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© Bruno Nuttens




1er octobre – Très tôt, très vite, ma petite-fille Odile s’est mise à parler délicieusement. Et pendant le séjour qu’elle a fait avec ses parents aux États-Unis, elle s’est convertie sans peine à l’anglais. Sitôt en capacité de le faire, Claudine, sa cadette, m’a donné l’impression qu’elle entendait compenser leur différence d’âge par une égalité de langage et elle s’est empressée de causer avec ce qui m’est apparu comme des coquetteries de voix qui cherchaient à se manifester comme des coquetteries de sens. Et puis, la petite dernière est arrivée, Irène, qui n’en est pas encore à pouvoir modeler les mots pour leur donner leur juste forme mais qui en est déjà à participer aux fables, aux facéties, aux controverses de ses aînées. Il arrive qu’à table j’aie l’impression qu’elles sont sur scène et moi au spectacle. Et je retrouve la saveur festive du langage.

De son dernier roman, de toute évidence très autobiographique, En lieu sûr, Wallace Stegner dit qu’il a voulu faire entendre “de tout petits bruits, mais dont les échos iraient loin”. S’il vivait encore je lui écrirais pour lui dire à quel point cette ambition est aboutie, avec quelle irrésistible et douce opiniâtreté ses sentiments, ses idées, ses intuitions se déploient telles des ondes. Il y a, en particulier, dans la dernière partie, un passage où, sans insister, il fait entrevoir comment “sexualité et méfiance vont souvent de pair”. On dirait que Stegner, à un moment pareil, invite tacitement son lecteur à fermer le livre un instant pour laisser libre cours ou libre envol à tout ce qui, par quelques phrases, vient d’être illuminé.

2 octobre – Quand je l’ai appelée hier soir, Maud Rayer venait d’arriver en Arles et elle avait une voix mourante. Virus ou microbe, un vilain truc l’avait prise pour cible la veille ou l’avant-veille. J’ai cru qu’il me faudrait annuler la lecture du Monologue de la concubine qu’elle doit faire ce soir au Méjan. Je lui ai donc proposé de reporter. Résurrection immédiate de la voix : Pas question, je joue ! Ils sont de cette étoffe, les comédiens, ils possèdent une détermination et une force intérieure qui les rendent capables, pour le temps de la représentation, de terrasser les ennemis les plus tenaces…

Ce soir, Maud n’allait pas mieux mais je crois que, parmi la centaine de spectateurs, peu nombreux furent ceux qui s’en rendirent compte. Le visage grave et habilement fardé pour dissimuler les cernes de la fatigue et la pâleur de la fièvre, alternant murmures, grondements et confidences d’une femme blessée, et bien que ce fût une vraie lecture et qu’elle fût, les soixante-quinze minutes durant, assise toute droite, avec les feuillets devant elle, Maud a incarné Irma, la concubine, comme si elle la faisait évoluer devant nous et ce fut dans un silence tel qu’il ressemblait à une apnée. Pour ne pas la fatiguer davantage nous avons organisé une petite réception autour d’elle, dans la salle même. Après, Christine et moi l’avons reconduite à l’hôtel. Je ne savais comment lui dire l’émotion de l’avoir vue donnant ce soir le meilleur d’elle-même pour ce personnage de papier qu’elle avait fait accéder à l’existence.

3 octobre – La première fois que je la vis surgir dans le bureau de Max-Pol Fouchet, rue de Bièvre, c’était une fillette. C’était une jeune fille quand je la retrouvai à Vézelay en 1980 pour les funérailles de son père. Aujourd’hui, au mas, elle a reparu, changée et inchangée, et toujours le même regard à décapsuler les questions et la voix joyeuse qui virevolte. Pendant près de trois heures nous avons parlé de lui, de Max-Pol Fouchet, son père qui me fut un inestimable ami et un maître. C’était un de ces esprits éclairés dont le siècle dernier ne fut pas avare, mais un qui consacra tant de temps à faire connaître et reconnaître l’œuvre des autres qu’il n’en eut point assez pour la sienne. J’ai jugé que le moment était venu de révéler à Marianne que dans La femme du botaniste, un roman en forme de fable baroque, un genre pour lequel son père avait une grande prédilection, j’avais voulu faire du dernier jour de sa vie une sorte de fête vengeresse. Puis, comme nous évoquions des moyens de maintenir son souvenir et de sauvegarder sa mémoire, j’ai suggéré à Marianne de ne pas se contenter de la réédition de quelques-uns de ses livres, mais de trouver parmi les jeunes gens qui parfois, me dit-elle, viennent lui parler de Max-Pol à Vézelay, un qui serait plus décidé que les autres et qui consacrerait à la vie et à l’œuvre de l’humaniste exemplaire, non pas une thèse, mais un ouvrage vif et audacieux, “le portrait d’un passeur”. Où serait rappelé ce qu’il fallait faire passer de ce siècle qui fut celui de Max-Pol, et ce qu’il a passé comme nul autre, en s’inspirant des émotions qu’il avait connues, des épreuves qu’il avait traversées, des femmes qu’il avait aimées et des connaissances qu’il avait acquises.

4 octobre – Changer d’ordinateur, pour un peu ce serait comme changer de femme pour un homme ou d’homme pour une femme, c’est un drame, il faut s’adapter aux caprices du nouveau, oublier les habitudes qu’on avait prises avec l’ancien, accepter des innovations dont on se passerait bien, supporter l’insupportable prétention de la machine à se mêler de choses aussi personnelles que la manière de construire une phrase ou de choisir un mot. Ah, les remontrances par lignes ondulées parfois surlignées de rouge comme si l’utilisateur faisait honte à l’engin ! (Ici je suis de mauvaise foi parce qu’il y a des jours où mon attention est ainsi attirée sur une inadvertance, voire sur une vraie connerie.) Bref, changer d’ordinateur, c’est presque aussi périlleux que de changer de partenaire et plus difficile que d’adopter une nouvelle voiture. Et tout ça pourquoi ? Parce que chez Mac on ne s’entend plus avec les éditeurs du Grand Robert, le plus indispensable des outils… Ou vice versa. Plus d’interface possible avec les Mac récents. Donc, adieu le Mac, bonjour le PC !

