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© Bruno Nuttens




Lundi 1er septembre 2008 – J’avais été touché hier soir par les paroles de Jane Fonda sur son père peu après le tournage de La maison du lac (1981). Cet entretien était suivi d’un autre film, The Rounders, de Burt Kennedy, où Fonda père faisait équipe avec Glenn Ford. Ce western de mauvais goût était, hélas, si ennuyeux que nous avons éteint le téléviseur à mi-parcours.

Piafanalystes, voici du mouron… en guise de réveil, ce matin, j’ai plongé accidentellement dans la Seine au volant de ma voiture. C’était évidemment un rêve et il n’a pas eu le temps de se transformer en cauchemar. J’ai sauté du lit. Christine et moi, nous sommes partis dans la colline qui avait bel et bien une robe de septembre, et déjà de délicieuses nuances rousses.

Repris le chapitre où il est question de saut à l’élastique. De manière métaphorique s’entend. Je sais d’expérience que le vieillissement ne consiste pas dans un lent déclin mais dans une suite inégale de sauts à l’élastique…

D’une certaine manière,  c’est la rentrée pour moi aussi. Demain, rendez-vous trimestriel avec les représentants d’Actes Sud. J’ai beau savoir ce que je vais leur dire, je tiens à le reprendre et l’ajuster encore avant de l’exprimer. Et j’ai pris le temps qu’il fallait…

Mardi 2 septembre – La rentrée chez Actes Sud avait pour moi, ce matin, deux visages. D’abord, les piles des livres publiés depuis ma dernière visite. Et puis, groupées autour d'une même table, les deux équipes de représentants (image et texte) qui attendaient mon intervention. D’entrée de jeu, j’ai insisté sur l’exemple que l’œuvre de Darwich, disparu de l’été, donne du rôle réflexif que peut exercer la littérature dans un monde apocalyptique. J’en suis venu ensuite à l’acromégalie éditoriale par quoi libraires, critiques et lecteurs se sentent tellement submergés que certains d’entre eux, se voyant incapables de tout lire en viennent  à ne plus lire. L’important, c’est de réhabiliter la liberté de choisir. Occuper les tables et les rayons dans une librairie, c’est une chose, une autre est d’aider le client à discerner les livres qui ne lui apporteront pas de déception. Avec le souvenir très présent de tournées que je fis en librairie, j’ai rappelé enfin que s’il est utile d’argumenter pour “placer” les livres, il est parfois judicieux de parler de l’un ou l’autre au cours de conversations que l’on peut avoir avec le libraire sur les préférences d’ordre personnel.
J’avais à présenter ensuite quatre livres dont la parution est prévue de novembre à février. D’abord Evariste et les chirurgiens, ces carnets de bloc écrits par Dominique Sassoon avec l’aisance narrative d’un nouvelliste. Ensuite Iouri, le nouveau roman de Pia Petersen, un récit haletant qui s’introduit comme par fraude dans l’atmosphère parisienne d’une galerie d’art. Puis La grand-mère de Jade, deuxième roman de Frédérique Deghelt, où une jeune femme et sa grand-mère découvrent de quelles libertés elles auraient pu être privées qu’elles ont redécouvertes ensemble. Hongrie enfin, court récit et bel éloge du cheminement de l’art dans nos vies intérieures, par lequel Anne-Marie Garat clôt sa trilogie sur l’imaginaire. J’ai profité aussi de son passage en ville pour présenter Andy Merrifield dont  L’âne de Schubert, délicieux  récit, paraît le mois prochain. Il en va des auteurs comme de Dieu, on croit mieux à leur existence quand on les a rencontrés. Andy est venu déjeuner au mas où il a trouvé en Christine qui, la première, l’avait lu en anglais, une très enthousiaste admiratrice.

Aujourd’hui, pas une ligne ajoutée au roman. N’ai même pas ouvert le manuscrit. Jules est venu dîner au mas et nous étions, lui et moi, ratatinés de fatigue par nos journées respectives. Avant de nous coucher de bonne heure, Christine et moi, nous avons revu A Midsummer Night’Sex Comedy, un Woody Allen qui touche à des choses graves et, avec l’air de ne parler que de lui, nous mêle à ses comparses et à leurs joyeux tourments. Ce qu’il fallait pour partir sur les vagues de la nuit avec du tumulte dans la douceur…

Mercredi 3 septembre – De noires légions se rassemblent dans le ciel pour nous donner l’assaut par orages et pluies, le baromètre dégringole. C’est peut-être la raison pour laquelle je me suis levé avec l’impression d’avoir un espace pulmonaire réduit à la taille d’une mandarine. Difficile dans ces conditions d’aller dans la colline…

Envoyé des vœux à ma petite-fille Pauline, mais grande fille dont on avait fêté les vingt et un ans avec un peu d’avance en août. Et d’autres vœux à une amie, lointaine par la distance, dans le regard de qui j’ai vu jadis, tel un mirage, les cinq villes du M’zab. Reçu aussi quelques signes de reconnaissance pour les propos que j’ai tenus hier devant l’équipe d’Actes Sud. “Bonheur de t'entendre, et tes mots, justes”, me dit l’un de ces courriels. Entre M’zab et Actes Sud, une comparaison m’effleure un instant. Vers le IXème siècle, quelque Berbères sont à l’origine de la fameuse pentapole, quelques illuminés fondent en Provence au XXème siècle une petite ruche éditoriale devenue le rucher où j’ai fait hier un bref retour. C’est juste une métaphore que j’ai cueillie et que j’ai mise comme une fleur coupée dans une petite fiole, sur ma table. Elle me tiendra compagnie si les orages, une fois encore, réduisaient mes instruments de travail au silence...

Au cours de ma quotidienne revue de presse, Le Monde, Le Soir, La Provence, j’ai pensé au jeu surréaliste du cadavre exquis. On pourrait en imaginer une version nouvelle qui consisterait à piquer au hasard des titres et sous-titres…Après Gustav, l’Amérique attend Hanna / On jettera ta fille dans un fossé après en avoir fait une femme / Les calottes glaciaires peuvent fondre à une vitesse inattendue / Vague de suicide des employés de maison…
Suffit, pas de quoi m’étonner si je manque d’air !  

L’orage ne vient pas et je ne sais pas ce qui est le moins supportable, qu’il menace ou qu’il éclate. Tout de même réussi à écrire cinq pages d’un nouveau chapitre dont le personnage central est un saxophoniste affublé du surnom de Spinoza. Petite excursion du côté de la Substance…

Véronique et Malek sont venus dîner en voisins. Virevoltes dans la conversation de table où il fut question du rôle de la mère dans la société maghrébine, de l’héritage que notre société laissera à nos enfants, de Tristram Shandy et de Jacques le Fataliste, de nos lectures récentes, des mystères de l’édition et de quelques-uns des projets littéraires que nous avons, Malek et moi.
Françoise qui rentrait des Etats-Unis a téléphoné avec émotion pour dire en quelques mots ce qu’elle nous racontera dimanche, l’installation d’Antoine dans son école américaine.

L’orage est passé au large mais dans les sphères météorologiques on n’exclut pas son retour pour demain.

Jeudi 4 septembre – Quand j’écris ici la date, j’ai l’impression de couper une tranche du saucisson mensuel. Le neuvième saucisson de l’année qui en compte douze. Voilà une suggestion pour un conte gothique... Chronos et le salami.
Mon chimiste de grand-père, qui était expert auprès des tribunaux pour des questions alimentaires, avait un jour découvert, dans du salami qu’on avait soumis à son expertise, des morceaux de gants blancs (hachés menus) parmi les petits cubes de graisse dont est farci ce saucisson.

