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© Bruno Nuttens




1er août – Hier soir, nous avons achevé le mois de juillet en regardant avec un peu de suspicion et un brin d’inquiétude Nelly et Monsieur Arnaud, le film de Claude Sautet programmé par France 3 en hommage à Michel Serrault. Nous ne l’avons pas regretté. Sept ans après, Emmanuelle Béart et lui se renvoient toujours avec la même sobriété, la même tendresse et un discret humour ces réparties de l’âme qui, dans les jeux du destin, n’ont d’autre langage que les frémissements du visage, l’ébauche des gestes et le jeu des regards.

Nuit calme, sans insomnie, le doux confort d’un sommeil sans rêves. Et ce matin, dans la colline, grande sérénité du paysage, ciel italien, lumière tendre. Mais Christine, partie de bonne heure pour voir les enfants à Montpellier, m’appelle de là et me dit que le ciel y est gris…

Déjeuner en tête-à-tête avec Brigitte sous le platane. Nous avons feuilleté trente années de souvenirs, ceux que nous avons en commun et les autres. Nous avions l’impression d’ouvrir une garde-robe où étaient rangés les habits que nous portions en ces temps-là. Quel culot de nous travestir comme ça, avions-nous l’air de dire. Mais nous ne le disions pas et le jeu a consisté à imaginer ce que nous serions devenus si nous avions pris une autre voie à un certain carrefour. Très vite, cependant, nous sommes revenus à ce que nous fûmes en vérité. Avec un sourire pour ce que Proust nomme “le précieux déchirement”.

Deux heures stendhaliennes, Le Rouge et le Noir, avec Anne qui m’a raconté son Festival d’Avignon où elle a couru de spectacle en spectacle pour en faire la relation et la critique. Il fut question de la montée du Off et par force de la dérive du In où l’on cède si manifestement aux caprices des tendances. Il ne m’étonnerait pas, lui ai-je dit, que des voix s’élèvent un jour prochain et crient : Reviens, Vilar, ils sont devenus fous ! Reviens, ai-je dit aussi à Anne parce que, pour elle, c'est le temps des vacances.

2 août – Nous avions tous les trois aimé le roman de John Irving, The Cider House Rules (L’œuvre de Dieu, la part du Diable), mais Brigitte, elle, n'avait pas encore vu l’adaptation cinématographique que Lasse Hallström en avait faite en 1999 avec le concours du romancier qui paraît même à l’écran dans le personnage du chef de gare. Nous l’avions déjà vu trois ou quatre fois, ce film, nous l’avons revu hier soir pour Brigitte et avec le plaisir de découvrir mieux encore la magistrale interprétation du Dr Larch par Michael Caine. C’est depuis longtemps l’un des films phares de notre petite cinémathèque.

Mélanie, qui est venue au mas, m’a montré l’avancement de la banque de données qui bientôt donnera accès à toutes les ressources du catalogue de mes archives. Evelyne a suivi qui a déjeuné ici entre deux des orages annoncés. Nous avons passé en revue le catalogue et le programme de la collection “un endroit où aller”. Et nous avons échangé quelques réflexions philosophiques sur l’évolution des thèmes et des formes dans les manuscrits dont l’été ne ralentit pas les arrivages. Il nous paraît que les possibilités d’expression offertes par internet, ses sites, ses blogs et ses tribunes, ne modère pas désirs et envies de publication traditionnelle. Je lui ai signalé que les Québecois qui avaient introduit avec succès les termes de courriel et pourriel pour désigner mail et spam proposent maintenant, avec moins de bonheur me semble-t-il, le terme de polluriel pour désigner les trublions des forums.

3 août – Après la pluie de la nuit, le mistral du matin. Me suis enfermé pour écrire un texte court que m’avait demandé Bruno en guise de préface à un portefeuille de ses photos de Camargue à paraître chez un éditeur de Marseille. Si le texte convient au destinataire et à son éditeur, je me ferai sans doute frotter les oreilles par certains lecteurs car je l’ai intitulé La Camargue, une garce… Et j’insinue que le photographe a tenté de surprendre ses tumultes intimes.

Déprimante lecture du Monde. Tout s’achète, se vend, s’échange, à la ville, à la campagne, à la bourse, sur Internet, et même en Lybie où l’on aurait troqué les infirmières bulgares contre des armes. Et c’est le jour où paraît une effroyable relation par Henri Tincq et Henry Méghoulan, de l’expulsion des juifs d’Espagne en 1492.
Or, en deux fois, hier soir et ce soir, nous avons revu Lawrence d’Arabie, le très long film de David Lean que j’avais découvert dans les années soixante, entre deux équipées au Sahara. J’avais alors été séduit par cette magistrale célébration du désert. Les images ne sont aujourd’hui pas moins belles que jadis, mais c’est le terrible pessimisme dans le regard de Lean qui m’a cette fois impressionné.

4 août – Les émissions de France Culture dont j’étais à l’écoute cette nuit, faute de trouver le sommeil, m’ont promené de Marguerite Yourcenar jusqu’à Marina Tsvetaeva en passant par Marlène Dietrich, avec de multiples variations sur le thème de la disparition. À l’aube, dieu merci, le mistral et sa fanfare avaient à leur tour disparu. Et cessé leur chambard. J’ai pu dormir une paire d’heures. Sitôt levé, j’ai récrit deux fois encore le petit texte sur la Camargue. La brièveté est très exigeante.

Brigitte est repartie pour Bruxelles avec sa part des souvenirs que nous avons brassés pendant son séjour au mas. Les adultes comme les enfants, me disais-je, ont du mal à se séparer de certains jouets et de leurs peluches. Parmi celles-ci, un gros nounours nous a tenu compagnie, cette semaine. C’était l’ombre ou le spectre ou le fantôme de Guy, le mari de Brigitte, qui fut l’un de mes grands amis, même dans les moments où il était insupportable. Nous nous étions rencontrés en 1961, au moment, je m’en souviens, où le débarquement de la Baie des Cochons avait fait rigoler le monde aux dépens des Américains. Guy était une sorte de baroudeur bien charpenté qui m’avait pris en sympathie parce que je ne m’étais pas laissé impressionner par une force physique qui inspirait à beaucoup prudence et respect. Et j’avais découvert que cet amateur d’exploits et de courses automobiles était aussi féru que moi de Joyce, Musil ou Lowry. Nous avions bourlingué à Londres, Edimbourg et Paris où il m’avait fait connaître Alain Le Foll, Robert Delpire, André François et quelques autres qui ne furent pas sans m’influencer quand j’ai créé Actes Sud. Mais la plus belle découverte que je dois au nounours disparu, c’est celle de Brigitte qui fut longtemps son épouse et est toujours mon amie, notre amie.

Bridget est rentrée des Etats-Unis, précédée par une lettre et des photos qui m’ont rappelé mes fréquents séjours à New York. C’est un autre sac de souvenirs et je ne vais pas tous les éventrer en même temps. Avant de partir en vacances, S* est passée me voir en courte et délicieuse magnificence. Jules et ses enfants reviennent ce soir. Ces départs et retours finiront par me donner le tournis.

5 août –Départs et retours me l’ont si bien donné, ce tournis, et de surcroît le soir à table j’avais si fort l’impression d’être un fantochin tombé de la voiture-balai, que je me suis levé pour aller piquer une tête dans la grande profondeur du sommeil. J’y ai passé huit heures dans des décors de Clovis Trouille. Conrad prétend qu’il est impossible de faire partager la sensation du vécu. Mais que dire alors de la sensation du rêvé ! C’est bien en quoi le peuple des humains est un ramassis de piètres traducteurs et de médiocres interprètes. Et ceux qui s’en sont bien tirés ou se sont distingués, il est à parier qu’ils ont presque tout inventé.

Jeté ce matin sur le papier puis sur l’écran, à titre d’essai, les premières lignes de l’allocution que le recteur de l’université de Liège m’a demandé de prononcer le 18 septembre, avant la remise des insignes de Docteur Honoris Causa à une compagnie d’écrivains. Je cherchais un ton, je l’ai peut-être trouvé. J’ai ensuite dressé la liste des réflexions que je voudrais aborder. Comme disait Racine quand il avait mis au point la trame de ses tragédies, “il ne me reste plus qu’à l’écrire”.

Anne-Marie Garat et Jean-Claude Chevalier, de passage au Paradou, sont venus en voisins partager le thé glacé de cinq heures. Conversation dans le style brocante, on y trouvait de tout, des problèmes de voisinage à ceux de l’éducation. Et il n’y en a pas deux comme Anne-Marie pour donner à tout cela un rythme du feu de dieu. Comme disait Supervielle, “le silence en sait plus sur nous que nous-mêmes.”

6 août – C’est rare, un dimanche soir où l’on est quatre à table. Seuls Françoise et Jean-Paul sont venus qui partaient en vacances ce matin. Pour une semaine. Car, après le 15 août, branle-bas de la rentrée littéraire. Il en fut question au souper, avec des opinions partagées. Question aussi du trentième anniversaire d’Actes Sud qui sera célébré en 2008. Rien de tel que ces débats pour avoir une nuit agitée. Elle le fut. Au point que je me suis demandé si je n’allais pas retarder la parution de mon roman. Il me semble devoir lui apporter encore quelques allègements. Et puis le titre me turlupine. C’est mon quatorzième roman. Pour les treize autres le titre s’est imposé du premier coup. Ici chaque titre qui me vient chasse l’autre et, après un moment, en appelle un nouveau… jusqu’à ce que commence la valse des repentirs.

