contact
    

© Bruno Nuttens




1er septembre – C’est presque toujours au plus fort du mistral que les feux se déclarent. Il y en avait un hier matin dans les Alpilles du côté de Maussane. D’abord maîtrisé, il a repris en fin d’après-midi, au moment où Louise partait à Marignane pour y attendre Gilles qui rentrait de Vienne. D’autres avions que le sien, baleines volantes, déversaient de l’eau derrière et devant le rideau de fumée tendu à l’est dans le ciel.

Hier soir, en attendant Louise et Gilles, j’ai revu sur TCM la fin du Point de non-retour, le film qui, paraît-il, imposa John Boorman (si on le dit…), et le début de Leaving Las Vegas de Mike Figgis. Le premier ne m’a pas laissé de regret, l’autre sent trop l’abattoir de luxe.
Après avoir comparé quelques-uns des souvenirs que j’avais de Vienne à ceux qu’en rapporte Gilles, je me suis retiré dans ma chambre pour continuer à relire du Stegner. Malgré les fenêtres fermées, malgré les quintes bruyantes du mistral, j’entendais par instant les voix et flonflons qui venaient du podium dressé sur la place de la Mairie pour la fête votive du Paradou, une fête qui n’a plus rien de votif.

Crac, à minuit septembre a brisé la coquille et est sorti de l’œuf. C’est à cette date que, dans ma cosmogonie personnelle, commence l’année nouvelle. Ah, ce mot de Manoel de Oliveira qui présente à 98 ans son nouveau film au Festival de Venise : “Je suis connu pour mon âge, pas pour mes films” ! Je vois très bien ce qu’il veut dire.

Allégretto m’écrit qu’au piedmont de son Lubéron il n’y a plus de mistral. Mais ici, même s’il est moins fort, ce putain de vent souffle sans répit. Ce soir nous serons au moins douze à table et, ne pouvant nous établir sous le platane, force nous sera de nous replier dans la salle à manger d’hiver et de mettre rallonges.

Je crois être arrivé à l’ultime version de mon allocution universitaire, un texte qui tente, en huit feuillets, de répondre à la question dont un livre ne viendrait pas à bout : Mais à quoi donc sert la littérature ? Je m’accorde le week-end pour vérifier que je n’irai pas plus loin.

Un lecteur que je croyais s’être désisté du “comité” de lecture auquel Les déchirements avait été soumis, réapparaît soudain, s’excuse en deux mot de son “absence” et m’envoie une lettre qui se termine par une phrase qui dit tout en peu de mots : “L’inconsolable ne peut trouver la paix qu’en faisant œuvre d’art.”

Suite à des retards postaux, à midi un paquet de journaux tombe sur ma table. La France que j’aime devient invisible comme l’Amérique que j’aime. Ce que j’aime en elles ne fait pas l’ordinaire et moins encore la une de leurs médias. La France que j’aime n’est plus celle que reflètent les rodomontades de Sarkozy, ni l’Amérique celles de Bush. Me donnent la nausée, ces triomphantes annonces de rachats, ventes et fusions, ces histoires d’enfants congelés, ces images de la vertu qui fait une sieste innocente sur une litière pornographique, ces récits de l’avoir qui nique l’être et du néant qui le baise dans ses hypermarchés. La France que j’aime, comme une certaine Amérique, est une France secrète, sensuelle dans le commerce des idées, inquiète pour ses valeurs…
Le hasard veut qu’en feuilletant mon agenda de la Pléiade afin de vérifier les rencontres à venir, je tombe sur cette phrase de Kant : “Je ne suis pas obligé de penser, pourvu que je puisse payer ; d’autres se chargeront pour moi de cette besogne fastidieuse.” Un rien pervers, un peu retors…

2 septembre – Les trois petites Montpelliéraines avaient dîné avant nous, hier soir, de telle sorte que nous n’étions que dix à table dans la salle à manger d’hiver. Ce fut une de ces réunions de famille où l’on parle de tout sans parler de rien. J’ai tout de même pu évoquer avec Inga la rousse le russe qu’elle a appris sur le tard et le tennis dont elle ne décroche pas. Auparavant, dans mon grenier, j’avais eu un tête-à-tête d’une demi-heure avec Antoine qui confrontait aux siens les projets d’étude qu’on lui conseille. Il est temps que les vacances prennent fin, il ne tient plus en place, il me faisait penser au tangage des bateaux à l’ancre quand un navire entre au port ou en sort.

Ce matin, le mistral est tombé. Comme si nous étions malades d’impatience, La Provence nous promet son retour en force pour mardi.

Dans une petite anthologie que Gwenaëlle Aubry a composée, Le (dé)goût de la laideur, qui paraît au Mercure de France et qu’elle m’envoie, je trouve une citation de Properce faite par Montaigne. Turpis Romano Belgicus ore color. Qui se traduit par : “Un teint belge serait laid dans un visage romain.” J’aimerais savoir ce qu’en ce temps-là était “un teint belge”… Et si l’on en touchait un mot aux négociateurs qui s’efforcent en vain de former un gouvernement pour refaire l’unité nationale entre Wallons et Flamands ?

3 septembre – À Pauline qui a vingt ans aujourd’hui j’ai écrit que, dans les années trente du siècle dernier, une chanson proclamait par la voix de Berthe Sylva : On n’a pas tous les jours vingt ans… De ce beau temps si vite passé, on n'en profite jamais assez. Ces mots tout simples sont très justes et parfaitement faux, lui ai-je dit. Ils sont justes quand ils recommandent d’en profiter mais ils sont faux quand ils suggèrent que le temps passe. Le temps ne passe pas plus que le paysage défilant par la fenêtre du train. Ce n’est pas le paysage qui file, c’est nous qui le traversons. Ce n’est pas le temps qui bouge, c’est nous... Bon, assez de philosophie de bazar ! ai-je conclu pour aller à des vœux plus concrets.
On était bien quarante pour célébrer les vingt ans de Pauline. À table, j’avais pour voisine une viticultrice que j’avais d’abord prise pour la sœur de son fils. Elle en était si émue que nous avons passé une heure au moins à parler des âges, de leurs surprises et de ce temps qui paraît filer quand c’est nous qui… bref à gloser sur la lettre à Pauline.

Ce matin, dans mon coin du mas, les éviers et la douche ne se vidaient plus, les tuyaux d’évacuation étaient obstrués par les racines de plantes que la sécheresse a sans doute poussées à s’introduire par quelque joint ou fissure dans ce petit réseau fluvial. Le plombier nous a envoyé une équipe qui en a extirpé un serpent végétal de trois mètres. Jadis, c’était son père qui venait lui-même et qui à toute heure d’intervention ajoutait une heure de conversation philosophique. Sur un tel serpent et d’autres monstrueux il eût été intarissable. Il avait lu les pré-socratiques et me racontait ses éblouissements. Et son épouse nous facturait ensuite l’heure de philosophie au même tarif que l’heure de plomberie…

Une lettre est arrivée, belle et sinueuse relation qu’une lectrice me fait de sa découverte de Quand tu seras à Proust… Le contraste est saisissant. Et je me dis qu’il y a des journées comme celle-ci qui naissent fourchues, une dent de travers, l’autre d’une courbure parfaite.

Ce soir, déniché, découvert (la presse n’en dit rien) et vu Nordeste, un film assez récent de Juan Diego Solanas qui en a écrit le scénario avec Eduardo Berti dont j’avais publié en février Rétrospective de Bernabé Lofeudo. De singulières images font contraste entre la sauvagerie des paysages du Nordeste argentin et l’effroyable misère qui y règne. Et là, souvent en gros plan, sans maquillage et sans doublage de la voix, dans un espagnol rudimentaire, Carole Bouquet paraît à l’écran comme si elle était prise sur le vif, dans un désarroi personnel. Son visage efface tous ceux que je lui connaissais par ses films, et j'en reste très admiratif.

Ah, la bonne nouvelle pour demain : mistral à 110 km heure…

4 septembre – Le mistral et le vent de la pampa que je voyais souffler hier dans le film de Solanas font bien sentir que nous ne vivons pas à la surface d’un monde immobile et plat dont le ciel serait le toit, mais que, seule, la force de la gravité nous retient à la surface d’une drôle de boule qui dégringole en tournoyant dans le nulle part cosmique.

Le mistral n’a pas manqué le rendez-vous. Quand les électriciens ont percé le mur nord pour m’installer une nouvelle ligne, il s’est engouffré par la toute petite ouverture comme s’il cherchait à me jeter de la poussière au visage. Et il a prévenu qu’il ne décanillerait pas avant le week-end.

À Bruxelles, le 26 septembre, on célébrera à l’Académie royale la sortie de la quatorzième édition d’une grammaire, Le bon usage de Grevisse, dont on dit qu’André Gide fit la réputation par un article publié en 1947 dans Le Figaro. Comme il m’est impossible d’être à cette date au Palais des Académies, j’ai écrit à mon confrère André Goosse qui a poursuivi l’œuvre de Maurice Grevisse car je voulais lui dire l’importance qu’a eue, dans mon travail et dans ma vie, ce navire chargé de mots, d’exemples et de conseils, à bord duquel je monte sans cesse pour y trouver la règle et la sagesse de l’usage. Sans Le bon usage et Le Grand Robert, je serais nu.