Avancé de quelques pas dans le nouveau chapitre. Deux pages pour être exact. Allégretto a déjeuné avec nous. Avant qu’elle ne reprenne le décryptage du très ancien roman qu’elle a dégoté, je lui ai lu quelques pages du nouveau. Ce qui m’a permis d’entendre ma propre lecture et de noter des réglages à faire. Après son départ je les ai effectués.

Jules a diné avec nous. L’orage frappe de nouveau à la porte, à la manière du visiteur qui vous dit de ne pas vous occuper de lui car il ne reste pas, il s’en va... Nous avons revu The Ice Storm. Ah, elles étaient belles les swinging seventies aux USA ! Mais les scènes d’Ang Lee sont superbement tournées et nous ne nous lassons pas de revoir Sigourney Weaver, et le jeune Tobey Maguire dont nous avions découvert le talent dans The Cider House Rules de Lasse Hallström.

Vendredi 5 septembre – Les orages et les pluies qui se sont succédé cette nuit avaient laissé ce matin, dans un ciel bleu pastel, de gros beignets roses. Pas très beau mais pas de vent. Une douce fraîcheur…

Avec Edvige “l’embastillement électronique est en marche”, écrit Michel Pezet dans Le Monde. Et par ces quelques mots il met en lumière le caractère liberticide de la frénésie sécuritaire. Qui s’en soucie ? Les bonnes gens ont d’autres chats à fouetter et ils ont de toute manière une bonne conscience grosse comme le Ritz. D’ailleurs, liberticide, qu’est-ce que ça veut dire ? Dieu merci, une croisade d’anti-intellectualisme lève de nouvelles légions dont Sarah Palin est la plus récente majorette. On en a décidément rien à foutre des gens qui tolèrent l’avortement, fréquentent les homosexuels et de surcroît prétendent avoir des idées ! Ils n’ont qu’à les bouffer, leurs idées…

Cet après-midi nous sommes allés en Avignon chercher Françoise, la sœur de Christine. Elle venait de Bruxelles et son TGV avait près d’une demi-heure de retard. Heureusement, car il y avait un encombrement indescriptible autour de la gare d’Avignon. Un tout jeune CRS nous a donné l’explication. Les vingt-sept ministres des Affaires étrangères de l’Europe avaient été invités par Kouchner dans la cité des papes, et ils venaient de débarquer. Pour les accueillir un fort vent du Sud s’est levé qui venait sans doute du Sahara. Encore un coup des talibans !
 
Bouclé ce soir le cinquième chapitre, première version. Tout y est mais tout encore à récrire. Et puis, dans la petite salle de cinéma qui est l’endroit le plus frais du mas, Françoise qui ne l’avait pas vu nous a fourni le merveilleux prétexte de revoir une fois encore Fauteuils d’orchestre de Danièle Thompson. Et nous y avons encore découvert des pépites.

Samedi 6 septembre – Chaleur moite sous ciel maussade, et vent venu du désert. Au cours d’une insomnie, j’ai tenté de lire dans le marc de la nuit ce qui arriverait si le “pitt-bull avec du rouge à lèvres” (c’est sa propre expression et c’est un titre à la Stig Larson pour la suite de Millenium) accédait à la présidence des Etats-Unis. Ensuite j’ai lu dans le même marc que le 10 septembre, dans l’anneau du Cern, près Genève, les apprentis sorciers allaient provoquer un trou noir qui ferait disparaître la Terre et, avec elle, les problèmes qui s’y posent. Par une troisième et dernière consultation du marc de la nuit, j’ai appris qu’une bonne partie des socialistes, suite au spectacle de La Rochelle, allaient se regrouper autour de François Bayrou… C’est que le temps passe et le monde change !

Au courrier j’ai reçu le premier exemplaire du livre-disque de L’enterrement de Mozart, le petit opéra bouffe écrit et composé avec Bruno Mantovani et qui avait été représenté à Aix en version orchestrale. Plaisir de redécouvrir le texte par le livret. C’était à cinq heures en automne, rue de Lille à Paris pas loin de chez Lacan. Une femme passait. Un petit coup de vent qui la croisait ouvrit la jupe de sa robe sur des jambes bavardes… Et hop, c’est parti !

Christine, elle, est partie se promener avec sa sœur. Quelques minutes après leur départ, la pluie s’est mise à tomber. Resté seul au mas, j’ai repris le roman. Au moment d’aborder le dernier chapitre la nécessité m’en est apparue… il fallait que j’opère une transformation importante dans l’architecture ou plutôt dans le montage du livre. Donc, au lieu d’écrire, j’ai redistribué les rushes. Mais remonter c’est encore écrire. Et après un premier coup d’œil, la décision me paraît juste.

Ce soir où la pluie a cessé, où la température a baissé en même temps que se calmait le vent du sud, Françoise, par le désir qu’elle avait de le voir, nous a permis de revoir Mrs Henderson Presents de Stephen Frears avec les deux incomparables acteurs, Judi Dench et Bob Hoskins.

Dimanche 7 septembre – Nuit turbulente comme si j’avais mal encaissé que le vent fasse demi-tour et que la température dégringole de cinq à six degrés. Au moins avons-nous ce matin le soleil.
Françoise et Christine se ressemblent, on ne manque pas de nous le dire quand on les a vues ensemble. Mais ce matin elles ont dépassé les bornes. Elles avaient toutes les deux une main entourée d’une même bande velpeau. Françoise qui s’est cassé le poignet cet été enveloppe la sienne pour la nuit et elle avait oublié de s’en débarrasser au réveil.

Nous devions repartir dimanche prochain avec Françoise et passer chez elle, à la Forge Roussel, la dernière semaine de l’été. Mais nous avons pris le parti de remettre cette semaine à plus tard dans l’automne, comme nous le faisons d’habitude. J’éprouve un grand soulagement. Sans rien changer à mes habitudes, je vais pouvoir aborder la dernière ligne droite dans L’Helpe Mineure. J’ai passé la journée à relire le nouveau montage pour apporter les corrections narratives et grammaticales qui étaient nécessaires.

Ce soir, Françoise et Jean-Paul sont venus qui nous ont apporté de bonnes nouvelles d’Antoine.

Lundi 8 septembre – Passé une partie de la nuit en sapeur pour retrouver une scène égarée dans une des galeries du roman. Vacillant un peu, je suis ce matin surpris par une journée déjà tout installée dans la lumière mais avec une température qui ne laisse pas de doute. On a perdu sept à huit degrés. L’automne a de l’avance.  Je ne veux pas de retard. Me suis remis à l’écriture.