Ce matin, dans la colline, calme absolu, pas un brin de vent, une douce chaleur déjà, et à l’horizon, très loin, droite et sombre, une colonne de fumée. Il était 8 h 15. À la même heure, jour pour jour, voici 62 ans, un bombardier américain larguait sur Hiroshima la première bombe atomique. Je me souviens de gens qui dansèrent en apprenant le succès de ce monstrueux exemple du génie que les hommes sont capables de mettre au service de la barbarie.

Après un tri minutieux et parfois difficile, envoyé à Jacques De Decker, pour la prochaine livraison de Marginales, des fragments de mes carnets, d’avril à juin. Ils font suite à ceux parus dans le numéro double du printemps. Le choix est d’abord politique et par force, dans cette livraison précédente, mes notes s’interrompaient à la veille des présidentielles. En préparant aujourd’hui la nouvelle série j’ai revécu l’amère défaite électorale et retrouvé les premières dispositions du troisième empire.

Le temps est boudeur comme l’étaient ce soir les petits-enfants. Pour ne pas verser dans la mélancolie nous avons attrapé au vol la rediffusion de Goldfinger, cette joyeuse saga de l’or, du lazer et du sexe qui a presque un demi-siècle d’âge. Malheureusement, nous n’avons pas revu la belle fille toute recouverte d’or pour son dernier sommeil, soit qu’on ait coupé cette fameuse scène, soit que nous l’ayons manquée parce qu’elle se trouve au tout début du film que nous avons pris en route. Quand nous admirions jadis avec ironie ce type de métrosexuel qu’incarnait alors Sean Connery, comment aurions-nous pu imaginer que, quarante ans plus tard, il camperait avec autant de subtilité que d’autorité, dans À la rencontre de Forrester, le vieil écrivain atrabilaire qui permet à Jamal, un jeune Noir du Bronx, de manifester son talent ?

7 août – Pour sortir d’une mauvaise condition où je me suis trouvé ces temps derniers et que les gens de mon âge hésitent à dire provisoire, il faut sans doute s’envoyer un ultimatum à refaire surface, forcer l’allure dans la marche matinale, se couper les cheveux plus courts que de coutume, se servir du strigile longuement sous la douche, relire à voix haute Le bateau ivre et tout de même demander au pédiatre ce qu’il en pense. Il passera cet après-midi…
L’un de mes premiers lecteurs, une lectrice, avec d’irrésistibles arguments m’avait arraché l’autorisation de faire lire mon roman par son mari. Dans une lettre sensible et perspicace qu’il vient de m’envoyer, celui-ci met dans le mille avec une allusion à un livre pour moi essentiel, Laterna Magica, d’Ingmar Bergman… Et de la langue dans laquelle j’écris, il dit qu’elle est “hautaine et limpide”. J’aime assez immodestement qu’il en soit ainsi jugé.

Le pédiatre est venu. J’eus l’impression de passer à la fois au contrôle technique et à confesse. Révision accomplie, absolution reçue sans pénitence, le moteur tourne rond. Le soir, Christine nous a fait un souper de crêpes, salées, sucrées, puis, faute de mieux et avec moins d’intérêt que la première fois, nous avons revu Ce que je sais d’elle, d’un seul regard, le film mosaïque de Rodrigo Garcia. Mais je n’avais qu’une hâte, aller au pieu pour reprendre la relecture de Complicité, ce roman de Francis Iles, alias Anthony Berkley ou encore Monmouth Platts, un vrai polar à l’anglaise et à l’ancienne, dont Hitchcock a tiré son inoubliable suspense, Soupçons. J’avais lu le livre pendant la guerre et vu le film dans les années 60. Plaisir intégralement retrouvé. Et voilà comment on se couche tôt pour s’endormir fort tard.

8 août – Déjà ce matin, au cours de la petite marche dans la colline, nous en avions été témoins. Il y a de sacrées scènes de ménage dans le ciel. Le mistral n’en démord pas, les nuages ne s’en laissent pas conter. L’un souffle avec rage, les autres se gonflent avec colère. Et ce grabuge s’est poursuivi toute la journée.

Par une photo et un article dans la presse belge, j’apprends ce que je n’ai pas appris par la française. Notre belle Garde des Sceaux était en bateau aux côtés de Nicolas Sarkozy quand il est monté à l’abordage de la vedette des paparazzi qui troublaient ses vacances dorées et polémiques sur la côte Est des Etats-Unis. Voilà un président avec lequel on ne risque pas de s’ennuyer. Hollywood avait envoyé un cow-boy à la Maison Blanche, l’Elysée pourrait un jour en envoyer un à Hollywood.

Passé le plus clair de cette journée au ciel sombre à régler le texte de L’enterrement de Mozart, un petit conte baroque que Bruno Mantovani met en musique en vue de la création le 1er avril à Aix, au Grand Théâtre de Provence. Disposer des éclats de phrases entre les phrases pour permettre aux voix de se défier, s’apostropher, se mêler, et parfois même de ricocher. Un vrai travail d’artificier.

J’étais peut-être mal luné. Ce soir, en revoyant To Be or Not to Be de Lubitsch, je n’ai pas éprouvé le même plaisir qu’avant. Tout ça me paraissait un peu lourd et même très appuyé.

8 août – L’autre jour, grimpé sur un vieux mur qui aurait pu s’effondrer sous lui, Félix, mon petit-fils, gesticulant, ricanant, menaçait sa sœur et ses copains avec une canne dont il avait affilé l’extrémité pour en faire une lance. J’ai tenté de lui dire qu’il y avait meilleur emploi de ces cannes de Provence : canisse, brise-vent, anches pour instruments de musique et même calames pour la calligraphie. Lui n’en tenait que pour l’arme blanche. Alors, un peu plus tard, dans mon grenier, je lui ai montré qu’un bon usage des armes était de les métamorphoser en témoins et objets de curiosité, et même de réflexion. Pour prendre la mesure du mal qu’elles firent et de celui qu’elles ne font plus. J’ai montré à Félix celles que je possède et qui sont accrochées sur mes murs : une canne-épée qui fut à mon arrière-grand-père tourangeau pour se défendre dans ses tournées d’assureur, un fusil à pierre acheté jadis dans je ne sais plus quelle brocante, un sabre napoléonien qui vient de Waterloo, une épée de verre confectionnée par l’un de ces souffleurs de verre qui jadis appelaient “bousillés” les objets confectionnés pendant leurs temps de pause, un coupe-coupe qui servit en brousse au Congo et une pique à éléphant que Victor L*, un jour lointain, me ramena des Indes. J’ai même promis à Félix que je demanderais à son père de lui attribuer quelques-uns de ces “trophées” quand viendrait le jour de leur dispersion. Là, je fus écouté.

Je me représente la détresse de Louise quand elle apprit ce matin la mort d’une ancienne amie de classe qu’elle savait depuis longtemps condamnée par la progression imprévisible du mal qui s’était incrusté en elle. Au téléphone, j’ai servi de passeur sans me douter de rien, sans savoir que la voix de mon correspondant qui ne me disait rien de l’objet de son appel pour Louise était celle du père de la jeune disparue.

À sa prochaine visite, je suggérerai à mon pédiatre de s’inspirer de la méthode de l’informaticien, qui vient, en deux temps trois mouvements, d’amplifier la mémoire de mon ordinateur par la pose de trois plaquettes. C’est d’une simplicité…

9 août – On nous avait annoncé un mistral endiablé. Ce matin, dans la colline, un ciel de belle au bois dormant. Je me suis dit que les météorologues s’étaient gourés. Mais, ce midi, le voilà qui se ramène en Tartarin.

Tant qu’il ne sera pas imprimé, le roman que je viens d’achever me tourmentera comme aucun ne l’avait fait jusqu’ici. J’ai encore passé des heures à en revoir des épisodes et à tourner autour du titre, des titres. Et je redoute en particulier le temps où il faudra relire les épreuves car je sais que c’est celui où l’envie de tout chambouler est la plus forte.

Soirée au mazet d’Anik et Jean-Fred. J’aime les entendre nous raconter les épisodes de leur intégration réussie au Paradou. Pour la souligner nous leur avions d’ailleurs apporté un fossile de coquille Saint-Jacques trouvé jadis dans les carrières des Baux. Dîner fin et vins choisis.

10 août – Aujourd’hui, mistral toujours furieux, si furieux même que j’ai renoncé à monter dans la colline ce matin. Jules, lui, s’apprête à partir en Sicile. Justine et Félix,qui resteront au mas, sont survoltés et ne le quittent pas d’une semelle.

Antoine m’appelle d’Angleterre où il est en pension d’été. Il me raconte ses progrès en anglais et me promet de tout raconter à son retour. Mais, pour l’instant, il veut savoir pourquoi, dans une page de mes carnets, dont j’ai ainsi appris qu’il les suivait assidûment, j’ai un jour écrit qu’il était le plus rebelle de mes petits-fils. Sacrés pièges du langage ! Rebelle ? On peut être, par exemple, lui ai-je dit, rebelle à la douleur. J’aurais pu faire référence aussi à l’étymologie. Mais je suis parti dans l’apologie du non-conformisme et de la nécessité de la modération dans son usage.