5 septembre – Le mistral avait l’air de me demander, tôt ce matin, ce que je venais faire dans Arles qui est son royaume. Et comme s’il voulait me renvoyer d’où je venais, il a même tenté de me claquer la portière au nez au moment où je sortais de ma voiture. Mais ce fut vite oublié. J’avais mon rendez-vous trimestriel avec l’équipe des représentants d’Actes Sud pour leur présenter des livres que je publierai entre novembre et février. Et c’est toujours une fête que j’ouvre par quelques considérations sur la philosophie éditoriale.
J’ai donc présenté Ophélie Jaësan qui était venue de Montpellier. Je voulais que nos représentants perçoivent la détermination de cette jeune femme et la saveur douce-amère que révèle son écriture souvent woolfienne. Le pouvoir des écorces, son premier roman qui paraîtra en février, témoigne de cette écriture souple et cursive où se nouent pressentiments et souvenirs. Appartient aussi à cette espèce, dont le sens est intimement lié au désir de la forme, et même si c’est d’une manière très différente, un autre roman, Le voyage de Luca de Jean-Luc Outers, où l’on suit à la trace un jeune couple dont les errances américaines formeront, à leur insu, le tout jeune Luca qu’ils ont emmené avec eux.
Dans le même élan j’avais encore à présenter trois essais. Le plus court, très court même, signé par le Hongrois Laszlo Földenyi et qui sera préfacé par Alberto Manguel, est tout entier décrit par son superbe titre : Dostoïevski lit Hegel en Sibérie et fond en larmes. Et l’on comprend qu’ainsi sont nés les Souvenirs de la maison des morts. J’ai commenté ensuite l’opus posthume de Jean Duvignaud, Le jeu de l’oie, dont l’écriture tressaute et la pensée tressaille avec les à-coups dramatiques d’une fin de vie. Et puis et enfin venait le tour de l’essai le plus long des trois, et aussi plus charnu, qui est signé Breyten Breytenbach, L’étranger intime, un livre qui est, comme le dit un de ses lecteurs, un lieu de rencontre des deux amants que sont l’auteur et le lecteur.
Après, j’ai changé de rôle. De casquette, diront certains. Je n’étais plus l’éditeur, je suis redevenu l’écrivain, j’ai évoqué Les déchirements, j’en ai lu quelques lignes pour faire entendre le son et le ton. Françoise, Eva et Régine, elles, ont commenté la lecture qu’elles en avaient faite et elles ont souligné que j’avais raconté là ce que je cherchais à faire sourdre du silence depuis Le nom de l’arbre, premier roman.

Passé l’après-midi au mas à refaire avec l’électricien toutes les connexions de mon appareillage électronique après la pose de la nouvelle ligne.

Parfois, le film que nous regardons le soir quand nous sommes seuls me sert de coupe-feu pour empêcher les préoccupations du jour d’investir la nuit. C’est pourquoi je n’hésite pas, ces soirs-là, à en regarder qui n’ont pas bonne presse ou qui ont une réputation médiocre. Ainsi hier soir avons-nous vu Henry et June de Philip Kaufman, inspiré par les Carnets secrets d’Anaïs Nin, et peu à peu j’ai pris plaisir à mirer le visage de Maria de Medeiros qui n’est peut-être pas l’Anaïs Nin que j’imaginais mais qui fait si bien percevoir le “temps variable avec éclaircies” dans les saisons du désir. Et ce soir, c’était La joyeuse suicidée (Nothing Sacred) de William Wellman. Carole Lombard et Fredric March en font des tonnes dans cette satire de la presse mais le film ne peut dissimuler ses 70 ans d’âge. À tout le moins montre-t-il que ce que nous n’aimons pas dans l’Amérique d’aujourd’hui était alors déjà très présent.

6 septembre – Christine me disait que, ce matin au marché de Maussane, seuls les marchands de boustifaille étaient présents, car il faut bien manger. Les autres, effrayés par le mistral, avaient déserté, et déserte était la place où, à cette heure-là, les tables des cafetiers sont occupées par touristes et retraités.

Thierry Fabre m’a envoyé le volubile article qu’il a écrit pour La pensée de midi sur Sarkozy et la Méditerranée. Et il n’y va pas de main morte, tout armé qu’il est par son expérience et, entre autres, par les “Rencontres d’Averroès” qu’il organise avec succès, chaque année, à Marseille. Je parie que, si cet article tombait sous les yeux de Sarkozy, l’impérial président ferait à Thierry des avances, pareilles à celles qu’il a faites à d’autres hommes de gauche, et lui proposerait peut-être la capitainerie de cette “Union de la Méditerranée” dont il fait croire qu’il est le premier à en avoir conçu la nécessité.

Un correspondant me rappelle avec beaucoup d’à-propos une note de Montesquieu dans L’esprit des lois : “Dans un pays où le peuple est souverain, l’éducation du moindre citoyen est aussi importante que celle de l’héritier du trône dans une monarchie.” Eh bien, puisque notre président prend chaque jour la place d’un de ses ministres (pendant que les Français oublient le péril qu’il y a d’être gouverné par un seul homme), voilà un beau sujet de méditation pour doubler le ministre de l’Éducation nationale.

Le correspondant en question est prénommé Augustin. Je me demande s’il a jamais entendu parler d’un livre oublié qui n’est plus mentionné nulle part, Augustin ou le Maître est là. Ce roman de Joseph Malègue, daté de 1933, m’avait été donné dans l’adolescence par un condisciple qui allait devenir dominicain. C’était un temps de guerre où nous discutions de Dieu et des mystères de la foi plus que des filles. Mais l’impression que m’avait faite le livre de Malègue n’avait pas effacé celle que m’avait laissée L’empreinte d’Edouard Estaunié qui avait été écrit quarante ans plus tôt. En allant à leur recherche dans ma bibliothèque, j’ai l’impression de sortir de l’ombre et de la poussière des vestiges d’une littérature qu’on ne lit plus et sur laquelle les dernières notes que j’ai vues sont de Paul Gadenne dans des Carnets que sa veuve a tenus sous le coude jusqu’à ce qu’elle-même disparût à son tour. Toutes choses qui devraient inspirer de la méfiance à ceux qui font d’imprudents paris sur la pérennité des livres. Mais les livres dont on ne parle plus ne sont pas morts pour autant. Ils sont présents par l’inspiration ou l’élan qu’ils ont donné à d’autres. Et par le relecture qu’en font parfois ceux qui les ont conservés…

Ne suis pas dans la meilleure des formes aujourd’hui. Incessants petits combats contre les tentacules et ventouses d’une pieuvre qu’on appelle l’âge. C’est dans cet état d’esprit que j’ai jeté un dernier regard sur les épreuves du Jeu de l’oie, l’opus posthume de Duvignaud. “L’homme est la seule espèce qui sache qu’elle meurt”, écrit-il. Parfois, oui, les troubles de la fin ont mis du désordre dans ses propos. À moins que ce ne soit l’inverse. Mais au fil des pages je vois des lumières clignoter sur les rivages de l’impensé… “Qui parle là, sans moi et pour moi ? (…) Peu importe d’où cela me vient et des noms que lui donnent les savants – conscient, inconscient – c’est un mouvement qui cherche à prendre forme.” Et puis je souris en retrouvant son irritation quand on attibuait à Barthes une discrimination que celui-ci avait “empruntée” à Audiberti : écrivain, écriveur, écrivant.

On nous avait annoncé le départ du mistral en fin de journée. Il est certes un peu moins violent mais on nous annonce maintenant son retour pour demain. Ce fut pourtant un régal, ce soir, rideaux tirés et pull sur les épaules, de se laisser emporter par le marivaudage philosophique d’Éric Rohmer en regardant Conte de printemps, un de ces films dont les dialogues s’enlacent aux images et où il est à fois si proche de Woody Allen et si dissemblable...

7 septembre – Je le constate à tous les coups, les textes brefs sont ceux qui donnent le plus de fil à retordre. Ainsi en est-il allé avec quelques lignes que je fais chaque automne pour présenter la nouvelle saison de l’Association du Méjan que je préside. J’ai appelé Platon à la rescousse. Il l’avait dit il y a fort longtemps, par les sensations qu’elle éveille la musique donne des ailes à la pensée. Et ce qui nous guide pour composer le programme des soirées, matinées et semaines musicales d’Arles, ai-je ajouté, c’est l’espoir qu’en ces concerts les idées connaissent un bel envol. Quant aux lectures, elles feront une fois encore entendre ce que le sens des textes doit à leur forme, et elles se termineront en juin 2008 par une semaine sur le thème des petites et grandes bouffes qui, elles non plus, ne sont pas étrangères à l’envol de nos pensées. Nous avons de l’appétit, ai-je conclu. Nous comptons sur le vôtre.

Autre texte court à écrire, et je m’y suis engagé, pour un recueil sur le thème de la petite madeleine de Proust. Mais ce sont de fâcheux souvenirs que je rameute cette fois, et c’est pour manifester “la haine du chou-fleur” dont Mark Twain disait qu’il n’est autre chose “qu’un chou passé par l’université” et dont Bertold Brecht a fait l’instrument du dictateur dans La résistible ascension d'Arturo Ui

On dirait que le mistral s’enroue. Allons-nous ce soir sabler le champagne ? J’en aurais bien besoin.

8 septembre – Faux-jeton, ce mistral ! Il a fait mine de se tirer, mais ce matin, par une lumière magnifique, il passe de temps à autre donner des coups de pied rageurs dans les oliviers et les cyprès.

