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© Bruno Nuttens




1er octobre – Il m’a suffi de mettre la main sur le texte anglais de ce Roi Lear pour me le confirmer… Si je sais ce qu’il faut d’anglais pour converser et lire du texte courant, je n’en connais pas assez, hélas, pour jouir des multiples nuances de cette langue.

Douceur inattendue après le froid des derniers jours. Hier soir, chez Françoise et Jean-Paul, nous avons dîné à douze, dans la cour, en plein air. C’était le repas d’anniversaire d’Antoine. Pour ses quatorze ans, deux fois l’âge de raison, je lui avais apporté un très ancien bâton sculpté, une pièce de collection provenant de la région de Kisangani dans la province orientale du Congo. Un symbole de justice et de paix, avais-je noté sur un petit mot qui n’allait pas sans arrière-pensée et qui vint peut-être à point.

Le retour de la chaleur a rendu la couette insupportable cette nuit. Profité de l’interruption de sommeil pour écouter sur France Culture la voix disparue d’Henri Lefebvre exposant avec une tranquille irrévérence la redisposition sociale dans laquelle la classe moyenne est le foyer de la culture, de la critique, de la création, de la révolte et de l’utopie indispensable au progrès. Une vraie congruence avec Jean Duvignaud, en soulignant comme lui que les éléments constitutifs de l’avenir sont présents sous nos yeux généralement incapables de les saisir. Après ça, le cours inaugural de Jon Elster, au Collège de France, sur “le désintéressement” s’est révélé un puissant somnifère. La nuit reprenait son cours alors qu’avec Henri Lefebvre elle fût restée blanche jusqu’au bout.

J’ai connu jadis un astucieux très habile qui nous époustouflait par ses inventions. Je me souviens d’un pantographe géant qu’il avait installé sur un fond de scène et qui dessinait un décor sans cesse nouveau pendant une représentation. Je me souviens d’un petit train en bois qui circulait sur la table et faisait lentement passer devant les convives ses wagons qui apportaient le sel, le poivre et autres condiments. Je me souviens aussi qu’il avait eu l’idée d’équiper un vieux chaland d’une roue à aubes mais quand il en avait fait l’essai sur le canal, les godets avaient déversé l’eau dans la cale et le chaland avait commencé à sombrer. Notre homme ne savait pas nager et, des bras, il faisait des signes pour appeler à l’aide. Or les spectateurs qu’il avait conviés sur la berge crurent qu’il appelait ainsi leurs applaudissements, et il faillit périr noyé. Ce qui m’y a fait penser, c’est un poème de Stevie Smith, Not waving but drowning, que Guillaume Villeneuve a traduit par : “Je ne faisais pas bonjour, je me noyais.”

Je n’ai jamais méprisé les susceptibles. C’est souvent le signe d’une sensibilité à vif ou d’une cicatrice inapaisée. Un mot peut froisser, un autre défroisser. Et j’en reçus une preuve nouvelle ce matin avec un billet qui a rouvert des volets que la fierté ou l'amour-propre avait fermés.

Le platane devant ma fenêtre (ouverte, quel plaisir !) petit à petit ressemble à ces chevelures qui attristent parce qu’elles grisonnent ou parce qu’à la racine la blancheur devient visible. Ici pas de blanc mais le roux qui annonce la chute prochaine des feuilles.

2 octobre – Avant que Denis Podalydès ne lise hier soir au Méjan, devant plus de deux cents personnes, de larges extraits des Rêveries du promeneur solitaire, j’ai raconté comment Rousseau avait confirmé ma vocation littéraire quand, à l’âge adolescent, j’étais tombé dans les Confessions sur l’épisode où il raconte la fin de Mme de Vercellis. “Elle ne garda le lit que les deux derniers jours, et ne cessa de s’entretenir paisiblement avec tout le monde. Enfin, ne parlant plus, et déjà dans les combats de l’agonie, elle fit un gros pet. Bon ! dit-elle en se retournant, femme qui pète n’est pas morte. Ce furent les derniers mots qu’elle prononça.” En quelques phrases Rousseau avait rapporté l’aventure, la grâce, l’affront fait à la beauté et au talent par la maladie, la mort. Oui, je crois que c’est ce jour-là, précisément ce jour-là, que ce pétard me fit prendre le chemin de l’écriture.
Pendant plus d’une heure, dans un parfait silence de la salle, Denis a lu ensuite des pages choisies dans Les rêveries et le nombre des rappels qu’il eut à la fin témoignait du plaisir qu’il avait offert à ses auditeurs. Les phrases donnent du sens aux mots, nous savons cela, ai-je dit, mais la voix donne un autre sens aux phrases, une sorte de supplément d’âme.
Chez Françoise et Jean-Paul, on dîna comme la veille dans la cour. La conversation allait bon train, mais on laissa bientôt Rousseau à ses Rêveries pour en venir aux catastrophes dont Virilio, paraphrasant Dante, disait que, si nous ouvrions la boîte de Pandore, il resterait l’espérance.

Ce matin, j’étais de très bonne heure dans une Arles solaire. Chez Actes Sud, j’ai reçu des visiteurs de l’intérieur et de l’extérieur. Pour l’essentiel, il fut question des livres récents, de ceux qui font la course en tête et de ceux qui déjà se fanent dans l’impitoyable et brève saison de la rentrée littéraire.

Au mas, Catherine Mézan est venue déjeuner sous le platane. Ensuite, dans mon grenier, nous avons refait un certain monde et parlé de son livre, Un pianiste vu de dos, qui est maintenant aux mains des metteurs en page dans un rôle qu’avaient jadis les typographes.

Revu ce soir un film inoubliable, pareil à l’un de ces livres que j’ai mis sur une étagère réservée aux majeurs qu’il me faut de temps à autre relire. C’était Gens de Dublin, le dernier film de John Huston, adapté de Dubliners, le premier livre de James Joyce. Cette brève chronique d’une soirée de nouvel-an est marquée par une mélancolie que le jeune Joyce a dû pressentir et le vieil Huston ressentir. Les acteurs, Anjelica Huston la première, sont bouleversants, et les décors, ceux d’une vieille maison de 1904, sont filmés comme s’ils étaient eux-mêmes personnages de cette discrète agonie d’une société. Du Rembrandt !

3 octobre – Passé quelques heures à lire avec délice le manuscrit que m’avait soumis une nouvelle nouvelliste dont l’écriture est malicieuse et piquante. Passé un moment aussi à répondre à de tumultueux courriels. J’avais l’impression que le mistral, absent du ciel, avait choisi la correspondance pour terrain d’entraînement.

Cet après-midi Pia Petersen m’a fait une brève visite. Je lui ai demandé de me raconter ses rencontres avec des lecteurs au cours de la promotion de Passer le pont, son roman que des libraires de plus en plus nombreux s’attachent à recommander.

L’hyperphagie cinématographique conduit peut-être aux troubles de l’intuition… Je devrais me méfier. Ce soir nous n’avons pas voulu manquer Conversation secrète de Francis Ford Coppola. Un film ancien, trente ans d’âge, avec Gene Hackman, un Harrison Ford tout jeune et des allures de Watergate, “excellent suspense” selon Jean Tulard. Bien fichu, bien tourné certes, mais en fin de compte un sinistre rappel d’une certaine paranoïa américaine.

4 octobre – Tôt, ce matin, la pluie s’est amenée tout en rondeurs et bien drue. Enfin l’arroseuse ! se disait-on. Une demi-heure plus tard, avec l’air d’une grosse timide qui s’est gourée, elle se retirait sur la pointe des sabots en laissant juste de quoi former une mince et nouvelle croûte sur un sol déjà dur comme pierre. Elle est encore revenue deux ou trois fois, l’hésitante pisseuse, mais jamais pour plus de cinq minutes.

