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© Bruno Nuttens




1er septembre – Le premier jour de septembre est apparu en habit de fête aux couleurs de l’été indien, et il a prié le mistral de retourner dans son escalier. Petite marche matinale sur la colline aux parfums balsamiques. Quand la douceur ainsi revient, elle fait de cette vallée des Baux, qui n’en est pas une, la plus merveilleuse du monde.

Après leur long séjour ici, nos trois petites-filles sont parties hier pour gagner, avec leurs parents, la rabelaisienne Montpellier où va commencer leur nouvelle vie. La hâte d’y être leur a fait oublier de prendre ce petit air mélancolique que parfois elles affichent au moment de quitter le mas.

Au seuil de la nuit, j’ai lu d’un trait le malicieux petit livre d’Eduardo Berti, Rétrospective de Bernabé Lofeudo, grâce à la fluide traduction qu’en a faite Jean-Marie Saint-Lu. Ce livre qui évoque les films érotiques d’un cinéaste au temps du muet, sans l’avoir lu je l’avais inscrit au programme de la collection “un endroit où aller” parce qu’Alberto Manguel et Alzira Martins, après l’avoir lu, eux, en espagnol, me l’avaient recommandé. Confirmation que l’on peut prendre de bonnes décisions éditoriales en écoutant de vrais lecteurs.

Une voix s’est élevée pour suggérer que les prix littéraires soient attribués en juin de manière que les lauréats soient lus pendant l’été. Oui, peut-être, mais la vraie réforme consisterait à répartir ces prix tout au long de l’année. Il y aurait ainsi une émulation continue dans l’édition, un apaisement dans le rythme imposé à la critique, aux libraires et en fin de course aux lecteurs. Et peut-être disparaîtraient la concurrence sauvage et parfois les anguillades qu’échangent certains jurys. Mais j’entends d’ici les armateurs de ces frégates qui ont moins à l’esprit les accomplissements littéraires que les performances financières… Il est décidément naïf, ce gamin octogénaire, ce maverick, comme l’appela un jour Paul Auster !

Alice Ferney, retour de vacances, m’a envoyé l’une de ces lettres qu’on aimerait encadrer pour les relire en levant les yeux quand on traverse un passage difficile dans les relations avec un auteur. “Être léger et présent”, dit-elle.

Le premier grand article de la rentrée, pour les livres de ma collection, a paru en tête du Nouvel Obs. Écrit par Catherine David dans une manière qu’on aimerait trouver plus souvent sous la plume des critiques – dévoilement de l’ampleur, mise en valeur du sens et incitation au plaisir de la découverte –, il était consacré à Lignes de faille, le roman de Nancy Huston.

Hier, j’ai disposé de l’après-midi pour revenir au mien. J’ai employé ce temps précieux à des ajustages du texte déjà écrit afin d’avoir une bonne rampe de lancement quand je m’y remettrai après le petit voyage que je ferai la semaine prochaine à Paris pour la rentrée littéraire et à Bruxelles pour la réouverture de l’Académie Royale.

Sous les caresses du regard, la journée se déploie comme une femme amoureuse. Je comprends pourquoi, au temps où j’allais en vacances, c’était souvent en septembre…


2 septembre – Hier, elle avait peut-être l’air amoureuse, la journée, mais ce matin pas question qu’elle sorte de sous la couette. Petite marche matinale dans le brouillard au lieu de la grande que nous voulions faire dans les fastes de l’aube…

Dire que je n’avais plus vu ce film depuis 25 ans ! Hier soir, nous avons décidé, à la dernière minute, de revoir Coup de torchon qui passait sur la chaîne cinéma. Parce que j’aime bien Bertrand Tavernier dont j’ai connu le père, René, écrivain, éditeur et résistant. Et parce que j’aime ce qu’il a fait au cinéma et pour le cinéma, entre autres les 800 pages d'Amis américains, livre que nous avons publié en 1994 chez Actes Sud, avec l’Institut Lumière de Lyon. Coup de torchon est resté un film très fort, où Philippe Noiret, par moments, rappelle paradoxalement Galabru dans Le juge et l’assassin que le même Tavernier avait tourné avec lui trois ans plus tôt. C’est aussi un sacré coup de gueule, ou plutôt une volée de coups de gueule à travers lesquels, si on est attentif aux dialogues dont il est l’auteur avec Jean Aurenche, on retrouve l’écho des indignations que nous avions, il y a un quart de siècle, nous qui étions de leur bord. Ne pas oublier non plus la belle adaptation que Bertrand Tavernier, avec Un dimanche à la campagne, fit en 1984 d’un livre de Pierre Bost, Monsieur Ladmiral va bientôt mourir. Ce livre, imprimé sur papier acide, donc promis à une lente désagrégation, j’en ai toujours la petite édition Gallimard que j’avais achetée juste après la guerre, en 1945, pour mieux comprendre les gens de l’ancienne génération, vieillards, disais-je alors, aujourd’hui gens de mon âge. Jeunes gens, relisez Pierre Bost et allez voir Un dimanche à la campagne. Et autres livres, et autres films. Merci, Monsieur Tavernier !

Je reviens à Monsieur Ladmiral va bientôt mourir. Pour l’admirable incipit que lui a donné Pierre Bost… “Quand Monsieur Ladmiral se plaignait de vieillir c’était en regardant l’interlocuteur bien en face, et sur un ton provocant, qui semblait appeler la contradiction.” Comme c’est bien vu ! Et puis, après avoir lu pareille phrase, on est sûr d’aller au bout de la course.

Après un long silence, Dominique Sassoon a reparu ce matin au mas. Aussitôt nous avons été repris par notre fringale de discussions et d’amicales controverses qui nous ont menés d’un sujet à l’autre. De la comparaison entre intelligence dite “fluide“, celle de la jeunesse, et “intelligence cristallisée” qui, peu à peu, avec l’âge, occupe la place de la première. De l’évaluation des risques et de leurs conséquences dans l’acte médical, et du motif pour lequel les uns l’appellent “cyndinique” et les autres “cindynique”. Ceux-ci doivent avoir raison, ai-je avancé, puisque le mot vient du grec kindunos qui signifie danger. De l’égrégore aussi qui désigne à la fois, et fort malicieusement, pour les uns chacun des anges qui s’unirent aux filles de Seth, troisième fils d’Adam et Eve, et pour les autres une résonance qui rassemble des foules en défilés et manifs. Et permet à chacun, au cœur de la foule, ai-je ajouté, de se défausser de son obscure lâcheté ou de sa culpabilité personnelle. Midi et un mariage auquel Dominique devait assister dans une cathédrale… d’images ont interrompu notre amical pancrace.


3 septembre – C’était hier. Jean Duvignaud venait de m’appeler de La Rochelle pour me parler du monde qui va si piteusement et de l’effroi des hommes qui ne comprennent pas quelle lame de fond les emporte. Il me suffit de l’entendre ainsi parler pour être aussitôt repris par ses idées sur les rapports que nous entretenons avec l’imaginaire, le langage et le silence. Et, bien entendu, c’est alors Chebika qui domine le tumulte des souvenirs, ce livre dont Jean-Louis Bertuccelli, avec une fidélité exemplaire, a tiré en 1970 un film, Remparts d’argile.
Or j’avais à peine raccroché quand sont arrivés au mas Jules et Valérie qui revenaient d’un grand périple en Tunisie. Le récit qu’ils nous ont fait était illustré par un court montage de photos parmi lesquelles, juste entrevues, certaines de Chebika, où ils avaient eu, me dirent-ils, une pensée pour Duvignaud. Et d’autres de Sidi Bou Saïd que Madeleine D* (retrouvée à l’issue d’un concert au Méjan cette année) m’avait emmené voir, il y a quatorze ans, entre deux conférences que je faisais en Tunisie.
Les coïncidences de ma vie… Ce soir nous irons à Arles célébrer l’anniversaire de notre petite-fille Pauline. Il y a dix-neuf ans tout juste, le même jour, cette rousse petite Pauline venait au monde et Aurélie entrait dans ma vie où elle allait semer un sacré désordre et allumer des feux, me suivre de Grenade à Venise en passant par Genève, Francfort et New York, et m’inspirer un livre après lequel, et peut-être grâce auquel, je repris mes marques.