Ce soir, avec Justine et Félix, qui renâclaient un peu à l’idée de voir un film muet, nous avons regardé Le mécano de la “General” de Buster Keaton. Je n’avais plus vu depuis vingt ans au moins ce film qui a presque mon âge, et j’ai retrouvé le même émerveillement que jadis devant la somptuosité des décors, la qualité de la photographie et l’ironie qui donne au burlesque de Keaton une acuité singulière. Justine et Félix se sont pris au jeu, même si Félix avait des réactions parfois violentes car pour lui, et je ne sais où il avait appris cela, école ou bandes dessinées, la guerre de Sécession opposa les bons nordistes aux esclavagistes sudistes qui sont ici les héros de l’histoire.

11 août – Nous sommes entrés dans le cycle des nuits des Perséides mais hier, après Le mécano de la “General”, pas la moindre étoile filante dans le ciel récuré par le mistral. Ce soir, peut-être… Si j’y suis tant attaché c’est parce que, dans une nuit de mai quarante, il y en eut une telle profusion que ma mère crut la fin du monde venue. Fin d’un monde. Les Allemands déclenchaient leur Blitzkrieg quelques jours après.

Ce matin, le mistral persistant, j’ai une fois encore renoncé à la promenade matinale. Comme j’ai renoncé à la représentation du New York City Ballet à laquelle nous devions assister, ce soir ainsi que chaque année, au Petit Fontanille. Mais là, rien à voir avec le mistral, c’est d’un autre ordre, plus fâcheux.

Pendant le petit déjeuner, j’ai photographié Justine et Félix en rafale et en gros plans. Quand je suis remonté dans mon grenier, j’ai porté les photos sur l’écran et j’ai longuement scruté ces visages d’enfants. J’étais à la recherche de traces qui m’auraient rappelé les étés des années trente où l’on m’envoyait souvent passer un mois dans un préventorium de l’Assistance publique. C’est là que j’appris à disséquer dans mon for intérieur les délits et mensonges des couples parentaux, c’est là que je découvris Le dernier des Mohicans de Fenimore Cooper qui fit rebondir mon goût de la lecture, c’est là aussi que j’eus mes premières insomnies en imaginant qu’une jeune éducatrice, parce qu’elle était égarée comme moi dans cette geôle, m’offrait par compassion de voir ses seins dont j’avais épié les tétons provocateurs sous son maillot trempé quand nous prenions les bains de mer. C’est là enfin que par la faute d’un garde-chiourme qui me força, au réfectoire, à en ingurgiter de putrescents, je conçus une haine définitive pour les choux-fleurs.

Il est midi, le mistral se calme, je me méfie de ses ruses. Je m’aperçois que, dans la passe où je suis, je n’ai pas meilleure compagnie que celles des mots. Dans le jardin Christine fait une partie de croquet avec Justine et Félix. J’entends les coups secs des maillets sur les boules de bois et les cris des enfants quand ils ont fait mieux que leur grand-mère.

N’était le plaisir d’avoir revu à l’apogée de sa beauté, dans un de ses plus célèbres rôles, une Hanna Schygulla que je n’ai rencontrée que très tardivement, j’aurais regretté d’avoir choisi de regarder ce soir Lilli Marleen de Fassbinder. Le film m’a paru pesant, mal vieilli, encombré par la symbolique et très long. Après, je me suis dit qu'il avait tout de même le mérite de dénoncer les vociférations et la tapageuse insolence derrière quoi se pratiquait la cruauté hitlérienne. Mais j’ai noté la méfiance ou la crainte de confier à un acteur le rôle de Hitler. Comme si, à ce moment, la page n’était pas vraiment tournée et qu’il valût mieux se méfier.

12 août – Hier soir, voûte céleste pour légende orientale mais toujours pas d’étoiles filantes, comme si ces girls avaient cassé leur contrat avec le festival des Perséides…

Enfin une véritable aube d’été sans un brin de mistral ! Nous en avons profité pour faire un long tour dans la colline. En humant les senteurs balsamiques qui étaient fortes, ce matin, dans la petite garrigue qui couvre la colline, des réminiscences me sont venues. C’est, bien entendu, le vieux truc de la petite madeleine de Proust, mais personne n’a attendu de lire La recherche pour en faire l’expérience. Donc, au temps des “vacances” avec l’Assistance sociale, dont je parlais hier, la détresse enfantine dans laquelle il m’arrivait de sombrer s’était liée à l’odeur du pain cuit au feu de bois dans la boulangerie voisine du préventorium à l’heure où l’on nous donnait pour le petit déjeuner deux tranches de pain rassis sur lesquelles nous ne pouvions mettre un peu de confiture qu’à la condition d’en avoir reçu dans un colis de nos parents. L’odeur du pain frais était alors celle de la liberté dérobée. Bien des années plus tard, en 1977, je connus creux et crêtes des vagues au moment où je pris la décision de passer de la cartographie à l’édition, d’Actes à Actes Sud, et c’est dans les moments d’anxiété, quand je mesurais le risque que je faisais courir à ma petite famille, que de fortes senteurs végétales se sont manifestées. Tudieu, me disais-je, ce matin, ce sont les mêmes senteurs balsamiques que je perçois trente ans plus tard ! Avec de tels retours de mémoire, l’imagination ne se sent plus soumise à la moindre astreinte et je me suis laissé convaincre que le roman dont je suis enfin libéré m’avait fait traverser, par la violence de son sujet, une turbulence de même genre mais d’une autre espèce dont je commence à émerger.

Il y avait belle lurette que les facteurs ne déposaient plus de courrier dans les boîtes le dimanche quand, assez récemment, internet et son courriel ont rétabli l’ordre ancien. Comme jadis, on reçoit maintenant des lettres, même le dimanche. Et ce matin j’en eus trois. They made my day, comme disent les Angliches. Car l’une, de Bruno Mantovani qui a reçu le texte remanié de L’enterrement de Mozart, me dit que “nous devrions bien nous amuser...” L’autre est de Nancy Huston qui, à propos de mon roman qu’elle a lu et garde sous le coude, m’écrit que je peux être “serein et fier”. Et par la troisième Nicolas Gessner me demande “si la belle traduction anglaise recommandée par un grand proustien (carnets 16 juillet) était la première traduction de C.K. Scott-Moncrieff au titre fondamentalement erroné, Remembrance of things past, ou celle révisée en 1980 et 1995, enfin intitulée correctement In search of lost time.” Si ma mémoire ne m’est pas infidèle, c’est de la seconde qu’il s’agissait…
Une quatrième lettre est venue cet après-midi. Réponse à l’une des miennes qui, elle-même, répondait… Système gigogne des correspondants assidus. Cette lettre me vient de Pascal Durand qui consacre son été à parachever le livre magistral (aux deux sens du mot) qu’il consacre à Mallarmé. À propos de la présentation typographique que le poète avait imaginée pour son poème, Un coup de dés jamais n’abolira le hasard, Pascal m’avait posé quelques questions sur des procédures de mise en page. Et comme je lui disais que je n’avais plus le poème en bibliothèque (un autre de ces prêts imprudents que j’ai consentis trop souvent), il m’a envoyé un dossier électronique, poème et commmentaires, qu’il a constitué pour un séminaire universitaire de dix-huit heures qu’il consacrera l’an prochain à son cher symboliste. Je ne crois pas avoir souvent relu le poème de Mallarmé depuis l’immédiat après-guerre où, à l’université de Bruxelles, Madame Emilie Noulet, intime de Paul Valéry, l’avait décortiqué avec une inquiétante jouissance devant nous, ses étudiants. En tout cas je n’avais pas souvenir que ce poème dédié à la Pensée commence par un naufrage. Un coup de dés /Jamais / Quand bien même lancé dans des circonstances éternelles / Du fond d’un naufrage… Et je me suis demandé si, à mon insu, en ce temps-là, un câblage n’avait pas été fait dans mon esprit avec l’histoire du Titanic dont ma mère m’avait rebattu les oreilles tout au long de mon enfance, une histoire qui a traversé plusieurs de mes livres. Défaussons-nous sur le dernier vers : Toute Pensée émet un Coup de Dés…

Justine et Félix qui étaient partis chez leurs anciens petits voisins et y ont passé la nuit, m’ont dit avoir vu hier soir de magnifiques étoiles filantes dont une qui est passée lentement et qui avait toutes les allures d’une comète à longue queue. Ce n’était pas de l’autre côté du ciel, c’était à vingt kilomètres d’ici. Les Perséides ne sont donc pas pour tout le monde…
Ce soir nous avons fait voir aux petits le second Buster Keaton que nous avons parmi nos DVD, Cadet d’eau douce (Steamboat Bill Jr). Tout se passe sur le Mississippi et la longue scène de la tornade, une pièce d’anthologie dans laquelle Canfield, alias Keaton, survit à l’effondrement des maisons et même des décors, a mis Justine et Félix en joie. Et c’était pour eux un jeu inédit que d’imaginer, en dehors des intertitres, ce que se disaient les personnages muets.