Passé une bonne partie de l’après-midi avec la nouvelle nouvelliste dont je parlais hier. Et ce fut pour lui suggérer quelques réglages qui devraient donner partout à son livre le ton si juste qu’elle a trouvé. Quand, pour l’encourager, je lui ai lu quelques fragments des Diaboliques de Barbey d’Aurevilly (“Tentatrice comme elles le sont toutes, qui tenteraient Dieu dans son ciel, s’il y en avait un, et le diable dans son enfer…”), elle a éclaté de rire. Barbey d’Aurevilly est un des maîtres qu’elle s’est choisi.

De récentes déconvenues nous avaient laissés prudents mais, ce soir, après un souper de crêpes à l’ancienne que Christine avait fait sauter avec adresse dans la poêle, nous nous sommes risqués à regarder Le Corbeau d’Henri-Georges Clouzot. On craignait un peu de voir une ruine ou un polar démodé, et nous avons retrouvé une œuvre d’une rigueur dramatique que son âge a épurée.

5 octobre – Dominique S* est venu au mas pour entendre mes commentaires d’éditeur, de lecteur et d’ami sur un fascinant ouvrage qui est presque achevé, où il explore la pratique de la chirurgie, ses cours, concours et parcours. Par quoi je me rends compte que je traverse à nouveau l’une de ces périodes où il me faut lire plus de manuscrits que de livres. Et pour un peu, je comparerais l’éditeur devant un manuscrit au chirurgien devant un patient. Evidemment, la comparaison ne tient pas un instant. Quoique… j’ai tout de même connu des confrères qui, pour manifester leur autorité, se servaient du crayon rouge comme d’un scalpel.

Après le départ de Dominique je suis retourné aux préparatifs des causeries que je me suis mises sur le dos. Il y en a que j’improviserai avec, sous la main, une fiche afin de m’assurer que je n’oublie aucun des points que je m’étais promis d’aborder. Les autres, il est indispensable que j’en écrive le texte pour éviter que l’élan oratoire, qui sait être perfide, ne déborde la pensée. C’est particulièrement vrai pour cette sacrée causerie du 6 décembre sur la Liberté. Dont me voilà en train de fouiller la garde-robe car il s’agit de bien me rappeler dans quelles tenues je l’ai vue paraître dans ma vie.

Jules est arrivé ce soir avec ses enfants et nous nous sommes attardés à table pour les entendre raconter leurs exploits scolaires. Il n’était donc pas question de nous livrer au démon de l’écran. Mais ils sont allés se coucher assez tôt. Et avant de monter j’ai jeté un coup d’œil à la fin de L’homme qui en savait trop. Je n’avais eu aucune envie de regarder ce film trop convenu mais je me suis dit que j’allais tout de même revoir la scène célèbre tournée à l’Albert Hall. Par son étourdissant ballet d’images montrant tour à tour les musiciens, les spectateurs, le tueur, le ministre qui est sa cible et Doris Day qui par un cri à point nommé fait échouer l’attentat, bref par sa virtuosité, une fois encore, il m’a eu, le père Hitchcock !

6 octobre – Me voilà fin prêt pour la soirée de Bordeaux où j’évoquerai la grande aventure éditoriale que fut la découverte de Nina Berberova, et j’apprends que le jour dit sera jour de grève dure. Aucune envie d’être naufragé du rail. Faudra-t-il y aller en voiture par cette interminable route des deux mers ? Je serais bien près de me décommander si je ne sentais peser sur moi le regard de Berberova. Avec son air de me rappeler qu’il lui fallut attendre soixante-dix ans pour recevoir reconnaissance, et que c’est bien le moins de…

Les enfants et Jules lui-même sont en effervescence. Avec des amis ils s’établiront ce soir dans la bergerie devant le téléviseur que nous y avons fait installer pour eux. Ils sont portés par le téméraire espoir de voir l’équipe de France filer la pâtée aux All Blacks de Nouvelle-Zélande. Difficile de comprendre ce qui, confusément, les porte et les transporte. Un fond d’orgueil gaulois ? Le syndrome de David face à ces Goliath du bout du monde qu’on appelle chez nous les “connards” (dixit Le Monde) ? Le désir de donner des vacances aux idées ou le besoin d’être “voyous dans les règles”, comme dit l’un de “nos” joueurs, et ainsi de laisser libre cours à la violence que sans cesse attisent les injonctions dans notre société ? Mon doppelgänger a vite fait de balayer ces sottises. Et de me rappeler, avec un méchant clin d’œil, que je ne me suis sans doute jamais remis d’une humiliation subie dans le début de mon adolescence. Je sais à quoi fait allusion ce tourmenteur...
C’était dans les années trente, j’avais décidé de pratiquer le foot et de solliciter mon admission chez les juniors d’une célèbre équipe, l’Union Saint-Gilloise. De même que Russell Banks ressassait aux étudiants de son atelier d’écriture qu’il fallait apprendre à lire avant d’apprendre à écrire, l’entraîneur des juniors était d’avis qu’il fallait comprendre le jeu avant de se mettre à taper sur le ballon. Il me posta sur la pelouse, pas loin du gardien de but, avec mission d’être attentif à la stratégie et aux mouvements. J’observais les joueurs depuis quelques minutes quand l’un d’eux, à la suite d’un penalty, envoya le ballon vers la cage d’un très vigoureux coup de pied. Le ballon n’atteignit pas la cage, il me frappa en pleine figure. Je me suis réveillé à l’infirmerie du stade. Mon doppelgänger attribue donc mes lazzi à ce méchant souvenir. Pour sauver la… face, je lui ai rappelé que je m’inscrivis alors en athlétisme et ne fus pas mauvais dans la course à pied, distances courtes, cent et trois cents mètres. Mon fichu doppelgänger, qui est aussi râleur que moi, m’a dérobé ma blague à tabac et il est allé fumer une pipe sous les oliviers.

Aux S*, depuis longtemps installés dans le village, nous avons fait connaître les B* qui y ont récemment aménagé un mazet. C’était à l’heure du thé, la douceur du temps nous avait permis de faire cercle sous le platane au risque de voir une feuille morte tomber dans notre tasse. Le courant est passé tout de suite et il fut question de la lecture comparée de Proust en français et en anglais, du probable démembrement du royaume belge, de la concurrence que se font Hillary Clinton et Barack Obama dans la course à l’investiture démocrate, des tremblements de terre dont nous avions tous eu l’expérience à un moment de notre vie, de la manière indigne dont le clergé se serait comporté avec les Amérindiens au Québec, et j’en oublie. C’était, dans un merveilleux désordre et dans deux langues, une manière de manifester le plaisir que nous trouvions tous dans cette rencontre.

Avant de monter, ce soir, j’ai jeté un coup d’œil à l’écran pour voir où en était le fameux match. C’était à la 63ème minute, la France venait d’égaliser (13 -13) et j’ai d’abord vu le sourire satisfait du président Sarkozy qui était à Cardiff avec sa ministre manifestement préférée, Rachida Dati. L’équipe de France a remporté la victoire in extremis (20 -18) mais je ne sais ni comment ni pourquoi car, même si j’ai de la curiosité pour le vocabulaire, je ne comprends décidément rien à ces mêlées brutales, bouquets de fesses, cravates, mauls, saucissons, arrêts-buffets, plaquages en cathédrale, fourchettes, mêlées écroulées, billes en tête, bouchons, bras cassés pour dire coups francs, à ces cathédrales, roulottes, ruées sans grâce, à ce catch dans lequel le faux et le vrai se dissimulent sous des masques qui se voudraient terrifiants.