Justine et Félix sont arrivés hier soir avec leur père. À table ils nous ont raconté le séjour qu’ils ont fait à Paris. Leur manière de narrer la découverte du Louvre et de l’Egypte me donnait l’impression de les voir lancés au coude à coude dans une course de haies. L’histoire manifestement les fascine mais c’est une carrière de vétérinaire à laquelle rêve pourtant Justine qui a mis de belles photos équines sur son petit “blog”. Ce n’est pas la première fois que je me le dis, il y a une thèse à écrire sur la place que le cheval a prise ces dernières décennies dans la société bourgeoise. Dis-moi où tu montes, je te dirai qui tu es. Mais cette thèse, elle est peut-être en train de s’écrire…

Hier soir, je me suis couché avec un méchant tour de reins. (Ça me rappelle une de ces histoires des années trente où l’on flirtait volontiers avec le racisme : “J’ai trouvé ma femme au lit avec une sciatique…” dit l’un. “Ah, ces étrangers !” s’exclame l’autre.) Mais avant d’éteindre les feux j’ai suivi sur France 3 la fin d’une rediffusion du concert donné dans les Thermes de Caracalla en juillet 1990, où José Carreras, Placindo Domingo et Luciano Pavarotti, accompagnés par un orchestre que dirigeait Zubin Mehta, interprétaient une macédoine d’airs du répertoire lyrique et de la chanson populaire. Ils avaient tous les quatre de tels gestes de torero que, par l’imagination, je les ai transportés dans les arènes d’Arles, ville que l’on dit établie entre la corrida et l’opéra. Mais foin d’ironie… Ces voix, et en particulier celle de Pavarotti qui est enterré aujourd’hui à Modène, faisaient de chacun d’eux un instrument d’une tessiture inouïe et d’une puissance époustouflante, elles étaient irrésistibles et bouleversantes. Je me suis rappelé que j’ai mis longtemps, jadis, à aimer l’opéra dont je ne voulais entendre que la musique. Plus tard, débauche du rattrapage…

“La littérature française est un discours sur la littérature.” Mot meurtrier de Cioran qu’on pourrait appliquer au sport, ai-je pensé quand j’ai appris la défaite de l’équipe française devant celle d’Argentine lors du premier match de la Coupe du monde de rugby. Car, dans les jours précédents, la presse avait fantasié à cœur joie sur la maîtrise que la France avait acquise en ovalie.

Les clowns polonais, l’un président, l’autre premier ministre, ont encore fait parler d’eux au Conseil de l’Europe où l’unanimité était requise pour l’adoption d’une “Journée contre la peine de mort”. Ils ont dit non. Qu’ils aillent donc se noyer dans un bain de lustration ! Ou de cette vodka juive qui, me dit, un ami, serait à l’origine de l’antisémitisme polonais. Et, justement, Hubert Védrine écrivait ce matin dans Le Monde qu’il est “impossible, et pas acceptable, de mener dans nos sociétés une politique étrangère qui fasse l’impasse sur les droits de l’homme.”

9 septembre – Le mistral est revenu cette nuit et ce matin il s’amuse à plaquer les arbres. L’herbe est couverte non de feuilles mortes mais de feuilles vertes. Fichu vent, aurait-il décidé de participer à la Coupe du monde de rugby ?

Terminé la rédaction de La haine du chou-fleur. J’aime encore mieux le mistral en ses méchantes humeurs que le chou-fleur, même en des atours trompeurs comme le gratin. C’est une sinistre histoire, où passe Arturo Ui, que j’ai tenté de raconter. “Nous sommes irréconciliables, le chou-fleur et moi, ai-je écrit en conclusion. Si d’aventure j’en retrouve un sur mon chemin, qu’il soit géant de Naples, demi-dur de Paris ou hâtif d’Erfurt, c’est promis, c’est juré, je l’enverrai valser d’un coup de pied à la Zidane.”

J’observe le langage des enfants, leur manière de traduire ce qu’ils ont à dire par des formules qu’ils ont attrapées au vol. Tel qui s’en va s’exclame qu’il s’évade. Mais s’évader d’où ? De la prison, répond-il quand il veut dire de la contrainte. Tel autre cherche à dire qu'oser mal écrire est un signe d’indépendance, sans voir que le mépris du bien écrire est conduit par des forts-en-gueule qui ont peur de perdre leur autorité en révélant leur ignorance. Un troisième qui a tout et ne sait ce qu’il pourrait demander encore, et qui se balance d’un pied sur l’autre comme s’il était devant le Mur des lamentations, cherche à dissimuler dans un buisson de mots la première de toutes les questions : qui suis-je ? Mais en quoi ces enfants-là sont-ils différents des adultes dont aucun n’a vraiment quitté l’enfance ?

10 septembre – Des nuages commençaient à s’accumuler dans le ciel, ce matin. Ils avaient l’air de vieux chalutiers désarmés. Le mistral a écarté l’un des battants de la fenêtre avec l’air de dire qu’il fallait que je me décide. Il se tirait pour de bon ou il chassait ces épaves à coups de plumeau ? Pas question d’entrer dans son jeu. Comme il vous plaira, ai-je fait. Une heure après, le travail accompli, il disparaissait et nous découvrions que nous sommes dans l’un des plus beaux moments de l’été.

Dans Le passage de Milius, roman d’Armand Hoog, malicieux écrivain que m’avait fait connaître Berberova, il était question du Passage du Nord-Ouest, entre Atlantique et Pacifique, que l’actualité remet à la Une. La fonte des glaciers, disait-on à la radio ce matin, permettrait bientôt aux navires de fort tonnage de traverser ce passage en toute saison. Sacré bouleversement géo-politique en perspective où le Canada occupe une position périlleuse…

Coïncidence encore… Avant de parler avec Christine, qui traduit en ce moment son petit livre curieusement intitulé Biographie de l’Iliade et de l’Odyssée, Alberto Manguel me raconte un voyage féerique qu’il vient de faire du côté du Cap Nord. Les rencontres de Liège ne manqueront vraiment pas de sujets de conversation.

Il n’était donc pas allé bien loin ! Par la météo le mistral nous fait dire qu’il sera là demain avec l’intention de nous flanquer des claques à 80 et même 100 km heure…

11 septembre – La météo n’avait ni menti ni exagéré. Dans les rues d’Arles, ce matin, des claques de vent j’en ai reçu comme si elles m’étaient administrées par des conservateurs de la tradition qui en ont marre de m’entendre vilipender leur mistral comme il m’arrive de décrier leurs cigales.

Le bon pédiatre est passé hier soir pour me prescrire ce qui me serait utile si j’étais malmené, grippe, fatigue, rhume ou autre, au cours du voyage à Liège qui est maintenant si proche. Puis nous avons évoqué la déferlante de spams que les anti-spams de nos ordinateurs ne parviennent pas à foutre tous à la poubelle. On a parfois l’impression qu’une troupe de démons qui se disent spécialistes de l’étirage s’accrochent où l’on devine pour exercer leurs talents, tandis que d’autres, tous masqués, célèbrent les dragées de leur pharmacopée particulière. Ces harceleurs, dans une société si friande de précautions et de surveillance, comment n’est-on pas encore parvenu à les réduire à la discrétion, sinon au silence ? Money, évidemment !

Les films d’Almodovar, j’en ai vu certains. Hier soir, Todo sobre mi madre, que nous n’avions pas encore vu, passait à l’écran. Ce mélo a beau avoir été placé sous le signe du All about Eve de Mankiewicz et témoigner d’une grande maîtrise cinématographique, je trouve qu’il ne se hisse pas très au-dessus d’inutiles et grosses provocations. Le cinéma ne manque pourtant pas de films ni la littérature de livres pour montrer le bon usage de la provocation sans avoir à flanquer le sida à une converse engrossée par un travelo. Il est vrai que nous n’avons pas eu, comme ceux de la movida, revanche à prendre contre les décennies du national-catholicisme de Franco.

11 septembre 2001, 16 h. Il y a six ans, à cette heure-là, nous prenions le thé, boulevard Saint-Germain. Le barman augmenta soudain le volume de la radio. Z’avez entendu… un avion s’est encastré dans un gratte-ciel à New York ! C’est déjà arrivé, dis-je, car je me souvenais avoir lu que, pendant l’été 1945, un B-25 de l’Armée de l’air s’était écrasé sur l’Empire State Building à hauteur du quatre-vingtième étage. Rien de comparable cette fois, nous allions l’apprendre au fil des heures. J’ai vu, il n’y a pas si longtemps, le dessin, terrifiant de simplicité, d’une dactylo qui tourne la tête vers la fenêtre au moment où le premier avion va s’encastrer à l’étage de la tour où elle a son bureau. Monstrueux nez-à-nez que je me suis parfois représenté quand, dans un aéroport, je voyais à travers les vitres s’avancer un gros porteur en train de se ranger. Autre scène qu’il m’arrive d’imaginer quand, lors d’un atterrissage, je vois par le hublot défiler des immeubles que l’on percuterait si l’on n’était pas dans l’axe de la piste. Quintessence du cauchemar depuis un certain 11 septembre qui a fait basculer l’histoire du monde…

Catherine est venue déjeuner. Le mistral lui va bien, en mêlant ses cheveux il en fait chanter les rousseurs. L’ultime version de son récit, Un pianiste vu de dos, est maintenant confié au service de fabrication. Alors nous avons barboté dans l’imaginaire et parlé de ce qu’elle écrirait ensuite.

12 septembre – Ce matin, par les fenêtres ouvertes, concert d’oiseaux. Ils ont l’air de célébrer l’arrivée de l’été à dix jours de sa fin. Si Dieu existe, pas de doute, Il est dramaturge et plutôt du genre guignol. Miss Météo, son attachée de presse, nous prévient en effet que deux jours de soleil sans vent seront suivis par deux jours de pluie avant le retour de Gnafron le Mistral. Je fais un mécréant pied-de nez à la prévisionniste : nous serons alors à La Forge Roussel.