13 août – Le titre adopté pour mon roman, Les déchirements, conviendrait aussi, sur un mode mineur, pour la petite saga de l’été. Justine et Félix sont repartis chez leurs autres grands-parents, ils iront ensuite à Paris, puis retourneront chez eux. À leur manière de nous embrasser au moment où leur mère venait les reprendre, j’ai cru deviner leur trouble. Sans doute, une fois sur la route, leur nature joyeuse aura-t-elle repris le dessus. Mais c’est à Christine que je pense, toujours prête et présente, aux levers, aux repas, aux couchers, à la façon qu’elle a d’occuper les enfants, de leur lire des livres, de jouer au croquet avec eux, de les instruire, les promener. Les trois petites Montpelliéraines, heureusement, reviendront bientôt passer quelques jours parmi nous. À la mi-septembre nous partirons à notre tour et les déchirements auront pris leur modeste et juste rang dans les souvenirs de l’été.

Quel livre vous a marqué ? m’a demandé une bibliothécaire. Si je vous avais répondu la semaine dernière, ou si j’attendais la suivante, la réponse ne serait pas la même, lui ai-je écrit. Il y en a tant ! Et les marques laissées par les livres dépendent des circonstances dans lesquelles on les a lus. Je vous en citerai donc un qui m’a chamboulé chaque fois que je l’ai relu... Le partage des eaux d’Alejo Carpentier. Mais, j’insiste, ce n’est pas le seul. Oh que non !

Ses vacances anglaises avaient mis Allégretto dans une forme magnifique. Pendant les trois heures qu’elle a passées au mas, l’œil vif sous la visière de sa casquette de cheveux noirs, elle m’a parlé des lieux où vécurent les sœurs Brontë et m’a décrit des paysages qui les ont inspirées. En particulier la demeure de Rochester dans Jane Eyre de Charlotte. Au passage, elle a glissé un plaidoyer pour Anne dont le prénom est tenu dans l’ombre par ceux de ses sœurs. Et elle m’a affirmé qu’un livre de cette cadette, The Tenant of Wildfell Hall, avait un côté révolutionnaire. Tout fut mélangé dans le plaisir de nos retrouvailles. Une autre heure au moins a été consacrée aux écrits, les siens, les miens, et la troisième, à propos des cagots, à cette dérive des mots qui, s’écartant de ce qu’ils désignaient en premier, en viennent par une sorte de racolage, et parfois même de retape, à estampiller des choses différentes et très inattendues.

Le soir, Eléonore a débarqué avec son fils et un compagnon que nous ne connaissions pas, architecte. Eléonore enseigne la cartographie à l’université de Bruxelles. Les conversations du souper étaient toutes trouvées. La cartographie me ramena au temps où j’en faisais et où le géographe avec qui j’étais associé, Jean-Philippe Gautier, superposant une carte régionale des pratiques religieuses à une carte minéralogique, nous montra, pince-sans-rire, que les catholiques vivaient ici sur le calcaire et les protestants sur le schiste… L’architecture, elle, fut prétexte à nous lancer dans des considérations sur la “bruxellisation”, terme adopté par les urbanistes pour désigner la destruction sans motif d’un tissu urbain, et sur le “façadisme”, autre et plus récent néologisme qui, lui, désigne le maintien d’anciennes façades derrière lesquelles s’empilent de modernes plateaux à bureaux. Et ainsi nous en vînmes aux convulsions politiques et linguistiques de cette ville qui cesserait bientôt d’être une capitale si elle n’était celle de l’Europe.

14 août – Ce matin, petite marche dans la colline avec, à perte de vue, des lointains qui, me serais-je mieux porté, m’auraient illuminé. Au retour, quand je suis monté dans mon grenier, j’ai eu quelque mal à me mettre à écrire. Sous ma fenêtre le jeune visiteur jouait au xylophone sur la vaisselle du petit-déjeuner avec une tapette à mouches dont je me sers pour éloigner les guêpes. Puis le gardien s’est mis à tondre l’herbe…

Françoise m’a appelé, je ne sais plus d’où. Il fut question de quelques livres de la rentrée et surtout du choix d’une institution très progressiste où Antoine pourra poursuivre ses études secondaires sans être brimé dans ses désirs de création et ses impulsions philosophiques. On a évoqué aussi la parution en février des Déchirements.

Pendant que je nageais sur le dos, ce midi, j’ai vu paraître dans le ciel, à basse altitude, un grand rapace blanc qui s’est mis à tourner avec lenteur. C’était sans doute l’aigle des Alpilles. J’ai appelé Christine qui ne m’a pas entendu. Par cercles concentriques, l’aigle a pris de la hauteur et de la distance, puis il a disparu. Je ne l’avais jamais vu…

Quand, samedi soir, j’écrivais ici sur Lilli Marleen, j’aurais bien téléphoné à Nicolas Gessner, n’eût-il été si tard. Et c’était avec l’idée qu’il devait savoir certaines choses là-dessus. Et voilà que, m’ayant lu, il m’envoie aujourd’hui un bel et long courriel par lequel j’apprends, entre autres, qu’au producteur de ce film dont il aurait dû être le réalisateur il proposa Hanna Schygulla pour le rôle titre. Merci les coïncidences qui, elles, ne me font pas faux-bond comme les Perséides !

Allégretto aussi m’écrit. Une chose très juste, et c’est encore une coïncidence car depuis longtemps je pense ce qu’elle me dit ici très joliment. “Août est à l'année ce que dimanche est à la semaine.” Comme elle, je n’aime guère ni l’un ni l’autre.

15 août – Hier soir, revu La couleur du mensonge, adapté par Robert Benton du roman de Philip Roth, La tache. Ça se laisse revoir avec d’autant plus de plaisir qu’entre film et livre la complicité reste évidente. Et n’y est pas pour rien le couple qu’Anthony Hopkins forme avec Nicole Kidman. Je ne l’aime pas trop, celle-là, et pourtant, ici…

Quelle idée m’a pris de saisir au vol dans ma bibliothèque l’exemplaire défraîchi de L’homme pressé de Paul Morand ? Pour voir… J’avais dû le lire une seule fois, il y a très longtemps. Avais-je été au bout ? Cette nuit, j’ai abandonné après cinquante pages d’une prétention et d’un maniérisme insupportables. Souvent la littérature s’est flinguée elle-même par ses propres excès. Je me suis demandé comment un tel texte, présenté sous un nom inconnu, serait aujourd’hui reçu dans les maisons d’édition. L’expérience a déjà été faite… elle est presque toujours navrante.

Nuit calme. Merci, la chimie. Petite marche ce matin sous un ciel barbouillé comme le visage d’un charbonnier. M’étonnerait que le mistral ne se ramène pas bientôt avec ses airs de CRS. Je vais vous remettre le bleu dans le ciel, moi ! Drôle d’été. Hier, par exception, j’ai vu l’aigle blanc des Alpilles, mais depuis le début de la saison je n’ai vu qu’une seule hirondelle (peut-être était-ce un martinet), et hier soir la première chauve-souris. Où donc ce petit monde ailé s’est-il réfugié ? Et pourquoi ?
La réponse à la première question ne s’est pas fait attendre. Où s’est réfugié ce petit monde ? En Camargue, m’écrit Bridget. J’y trouverai, dit-elle, hirondelles, chauve-souris, tourterelles, aigles, hiboux, chouettes et grues cendrées. Oui, mais pourquoi les hirondelles ont-elles déserté les nids sous nos génoises et ne font-elles plus leurs ballets, le soir, au-dessus de l’eau ? Et si j’avais encore l’âge j’ajouterais : pourquoi n’y a-t-il plus de chauves-souris pour effrayer les filles quand on les emmène promener au crépuscule ?

Il est terrifiant, le film de Michel Deville, Le dossier 51, que j’ai découvert ce soir, près de trente ans après son tournage. Terrifiant par son dénouement qu’il faut mériter en absorbant cent minutes d’une traque où les mots sont plus bavards que les images et où le sel de bien des allusions a perdu sa saveur. Les manières de Michel Deville, je les ai connues de près quand, dix ans après Le dossier 51, il tourna La lectrice dont les fantaisies et extravagances lui furent inspirées par le livre éponyme de Raymond Jean que je venais de publier. Mais l’idée que j’aimerais me faire de ce Dossier 51 est perturbée par le coup de fil reçu en cours de vision. J’ai appris la mort d’un vieil ami que je n’avais plus vu depuis le temps où Le dossier 51 fut tourné.

16 août – Peut-être vexées d’avoir été prises pour des déserteurs, une demi-douzaine d’hirondelles se sont mises à tournoyer au-dessus de nous, ce matin, pendant la promenade en colline. Elles avaient l’air de me reprocher la mauvaise réputation que je leur avais faite. À l’aube il avait plu, couleurs et senteurs s’étaient déployées comme des éventails. Rinascimento ?

En marchant, je pensais non plus au Dossier 51 que j’ai déjà oublié mais à un manuscrit épistolaire que j’avais lu, et dont il s’en fallait de si peu, m’étais-je dit, qu’il fût tout à fait magnifique par la dramaturgie où se mêlent des situations qui ont à voir avec la dictature, la servitude et le théâtre. Et soudain il m’est apparu que ce “si peu” pouvait être comblé par une nouvelle disposition dans le montage du texte. J’avais écrit hier à l’auteur, je lui ai réécrit au retour de la promenade.