7 octobre – “Ce qu’il y a de réellement dangereux dans l’idée de vérifier les liens de parenté des étrangers par des tests ADN, écrit mon ami Guillaume dans une lettre ouverte, c’est que cela active dans l’esprit des gens le fantasme raciste de l’invasion.” (C'est moi qui souligne.) Et plus loin d’ajouter : “C’est le bon sens au pouvoir : il faut bien reconnaître qu’il y a des gens qui ne sont pas comme nous. (…) C’est cela la droite décomplexée à laquelle se rallie la gauche décérébrée, celle qui pose enfin Le problème, le problème des étrangers. Problème déclaré majeur qui nécessite un ministère à lui tout seul, le ministère de la peur (…) Le Pen aurait dit le quart, cela aurait déclenché une émeute.” J’aime l’alacrité dans la fureur et la fureur dans l’alacrité quand mon jeune philosophe d’ami s’en prend à l’inconséquence politique. Mais quand j’ai reçu cette lettre, j’avais déjà signé une pétition contre les fameux tests, sous laquelle j’avais eu la surprise de découvrir, parmi des milliers d’autres, la signature de Dominique de Villepin.

Je me suis aperçu, avais-je écrit à Bahiyyih Nakhjavani, que La femme qui lisait trop ne pouvait pas se lire de manière ordinaire. Ce roman s’était révélé pour moi un livre de nuit. Pour y retourner, pour m’y enfoncer, il m’avait fallu le calme, le silence, l’extinction des feux car plusieurs manières de m’y intéresser se disputaient les heures que je pouvais leur consacrer. Il y avait certes, lui avais-je dit, l’accomplissement littéraire dont cette écriture à la fois fluente et dense est l’instrument. Il y avait aussi l’observation des comportements dans ce qu’ils ont ici de particulier et là d’universel. Il y avait surtout la description de ce zèle religieux qui, presque partout dans le monde, engendre les conflits, précipite la mort et donne hélas raison à Alain écrivant que “toute guerre est de religion”. Il me fallait donc dire à Bahiyyih qu’elle avait écrit un livre profus, multiple, généreux et que, par la lumière de l’écriture, elle avait éclairé le visage désormais inoubliable de cette Femme qui lisait trop. “C’est exact, m’a-t-elle répondu, ce n’est pas seulement un livre qui ne peut être lu que pendant la nuit, c’est aussi le livre d'une longue nuit d'obscurantisme et de fanatisme, un livre qui cherche à exposer les crimes perpétrés pendant la nuit.”
Certains livres comme celui-là sont pareils aux comètes, ils laissent derrière eux une longue chevelure qui reste longtemps visible après que la dernière page a été tournée.

8 octobre – À celles et ceux qui se sentiraient vocation pour l’art et les techniques de promotion, je ne saurais assez recommander de se procurer un enregistrement du “Vivement dimanche” qui est passé hier sur France 2. Madame Rachida Dati en était la vedette. Ce fut un chef-d’œuvre du genre.

Quand j’étais gamin, Le roman d’un tricheur de Sacha Guitry avait fait grand bruit mais il avait fallu des années pour que je comprenne la jubilation de ceux qui avaient trouvé dans cette célébration de la triche un blanc-seing pour la leur. Hier soir je n’ai pas manqué l’exhumation de ce film par Ciné Classic, je l’ai revu, et fait voir à Christine qui venait de naître quand ce Roman d’un tricheur était “sorti” sur les écrans, comme on dit si étrangement. Beaucoup de bruit pour rien. On eut beau me rappeler que les cinéastes de la Nouvelle vague y avaient trouvé de l’inspiration, je n’y ai trouvé pour ma part qu’une variation du style boulevard et un insolent mépris. Dont l’usage et la mode, il est vrai, reviennent en force.

“Abandonné sur les aires vastes de la solitude, écrivait Max-Pol Fouchet dans la préface de La poésie française, le poème fume toujours lorsque les hommes le trouvent, il contient assez de chaleur pour les réchauffer, et s’ils soufflent sur la braise, ils ressusciteront la flamme…” Ainsi, les petites et grandes passions d’une vie ne disparaissent-elles jamais tout à fait, même si le silence les recouvre. Et quand en reparaît une dont on était sans nouvelles, la fête est belle et grave. Cela m’est arrivé hier soir. Quelques mots inattendus apparaissant sur l’écran ont soufflé sur la braise et, dans les petites flammes, le souvenir a provoqué de grandes illuminations.

Bahiyyih Nakhjavani est revenue sur cette lecture de nuit dont je lui avais parlé. “I would also adore to hear more of your ruminations about les livres de nuit as against les livres de jour, m’écrit-elle, and who you think a writer should be addressing in these congested times, les lecteurs de nuit ou de jour ?” Si je n’avais ces allocutions et conférences à préparer, je m’y lancerais sans retard car c’est un beau sujet de “rumination” que de chercher ce qui assigne pour un livre une lecture ou l’autre.

9 octobre – Nous étions hier soir contents à deux titres au moins, Christine de voir et moi de revoir La vérité d’Henri-Georges Clouzot, un film qui a traversé presque cinquante années sans, comme on dit, prendre une ride – encore qu’il s’en trouve, comme ici avec le noir et blanc, pour donner du caractère à une physionomie. Contents parce que le film ramène sans cesse le spectateur dans la cour d’assises, qui a tant à voir avec le théâtre, où s’affrontent Paul Meurisse et Charles Vanel, admirables comédiens jouant des monstres du prétoire dans une effrayante comédie. Contents aussi parce que ce fut une occasion de nous rappeler qu’avant de jouer à la Mère Teresa de l’espèce animale, Brigitte Bardot fut une grande actrice dont, personnellement, quand elle danse, je regarderais les pieds nus pendant des heures. Comme ceux d’une certaine Comtesse dans le film d’un certain Mankiewicz.

Ce matin, allant chez Actes Sud, j’ai retrouvé en Arles mon vieux pote, le mistral. Je me suis hâté de me mettre à l’abri car je m’étais levé avec un dos fort empesé. Une bonne partie de l’équipe était déjà partie pour la Foire du livre de Francfort qui s’ouvre, je crois, demain. Le film de Clouzot m’avait mis en veine d’histoires. Pour Laurence et pour Evelyne j’en ai sorti quelques-unes de mon fablier. Entre autres celle de la femme éblouissante en compagnie de laquelle je m’étais retrouvé en voiture, un matin, aux petites heures, à Francfort, après une nuit tumultueuse. Je ne l’ai jamais revue, je n’ai jamais su qui elle était ni même comment elle s’appelait, mais elle me fit un beau modèle pour Claudia Wolf, la traductrice qui, dans Les rois borgnes, profite d’une telle circonstance pour prendre en main le destin de l’écrivain Claude Galien.

10 octobre – Quand nous sommes arrivés ici, il y a une quarantaine d’années, les descendants, fort nombreux, des immigrés italiens et espagnols n’étaient pas les derniers à manifester leur inquiétude devant la montée de l’immigration maghrébine. Je n’ai pas tardé à comprendre que c’était une manière d’oublier ou d’ignorer leur propre origine et de se défaire de l’humiliation qui souvent l’accompagne.
“Détail”, disait hier un ministre à propos de cette affaire d’ADN dans le contrôle du regroupement familial des immigrés. “Dégueulasse”, lançait une secrétaire d’Etat avec l’air de rappeler qu’elle n’est “ni pute ni soumise”. Question de vocabulaire, laissait entendre Jack Lang à la radio ce matin. Depuis Moscou, où sa main baladeuse qui en a déjà tant caressé s’est posée sur l’épaule de Poutine, notre ubiquiste président doit sourire. Belle occasion, à son retour, de montrer une fois encore qu’il admet la récréation mais sait en siffler la fin. Oui, mais, ira ou n’ira pas à la nouvelle Cité de l’immigration ouverte aujourd’hui, avec la plus grande discrétion, dans l’ancien Musée des colonies ? Une vraie pépinière à sujets qui fâchent, cette Cité !