L’autre soir (je ne l’ai pas noté ici le lendemain), il était près de minuit, je sentis la chambre d’abord, le mas et le ciel ensuite, se mettre à tourner comme si j’étais monté, à mon insu, sur un manège qui prenait de plus en plus de vitesse. J’eus tout juste le temps d’appeler Christine car si c’était le dernier tour de manège, mieux valait qu’elle y assistât, me disais-je, plutôt que de me retrouver le lendemain, jeté sur le bas-côté, avec dieu sait quelle énigmatique grimace sur le visage. La conversation que nous avons eue, a peu à peu ralenti la vitesse du manège. Et quand tout fut à nouveau immobile, chaque objet revenu à sa place, il me sembla que nous avions réussi à nous dire fort simplement des choses essentielles qui d’habitude se tiennent loin des mots.
En rallumant la pipe qui s’était éteinte pendant que j’écrivais ceci, je me dis que ce n’est pas la première fois que de tels signes se manifestent. C’est dans la nature des choses. Et j’aime l’aplomb avec lequel, au livre I de ses Essais, Montaigne décrète : “Votre mort est une des pièces de l’ordre de l’univers.” N’empêche que si, hier, la journée avait mine boudeuse, elle a retrouvé aujourd’hui un air amoureux avec, dans la légère brise marine, des frissons de plaisir.

Le Paradou porte un nom qui désigne, il faut le rappeler, un moulin à foulon, lieu de travail pénible. Et non un paradisiaque Bed and Breakfast (que les Québécois avec malice appellent café-couette…CC vs BB). Quand nous sommes arrivés ici, il y a quarante ans, c’était un village de quatre cents feux avec un bar-tabac à la porte duquel on jouait à la pétanque. Aujourd’hui le bar-tabac est devenu un “bistrot” haut de gamme où l’on voit des vedettes, du cinéma comme Jean Reno, du music-hall comme Johnny Halliday, de la politique comme Nicolas Sarkozy. C’est sans doute ce qui est monté à la tête du maire qui, non content d’être devenu un virtuose de l’immobilier, manifeste une ambition peut-être inspirée par Disneyland. En plus corsé, plus audacieux. En tout cas, pour la fête votive du village, l’an dernier il y avait eu sous chapiteau des matchs de catch dont, sublime raffinement, certains avec lutteuses bien huilées, et cette année il a organisé un rassemblement de motards montés sur Harley-Davidson. En ce moment, midi le juste, un concerto italien de Bach que j’écoute ne parvient pas à couvrir grondements et pétarades. Jadis, dans ce village qui s’était d’abord appelé Saint-Martin de Castillon, la fête votive était dédiée à saint Martin. Mais aujourd’hui, à qui ? À sainte Esbroufe ?


4 septembre – De la soirée arlésienne d’hier, j’ai ce matin deux photos sous les yeux. Sur l’une, la belle Pauline en robe noire, avec les longs cheveux roux qu’avait à son âge sa grand-mère, regarde le dos de sa main comme si l’on venait de lui passer une bague. Mais la main est nue et demain Pauline part s’installer à Paris pour un cycle d’études en grande école. En marge des cadeaux qu’elle a reçus, je lui ai filé un assez beau trilobite, ramené du Maroc, qui aurait entre 500 et 600 millions d’années. Comme un signe de longévité. Or, sur l’autre photo que j’ai prise en sortant, c’est la féerie de l’éphémère... Des milliers de noctuelles tourbillonnaient hier soir autour des lampadaires, tout le long des quais, et sur le sol des milliers d’autres, qui avaient déjà terminé leur carrière, formaient un tapis qui m’a donné l’impression de marcher sur de la soie.

À table, j’avais pour voisins Marina et Wladimir. Nous avons évoqué l’arrivée de Wladimir, il y a plus d’un quart de siècle, jeune physicien, spécialiste du laser, qui venait d’URSS où Marina l’avait rencontré. Je me rappelle avoir prêté la main, en gare d’Arles, quand ses livres sont arrivés, quelque temps après lui.

Ainsi, j’ai beau lui tordre régulièrement le cou, le temps revient toujours prendre son rôle de metteur en scène.

Dans le supplément “livres” du Soir (Bruxelles), il y a chaque semaine un bandeau occupé par le petit texte manuscrit d’un auteur invité. Les lignes que je découvre ce matin sont de Nancy Huston. “Tu sais quel est le problème avec les êtres humains ? Ils ont des tripes à la place du cerveau, c’est ça le problème. Partout où on regarde, c’est ça le problème.” Oui, c’est ça le problème, et c’est tout Nancy de l’avoir dit et montré avec une furieuse allégresse dans Lignes de faille qui est en train de faire un tabac.

Quelle effervescence ! Pia Petersen m’a envoyé la première mouture de son troisième roman, et Pascal Durand celle de son mordant petit essai sur la censure. Ce soir arrivent au mas Frédérique Deghelt et Gwenaëlle Aubry que j’ai invitées à parler de leurs livres demain, à l’occasion de la grand messe trimestrielle des représentants. Etienne aussi arrive de Londres ce soir. Et mercredi, ce sera le départ pour Paris et Bruxelles. C’est évidemment le moment que choisit l’été pour s’installer dans les conditions où on l’avait attendu en juillet, quand on eut la canicule, et en août où on avait l’impression de n’être pas loin de l’hiver…


5 septembre – Etienne est arrivé le premier, hier soir, suivi de Gwenaëlle et de Frédérique, amenées d’Avignon par Régine. Belle table dressée sous le platane, bons vins et bon rôti préparé par Christine. Auxquels on a fait honneur avec du retard car l’une de ces dames, à la suite d’un blocage de serrure s’est trouvée prisonnière de la salle de bains d’où nous ne l’entendions pas appeler. Encore a-t-il fallu, quand on s’en est aperçu, que Gilbert, notre gardien, dresse une échelle et passe par la fenêtre pour délivrer la captive. Rien de tel pour mettre de l’entrain dans une conversation de table. Les sujets n’ont pas manqué ensuite avec Frédérique qui ramenait des Grandes Antilles le manuscrit définitif de son roman et des souvenirs de même étoffe que son beau hâle, et avec Gwenaëlle qui, elle, revenait de Cerisy-la-Salle où elle avait parlé des présences de Plotin chez Yves Bonnefoy.
Ce matin, chez Actes Sud, devant les représentants réunis pour le concile trimestriel, je les ai fait parler l’une après l’autre de leurs livres qui paraîtront en janvier 2007. Transfigurations, celui de Gwenaëlle Aubry, décrit de manière narrative la violence de la laideur quand elle affronte, dans notre société, la tyrannique injonction à être beau. Le roman de Frédérique Deghelt – La vie d’une autre – raconte, lui, la singulière aventure d’une Marie de vingt-cinq ans qui rencontre un soir un homme séduisant et, le lendemain matin, découvre qu’elle est mariée avec lui depuis douze ans et qu’ils ont des enfants, un train de vie, des métiers dont elle ne sait plus rien…
Dans un tout autre genre, en l’absence des auteurs et donc seul, j’ai commenté la parution, dans le même cours de l’hiver, de deux petits ouvrages qui ne sont petits que par le nombre de leurs pages. Le premier, un malicieux récit d’Eduardo Berti, Rétrospective de Bernabé Lofeudo, dont ici, le 1er septembre, j’ai dit le plaisir que m’avait donné sa découverte. L’autre, un très vif essai de Pascal Durand dont le titre, La censure invisible, dit le grave et important sujet puisqu’il s’agit de dénoncer cette forme de censure qui ne fonctionne pas à coups de ciseaux ou d’interdictions, mais par la silencieuse servitude que la société, avec ses pouvoirs économiques et politiques, impose dans l’expression médiatique de la pensée.


