue aussi souriante, détendue et loquace. Mais il n'a pas fallu longtemps pour comprendre que c'était une autre manière de dissimuler et de se dissimuler certaines choses très belles de la vie qu'elle tient, dirait-on, pour aussi honteuses que les pudenda. Quand elle me parle de son passé, j'entrevois cent occasions qu'elle eut de prendre son envol et de s'épanouir. Sans les nommer elle fait alors allusion aux maudits cables qui l'ont sans cesse retenue.

   Ce soir, revu Dead Man Walking de Tim Robbins, mais cette fois en sachant la liaison qu'avaient eue Susan Sarandon et Sean Penn, ce qui m'a rendu le film très troublant.

Mercredi 14 juillet 2010 – La chaleur est toujours haute, les cigales toujours au turbin et, à l'heure où j'écris, les talons doivent claquer et les chars rugir sur les Champs-Elysées. Mais où sont là-dedans les véritables souvenirs des 14 juillet de 1789 et 1790 ? Dans les écoles, a-t-on pris soin d'en parler aux gamins ? Car cet étalage de puissance de guerre et de machines de mort doit réveiller bien des démons. De mon temps, comme disent les vieux sots, c'était une manière de montrer qu'on ne se laisserait plus prendre par surprise. Tu parles… et mai quarante alors ? Ce que j'ai appris plus tard, c'est que le défilé de ce jour s'était terminé sous la pluie. Sarkozy avait eu le nez fin en supprimant la garden-party de l'Élysée. À l'époque où j'organisais des lectures au cloître de Saint-Trophime, j'avais des angoisses si le ciel n'était pas net et je m'en allégeais en pensant à ceux qui avaient sous leur autorité les grandes scènes ouvertes, Avignon, Aix, Orange… Je compris ensuite que les défis au temps n'étaient pas étrangers au plaisir d'entreprendre.

   Véronique est passée pour m'embrasser avant de repartir pour le nord. On devrait se revoir à l'automne, a-t-elle dit. Inch Allah ! ai-je répondu. J'ai déjeuné très légèrement et très vite, puis j'ai fait une interminable sieste. Au réveil il m'a semblé que la chaleur était un peu moins forte et le vent plus frais.

Jeudi 15 juillet 2010 – C'était jour de Brigitte et ce le fut. Elle m'a fait un long compte rendu de son séjour dans l'Avignon du théâtre avec ses étudiants. Je vois bien où est Avignon, je ne vois plus où est le théâtre. Tant d'imposteurs s'en revendiquent. On est loin des plateaux nus où le verbe soutenu par le geste était souverain. Oui, mais d'Avignon viennent encore des relents de désirs. Nous parlions de cela quand, inattendue, Maud Reyer a surgi, c'était un peu avant midi. Au cours du déjeuner elle nous a décrit ces petites salles du off qui sont louées à l'heure et qu'il faut évacuer à temps pour faire place au suivant… En quelque sorte, du théâtre de passe...

Vendredi 16 juillet 2010 – Les cigales qu'on ne risque pas de prendre pour des dentellières s'obstinent à broder grossièrement la canicule. La chaleur est présente comme si elle était la substance même de l'univers. Après la sieste et deux pages d'écriture tout en révolte contre ce que je voudrais faire, j'ai reçu la visite d'Evelyne et ce fut un bonheur. Elle m'a exposé les projets qu'elle a pour la collection “un endroit où aller” que je suis heureux de savoir désormais en si bonnes mains. Elle a une force intérieure très visible et des craintes qu'elle ne dissimule pas non plus. L'entendre parler des projets, des auteurs et des livres qu'elle accompagne rendrait leur foi aux écrivains qui la perdent.

   Ce soir, revu Les désarrois de l'élève Törless que Schlöndorff a adapté de Musil avec le concours de Louis Malle. Et où Le jeune Mathieu Carrière, une révélation, interprète à merveille le rôle titre. Dans quelle sinistre époque suis-je né ?

Samedi 17 juillet 2010 – En arrivant ici, ce matin, Jean-Luc Outers s'est-il douté qu'il me sauvait du marasme où m'avait mis la nuit ? J'ai apprécié sa simplicité et la lucidité avec laquelle il commente les livres et la personnalité de ceux qui les écrivent. Sans nous aventurer trop loin nous avons échangé quelques réflexions sur le déclin du romanesque, moins dans les formes que dans les ambitions devenues si complaisantes.

  Vers cinq heures le pédiatre est venu qui dans mon état flaire l'anémie. Dont, me dit-il, nous allons régler le compte par une volée de piqûres. Le visage disparu de Bernard Giraudeau me hante.

Dimanche 18 juillet 2010 – Pas d'autre visite que celle d'une infirmière qui me pique la fesse sans douleur. Impossible d'aller à l'écriture sinon dans ce carnet, et avec quelle parcimonie.... Alors je me vautre dans le cinéma que j'adore voir sur l'écran de mon ordinateur, les yeux à trente centimètres de l'image. Et je plonge dans Match Point pour savourer une fois encore l'indicible cruauté de Woody Allen. Le soir, je m'en fais la rélexion, voilà un dimanche sans le moindre signe familial. Encombrant comme je peux l'être, ils ont bien raison de m'oublier un peu.