Mardi 9 septembre – La journée d’hier a filé sans se faire remarquer. Quand j’ai senti qu’il fallait interrompre l’écriture sous peine de dériver, je suis passé à la correction des épreuves de L’année des Déchirements que Mjo m’avait envoyées de Montréal. Deux cents pages qui me font revivre l’an dernier comme si c’était le siècle d’avant. J’en ai relu la moitié en ne relevant que vétilles. Jules est venu dîner avec nous. Puis, plus tard que de coutume, nous avons disposé les fauteuils devant l’écran et, cette fois encore pour une Françoise qui ne ne le connaissait pas, nous avons revu A Midsummer Night’s Sex Comedy de Woody Allen, que nous avions déjà revu, Christine et moi, la semaine dernière. Dans de telles conditions on devient attentif à des détails qui épicent discrètement la verve de l’histoire. Et à d’autres, singuliers. Il faudra que je visionne sur mon ordinateur une certaine séquence du film car il me semble bien que, vers la fin, la flèche décochée par Leopold se fiche dans le côté droit de Maxwell alors qu’au plan suivant elle est à gauche, côté cœur… Si j’avais vu juste, ça me rappellerait (et ça me le rappelle de toute manière) la lettre reçue d’un lecteur qui avait calculé, après avoir lu l’un de mes premiers romans, qu’un des personnages secondaires (à en croire certains détails) aurait atteint un âge inaccessible, quelque chose comme 160 ans…

Comme toutes les maisons d’édition, les vacances finies, Actes Sud tourne maintenant à plein régime. Et une fois encore je perçois le manque, en français, des deux mots anglais qui désignent bien les fonctions, editor et publisher. L’usage d’un seul, éditeur, empêche certains de comprendre que, par l’âge et la retraite, je reste pour quelques auteurs editor et non plus publisher

Bonne journée pour l’écriture. Je me trouve maintenant dans la dernière ligne droite de la première version du roman et du même coup dans des situations que j’ai connues avec Les déchirements. Par exemple, quand je m’interromps pour un repas, je suis surpris de ne pas me retrouver à table avec mes personnages… Ou bien, à la nuit, ils font un tel raffut, ils ont tant de revendications et sont si impatients de connaître la suite de leurs aventures qu’ils m’empêchent de m’endormir.

Mercredi 10 septembre – Terminé hier avant minuit la correction des épreuves de L’année des Déchirements. Mais il est vrai que je l’avais interrompue après souper pour montrer à Françoise un autre et plus récent Woody Allen, Match Point, qu’elle n’avait pas vu. Le revoir en sachant ce qui allait arriver m’a permis de traquer l’impitoyable drôlerie avec laquelle Woody Allen a brossé le portrait d’un petit voyou de modeste extraction intégré à un intolérable milieu où le fric tient lieu de mesure et de morale. Et voilà que ce matin je lis dans la presse que ce bougre d’Allen se lance dans la mise en scène d’opéra et, impayable pince-sans-rire, affirme que l’essentiel est “d’empêcher une quinzaine de personnes de se cogner les unes contre les autres”.

Reprise de mes matinées hebdomadaires chez Actes Sud. Elles ont une allure d'amicales soirées. Sauf que je reçois les gens en tête-à-tête et qu’on y a rien à consommer sinon des idées, des impressions, des questions. Et fume qui veut, j’allume ma pipe en arrivant…
Ramené le roman au titre apollinairien, Zone, de Mathias Énard. Une seule phrase de plus de cinq cents pages sans autre ponctuation que les numéros de chapitres qui sont là comme une invitation à reprendre son souffle un instant. J’en avais retardé la lecture pour un motif sénile : le poids de ce livre oblige à le lire assis. Or, le plus souvent, je lis couché…

Christine et sa sœur Françoise sont aujourd’hui chez Louise à Montpellier. J’ai déjeuné seul dans la cuisine, et les personnages de L’Helpe Mineure sont venus me rejoindre au dessert. Je les ai instruits du rôle qu’ils auraient à tenir cet après-midi.

Ils ont bien tenu leurs rôles…

Jeudi 11 septembre – À la veille d'un septième anniversaire qui réunira dans un provisoire halte-au-feu les candidats à la présidence des Etats-Unis, on s'est fait peur ici avec la mise en train du collisionneur de particules qui allait nous précipiter dans un trou noir. Déception, la collision des protons n'aura lieu qu'en 2010… Mais il y a, dieu merci, des nouvelles rassurantes… Une poupée, genre Barbie, à l'effigie de Sarah Palin, fait un tabac aux Etats-Unis. (Dire que je ne peux pas acheter une boîte de mon tabac à pipe préféré sans qu'on me rappelle que le tabac tue.) Un ami que j'informe en passant du succès de la poupée Palin me demande si les épingles sont vendues avec. On en finit plus, ce matin, de me perturber. Le pape arrive en France où l'on fait si peu confiance à la protection divine qu'on va déployer, dit-on à la radio, des forces de sécurité en nombre considérable… J'ai mieux à faire, je repars faire quelques brasses dans L'Helpe Mineure.
 
Vendredi 12 septembre – Hier, l'orage est passé au large mais par une illusion tropicale nous nous sommes sentis prisonniers d'une serre. De surcroît, on nous informait que le feu avait pris dans le tunnel sous la Manche. Je déteste ces impressions d'enfermement. Après le souper, pris en compagnie de Jules, nous avons proposé à Françoise de voir Avanti ! de Billy Wilder. Cette comédie de boulevard exportée à Ischia est toujours aussi drôle grâce au talent de Jack Lemon. Et par le concours de Juliet Mills elle est d'une extrême tendresse pour les rotondités féminines.
Si nous avons fait découvrir plusieurs films par Françoise, Christine lui a aussi révélé les romans de Wallace Stegner. Et elle les lit avec gourmandise.

Ce matin le feu n'est toujours pas éteint dans le tunnel sous la Manche… Les TGV font subir de plus en plus souvent des retards considérables aux usagers. Au motif que les caténaires sont souvent arrachées. On annonçait récemment que Air France allait affréter des TGV. Pas volants, j'espère. On vit dans la science-fiction et on rêve dans la réalité.

Avec quelques jours de retard j'apprends la mort de Claire Lejeune. Je la revois, si séduisante aux premiers temps universitaires, puis je pense à la surprise de la retrouver, avec son discret sourire, lors de mon entrée à l'Académie royale à Bruxelles. Je me suis souvent fait la réflexion qu'entrer à l'académie, c'est d'une certaine manière prendre le dernier train.

Anne-Marie Garat et Jean-Claude Chevalier sont venus prendre le café après le déjeuner. Nous étions terrés dans la cuisine car, si le mistral a nettoyé le ciel, il a fait chuter la température. Ce fut très court et il fut question surtout du jeu du chat et de la souris auquel se livrent les mots avec les choses. Après leur départ, retour à l'écritoire.

À l'heure du thé, cette fois, ce sont les S* qui sont venus. On a parlé de l'Amérique selon Barak Obama ou selon Sarah Palin. Et de l'Amérique profonde selon qu'on le prend au sens géographique ou au sens sociologique. Bref, si jamais la décision porte au pouvoir le parti qui n'est pas le nôtre, on peut s'attendre à des mémoires d'outre-tombe.

Samedi 13 septembre – Hier, pour la dernière soirée cinéma de Françoise qui repart aujourd'hui, nous avions proposé The Cider House Rules (L'œuvre de Dieu, la part du diable) que nous avions vu deux fois déjà, Christine et moi, et que nous avons souvent recommandé à nos amis. Hier soir, il n'a pas fallu longtemps pour que je commence à trouver ce film surjoué. Ils en faisaient tous un peu trop à mon goût, même les meilleurs comme Michael Caine et Tobey Maguire. Qu'est-ce qui avait changé, me demandais-je en termes gidiens, le regard ou la chose regardée ? Comme je suis en pleine cuisine romanesque, je me suis aussi demandé si ça tenait au film de Lasse Halström ou au roman de John Irving. Va savoir ! Je n'avais pas la réponse, je ne voulais pas gâcher le plaisir, je n'ai rien dit. Pendant que je tente de dépiauter mon incertitude, le mistral des grands jours, lui, tente d'entrer ici et de souffler sur les mots. Pfuit… la part du diable !