Corinne, qui a ouvert dans le 10ème arrondissement de Paris une libraire joliment nommée “Litote en tête” (user de la litote, pour rappel, c’est dire le moins pour faire entendre le plus), m’a proposé d’aller lire devant sa clientèle, un soir de novembre, le chapitre 5 de La sagesse de l’éditeur, celui où, en m’énervant parfois, je parle du lecteur comme d’un personnage qui existe vraiment alors que tant, dans notre métier, le confondent avec l’acheteur ou ne le considèrent que comme une unité dans l’évaluation statistique. Mais oui, j’irai. Ce qui me plaît, c’est que Corinne paraît avoir compris que, dans la vaste et très confuse foire de l’édition, il appartient à chacun de se choisir un jardin à sa dimension, selon ses désirs et ses capacités.

5 octobre – Non seulement Etienne, notre éclopé, est reparti aujourd’hui pour Londres, mais il y est arrivé sain et sauf. Il me fallait son coup de fil pour en être sûr. J’avais même écouté les informations de 19 heures pour m’assurer que son avion n’avait pas été détourné. Je me méfie de la loi des séries.

Le mas serait tout à fait calme si, rugissant, le mistral ne s’était rappliqué avec l’air sarkozien que l’on prend aujourd’hui pour chasser l’intrus. En l’occurrence de paisibles nuages qui ne masquaient pourtant pas le soleil.

6 octobre – J’ai toujours aimé la radio et toujours je l’ai préférée à la télévision. J’ai participé à d’innombrables émissions où j’étais invité mais deux fois je fus maître à bord et je m’en suis donné à cœur joie. La première, ce fut en 1968 quand la Radiodiffusion belge se laissa convaincre de me confier six entretiens, d’une heure chacun, dans une époque où l’on pensait qu’après cinq minutes de bavardage l’auditeur passait à une autre station. Le Nagra à l’épaule je partis pour Paris où je rencontrai Pierre Gascar, Yves Berger, Marguerite Duras et Max-Pol Fouchet, puis en Provence François Nourissier, et à Toulouse José Cabanis. Ces entretiens ont paru ensuite au Mercure de France sous le titre Les voies de l’écriture. L’expérience me reste mémorable qui m’éclaira sur les trois formes que peut prendre une même pensée selon qu’elle passe par la conversation, la diffusion ou l’écriture. L’autre expérience se déroula pendant la saison 1995-1996, quand pour France Musique je fus tous les mardis en studio pour commenter en direct pendant une heure, avec illustrations musicales à l’appui, le rôle que la musique avait joué dans ma vie. C’est pourquoi j’ai lu avec empressement La sagesse d’une femme de radio que Kriss a publié dans la collection où vient de paraître La sagesse de l’éditeur. Avec d’autant plus d’empressement qu’elle débarque ici demain pour m’interviewer dans le cadre de son émission dominicale, “Kriss Crumble”. La charlotte aux pommes n’est pas mon dessert favori mais quelques notations que j’ai soulignées dans son livre m’ont rassuré et même rendu impatient. Par exemple quand elle dit : “On a besoin de ses défauts pour avancer”. Ou ceci qui est si juste : “Il suffit d’enregistrer un silence pour entendre la multitude de sons qui le peuplent”. Je sais aussi que je dois m’attendre à la question rituelle : “À quoi servez-vous ?” À quoi je sers ? Eh bien, elle va l’entendre. Ma réponse est toute prête.

Petite surprise du soir. De Montréal j’ai reçu le premier exemplaire des Neuf causeries promenades éditées chez Leméac dans la collection “L'écritoire” de Marie-Josée Roy. Avant Noël, ou peut-être à Noël, Marie-Jo mettra un second enfant au monde. Je le lui souhaite aussi réussi que l’édition qu’elle m’a faite de ce petit livre où sont réunies quelques causeries que j’ai eu plaisir à faire ces dernières années. Celle qui me tient le plus à cœur est paradoxalement la plus courte, elle est sur Colette et elle s’intitule “Je l’aime bien, cette femme-là”. Une familiarité que je me suis permise puisque j’occupe le fauteuil qui, pendant presque vingt ans, fut le sien à l’Académie Royale de Belgique.

7 octobre – Kriss est donc venue à l’heure dite, par grand soleil et petit vent. Tant de sujets en désordre, de souvenirs en goguette, d’idées en bout de ficelle furent abordés que, dans notre conversation, nous devions avoir des allures de chineurs flânant dans le marché aux puces. J’en oubliais le micro qui, mine de rien, restait vigilant pour capter, comme Kriss l’a écrit, la multitude de sons qui peuplent les silences. Après, elle est venue aux questions brèves. Du style : qu’est-ce que vous savez faire de vos mains ? Réponse : parler. Et à celle que j’attendais : À quoi servez-vous ? Là, je lui ai servi mon brin de philo. À quoi je sers ? Eh bien, à transmettre, lui ai-je dit avec plus de commentaires que je n’en donne ici. C’est le rôle de passeur qui nous est à tous assigné. Transmettre à ceux qui me suivent ce que j’ai reçu de ceux qui m’ont précédé, mais enrichi, si j’en fus capable, de ce que j’ai découvert, conçu, imaginé. Après son départ, je me suis tourné vers le ciel, où je n’ai jamais trouvé aucun interlocuteur, pour lancer une question qui n’aura jamais de réponse. Pourquoi rencontre-t-on si tard des gens qu’on a l’impression de connaître depuis si longtemps ?

9 octobre – Les Russes flinguent l’une de leurs meilleures journalistes, les Coréens du Nord font péter leur première bombe atomique et diffusent des images d’une liesse qui me rappelle celle des Chinois quand ils en étaient au même stade. Les Etats-Unis, prenant exemple sur Israël, élèvent un mur de je ne sais quelle longueur et quelle hauteur pour se protéger des invasions mexicaines. En Belgique on se réjouit que les extrémistes qui grimpent, qui grimpent, qui grimpent comme certaines petites bêtes, n’aient pas atteint les records qu’ils attendaient lors des élections communales de ce dimanche. Ici, on va vers l’interdiction totale de fumer. Avec l’air de supprimer la peine de mort volontaire, mais en se gardant bien de s’en prendre à tout ce qui tue bien plus sûrement que le tabac. La bêtise et le reste. Au train où ça va, il est de plus en plus évident que ce qui n’est pas obligatoire sera interdit. C’était quoi encore cette liberté dont vous parliez si souvent ? nous demanderont bientôt les enfants de nos petits-enfants. Vous inquiétez pas, leur dirons-nous. C’est rien, rien, rien. Et puis, elle est pas belle la vie ? Si la télé le dit, c’est que c’est vrai. Il y a quelque chose qui ne va pas ? m’a demandé Christine…

10 octobre – C’est aujourd’hui la Journée mondiale contre la peine de mort et le 25e anniversaire de son abolition en France. Ce que célèbre à sa manière M. de Villiers qui, à cor et à cri, en demande le retour par voie référendaire. Victor Hugo désignait la peine de mort comme “un acte qui est pour qui le commet une énigme et pour qui le voit commettre, un crime.” J’ai toujours été fasciné par ce face-à-face de l’énigme et du crime, l’obscurité de l’une et l’évidence de l’autre.