6 septembre – Quitté la Provence sous un ciel brumeux, arrivée à Paris par un temps de vacances. Retrouvé tout de suite quelques habitudes et regardé d’un autre œil la place de la Contrescarpe sur laquelle, dans le roman que j’écris, un soir d’avril 1912 surgit un petit marchand de journaux qui brandit Le Figaro et crie à tue-tête : Naufrage du siècle... Le Titanic a coulé… Naufrage du siècle !

Rue Rollin, Jean-Claude Béhar, le jeune patron des éditions de L’Œil 9, est venu faire notre connaissance et me parler des modalités de lancement de La sagesse de l’éditeur qui paraît le mois prochain. Il fut aussi question d’autres titres à venir dans cette collection consacrée à la sagesse des métiers, et j’ai avancé quelques noms de personnes qui ne devraient pas être insensibles à l’idée d’écrire sur la quintessence de celui qu’elles exercent. Musique, architecture, théâtre, les champs ne manquent pas.

En avant-soirée, Christine et moi, nous sommes allés au Champollion car on y projette Volver d’Almodovar, un film que nous n’avions pas encore réussi à voir malgré notre impatience. À la sortie du cinéma, mésentente sans discorde… Christine a aimé, beaucoup aimé même les relations de ces femmes avec leurs enfants, et moi pas. J’ai trouvé l’idée confuse, l’histoire ennuyeuse, et il m’a semblé que c’était sans désir qu’Almodovar avait mis les femmes en scène. J’ai failli écrire qu’il les avait mises enceintes. Et, ma foi, oui, enceintes de la mort. C’est un peu facile, j’en conviens mais c’est dit sans détour dès les premières images, au cimetière. Et Pénélope Cruz, elle qui fut la figure de proue de la promotion, dans le film ne paraît-elle pas embarrassée par ses belles rondeurs autant que par le pesant scénario... Mais j’ai tout de suite pressenti qu’avec des propos de cette sorte, je n’y couperais pas, on me regarderait de travers.


7 septembre – Ce matin, sur rendez-vous pris avec Christine, nous avons reçu, rue Rollin, la visite de William H. Marling. Auteur d’un livre sur les effets de la globalisation (effets plus complexes et moins pervers qu’il n’y paraît, dit-il), ce professeur de langue et de littérature enseigne à la Case Western Reserve University (du nom de Leonard Case, philanthrope de la fin du XIXème siècle). Il voulait nous interroger sur la découverte et sur la traduction des livres de Paul Auster. Après une heure d’entretien enregistré, je l’ai laissé avec Christine car, à chacune de ses questions, lui ai-je dit, il pourrait trouver une réponse dans l’un de mes livres. Et comme il pratique sans difficulté le français…

Et puis j’avais rendez-vous chez Actes Sud, rue Séguier, avec Jean-Claude Idée qui s’occupe de la mise en voix et en scène de la lecture du Monologue de la concubine que Jacqueline Bir fera le 21 octobre au Théâtre Royal du Parc à Bruxelles. Quand des gens comme lui s’intéressent vraiment à un texte, ça se sent tout de suite… Il m’a fait quelques remarques fort utiles, en particulier sur l’éclairage que certains mots donnent au temps, et elles sont d’autant mieux venues que je m’apprête à corriger les épreuves du livret qui va paraître chez Actes Sud – Papiers en novembre.
En sortant, je suis tombé d’abord sur Serge Rezvani et Marie-José Nat que je n’avais pas vus depuis leur mariage. Et puis sur ma petite-fille Pauline dont nous fêtions dimanche les dix-neuf ans. En compagnie d’une amie elle visite Paris qui, pour quelques années, le temps de ses études, sera sa ville d’adoption.
Paris, pour moi reste lieu de rencontres...


8 septembre – Hier soir, autre film que nous n’avions pas encore réussi à voir… L’immeuble Yacoubian que Marwan Hamed a tiré du roman éponyme d’Alaa El Aswany. Ça dure près de trois heures, et c’est là que le bât blesse. Alors que la photographie transforme en images l’effervescence narrative du livre, elle lui enlève aussi la part du sens que l’on trouve chez un écrivain qui cherche à comprendre les événements qu’il rapporte. De l’écriture alternativement implicite et interrogative dans le roman d’El Aswany, on bascule avec le film de Marwan Hamed dans la profusion démonstrative, les grondements, les roulements de tambour. Et je crains que par sa puissance même ce film voue à l’exécration une Egypte dont le livre d’Aswany rappelle avec une si belle mesure les valeurs et la sensualité en péril. Bien entendu, nous ne saurons jamais comment nous aurions reçu le film si nous n’avions pas d’abord lu le livre. Nous en avons longuement débattu pendant un petit repas de poissons sur le rivage méditerranéen de l’Odéon. Puis nous avons regagné notre Contrescarpe encore toute bruissante de conversations dans cette nuit estivale.

Ce matin, rue Saint-Victor, visite aux ateliers Moret, imprimeur en taille douce. Assis sur un tabouret, devant une table entre deux presses, j’ai signé le colophon des soixante-dix exemplaires de tête de l’ouvrage collectif sur le thème de l’arbre que Marie-Anne Bolle va faire paraître à l’occasion du dixième anniversaire de l’Abri-aux-Ifs en octobre et auquel elle m’a demandé de participer. Une bouffée de nostalgie m’est revenue quand je me suis rappelé le temps des premières cartes et des premiers livres d’Actes Sud où, le nez à l’affût des odeurs d’encre et de papier, je rôdais avec Alain Barthélemy autour des presses de l’ancienne maison des Auffray, en Avignon

À midi, nous avons invité Marianne Epin dans le petit jardin de la Chope, à la Contrescarpe, notre village. Il fut question de L’illusion comique de Corneille, dont elle reprend un rôle au Théâtre de Poche du Montparnasse, et des “Lectures en Arles” où je l’attends en juin, au cloître de Saint-Trophîme, sur le thème des monologues en littérature. Et puis nous avons viré vers le cinéma et là, nous n’étions plus du tout du même avis. Elle n’avait pas aimé la Marie-Antoinette de Coppola et elle avait, comme Christine, adoré Volver. La controverse avec Marianne m’a été néanmoins très agréable car nous cherchions moins à démonter nos convictions qu’à palper avec tendresse les raisons que nous avions de n’être pas du même avis.

Après le déjeuner, je suis allé rue Jean-de-Beauvais pour surprendre Sabine Wespieser car je voulais lui faire compliment pour sa belle rentrée littéraire. Je me suis souvenu qu’un ancien étudiant, auquel mon grand-père avait enseigné les hautes prouesses de l’électricité, et qui disait tout lui devoir, avait mis sur pied une petite mais fort brillante industrie d’avant-garde dans le domaine de l’éclairage des spectacles et des monuments publics. Et ce disciple un jour me raconta que, de temps à autre et toujours à l’improviste, mon grand-père, alors retraité, surgissait dans ses bureaux : Eh bien, Adrien, lançait-il, qu’avons-nous inventé de nouveau ? Et si Adrien n’avait rien inventé de nouveau, le grand-père repartait sans faire de reproches, sinon du regard. Je n’ai rien dit de pareil à Sabine, mais j’y ai pensé. Car elle venait de me montrer la belle maquette d’une nouvelle édition de poche qu’elle s’apprête à lancer. Après, nous avons revisité quelques-unes de la douzaine d’années que nous avons passées, les mains dans la farine.