Avec le dos raide comme si on m’avait greffé un cintre entre les omoplates, irai-je ou n’irai-je pas à Paris demain pour la première du film de Paul Auster, La vie intérieure de Martin Frost ?

En 1964, l’URSS a envoyé Mikhaïl Kalatozov (Quand passent les cigognes, palme d’or 1958), pour embarquer les Cubains dans la production d’un navet aux accents einsensteiniens dont Scorsese et Coppola ont pourtant célébré les prouesses. Très long et très assommant, ce film de propagande lyrique a été réalisé par le “grand frère” avec la même élégance que, du temps de l’amitié sino-soviétique, les Russes avaient montrée en poussant les Chinois à éventrer le vieux Pékin par une avenue destinée aux défilés de chars d’assaut. Rendons cette justice à Fidel Castro : Soy Cuba lui a déplu. Peut-être fallait-il, ce soir, regarder ce film pour se rappeler que les jeunes révolutions sont immanquablement draguées par des souteneurs encombrants.

11 octobre – Avec ce cintre entre les omoplates je suis juste bon, ce matin, pour la penderie, pas pour des heures de train et des courants d’air de gares... Nous ne verrons donc pas, cette fois, le film de Paul Auster.

Qui a écrit que dans un sac de pommes on peut encore mettre beaucoup de riz ? Je ne sais plus mais je me souviens que le premier à me l’avoir dit, c’était Alexis Curvers, auteur de l’inoubliable Tempo di Roma que j’eus tant de plaisir à rééditer en 1991. Bref, dans le sac de mes bricoles quotidiennes je glisse ou intercale de temps à autre un sonnet de Shakespeare dont Actes Sud vient de reprendre en poche Babel l’édition bilingue établie par Robert Ellrodt.

For we, which now behold these present days,
Have eyes to wonder, but lack tongues to praise.

Quant à nous qui voyons les jours présents, nos yeux
Admirent, mais pour louer la voix nous manque.
Raide comme la statue de Bartholdi, j’étais en train d’écrire sur la Liberté, avec difficulté car le sujet est trop vaste. La fenêtre était ouverte, il y avait de la douceur dans l’air, le mistral s’était tiré. C’est alors que le glas s’est mis à sonner, le curé du Paradou envoyait une âme au ciel. Le chien fantôme, habituel accompagnateur de ces cérémonies, s’est mis à hurler à la mort. Mais cette fois l’animal n’était plus seul, ils étaient trois ou quatre, une meute accompagnait le défunt… À quelles déplorations aurons-nous droit si ça se révèle épidémique dans la gent canine !

Nous avions été bouleversés l’an dernier quand, avec retard comme souvent, nous avions découvert Terre promise d’Amos Gitaï. Ce film nous reste à jamais présent par une scène nocturne tournée dans le désert du Sinaï. Au milieu de l’arène de lumière que font les phares de voitures disposées en cercle, des jeunes femmes venues en troupeau d’Europe de l’Est sont dénudées, exhibées, palpées, puis vendues par des trafiquants arabes à des proxénètes israéliens. Tel du bétail. Or ce soir nous avons vu Kadosh qui, tourné cinq ans avant Terre promise, révélait la tyrannie que les ultra orthodoxes de Mea Shearim exercent sur les femmes en remerciant Dieu de n’en être pas. De tels films, d’une écriture presque ethnologique, invitent avec la même et patiente insistance à méditer sur les formes indéfiniment répétées de la barbarie.

12 octobre – Douce fraîcheur et lumière tendre, un friselis de vent dépose sur l’herbe, une à une, les feuilles de platane mortes dans la nuit. Les avions ont oublié de décoller, les camions sont restés au garage et les chiens fantômes sont enroués. Parfait matin d’automne. À l’ancienne.

Je n’ai jamais fait procès à qui que ce soit de n’avoir pas tout lu ni même lu tout ce qu’il fallait avoir lu. C’est pourquoi, à qui m’interrogeait ce matin sur le Nobel de littérature attribué à Doris Lessing, j’ai répondu sans honte que j’avais l’impression d’en savoir sur elle plus que je n’en avais lu. Et assez pour me réjouir de cette distinction et trouver savoureuse sa réaction que rapporte Le Monde : “Trente ans que ça dure. J'ai remporté tous les prix en Europe, tous ces foutus prix, alors je suis ravie de les avoir remportés. C'est un flush royal.”

Dîné ce soir au village, chez les S*, où nous avons parlé d’obédiences, de soumission, de servitude. Je n’ai rien fait pour calmer le jeu car ce sont des concepts avec lesquels j’avais été aux prises tout l’après-midi en travaillant à mon texte sur la Liberté. Laquelle, quand on se livre à des inventaires, s’impose par ses absences plus que par sa présence. Le danger serait d’ailleurs de ne pas se souvenir des fêtes qu’elle a permis de célébrer malgré les vicissitudes du monde. Quelle tête feront-ils, ces savants du droit et des lois réunis en colloque, quand pantins et marionnettes raconteront mes aventures avec la Liberté ? Je ne suis pas du sérail, ils s’attendent peut-être à un savarin imbibé de philosophie morale…
Avant de nous séparer, il fut aussi question avec les S* du prix Nobel de la paix qui venait d’être attribué pour moitié à Al Gore et des envies que celui-ci pourrait avoir de repartir dans la course de la présidentielle. M’était avis qu’il ne pourrait pas rester le prophète de la planète en péril s’il rentrait dans un jeu électoral où les compromis l’emportent souvent sur les convictions.

13 octobre – Avec Lucien Clergue la photographie a été reçue sous la Coupole, cette semaine à Paris. Pour Lucien c’était visiblement une fête à laquelle il avait tenu à mêler quelques attributs de la tauromachie comme la jaquetilla des toreros ou le fourreau d’épée à tête de taureau. Il n’a pas connu, lui, l’épreuve que peut représenter l’éloge d’un prédécesseur puisqu’il est le premier à occuper à l’Institut un nouveau fauteuil désormais réservé à la photographie. En lisant dans la presse le compte rendu de la cérémonie, je me suis souvenu de l’éloge que j’avais dû faire d’Alain Bosquet quand j’avais été reçu en 1998, comme membre étranger, à l’Académie Royale de Belgique pour y être le sixième titulaire d’un fauteuil qui frémissait encore d’avoir accueilli pendant dix-neuf années la sublimissime Madame Colette. Et j’ai revu la stupeur advenue quand j'avais annoncé que, dans cette académie où l’on ne porte ni l’habit ni l’épée, j’allais faire l’éloge du seul homme qu’il me fût jamais arrivé de provoquer en duel. Donc, j’y reviens, pour Lucien ce fut une fête. Mais pour la photographie je m’interroge. Pour créer ce fauteuil qu’un Robert Doisneau eût malicieusement occupé, pourquoi avoir attendu le moment où le raz-de-marée technologique donne à tout détenteur d’un téléphone portable l’illusion d’être un maître photographe… Et si c’était un geste désespéré pour sauver l’argentique du naufrage ?