11 octobre – Avoir peur et faire peur, rythme binaire. C’est à faire peur, l’usage qu’on fait de la peur. Pourtant, des esprits éclairés et des savants l’assurent, bien des peurs ne sont pas fondées. Ça fait peur. Mais nous en sommes si dépendants que si la peur nous manque, on s’empresse d’aller la chercher à la soupe populaire qu’on appelle télévision. Et puis, la peur est pain bénit pour les malins. Ici pourrait venir une longue liste de noms, dont certains assez illustres, j’en ai peur. Le dernier mot est encore à Shakespeare : “C’est de ta peur que j’ai peur.”

12 octobre – Il n’y eut pas un instant, hier soir, où l’on s’est demandé de quoi l’on pourrait bien parler ou s’il allait pleuvoir dans la nuit. Il a plu, en effet, et, tudieu, pas un peu. Et pour ce qui est de la conversation, coutumiers de l’altitude, Everest ou Mont-Blanc, et familiers des canyons de la littérature, mistralienne ou américaine, encordés les uns aux autres, nous nous sommes aventurés parmi les questions sans réponses qui permettent à l’imagination et aux idées de connaître de nouvelles aventures. J’ai toujours aimé ces rencontres en petit nombre avec des gens assez curieux les uns des autres pour que s’ouvrent devant eux des portes ou des pistes que l’on croyait en trompe-l’œil. On ne s’ennuie jamais. Hier, c’était à la sous-préfecture, sans apparat ni cravates, dans les appartements derrière les salons de la République.

Écrire comme on respire, quelle blague ! Écrire, c’est tous les jours apprendre et réapprendre à écrire. Et ainsi découvrir qu’en déplaçant un mot ou en modifiant une phrase on change la disposition dans laquelle on voyait le monde.

Ma nièce Isabelle, qui maquille les comédiens au cinéma et parfois les met en condition par la pratique du shiatsu, est venue nous faire la démonstration de son art. Le shiatsu, pas le maquillage. J’y suis donc passé après Christine et me suis retrouvé dans une condition tout à fait surprenante, comme si j’avais passé une nuit de plein sommeil alors que la dernière, avec les orages, fut tumultueuse. Namikoshi ou Masunaga ? lui ai-je demandé plus tard avec l’air d’en savoir beaucoup dans un domaine où je ne sais rien. Masunaga, m’a-t-elle dit, et je me suis senti encore mieux d’apprendre que ce nom est celui d’un philosophe qui a introduit la théorie du yin et du yang et le principe des cinq éléments dans la médecine chinoise. Il m’a toujours paru évident que la pensée a de grands pouvoirs thérapeutiques...

13 octobre – Intitulé Le goût sucré des pommes sauvages, un Wallace Stegner que je n’avais pas encore lu est arrivé par la poste ce midi. Frédérique me l’a envoyé, elle qui m’avait fait découvrir cet auteur. Sauf accident, je vais à nouveau passer des heures nocturnes de grande intensité à lire ces histoires et à goûter les saveurs de cette écriture. Mais, si ces nouvelles des débuts de Stegner sont toujours de la même étoffe, les efforts que j’avais faits pour retrouver un vrai plaisir de lecture dans d’autres romans que les siens n’auront servi à rien. Il faudra les reprendre. Frédérique qui s’en doute et ne tourne pas autour du pot m’écrit qu’avec les grands auteurs, c’est comme avec les grandes amoureuses, on s’ennuie quand on vient juste de les quitter.

Ce soir, à Nîmes, vernissage de l’exposition de Pierre Alechinsky, Peter et Pierre, qui célèbre, en même temps que “40 ans de lithographies avec Peter Bramsen”, la parution d’un livre de même titre dans la collection “Les cahiers dessinés” chez Buchet-Chastel. Je connais Pierre depuis si longtemps que j’ai parfois l’impression de tout connaître de son œuvre. C’est faux, je le sais, c’est une impression. Et ce soir elle a volé en éclats. Il y avait à l’Hôtel Rivet un tel nombre de lithographies, et parmi elles tant de jamais vues, que je m’en suis ouvert à Yves Bonnefoy. Je soupçonne Pierre, lui ai-je dit, d’avoir eu trois vies et de nous l’avoir caché. Chacune des lithographies de Pierre Alechinsky raconte une histoire et pourtant elles ne sont pas narratives, elles ne bavardent pas, non, elles donnent accès au monde par l’ironie, la malice, la tendresse, la fureur, chacune est à la fois un regard et une invention née de ce regard. Elles sont aussi truffées de sous-entendus auxquels le pinceau et la couleur ont donné une verve inépuisable. Même quand il touche au terrifiant ou au calamiteux, Pierre, avec une incroyable jeunesse retourne la situation d’un geste qui relève de la danse et l’on se prend à rire et à aimer ce qu’il révèle qui nous avait échappé. Et quel bel hommage au savoir-faire et aux mains que cette alliance, en cette exposition, avec son lithographe de toujours, Pierre Bramsen ! Et puis, et puis, il y a chez Pierre un amour du texte que jamais il n’asservit et auquel jamais il ne s’asservit. C’est de l’amour libre auquel je vais goûter chaque fois que je rentre chez moi, à Paris, en passant par la rue Descartes. Le bel arbre qu’a dessiné Pierre sur un grand pignon est accompagné d’un poème d’Yves Bonnefoy où je relève ces mots : “le soleil y dit le même espoir malgré la mort”.

14 octobre – Les veilles de départ sont souvent des journées en partie perdues à faire des bagages qu’on croit bon de refaire ensuite, à choisir des livres qu’on avait envie de lire depuis longtemps puis à se dire que ce ne sont pas les bons. Le soleil couchant sous mes yeux caresse notre vieux platane de manière si intime que c’en est presque indécent et il a l’air de lui dire qu’ils vont, à deux, prendre du bon temps pendant notre absence. Demain nous partons pour la Forge Roussel où nous passerons une semaine comme chaque année à cette époque. Christine va retrouver les forêts de son enfance et moi, installé dans un coin de salon d’où je vois, de l’autre côté de la Semois, monter un coupe-feu que traversent parfois les cerfs et leurs biches, j’écrirai avec l’illusion que personne ne peut m’interrompre.