Ce soir, car c’est à Paris seulement que nous pouvons nous livrer à pareilles orgies de cinéma, Christine et moi, nous avons été revoir à l’Action Ecoles Flamingo Road (Boulevard des passions) de Michael Curtiz avec Joan Crawford. Copie restaurée, magie du noir et blanc. Puis, au Balzar, où se passent des scènes de mon roman, j’ai pris mentalement quelques notes pour rectifier des erreurs que j’ai commises dans la disposition des tables, et ensuite, par plaisir, nous avons démonté et remonté les plans de Flamingo Road, ce western sans cowboys, un chef-d’œuvre du film noir.


9 septembre – Ce matin, ma voix avait presque disparu, et ce soir je ne sais pas où elle est passée. Mais cette extinction ne nous a pas dissuadés de partir pour Bruxelles. Car, avec le Thalys, un voyage qui aurait pris jadis une demi-journée n’est plus qu’une promenade de moins de deux heures dans des paysages îliens, picards et brabançons que le soleil drapait aujourd’hui d’un or presque automnal. A Bruxelles, Christine déjeunait avec B*, moi avec M*. Nous sommes partis chacun de notre côté. M* m’a conduit dans un restaurant, à l’orée de la forêt, où nous avons choisi des saveurs capables de parfumer tout ce que nous avions à nous dire après tant de mois sans rencontres et si peu de lettres. Quand nous nous sommes quittés, au moment où M* me déposait dans le jardin de l’Académie, nous nous sommes dit ce que nous ne nous disions qu’à nous-mêmes, une chose assez rare, à savoir que nous avions, l’un et l’autre, l’impression de n’avoir jamais raté une seule de nos rencontres, de nous être chaque fois un peu mieux approchés des cercles de feu qu’il y eut dans nos vies respectives, et de ne nous être jamais quittés sans nous laisser assez de souvenirs et d’incandescence pour n’en être pas dépourvus avant la prochaine rencontre.

A l’Académie royale, nous n’étions pas loin de trente autour de la table, en cette séance de rentrée, pour entendre la communication de Paul Gorceix qui était venu de Paris nous parler d’Amiel. Il l’a fait sous l’angle de la mélancolie, s’attachant à montrer que le très copieux journal de l’hegélien Genevois constituait la preuve d’une impuissance littéraire. “Je puis tout pourvu qu’on me dispense de vouloir”, disait-il. Mais le séduisant Amiel a-t-il jamais manifesté une ambition littéraire qu’on l’accuserait d’avoir trahie alors même que l’on tient pour un modèle son Journal intime de dix-sept mille pages (impublié de son vivant) ? Et ce journal n’est-il pas truffé de ces phrases bandées comme des arcs qui vous décochent d’inoubliables réflexions sur notre espèce ? Il y en a deux qui me sont revenues : “Ce que l'homme redoute le plus, c'est ce qui lui convient.” Et : “ Le philosophe est l'homme à jeun dans l'ébriété universelle.” Mais ce n’était apparemment pas le lieu d’en parler ou… d’en découdre. En tout cas, la discussion a filé du côté des bonnes et des mauvaises conduites (fichu syndrome du bien et du mal), elle a porté sur l'imposture littéraire du journal intime dès lors qu’il n’est pas entrepris à la manière d’un mémorial. J’en ai profité pour avancer que, si le journal intime révèle parfois l’incapacité de cristalliser le désir créateur dans une œuvre structurée, il faut admettre aussi que tant d’écrits qui, par la forme, prétendent à l’œuvre (et tant de romans parmi eux), ne sont que de pauvres relents de l’intime, des journaux à peine fardés. Et à la fin, j’ai rappelé la mise en garde que lance Duvignaud quand il dit que nous sommes aussi incapables de donner un sens aux signes qui nous entourent et préfigurent l’avenir, que les contemporains du baroque à ceux qui annonçaient l’avenir glorieux de celui-ci. Ce détour pour en venir à ceci que la révolution électronique d’aujourd’hui, qu’on le veuille ou non, nous entraîne dans un grand bouleversement qui, la part faite des abus et des déchets, modifiera, au plan littéraire comme au plan épistolaire, l’expression d’un irrépressible besoin d’exister par le dire, d’accéder au monde par les mots.

Maintenant nous allons faire nos bagages, très tôt, demain matin, nous fermerons les volets, rue Rollin, et nous rentrerons en Provence par le premier TGV de la journée. En nous souvenant que le 11 septembre, me disais-je, n’est pas un anniversaire ordinaire… Mais comme elle lisait cette phrase par dessus mon épaule, Christine m’a fait remarquer que le 11 septembre, ce n’est pas demain, c'est après-demain. Ma brouille avec Chronos est avérée !


10 septembre – On pourrait se réjouir qu’un si bel été indien se soit établi du nord au sud. Rentrés au mas, nous avons trouvé le jardin plein d’enfants et de petits-enfants, et à table rires et sourires. Mais j’avais encore sous les yeux la photo de Yann Arthus-Bertrand que Le Journal du Dimanche a choisi de mettre en pleine première page. Elle représente le sommet du Kilimandjaro pelé comme un crâne, avec d’infimes traces de la neige qui le recouvrait en permanence d’un blanc bonnet. Sans verser dans le délire écologiste, il faut bien admettre que nous laissons à nos enfants une planète qui porte des stigmates, maintenant très visibles, de notre impéritie et de notre égoïsme. Inutile de prétendre qu’en voyant cette photo dans le train, j’en ai perdu la voix. Car ma voix, je ne l’ai pas encore retrouvée…


11 septembre – J’ai relu les pages que j’avais écrites au lendemain du 11 septembre 2001. À l’époque, je tenais encore mon journal dans les carnets 10 x 19 d’Actes Sud (c’était le 76ème… il y en a aujourd’hui vingt de plus). À la mi-septembre de 2001 j’ai rédigé près de trente pages d’une petite écriture très serrée. Des phrases en disent long sur la stupeur, le bouleversement, la commotion infligée à l’imagination. Je vois que, dans un terrible désordre, j’ai évoqué un nouveau Pearl Harbour, la conversion meurtrière d’illuminés de la science-fiction, l’accaparement par les terroristes des moyens du colosse auquel ils s’attaquaient, et aussi une allusion à la théorie d’Edward Lorenz selon laquelle un battement d’ailes de papillon peut déclencher une tempête à l’autre bout du monde car je pensais que tout avait commencé avec l’insane parade que Sharon était allé faire sur l’Esplanade des mosquées à Jérusalem, et puis encore le souvenir des explosions de joie en Chine lorsque là-bas ils avaient fait exploser “leur” première bombe atomique. Pendant des mois j’ai continué à parler de l’événement, à hue et à dia, à tort et à travers, rapportant en particulier dans mon journal la correspondance que j’avais avec mes amis américains où nous nous insurgions contre l’esprit des Croisades que Bush avait réintroduit par sa politique guerrière au Moyen-Orient.

Mais pour un temps j’en avais été détourné par l’accident de mon ami Claude Santelli, le 12 septembre de la même année. Brandi à bout de trompe par une éléphante alors que, sous le chapiteau du cirque Gruss il mettait la dernière main à son adaptation de La flûte enchantée, il était retombé en se fracturant les vertèbres et il allait en mourir quelques semaines plus tard. Eléphant ne se dit-il pas Jumbo en anglais et ainsi ne sont-ils pas nommés, les avions de transport comme ceux qui ont servi de béliers pour abattre les tours le 11 septembre ?