En septembre, nous avions regardé les Contes des quatre saisons d’Éric Rohmer mais nous avions raté le Conte d’automne car, lors de sa diffusion, nous étions à la Forge Roussel. Nous en avons reçu hier le DVD et nous avons pu ce soir nous laisser emporter par ce marivaudage où des femmes, précisément à l’âge d’automne, ont les premiers rôles. Il fallait le talent méticuleux de Rohmer, son regard soupçonneux, son art du dialogue et sa capacité d’inscrire l’intime dans d’admirables paysages rhodaniens pour que l’on restât, d’un bout à l’autre du film, attachés à ces émois sans emphase, à ces destins sans tapage, à des aventures discrètes qui se jouent dans un théâtre qui s’appelle le for intérieur.

Après le film, nous sommes allés voir où en était la demi-finale de la Coupe du monde de rugby qui opposait l’Angleterre à la France. C’était au moment où le sort tournait et où les Français qui menaient furent malmenés par les Anglais qui allaient emporter la victoire. Mais deux matches me paraissaient avoir lieu simultanément : celui des rugbymen et celui des commentateurs. Les difficultés des uns pour enlever le ballon ovale à l’adversaire n’étaient rien en comparaison de celles qu’avaient les autres pour faire des chandelles avec leurs hyperboles.

14 octobre – Dans les rêves de cette nuit je suis passé plusieurs fois de l’écran à l’écrit et de l’écrit à l’écran. Et comme si ces allers et retours avaient eu un effet de purgation, avant de me remettre à l’écritoire pour reprendre la réflexion sur la Liberté qui me fait souci parce que je dois en décembre la déployer devant un aréopage de juristes que l’éloquence ne trompe pas et qui connaissent toutes les ficelles de l’argumentation, j’ai rouvert ce matin quelques livres et, du premier coup, je suis tombé par chance et intuition sur une réflexion de Bergson dans son Essai sur les données immédiates de la conscience. “Bref, écrit-il là, nous sommes libres quand nos actes émanent de notre personnalité entière, quand ils l’expriment, quand ils ont avec elle cette indéfinissable ressemblance qu’on trouve parfois entre l’œuvre et l’artiste.” Il n’en fallait pas plus pour me relancer. Par qui, par quoi, par quel fluide averties, je ne sais, les cloches se sont mises à sonner, je suis allé ouvrir toute grande la fenêtre, et je me suis trouvé nez à nez avec le feuillage du platane dont les feuilles immobiles m’avertirent que le mistral revenu hier avait disparu cette nuit. La température était douce, la lumière sereine. C’était un sacré beau dimanche d’automne ! J’ai repris mon texte avec allégresse, comme si je venais de retrouver une amoureuse que le silence avait rendue invisible…

Ce soir, avant le souper familial du dimanche qui fut cette fois vite expédié, Antoine a passé un moment dans mon grenier. Il regardait les choses, me demandait l’origine de l’une, caressait une autre. “C’est la caverne d’Ali Baba” murmurait-il. À son âge je déambulais de la même manière dans le laboratoire de mon grand-père où les instruments me paraissaient appartenir à l’univers de l’alchimie. Je me disais qu’un jour j’en hériterais. Mais pendant la guerre mon grand-père mourut parce que ma grand-mère venait de mourir, et il y eut alors le terrible autodafé que j’ai décrit dans Zeg ou les infortunes de la fiction. Du laboratoire il ne me reste qu’un trébuchet qui servait aux pesées délicates et un mortier de porcelaine qui me fait un beau cendrier. J’observe Antoine et me demande ce dont il aimerait hériter. Le trébuchet et le mortier ne l’intéressent pas. Mais il s’est longtemps attardé devant une minuscule installation que je fis jadis en fixant sur un caillou une clef de contact tordue, seul vestige de la deux-chevaux, laminée par un camion, dans laquelle Barbara avait failli périr jadis en quittant Nevers où nous nous étions séparés.

15 octobre – Ce matin, à l’heure où la journée avait l’air de se débarrasser d’une robe de brume pour paraître dans sa nudité solaire, je suis allé cueillir à la gare d’Arles Mélanie, ma petite archiviste qui arrivait de Valence où elle s’est installée. Elle n’avait pas de regret, me disait-elle, d’avoir quitté Arles, ville de pays plat. Alors je l’ai amenée au mas par la voie Aurélienne qu’elle ne connaissait pas et je lui ai montré la chaîne des Alpilles qui, avec des nuances bleues et d’argent, émergeait à son tour de la brume…

Par courrier spécial viennent d’arriver de Montréal quelques exemplaires de la version quintessenciée de mon journal de l’année 2006, Le mistral est dans l’escalier, éditée par Marie-Josée Roy dans sa collection “l’écritoire” où ont déjà paru Sur les quatre claviers de mon petit orgue et Neuf causeries promenades. Le livre ne sera disponible en France qu’au début de l’an prochain mais il est bien agréable de pouvoir déjà le tenir en main et en caresser la couverture. J’ai beau avoir écrit quelque trente-cinq livres et, comme éditeur, en avoir publié des milliers, je ne reste pas moins sensible à chaque naissance.

Sans autres commentaires, Jacques Bonnadier m’avait envoyé un courriel aux allures de pétition… “Mon copain Joseph vit depuis quelques années en France où il a trouvé un petit emploi d'ébéniste. Il voudrait bien faire venir sa famille auprès de lui, deux personnes seulement : sa femme et son fils unique, ce qu'il n'a pas réussi à faire jusqu'ici. Las, il vient d'apprendre que toute démarche lui est désormais impossible car l'administration française lui fait obligation de prouver, par un test ADN, sa parenté biologique avec l'enfant. Or il n'a aucun lien de sang avec celui-ci né d'une jeune femme de son pays et d'un père inconnu. Il s'agit d'un enfant qu'il a adopté à sa naissance, peu de temps après son mariage avec la jeune maman. L'enfant se prénomme Jésus. Une pétition circule parmi les voisins et amis de Joseph pour l'aider à faire reconnaître son lien de parenté et lui permettre de faire venir sa femme et son fils auprès de lui.”
L’usage que l’on veut faire de ce test ADN m’indigne tant que j’étais prêt à la protestation. Jacques m’a aussitôt retenu. “Mon petit texte est une fable, rien qu'une fable. Il faut signer toutes les pétitions anti test ADN, pas celle-ci qui n'existe pas”, s’est-il empressé de me dire. Reste que sa fable aux allures de fuite en Égypte est si joliment tournée que je la fais connaître autour de moi.

16 octobre – Arles frissonnait au soleil, ce matin, mais elle était étincelante. Chez Actes Sud, j’ai passé trois bonnes heures et j’eus de bonnes conversations. Avec V* entres autres à qui j’ai reparlé des ambitions que nous avions il y a trente ans et des idées fortes qu’il faut avoir aujourd’hui pour affronter la métamorphose des mentalités et les nouveaux rapports des lecteurs avec l’écrit.

Après avoir eu le projet d’aller à Bordeaux par le train en faisant un détour par Paris, à quoi nous avons renoncé à cause de la grève des transports, nous avions pensé nous y rendre par la route et voir du paysage. Mais finalement, c’est l’avion que nous avons choisi. Une heure de vol dans chaque sens vaut mieux pour mon dos que douze heures de voiture. Le plus sage eût été de renoncer mais on ne renonce pas à célébrer la mémoire de Nina Berberova à qui je dois l’une de plus singulières aventures éditoriales de ma vie. Elle avait mon âge quand je l’ai découverte et n’hésitait pas, elle, à traverser l’Atlantique pour me rencontrer. Elle ne renonça pas non plus à faire un long retour en URSS dans notre compagnie.