Journaux français et étrangers donnaient pour imminente la fracture de la Belgique à la manière de la Tchécoslovaquie en 1993, et j’allais dans leur sens. Et voilà que le parlement flamand dont on attendait le coup de ciseaux fatal se manifeste par un vote unitaire… Il est vrai que les votes, de nos jours, ressemblent de plus en plus à ces promesses qui n’existent que pour ceux qui ont la faiblesse d’y croire. Il est vrai aussi qu’une rémission est souvent la dernière étape avant la fin.

Le Monde d’hier, paru avant-hier et arrivé par la poste aujourd’hui, revient en trois colonnes et pour la quatrième fois sur l’affaire Darrieussecq – Laurens que l’éditeur de ces deux femmes a fait rebondir en prenant le parti de l’une et en excluant l’autre de son catalogue. Aucune envie de prendre à mon tour parti dans ce procès en plagiat ou contrefaçon dont je ne connais pas les pièces. Sinon pour déplorer que l’espace si chichement consacré à la découverte des livres dans la presse serve de pareil champ de manœuvre et donne à ce point crédit à la parole meurtrière de Cioran que je rapportais ici, il y a trois jours à peine : “La littérature française est un discours sur la littérature.”

Dans une interview accordée à Fabienne Bradfer, Michel Piccoli, qui vient de tourner pour Jane Birkin et pour Manoel de Oliveira, clame sa détestation du formatage et de la mondialisation, et proclame son plaisir de vivre dont une certaine folie est constitutive. Voilà un terrain où je me sens plus à l’aise. Merci, Michel.

Olga et Arnaud de Turckheim sont passés nous voir avant leur prochain départ pour l’Inde où ils feront un nouveau périple et rassembleront notes et croquis pour un troisième livre de voyage. Ils en parlent, désinvoltes et allumés comme s’ils avaient vingt ans mais mesurés et réfléchis comme certains sages qu’ils rencontreront.

J’étais fort jeune encore lorsque mon père et moi nous fûmes arrêtés au sommet d’une côte par des gendarmes qui nous verbalisèrent parce que nous allions à pied, poussant nos vélos, sur une piste cyclable, réservée comme telle aux pédaleurs. À mon père qui n’en revenait pas – quel mal y avait-il à aller à pied sur cette piste ? – l’un des pandores fit observer avec un sourire navré qu’on était à la fin du mois. Et alors ? fit mon père. Eh bien, fit l’autre, nous n’avons pas encore atteint notre quota de contraventions. J’y ai pensé ce soir en entendant que Brice Hortefeux avait convoqué des préfets pour leur reprocher de n’avoir pas atteint leur quota d’expulsion d’étrangers. Il lui en faut, je crois, 25 000 avant la fin de l’année.

13 septembre – Du 1er mai 1983 au 13 septembre 2007, j’ai rempli d’une petite écriture 94 cahiers, pas loin de mille pages au total. Aujourd’hui j’ai rangé ces cahiers dans deux caisses d’archives que je déposerai lundi au Fonds Nyssen à l’université de Liège. Le rythme de ce journal manuscrit, auquel je ne réserve plus que le confidentiel, a considérablement baissé à partir du moment où j’ai mis mes carnets en ligne. Si je veux que les cahiers soient en lieu sûr, c’est avec le souvenir d’un autodafé dont je fus témoin dans mon adolescence, celui dans lequel disparurent les archives de mes grands-parents. Je l’ai raconté dans Zeg ou les infortunes de la fiction.

Passé quatre heures avec une très allègre Allégretto qui est venue déjeuner et avec qui nous avons parlé ensuite, dans un parfait désordre, des jardins extraordinaires, des récits qui ne le sont pas moins, et surtout, surtout, car elle est professeur et j’aurais pu l’être, des énigmes que nous posent les jeunes que nous aimerions tant préparer aux éblouissements que réserve la vie.

Mon pédiatre est passé nous voir afin de s’assurer que tout allait bien à la veille du voyage. Comme nous parlions du rôle des aliments, je lui ai lu La haine du chou-fleur. Il dit aimer que je lui fasse de temps en temps une brève lecture qui le distrait de la routine médicale. Et le renseigne sur l’état où je suis.

Nous avions tant aimé, la semaine dernière, le marivaudage philosophique d’Éric Rohmer dans Conte de printemps que nous avons voulu voir ce soir Conte d’été. Si habilement qu’il fût déployé, celui-ci nous a paru cette fois d’un ennui considérable.

14 septembre – Quand j’ai vu que Le canapé rouge de Michèle Lesbre, un livre publié par Sabine Wespieser, se trouvait dans la sélection du Goncourt, j’ai vite fait un mot. Assure, Sabine, vas-y, fonce ! lui ai-je écrit. Je me souvenais des années (une bonne dizaine) pendant lesquelles j’avais vu s’épanouir en véritable éditrice la jeune prof de grec et de latin que j’avais, un été, accueillie en stagiaire. Et je le lui ai promis, la prochaine fois que j’irai à Paris je passerai la voir rue Jean-de-Beauvais où est installée la petite maison d’édition dont elle est à la fois la fondatrice, la gestionnaire et l’employée. Or ce matin, dans Le Monde 2, je tombe sur une page qui lui est consacrée et où, évoquant les années de formation, elle montre qu’elle n’a pas la mémoire oublieuse ou rancuneuse de certains pour qui, comme le disait François Mitterrand, “il y a des bienfaits insupportables.”

Je lis et entends dire que la couche d’ozone serait en train de se ravauder. Patience, un jour peut-être verrai-je sur mes boîtes de tabac, à la place du sinistre “Fumer tue”, un discret rappel : “Le tabac stimule les idées.” D’ailleurs, à la page de demain, dans l’agenda Pléiade, cette citation de Valéry : “Fin du monde… Dieu se retourne et dit : J’ai fait un rêve.”

15 septembre – Peu de voitures, encore moins de camions, les vacanciers étaient rentrés chez eux. En montant sur l’autoroute nous étions donc persuadés que nous allions filer vers la Forge Roussel à train soutenu. Mais, passé Avignon, nous avons eu l’impression que le nombre des voitures augmentait inexorablement, comme par vagues monte la marée sur une plage du nord. Et soudain, après Valence, les voitures furent immobilisées sur trois rangs. Ni accident ni travaux, disait Info-route, mais un fort trafic. Fort trafic ? C’était la banquise décrite il y quelques années par Julio Cortazar dans une des nouvelles de Tous les feux, le feu. Nous avons passé plus d’une heure sans savoir si nous n’en passerions pas douze, n’ayant d’autre spectacle à babord que celui offert par un couple dans une Porsche décapotée. La passagère, à en juger par les regards que, sous son bonnet de cuir, elle lançait au pilote, paraissait se reprocher de s’être trompée de partenaire. Et lui, blond et gras qui, torse nu, le ventre calé sur le volant, se huilait la poitrine, les épaules et les bras, prenait les naufragés de la route pour témoins de sa virilité. A tribord, derrière les vitres des voitures climatisées, mines patientes et tronches résignées. De l’humeur, oui, mais en apparence pas de signes d’inquiétude alors que nous étions en pleine préfiguration de l’apocalypse routière. Le dégel venu soudain, les troupeaux de voitures sont repartis dans leur transhumance. Christine a tenu le volant pendant les deux tiers des neuf cents kilomètres du voyage.
Après avoir lu Le Monde de la première à la dernière page, j’ai fait ce que jamais je ne fais au mas : écouter continûment la radio. Et je me suis retrouvé sur un siège d’auto devenu banc d’école. Ainsi ai-je appris l’histoire de deux gaillards qui, au temps où ils étaient à l’université, avaient mis au point un algorithme, gardé secret, qui permet de saisir simultanément des milliers d’informations, ce qui les avait conduits à créer Google et à faire fortune. Puis, passant à France Musique, je suis allé au festival musical de La Roche Posée où l’on a eu la bonne idée de créer un off à côté du in, comme au Festival d’Avignon. Nous sommes arrivés en vue de la Forge Roussel à l’heure où étincelaient dans la vallée de la Semois les ors multiples du couchant. Le village de Martué était en fête. Perchés sur un plateau tiré par un tracteur, des jeunes faisaient une musique moins inhumaine et plus joyeuse que celle, à Paris, des excités de la Technoparade.

16 septembre – Hier soir, rasade d’un vieux whisky de seize ans d’âge, et dîner en famille, gâteau de carottes avec coulis d’artichaut, une découverte. Puis, quelques pas dans la cour de la Forge. Il y avait grand bal des étoiles dans le ciel. Après les avoir contemplées, suis monté dans ma chambre et me suis effondré. Nuit de dix heures comme s’il s’était agi de compenser toutes les fatigues de l’été.
Les prévisions disent que le temps sera détestable demain. Rien ne l’annonce, le ciel est un grand drap bleu mis à sécher au vent qui murmure à peine. Le niveau très bas de la Semois en fait une rivière caillouteuse et bavarde. Christine est partie se promener dans sa forêt. J’écris. Repasser sur mes pas, c’est une autre manière de me promener.

Journée en mosaïque. Revu avec lenteur et soin le texte de l’allocution que je prononcerai mardi. Plutôt que de me demander à quoi sert la littérature, il eût été plus simple de me demander où elle va, me disais-je, de manière à pouvoir répondre : où elle veut ! Ecrit un peu, traversé l’un de ces livres, je ne dirai pas lequel, que je me fais un devoir de lire alors je n’en ai aucune envie. Quand je relevais les yeux je voyais la Semois, et pensais à l’Histoire d’un ruisseau d’Elisée Reclus, un livre que m’offrit mon grand-père, premier livre de philosophie.
J’ai écouté le maître des lieux me parler des mœurs animales et de la sottise des gens qui viennent chaque année, à la même époque, troubler la sérénité sylvestre pour entendre bramer des cerfs que leur grabuge fait fuir. Avec Françoise et Christine fait deux parties de Scrabble. Dîner léger. Couché de bonne heure.