Ah, les rencontres de l’été dans l’ombre du platane… Carlo qui est arrrivé de Florence est venu prendre le thé en compagnie de Jeanne. Ils ont fait la connaissance de Michou qui, elle, avait débarqué le midi. En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, nous avons fait quelques détours par l’Italie après avoir traversé l’Amérique dont nous sommes revenus par la Chine.

“On n'écrit pas parce qu'on a quelque chose à dire mais parce qu'on a envie de dire quelque chose.” La prochaine fois que l’on me demandera pourquoi j’écris assidûment dans ce carnet, je renverrai à cette pirouette de Cioran dont j’admire souvent les tours et les tournures sans jamais l’aimer, lui.

17 août – Un engin avait sectionné un câble à Maussane et nous avons été privés d’électricité fort longtemps ce matin. Plus de lumière, plus de cuisine, plus d’informatique, plus de téléphone. Belle occasion de méditer sur la vulnérabilité de notre monde. Plus de téléphone… et votre portable ? a fait un petit malin. Ah oui, et quand la batterie du portable sera déchargée ? “Un optimiste est un pessimiste qui n'a pas toutes les informations.” (Encore ce sacré Cioran.)

À Michou qui en avait tant le désir, j’ai pour un juste prix lu le premier chapitre de mon roman. Pour le reste, encore une journée pareille à un miroir tambour. Françoise et Jean-Paul ont déjeuné au mas avec Pauline dont, en septembre on fêtera les vingt ans. Mélanie et Bruno sont venus ensuite, avant leur installation à Valence, elle pour classer les nouvelles pièces à verser aux archives, lui pour mettre au point sur mon site la banque de données qui permet désormais de faire des recherches dans le catalogue de ces archives. Et puis, vers le soir, une autre Françoise est arrivée de Bruxelles. À table, au souper, j’étais seul avec trois femmes. Vive discusssion sur l’immigration, chacun y allait de sa solution, on a frôlé parfois la polémique, Sarkozy nous a manqué.

18 août – Michou s’en va, le mistral est revenu et par ses rafales, ce matin dans la colline, j’ai l’impression d’avoir chopé un (re)tour de reins. Les petites douleurs du grand âge forment un archipel. Ah, si seulement ces îles étaient des fleurs, je pourrais m'en faire un collier.

Une inconnue m’écrit à mots feutrés qu’en 1954 Nina Berberova a donné naissance, en France, à une fille qu’elle aurait abandonnée. En 1954, lui ai-je répondu, Nina Berberova avait 53 ans et elle était aux Etats-Unis depuis quatre ans. Le succès très tardif de Nina a provoqué de nombreuses réactions et déclenché des rumeurs parfois aussi déplacées qu’infondées. Mais en faire une mère quinquagénaire et indigne, tout de même... Les limites de la vraisemblance ne sont-elles pas dépassées ?

Capricieuses journées… Le mistral s’en est allé, le tour de reins aussi. Et qu’aurais-je encore à me plaindre des retours de mistral quand je vois les dégâts du vent qui accompagnait en Martinique le cyclone Dean !

Ce soir, elles n’étaient plus trois mais deux, il ne fut plus question d’immigration mais de théâtre et de vocation. Et Christine avait préparé un savoureux minestrone.

19 août – Ce matin, au paysage que nous contemplions du haut de la colline et qui s’étend des Alpilles à la lointaine Sainte-Victoire, la lumière donnait une précision de gravure. Mais la température était descendue au-dessous de quinze degrés. Il avait fallu mettre la veste. Pas surprenant donc si le froid m’a réveillé cette nuit. Pendant la brève insomnie qui a suivi j’ai entendu la rediffusion par France Culture d’une émission des années soixante dans laquelle Michel Polac faisait faire par Jean Renoir et Michel Simon une lecture de Boudu sauvé des eaux. Michel Simon dans son propre rôle et Jean Renoir lisant les répliques du libraire Lestingois, d’Emma, son épouse, et d’Anne Marie, la servante, lardaient leurs répliques de commentaires parfois salaces et ils avaient malgré leur âge des allures de collégiens que Polac ne savait plus très bien comment maîtriser. Mais à qui donc ces vestiges peuvent-il plaire aujourd’hui sinon à ceux qui, tels de vieux enfants, aiment barboter dans la mare aux souvenirs ?

Après le petit-déjeuner, je suis resté longtemps à table avec cette Françoise de passage que nous ne reverrons pas ici avant des mois. Et ce fut d’abord pour évoquer la Villa Médicis où nous avons l’un et l’autre séjourné, et les personnages singuliers, obscurs ou célèbres, que nous y avons jadis rencontrés. Mais pour moi, lui ai-je dit, le souvenir qui reste le plus présent, c’est la découverte que les paysagistes de la villa n’avaient sélectionné pour les jardins que des espèces au feuillage persistant comme s’ils avaient voulu suggérer l’immobilité du temps.
Puis, reprenant la conversation d’hier soir sur la vocation, qui est manière d’aller de l’avant, nous l’avons confrontée avec la marche à reculons qu’entraîne l’obsession des origines. De la famille, de l’espèce, de la planète. Françoise réagit et pense toujours avec tant de fougue que passent, telles des étoiles filantes, des sujets que j’aimerais déployer plus longtemps. Et par exemple, le caractère quasiment suicidaire que révèlent parfois la destruction du sens et la déconstruction du langage. Nous en avons à peine parlé.

Françoise est allée flâner à la brocante dominicale de Maussane où elle a trouvé une photo comme on en faisait jadis pour la promotion des films, photo d’Emmanuelle Riva dans Coup de grâce. Un film dont je suis d’autant plus surpris de n’avoir pas de souvenir qu’il avait pour réalisateurs deux écrivains que je connaissais, Jean Cayrol et Claude Durand, et qu’il mettait en scène deux acteurs avec lesquels je suis lié par une admirative amitié, Emmanuelle Riva et Michel Piccoli. C’est parce qu’elle le savait que Françoise m’a offert la photo qui est maintenant près de moi, sur une étagère de ma bibliothèque. Je regarde Emmanuelle et ça remonte comme une vague. Elle avait un peu plus de trente ans et toute la gloire que lui avait donnée Hiroshima mon amour lorsque je l’ai rencontrée dans des circonstances qui m’ont inspiré le premier chapitre d’Éléonore à Dresde. La photo la montre telle que je l’ai vue ce jour-là, avec un visage où se mêlaient sourire et angoisse. Mais elle avait le même quand, trente ans plus tard, je lui ai demandé de lire des poèmes de Nina Berberova au cours d’une rencontre organisée à Issy-les-Moulineaux pour la publication du recueil. Emmanuelle avait, elle-même, publié des poèmes. Entre autres L’orage du désir qui se terminait par trois vers hurleurs qui me reviennent :
Tout s’éloigne
je reste accrochée
à mon cri.
À l’heure du thé, c’est Isabelle qui est passée en compagnie de Marco. Elle remontait ce soir à Paris pour le tournage du nouveau film d’Emmanuel Bourdieu où elle est maquilleuse. Comme elle s’en allait, le ciel s’est assombri qui nous annonce la reprise de la valse à trois temps, très en vogue ici cet été, nuages, pluie et retour en fanfare du mistral. Mais mon pédiatre, qui prend grand soin de moi, m’a emmené par surprise sur un tapis volant.

20 août – Je me suis réveillé si tard que j’ai été privé de promenade matinale. Je dois reconnaître que la profusion des rêves mis en scène par mon sommeil m’a permis de ne rien regretter.

Une bien courtoise Apolline me propose de participer à un ouvrage collectif qui, sur le thème sempiternel de la petite madeleine de Proust, assemblerait des écrits sur plats et recettes à “forte valeur affective”. Même si mon arrière-grand-mère est née Proust et a été prénommée Madeleine, je ne me sens ni compétent ni tenté. À moins, ai-je dit soudain à cette Apolline, que vous n’acceptiez dans votre recueil une “anti-valeur” affective car dans ce cas je rédigerais volontiers une philippique intitulée La haine du chou-fleur. L’idée a séduit. C’est dans le sac. D’avance je me régale de dire ma détestation.