Le souci que j'ai de partir à temps pour tenir compte des imprévus, une mauvaise lecture du billet qui a fait croire à Françoise que le TGV pour Bruxelles partait une demi-heure plus tôt qu'en réalité, et un retard d'une vingtaine de minutes sur la ligne, tout cela nous a fait arriver en gare d'Avignon plus d'une heure avant le départ du train. Il n'était pas question d'abandonner Françoise sur place, je sais qu'à nos âges l'inquiétude vient vite, nous avons attendu et l'avons mise à bord, dans sa voiture. Quand nous sommes rentrés au mas, Christine et moi, il était plus de trois heures. On a mangé un morceau. Je me suis allongé pour une toute petite sieste, sous la couette car le mistral nous inflige des températures de fin d'automne, mais je me suis réveillé vers cinq heures, si embourbé qu'en reprenant le roman je ne savais plus très bien d'où je venais ni où j'allais… Ce ne serait pas un peu à l'image du monde, aujourd'hui ? 
N'ai pas pu écrire, n'ai pu que récrire.

Dimanche 14 septembre –Stupeur au matin : pas un spam à l'écran alors que chaque nuit en déverse au moins une douzaine. Un cessez-le-feu sexuel serait-il observé à l'occasion de la visite papale ?

Dans une époque où le désir d'indépendance se manifeste par des emportements grégaires, les humains parfois me font penser aux tornades, inondations, déferlantes, cyclones qui emportent tout. Après leur passage on ne trouve qu'épaves et laisse de mer. “On s'étonne, on s'étonne, on s'étonne (…) on cherche  aussi, nous autres, le Grand Secret,” disait Michaux dans Le grand combat. Oui, on s'étonne, il arrive même qu'on proteste ou réagisse, mais la vague suivante emporte la révolte et les embryons d'idées, à supposer qu'il y en eût. Pour qui cherche à savoir comment va le monde, l'information vient d'un miroir tambour dans lequel les images se succèdent à un rythme épouvantable. Puisqu'on n'a pas le temps de vous le dire, on vous le montre. Mais dans quel déferlement ! La Chine, le Tibet et les jeux, la Russie et la Géorgie, Obama et Palin qui paraissent être désormais les seuls candidats en piste, le feu sous la Manche, le collisionneur de particules, et hier ce petit bonhomme en blanc dans sa cage roulante entourée par une huitaine de gaillards à biceps et oreillette (sans compter ce qu'ils ont dans les poches ou à la ceinture) qui rassemble des foules à Paris et à Lourdes. J'étais curieux du discours qu'allait tenir ce nouveau pape qui nous visite. De sa rencontre avec les “intellectuels” auxquels on reconnaît soudain un statut, pas un mot n'a filtré jusqu'ici. Il n'a été question que du nombre et de la présence de quelques noms qui scintillent. On verra si la presse en parle lundi. Mais quelle importance cela pouvait-il avoir dès lors qu'on me mettait sous le nez le baromètre de l'opinion et le thermomètre de la ferveur ! Je n'ai jamais rien eu contre les religions dès lors qu'on ne les sort pas du champ philosophique où elles ont leur place. À les regarder d'un peu plus près j'ai même beaucoup appris d'elles. Mais quand elles en sortent… grrr. Quant à la laïcité, c'est la laïcité, elle n'est ni positive ni ceci ni cela. Elle est ! Ça va, ça va, je m'arrête, je ne ferais que me répéter.

Il faudra que nous tâchions d'aller à Marseille voir l'exposition Monticelli – Van Gogh. La reconnaissance manifestée par celui-ci à celui-là, j'en avais peut-être entendu parler, mais à en juger par les reproductions qu'on nous met sous les yeux, l'influence de l'un sur l'autre dépasse tout ce qu'on aurait pu imaginer. Évidemment, si Monticelli s'était inspiré de Van Gogh, on n'en ferait même pas état… 

Christine et sa sœur Françoise fouillaient l'autre jour dans les boîtes de photos. Parmi celles qui n'y ont pas été remises tout de suite il y en a quelques-unes de notre couple en 1968, trois ans après notre rencontre. Dieu, que Christine est jolie, belle et jolie ! Ce serait à refaire, je referais ce chemin. Vite j'ai scanné les photos pour les avoir d'un clic à ma disposition sur l'écran.
 
Je sais que tout devra être repris, récrit, mais maintenant, dans la première version de L'Helpe Mineure, je suis si près du but que je n'oppose plus rien au plaisir d'accélérer. Ce livre, j'y pensais déjà quand j'achevais Les déchirements. Je m'y suis lancé vraiment en juillet. Il m'aura fallu un peu moins de trois mois d'écriture quotidienne. Ce n'est pas un record. Pour la première fois je disposais presque de tout mon temps pour le faire. Et puis j'y ai été constamment encouragé par mes deux dédicataires. Holà, ne nous emballons pas, il y a un coup de théâtre final que je ne peux pas louper !  D'ailleurs j'ai décroché ce soir. D'abord pour le souper familial du dimanche auquel s'était joint notre maître du shiatsu, ma nièce Isabelle. On y a beaucoup parlé d'Antoine à qui je venais d'écrire et puis de la candidature de Marseille au titre de ville européenne de la culture en 2013 pour lequel Françoise sera présente à Paris mardi. Car, après tout, Arles avec entre autres le dossier d'Actes Sud y a son poids. Après le départ de la famille, nous avons regardé, Christine et moi, un petit film de rien que j'avais repéré, Greenfingers (Jardinage à l'anglaise), de Joel Hershmann que je ne connais pas mais avec Helen Mirren et Clive Owen que nous aimons. Pas grand chose, certes, comme le disent avec mépris les bons critiques qui orientent parfois nos choix, mais délicieux et bien fait par le sujet et les jardins pour plaire à Christine.
Et maintenant, pour une heure ou deux encore, retour à L'Helpe Mineure et aux brumes d'automne qui, par moments, la dissimulent au regard.
 
Lundi 15 septembre – Enragé, le mistral, cette nuit. Impression de m'être éveillé avec des bosses et des bleus. Après une course d'obstacles dans un champ d'insomnies, vers six heures, sachant que je n'avais plus rien à espérer de la nuit alors que l'obscurité régnait encore, je me suis branché sur France Culture et là je suis tombé sur l'enregistrement d'un cours de philosophie du langage et de la connaissance que Jacques Bouveresse avait fait en février au Collège de France. Mais par qui donc était-il poursuivi ? En termes de typographie, je dirais qu'il serrait la chasse jusqu'à coller les mots les uns aux autres, et ainsi pour les phrases. Ou, pour le dire autrement, il ne laissait pas le temps de respirer. L'ivresse philosophique, j'aime assez, mais l'essoufflement, non, suffit, je connais…

Etienne est arrivé de Londres qui reprend ses quartiers ici pour une quinzaine. Pour le reste, écriture ininterrompue, jusqu'à la nuit…

Mardi 16 septembre – Au réveil, j'entends que le mistral a perdu de sa voix. Il gronde encore mais ne rugit plus. Me suis couché fort tard car j'ai achevé cette nuit la première version de L'Helpe Mineure. Il me faudra quelques jours encore pour relire, récrire, régler les dernières pages. Puis commencera la quarantaine du manuscrit au terme de laquelle (l'an prochain sans doute) je me trouverai, je l'espère, en condition de lire ce que j'ai réellement écrit et non ce que je crois avoir écrit. C'est toujours la même chanson, je sais, mais je la tiens pour juste, et cela malgré le prix des impatiences.