Lundi 19 juillet 2010 – Parfois j'aimerais bien me prendre à la gorge et, les yeux dans les yeux, me dire deux ou trois de mes quatre vérités. Le vent est tombé, hélas pas le détestable crissement des cigales. Comme chaque matin, désormais, j'essaie de me donner un projet à la mesure de la petite énergie dont je me sens disposer pour la journée. “Je suis un escort boy des évidences, écrivait récemment Paul Virilio dans Libération. C'est plus qu'énervant, mais au point où j'en suis, je continue.” Eh bien, moi aussi.

Mardi 20 juillet 2010 – À tous ces attentifs qui sont soucieux de ma condition je confie que le vieillissement m'apparaît bien plus étrange que je ne l'imaginais. Pourquoi, par exemple, même si la nuit fut bonne, la fatigue est-elle plus vive au réveil qu'au coucher ? Serait-ce parce qu'à l'heure du coucher je m'éveille enfin et que j'entre alors dans la forêt sonore de la stéréophonie ?

   Le jour lointain où j'ai ouvert le premier carnet, je n'avais pas l'intention d'en faire un carnet de santé. Au diable singeries et contorsions… Je vais dans ma mémoire rassembler quelques souvenirs de Marguerite Duras, ça me fera une bonne sortie vers d'autres horizons.

   Ce soir, très émouvant portrait de Bernard Giraudeau : le talent, la mesure, le ressort moral. J'aurais tant aimé le rencontrer, celui-là !

Mercredi 21 juillet 2010 – Imperturbable beau temps qu'un voile a pourtant recouvert dans la matinée. Me suis levé très tôt, Christine était déjà partie dans la nature. J'avais vécu des jours si inconfortables que longuement sous la douche, pour n'en avoir plus trace ni souvenir, je me suis raclé au strigile.

    Christine m'a aidé ce matin à trier papiers, lettres, articles et brochures qui s'étaient en si peu de temps accumulés sur ma table. Avec une table plus propre on a les idées plus claires. Mais comment pourrais-je les avoir sur Duras ? Avant de la rencontrer je la voyais changer de visage dans ses livres que je lisais avec une passion qui me paraît un peu ridicule aujourd'hui. Au cinéma je la confondais avec Emmanuelle Riva. Puis un jour je me suis retrouvé nez à nez avec elle et chez elle qui a commencé par m'expliquer le rôle castrateur du V dans Le ravissement de Lol V. Stein. Et de s'étonner que je ne l'eusse pas compris d'emblée. Nous avons eu des relations brèves et tumultueuses. La dernière image que j'ai d'elle est assez terrifiante. J'ai croisé en rue le jeune type qui vivait avec elle, il avait sous le bras une caisse de la taille d'une boîte à chaussures où, sur un lit d'ouate, elle était installée comme une petite reine.

   Nous avons passé l'après-midi ici, avec Pierre et Micky Alechinsky. J'ai toujours trouvé fascinante la manière qu'a Pierre, par des mots inattendus et ses dessins tout simples, de décrire avec tant d'humour et de vivacité le monde qui va si mal. Nous avons une complicité qui s'est forgée dans l'ombre, notre conversation est poussée par les souvenirs que nous avons en commun et que nous brassons sans chercher à en tirer de grandes leçons. La chose remonte si loin qu'elle a les allures d'une conversation reprise au fil du temps et au gré de nos propres variations. Et nous avons l'un de l'autre une idée dont nous ne parlons jamais.

 Jeudi 22 juillet 2010 – Je suis consterné de voir dans quelle indifférence générale le prince qui nous gouverne casse la France et se débarrasse en douce des gens qui ont tort de réfléchir. Le réveil risque d'être tragique en septembre.

   Jamais, me semble-t-il, l'air ne fut à ce point irrespirable. Si Brigitte n'avait été présente je me serais laissé entraîner dans une sorte d'asphyxie. À l'encontre de la règle que je m'étais fixée afin de lui laisser toute liberté, je lui ai demandé de me parler du livre qu'elle achève. Et comme elle est très fine, elle m'en a parlé sans rien m'en dire.

   Elle m'avait apporté quelques DVD, j'en ai regardé un ce soir avec Christine, The Reader de Stephen Daldry. Cette histoire, épouvantable et belle, tout entière portée par Kate Winslet avec le discret concours de Ralph Fiennes, m'a littéralement labouré la mémoire et j'ai passé une grande partie de la nuit à tenter d'en séparer les fils de ceux de mes propres souvenirs sur le temps de la guerre.