15 octobre – Quand nous sommes arrivés à Toulouse, au terme de l’exode, à la fin de mai 1940, sitôt la famille établie dans un petit pavillon que mes parents avaient trouvé par miracle, on inscrivit mon jeune frère à l’école du quartier et il en revint le premier jour avec des livres parmi lesquels un de géographie qui m’émerveilla, me tint compagnie quand il n’en eut plus besoin et s’est, hélas perdu, dieu sait quand. Ce souvenir m’est revenu aujourd’hui, alors que nous traversions la France en voiture par une lumineuse journée d’automne dont les ors ont commencé à se cuivrer une fois franchie, du côté de Langres, la ligne de partage des eaux. C’est que Vaucluse, Drôme, Isère, Jura, Franche-Comté, Lorraine et Ardennes se déployaient dans l’écran du pare-brise comme, jadis, sur les doubles pages du livre de géographie qu’avait reçu mon frère à l’école Abadie, où je les découvrais par de magnifiques illustrations au trait et en couleurs qui ont eu leur part, j’en suis certain, dans la décision que je pris de quitter la Belgique pour la France et de m’installer un jour où nous sommes enracinés, Christine et moi, depuis quarante ans.

Pour moi qui n’écoute jamais la radio pendant la journée car j’en fais un usage presque exclusivement nocturne et matinal, l’occasion était belle en ce voyage, d’écouter Kriss à midi pour juger à quelle sauce vont être servis en novembre les propos que j’ai tenus l’autre jour devant elle. Et je jubilais de découvrir qu’au rythme binaire, question-réponse, souvent si lassant, elle substitue, avec une élégance chorégraphique dans la voix, les impromptus d’une vraie rencontre. La surprise, le rire et ce qu’on devine des sourires, les voltes et les silences eux-mêmes, l’inattendu et de malicieuses provocations donnent à ce crumble un tel tour qu’une heure plus tard j’avais l’impression d’avoir été présent à cette rencontre avec Frank Cézilly, l’auteur du Paradoxe de l’hippocampe, une histoire naturelle de la polygamie qui, si elle est de la même veine que les réponses faites à Kriss, doit être irrésistible

16 octobre – Nous sommes arrivés hier à la Forge Roussel au moment où le soleil déclinant jetait d’ultimes et flamboyants éclats dans la Semois. Et ils s’accordaient avec la tristesse advenue une heure plus tôt en découvrant sur mon portable un message de Nancy Huston qui, avant de partir pour le Canada, m’annonçait qu’Annie Leclerc venait de nous quitter. “Je l’avais revue mardi, heureuse des arbres et de l’amour”, m’écrivait Nancy. J’ai beau avoir maintenant une grande expérience des disparitions, le choc provoqué par celle-ci m’a fort ébranlé.

J’ai connu Annie sur le tard, à un moment où l’on avait oublié, avec l’habituelle désinvolture de certains milieux qui se prétendent phares, l’onde de choc qu’avait provoquée en 1974 Parole de femme, et les tumultueux débats au cours desquels Simone de Beauvoir s’était insurgée contre cette jeune philosophe féministe qui se disait sans ressentiment à l’endroit des hommes. Séduit par la subtilité de son intelligence et l’efficacité de son écriture, encouragé par l’amicale tendresse que nous partagions, je me suis efforcé d’accompagner Annie dans une sorte de parousie en publiant Toi, Pénélope, puis Eloge de la nage et enfin L’enfant, le prisonnier. Seuls ont répondu à l’appel de la lecture un certain nombre de fidèles et de jeunes découvreurs, quelques petits milliers en tout, évidemment une misère aux yeux de certains, et pour d’autres l’assurance de se retrouver entre happy few. Annie Leclerc ne nous a pas quittés, dans l’ombre ses livres vivent, sa pensée y palpite, et elle fait maintenant partie de ce théâtre intérieur sur la scène duquel, à leur gré ou au mien, par intermittence ont lieu d’émouvantes retrouvailles et de belles reprises avec mes disparus. Et pour commencer elle me revient ce soir avec cette phrase de Parole de femme qui depuis longtemps me tourne dans la tête : “La jouissance du parfum se brise comme un sanglot, faute de pouvoir jamais être accomplie. ”

17 octobre – Ce matin, longue conversation téléphonique avec Paul Aïm qui fut son compagnon. On a retraversé quelques paysages qui étaient chers à Annie, l’émotion de chacun attisait celle de l’autre, et l’on a évoqué les témoignages que rassemblera Ariane Poulantzas, la fille d’Annie.

Il n’y a donc pas de cesse. Ce matin qui est aussi lumineux que celui d’hier, levant parfois les yeux sur les boucles de lumière que la Semois dessine dans les prés, je lis Le Soir que Christine est allée me chercher avec Le Monde à Florenville. Et là , dans la nécrologie, je vois que B*est parti, lui aussi. Fils d’un chiffonnier - ferrailleur qui avait réussi dans les affaires, il était brillant universitaire et il avait épousé une ravissante qui se disait de la lignée d’un illustre peintre flamand. Et d’un coup me revient le souvenir d’une singulière aventure. Elle date de l’époque d’un voyage en URSS que nous venions de faire, Christine et moi, en compagnie de Berberova. A cette occasion, l’envie m’avait pris de relire Retour de l’URSS d’André Gide et le volume avec les retouches qu’il y avait apportées. Fureur, le livre avait disparu de ma bibliothèque ! J’avais dû le prêter, mais impossible de me rappeler à qui. Quelques semaines plus tard, je fis un voyage à Bruxelles et comme je passais devant une bouquinerie que je fréquentais à l’époque où j’y habitais, j’entrai pour saluer le libraire et lui demander s’il avait par hasard un exemplaire du livre de Gide en première édition. Oui, il en avait un, en parfait état, sous papier cristal, et il me le vendit, par amitié me dit-il, à un prix raisonnable. Le soir à l’hôtel, je l’ouvris. Stupeur et incrédulité ! C’était mon exemplaire, sans le moindre doute, mes notes marginales au crayon en témoignaient. Et c’est alors que je découvris en page de garde l’ex libris de B*, un ex libris que je lui avais un jour composé à sa demande… Maintenant qu’il s’en est allé, je lui en veux moins d’avoir collé sa marque sur le livre qu’il m’avait emprunté que de l’avoir bazardé.