Françoise qui faisait partie de la délégation m'a appelé de Paris cet après-midi à l'instant même où elle avait appris que Marseille (et avec elle Aix, Arles et Toulon) serait capitale européenne de la culture en 2013. Cette année-là sera ma quatre-vingt-huitième. J'en aurai quatre-vingt-onze quand, avec Iter, les alchimistes de notre temps tenteront à Cadarache de transformer l'énergie nucléaire en électricité. Ainsi je commence à voir passer des projets dont je ne connaîtrai pas l'accomplissement. Ce n'est pas nouveau, ce n'est pas injuste et ça n'a rien d'étonnant. C'est la sensation de ce dépassement qui est nouvelle, et même curieuse quand elle se manifeste le jour où j'ai terminé mon roman.

Ce soir nous avions à table Isabelle, Jules et Étienne. J'ai cru que nous parlerions surtout de notre future capitale de la culture mais il en fut à peine question. Jules, qui était en forme, a refait pour le plaisir d'Isabelle qui ne l'avait pas encore entendu dans ce registre, son inénarrable numéro sur les Tontons flingueurs dont il connaît de mémoire presque toutes les répliques signées Audiard et dont il imite les personnages principaux avec talent.
 
Mercredi 17 septembre – Mistral disparu, fraîcheur maintenue, belle journée d'un automne précoce. Excellente matinée chez Actes Sud où, à l'un j'ai parlé de la philosophie qui émane des idéogrammes par comparaison avec celle qui vient de nos phrases, et à l'autre des dragons et des spectres. Là, il était évidemment question de manuscrits et de livres. Suis reparti avec un CD sur lequel sont rassemblées plusieurs centaines de photos prises lors de la fête du trentième anniversaire, en juillet. L'une d'elles me bouleverse, on y voit dans la nuit Mahmoud Darwich quittant la scène du Théâtre Antique après son récital poétique. C'est la photo de l'adieu.

Séisme financier aux USA. Les experts parlent. J'admire avec quelle belle clarté ces sages, armés du croc à phynance cher à Jarry, nous expliquent qu'il ne fallait pas, comme ils l'ont fait, confondre investissement et spéculation.

Le roman m'avait conduit à des retards importants dans la logistique (pour le dire d'un mot dont je déteste l'usage effréné). J'ai commencé à rattraper. J'en avais marre, ce soir. Aussi rien ne pouvait-il mieux me convenir que revoir O Brother, Where Are Thou ? un road-movie déjanté des frères Coen, drôle et tendrement cruel et sans pitié pour quelques fondamentaux américains.

Jeudi 18 septembre – Excellente nuit jusque vers quatre heures ou un peu plus. De l'insomnie qui venait alors, j'ai profité pour me brancher sur France Culture et suis tombé, comme dans une mare, au beau milieu d'une émission consacrée à Walt Whitman et à une réédition française de ses Leaves of Grass, ce poème gigogne qu'il a écrit, je crois, tout au long de sa vie. Je n'en avais que d'assez vagues souvenirs et au réveil j'ai vérifié ce que je craignais, dans le rayon poésie de ma bibliothèque, pourtant bien fourni, je n'ai sous aucune forme, ni en anglais ni en français, de poèmes de Walt Whitman. Il n'est pas trop tard pour remédier à cette lacune.
Après, je me suis rendormi et au lever j'ai trouvé le ciel encombré de nuages camouflés par du noir de fumée comme le visage des commandos. Il y a des pensées qu'on ne saurait reconnaître pour siennes, me disais-je, de ces pensées qu'on ne saurait dire et encore moins écrire sans honte ni effroi mais qu'on ne peut empêcher de circuler en soi, en circuit fermé, et qui, quoi qu'on fasse, se boucher les oreilles et fermer les yeux, imprègnent de leur insupportable teinture ce que l'on aimait. Heureusement, pendant que je petit-déjeunais tardivement en lisant la presse – et en effet, le monde reste bien sale –, Chloé Réjon m'a téléphoné, de cette voix que je reconnaîtrais entre mille, une pâte très douce avec de temps à autre un juste granité. Elle voulait m'entretenir des lectures qu'elle était prête à faire au Méjan. Bien lui en a pris. J'ai pu ensuite répondre à une interview téléphonique qui, sans elle, m'aurait peut-être exaspéré.

Remis à Brigitte Allègre aujourd'hui le premier exemplaire de son livre, Les fantômes de Sénomagus, qui vient de sortir de presse. Quand les circonstances permettent de le remettre en mains propres, c'est bien plus émouvant. Puis, traduit six vers qui ont été supprimés dans la première édition d'un poème d'Auden à la mémoire de Yeats, six vers qu'Alberto Manguel a mis en exergue d'un chapitre dans l'un de ses livres que traduit Christine. Ces six vers, je les ai moins traduits qu'adaptés en français, m'efforçant, exercice périlleux, de restituer le sens et le rythme.

Il y a des films que l'on se réjouit de revoir comme on aime retrouver et caresser un vieux meuble patiné par le temps, ou visiter une maison dans laquelle on a passé de bonnes années. Mais aucun, si efficaces et si présents soient certains, ne m'a jamais fait l'impression reçue, près de cinquante ans plus tard, par Sunset Boulevard que nous a offert ce soir Cinécinéma Classic et dont nous avons bien cru que nous serions privés parce que l'orage est venu l'interrompre. Mais la panne n'a pas duré plus de trois minutes. Christine, Étienne et moi nous l'avons regardé en apnée. Tout a été dit sur ce film de Billy Wilder, sur les comédiens fantastiques qu'il a dirigés, sur le rôle exceptionnel de la lumière. Mais il reste à dire et à répéter qu'au cinéma comme dans la littérature c'est le temps qui confirme l'éternité du chef-d'œuvre.

Vendredi 19 septembre – Avant de m'endormir, j'en ai entendu tomber des trombes d'eau et gronder de l'orage aux manières de rôdeur ! Le matin, après un bon sommeil et avant de me lever j'ai pris une petite dose de Bouvresse à France Culture sur le scepticisme et ses alentours. J'avais envie d'intervenir, c'était évidemment impossible. Suis allé sous la douche pour dire ce que j'avais à dire et pour avoir le mot de la fin.

Quand on désire assez fort les choses, il arrive qu'elles se manifestent très vite. J'ai ramené d'Arles Feuillets d'herbe de Walt Whitman que vient de rééditer Corti et j'y ai déjà couru dans le désordre. Arles où j'ai, présidé un conseil de surveillance au cours duquel Françoise a joliment mis en valeur les joies du présent et les craintes pour l'avenir que donnent de bons résultats. On y a aussi évoqué le poids économique et culturel qui avait été celui d'Actes Sud dans le dossier Marseille capitale européenne.