17 septembre – Cette fois les prévisionnistes se sont mis le baromètre dans l’œil. Christine au volant, nous avons traversé la haute Ardenne, non pas sous la pluie mais par un temps sec et ensoleillé, et nous sommes entrés vers dix heures dans le labyrinthe liégeois. Une demi heure plus tard, épuisés par les énigmes de la circulation, nous arrivions à l’hôtel Bedford en bord de Meuse. Tout de suite j’ai reçu la visite des assistants de Pascal Durand qui ont emporté les caissses contenant mes carnets et les lettres de Jean Hugo qui seront déposées au Fonds Nyssen avant la visite officielle qui en sera faite cet après-midi. Paul Auster, arrivant de New York, et Bahiyyih Nakhjavani, venant de Luxembourg, nous avaient précédés de peu. Nous avons déjeuné tous quatre, chaloupant de l’anglais au français, passant des nouvelles que chacun donnait de son travail à des considérations sur la littérature que les exils et les métissages fécondent, sur le monde que les turpitudes n’empêchent pas de tourner et sur les projets qui nous portent. Plus tard sont arrivées Marie-Catherine, Estelle et Régine. Ne manquait plus que Françoise pour que la représentation d’Actes Sud aux cérémonies fût assurée.

L’après-midi, après un entretien dans le bureau du recteur, il y eut une rencontre avec des journalistes dans la salle de la vieille université où, au deuxième étage, a été installé, à l’initiative de Pascal Durand, le Fonds Nyssen qui est complété par une collection complète, et sans cesse complétée, des ouvrages littéraires d’Actes Sud. Alberto Manguel nous avait rejoints, et ainsi les quatre auteurs qui recevront demain les insignes ont pu voir que l’essentiel des archives relatives à mes relations éditoriales et personnelles avec eux sont, en compagnie de nombreuses autres, rangées dans les armoires, avec des règles très précises pour leur consultation et pour l’embargo qui les protège. A la demande d’Alberto Manguel qui s’en montrait curieux, j’ai extrait de l’une des boîtes d’archives les lettres manuscrites reçues jadis d’Albert Cohen et, en particulier, une qui l’a beaucoup amusé où le romancier de Belle du Seigneur, malicieux épistolier, me décrit longuement les manières très malhabiles avec lesquelles, à sa mort, on mettrait “le muet claqué” en bière puis en terre. Vite, cette lettre précieuse, je l’ai remise au secret.
En taxi nous fûmes ensuite emmenés au château de Colonster où Danièle Bajomée a fait une érudite présentation du Fonds Simenon dont les meilleures pièces pour la circonstance (et Paul Auster était à lui seul toute la “circonstance”, comme en attestaient les photographes venus en nombre pour le saisir en gros plan) avaient été exposées sur les tables : manuscrits, lettres aux signatures célèbres, objets fétiches, et aussi les fameuses “enveloppes jaunes”, les calendriers de travail, les fiches de personnages, etc. Après, ce fut un cocktail dinatoire – et c’est à ce moment-là qu’arrivant d’Arles, Françoise a fait son apparition. La pluie aussi qui venait avec retard au rendez-vous fixé par la météo.
Les détails qui, ce soir, virevoltent dans mon esprit, illustrent, tous, le plaisir que les autorités académiques, à l’impulsion du recteur, ont voulu donner à leurs invités. Mais l’importance de cette journée s’est pour moi déplacée quand Paul Auster m’a confié que, dans un passage du roman qu’il vient de terminer, Man in the Dark, il a mis en scène, sur quelques pages, une rencontre que nous eûmes un jour à Bruxelles, au cours de laquelle je lui fis confidence d’un drame qui a marqué ma vie à jamais et qui est au cœur même des Déchirements. L’argument de mon roman se trouve donc mentionné dans le sien ! C’est la troisième fois que pareille mésaventure m’arrive qui montrerait à tout le moins que mes histoires marquent les esprits auxquels j’ai la faiblesse ou l’imprudence de les narrer. La première fois, c’était dans les années soixante-dix, quand je fis à Pierre Mertens le récit d’une rencontre avec un ex-boxeur espagnol, rencontre qui allait devenir un moment fort du Nom de l’arbre que j’étais en train d’écrire. Mais avant que mon roman parût, le sien, La fête des anciens, sortit de presse avec mon histoire. Une autre fois, des années plus tard, sous le titre Opéra Taxi, Raymond Jean publia une nouvelle qui rapportait une histoire romaine que je lui avais racontée. Cette fois, c’est le tour de Paul Auster mais, à en juger par ses commentaires et ceux de Marie-Catherine, son éditrice, qui a déjà lu le manuscrit de Paul, ce n’est plus un “emprunt” mais un hommage...

18 septembre
– A chaque sortie, aujourd’hui, retrouvé la pluie. Et me suis dit que mon existence avait été marquée par deux extravagances du temps : la drache dans ma jeunesse, en Belgique, et le mistral depuis quarante ans que j’habite dans le Midi.
Nancy Huston est arrivée de Paris, tôt ce matin, et avec elle nous avons tous fait retour à la vieille université, place du Vingt-Août. Dans le grand amphithéâtre récemment réhabilité où toutes les places étaient occupées, Alain Delaunois, de la RTBF, a conduit un débat sur le thème qui était celui même de l’allocution que j’aurais à faire l’après-midi, lors de la remise des insignes : A quoi sert la littérature ? M’est resté en mémoire le juste propos de Pascal Durand exposant qu’à ses yeux la fonction essentielle de la littérature était de nous apprendre à “décoder” le destin, le monde, la vie. Je suis peu intervenu pour le motif que j’allais le faire l’après-midi mais, pour illustrer la peur que la littérature inspire à certains détenteurs de pouvoir, j’ai raconté l’autodafé des archives de mes grands-parents pendant la guerre. Ce débat fut, en fin de compte, une manière de célébrer la magie alchimique de l’écriture que Claude Roy résumait si bien en affirmant écrire pour découvrir ce qu’il ne savait pas qu’il allait écrire.

A Colonster nous attendait un buffet. Il y avait quelque chose à la fois de symbolique et de singulier dans la navette que les cérémonies de ces deux journées nous faisaient faire entre la vieille université du centre ville, le château de Colonster et le campus. Après le café, départ pour le grand amphithéâtre du campus. Il y avait foule, plus de monde, disait-on, que de sièges dans les travées. On nous a poussés au vestiaire pour la “mise en toge”. En endossant la mienne, je voyais Nancy, Bahiyyih, Paul et Alberto mettre la leur et se transformer avec des sourires et des clins d’œil, mais non sans gravité, en représentants symboliques de cette communauté universitaire qui est l’un des derniers remparts contre l’usage servile du savoir. Et puis fut organisé le cortège qui, précédé par les massiers, fit son entrée dans l’amphi archicomble. Et, tout de suite, un déroulement de discours, avec promesses et projets liés à cette rentrée universitaire. On m’avait en quelque sorte réservé un rôle charnière, il m’était donc échu d’introduire la cérémonie de remise des insignes par l’allocution que j’avais tant préparée. Le recteur m’a présenté mais il a fait aussi l’éloge de Christine, et c’était justice car trois des auteurs présents lui doivent leurs traductions françaises.
Après une heure de propos académiques, il fallait changer de ton. Je me suis souvenu des lectures du Méjan et des conseils que m’avaient donnés les comédiens, j’ai promené mon regard pour offrir à chacun, comme s’ils étaient à lui seul destinés, des mots que je connaissais presque de mémoire. L’éloge de la fiction, ombilic de la littérature, a été suivi dans un silence qui, par son étoffe, était la manifestation la plus sensible d’une réelle écoute. Et puis, présentés par six universitaires, nos quatre écrivains et les deux absents (Haruki Murakami et Antonio Tabucchi) ont reçu leurs insignes.
Il y eut ensuite une grande et tumultueuse réception où, parmi tant de visages connus mais pas toujours identifiés (la fatigue provoque ces petites amnésies), j’ai retrouvé amis et auteurs, Françoise, Michèle, Jacques, Jean-Luc et tant d’autres auxquels parfois se mêlait un inconnu qui jugeait l’occasion bonne de placer un manuscrit… La mémorable mais exténuante journée s’est achevée par un dîner de cinq tables et d’une quarantaine de couverts au château de Colonster. Ce fut l’occasion de dire ma gratitude au recteur et à quelques-uns de ses professeurs, puis de près, et parfois même dans une délicieuse intimité, mon admirative affection à ses collaboratrices qui avaient avec lui contribué au succès de ces deux journées.

19 septembre – J’étais hier soir si roué par l’épuisement que je n’ai plus souvenir très clair ni de notre retour à l’hôtel ni des adieux faits à Nancy, Bahiyyih, Paul et Alberto. J’ai dégringolé les quatre-vingt-dix marches de la fatigue et culbuté dans un sommeil qui n’a pris fin, ce matin, qu’à une heure honteusement tardive. Tous avaient filé quand je suis descendu pour le petit-déjeuner. Et Paul avant tous les autres, qui partait à San Sebastian pour présider le jury du Festival du cinéma où son nouveau film est présenté hors compétition.

En quittant l’hôtel, nous nous sommes trompés d’itinéraire et chamaillés comme souvent les couples en pareille situation. Nous avons fini par trouver la sortie et à midi nous retrouvions la Forge Roussel que le soleil illuminait par intermittence quand les nuages, dans leur cortège, lui fournissaient une lucarne.