“Je me suis à plusieurs occasions exprimé là-dessus, ai-je répondu à O.M.* qui m’interrogeait sur mes rites d’écrivain. Mais c’était toujours pour dire la même chose, ai-je ajouté, à savoir que je ne suis pas à l’aise pour écrire ailleurs que chez moi, entouré des livres dont la compagnie m’est indispensable et le secours parfois nécessaire. Sans eux, je suis perdu. Or, devant la fenêtre de mon grenier s’étalent la ramure et le feuillage d’un platane bicentenaire qui me mange la lumière. De telle sorte que, l’été comme l’hiver, j’écris à la lumière artificielle que me donne une vieille lampe achetée jadis chez Dunhill à Londres. Et puis, il me faut de la musique, non pas pour m’accompagner mais pour me mettre en train. En ce moment, ce sont les quatuors de Haydn par le Lindsay String Quartet. Voilà, ai-je conclu, vous savez (presque) tout.”

17 octobre – Quand Vipère au poing parut en 1948, la guerre venait de finir et le règlement de compte familial d’Hervé Bazin, variation sur le thème gidien de “familles, je vous hais”, parut de l’histoire ancienne à mes camarades et moi qui sortions de la clandestinité. C’était sans comparaison possible avec les désirs de vengeance qui parfois nous traversaient l’esprit et qui avaient pour cible d’autres créatures que la sinistre Folcoche. Tout compte fait, dans ce registre nous préférions encore Mme Lepic, l’inoubliable mère du Poil de carotte de Jules Renard. Longtemps après, chez Grasset, j’ai rencontré Hervé Bazin où l’on avait pour lui la révérence que lui valait la réputation de faire la pluie et le beau temps au Goncourt. Je l’ai compris le jour de septembre 1973 où, rue des Saints-Pères, je l’entendis annoncer à Yves Berger dont la porte était restée ouverte, qu’entre L’ogre et Le nom de l’arbre il n’hésiterait pas, ce serait Chessex. Et ce le fut. En ce temps-là, Pierre Cardinal venait d’adapter Vipère au poing pour la télévision. Je n’en avais gardé d’autre souvenir que l’image terrifiante d’Alice Sapritch dans le rôle de Folcoche. C’est pourquoi, hier soir, en perpétuel décalé de l’actualité (mais je n’en ai pas de regret), j’ai proposé à Christine de voir sur France 3 l’adaptation que Philippe de Broca, voici trois ans, avait faite du roman de Bazin. Luxueux loupé d’où n’émergent, ce matin, que de magnifiques gros plans du visage de Catherine Frot en Folcoche.

J’ai connu Clergue bien avant que, m’étant établi dans le pays d’Arles, je ne le rencontre enfin. La découverte de son travail date de l’époque de Corps mémorable qui fut, en ces temps lointains, un cadeau qu’il m’arrivait d’offrir à ami que je voulais épater ou à une femme que je voulais émouvoir. Quand nous fîmes enfin connaissance, voici plus de trente ans, une amitié discrète nous réunit. Lucien, nouvel académicien auquel la ville d’Arles vient de manifester son admiration, est un alchimiste du regard qui nous bascule de l’autre côté du miroir, là où la vie a les saveurs de l’imaginaire. C’est ce que j’ai essayé de lui écrire.

Je suis allé rechercher dans ma bibliothèque Le grand Meaulnes d’Alain-Fournier. J’ai découvert que je l’avais acheté en 1945 et je me suis souvenu d'impressions que m’avait laissées, au sortir de la guerre, ce roman d’un homme de vingt-huit ans tué au commencement de la précédente sans avoir même pressenti le succès que connaîtrait son livre. J’ai tourné les pages et fouillé mes souvenirs parce que nous avions pris le risque de regarder ce soir l’adaptation cinématographique qu’en a faite Jean-Daniel Verhaeghe, quarante après le film navrant qu’en avait tiré Albicocco. Ni vrai plaisir ni grande déception. De belles images et des rôles tenus avec discrétion mais aussi, hélas, dans l’indistinction des caractères et parfois même des physionomies. Je me suis demandé si le sujet avait jamais tenté André Delvaux qui, avec Rendez-vous à Bray, avait fait une si merveilleuse adaptation du Roi Cophétua (in La presqu’île) de Julien Gracq, ou Claude Santelli qui avait montré tant d’intelligence dans ses adaptations de Maupassant. Je sais ce qu’il me reste à faire… Relire Alain-Fournier.

18 octobre – S’imaginait-il que nous l’avions oublié ? Le mistral s’est ramené cette nuit avec force rage et hurlements. Dans le même temps, la grève qui a démarré hier soir semble prendre de l’ampleur. Et c’est le moment où tombe sur mon écran un appel signé par Jean-Pierre Dubois, président de la Ligue des Droits de l’Homme… “Des sources sérieuses prévoient pour demain vendredi 19 octobre une rafle d'une ampleur sans précédent, à la faveur des difficultés de communication et de la mobilisation sur d'autres enjeux d'un certain nombre de citoyens actifs.” Dans quel pays sommes-nous ? demande Anne-Marie Garat. Mais, chère Anne-Marie, est-ce que ça pèse encore, quand tombe l’annonce officielle du divorce impérial ?

19 octobre – Hier soir, par ses grondements furieux le mistral s’est mêlé au récit de la catastrophe minière de Courrières (1906) dont Thierry Binisti s’est inspiré pour réaliser son téléfilm Moi, Louis, enfant de la mine. Des scènes bien menées, des bons, des méchants, de la tendresse ouvrière, de la cruauté d’opérette, un doux populisme. Mais il manquait l’autorité d’une écriture à la Zola. Il est vrai qu’Yves Allégret et plus tard Claude Berri n’ont pas vraiment convaincu avec leurs adaptations de Germinal. En tout cas, la mine, les gueules noires et les coups de grisou font partie des images fortes qui ont marqué l’imagination des enfants de ma génération. La preuve ? J’ai regardé Moi, Louis, enfant de la mine jusqu’au bout. Ah oui, c’était jour de grève…
Après, et jusqu’à être happé par le sommeil, aux petites heures, je me suis baigné dans les eaux du Grand Meaulnes avec l’impression de retourner à une adolescence qui n’avait pas été la mienne.

Je suis fin prêt, ce matin, pour Bordeaux et l’hommage que j’y rendrai ce soir à la mémoire de Berberova. Mais l’avion ne décolle qu’à l’heure du déjeuner. Il y a là une sorte de no man’s hour trop brève pour me remettre à l’une des tâches que je reprendrai au retour, et trop longue pour ne pas l’occuper. J’aurais été faire un état des lieux au jardin où certaines plantes hésitent entre le désir de refleurir et la nécessité d’hiberner si les grondements du mistral ne me mettaient en garde contre une telle imprudence. Reste alors, comme souvent, la lecture de l’un de ces articles que j’accumule sur ma table avec l’idée que j’en prendrai connaissance un jour prochain…