Une heure avec Madeleine qui m'a entretenu de la difficulté d'être ici et ailleurs. Ce qui nous a fait chalouper de la géographie à la métaphysique. Et du cinéma à la littérature.
Raccord inattendu avec l'émission de C dans l'air, consacrée par Yves Calvi aux migrations intérieures et au redécoupage électoral, avec un document fort intéressant sur Montpellier que j'ai pu faire voir à Jules qui venait d'arriver avec les enfants. Ce qui nous a un peu remis d'aplomb après avoir vu, en l'attendant, un autre et long documentaire presque insupportable sur le cyclone Katrina qui, en 2005, avait dévasté la Louisiane et sur l'indigne incurie qu'avait montré à cette occasion le gouvernement Bush. 

Samedi 20 septembre – À première lecture de ces carnets on pourrait croire que je vois plus de films que je ne lis de livres. C'est vrai et faux, mais au total c'est à peu près équilibré. Jamais, dans ces carnets ouverts auxquels je me tiens par exercice, je n'ai hésité à commenter un film. Mais il en va tout autrement pour certains livres. Mes années d'éditeur et le fait d'être auteur moi-même, m'ont instruit sur l'affectivité exacerbée des uns et la susceptibilité des autres qui par un mot peuvent être bouleversés ou basculés dans la rancune. Et je ne crains pas moins le parti désobligeant que certains  tireraient de tel de mes commentaires.
Il en va autrement quand il s'agit d'auteurs que je publie… Dominique Sassoon a passé la matinée au mas où il fut d'abord question d'Évariste et les chirurgiens, ces carnets de bloc que je publie en novembre, puis du prochain livre qu'il concocte. Christine a profité de sa présence pour lui montrer la couture qui témoigne de l'opération du canal carpien qu'il lui fit récemment. Et moi, j'ai exhibé un coude tout enflammé. C'est paraît-il d'un hygroma que je souffre. J'ai vérifié, le mot que j'ignorais a place au Grand Robert : “Inflammation des bourses séreuses.” (Mais j'ai bien dit qu'il s'agissait du coude…) Puis Jules a surgi et il fut question de politique, d'économie, du principe de précaution, des peurs latentes et des illusions de surface.
À la table familiale du déjeuner, nous étions six, j'ai eu quelque mal à me mêler à la conversation. Décidément, je ne suis plus dans le vent, je ne suis pas de ce new age, l'âge du cheval… 

Dimanche 21 septembre – Hier soir, profité d'une rediffusion du téléfilm de Thomas Vincent, SAC : des hommes dans l'ombre, pour me rafraîchir la mémoire et me rappeler de quelles basses besognes le gaullisme a dû effacer le souvenir pour donner au grand homme une place vertueuse dans l'Histoire.

Ce matin, bras de fer entre beau temps et temps maussade. Comme si c'en était un signe, l'hygroma donne à mon bras une couleur champ de coquelicots. Et je me sens très perturbé par la disparition de l'habitude que j'avais prise de me présenter chaque jour et pendant plusieurs heures à la barre du roman pour y défendre le rôle de mes personnages et plaider en leur nom.

Dans une revue dont par la poste m'est venu un fort beau numéro, le hasard me fait tomber du premier coup sur une contribution qui commence par ces mots : Depuis mon enfance j'ai peur de moi parce que je suis double. Il n'y a ni guillemets ni italiques ni références et cette petite proposition si vertigineuse paraît donc sortie de la plume de l'auteur. Mais il se trouve qu'elle n'est pas de lui, elle est de Pierre Jean Jouve, à la page 187 (Mercure de France, éd. reliée 1963) de l'inoubliable Paulina 1880. Cette phrase qui date de 1925, année de ma naissance, me poursuit depuis le temps de l'Occupation où le père de l'Étienne ici présent me fit découvrir le livre, et en 1998 je l'avais mise en exergue au Bonheur de l'imposture. Les mots de Jouve qui suivent cette phrase en font voir toute l'ampleur : “Paulina qui était belle, impure, dont les sens étaient si exigeants, et cette passion qu'elle avait sous le sein, mon Dieu, cette passion méchante et douce, je ne sais plus, – je l'ai tuée, enterrée. Elle est morte.” J'ai de l'estime pour l'auteur de l'article que j'ai sous les yeux, il me reste donc à imaginer que la phrase de Jouve s'est si profondément inscrite en lui qu'elle lui est venue comme si elle était sienne. Et à me dire que la même aventure a pu m'arriver sans qu'on ne la révélât ou relevât.

Justine et Félix sont repartis avec leur père. Et ce soir, alors que j'attendais le pédiatre pour statuer sur le sort de mon hygroma – mais il n'est pas rentré de voyage ou il a été appelé à son retour par plus urgent que ça – j'ai revu, vingt-cinq ans après, La passante du Sans-Souci de Jacques Rouffio. Mais je serais bien en peine de dire si l'émotion venue par ce film qui n'a pas souffert du temps est d'abord liée à des événements avec lesquels je n'ai jamais coupé le fil, ou aux conditions tragiques dans lesquelles Romy Schneider a tenu ce dernier rôle de sa vie…

Lundi 22 septembre – Chaque année l'agenda me prend en défaut. Ce n'était pas hier, l'automne, c'est aujourd'hui. Il a peut-être raison, la lumière douce et le friselis des arbres sous un vent léger sont bien de saison.

Moi aussi, comme un fêlé, j'entends des voix… Les miennes  viennent du transistor que j'allume quand l'insomnie me prend. Et cette nuit c'était la voix de Georges Séféris que je n'ai plus fréquenté depuis longtemps, trop longtemps, il faut que j'y retourne. “J'écoute ce que me disent les choses”, a-t-il écrit quelque part. “Ce que les autres font, je peux le dire”, a répondu Eva Joly, ce matin, à un auditeur qui s'étonnait de l'audace avec laquelle au micro elle nommait des gens en place qui auraient dû être mis en examen. Je n'aurais jamais imaginé qu'un jour je réunirais le nom de Georges Séféris et celui d'Eva Joly. Et pourtant, écouter ce que disent les choses et dire ce que font les gens… c'est un sacré programme !
J'en étais là de mes ratiocinations quand le bon pédiatre a surgi dans le  grenier. Nous avons parlé de Barcelone, puis il a réduit l'hygroma à sa juste dimension, celle d'un incident qui s'est donné de l'autorité en se couvrant d'un hématome comme d'une cape cardinalice. 

Quand j'écris un livre j'en consulte beaucoup, soit pour m'assurer de la vérité d'un détail, soit pour voir comment l'un ou l'autre que j'admire s'est dépatouillé dans une situation comparable à celle où je me trouve. Parfois aussi pour entendre une musique dont j'ai besoin pour régler la mienne. Et comme je suis alors en train d'écrire, il faut aller vite, je ne remets pas le livre en place, d'ailleurs je pourrais en avoir encore besoin. Ayant ainsi procédé quand j'écrivais Les déchirements puis quand j'ai écrit L'Helpe Mineure, je me suis retrouvé avec une centaine de livres empilés en désordre sur ma table. Soudain, cet après-midi, je cherchais l'un d'eux sans le retrouver, j'ai été pris de fureur et deux heures durant j'ai remis la plupart des empilés à leurs places respectives. Le travail fini, qui n'était sans doute pas recommandé pour l'hygroma (ce truc a décidément un nom d'île grecque), je me suis exclamé : maintenant, avec cette table nue devant moi, je respire... Respirer, tu parles ! J'avais avalé une tonne de poussière, et je tousse comme un coquelucheux.