Vendredi 23 juillet 2010 – Alechinsky m'avait apporté le gros livre catalogue de sa prochaine exposition. Je l'ai ouvert ce matin et je l'ai lu de la première à la dernière page en m'arrêtant à chaque reproduction. Sans doute y étais-je ainsi disposé : même les formes les plus souriantes ont attisé le sens tragique de la vie tel que je l'avais retrouvé hier soir dans le film de Stephen Daldry et le rôle de Kate Winslet.

   Me débarrasserai-je un jour de la triste manie qui me prend de temps à autre et qui consiste  à composer soudain une terrible philippique que nul ne lira, que personne n'entendra ? Cela relève-t-il de la rancune qu'avec l'âge on porte au monde tel qu'il se manifeste sous nos yeux, mais rancune que l'on a honte d'exhiber car on ne voit pas au juste sur quoi elle repose ?

Samedi 24 juillet 2010 – Tiens, c'est aujourd'hui la Ste Christine, me signale mon agenda ! Le mistral qui s'était introduit cette nuit avec des sortes de reptations s'est soudainement déchaîné. Il est si violent et si bruyant que me voilà, en plein juillet, obligé de fermer toutes les issues et de climatiser mon grenier.

Samedi 24 juillet 2010 – J'étais hier à ce point assiégé par un mistral d'une si rare violence que je me suis immergé dans la vision des derniers DVD que m'avait apportés Brigitte. Et j'ai réglé le son très haut pour ne plus entendre celui du vent maudit. J'ai terminé par Raisons d'État de et avec Robert De Niro. Quels gosses surdoués, ces Américains ! Tout est vraisemblable et rien n'est crédible.

   Journée d'assiégés. Enragé, le mistral ne nous a pas lâchés un instant. Il frappait à toutes les portes et fenêtres.

 Dimanche 25 juillet 2010 – Moins fort le mistral, ce matin, les cigales se sont remises au travail, on peut rouvrir les fenêtres. Ma sieste s'est étendue dans l'après-midi comme une tache d'huile. Au réveil, j'ai  reçu la visite de ma nièce Isabelle. Elle était accompagnée par un de ces doux illuminés qu'on rencontre chez les importateurs de sagesse orientale. J'en ai déjà rencontré quelque-uns dont je ne mets pas toujours la  sincérité en doute. Mais je suis d'abord attentif à leur voix et celui-ci en avait une qui demandait grâce et crédit avant d'avoir formulé la moindre idée.

Mercredi 28 juillet 2010 – Trois jours de silence. Certains l'ont noté. D'autres, parents et enfants, nombreux au mas, ne s'en sont même pas aperçus. Je cherche à  qui parler mais à l'instar de la folie, la vieillesse fait peur. J'espère demain le retour de Brigitte. J'ai besoin de fomenter en moi une violente révolte. Elle m'y aidera.

   J'ai revu MASH. Je me suis dit qu'à faire ce film Robert Altman avait dû prendre plus de plaisir que j'en ai pris à le revoir. Mais c'est tout de même à mille pieds au-dessus de l'inoxydable comique troupier français.

   Ce soir, parents et enfants se sont envolés d'un coup. Et comme chaque année à la même époque, Etienne est arrivé de Londres avec l'idée de faire une virée en mer en compagnie de Jules. Néanmoins, je me suis couché tôt. Je voulais entendre à la radio, dans la solitude de ma chambre, la suite des aventures churchiliennes qui, remises dans la perspective de l'histoire et racontées par le héros lui-même, ont une saveur shakespearienne.

Jeudi 29 juillet 2010 – Brigitte a passé ici toute la journée et nous avons lentement déployé certains de nos souvenirs et quelques-unes de nos ambitions. Hélas, l'air était lourd et sans doute pollué. Grosses difficultés respiratoires. En début de soirée le pédiatre est passé qui  l'a constaté.

Vendredi 30 juillet 2010 – La nuit a tout métamorphosé. La fraîcheur a rendu l'air respirable et le sommeil paisible. L'envie d'entreprendre pointe à nouveau le bout du nez. Et c'est quand les choses vont mieux, comme maintenant, que je mesure la part que Christine y a prise. Vieux réflexe, j'ai commencé la remise en ordre par la lecture de la presse en retard. À quoi je mesure que la précipitation n'empêche pas une grande lenteur. La chose la plus rapide qu'il me fut jamais donné d'observer, c'était le passage d'une comète. Par la distance elle mit un temps infini à disparaître de ma vue.

    Cet après-midi, un Julien qui a une fonction financière chez Actes Sud est venu me voir au mas pour m'entendre parler de la vocation éditoriale de la maison et de son origine. Ma mémoire n'est plus trop complice. Elle n'accorde pas de réponses sans geindre un peu. Mais le Julien a paru satisfait.

Samedi 31 juillet 2010 – Comme elle passait par Maussane avant de partir pour Chypre qui semble lui être une seconde patrie au sens où l'entend Musil, Sylvie m'a apporté quelques exemplaires de  notre film dont j'étais fort dépourvu. Elle n'avait pas le temps, c'était en courant… mais elle a passé ici une bonne  heure pour mon plus grand plaisir.

 

   (à suivre)

 







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