20 octobre – En arrivant à Bordeaux, hier, un pressentiment m’a saisi. Qui s’est hélas vérifié. La soirée d’hommage à Berberova a bien eu lieu dans la nouvelle médiathèque de Mérignac mais ce fut en présence d’une poignée d’auditeurs éparpillés dans la salle. Et si, de leur tout petit nombre, je décompte la demi-douzaine d’amis qui étaient venus pour m’entendre et me revoir, les participants ne devaient pas être plus de trente. Je ne leur en ai pas moins raconté, comme s’ils étaient cent, cinq cents ou mille, et pendant plus d’une heure et demie, avec lectures et anecdotes à la clef que j’avais avec soin préparées, comment une exilée russe d’immense talent avait reçu dans les sept dernières années de sa vie la reconnaissance littéraire et la consécration mondiale qui lui avaient été refusées pendant plus de soixante ans. Reconnaissance, consécration ou réponse si tardive à la “nécessité d’aimer et d’être aimé”, comme elle l’avait dit dans la préface de C’est moi qui souligne, son autobiographie. À Mérignac, ma causerie achevée, on m’assura que c’était réussi mais j’en suis revenu avec une immense amertume. Dès lors qu’on veut rendre hommage à une telle personnalité, on prépare, on informe, on rappelle, on relance, on affiche. On ne compte pas sur les anges, ce n’est pas leur boulot.
Il y eut pourtant deux moments que je ne suis pas près d’oublier. Avant cette piètre soirée, nous avons pris le thé, Christine et moi, à la terrasse du Régent avec Frédérique Deghelt qui était venue nous rejoindre et ainsi avons-nous pu parler du nouveau roman dont elle vient d’achever une première version qu’elle s’apprête à reprendre. Et puis il y eut soudain l’apparition d’un visage que je reconnus sans le connaître. Je compris : c’était la mère de Lisa Bresner, le jeune auteur qui avait mis fin à ses jours en juillet et dont j’ai dit ici combien j’aimais le sourire, la grâce, l’imagination, les grands désespoirs, les malices et le talent. Lisa avait le regard que je retrouvais chez Martine, sa mère.
Maintenant je me dis qu’elle est là, pour moi, la leçon de Bordeaux. Elle est dans la conjonction inattendue de deux destins, de l’une qui vit très longtemps mais ne connaît la reconnaissance qu’à la fin de sa vie, et de l’autre qui, la recevant très tôt, ne peut supporter de vivre plus longtemps…

21 octobre – Il y eut hier soir au mas, pour le dîner, une grande table d’adultes et une belle tablée d’enfants. Michel nous avait préparé du porc légèrement caramélisé, accompagné d’un riz très léger. Après quoi ce fut la diaspora, les uns s’installaient devant le grand écran et assistaient à la défaite de l’Angleterre dans le match ultime de la Coupe du monde de rugby, les autres allaient regarder un film avec les enfants sur le téléviseur de la bergerie. Moi, je me suis retiré dans mon grenier pour voir une médiocre adaptation d’un bon Maigret, La nuit du carrefour, celle d’Alain Tasma dont je ne garderai pas le fort souvenir que j’avais d’une autre que fit jadis Jean Renoir. Puis, au lit, j’ai achevé la relecture du Grand Meaulnes, avec l’impression d’avoir erré dans les vestiges d’un monde définitivement éteint mais sans savoir quelle part de moi-même y avait été emportée. Vers cinq heures, à la faveur d’une brève insomnie j’ai pris France Culture et, dans une émission sur les héritages de Brecht j’ai entendu, parmi d’autres, les voix amies de Jean-François Peyret et de Georges Banu qui évoquaient les différences de sens que pouvaient avoir les œuvres par la manière de les re-présenter, une difficulté à laquelle Brecht lui-même avait été confronté lors de la reprise de certaines de ses propres pièces.

Au réveil, j’ai ouvert ma boîte à courriels. Surprise… sans s’être donné le mot, Frédérique et son amie Anne m’avaient écrit sur l’aventure bordelaise. “Ils n'auront même pas eu l'élégance de te remercier au micro de ces presque deux heures émouvantes, de cette aventure racontée comme une chevauchée magnifique,” s’exclamait l’une. “Je vous promets que je ne regarderai plus de la même manière l’arbre qui est devenu si fort et si beau,” me disait l’autre par allusion au platane de la place Saint-Sulpice au pied duquel j’ai enfoui une part des cendres de Berberova parce que c’était le lieu de notre première rencontre. Je crois que s’il y avait eu meilleur accueil et plus de monde, ai-je répondu, j’aurais étoffé mes propos pendant au moins une demi-heure de plus. Pour raconter d’autres histoires. Celle, par exemple, de Nina me priant un soir, à Philadelphie, de m’asseoir à côté d’elle et me confiant qu’elle se demandait si, le dernier jour venu, quelqu’un viendrait s’asseoir là, près d’elle, sur son lit, comme moi en cet instant, à qui elle confierait le grand secret de sa vie. Un secret, avait-elle aussitôt rajouté, qu’elle ne pourrait évidemment révéler que ce dernier jour venu. Et d’éclater de rire en me congédiant... Ou cette autre fois, quand celle qui venait d’écrire sur la “nécessité d’aimer et d’être aimé”, avait braqué sur moi un pistolet imaginaire en me sommant de lui confier la passion la plus secrète de ma vie. Celle que j’ai mise au cœur des Déchirements, le roman qui paraît en février.

Avant midi, enfants et petits-enfants ont pris le large et le mistral est revenu me tenir compagnie.

Au menu de ce dimanche, lectures, préparation des causeries à venir et lettres diverses. Un lecteur m’avait demandé s’il était correct de dire en Arles, comme je le fais souvent. Ne fallait-il pas dire à Arles ? Les gens d’ici, lui ai-je répondu, ceux qui sont d’origine et de culture provençales, sont sensibles à la difficulté phonétique induite par la rencontre des deux éléments vocaliques, à Arles, que leurs parents évitaient par le en Arles. Et j’ai trouvé cela en même temps séduisant, confortable, respectueux d’une tradition, ai-je ajouté. Je ne veux pourtant paraître ni compassionnel à l’endroit du passé ni rebelle à la règle. Mais le plaisir de l’expression m’a toujours paru constitutif du plaisir d’écrire. Je continuerai donc de dire et d’écrire en Arles sans pour autant chercher à l’imposer.

Ce soir nous aurions bien revu La maison du lac avec les Fonda père et fille, Henry et Jane, en compagnie de Katharine Hepburn. Nous avions beaucoup aimé ce film de Mark Rydell en nous fichant bien du mépris affiché par certains critiques dits de référence. Mais deux choses nous en ont détourné. D’abord Arte ne le diffusait pas en V.O., et puis nous étions tentés par les bons échos que nous avions eus de Quand j’étais chanteur, un film du jeune cinéaste Xavier Gianolli, proposé par Canal+. Cécile de France, que nous avions découverte dans Fauteuils d’orchestre, y faisait, avions-nous lu, un couple inattendu mais épatant avec Gérard Depardieu, chanteur de bal à Clermont-Ferrand. Et nous avons été séduits, en effet, par ces deux-là, leur jeu, leurs mimiques, leurs regards, leur tendresse, leur humour, leurs embarras, et nous avons marché… un bon moment. Mais, à partir d’un certain point, des effets répétitifs ont enlevé à la comédie une part de sa drôlerie, de son éclat et de son émotion. De telle sorte que, hors ce sacré numéro des deux premiers rôles, le reste nous a paru tomber en quenouille.

22 octobre – Elle n’était pas ordinaire, la troupe scoute que j’avais intégrée avant guerre. Sans trop savoir, j’étais entré chez les Éclaireurs unionistes et sans eux je n’aurais pas, dès le jeune âge, fréquenté la Bible par le texte. Quand il arrivait que l’on partît camper, un week-end, plus souvent que dans la vierge nature c’était du côté des charbonnages où toujours se trouvait un pasteur pour nous mettre en présence de gueules noires travaillant à la mine. La guerre survint et l’Occupation suivit qui mirent fin à cette prosélytique activité. La troupe unioniste à laquelle j’appartenais avait eu deux chefs, d’assez peu mes aînés, qui passèrent alors du scoutisme à l’activisme. Ils furent à la fin tous les deux fusillés, l’un par les Allemands pour faits de sabotage, l’autre par des résistants pour faits de collaboration avec l’occupant. J’y pensais ce matin en apprenant que les enseignants étaient aujourd’hui même tenus de lire à leurs élèves la lettre que le jeune Guy Môquet avait écrite à ses parents avant d’être, avec d’autres otages, fusillé par les Allemands auxquels des autorités françaises les avaient livrés. Je me suis demandé ce que j’aurais fait aujourd’hui si j’avais été prof. En conscience, je le crois, j’aurais exposé à mes élèves la situation où l’autorité de tutelle me mettait et j’aurais montré le danger de faire main basse sur l’Histoire à des fins politiques. Mais surtout, et là j’en suis certain, oui, foi de vieil abolitionniste, j’en serais revenu à la nécessité d’abolir la peine de mort en toutes circonstances.