Sept pages plus loin, dans le même Soir, j’apprends qu’au Danemark un certain Marco Evaristti a “ retouché” à sa manière quatorze tableaux de peintres du mouvement Cobra qu’il avait achetés pour 2,8 millions de couronnes (375 000 euros). Et parmi les toiles barbouillées, une ou plusieurs (Le Soir ne précise pas) de Pierre Alechinsky… Le musée d’Art moderne de Copenhague aurait refusé d’exposer ces tristes barbouillages… pour n’être pas complice d’un viol du droit d’auteur.

Si un quidam pose à Michel, mon beau-frère qui a de la passion pour la nature, une question du genre “Vous avez des cerfs (ou des sangliers, ou des mouflons) à la Forge Roussel ?” il répond invariablement : “Non, nous n’en avons pas. Il y en a.” Belle leçon à inscrire au chapitre de l’appropriation !

18 octobre – En allant le long des rives de la Semois et du Tamijean (un nom de petit comédien, cette petite rivière) je retrouve l’usage et le plaisir de la marche sous la conduite de Christine qui, elle, retrouve ici ses itinéraires d’enfance et de jeunesse par un temps miraculeusement beau. Pour le reste, écriture et lecture font l’ordinaire de ces petites vacances.

Marie-Anne Corbiau est venue déjeuner à la Forge Roussel et me parler des dispositions qu’elle a prises pour la rencontre qu’elle organise dimanche à l’Abri aux Ifs à l’occasion du dixième anniversaire de la petite association qu’elle a fondée et qu'Ilya Prigogine a présidée jusqu’à sa mort. Cette rencontre sera marquée par la sortie de presse d’un ouvrage d’art à tirage limité qui rassemble et met en regard sept textes d’écrivains et sept gravures originales d’artistes sur le thème du Temps de l’arbre. Je suis des sept premiers avec un texte intitulé “le nom et le dessin de l’arbre” où il est question de ramée et de racinage. Mais de surcroît il me revient de présenter ce jour-là l’un des auteurs, Philippe Jones, dans les livres de qui j’ai donc fait plusieurs retours ces jours derniers. Ce qui m’a permis de voir et me permettra d’affirmer qu’il est du cercle de ceux qui, pour le dire à la manière de Montaigne, restent “béants aux choses futures” et sont en même temps passeurs de la pensée, comme l’a montré Jean Duvignaud dans Les octos. Se traiter publiquement d’octos me paraît chose permise entre amis et académiciens qui, octogénaires, le sont.

19 octobre – Serait-ce la conséquence d’une soirée saumon fumé d’Ecosse, vodka de Pologne et scrabble familial à la française ? Ma nuit fut kaléidoscopique, faite d’un petit nombre de petits rêves qui tournaient et revenaient en désordre, les uns tendres, quelques autres terrifiants et certains d’une exquise coquinerie. Mais peut-être, et même plus sûrement, cela n’a-t-il rien à voir avec la soirée vodka et tout à voir avec la lecture que j’ai faite, en début de nuit, de la plus longue des nouvelles de Stegner rassemblées dans le recueil intitulé Le goût sucré des pommes sauvages. La nouvelle en question est intitulée, elle, Guide pratique des oiseaux de l’Ouest. D’une soirée mondaine et culturelle réunissant des oiseaux de province, c’est la description la plus ahurissante, la plus drôle, la plus réussie que je me souvienne avoir lue. J’ai pensé parfois à certaines scènes de même espèce décrites par Albert Cohen dans Belle du Seigneur, à la Société des Nations ou chez la mère Deume, mais je n’avais pas le temps de m’y attarder, j’étais repris par la caustique allégresse de Stegner. C’est en tout cas l’une des mises en scène narratives les plus émouvantes qui soient par le spectacle qu’elle donne de la sottise et de la suffisance dansant, avinées, sous les yeux d’un vieil agent littéraire pas très éloigné de Léautaud. Grande nouvelle et déjà petit roman, mais petit seulement par la taille, une centaine de pages. Comme ceux de Berberova. Merci à Frédérique sans qui j’ignorerais encore cet autre chef-d’œuvre du même Stegner.

20 octobre – Il n’aura pas fallu vingt-quatre heures pour passer d’un automne lumineux, qui avait encore des airs d’exquise fin d’été, à cet autre où les rousseurs dévorent à grandes dents les feuillages, où mortes les feuilles tombent comme pluie et où le vent amène de menaçants nuages. Hier soir, Christine nous avait invités à dîner “chez Odette” à Willers, un beau village ardennais dont le nom, paraît-il, se prononce à peu près comme “houillère”. Le filet de biche était à la hauteur de sa réputation mais à nous quatre nous étions les seuls clients du restaurant. C’est vraiment ce qu’on peut appeler la morte saison. En voiture, Françoise et Christine ont tenté de reconstituer la Ballade des dames du temps jadis par strophes alternativement retrouvées dans leur mémoire.

Patrick Kéchichian, dans Le Monde des livres, cite Eric Le Calvez qui cite Gustave Flaubert, et je leur sais infiniment gré d’avoir fait ce choix qui touche en moi l’écrivain évidemment, mais aussi l’éditeur souvent appelé à modérer des graphistes qui prétendaient avoir autorité sur le titre d’un livre dont ils avaient à illustrer la couverture. Donc, dans une lettre de juin 1862, à je ne sais qui, Flaubert écrit que “la plus belle description littéraire est dévorée par le plus piètre dessin.” Et d’ajouter : “Une femme dessinée ressemble à une femme (...) tandis qu’une femme écrite fait rêver à mille femmes. ” Souveraine évidence !

Il pleut misérablement. Des cordes et des ficelles. Demain nous irons à Bruxelles pour entendre Jacqueline Bir lire au Théâtre Royal du Parc Le monologue de la concubine. Et dimanche nous serons à l’Abri aux Ifs pour célébrer l’arbre. Comme nous rentrons lundi, il ne me reste plus le moindre temps pour reprendre le roman auquel j’ai pourtant bien travaillé pendant cette semaine à la Forge Roussel. Une chose s’est produite qui a modifié l’éclairage dans les parties déjà écrites : la nécessité m’est apparue d’installer le vouvoiement entre deux personnages qui, jusque-là, se tutoyaient. Petite modification, long et minutieux travail, effet important. Ce ne sont pas seulement les rapports de cette femme et de cet homme qui trouvent là une plus juste expression, c’est aussi la distance advenue qui permet à l’un et à l’autre de laisser une place plus grande à l’implicite. Quand les personnages se tutoient ils donnent souvent l’impression de dire ce qu’ils ont sur la langue ou sur le cœur ou sur l’estomac. Dans le vouvoiement il y a toutes sortes de nuances, mais presque toujours une sorte de réserve ou de méfiance. Pour le reste, mon travail a consisté essentiellement à retoucher des phrases qui me paraissaient l’exiger parce qu’elles ne rendaient pas le son que je voulais. Il y a un stade dans l’écriture où j’ai l’impression de travailler en sculpteur. Au mas, entouré de mes livres et face à mon cher platane, je reprendrai la narration et la pousserai jusqu’au terme que j’entrevois déjà dans la brume qui ne se lève qu’une fois le livre terminé.