Après le déjeuner je me suis mis à écrire ce compte rendu des cérémonies liégeoises. Je me souvenais que tout avait commencé en mars de cette année quand, lors d’un déjeuner à Colonster, le recteur Bernard Rentier, tout biologiste qu’il fût, m’avait confié son désir de faire de la rentrée académique que nous venons de vivre une manifestation où serait célébré le rôle des écrivains, ces “grands passeurs de culture”, disait-il. Et j’avais bien vu que le nom de Paul Auster, déjà évoqué l’année d’avant par Pascal Durand, revenait en premier. C’est donc chose faite ou mission accomplie et il est certain, le public d’hier et la presse de ce matin en témoignaient, que la présence de Paul a joué un grand rôle dans le succès de cette rentrée. Son renom est bien plus considérable que tout ce que nous avions imaginé, Christine et moi, quand nous l’avions rencontré pour la première fois, à New York en 1985. Il a une manière d’écrire qui non seulement fascine les lecteurs mais, dès la dernière page d’un livre, les porte vers le suivant. Nancy Huston aussi est de cette étoffe. Mais les deux autres, Bahyiiyh Nakhjavani et Alberto Manguel, et tous les autres, vivants ou disparus comme Nina Berberova que j’accompagnais à l’université de Yale quand lui furent remis ces mêmes insignes de docteur honoris causa, tout ceux-là dont j’eus à m’occuper de près ou de loin, et tous ceux que je n’ai pas eu la chance d’accompagner de même manière mais avec qui j’ai vécu intimement par la lecture de leurs livres, tous, oui, tous occupent dans ma ménagerie mentale une place d’égale importance. C’est à eux tous que je pensais hier quand, pour conclure mon allocution de circonstance, je disais que “la littérature est mon jardin et son indicible nature une source d’émerveillements autour de laquelle je retrouve ceux que j’aime.”

20 septembre – Les grandes fatigues s’accompagnent souvent de mauvaises nuits. Aussi, ces derniers temps, prenais-je chaque soir un demi-comprimé d’un miraculeux adducteur du sommeil. Je m’étais promis d’arrêter après les cérémonies de Liège. Hier soir donc je n’ai rien pris, et la nuit fut rude. Sur des plages d’insomnie, par vagues successives, grands rêves et petits cauchemars se sont succédé qui avaient tous l’air de m’annoncer une chose ou de me mettre en garde contre une autre.

L’été n’en a plus pour longtemps, des rousseurs apparaissent à la cime de quelques arbres, des feuilles tombent avec de gracieuses langueurs. L’automne entrera en scène dimanche, jour où nous retraverserons la France. Christine est allée chercher la presse à Florenville. Dans Le Soir je découvre la page consacrée à la visite que Nancy Huston, venant de Liège, a faite au quotidien de Bruxelles. A propos de la sécession dont certains menacent la Belgique, elle se livre à une comparaison avec son Canada natal pour défendre l’idée que “les différences sont toujours salutaires.”

Après de petites rages provoquées par les mauvaise conditions de communication dans ce lieu perdu mais par ailleurs merveilleux, j’ai pu faire apparaître ce matin sur l’écran, envoyées par Marie-Catherine Vacher, les pages de Man in the Dark, le livre où Paul Auster raconte la relation que jadis, à Bruxelles, je lui fis du drame qui est au cœur des Déchirements. Et de surcroît je découvre qu’il y mêle un autre épisode de ma vie, celui dont est inspiré le titre du roman qui reparaîtra bientôt en poche : Quand tu seras à Proust la guerre sera finie. Dans ces pages, Paul m’appelle Jean-Luc et il écrit que je lui suis apparu tel a walking book in the shape of a man. Marie-Catherine avait raison, il n’y a là rien qui fût détourné ou dérobé comme je l’avais un instant redouté. Paul a montré son talent de portraitiste et il a saisi la quintessence du tragique. Dès lors, même si peu de gens font la liaison, ces deux pages seront pour moi une émouvante et amicale introduction aux miennes.

21 septembre – Le 21 septembre, jour de la Saint-Matthieu, marquait jadis le seuil de l’automne. L’an dernier aussi, j’avais été pris en défaut. Mais enfin, mon vieux, où avez-vous la tête ? (Question muette mais très visible dans le regard.) Ce n’est pas le 21 mais le 23 ! Où elle est, l’embrouille ?

Hier soir, saisi par la désagréable impression d’avoir pris un coup de froid, je m’étais fourré sous la couette avec quelques granules sous la langue, renonçant à lire The Meaning of Hitler, un essai de Sebastian Haffner qui pourrait venir s’adosser à Histoire d’un Allemand du même auteur. Injustice et ironie, ce matin, plus signe de rhume ni symptôme grippal, c’est Christine qui les a, elle qui n’en ressentait rien hier. Il est vrai qu’en ce moment tout paraît versatile, et le temps en premier. Ce matin il était étincelant et la Semois, dans la lumière, avait même des mouvements de fesses qui faisaient ressurgir, aux confins de ma mémoire, une petite Ardennaise (si elle vit toujours elle doit être septuagénaire aujourd’hui) exhibant les siennes sous une mini-jupe bien avant que Carnaby Street en fît un uniforme de rigueur pour sa génération. Aujourd’hui, filles du peuple ou de l’aristocratie, elles exhibent hanches et ventre par-dessus la ceinture. Tout bien considéré, j’aimais mieux avant. J’ai toujours préféré les rondeurs. Je m’égare, pas au sens de la morale mais de la suite dans les idées… Baste, je suis en vacances ! Je voulais simplement dire la versatilité du temps qui s’est couvert pendant les quelques minutes où je rappelais ce souvenir.

Mais, sans l’aide du mistral ou de ses cousins, le soleil s’est débarrassé de ce voile de nuages pendant que je mettais en ligne les pages que je venais d’écrire. Après quoi je me suis occupé du courrier. Nouvelle occasion de constater que l’on se comporte devant un ordinateur comme au volant d’une voiture. Au moindre incident, à la première contrariété, les injures et mots grossiers affluent qui font table rase de la bonne éducation. En vérité, il y avait de quoi se crisper. Mise en ligne de mes textes sans problème, réception du courrier sans anicroche, mais pas question d’y répondre. Refus de transmettre. J’ai consulté Nicolas, neveu fort débrouillard, il est resté bredouille. Et bredouille Philippe, le spécialiste d’Actes Sud appelé au téléphone. Mes correspondants, sauf à se souvenir que je suis assez enclin à leur répondre sans délai, me prendront peut-être pour un rustre qui n’en a rien à foutre de leur prose quand il est dans ses petites vacances.

Christine est revenue de Florenville avec Le Soir mais sans Le Monde. Il n’arrive jamais ici le vendredi, lui a-t-on dit. Ah, c’est curieux, au mas, même chose : par la poste, jamais de Monde le vendredi. Et c’est précisément le jour de sortie du Monde des livres.
Dans Le Soir, Jacques De Decker rappelle que la Belgique “s’est laissée déposséder de quelques-unes de ses grandes aventures éditoriales.” Et de citer Marabout et Complexe, à quoi il faudrait ajouter Labor dont la belle collection “Espace Nord” semble être tombée aux mains de packagers. Pierre Mertens, lui, s’en prend à l’exhibition des violences “non pour informer mais pour faire jouir”. Et dès lors, écrit-il, “chacun s’érige en magistrat, se prononce pour la culpabilité ou l’innocence, en parfaite méconnaissance de cause, mais toujours avec le même aplomb”. Telle est aussi depuis longtemps ma conviction. Les gens s’autoproclament innocents par les accusations qu’ils portent, en quoi ils sont encouragés, à la télévision entre autres, par l’information, les jeux, concours et confessions publiques.

J’ai profité de cette journée de calme pour dresser le plan et même écrire les premières lignes de la conférence “académique” que je ferai à l’université de Liège le 6 décembre lors d’une rencontre intitulée “Espaces de liberté dans le droit des affaires”. Le droit des affaires m’est parfaitement étranger mais, comme de juste en pareille circonstance, on m’a laissé “libre” d’orienter le sujet (la liberté, of course) d’une conférence qu’on espère récréative ou apaisante à l’issue du savant colloque. C’est Le bon usage de Grevisse qui m’a donné l’idée. Ce sera donc Du bon usage de la liberté. Non pas dans l’absolu mais comme j’en fis l’expérience, parfois à mes dépens. Car jamais je n’aurais eu l’imprudence, même et surtout pour y jouer, de m’inviter dans la cour des juristes et autres hommes de loi et de droit. J’ai, au contraire, l’intention de les attirer dans la mienne, dans les miennes, devrais-je même dire car, si je persiste dans ce projet, je leur raconterai quelques-unes de mes rencontres avec la liberté et mésaventures en son absence.

22 septembre –
Voici donc, et pour de bon, la dernière journée de l’été. Sa robe est ce matin délicieusement verte avec de petits ornements roux, et dans son décolleté la Semois scintille tel un collier d’argent. C’est aussi notre dernier jour à la Forge Roussel et je l’aurais consacré à m’aventurer dans les bois avec Christine si le maudit tour de reins de l’autre jour n’était venu me reprendre et me donner l’allure, sur ma chaise, d’un magot figé dans une stupide dignité.

Il paraît que Victor Hugo aussi, comme Edmond Picard et Henri Guillemin, serait passé jadis par la Forge Roussel. Une histoire de fleur en témoignerait. Mais impossible de savoir laquelle. Souvent ceux qui vous rapportent de telles histoires ne s’encombrent pas de références, ils vivent dans un monde dont la culture consiste en un grouillement de rumeurs. A la première occasion, je leur soufflerai donc que Bouvard et Pécuchet, eux aussi, ont ici passé quelques jours.