Christine part demain aux aurores pour Genève où, au Cercle de Lecture, elle dialoguera avec Bahiyyih Nakhjavani sur les problèmes de traduction. Nous avions donc le désir de voir ce soir une petite chose, brève et drôle. Nous en avons eu l'occasion grâce à la télévision bretonne qui avait au programme un vieux de Funès, Le grand restaurant. Film sans importance qui serait sans intérêt s'il n'y avait là un concentré dans l'art de la grimace, des colères, des mimiques  par lesquelles de Funès m'a souvent fait penser qu'avec de meilleurs scénarios il aurait pu être une sorte de Woody Allen à la française. “J'ai abandonné la pêche, aurait-il dit dans une interview, le jour où je me suis aperçu qu'en les attrapant, les poissons ne frétillaient pas de joie.” Et il en fut parfois très proche avec La folie des grandeurs, Hibernatus, Le corniaud, La grande vadrouille, L'aile ou la cuisse, La traversée de Paris, pour n'en citer que quelques-uns parmi le petit nombre de ceux que j'ai vus.

Mardi 23 septembre – Le jour se levait à peine quand Christine est partie pour Genève. Encore une belle journée en vue, me semble-t-il, très lumineuse mais assez fraîche. Me suis mis de bonne heure à rassembler notes et réflexions pour la petite intervention que l'on attend de moi au cours du premier conseil d'administration auquel je participerai à l'université de Montpellier 2, le jour de la rentrée solennelle. Il m'en faut faire un aussi pour présenter concerts et lectures de l'Association du Méjan pour la saison 2008-2009. Ce sera sur la maîtrise du temps.
Du temps, parlons-en. Pour savoir si elle était bien arrivée à Genève, j'ai appelé Christine sur son portable vers 13 heures et je suis tombé, oreille la première, dans sa boîte vocale. Elle m'a rappelé plus tard. J'avais oublié que les rencontres au Cercle de Lecture ont lieu à l'heure du déjeuner. L'intempestive sonnerie a fait rire l'auditoire, m'a-t-elle dit plus tard. Moi, je déjeunais au mas en tête-à-tête avec Etienne, ce fut une occasion d'évoquer le cinéma et de nous dire que, sans ce diabolique engin, la plupart des scénarios d'aujourd'hui ne seraient pas ce qu'ils sont. Puis, pour notre plaisir, de faire l'historique du téléphone...

Mercredi 24 septembre – Christine est rentrée tard, hier soir, heureuse de l'accueil que les Genevois du Cercle de Lecture avaient réservé au dialogue sur l'art de traduire qu'elle a eu devant eux avec Bahiyyih Nakhjavani. Bahiyyih a signé, paraît-il, un grand nombre de ses livres. C'est toujours un bon signe.

Ce matin, turbulences sérieuses qui n'avaient rien à voir ou à faire qu'avec moi. Je n'ai jamais eu le mal de mer, mais il m'a semblé que je me trouvais sur une barque qui tanguait au point que je n'avais envie de prendre ni note ni photo. Suis revenu d'Arles par la Voie Aurélienne sur laquelle j'ai croisé tant de promeneurs, cyclistes et clébards que j'ai eu l'impression de me trouver au plein cœur des vacances et d'être témoin d'un déréglage du temps. Un impérieux besoin de faire le point…

Jeudi 25 septembre – Que je voulais faire le point, on l'a senti. F* est allée me choisir chez les taoïstes la parabole du batelier. H* me rappelle que La nef des fous de Sébastien Brant paraît à peu près en même temps que L'éloge de la folie d'Erasme. B* cite un dit malgache, à savoir que le riz au grenier chaque jour diminue un peu. E* m'a signalé qu'à une certaine date un même paragraphe de trois lignes apparaît ici deux fois. N* m'a expliqué comment ne plus me gourrer l'an prochain sur la date de l'automne. Christine hier soir m'a proposé de revoir l'un des Contes des quatre saisons d'Eric Rohmer, et elle avait choisi L'automne que j'ai dégusté comme le vin de Magali, la viticultrice.

Après plusieurs années, Hélène Martin a reparu à l'heure du thé. Quel arc-en-ciel soudain qui nous ramenait en 1965 quand j'étais allé à Paris pour inviter cette jeune chanteuse qui commençait à faire parler d'elle à se produire dans mon petit théâtre de Bruxelles, juste après Barbara si je me souviens bien ! Elle chantait Eluard, Aragon, Char, Genet et même Louise Labé. Elle habitait à deux rues de Max-Pol Fouchet, c'était tout mon Paris de ce temps-là. Aujourd'hui elle m'a parlé d'une édition complète qui regrouperait toutes ses interprétations sous le titre que lui avait suggéré Claude Roy : Voyage en Hélénie.
Peu après son départ, Françoise et Jean-Paul sont arrivés. Nous avons reparlé d'Hélène, d'Antoine aux Amériques et du nouveau livre que Majid Rahnema consacre aux pouvoirs et infortunes de la pauvreté.

Vendredi 26 septembre – Retour trop longtemps retardé chez le dentiste. Du temps a passé, le cabinet est rénové. Quand le fauteuil s'incline pour permettre au praticien de scruter mes osselets, j'ai soudain devant les yeux un écran fixé au plafond où, sans le moindre son, trois singes s'agitent dans une scène assez Buster Keaton, du style… papa empêche le fiston de prendre sa mère pour ce qu'elle n'est pas. N'ayez pas peur, me dit le dentiste sans que je sache s'il est sur le point de me piquer ou s'il redoute l'effet provoqué par la scène qui se déroule à l'écran. Mais non, voyons, c'est écolo, c'est signé Hulot !

Allégretto est venue, juste le temps du déjeuner. Où il fut question de l'attitude des élèves quand le prof a une extinction de voix, de la langue de bois qui n'offre même plus un recours aux politiciens emportés dans la bourrasque des événements, de la métaphore du corail comparée à celle de l'arbre pour illustrer la théorie de Darwin, et de la manière dont un livre est reçu par les parents de son auteur.

Il y avait, ce soir, dans la salle à manger d'hiver (déjà) une tablée familiale de dix couverts entre lesquels la conversation s'est tricotée de manière si serrée et avec des fils de tant de couleurs qu'en me levant de table j'avais moins en mémoire nos sujets de conversation que leur musique.

Samedi 27 septembre – La matinée est sortie du salon de maquillage de la nuit avec une mine superbe et sans le moindre recours au mistral. Mais il fait frais, très frais même, et pour la première fois depuis plus de cinq mois j'ai dû mettre un peu de chauffage dans mon grenier car travailler par seize degrés, ce n'est pas très confortable.

Bernard G* qui était venu m'interroger déjà sur Berberova pour un film qu'il consacre à l'affaire Kravchenko est revenu ce matin avec une série de photos prises lors du procès. Il y en a une où, sur le banc de la presse, on voit une femme en train d'écrire qui pourrait bien être Nina. Est-ce elle ? Elle avait assisté, m'avait-elle dit, à toutes les séances mais ce n'est pas une preuve. À première vue, il me semble que ce n'est pas elle. Je vais chercher des photos qui datent d'avant et après ce temps-là. Le nez, les yeux, la coupe de cheveux, la bouche serrée, oui, mais le personnage est si petit qu'on ne distingue rien de précis, même en agrandissant. Blow up inutile. J'ai donc dit non, je ne reconnais pas Nina. Mais peu à peu j'en suis venu à croire que c'était peut-être bien elle. Croire… Les photos, je le sais de longue date, nous font dire ce qu'elles ne disent pas. Mais certains s'en tamponnent le coquillard.
 