22 octobre – A Bruxelles, hier matin, première visite pour Marie-Claude G* qui habite le quartier où j’ai passé la plus grande partie de mon adolescence. Comme nous sommes en voiture, nous pouvons emporter cette fois le portrait sculpté qu’elle a fait de moi. Une tête d’autant plus délicate à transporter que ce double de terre porte lunettes sur le nez et pipe au bec. La voilà donc installée à l’arrière de la Citroën, avec renforts, chiffons, papiers et cartons, ma tête. Et tout à coup je me dis que Badinter avait vachement raison… On ne coupe pas un homme en deux !

Dans Le Monde, acheté sur l’autoroute, à la page du “carnet”, cela m’a sauté tout de suite aux yeux, il y avait à gauche un bel hommage rendu à notre chère Annie Leclerc par René de Ceccatty, avec une citation qui m’a touché car elle rejoint une très ancienne conviction : “Si l’on ne rit pas de Kafka, comment peut-on prétendre l’aimer ?” Et à droite de la page, j’ai vu que le père de Marie-Catherine était mort mercredi. Là, j’ai pensé à l’effroi qu’elle doit ressentir au fond de sa tristesse, celui que donne le spectacle de la falaise qui, sous vos yeux, s’effondre dans la mer. Je pensais aussi à ceux (spectacle et effroi) que je donnerai à mes très proches un jour prochain. Les déjà et les bientôt dansaient un curieux petit ballet dans ma tête.

 

Réflexions presque de circonstance puisque, au tout début du Monologue de la concubine dont, l’après-midi, elle faisait la lecture sur la scène du Théâtre Royal du Parc, Jacqueline Bir s’exclamait : “la mort d’un père, ce n’est pas rien et j’en tenais compte.” Là, rien n’est allé comme je croyais, tout fut surprise et vrai bonheur. D’abord, si la salle n’était pas comble, elle était pleine, plus de trois cents personnes. Ensuite Claire David était arrivée de Paris avec les premiers exemplaires de la pièce publiée par Actes Sud-Papiers. Enfin la lecture avait été fort habilement mise en scène par Jean-Claude Idée, une sorte d’esquisse, de telle manière que Jacqueline Bir, en pyjama et robe de chambre blancs, tout en faisant lecture, feuillets en main et lunettes sur le nez, évoluait dans un mobilier réduit à quelques pièces et objets symboliques. Elle fait toujours merveille, Jacqueline, et hier j’ai aimé qu’elle prenne tant de soin de la vis comica et le fasse avec un si juste talent que le rire passait dans la salle comme de petites vagues tout de surface, sans jamais aller dans la rigolade. Après la lecture, une réception au foyer du théâtre m’a permis de retrouver nombre de fidèles venus pour la circonstance et d’assister à quelques réapparitions qui m’obligeaient parfois à examiner le filigrane pour retrouver l’identité après tant d’années d’éloignement, plus de trente…

24 octobre – Hier, sur la route, moins de camions que nous le redoutions, mais beaucoup tout de même. Nous avons retraversé la France du Nord au Sud sous la pluie, le froid, le vent, alternés et parfois noués. Nous en avons profité pour passer en revue les souvenirs que nous garderions de ce dimanche où l’on célébrait les dix ans de l’Abri aux Ifs avec la complicité du soleil qui, trouvant de très mauvais goût que la pluie proposât son concours, l’avait priée de déguerpir et, à la barbe des prévisionnistes de la météo, avait offert ses ors et ses jeux d’ombre et de lumière à Marie-Anne Corbiau, l’organisatrice d’une fête intitulée “le temps de l’arbre”. J’avais à faire un bref éloge de Philippe Jones, l’invité d’honneur de cette journée. Puisqu’il est, comme moi, du cercle des “octos” dont Jean Duvignaud dit, avec les mots de Montaigne, qu’ils sont “béants aux choses futures”, j’ai par ce biais improvisé sur la jeunesse de notre âge, soulignant que parfois nous nous préoccupons plus que nos cadets d’un avenir qui est pourtant le leur et non le nôtre. Et l’œuvre de l’homme multiple qu’est Philippe, j’ai invité la centaine de présents à la découvrir dans les deux volumes, prose et poèmes, publiés par les belles éditions de La Différence, en citant quatre mots, incipit d’une de ses nouvelles, L’ombre portée, qui le disent, ce passeur, tel qu’il est : “Je suis ailleurs, partout.” D’une voix qui n’était plus celle du Monologue de la concubine mais d’une comédienne qui veut faire entendre la quintessence poétique, Jacqueline Bir, réapparue, a lu quelques belles pages de Philippe.

Toujours sur la route du retour, deux nouvelles me sont arrivées par cette boîte de Pandore qu’est le téléphone portable. D’abord un message de Françoise confirmant une information que j’avais reçue, la veille, de l’Institut français de Cracovie pour m’annoncer que le roman de Nancy Huston, Lignes de faille, avait reçu le… prix Goncourt accordé par les étudiants polonais. Une sorte de variante du “Goncourt des lycéens”. Un plaisir bon à savourer mais qui ne va pas sans questions. Quelle chance a-t-elle encore, après cela, notre Nancy, d’avoir le vrai Goncourt que depuis tant d’années, avec tant de livres majeurs, elle mérite ? Et puis… pourquoi pas bientôt, un Renaudot albanais, un Médicis lithuanien ou un Fémina chypriote (cf Aphrodite) ?