Les affaires politiques tournent mal en Belgique qui est sans gouvernement depuis les élections de juin. Les partis flamands exigeraient la scission de tant de pouvoirs fédéraux que le petit royaume ne résisterait pas à cet écartèlement. Un jour déjà lointain, où je revenais de Bruxelles, j’avais rencontré dans le train un professeur de la Sorbonne qui revenait de l’université de Louvain où il enseignait la littérature française. Il était dans une grande agitation dont il m’exposa le motif. “Ils ont osé, me disait-il, contre toute raison, ils ont osé…” Et qu’avaient-ils osé ? En suite de la partition de la vieille université en deux institutions distinctes – l’une, néérlandophone, qui demeurait à Louvain et l’autre qui, sous l’ironique appellation de “Louvain-la-Neuve”, avait été installée en région wallonne, “ils” avaient partagé les livres de la fameuse et grande bibliothèque, les numéros pairs allant d’un côté, les impairs de l’autre. Pour consulter un ouvrage en plusieurs tomes il faudrait désormais courir d’un site à l’autre. You are kidding ! me suis-je exclamé. Que non, ils l’avaient fait. Il semble donc que soit désormais irréversible cette ubuesque frénésie de la partition…

21 août – Le roman que j’ai publié en 2000, Quand tu seras à Proust la guerre sera finie, sortira en édition de poche en même temps que paraîtra Les déchirements, en février 2008. Pour préparer cette réédition, Marie, responsable du poche, me demande donc de lui signaler “coquilles ou repentirs d’auteur” dont il faudrait tenir compte. Afin d’en juger, j’ai décidé de relire ce gros roman au long bec emmanché d’un long titre. Il est composé de douze chapitres, chacun d’eux correspondant à un mois de l’année. J’en ai avalé deux hier soir, ce qui a fortement abrégé une nuit que des rêves tumultueux ont agitée. Et ce matin encore, dans la colline, le nez sur les cailloux plus que sur l’horizon chargé de nuages de pluie, je songeais à la nécessité où l’on se sent parfois de récrire un même livre de manière différente. À l’exemple d’un Schliemann qui cherche une autre Troie sous les ruines de celles qu’il a déjà exhumées. Michel del Castillo me fit un jour la confidence qu’il en allait ainsi pour lui. En tout cas les cent premières pages de Quand tu seras à Proust m’ont confirmé ce que je savais mais à quoi j’avais préféré ne pas m’attarder. Que, dans Le nom de l’arbre et dans Quand tu seras à Proust, certains chapitres faisaient déjà allusion au même et terrible souvenir que je suis enfin parvenu à extirper du silence et à dévoiler dans Les déchirements.

Ce soir, j’eus l’irrésistible envie de m’effondrer devant le grand écran pour y revoir Le corniaud de Gérard Oury. Inoubliable Louis de Funès qui répare une Cadillac, en cadence et en musique, avec une telle justesse du geste et tant d’intelligence de la mimique… Mais aussi Bourvil au masque presque tragique quand la lucidité apparaît en filigrane dans le masque niais du corniaud. Grâce à eux, la vis comica du film est par moments moliéresque et parfois même shakespearienne.

22 août – J’entends les petites-filles dans le jardin, elles profitent d’une éclaircie et se donnent des rôles que leur inspirent les lectures faites par l’aînée. Elles sont arrivés de Montpellier, hier soir, avec Louise et Gilles. Mais Gilles est reparti ce matin à l’aube pour l’Autriche où il participe à une rencontre de mathématiciens. Jules, lui, me téléphonait hier soir de Sicile. Françoise et Jean-Paul sont en Grèce avec Antoine. Ma famille me fait parfois penser aux Perséides…

Anne de Jouques, qui a lu les lignes que j’écrivais ici sur le rhizome qui court entre Le nom de l’arbre et Les déchirements en passant par Quand tu seras à Proust, me rappelle qu’en décembre 1995, dans une de mes émissions sur France Musique, après avoir fait entendre l’andante cantabile du Quatuor en mi bémol majeur de Schumann, ma voix s’était nouée en évoquant une indicible atrocité. Ce matin, j’ai ré-écouté ce passage… “Alors j'ai décidé de nier l'évidence, disais-je. Et depuis je m'obstine non pas à ressusciter cette femme – ce qui serait accepter sa mort – mais à lui donner, en des lieux de moi seul connus, la part de vie qu'elle n'a pas eue, et ainsi empêcher qu'elle meure jamais. Entre mensonge, illusion et mort, j'ai fait mon choix !” Anne me parle de fidélité. Et la sienne, alors, dont témoigne sa mémoire !

23 août – Le froid en août, ici, dans le Sud ? Pour aller dans la colline, ce matin, il fallut se vêtir plus chaudement encore qu’hier. Et pourquoi les feuilles des marronniers se sont-elles mises à brunir ? Le soleil qui se débarbouillait dans la rosée m’a ri au nez. Et trois heures plus tard, au moment où j’écris ces lignes, c’est une superbe journée d’été qui a l’air de se déployer.

En poursuivant cette nuit la relecture de Quand tu seras à Proust la guerre sera finie, ce roman de sept ans d’âge qui reparaîtra bientôt en poche, je suis tombé sur une page qui va m’être utile pour préparer l’allocution que je ferai le mois prochain à l’université de Liège avant la remise de leurs insignes aux nouveaux docteurs honoris causa. En effet, l’un de mes personnages, Cyril Trucheman, traducteur de son métier, prononce à la Sorbonne une conférence sur “L’Europe littéraire” qui, dit-il, ressemble moins à une monarchie éclairée qu’à un cabaret infernal car les textes qui la constituent ne sont pas seulement inspirés par de hautes pensées, de belles idées et de nobles sentiments, mais aussi par l’avidité, la faim, la jouissance, le meurtre, la vengeance. Depuis que je me suis mis à le relire, je vois que ce roman est d’abord le roman testamentaire mais jubilatoire d’un éditeur, Paul Leleu, qui a souvent éprouvé pour les textes qu’il découvrait et qu’il allait éditer une fascination proche de celle qu’il avait eue pour certaines femmes. À sa parution, on n’avait pas présenté Quand tu seras à Proust sous cet angle. Mais Michel Cournot l’avait bien vu qui m’avait tout de suite écrit une de ces lettres inoubliables et rares, cinq feuillets manuscrits dont le premier commençait par ces mots : “Il est huit heures du matin, je n’ai pas la forme pour vous écrire, j’ai passé la nuit à vous lire…”

Aujourd’hui, à l’heure du thé, c’est nous qui sommes allés le prendre chez Jeanne où nous avons retrouvé Carlo le Florentin. Elle habite au milieu d’une olivette dans un vallon des Alpilles dont la carapace calcaire, récurée par le feu en 1999, se parait de nacre et d’ambre au soleil. Et par une échancrure dans la chaîne, le regard portait jusqu’Arles dont le buisson urbain frémissait au loin dans une sorte de brume. Jeanne et Carlo avaient assisté hier, aux Saintes, à une corrida équestre sans mise à mort. Sauf que les taureaux étaient abattus dans l’ombre à la sortie des arènes. Pour ou contre la corrida, il y eut un peu de controverse là-dessus mais nous somme tombés d’accord pour constater que les accusateurs publics se servent souvent de la dénonciation pour dissimuler leurs propres noirceurs. Comment sommes-nous venus à parler ensuite de Schopenhauer ? Peut-être parce que, dans les corridas de rejon, il y a souvent des femmes (pas hier soir aux Saintes, m’a dit Carlo avec du regret dans la voix) sur la condition desquelles le vieil Arthur s’est fait une réputation. Carlo tient qu’il en était grand amateur… Si je retrouve un exemplaire, je lui enverrai, d’Arthur Schopenhauer, l’Essai sur les femmes que j’ai publié en 1987. En attendant je lui ai offert Les femmes, la table, l’amour, un petit essai des Années Folles que j’avais repris en 2004, mignardise signée par une mystérieuse Berjanette. Coquins ou pas, avec de tels amis ce sont toujours des livres qui reviennent sur la table.

24 août – Parce que j’avais lu trop longtemps cette nuit je me suis réveillé trop tard pour monter dans la colline avant le petit-déjeuner. Et me suis ainsi privé d’une aube qui devait être magnifique à en juger par la lumière et la douceur de cette journée.

Parmi les rêves tumultueux que je fis cette nuit il y en eut un qui avait forme d’algarade. Paul Leleu, le narrateur de Quand tu seras à Proust…, s’en prenait à Valentin Cordonnier, le narrateur des Déchirements. L’un accusait l’autre de contrefaçon pour avoir repris, comme si elles étaient de sa facture, quelques situations que l’on retrouvait maintenant dans les deux romans. Contrefaçon ou plagiat, dans ma carrière d’éditeur je fus parfois témoin de telles accusations qui se terminaient en général par un arrangement entre éditeurs. Mais pour la première fois, cette nuit, j’y étais mêlé en tant qu’auteur et, du jamais vu que je sache, c’étaient mes personnages qui s’en prenaient l’un à l’autre et comme des charretiers se disputaient la propriété de mes propres souvenirs.

À Allegretto qui, justement, par un courriel évoquait d’autres rêves et cauchemars liés aux examens scolaires, j’ai raconté que, pour être certain de réussir les siens, mon grand-père avait l’habitude de jeter ses livres et cahiers au feu (image symbolique, of course) dix jours avant les épreuves. Du moins est-ce là ce qu’il m’avait prétendu dans son désir de m’inculquer de bonnes manières. Si son spectre m’entend, qu’il le sache : je n’ai jamais suivi ce conseil.

25 août – Ça pétaradait si bien pendant que nous étions dans la colline, ce matin, qu’à tout instant nous nous attendions à voir surgir un Tartarin, le fusil sur le bras. Après le gibier d’eau, ce sont les cailles et tourterelles, me dit-on, qu’ils peuvent tirer à partir d’aujourd’hui. Certes, ils risquent moins de nous confondre avec ces oiselles qu’avec lièvres et sangliers. Ce risque-là, c’est plus tard, oui, mais c’est bientôt.
À un courtisan qui demandait à Gustave, roi de Suède, pourquoi le souverain lui avait tiré dessus alors qu’il passait en criant : “Je ne suis pas l’élan !” le bon roi Dagobert ou de Göteborg, qui était myope et un peu dur d’oreille, répondit qu’il avait cru l’entendre crier : “Je suis l’élan !”