Pas une chaîne de télévision qui n’ait repassé, ce soir, les mêmes images du 11 septembre 2001. L’évidence est donc incontournable : ce qui a donné à l’événement une force symbolique sans précédent, c’est que, par une coïncidence invraisemblable, les caméras étaient présentes qui ont filmé l’arrivée du premier avion, l’apparition du suivant, les deux immenses déchirures, la pluie des corps, l’effondrement des tours. Tout s’est passé comme si Al-Qaïda avait pensé à cela aussi, avait réussi à poster des cinéastes dans le quartier du World Trade Center et avait ainsi adapté à des circonstances inédites le métier de correspondant de guerre. Bref, nous avons vu l’agression dans l’instant où elle nous était infligée et nous avons été si stupéfiés que nous n’avons cessé de nous la repasser en boucle. Voilà une performance dans la propagande que Ben Laden n’avait sans doute pas espérée, voilà pourquoi une criminelle agression a pris plus de place dans l’imaginaire collectif que l’explosion de la première bombe atomique à Hiroshima et de la seconde à Nagasaki. Preuve, s’il en fallait, que nous ne mesurons pas l’horreur des choses au nombre des victimes.

12 septembre – Dernière à fournir une réponse à la question que je posais ici (le 25 août) quant à savoir quel nom donner à ma visiteuse du soir, salamandre ou gecko, Silvie Ariès, qui est pour moi la mémoire même de la tradition provençale, me donne une explication qui me ravit. Elle suggère “dragonnet” (en précisant qu’il faut prononcer le t). “Imaginer qu'ils pourraient cracher des flammes, m’écrit-elle, ou qu'ils sont les derniers survivants de légendes, cachés dans nos maisons, me rend sympathiques ces petits animaux qui font d'ailleurs un étrange bruit de gorge.”

13 septembre – Hier soir, sous le platane, dîner commencé dans la douceur, achevé dans la fraîcheur (et même un peu plus). Très mauvais pour les convalescents de la voix. Et de la voix, j’en ai donné car, avec Gunila, Christine, Ghislain et Etienne la conversation a pris un rythme, de l’ampleur, et fut effervescence. Tout est parti d’une réflexion sur la manière qu’ont aujourd’hui les gens de se laisser convaincre par l’apparence plus que par la consistance, par la séduction plus que par la conviction, de faire la part belle aux impulsions et aux tendances plus qu’aux idées et aux interrogations. Je pensais à la terrible phrase de Nancy Huston dans Lignes de faille : “Tu sais quel est le problème avec les êtres humains ? Ils ont des tripes à la place du cerveau…”

Passé une bonne partie de cette journée dans La vie d’une autre, le roman de Frédérique Deghelt avec lequel s’ouvrira en janvier le programme 2007 de la collection “un endroit où aller”. Avant cela, c’était Notre vie s’use en transfigurations de Gwenaëlle Aubry, et La censure invisible de Pascal Durand. Nous sommes à peine au milieu de la semaine et déjà des centaines de pages lues qui, pour la deuxième ou troisième fois, m’ont fait voyager dans les obscurités de la mémoire, observer les injonctions à taire la laideur, me représenter les pièges et les ruses de la censure volontaire. Après cela il faut s’évader, retrouver ses marques ou en reprendre d’autres. À quoi m’a aidé la très fascinante exploration du Palais Royal et de la Comédie-Française, ce soir à la télévision. Redécouvrir ce que l’on croyait connaître…

13 septembre – Matinée commencée à potron-minet chez un ami radiologue, au milieu d’appareils qui témoignent de l’évolution sophistiquée de l’imagerie médicale. Il s’agissait de voir si une certaine artère, dans ce pédoncule qu’on appelle le cou, n’était pas couverte de dépôts qui en auraient ralenti le débit. Eh bien, oui, il y en a une, au diamètre rétréci d’un peu moins d’un tiers. Compte tenu de mon âge, j’ai calculé que pour être obstruée il faudrait donc encore 160 ans. J’ai pris cela pour un satisfecit. Et pour parler, avec des airs de philosophes que nous prenons parfois, Christine et moi, de la substitution de l’informatique aux auscultations et palpations de la médecine d’autrefois, nous sommes allés prendre croissants frais et café serré qu’un ami notaire, rencontré dans le bistrot voisin, a tenu à nous offrir.

Sitôt rentré au mas, j’ai entrepris de lire la traduction, que Christine venait d’achever, d’un livre de Paul Auster à paraître sous peu. Travels in Scriptorium. C’est une histoire de bonne tradition austérienne dans laquelle un personnage, prisonnier d’un lieu clos, est observé, enregistré, photographié, et alternativement tourmenté par des inquisiteurs et chouchouté, caressé même par d’appétissantes créatures. Fable, récit ou sotie, ce livre fait entrevoir les aventures kafkaïennes d’un romancier pris au piège par ses personnages. Autofiction imaginaire… Et de ce point de vue, ce livre m’a rappelé les tribulations que j’avais mises en scène dans Zeg ou les infortunes de la fiction. En tout cas, ce fut, pour quelques heures, une fête dans la lecture. Car, plus fluide, plus souple, plus ironiquement capricieuse que jamais, et traduite avec complicité par Christine, l’écriture narrative de Paul m’est montée à la tête comme un alcool gaillardement titré. J’en avais besoin.

14 septembre –Sans être un mot de passe, un mot passe et repasse souvent ici, dans les conversations, le mot “dévarier”. On ne le trouve pas dans les dictionnaires usuels et mon ordinateur, si prude pour l’orthographe et si peu pour le reste, l’a tout de suite souligné de rouge. Mais ce mot, je l’ai déniché sur le site d’une “Association des Marseillais du Monde” qui comporte un lexique où il est donné pour “perturber”. C’est bien ce qu’il me semblait. L’emploi le plus fréquent est d’ailleurs celui du participe passé. De quelqu’un qui titube un peu du côté des neurones ou qui est sous le coup d’une émotion, on dit volontiers qu’il est “tout dévarié”, le “tout” dans son usage adverbial me paraissant apporter la touche de sympathie ou de compassion que donnent souvent les diminutifs. Ce détour de chineur pour dire que le temps, cette année, est décidément dévarié et que nous en sommes tous très dévariés. Comme si l’été n’avait pas été assez capricieux déjà, le ciel nous déverse maintenant sur la tête les eaux usées de son auberge. Encore ne sommes-nous pas à plaindre, les Corses ont eu droit en une nuit à l’équivalent de six mois de précipitations. Et puis la terre, ici, avait soif…

Mais pour que les anniversaires de ces souveraines se suivent à ce rythme, en rafale… Pauline, Nadia, Caroline, Marie-Claude, Jane, Nancy, Sonia, Véronique, Sabine, Alzira, Alix, Julie, Emmanuelle et Louise (parmi elles un seul petit roi, le roi Antoine), que firent donc les parents, un certain mois de décembre ? Car pour toutes, la chose se fit en décembre. Pourquoi ? Manière de célébrer une certaine Nativité dont on ne nous a toujours pas expliqué l’Immaculée conception ? Voilà un beau sujet à la disposition d’un romancier qui aurait devant lui un temps que je n’ai plus : pour chacune de ces souveraines, rechercher et imaginer comment s’est passé le décembre de leur conception. Un peu comme la talentueuse Claude Pujade-Renaud qui, avec Chers disparus, s’est glissée dans la peau de veuves illustres… À une époque où j’avais eu envie de me lancer dans l’archéologie plutôt que dans la littérature, j’aurais dû y penser et voir que je pouvais combiner les deux disciplines, archéologie et fouille des âmes et comportements, des cœurs et des vaisseaux. Je crois que je suis un peu dévarié, ce matin… Où ai-je la tête ? Pourquoi dire que j’aurais pu ? Je l’ai fait, il me semble…

16 septembre – Hier soir, la télévision proposait Anything else / La vie et tout le reste. Je croyais avoir tout vu de ce qu’a écrit et mis en scène Woody Allen. Erreur, je n’avais pas vu ce film-là. Ah, je ne dirai pas que c’est un très grand Woody Allen, mais c’est l’un de ces films où il a le plus subtilement marié les mots des dialogues et les images des situations. De telle sorte qu’on se régale, que je me suis régalé de cette alchimie qui permet d’être en même temps lecteur et spectateur. Et de goûter toutes les saveurs du sens.