J'avais du retard dans la lecture de la presse, Le Monde, Le Nouvel Obs, Le Soir, La Provence… Je vois qu'ils ne sont pas nombreux à désigner les trois fléaux que pourraient entraîner les extravagances financières : la misère (1929), la dictature (1933) et la guerre (1939). J'ai aussi écouté le discours de Toulon. M'est revenue la note que porte Jules Renard dans son Journal à la date du 25 février 1906 : “Si la girouette pouvait parler, elle dirait qu’elle dirige le vent.”

Après avoir parlé avec Gilles de la perspective que j'avais choisie, j'ai achevé la première mouture de l'allocution que je ferai à Montpellier le 2 octobre et qui est intitulée Affinités électives ?

Où en étais-je ? Ah oui, Louise a eu quarante ans, l'âge que j'avais quand Christine et moi… Je lui ai offert deux petites statuettes qui ont chacune trente fois son âge. Sur mes vieux jours, la mystique de la numérologie chercherait-elle à me convaincre par quelques-unes de ses fariboles ? Non, il était simplement question de lui faire plaisir et de la faire sourire.

On a revu, cette fois, le Conte de printemps de Rohmer dont l'héroïne est professeur de philosophie. Même si elle parle plus souvent de Kant, le dialogue, lui, renverrait plutôt à Diderot. Il faut aimer ça, nous avions aimé, nous aimons toujours.

Dimanche 28 septembre – En allumant le feu, hier soir, dans la grande cheminée – ce qu'il ne m'était plus arrivé de faire depuis longtemps – et le voyant qui prenait si bien, si vite, si fort, je me suis dit que c'était décidément avec le vieux bois qu'on fait le meilleur feu. J'ai vite compris à quelles extravagances métaphoriques pouvait me porter cette réflexion, je m'en suis tenu là et suis retourné vers la compagnie.

Les informations de la radio et de la presse n'apportent pas la sérénité de l'azur mallarméen qui règne dans le ciel. Paul Newman, né en 25 lui aussi, s'en est allé au ciel pour retrouver peut-être une chatte sur un toit brûlant qu'il avait affrontée, voici cinquante ans tout juste en studio et il y a quelques semaines à peine sur notre écran. Obama et McCain, sur fond de crise irrésolue, ont ferraillé sans fautes ni éclats, ce qui les met au coude à coude et n'est pas très favorable au premier. Ségolène Royal, elle, fait sa rentrée au Zénith. “Une prestation qui tient plus du jeu d'acteur que de celui de responsable politique”, ai-je déjà lu ce matin dans Le Point. C'est reparti, allez les misogynes parmi lesquels les femmes ne seront pas les dernières, il est déjà question de la tenue de l'ex et future candidate, de ses cheveux, de son allure ! Bon, j'ai laissé tout ça, une échéance trop lointaine, un avenir qui ne me concerne plus. Oui, mais alors pourquoi ai-je entrepris de récrire une nouvelle version de mon allocution montpelliéraine ? Et encore une autre en fin d'après-midi car il s'agit d'une intervention courte sans place laissée à l'improvisation. C'est pourtant de l'avenir qu'il est question, là !
Pendant que j'écrivais et récrivais ce texte, Etienne, avec son ingéniosité habituelle, a installé deux mains courantes en fer qui me permettront désormais de descendre dans la chambre du berger que j'ai faite mienne depuis longtemps, et d'en sortir la nuit en oubliant d'allumer, sans risque de me casser la figure sur le méchant petit escalier de pierre. L'art d'Etienne, c'est d'installer ces choses en donnant l'impression qu'elles sont là depuis toujours.

Je ne voulais pas manquer ce soir French Cancan, ce monument de Jean Renoir que j'ai vu il y a plus ou près d'un demi-siècle. Tout y est intéressant, les décors, le Paris 1900, le rythme, l'étourdissant french cancan de la fin, le jeu qui consiste à deviner qui joue quel rôle et à qui ce rôle fait allusion, c'est parfois même assez stupéfiant, mais ça ne séduit pas. Et au risque de me faire égorger par un cinéphile savant qui lirait par dessus mon épaule, j'avoue avoir pensé au plaisir et à l'émotion que m'avait procurés le Mrs Henderson Presents d'un Stephen Frears qui a dû sans doute voir et revoir French Cancan pour en tirer des leçons avant de mettre Judi Dench et Bob Hoskins en scène.

Lundi 29 septembre – La difficulté d'écrire me vient parfois, non de la difficulté de l'écriture mais du fait que, soudain, un mot dans une phrase s'ouvre comme une fenêtre sur un paysage dans lequel j'ai une irrépressible envie de partir à l'aventure…

Une autre envie, une envie d'ordre, de temps à autre me prend. L'autre jour j'avais remis en place les livres qui, au fil des mois, s'étaient accumulés sur ma table, et aujourd'hui je m'en suis pris à des manuscrits (les uns publiés, d'autres pas) qui datent d'un temps où j'étais encore assez actif chez Actes Sud. Il y en avait une cinquantaine. Je me suis souvenu de ma stupeur quand Marguerite Duras, jadis, me parlant de l'incinération des manuscrits refusés et non réclamés, m'avait dit : “On devrait en faire des bibliothèques…. Les cahier du Tiers-Etat en 89.” 

Lu à Christine le texte de mon intervention prochaine à Montpellier. Je souhaitais son avis et mesurer la durée. C'est bon, m'a-t-elle dit (en substance). Et la longueur correspondait bien au temps dont je dispose. Mais après ça j'ai pourtant eu envie d'en récrire deux pages.

V* et M* sont venus dîner avec Jules et Etienne. On a longuement parlé des villes méditerranéennes, de leurs similitudes et de leurs dissemblances, de l'intégration et de l'intégrisme, de l'édition en Algérie, de la rentrée littéraire française où ça grouille et s'agite comme dans une piscine un jour de grande affluence. De nous-mêmes aussi, et parfois à demi-mots.

Mardi 30 septembre
– Si ma mère était encore de ce monde elle ne manquerait pas de revenir à l'histoire du Titanic dont le naufrage, quand elle avait seize ans, lui fit tant d'impression que j'eus droit, plus tard, au rappel de l'édifiante parabole chaque fois qu'à ses yeux je faisais un faux pas ou quand les affaires du monde allaient mal. Et cette fois elle n'aurait pas tort. Car, à l'origine du naufrage capitaliste où nous nous trouvons sans avoir vu que nous y étions happés, tout est pareil, l'obscénité de la convoitise et l'indécence du mépris. On commence à voir autour de nous les premiers naufragés, accrochés au résidu de leurs avoirs perdus, on en parle, mais personne ne parle de ceux qui n'ont jamais rien eu et qui ont déjà coulé à pic.

Avec Jeanne, cet après-midi, Thierry Bosquet – nous ne l'avions plus vu depuis des lustres – est venu au mas. Au jardin, jusqu'à ce que le froid nous en chasse, nous avons évoqué les rencontres au temps où il dirigeait le Théâtre de la Monnaie, nos séjours respectifs à New York et Rome, et nous l'avons écouté décrivant les quelque cent gouaches qu'il vient de faire pour restituer des scènes de la vie autour du château de Versailles au temps du Roi Soleil. De telles retrouvailles ne nous rajeunissent pas mais elles nous enrichissent.

 

(À suivre)







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