Expérience nouvelle, un cauchemar pendant la sieste… En rallumant mon ordinateur je constatais qu’il avait été dépouillé de sa mémoire. À ton âge, me dira-t-on, tout un symbole. Fuck off !

De Cracovie, B* m’écrit que le français est désormais dernier de liste, en Pologne, dans l’apprentissage des langues. Il est loin l’hiver au milieu duquel j’avais fait à Varsovie une conférence devant la salle comble de l’Institut français où le chauffage venait de rendre l’âme. Les Varsoviennes du premier rang étaient enfouies dans les fourrures et je m’étais dit que, pour les dévoiler, je ferais bien de les réchauffer un peu. Je leur ai donc parlé d’abord des rapports amoureux avec le livre, évoquant par exemple le doigt qui glisse entre les feuillets d’un papier poudreux ou satiné pour tourner des pages bruissant d’un discret plaisir. Par le toucher, m’étais-je risqué à dire, on pouvait faire l’amour aux livres. J’ai rapporté cette soirée mémorable dans un livre intitulé Sur les quatre claviers de mon petit orgue (lire, écrire, découvrir, éditer). Toujours cette manie du titre long que va rompre enfin celui du roman à paraître, Les déchirements.

Ai bien avancé, aujourd’hui dans la première ébauche de l’allocution que je prononcerai à l’université de Liège sur un sujet imposé : Mais à quoi donc sert la littérature ? Un sujet gros comme le Ritz à traiter en un quart d’heure !

Mon bon pédiatre est passé me voir entre deux visites de sa tournée. Pour faire un brin de causette. Il fut question de la pratique médicale dans la campagne, et c’était très russe. De le mystérieuse musique des formes, et ce fut assez coquin. Des gens qui nous gouvernent, et ce fut amer.

26 août – J’ai eu beaucoup de mal, ce matin dans la colline, à me remettre en état de marche. La raison en est sans doute qu’ayant achevé cette nuit la relecture de Quand tu seras à Proust la guerre sera finie, j’eus l’impression, arrivé à la 559ème et dernière page, qu’avec celui-là j’avais écrit le meilleur de mes romans et que j’avais manqué d’audace en laissant sa publication et sa promotion, en avril 2000, se faire avec trop de discrétion. Dieu sait à quelles conclusions je serais conduit si je me mettais à relire tous mes romans, mais celui-là, maintenant, j’en revendique l’importance. D’abord parce qu’au foisonnement de l’action dans cette “épître” que Paul Leleu rédige en douze mois pour Caroline Martin, correspond une grande efflorescence langagière, ce qui me persuade que j’étais alors au meilleur de ma condition romanesque. De surcroît – et il s’agira qu’on le dise lors de la publication en poche – c’est un roman où passe le plus intime mais aussi le plus significatif de mon expérience dans l’édition et, en particulier, des rapports d’un éditeur avec les auteurs et les traducteurs. Langage et lecture sont en tête de distribution.

À la table de pierre sous le platane, après le petit-déjeuner, je lisais le saisissant article que Raphaëlle Bacqué et Ariane Chemin ont consacré dans Le Monde à l’hubris de TF1, quand sur sa silencieuse et grosse moto, Michel H* a débarqué. Hubris est un mot que j’ai souvent rencontré chez Hubert Védrine pour désigner la prétention démesurée de la puissance américaine. Je me souviens que, dans un livre qu’il m’avait envoyé en 2003, il dénonçait aussi l’hubris de TF1 et disait en substance que la démocratie de l’époque médiatique restait à bâtir. “Elle appelle un nouveau Montesquieu,” écrivait-il. Alors nous avons débattu, Michel H* et moi, de ce monstre de TF1 qui, avec les pouvoirs de l’argent, fait aujourd’hui passer par l’écran plus de violences et de basses émotions en une heure que pendant une vie entière à la génération précédente. Avec rappel du cynique aveu de Patrick Le Lay : “Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau disponible.” On ne peut être à la fois, nous disions-nous, plus méprisant sur le fond et plus con dans la formule.
Mais Michel avait apporté pour Christine une belle part d’un fromage de brebis des Pyrénées. So de Barricat. De chez lui. Redescendus de ce lieu de pouvoir qu’est à Boulogne la sinistre tour de TF1, nous sommes partis sur ce mot chez, une préposition de quatre lettres qui sans doute par chiese vient de casa, étrange petit radeau, merveille de miniature langagière, sorte de cristal dont les facettes reflètent lieux, propriétés, directions, possessions, identités, etc. Chez qui, chez vous, chez moi, comme chez soi, par chez eux, près de chez elle, chez les gens, chez l’homme, chez les putes, chez les bêtes, chez TF1, chez un psychiatre, chez le libraire, chez Montaigne, chez les Grecs...

Odile, l’aînée des trois petites Montpelliéraines, a une telle passion de la lecture que pour l’assouvir elle empiète sur son temps de sommeil. L’empêcher de lire ? Insupportable, même si c’est pour l’obliger à dormir ! Quadrature du cercle. Un comble quand on a des parents mathématiciens… Moi, ça me rappelle un temps de l’enfance où ma mère me surprenant à ne rien faire me disait que je pourrais au moins lire un livre, mais quand elle me voyait lire elle me demandait parfois si je n’avais rien de mieux à faire.

Jean, notre ancien gardien, est passé nous voir. Quand il est apparu, rond et souriant, c’est tout un passé qui est revenu à l’avant-plan. J’avais l’impression d’assister au théâtre à un changement de décor.

27 août – Un été à deux faces. Il présente l’une ou l’autre sans avertir. Frisquet un jour, caniculaire un autre. La Grèce, elle, est en feu, comme si elle avait été envahie par une horde de pirates pyromanes. Qu’attend Sarkozy ?

Peu après notre retour de la colline, Dominique Sassoon est arrivé au mas. Il faut audace et prudence pour rendre compte en honnête philosophe, comme il le fait, du métier de chirurgien qui est le sien. Il m’apportait une nouvelle mouture de son texte. La balle est maintenant dans mon camp d’éditeur. (La balle ou le bistouri ?) De tant de concentration Dominique s’est défoulé ensuite en me prenant à partie dans mes propres quartiers. Il tenait pour une littérature qui ne commence qu’avec l’écriture et moi je lui parlais de la longue préhistoire de la littérature orale. On s’en empoignés comme des rikishi. Dans la violence, la lenteur et la courtoisie.

L’après-midi, c’est la sémillante Allégretto qui est venue au mas avec une carte de géographie imaginaire sur laquelle sont repérés les lieux où se déroulent les histoires brèves qu’elle écrit. Je lui avais fait valoir qu’un livre comme celui qu’elle a entrepris dépend pour beaucoup des relations que les nouvelles ont entre elles. Du coup, elle a imaginé cette communion cartographique. Qui va fort bien aux quelques textes doux-amers que j’ai déjà lus.
Allégretto est de ces personnes rares qui savent à la fois écouter et entendre. C’est pourquoi je lui ai demandé la permission de lui lire la première mouture de l’allocution que je ferai en septembre à l’université de Liège. Il me fallait ses réactions nues, mais je voulais aussi m’entendre et mesurer la durée de ce texte qui ne saurait excéder dix minutes. Mesure utile, non seulement pour contrôler la durée mais pour juger du sens, ou du son. Car, en me posant cette question grosse comme le Ritz : Mais à quoi donc sert la littérature ? le recteur m’a mis dans l’embarras et le plaisir qui se sont révélés également constitutifs de l’académique réponse.

Bonne surprise en fin d’après-midi. Par courrier électronique j’ai reçu la couverture et les épreuves pour bon-à-tirer de la version quintessenciée de mes carnets 2006 qui paraîtra à l’automne, sous le titre Le mistral est dans l’escalier, chez Leméac et Actes Sud, pour la circonstance coéditeurs. Deux lignes en exergue explicitent le titre… “Il est où, ton mistral ? me demandait l’autre jour, dans la cour du mas, l’un de ces passagers qui ont l’air de mesurer avec soupçon l’écart entre ce que j’écris et ce qu’ils constatent. T’inquiète, lui dis-je, le mistral est dans l’escalier, il attend son heure…” Ce fut l’occasion d’une longue conversation téléphonique avec MarieJo, ma québecoise éditrice.

On voulut se divertir le soir et n’ayant rien repéré d’autre que nous n’avions déjà vu, on a choisi, avec méfiance, North West Frontier de Jack Lee Thompson. Bien nous en a pris, ce film anglais a presque cinquante ans d’âge et il fleure bon le vieux western. Mais l’histoire se passe aux Indes, dans des paysages superbes, et y joue en reine Lauren Bacall dont, une fois encore, la voix de sable m’a fait comprendre pourquoi, vingt ans plus tôt, Humphrey Bogart avait eu pour elle un tel coup de foudre. Il était mort depuis deux ans quand North West Frontier (Aux frontières de l’Inde) fut tourné.