Mais aujourd’hui, c’est une autre histoire… Une fois encore, dans ma vie d’éditeur, j’aurai connu cet enchantement : ouvrir le manuscrit d’un roman avec prudence sinon suspicion et tout de suite y être aspiré au point de connaître l’apnée de la lecture et de ne plus admettre la moindre interruption et de n’avoir d’autres marques à mettre dans la marge que celles, exclamatives, du plaisir et du saisissement. Ce roman a été écrit par une femme que je connais assez pour dire qu’elle y a passé presque deux ans, enfermée par sa propre volonté dans des conditions d’austérité, de sédentarité et de frugalité que peu supporteraient. Ce n’est pas son premier livre, c’est le troisième mais tout s’est passé comme si l’élan que lui avaient donné les deux premiers lui avait permis d’atteindre la hauteur où celui-ci navigue. Et, de surcroît, je me suis trouvé mêlé, lisant ce roman, à une histoire où l’aventure individuelle conduit à une représentation dramatique du monde dans lequel nous avons été jetés. Je dirai plus tard, avec le consentement de l’auteur, comment elle et son livre se nomment…

17 septembre – Good morning, Mr Mistral ! Vous voilà donc de retour. Il faut l’admettre, vous êtes Monsieur Propre en personne, le ciel est nickel ce matin. Et comme si vous vouliez prévenir toute humeur de ma part, vos rouleaux de vent, pareils à des vagues par mer pas trop forte, se soulèvent et retombent en douceur. Ah, si vous étiez toujours dans de telles dispositions…

Le pape, dans un discours très philosophique, prononcé à l’université de Ratisbonne, a eu des mots jugés offensants à l’endroit de l’islam. Il y a une chose que je voudrais lui rappeler et rappeler à ceux qui se disent offensés mais donnent l’impression de n’avoir pas lu le texte du discours pontifical, la rappeler encore aux agitateurs de tout poil qui ne l’ont sans doute pas lu non plus et, d’un bord ou de l’autre, n’en sont que plus véhéments (mais la véhémence a presque toujours le pas sur la réflexion), la rappeler enfin aux infatigables processionnaires de la sainte vertu… Oui, cette chose que je voudrais leur rappeler, elle est terrifiante mais toute simple, et Alain l’a dite en six mots dans Mars ou la guerre jugée : “Toutes les guerres sont de religion.”

Coïncidences ou congruence…
Hier soir nous avons revu Michael Collins, le film de Neil Jordan consacré à ce personnage qui lutta par la violence et le terrorisme pour l’indépendance de l’Irlande, et qui fut abattu en 1922 par les hommes de De Valera. Dieu, me disais-je, quels bons profs nous avons eus, et quels bons élèves nous avons qui, un peu partout et au nom de toutes les confessions, multiplient les Bloody Fridays et Bloody Sundays.
Et puis je vois ce matin, par un compte rendu, que le roman de Laurent Mauvignier, Dans la foule, paru aux Éditions de Minuit, est inspiré par les événements qui se sont déroulés au Heysel, à Bruxelles, lors de la finale de la Coupe d’Europe de football, le 29 mai 1985. Quarante morts provoquées par le fanatisme des hooligans. Ça me revient car le foot me paraît osciller entre secte et religion. Or, ce 29 mai 1985, j’avais rendez-vous à Paris, au Café de la Mairie, avec une octogénaire, une certaine Nina Berberova qui arrivait de Princeton et que j’allais rencontrer pour la première fois. Elle était déjà installée en terrasse, je l’ai reconnue tout de suite grâce à une photo que j’avais d’elle, et je me suis excusé pour mon retard. J’étais, lui ai-je dit, resté figé trop longtemps devant une télévision en vitrine qui montrait en direct le massacre du Heysel. Le sport ne m’intéresse pas, m’a dit sèchement Berberova, la violence des guerres et des révolutions me suffit. Et par cette porte je suis entré ce jour-là dans le vif de son œuvre.
Mais le soir même j’étais invité à voir Marie-Christine Barrault dans la petite salle de l’Athénée où, seule sur scène, elle interprétait une pièce de Christian Rullier… Attentat meurtrier à Paris 320 morts 800 blessés.

19 septembre – Il y eut hier après-midi, chez Actes Sud, une réunion conjointe du conseil de surveillance et du directoire au cours de laquelle on vint très vite à discuter de la crise, qui était prévisible et qui devient grave, à laquelle le monde de la librairie est en proie, et avec lui le monde des livres. Des morfals de calibre international ont entrepris, en effet, d’accélérer le rachat de librairies, petites et grandes enseignes, pour en faire des relais de la leur qui est placée sous le signe du profit le plus vorace. Ce qui veut dire que des maisons d’édition à vocation littéraire n’auront bientôt plus d’autre place en librairie que celle qui leur sera “consentie” par ces croque-mitaines. Au mieux, la place de danseuses d’agrément. Et l’on en revient ainsi, ai-je souligné, à l’évidence que, si l’édition littéraire s’obstine à rester, avec l’air d’y pouvoir jouer, dans la cour des marchands de papier imprimé qui, en termes commerciaux, occupent quatre-vingt pour cent, et bientôt davantage, de ce que l’on appelle désormais sans pudeur le “marché du livre”, elle aura sous peu perdu l’essentiel de sa vocation première qui était de découvrir, de faire connaître et de soutenir les œuvres de l’esprit. On en est arrivé à un point tel que l’expression même, “œuvres de l’esprit”, a le parfum des choses fanées. Une dernière bataille se prépare donc qui opposera sous peu l’artillerie lourde des spéculateurs aux derniers archers à quoi, de plus en plus, ressemblent les découvreurs et passeurs de la littérature. Si la bataille est perdue, les libraires de tradition, conseilleurs et “passeurs”, seront à terme, à terme très bref, tous remplacés par des cameloteurs issus de stages où l’on enseigne comment vendre des burnous aux Esquimaux et des patins à glace aux Sahariens.
Ironie… hier, même jour, au Méjan, on a vendu à tour de bras des exemplaires de Lignes de faille, le roman dont Nancy Huston était venue lire quelques pages en compagnie de la si talentueuse Chloé Rejon. Mais, bon dieu, me disais-je en rentrant, à la nuit, les imbéciles qui se sont mis en tête qu’on ne pourra sauver les livres qu’à la condition de les vendre comme des produits d’entretien, et qui sont ainsi entrés dans la servitude commerciale volontaire, ne voient donc pas, ne voient donc plus que le plaisir du lecteur commence par la saveur qu’on lui fait goûter ! La saveur du texte…

Hier soir encore, avant que Nancy Huston et Chloé Réjon n’entrent en scène en dansant sur un air de Tamia à qui Lignes de faille est dédié, j’ai eu le privilège de remettre aux Turckheim un premier exemplaire, tout juste sorti de presse, de leur livre – Au pays des pierres qui parlent – dans lequel, par les textes d’Olga et les aquarelles d’Arnaud, est rapporté leur plus récent voyage dans l’Himalaya. Quels que soient les avatars de la librairie et les difficultés de l’édition, la sortie de presse d’un livre est toujours perçue comme une naissance et reçue comme une fête.