J’ai publié jadis un petit essai de Stig Dagerman qui eut pas mal de succès, entre autres par l’effet de son titre : Notre besoin de consolation est impossible à rassasier. Je regrette de ne l’avoir pas mentionné quand, mardi, à la tribune universitaire, je disais de la fiction qu’elle est l’ombilic de la littérature. Au lieu de parler d’ombilic, j’aurais pu paraphraser Dagerman et dire que notre besoin de fiction est impossible à rassasier. J’y ai pensé ce midi. Au cours du déjeuner familial il fut question, en effet, de signes et de prodiges, et en particulier de ces impressionnants cropcircles qui apparaîtraient, à la veille des moissons, dans certains champs de céréales où, pourvu qu’on les… survole, ils offrent des figures allégoriques, savantes et mystérieuses. La curiosité que certains leur portaient à notre table témoignait plus du désir de croire que du souci de vérifier. Découverte sans doute avant le feu, disais-je à Liège, la fiction a dû naître, avec le geste et la parole, pour travestir l’ignorance de nos origines et brider les peurs de l’inexplicable. J’aurais pu ajouter qu’elle sert aussi, plus souvent encore que dans la littérature, à nous rassurer par l’invention et l’imminence de l’imprévisible.

24 septembre – Nous sommes rentrés hier en fin d’après-midi après neuf heures sur des autoroutes ensoleillées sans le moindre encombrement. Et nous ne nous sommes arrêtés qu’un instant, en Franche-Comté, pour nous asseoir à une table de bois et avaler un sandwich, sans avoir la moindre chance de surprendre la Vouivre de Marcel Aymé se baignant nue dans l’étang. En quelque sorte nous sommes passés de la Forge Roussel au mas Martin en réduisant le parcours à une rigoureuse maîtrise du temps et de la distance. Certes, nous nous exclamions parfois sur la beauté de paysages qui, dans le cadre du pare-brise, ressemblaient à des gravures romantiques. Mais dans la hâte d’en finir avec le pilotage, dans l’impatience de sortir de l’autoroute et d’arriver à destination, nous en sommes venus à nous comporter de plus en plus souvent comme des imbéciles qui, sous prétexte de les avoir vus un jour, passent sans aller les revoir au large de reculées magnifiques ou de la Saline royale d’Arc-et-Senans.

Christine a conduit la voiture pendant les deux tiers du temps, et comme à l’aller je me suis intéressé à la radio que chez moi je n’écoute que la nuit. Je me fais un devoir de le dire : contrairement à ce que prétendent de mauvaises langues, le livre n’est pas absent de l’antenne. Kriss, Paula Jacques et, plus tard, la Librairie francophone me l’ont amplement prouvé. Nous sommes rentrés à l’heure où la radio annonçait la disparition du mime Marceau qui, lui, écrivait des histoires inoubliables avec de simples gestes.

Mais, pas de répit. Ma boîte à lettres était pleine de sollicitations dites urgentes et il y avait cet après-midi un conseil d’administration chez Actes Sud. Celui-ci s’est déroulé de manière très conviviale. Pour rentrer d’Arles je suis passé par Pont-de-Crau et j’ai rejoint la via Aurelia. Je dirais qu’avec ses olivettes, ses jardins, les ruines de son acqueduc romain et à l’horizon sa muraille d’Alpilles, cette campagne n’a rien perdu de son charme s’il n’ y avait un peu partout de vilaines traces brunâtres dues à une trop longue sécheresse.

25 septembre – L’automne n’a pas supporté que l’été joue les prolongations. Il aura suffi de quelques coups de mistral pour rabattre non pas la lumière mais la température. Sous le même soleil, hier on circulait en chemise, aujourd’hui on a enfilé la veste ou le pull-over.

Reprise des habitudes du mardi, retour en Arles ce matin. Trouvé sur ma table une pile de livres parus depuis mon dernier passage. Je me souviens d’un temps où l’on pensait que, très vite après leur parution, les bons livres de la rentrée s’installaient au-dessus des autres. On avait ainsi l’impression de savoir sans retard ce qu’il fallait avoir lu. Aujourd’hui la pléthore est manifeste et, avec l’artifice des images et les sommations publicitaires, les médiocres se mêlent aux bons. Alors on pêche, on chasse, on cueille. Mais on ne fait pas tous la même récolte. Et l’on s’accuse mutuellement de coupables ignorances.

Véronique et Malek, dans le coin pour quelques jours, sont venus prendre le thé. Il fut question de maisons à vendre et de livres à lire. Mais mon pédiatre est arrivé avec qui je suis remonté dans mon grenier. Il a cherché et trouvé la cause de la douleur dorsale qui m’enquiquine depuis quelques jours. Un décontractant devrait m’en débarrasser. Il a voulu voir les photos de la cérémonie académique de Liège. Nous avons un peu parlé des maîtres et des docteurs. Quand nous sommes redescendus, Véronique et Malek avaient disparu. L’amitié est une pratique parfois difficile.

Revu, ce soir, Sugarland Express de Spielberg qui déployait là, voici plus de trente ans déjà, un art de la chorégraphie routière dont Duel avait été la première manifestation. Le sujet du film importe moins ici que le plaisir communicatif du cinéaste à jouer de la sorte avec ses engins.

26 septembre – C’est aujourd’hui l’anniversaire de Louise, notre mathématicienne de fille qui, dans le cycle des âges, aborde la dernière année dans la série des trente. Le pincement vertébral ne s’étant pas calmé, il n’est pas possible de me trimballer ce soir à Montpellier. Restent le téléphone, le courriel, le “bon pour” et les ondes invisibles de l’affection…

Hier, Christine achevait de traduire la préface qu’Alberto Manguel a écrite pour un petit essai de Lásló Földenyi que je publierai l’an prochain. “Parmi les voies toujours mystérieuses qui nous amènent à lire un livre, écrit Manguel, il y a celle du titre. Nous pouvons ne pas nous sentir tout de suite attirés par un livre intitulé La divine comédie ou Les contemplations, mais seule une âme pétrifiée peut résister à Dostoïevski lit Hegel en Sibérie et pleure.” Il a raison, Alberto, et je compte sur ce beau titre pour attirer l’attention des lecteurs.

Il m’arrive de tomber sur des mots qui ont l’air de crier au secours et de dire que si nous ne les utilisons pas très vite ils vont périr. Alors je les note, avec l’idée de jouer au secouriste à la première occasion. Mais, comme ces mots eux-mêmes, les occasions sont rares. Ce n’est ni tout de suite ni sans doute demain que je dirai d’un bredouillard qu’il manifeste de l’écholalie, d’un froussard qu’il a le pétoulet à zéro, d’une extravagante qu’elle est fautrice de troubles, que je prétendrai avoir ramassé dans le ruisseau une pierre myriagonale, que j’ai interrogé des gosses pour savoir s’il leur arrive encore de jouer à la fayousse, que j’ai même abordé un prêtre pour lui demander s’il est vrai que Dieu est autogène, que j’interrogerai le maire pour connaître le gentilé des habitants de notre village, ou que j’avouerai que je suis en train de fantasier. Et pourtant ces mots que j’ai enfilés comme perles sur une phrase, ils ne me sont pas tombés du ciel. Je les ai rencontrés, donc ils existent encore.

Trompés cette fois par notre fidèle Guide des films, nous avons regardé ce soir Cat People (La féline) et mal nous en a pris. Ce prétendu “chef-d’œuvre” n’était pas le film de Jacques Tourneur mais le long remake de Paul Schrader, un mélo aux allures de fantastique, souvent ridicule, avec effets spéciaux, couleurs fluo et une bonne dose d’hémoglobine. Même la jolie nudité de Nastassia Kinski et l’élégance de la panthère ne résistaient pas à la métamorphose de l’une en l’autre.

27 septembre – Préparé, comme chaque trimestre, la sélection des pages de ce carnet pour le prochain numéro de La pensée de midi. Cette fois, d’avril à juin. Il y a un calibrage à respecter et un ton à conserver. En relisant ces pages de printemps j’ai pu constater que mon souvenir ne me trompait pas : le temps fut exécrable et les événements politiques, avec la présidentielle et les législatives, c’est peu de le dire, n’ont rien arrangé…

Madeleine, qui fut absente ces derniers mois, a reparu à l’heure du thé. Notre conversation est allée telle une voiture sur une route mal entretenue. On ne savait trop comment nous y prendre. Disparue à nouveau, Madeleine laisse derrière elle, comme toujours, une fine poussière d’émotions et le sable de souvenirs lointains.

Nous avions beaucoup aimé le Conte de printemps d’Eric Rohmer, nous nous étions ennuyés en regardant le Conte d’été, nous avions raté le Conte d’automne car nous étions à la Forge Roussel au moment de sa diffusion, et ce soir nous nous sommes régalés au spectacle du Conte d’hiver. Avec ses acteurs éblouissants – en particulier Hervé Foric dans le rôle de Loïc, le philosophe chrétien, et Charlotte Véry dans celui de Félicie à laquelle les événements donnent raison de croire à la transmigration – et avec ses dialogues dix-huitiémistes, c’est de surcroît un vrai conte comme le souligne la burlesque citation de Shakespeare. Nous nous sommes même si bien régalés que j’ai commandé tout de suite l’intégrale en DVD. Étrange, la sortie n’en est prévue que le 11 octobre !