28 août – Voilà un de ces matins où, dieu sait pourquoi, les rythmes respiratoire, cardiaque et musculaire se synchronisent en douceur. Du coup, les idées aussi. Il serait ridicule d’écrire que la marche devient alors un vol… quoique. On nous annonce de la pluie pour demain mais faut-il s’y fier ? Aujourd’hui le temps ronronne, c’est la douceur estivale, une pépite d’éternité.

Comme si j’avais fait un bond arrière dans le temps, j’ai passé une bonne partie de la journée à relire les épreuves de mes carnets 2006, Le mistral est dans l’escalier, et à remettre ainsi les pieds dans mes propres traces.

Un peu par hasard, car il n’y avait pas une ligne de commentaire à trouver sur ce film, ni dans les livres ni dans la presse, sauf une très moqueuse dans le Nouvel Obs, nous avons vu ce soir Mrs Soffel de Gillian Armstrong avec Diane Keaton et Mel Gibson. Cette histoire a une très lointaine parenté avec Bonnie and Clyde en ce qu’elle raconte la cavale d’un couple de hors-la-loi malgré eux au XIXème siècle. Nous y avons pris intérêt grâce aux acteurs et plaisir par les somptueux paysages qui m’ont fait penser à ceux que décrit Wallace Stegner dans ses romans.

29 août – La pluie promise était au rendez-vous ce matin mais elle nous a tout de même laissé le temps de faire notre promenade dans un paysage triste comme certains Turner peuvent l’être.

Vers 10 heures, nous sommes allés chez les Alechinsky. Pierre voulait me montrer une série lithographique qu’il vient d’achever sur le thème de Boussu. Boussu (nom sans doute dérivé de buxus, buis en latin) est une bourgade belge du Hainaut dont les derniers charbonnages ont été fermés dans les années soixante. Par le truchement de Marcel Moreau, Pierre a pu prendre l’empreinte d’une plaque du mobilier urbain, ou “trapillon”, de 1904 qui porte en relief le nom de Boussu. il l'a estampé et en a fait l’élément thématique de cette série qui, épinglée sur la grand mur de son atelier, m’est apparue tantôt comme une sorte de clavier à huit touches dont chacune correspond au ton d’une variation, tantôt comme un même astre traversant huit univers tumultueux. Avec ce mot “Boussu” en grosses capitales qui donne et se donne des sens fantasmagoriques. Mais toujours, chez Pierre, le tumulte trouve sa résonance dans un magnifique silence. On en est venu, bien sûr, à parler du petit royaume où le pot de terre wallon est en train de se briser contre le pot de fer flamand. Or en novembre une grande rétrospective Alechinsky est organisée dans les musées royaux de Bruxelles…

Dans l’après-midi, je suis allé chercher Miriem à Arles. Elle venait de visiter le musée Réattu qui possède quelques belles lithos d’Alechinsky. À l’heure du thé, elle a évoqué le Cambodge et la Thaïlande où, avec une amie, elle a passé quelques semaines cet été. Puis, dans mon grenier, je lui ai commenté le texte qu’elle avait écrit à ma suggestion et m’avait envoyé. Elle a précipité là les réflexions et les émotions que lui ont inspirées ses années d’enseignement. J’ai tenté de la convaincre que, possédant désormais les matériaux, elle devrait les utiliser en désignant clairement, par le ton et la manière, les interlocuteurs auxquels elle entend s’adresser. De manière qu’ils s’y reconnaissent d’entrée de jeu. Et même déjà par le titre. J’ai passé en revue un certain nombre de libelles et d’écrits moins contestataires par la forme que par le fond. Et me suis attardé à deux qui me furent si chers et me sont si importants que je les avais réédités voici quelques années : Histoire d’un ruisseau d’Elisée Reclus qui fut l’ami de mon grand-père, et Le rapport d’Uriel sur lequel j’eus quelques échanges avec Julien Benda, son auteur. Mais j’aurais pu, j’aurais dû aussi reparler à Miriem de cette série de petits essais de Jean Duvignaud que j’ai publiés ces dernières années, entre autres Le prix des choses sans prix. Le soir, après dîner, comme elle s’était avouée cinéphage, nous lui avons fait découvrir le film de Gus Van Sant, À la rencontre de Forrester, que nous avons ainsi revu pour la dixième fois sans doute et avec le même plaisir. Le plus drôle fut d’entendre Sean Connery, en vieil écrivain, inculquer à Jamal, sur l’usage de l’écriture, quelques notions que j’avais évoquées devant Miriem dans l’après-midi.

30 août – Ce matin, renoncé à la promenade. Puis, in extremis, décidé d’y aller. J’ai souffert, le mistral était hargneux et la température avait sérieusement dégringolé. Et puis, hier soir j’avais bu trop de whisky et cette nuit j’ai relu trop de Stegner. Je me suis détendu pendant le petit-déjeuner. Irène, la plus jeune des trois petites Montpelliéraines, racontait à Miriem, avec éloquence et force détails, une escapade à la mer qu’elle avait faite avec je ne sais laquelle de ses peluches qu’elle appelle “mon bébé” dont parfois elle décrit la naissance en petite obstétricienne.

Miriem est repartie. Pas le mistral, hélas. Près de cent à l’heure cet après-midi. Et nous sommes prévenus que ses crises d’hystérie persisteront jusqu’au milieu de la semaine prochaine.

Revenue des Grandes Antilles, Frédérique m’appelle et je retrouve d’un coup sa merveilleuse boulimie où se bousculent les images, les saveurs, les parfums, les mots. Surtout les mots qui paraissent l’assiéger dans le roman qu’elle écrit. Et il faut que je fasse barrage, que je l’empêche de me raconter car je veux avoir la surprise de la lecture. Sans la surprise, la lecture deviendrait comparative, ce qui est écrit se confrontant avec ce qui a été décrit.

Il y a des lettres au tumulte desquelles je ne saurais répondre que par un autre tumulte. Celles-là, je les relis plus souvent que les autres. En souhaitant que mon silence ne sera pas confondu avec l’absence…

Ah, ce mot de Manoel de Oliveira qui présente à 98 ans son nouveau film au Festival de Venise : “Je suis connu pour mon âge, pas pour mes films” ! Je vois très bien ce qu’il veut dire.

30 août – Première fois cet été, il m’a fallu fermer les fenêtres pour la nuit. Sans quoi je serais demeuré en éveil dans la crainte d’entendre des arbres brisés par un mistral qui, ce matin, continue de distribuer coups de patte et coups de queue avec des contorsions de dragon au comble de la fureur. J’avais l’impression que si je rouvrais la fenêtre, ce serait comme si on ouvrait une trappe dans le plancher de la Comédie-Française et que l’on entendît, pendant le monologue de Bérénice, passer en rugissant le métro dont on perçoit parfois le faible grondement.

Louise me prête ou me donne, ce n’est pas clair, un volume publié par le CNRS sous le titre Images des mathématiques 2006. Le mot “images” est à prendre dans un sens métaphorique, car il est question de l’état et d’avancées des mathématiques en 2006. Je parcours, reviens, m’attarde à certains noms que je connais, à des représentations que j’admire sans les comprendre, et je pense d’abord aux schèmes de Kant, intermédiaires entre les phénomènes et leur entendement. Ce doit être du même ordre. Et je suis évidemment renvoyé au souvenir d’un repas que j’avais organisé à Strasbourg en février 1996, après la soutenance de thèse de Louise. J’y avais invité quelques membres de son jury avec l’idée de soumettre à ces éminents mathématiciens un intuitif projet que je ruminais depuis pas mal de temps, celui d’une sorte de nouvelle encyclopédie qui, à défaut de rassembler les savoirs dont le nombre ne permet plus de les réunir, mettrait en évidence les similitudes et les corrélations dans les structures de la pensée et de la recherche comme on en a établi, par exemple, entre la biologie et la linguistique. On se servirait des rhizomes au sens que leur avaient donné Deleuze et Guattari. Et je pensais que les mathématiques pouvaient avoir là un premier rôle. Ma chimère, mon utopie, ma prétention avaient été décapitées d’un seul coup, d’une seule phrase, par un des mathématiciens présents. “Pour parler de mathématiques il faut en faire !” Il m’enjoignait ainsi de retourner à mon bac de sable. Je n’ai oublié ni cette présomption ni cette humiliation à quoi, vu les circonstances, je ne pouvais rétorquer comme je l’aurais souhaité. Dieu merci, au fil des ans j’ai fréquenté des biologistes, des chirurgiens, des agronomes, des philosophes, des linguistes, des musiciens, des savetiers et même des mathématiciens qui ne pensaient pas que leur premier devoir fût d’être le cerbère de leur spécialité.

Mes amis québecois profiteront de la Fête du travail, qui est chez eux le 3 septembre, pour célébrer le cinquantenaire des éditions Leméac. Ils devraient à cette occasion exposer leurs projets éditoriaux au nombre desquels Le mistral est dans l’escalier, la coédition des Déchirements et en Babel celle de Quand tu seras à Proust… Comme Actes Sud fêtera bientôt ses trente ans, me suis dit que l’on aurait pu célébrer nos 80 ans comme, voici deux ans, Christine et moi, avions été fêtés pour nos 150 ans…



(À suivre)







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