Pascal Durand m’avait invité, avec quelques autres, à participer à l’aventure d’un “abécédaire critique” qui sera publié sous le titre explicite : Nouveaux mots du pouvoir. J’avais déjà rédigé les petits articles sur le mot “abracadabrantesque” (on devine avec quelle allusion) et sur “Ecoutez…”, cette injonction qui précède de manière mécanique toute réponse à une question posée. J’en ai ajouté un troisième, sur ce “vous voyez” qui revient si souvent dans les démonstrations oratoires... “C’est un vieux truc emprunté aux prestidigitateurs par les orateurs roués. Il n’y a rien à voir là où ils disent qu’il faut regarder mais, puisqu’ils le disent, on veut voir, et on ne voit rien, et surtout pas ce qu’il aurait fallu voir : le sophisme dans leur manche, le mensonge dans leur dos, l’imposture dans leur regard…”

Au mois de février 1957, en Chine, sur le thème de la Campagne des Cent Fleurs, Mao invitait ses concitoyens, et en particulier les intellectuels, à manifester leurs critiques à l’endroit du régime afin de réformer celui-ci. Ceux qui tombèrent dans le panneau révélèrent ainsi leur identité et ils furent emprisonnés, déportés ou même exécutés. Ce souvenir m’est revenu quand j’ai vu qu’on avait invité les sans-papiers qui ont des enfants scolarisés à se manifester pour être régularisés. Certains l’ont été. Les autres sont maintenant fichés, et vous voyez ce que cela veut dire.

20 septembre – Un dernier jour d’été comme on en aurait voulu tout au long du trimestre. Dans l’air et dans la lumière une tendresse qui tient de la grâce.
Aujourd’hui, Pia Petersen est venue de Marseille afin que je lui dise quand, comment et pour quelles raisons j’allais publier le roman dont je louais les qualités ici même, le 16 septembre. Ce roman, c’est l’histoire de la longue, méticuleuse et révoltante manipulation à laquelle se livre une sorte de gourou sur les personnes qu’il a réussi à capter et dont il cherche à éviscérer l’esprit pour n’y laisser place qu’à la servitude mentale. Cette histoire est ici rapportée par l’une d’elles, Kara, avec la relation d’une longue suite de jours vécus dans la contrainte, l’humiliation et l’obscurité. L’écriture de Pia va sur les pas de Kara, d’un rythme correspondant aux peurs de celle-ci, à ses interrogations et à ses attentes indéfinies. Sans ornements ni complaintes, et avec une admirable justesse d’écriture (on pense à Hamsun), le livre apporte un témoignage sans merci sur des choses qui se pratiquent à notre nez et il prend en même temps son rang dans la meilleure littérature de notre époque. Pour cause de turbulences électorales en 2007, le roman de Pia ne paraîtra pas tout de suite. Mais qu’on se le dise déjà. Le titre ? Ah oui, le titre… Passer le pont.

21 septembre – Pourquoi le 21 n’est-il plus jour de l’automne ? Il paraît que c’est le 23. Ces deux jours d’été en rab seraient-ils en marge du temps ? C’est l’impression que m’a donnée C* quand elle est apparue cet après-midi avec les cheveux fous, le sourire en taille douce et vêtue d’une robe si bien faite pour elle que m’est revenue, plus juste qu’inconvenante, l’exclamation de Pavese : “Il y a des vêtements féminins si beaux qu’on voudrait les lacérer.” Il fut question de ses projets et d’un récit en particulier. Je n’ai pas de leçons à lui donner car il y a dans son écriture des courbes, des failles, des rondeurs, des profondeurs, des puits d’ombre et des nappes de lumière qui lui ressemblent. Je me contente de la mettre en garde contre la dispersion ou de capricieux changements de cap. Elle n’est pas encore où déjà elle devrait être, mais elle pourrait surprendre. Elle surprendra, j’en prends le pari. Elle est repartie comme elle était venue, en migrateur…

À l’heure du thé, c’est Anne-Marie Garat qui, allant à Manosque comme d’autres vont à Compostelle, a poussé la porte du mas. Singulier, tout de même, le cas que font de la correspondance, dans la ville de Giono, des gens qui s’obstinent à garder le silence sur ses 900 lettres à Blanche Meyer dont j’ai retrouvé la trace en décryptant Pour saluer Melville ! Anne-Marie était en compagnie de Jean-Claude Chevalier qui nous a remis un exemplaire de son savant ouvrage, paru aux presses de l’E.N.S., Combats pour la linguistique, de Martinet à Kristeva. À lire avec modération, a-t-il insinué. J’entends bien…

Et puis, ce soir, retrouvailles avec Jane et James revenus d’Ecosse où ils ont passé l’été. Tumultueux échange de souvenirs. Nous leur avons raconté le dur été que nous avons vécu. Eux nous ont entretenus d’un projet qui consiste à fonder là-bas, en Ecosse, sur des terres patrimoniales, deux ou trois villes nouvelles dont le principe m’a paru s’inspirer de certaines utopies qu’avait imaginées Le Corbusier. James, grand pêcheur de truites devant l’Eternel, nous a montré ensuite une installation photographique qu’il a composée avec ce qu’il a trouvé dans l’estomac d’une de ces truites : petits poissons, insectes, débris végétaux, cailloux, esquilles de bois… Il nous a expliqué que, dans ces reliefs d’une boulimie omnivore, il voyait une représentation symbolique de ce qu’un esprit affamé est capable d’avaler dans l’aveuglement de ses crises d’incomplétude.

23 septembre – C’est donc aujourd’hui seulement que commence l’automne ? De ses couleurs roussâtres est ornée la couverture de La sagesse de l’éditeur qui vient de sortir de presse et dont mes exemplaires d’auteur sont, par coïncidence, arrivés ce matin. Me voilà donc, au petit-déjeuner, allant en diagonale puis à rebours dans les pages de cet “éloge de la folie”, avec la crainte de tomber sur la bourde passée inaperçue. En plus de Christine et Françoise à qui je remettrai leur exemplaire aujourd’hui car sans elles ce petit livre, professionnellement autobiographique, n’aurait pu voir le jour, il y a trois complices auxquels j’ai hâte de l’envoyer : Jean Duvignaud, le bon maître à qui je l’ai dédié, Alberto Manguel et Pascal Durand que je retrouve en toute occasion où, pour le salut de l’édition littéraire, il faut aller aux barricades.

24 septembre – Dans le cours de cette nuit rythmée par des rafales de pluie, j’ai fait en rêve une tournée inattendue qui m’a conduit chez quelques-uns des écrivains que je publie et chez d’autres pour lesquels je n’ai pas eu ce privilège mais auxquels je suis fidèle. Je suis donc arrivé à l’improviste sur des lieux de travail où je trouvais réponse, me semblait-il, à des questions que, jusque là, je m’étais en vain posées sur des ambitions implicites, des désirs informulés et des incomplétudes indéfinissables. Des trop vastes bureaux aux trop petites chambres, des folies ou bergeries d’un ancien temps aux roulottes d’un autre, du repaire sans fenêtre au poste de vigie qui domine l’horizon, j’en ai vu cette nuit ! Mais, dieu merci, je me suis réveillé à temps pour n’être pas sollicité de faire un livre sur ces distilleries clandestines…

On célèbre les vingt-cinq ans du TGV. Le premier que je vis, c’était en gare d’Avignon. Le chef de gare nous avait éloignés du bord du quai et, désignant le museau de la motrice qui entrait en douceur sous la verrière, il nous avait dit : voilà Goldorak ! Ce manga avait alors son moment de gloire et il est vrai que la comparaison était saisissante. Vu de face, le TGV avait la gueule du héros japonais. Aujourd’hui il est gris et bleu, il roule à tombeau ouvert en donnant aux passagers l’impression qu’il se traîne, en tout cas qu’il prend son temps. Et il a changé la vie en changeant certaines mœurs et quelques habitudes...

Journée de révision lente et difficile des premières pages du roman auquel j’espère pouvoir me remettre bientôt. C’est dans les premières pages que se font les réglages essentiels. Là, il ne faut pas se louper. Et, comme le rappelait Claude Roy, ne pas manquer de se haïr en se relisant.