28 septembre – Commencé la journée dans un combat singulier avec le rhume vexatoire qui, après avoir malmené Christine, s’est hier infiltré en moi. Pris des drogues diverses à l’efficacité desquelles je ne crois qu’à moitié.
Avant tout autre chose, j’ai composé un courriel illustré pour Antoine, mon petit-fils, dont nous fêterons dimanche les quatorze ans. Car il ne comprendrait pas, je crois, que je ne me manifeste pas aujourd’hui qui est jour de son anniversaire. Je lui ai donc rappelé que, selon le Calendrier celtique édité par son père, il est natif du Noisetier auquel ledit calendrier fait la réputation de vouloir être en tout le premier. Bon, eh bien, à lui de le vouloir !
Puis j’ai repris la préparation de la conférence (mais je préfère dire et penser causerie) que je ferai en décembre à l’université de Liège. J’étais parti avec un titre en tête, Du bon usage de la liberté. Mais par une de ces illuminations qui ne viennent que si l’on s’est vraiment mis à l’écriture, un autre m’est apparu : La garde-robe de la liberté. L’ambition que j’avais, pour éviter toute ratiocination abstraite, de décrire ses apparitions et disparitions au cours des huit décennies de mon existence se trouve plus à l’aise dans cet atour métaphorique. Garde-robe, parce qu’après tout, chaque fois que je l’ai rencontrée, la liberté portait une autre vêture, toilette de couturier, petit tailleur strict, mini-jupe coquine ou haillons. Et parfois même elle se montra nue.

Avant de repartir vers le Nord, Véronique et Malek ont passé une heure dans mon grenier. Il fut, à bâtons rompus, question des fautes et des coquilles dans l’édition, des rapports entre Flamands et Francophones dans la Belgique en péril, d’Arles, de Marseille et de Knokke, de la haine du chou-fleur et d’amours contrariées. Mais, dans ce désordre, le non-dit avait la part la plus belle.

Françoise et Jean-Paul absents, ma place était ce soir au Méjan pour recevoir les invités au vernissage de l’exposition Gabriel Delprat, Le jardin déplié. Mais le rhume n’a pas levé le siège et dans les courants d’air il aurait, lui, tout loisir de se déplier. Voilà qui me remet en mémoire la note de Cocteau dans La machine infernale : “Le temps des hommes est de l’éternité pliée.” Prudence et agacement, mais ça ne fait pas un pli, je reste au mas et laisse Nathalie se débrouiller. Je sais qu’elle le fera en reine.

29 septembre – Hier soir, après soupe, brouillade et pâtes, et un indispensable coup de rouge, nous nous sommes installés avec nos rhumes dans nos fauteuils, à très courte distance du grand écran pour être bien dans le film, et nous avons revu celui que je tiens pour l’un des plus grands, All About Eve. Grand car méchant, tendre, intelligent et irréprochable à tous égards, grand car les acteurs y ont tous des premiers rôles, grand car leur direction par Joseph Mankiewicz est magistrale, grand car la photographie et les lumières du noir et blanc sont de main de maître, grand car les dialogues participent à la fois de la percussion et de l’impulsion. Ah, je n’aime rien tant que le mariage du théâtre et du cinéma quand il est réussi comme dans All About Eve.

À votre âge, prenez donc garde, précoce et féroce sera la grippe cette année ! Sitôt qu’on vous sait enrhumé on vous recommande recettes, élixirs, sirops, tisanes et magistères. À tout prendre on se retrouverait dans le coma de l’overdose. Mais d’un tour de magie que ma grand-mère m’apprit, ces recommandations, je les métamorphose en fleurs et à leurs couleurs, à leurs nuances, à leurs parfums je reconnais ce qu’elles veulent me dire.

Je la trouve féroce et bien enlevée, la réponse que mon ami Guillaume a faite à la Lettre aux éducateurs que Sarkozy a récemment envoyée aux enseignants. Ça commence par une querelle de mots mais il se trouve que les mots ont un sens et qu’il est bon de s’en souvenir. “Remarquez d’emblée, écrit Guillaume, que si, comme vous l’affirmez, «nous sommes tous des éducateurs», je n’ai plus de métier. Si éduquer est l’affaire de tous en général, je vous cite encore «le père, la mère, le professeur, le juge, le policier, l’éducateur social», elle n’est plus l’affaire de personne en particulier et ne requiert aucune compétence, aucun apprentissage spécifique. (…) Mais pourquoi ne pas y inclure alors aussi les grands-parents, les médecins, les gardiens d’immeuble, les facteurs, que sais-je encore ? Un oubli sans doute.” Il y en a trois pleines pages qui se terminent ainsi… “A l’avenir, avisez-vous de ne pas expliquer aux autres un métier auquel vous ne connaissez manifestement rien : nous occupons-nous de vous expliquer comment dire n’importe quoi à la télévision en ayant l’air de dire l’évidence ? Non, nous vous laissons cette spécialité à laquelle nous reconnaissons volontiers ne rien comprendre.”

Je suis gâté ce matin. M’arrive par courriel une lettre de Nancy Huston à propos de nos universiades liégeoises. Je n’en citerai pas une phrase, non, mais je vais y répondre, puis sa lettre et une copie de la mienne iront rejoindre dans mes archives le thésaurus constitué par la correspondance assidue que nous entretenons depuis une douzaine d’années. Si, dans quelques décennies, un chercheur “autorisé” la découvrait, il découvrirait aussi ce qu’est l’éréthisme épistolaire de deux écrivains, dont l’un est l’éditeur de l’autre, qui n’ont cessé de palper avec des mots l’espace entre l’imaginaire et la réalité.

Me voilà engagé dans la préparation de quatre causeries que le hasard et mon imprudence ont rassemblées dans une trop courte période. Et il y a des jours comme celui-ci où les notes que je rassemble pour l’une me font soudain penser à des choses importantes à dire lors d’une autre. D’où repentirs, allers-retours, va-et-vient. J’ai devant moi ces quatre dossiers, trois requiems : Berberova, Annie Leclerc, Jean Duvignaud, et puis le Te Deum sur la Liberté. La seule manière de refouler l’agitation serait de me dire que chaque chose doit être faite dans l’ordre et en son temps. Mais parfois je me sens plus disposé à une chose lointaine qu’à une autre toute proche.

30 septembre – Faute d’avoir pu assister à la représentation du Roi Lear à Paris, l’an dernier, quand Michel Piccoli nous y avait invités, nous l’avons regardé hier soir sur Arte. Admirablement filmé, certes. Mais avec les angles variés, alternés, et les gros plans qui donnent à voir des expressions et des gestes que, de la salle, ne peut saisir le spectateur, ce n’est plus vraiment du théâtre. Et ce n’est pas non plus l’un de ces grands films que le théâtre inspire. Comme Vanya 42ème rue ou All about Eve ou Shakespeare in Love.
Mais revient cette question : juqu’où va le pouvoir du metteur en scène ? S’il se sent l’audace d’une adaptation, qu’il le dise et la signe, mais qu’il ne nous serve pas cette usurpation de l’allégorie shakespearienne dont il se réclame par une autre qui n’a ni queue ni tête. Un roi Lear partageant son royaume qui devient, par force sans mandat de l’auteur, un magnat d’industrie partageant son portefeuille, ça pourrait avoir du sens en allant au-delà, en faisant du vieux roi Lear un Buddenbrook ou un Citizen Kane, oui, à la rigueur, mais pas dans ce va-et-vient entre l’audace et le repentir. Ça sent trop le désir et la crainte d’anéantir le souvenir d’Avignon et de la Cour d’honneur. Et pourtant je reste plein d’admiration et de respect pour le travail qu’André Engel, le metteur en scène, a fait faire à ses comédiens, et que ce matin j’ai pu juger encore en regardant Citizen Lear, un “making of” de François Ede qui passait sur Arte.
Cette nuit, entre représentation et “making of”, j’ai relu Le Roi Lear dans la belle traduction de Jacques Drillon que j’ai publiée en 1998, provoquant la fureur de Jean-Michel Déprats qui avait signé celle qu’utilise André Engel. Et, de scène en scène, c’était Michel Piccoli qui m’apparaissait. Et ainsi ai-je compris que le grand mérite d’André Engel était d’avoir choisi Michel pour ce rôle. Sa présence et sa capacité, non seulement de dire et d’incarner le texte, mais d’être le texte, qui est la manière la plus subtile d’être le roi Lear, l’intelligence de ses gestes et la finesse de ses mouvements, sa façon de faire sourdre le sous-texte, refoulent maintenant dans mon esprit tout le reste. Je ferme les yeux, je revois certes les acteurs et les rôles que leur a fixés Vincent Engel, mais je les revois comme des ombres, car c’est Michel qui est là présent, illuminé, véritable roi Lear par les mots qu’il profère et les femmes qui tourmentent son esprit. “Jusqu’à la ceinture, c’est le règne de Dieu ! Mais en dessous, c’est le diable, l’enfer, les ténèbres, le gouffre, le soufre !” (Beneath is all the fiends', there's hell, there's darkness, there's the sulphurous pit…)

Je ne soupçonnais pas qu’en vérifiant ce matin dans le texte ces mots que Michel Piccoli lançait hier, ils feraient un si perfide prélude au manuscrit angoisseux que je viens de lire sans m’interrompre. Et qui me met dans une situation inconfortable car ce texte, écrit par quelqu’un que je connais et dont je sais le talent, ramène une fois encore la question de l’alchimie narrative. Si la transmutation de la peine, de la douleur, de l’incomplétude dans le métal noble d’un récit n’est pas accomplie, alors absence ou manque se manifestent qui du lecteur font un témoin et non l’acteur qu’il s’apprêtait à être. Ou, pour le dire par une autre image, il revient d’une telle lecture avec l’impression de n’avoir pas été autorisé à traverser le miroir.

(À SUIVRE)











© 2004 Hubert Nyssen. Tous droits réservés. Conception et réalisation : Bruno Nuttens