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© Bruno Nuttens




Dimanche 5 septembre 2010 – Les sons n'ont soudain plus de résonance ni les mots de sens.

Samedi 11 septembre 2010 – Tu es guéri, m'a dit le pédiatre au téléphone. Il venait d'identifier, d'isoler et de détruire un virus qui me gâchait la vie. Du moins est-ce comme cela que je l'ai compris. J'ai aussi compris que je venais de vivre quelques heures (quelques jours ?) en marge de ma propre existence. J'ai encore compris qu'il n'en fallait pas davantage pour gâcher celle des autres. Qui paraissent ne pas trop m'en vouloir si j'en juge par le nombre de CD et de DVD que  j'ai trouvés sur ma table comme autant de signes d'encouragement

Dimanche 12 septembre 2010 – Dans la goinfrerie cinématographique par DVD à laquelle je me suis livré ces derniers temps j'ai vu périr sous mes yeux pas mal de films que je croyais chérir et certains prendre un éclat que je ne leur connaissais pas. Je ne pourrais dresser la liste des uns et des autres sans l'assortir de commentaires qui risqueraient de me plonger dans la confusion dont ma mémoire se sert pour interrompre des recherches qui lui paraissent vaines ou capricieuses. Mais je ne suis pas encore aveugle et je vois bien que cette mémoire cherche là des prétextes pour justifier son propre vieillissement. Je devrais sans doute revenir ici à de confortables habitudes, comme de broder sur le temps qui déploie tant de séductions en ce moment. Telle la douceur crépusculaire au moment où j'écris ces mots avec la lenteur et la prudence sans lesquelles je ferais une vilaine gouache.

Mardi 14 septembre 2010 – Sans le hasard, ses rappels et ses coups de semonce, la mémoire serait en péril aggravé… Hier, Françoise et Jean-Jacques ont débarqué au mas à l'improviste. Temps et espace confondus, ils venaient de loin, de si loin, et le passé, tout le passé avec eux, y compris le temps où, ici même, bien avant que, sous ma dictée, elle dactylographiât la version définitive du Nom de l'arbre, mon premier "vrai" roman, Françoise me racontât longuement son jeune et  tumultueux passé que voilent ses yeux aujourd'hui invalides.  

   Chabrol s'en est allé sans faire de bruit. “Le mort n'entend pas sonner les cloches”, dit en passant Diderot dans Le neveu de Rameau. C'est pour nous vivants qu'elles sonnent, pour nous faire peur avec le prétendu vacarme de l'éternité. 

Jeudi 16 septembre 2010 – Dans son dernier âge la mémoire est confrontée à trois périls : l'oubli, la falsification, l'orgueil. Suis engagé dans la phase la plus difficile, je ne sais plus comment ni où aller… Mes pensées sont mes catins, me dis-je et en vérité répétai-je. On aura deviné que j'avais macéré dans Diderot.

   Au moment où j'entends dire tant de sottises sur ce pauvre Chabrol qui n'y peut plus répondre, sinon par la totalité de son œuvre, je me promets de ne retourner à ses films, si dieu me prête vie, que lorsque le sable sera retombé dans le lit de la rivière.

    Le vrai désespoir. Tout voir, tout comprendre du contenu de la mémoire mais n'en pouvoir saisir un bout sans le réduire en poussière…

Lundi 20 septembre 2010 – En ces trois jours se sont succédé enfants et petits-enfants arrivés qui de Marseille, qui de Montpellier. Ils ont mis beaucoup d'ambiance dans le mas. Et puis, surprise, la petite Claudine a insisté, samedi, pour souper en tête-à-tête avec moi dans mon grenier. Elle en a fait une cérémonie. Se tenant, attentive et un rien mondaine, comme si nous étions au restaurant, elle m'a interrogé sur les pièces qui ornent le lieu. Toutes l'intéressaient. Elle est adorable et rusée car, quand nous nous sommes séparés, elle a constaté que nous étions loin d'avoir achevé l'inventaire.

   Il y eut aussi les visites de quelques amis et deux ou trois films dont on m'avait prêté les DVD. Cet après-midi, Claire et Estelle qui avaient à faire en Avignon ont pris le temps de venir au mas. Pour me soutenir de leur affection. On a brassé nos souvenirs avec entrain.

Dimanche 26 septembre 2010 – Sur la grande horloge de mon grenier la longue aiguille des secondes continue, quoi qu'il m'arrive, de trancher le temps en fines lamelles. Elle a l'air de me dire qu'elle n'a pas cessé son jeu de lamelles pendant cette semaine de silence où j'avais l'air de faire la gueule, ajoutant que s'il me plaîsait de rester en rade, c'était mon affaire, pas la sienne. Mais depuis longtemps, j'en ai ainsi décidé, lui ai-je rappelé, je ne veux pas courir derrière le temps, et ces lamelles dans lesquelles je me prends les pieds me sont insupportables. D'ailleurs le temps, je l'ai souvent dit, n'est pour moi rien d'autre qu'une vaste patinoire sur laquelle, il est vrai, je perds souvent l'équilibre. Maintenant, mon bonhomme, dis-moi me dis-je à moi seul, que cherches-tu ? Et là, c'est le mutisme… Alors je fouille dans cette semaine où je fus silencieux, je retrouve le souvenir d'articles que j'ai lus et dont je parlerai à Brigitte, ou le souvenir de films que j'ai vus comme ce Cœur oublié où Michel Serrault incarne avec un vrai génie un inoubliable Fontenelle. Je retrouve aussi le souvenir des visites que j'ai reçues, celles de personnages qui sont apparus l'un après l'autre comme jaquemarts surgissant de leur tour. À chacun d'eux j'ai demandé pourquoi nous acceptions d'être gouvernés par des gens de si mauvaise foi. Je n'ai vu que des mines défaites.

 

 

 







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