L'autre nouvelle était, elle, consternante. Colette G* m'apprenait le décès de Ladislas Mandel. Sur le coup, ça m'a donné l'impression que, décidément, on faisait la queue devant le guichet du denier jour. Avec cet autre octo passionnant j'ai eu quelques controverses parce qu'il a inscrit toutes ses créations et recherches dans une opposition déclarée à la ligne graphique du Bauhaus. Mais c'était de ces controverses qui accordent à chacun le droit à la différence. Sitôt arrivé au mas, j'ai rouvert Du pouvoir de l'écriture avec d'autant plus d'émotion que ce dernier ouvrage de Ladislas est sur ma table depuis que j'ai commencé à écrire mon nouveau roman dont le personnage central est un typographe. Et il y a là de quoi alimenter la réflexion sur le partage et le pouvoir qu'on trouve dans la pratique de l'écriture.

25 octobre – Pour je ne sais quelle raison un souvenir de notre passage, samedi, par Bruxelles me revient, que j’avais oublié de noter sur le moment. Pourquoi, nous étions-nous demandé, Christine et moi, les bâtiments publics exhibaient-ils presque tous un étrange drapeau noir, blanc et gris, tous à l’exception du Palais Royal où le noir, jaune et rouge restait de rigueur en haut du mât ? La plupart des gens que nous avons interrogés l’ignoraient. Puis un mieux informé, ou qui faisait semblant de l’être, nous a dit que c’était une initiative des organisateurs de “la fureur de lire” qui voulaient par le noir, blanc et gris représenter toutes les variations possibles de couleurs pour marquer l’universalité du livre. Vrai ou faux ? Cette combinaison est sinistre et je pense qu’il y a des vexillologues (ce nom leur va bien) qui ont besoin de repos...

Jean Duvignaud qui est contraint à l’immobilité dans sa maison de La Rochelle m’appelle de là-bas pour me raconter que, l’autre jour, en se déplaçant d’une pièce à l’autre, il s’est heurté le crâne. Il a eu un petit éblouissement et quand il en est revenu, m’a-t-il dit, quelque chose s’était déclenché dans sa tête, une évidence s’était imposée. Il fallait qu’il écrive, non plus un essai comme il en avait l’intention, mais un roman...

26 octobre – Impression, quoi que je fasse pour m’y soustraire, d’être plus souvent conducteur de bige ou de quadrige qu’aurige. Il n’est pas rare, en effet, que je lise deux ou trois livres de front dans la même semaine, que j’aie deux ou trois chantiers d’écriture en cours, que j’accompagne deux ou trois auteurs dans le même temps. (Une énumération plus longue deviendrait indiscrète.) C’est dans de pareils moments que l’on comprend l’importance des pieds pour la stabilité, des mains pour la conduite et de l’œil pour fixer le cap. Le cerveau, lui, se débrouille. C’est peut-être ce qui fait la charme du tumulte dans la vie. À la condition de savoir quand il convient d’arrêter pour n’être plus à la jouissance que d’un seul éblouissement et d’oublier le reste dans une temporaire et modeste éternité.

Ce matin, chez Actes Sud, conversation avec M* qui a quitté le lycée où elle enseignait pour initier des étudiants à l’art de la traduction qu’elle exerce elle-même depuis longtemps avec talent. Occasion de lui rappeler qu’il importe de convaincre ces étudiants, futurs traducteurs, qu’il leur faut s’assurer une maîtrise et posséder un talent. La maîtrise, oui, celle de la langue cible, comme disent les spécialistes, car s’ils ne maîtrisent par leur langue maternelle, ils auraient beau posséder à fond la langue source qu’ils ont choisi de traduire, leur travail serait compromis. Quant au talent, c’est celui de l’écrivain. Traduire un texte, ce n’est pas seulement traduire ce qu’il dit littéralement mais c’est aussi et surtout reproduire, avec le génie propre à la langue du traducteur, ce que l’auteur, par allusions, par nuances, par jeu même, s’est efforcé, pour reprendre les mots de Marguerite Duras, de “dire en ne disant pas.”

27 octobre – Plaisir de reprendre le cours du roman dans une après-midi plus printanière qu’automnale, fenêtres ouvertes sur le vieux platane pas encore défeuillé. Seul au mas, pas un bruit, pas un avion, pas une voiture, pas une tondeuse, pas un cri, rien. Juste un filet de musique, une bagatelle de Beethoven. D’abord relire ce qui est déjà écrit.
La première phrase d’un roman est pareille à un sourire ou un regard ou un clin d’œil ou une grimace par quoi le lecteur est accueilli, intrigué ou déjà porté à la méfiance. Cette première phrase, parfois aussi, fait penser à un décolleté, ou à la fente d’une jupe, elle se manifeste alors comme promesse du désir... Dans un épisode du roman que j’écris, une jeune femme qui est professeur (jamais on ne me fera écrire “professeure”) précipite un lycéen dans le trouble par son commentaire sur ce sujet. “C’était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d’Hamilcar, lui dit-elle. Allons, allons, secouez-vous, mon ami, souvenez-vous, Salammbô, c’est la première phrase, si importante dans les romans, c’est le démarrage, le décollage. Et pareil chez Charles De Coster. À Damme, en Flandre, quand Mai ouvrait leurs fleurs aux aubépines, naquit Ulenspiegel, fils de Claes. Relisez à voix haute, vous verrez, c’est une façon d’entrer dans un récit comme on enfourche un cheval. On saute en selle, le cheval se cabre et hop ! C’était à Mégara, c’était à Damme…” Et voilà mon lycéen prêt à cavaler avec son prof. Mais ça se passe sous l’Occupation et rien ne va comme désir et imagination le voudraient.

Le téléphone sonne et puisque je suis seul au mas il faut répondre... Je décroche, j’écoute, c’est une excellente nouvelle, mais elle est sous embargo et je ne pourrai me livrer au plaisir de la répandre que lundi. La vie a de ces coquineries et caprices !

Pour les congés de la Toussaint, cinq de nos petits-enfants sont venus au mas passer quelques jours. Ce soir, on les félicite pour les centimètres qu’ils ont gagnés et on les interroge sur leurs aventures scolaires. Mais ce qui m’intéresse et que j’observe en douce, c’est l’usage qu’ils font du langage. Et ma curiosité est payée de retour. Par leur manière de prendre au lasso de leurs phrases les choses qu’ils ont apprises, observées ou ressenties, ils me racontent sur l’idée qu’ils se font de la vie beaucoup plus qu’ils ne l’imaginent.

28 octobre – Dans Le Soir qui me vient de Bruxelles, je lis qu’un professeur d’un lycée de Buffalo, surpris par le vigile d’un centre commercial alors qu’il faisait l’amour dans sa voiture avec une élève de 15 ans, a été sommé par le juge de choisir entre un an de prison ferme aux Etats-Unis ou... trois ans d’exil au Canada. Quelle idée on se fait des voisins !