Arrivé de Suisse, Jean-Fred s’est joint à nous pour le dîner familial du dimanche. J’aurais voulu lui parler d’Amiel. On a parlé des vins car il est venu avec quelques bouteilles helvètes de très heureuse saveur.

25 septembre – Trente-six heures d’une pluie parfois drue mais jamais froide. L’horizon est bouché, les feuilles tombent des arbres mais la terre assoiffée se gorge d’eau avec un visible plaisir. J’aimerais comme elle me gorger d’écriture et pour un temps n’avoir plus d’autre souci, me disais-je… Et c’est alors que l’accident est arrivé.
Etienne était reparti pour Londres ce matin. En voiture. Mais peu après il est revenu parce qu’il avait oublié son casse-croûte. Ma fenêtre était ouverte, j’étais sur le point de reprendre le roman, mes doigts allaient se poser sur les touches du clavier. J’ai entendu un hurlement. Etienne en courant avait glissé sur les dalles humides de la terrasse et il s’est fort méchamment claqué la rotule qu’un accident, voici quelques mois, avait déjà endommagée. La fracture est grave, on l’opérera ce soir ou demain matin. Après et pour un temps indéterminé il aura la jambe immobilisée de telle manière qu’il ne pourra ni conduire sa voiture ni emprunter un escalier. Pas de compagne, pas de famille sinon une sœur au loin. Et chez nous pas de chambre sinon à l’étage… L’imprévu oblige à l’improvisation. Si je l’écris ici, c’est pour m’en convaincre.

27 septembre – Le mistral, ce qui est rare, s’est retiré après être revenu pour mettre un peu d’ordre dans le désordre du ciel et du calme dans le tumulte des préoccupations.
Etienne a été opéré, réparé. Ce n’est pas seulement la rotule qui avait été brisée et qui est maintenant cerclée de métal, mais aussi le délicat mécanisme osseux de la cheville. Le voilà, cet Anglais d’adoption, sous l’œil de Jeanne d’Arc, figure de proue de la clinique où nous l’avons amené. Il peste contre l’immobilité à laquelle il est condamné. Christine est allée le voir mais déjà il m’envoie des courriels dans son bel anglais car il a réussi à connecter l’ordinateur dont il n’avait pas voulu se séparer. Ce quinquagénaire s’est installé très jeune à Londres, où il exerce son art de la photographie. Il est le fils d’un professeur qui a marqué ma vie par l’initiation littéraire qu’il m’a donnée et par l’invraisemblable succession de malheurs et d’infortunes dont il a été victime. C’est lui qui, sous l’Occupation, alors que j’étais caché dans un grenier où il m’apportait des livres pour que je lise la littérature française dans un ordre chronologique, me dit ces mots dont je fis, plus tard, le titre de l’un de mes romans : “Quand tu seras à Proust la guerre sera finie.”

Je sais que cela arrive, mais je n’en suis pas moins surpris. Comme je me remettais au roman, une main puis deux se sont glissées entre des lignes qu’elles ont écartées avec force et un personnage que je ne connaissais pas s’est hissé dans le texte en m’affirmant qu’il était de la compagnie mais que je l’avais oublié. Il a eu de surcroît le culot d’exiger d’être présent sur la ligne de départ, ce qui m’eût obligé à tout recommencer. Mais là, j’ai tenu bon. Déjà qu’il ne sera pas facile de faire accepter cet énergumène par les autres. Ce sont de ces petits drames que le lecteur ne soupçonne pas.

Ce soir, en Arles, chez Françoise, grande table pour deux anniversaires, les trente-trois ans de Julie et les treize ans d’Antoine. J’avais pour voisines celle qui fut ma première épouse et une nièce, fille de mon frère. Je les voyais chacune dans un théâtre différent et en tournant la tête j’avais l’impression d’aller d’une scène à une autre, d’un répertoire à un autre. Mais d’un côté ou de l’autre, le plaisir était presque le même qui consiste à observer les jolis mouvements de la pensée, les ruses dans la traduction des sentiments et à mesurer les écarts entre les souvenirs d’un même événement, puis à chercher le sens qui en vient. Pour un peu j’aurais eu envie d’écrire là-dessus à la manière de Pierre Bost dans Monsieur Ladmiral va bientôt mourir. L’un de mes très précieux livres de chevet. Mais telle est la grâce dans l’écriture, chez Pierre Bost, et si subtile sa manière d’assaisonner une phrase par la saveur d’un mot inattendu ou parfois oublié, qu’est réduite au silence toute tentative de s’en inspirer. Ah, cette première phrase que j’ai sans doute déjà citée mais que je citerais cent fois encore tant je la trouve réussie… “Quand Monsieur Ladmiral se plaignait de vieillir c’était en regardant l’interlocuteur bien en face, et sur un ton provocant, qui semblait appeler la contradiction.”

Une veinule qui éclate dans l’œil. Sans doute un courant d’air, me dit Paul. T’occupe, me dit Bernard. Mais je donne l’impression d’avoir pris un mauvais coup de poing. Comme il y avait ce soir, au dîner anniversaire, ma première épouse, cet œil poché m’a rappelé sa stupeur quand, rentrant assez tard, un soir très lointain de notre vie commune, elle m’a trouvé en train de prendre une leçon de boxe dans le salon avec un ancien champion des poids welters. Cet Espagnol devenu chauffeur de taxi, je l’avais hélé en rue, il m’avait ramené en me racontant sa vie, sa fortune que les femmes avaient dilapidée et la beauté qu’il prétendait voir dans l’art de la boxe. Nous habitions la campagne, je l’avais invité à entrer, à prendre un verre et c’est ainsi que ma femme nous avait trouvés, campés l’un devant l’autre car l’Espagnol voulait à toute force me montrer qu’on se dispose à la boxe comme à la danse, par l’adresse du geste et la mesure du risque. Je me souviens en avoir fait un épisode de mon premier roman, Le nom de l’arbre.

28 septembre – Le frisquet donne à ce matin d’automne, tout en lumières douces et en couleurs tendres, des allures d’aventurier sur le point d’éperonner sa monture. L’intrus qui s’était introduit hier dans mon roman ne m’a pas attendu pour s’arranger avec les autres. Il faudra que je découvre ce qu’il a pu leur raconter.

29 septembre – Des ambulanciers nous ont ramené Etienne et l’ont mis à l’étage d’où ce pauvre garçon ne pourra bouger. Avec l’appareillage qu’on lui a mis, de la hanche aux orteils, il ressemble à un robot privé de piles. On lui a connecté son ordinateur sur Internet. Sans cela, il eût été condamné à lire…

30 septembre – Nadia, à qui j’avais envoyé La sagesse de l’éditeur en soulignant que c’était l’éloge de sa folie, m’en remercie avec une réplique (ou une sentence) de Michel Audiard qui revient souvent mais dont la drôlerie ne me lasse jamais : “Bienheureux les fêlés, ils laissent passer la lumière.”
Mon grand-père me rappelait volontiers, avec Aristote, qu’il n’y a “point de génie sans un brin de folie”. Et sans doute en faisait-il montre avec son engagement dans le parti ouvrier, dans la création des coopératives du peuple et dans son admirative amitié pour Elisée Reclus. Faut-il voir un lien ? Mais oui, bien sûr, il n’y a pas d’autre raison que le reflux de cette vieille éducation et de ce train de souvenirs pour que je pense (pour que je réfléchisse ?) au comportement des premiers qui se sont lancés ces jours-ci dans la course à l’Elysée… ou ont décidé d’y renoncer. Procrastinations jospiniennes, grommelantes prophéties de DSK, saut de l’ange par Ségolène à Vitrolles. La campagne pré-présidentielle commence bien. Par le tango que dansent, en se défiant, la promesse et l’exploit. Pendant que, sans jamais s’interrompre, une sarkozienne crécelle nous promet la lèpre si nous renoncions à l’hygiène de la discrimination.

(À SUIVRE)







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