Samedi partagé entre écriture et lecture. Françoise Fabian nous avait envoyé son livre intitulé Le temps et rien d’autre. J’ai pour elle une tendre admiration et c’est sans doute la raison pour laquelle j’ai eu l’impression qu’elle était ici, près de moi, et me racontait ce qu’elle voulait bien dire de sa carrière et de sa vie. Les phrases filaient comme si je les entendais de sa voix. Françoise et moi, nous ne nous sommes rencontrés que tardivement. C’était à l’époque où, avec Michel Aumont, elle jouait au Théâtre Hébertot L’homme du hasard de Yasmina Reza dans le décor de Charles Matton qui m’en a offert la première esquisse. Et pourtant cette lecture du Temps et rien d’autre m’a donné l’impression que nous avions une relation très ancienne. C’est la magie des œuvres qui donnent des souvenirs forts comme de vraies rencontres. Je le lui dirai quand elle reviendra dans notre vallée des Baux où elle a une maison. Au moment d’écrire ces lignes, je l’entends encore murmurer les mots de Camus par lesquels se termine son livre. “Il n’y a pas d’amour de vivre sans désespoir de vivre.” Eût-elle été réellement présente, en écho j’aurais rappelé à la belle comédienne une autre phrase de Camus, dans La chute. “L’homme est ainsi, cher monsieur, il a deux faces : il ne peut pas aimer sans s'aimer.” Toute l’histoire de Françoise l’atteste.

30 octobre – Toute la journée, hier, et toute la nuit, le mistral dont on n’avait nul besoin car l’air était doux et le ciel sans nuages, est venu secouer les arbres dont les feuilles n’ont pas encore roussi, rugissant, feulant comme s’il était ivre de son nom. Mistrrrraaal, mistrrrraaal...

Rousseau a fait une brève apparition dans ce que j’écris. Je me souvenais d’une de ses réflexions sur les Essais de Montaigne auxquels ses Confessions doivent tant, et je n’ai pas eu de peine pour la retrouver. Elle est vers la fin de la première promenade des Rêveries du promeneur solitaire. “Il n’écrivait ses Essais que pour les autres, dit-il, et je n’écris mes rêveries que pour moi.”
Peu de temps avant de mourir, Gilbert de Botton, un inconditionnel de Montaigne (et père d’Alain, comme il aimait à le rappeler), avait mis la main sur un exemplaire des œuvres de Lucrèce annoté par l’illustre Périgourdin. Un soir où nous dînions en tête-à-tête dans son petit Versailles du Paradou, j’avais parlé à Gilbert de la dette de Rousseau à l’égard de Montaigne, et j’avais avancé que, maître dans l’usage de la fausse modestie, le cher Jean-Jacques avait à son crédit, dans ses Rêveries comme dans ses Confessions dont elle sont la suite, une écriture qui fait passer bien des assertions que, sans elle, on garderait en travers de la gorge. Avec un inoubliable sourire, Gilbert de Botton m’avait alors annoncé qu’il venait aussi de retrouver l’exemplaire des Essais annoté par Rousseau et l’avait confié à Jean Starobinski. Voilà une piste sur laquelle je me lancerais volontiers si je n’avais appris ce que tout le monde sait mais à quoi l’âge donne un sens particulier : le danger qu’il y a de courir plusieurs lièvres à la fois.
Et puis, réveillé par le mistral, il m’est revenu, cette nuit, que ma première lecture des Rêveries du promeneur solitaire datait du temps de la guerre, quand j’étais dans l’une de ces classes terminales du secondaire que l’on appelait alors, l’une “poésie”, et l’autre “rhétorique”. Je me suis rendu compte que, de cette lecture-là, je n’avais retenu que le côté paysager, la botanique, la nature, le silence, la rêverie poétique... Il en avait fallu une autre, du temps de l’université, pour que je comprenne le dessein politique du misanthrope dans sa diatribe avec les adeptes des Lumières. Preuve, s’il en fallait, qu’une vingtaine de livres relus de temps à autre suffiraient pour une vie. Mais qui niera le charme des voltes et les surprises de la virevolte ?

Il est midi et, c’est officieux mais certain, Nancy Huston recevra à 13 heures le prix Fémina. J’ai tout juste le temps de l’embrasser téléphoniquement avant l’annonce, de lui dire que je ne serai pas à Paris ce soir au Lutetia et de convenir avec elle que, sous peu, nous fêterons l’événement en tête-à-tête. Ici, dans mon grenier, je me laisse aller au plaisir de la double et silencieuse récompense. Car, en même temps que Nancy reçoit le Fémina français pour Lignes de faille, Nuala O’Faolain se voit attribuer le Fémina étranger pour L’histoire de Chicago May, un roman édité par Sabine Wespieser à qui j’ai appris les rudiments du métier chez Actes Sud. Plusieurs personnes m’avaient écrit pour me dire qu’en lisant ici la page du 27 elles avaient deviné la nouvelle sous embargo : Actes Sud allait recevoir un prix littéraire. Eh non, je ne le savais pas. La nouvelle sous embargo, c’était celle du Fémina étranger...

31 octobre – Hier soir et ce matin, radio, télévision et presse, pour la plupart font plus de place au “rififi” qui a éclaté dans le jury du prix Fémina qu’aux mérites littéraires qui ont valu ce prix à Nancy. Il y a heureusement quelques exceptions et puis un déferlement de messages par lesquels des amis et des inconnus manifestent leur plaisir devant la double reconnaissance, de l’écrivain et de son éditeur.

Hier, M* est passée à l’heure du thé qui était cette fois accompagné des délicieuses gaufrettes que nous avons ramenées de Belgique. Il fut question, non de prix littéraires mais de Dieu. J’y suis plus à l’aise. Mais c’est aussi un sujet dans lequel, si je suis en compagnie de gens que j’aime sans bien connaître leurs convictions, je ne m’avance pas sans avoir mis des chaussons. Il m’importe plus, en effet, de ne pas blesser que d’avoir raison dans un débat où les valeurs changent de signe et de sens selon que l’on passe ou non de l’autre côté du miroir de la symbolique. Ce matin, justement, Marguerite Pozzoli me propose d’éditer un recueil de lettres d’Anna-Maria Ortese dont elle me cite cette phrase : “La vérité est que j’appartiens avant tout au PCDD – au parti des chercheurs de Dieu.” Louées soient les coïncidences !
 

(À SUIVRE)







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