Un oiseau vient d’être plaqué contre la vitre par une rafale de vent et il a repris son vol en titubant. Je me souviens avec tristesse que, lorsque mon père venait ici passer quelques jours, jadis, je me moquais un peu de lui parce qu’il ne supportait pas ce mistral que je trouvais alors très... allègre, venais-je d’écrire à Allégretto. On change, oui, mais lui aussi, le mistral, il a changé. Le diable l’habite et Dieu seul, s’Il existe, sait pourquoi. À moins que Nicolas Hulot et Al Gore soient au parfum…

Une amie me fait passer une protestation de bergers contre le marquage électronique de leurs brebis qui sera obligatoire à partir du 1er janvier prochain. À cette occasion, un nouveau mot entre dans ma collection : le puçage. Et, à lui seul, doux et insidieux, il me fait entrevoir ce qui pourrait advenir après le test ADN imposé aux immigrés demandeurs du regroupement familial : le puçage familial. En attendant notre tour… Hein, pourquoi pas, mais ce n'est qu'un exemple, le puçage imposé aux automobilistes pris en flagrant délit par les radars routiers ? Ou encore, le puçage imposé aux fumeurs. Mais déjà, suggérons aux fabricants du matériel ad hoc d’aller en Suisse. Le résultat des élections fait entrevoir un marché juteux…

Nous avions hésité à voir Melinda and Melinda de Woody Allen, tant les critiques que nous avions pu trouver étaient réservées ou féroces. Eh bien, ce soir, nous avons passé cent minutes de pur plaisir à suivre cette comédie où deux dramaturges confrontent leurs interprétations de la même histoire. Il est vrai que c’est un film de texte plus que d’images pourtant très justes. Woody Allen n’est pas présent à l’écran mais suivre ces démêlés amoureux et new-yorkais, où marivaudage et intrigues se jouent dans les réparties, réflexions et métaphores, conduit à un plaisir d’ordre théâtral. Où le langage est souverain.

23 octobre – En Arles, que le mistral avait ce matin transformée en glacière, j’eus, dieu merci, quelques chaleureux conciliabules. Et parmi d’autres, un qui portait sur les leçons à tirer des bouleversements qu’Internet apporte dans l’industrie du disque. Faut-il ou ne faut-il pas redouter que, les innovations se perfectionnant à toute allure, on entasse bientôt le contenu des livres dans la mémoire de petits instruments de poche, comme il en va désormais pour la musique ? Il y a certes des arguments nombreux pour se persuader que le livre a encore une longue vie devant lui, mais l’imprudence serait de s’en satisfaire. De même que, selon la belle formule de François Jullien, Un sage est sans idée et ne se sert pas des siennes comme d’un rempart contre l’avènement de nouvelles, de même, ai-je dit à Laurence, il convient de réfléchir sans misonéisme et sans défaitisme aux inévitables transformations dont les signes sont de plus en plus visibles. Il faudrait tout de même se souvenir que le texte, que ce soit dans la réflexion ou dans l’affectivité, génère et apporte le sens. Le livre, lui, ne crée ni ne pense, il est le vaisseau du texte. Et rien ne peut empêcher que de nouveaux vaisseaux remplacent un jour l’ancien. Plus important sans doute, ai-je ajouté, serait de saisir l’occasion pour refaire un peu de lumière sur les causes de la prolifération éditoriale et chercher quelles responsabilités y ont l'intégrisme du profit, le souci de notoriété et le vrai désir de déployer les idées et les affects. Peut-être s’apercevrait-on alors de l’importance de malentendus que l’on feint de n’avoir pas vus. Lever ceux-ci, ce à quoi beaucoup se refuseront et se refusent déjà, aurait sans doute pour conséquence une restructuration de l’industrie éditoriale. Car écrire des livres, en faire, en vendre, ce n’est pas la même chose. Pas plus que soutenir l’intelligence et le talent ne peut se confondre avec l’exploitation de la bêtise. Pas plus que proposer ne s’accorde avec imposer.
Suis rentré à temps au mas pour accueillir George et Raymond Jean qui étaient venus de Gargas pour déjeuner avec nous. Et la conversation du matin a repris. Mais d’une autre manière et sur un autre ton car il m’eût paru discourtois d’entraîner dans cette prospective éditoriale un Raymond Jean qui poursuit lentement la rédaction de ses mémoires. Belle fut donc la part faite aux regrets de ce “bon vieux temps” où l’on ne comptait pas plus d’une trentaine de nouveaux titres à la rentrée littéraire. Au dessert, on a reparlé de Guillevic, de Char, de la théâtralité que le livre impose au texte, de la thèse que, là-dessus, j’avais jadis soutenue à Aix sous sa direction, et de Georges Duby qui en avait présidé le jury. Et nous avons fait un bref inventaire des livres que nous sommes en train de lire et de ceux qu’il nous arrive de relire.

Parce que nous étions curieux, ce soir, de voir avec quel premier film avait commencé la carrière de Gus Van Sant, nous avons regardé Drugstore Cowboy. Nous y avons pris de l’intérêt sans éprouver de plaisir et nous aurions sans doute éteint le téléviseur pour ne plus assister aux exploits des drogués de cette espèce de road movie si nous n’avions senti la naissance d’un style qui allait conduire ce cinéaste, douze ans plus tard, à tourner À la rencontre de Forrester, l’un de ces films que nous aimons revoir de temps à autre.

24 octobre – Au petit-déjeuner, après une mauvaise nuit, j’ai lu dans la presse que Sarkozy vendait du TGV et du nucléaire au roi du Maroc au moment même où un juge parisien lançait cinq mandats d’arrêt internationaux contre des Marocains, dont l’actuel chef de la gendarmerie royale, pour leur implication dans l’enlèvement, en 1965, de Medhi Ben Barka, leader de l’opposition socialiste au père de l’actuel souverain. Mandats dont, soit dit en passant, le porte-parole de Rachida Dati, ministre de la Justice, prétend ne rien savoir… Molière ou Brecht, revenez, me suis-je exclamé à part moi, c’est un sujet en or !
Après cela, j’avais besoin de prendre l’air. Mais à peine avais-je ouvert la porte, le mistral m’a rebroussé. Alors je suis monté dans mon grenier et l’air, je l’ai pris dans le nouveau et vingt-deuxième numéro de La pensée de midi que j’avais ramené d’Arles, hier. C’est une habitude que j’ai. Quand arrive une telle revue, avec sa quinzaine d’articles et sa huitaine de rubriques, je vais y humer l’air et le texte pour décider, par bon plaisir, de l’ordre dans lequel je lirai les contributions. Une bonne humeur m’est tout de suite venue quand, ouvrant au hasard, j’ai vu que Paco de la Rosa, en tête d’un article sur le duende, rappelait la formule employée par saint Augustin pour définir le temps : “Si l’on ne me demande pas ce que c’est, je le sais. Si l’on me le demande, je ne sais plus.” Une formule dont l’humilité va loin…
Mais là-dessus, Thierry Fabre, le nautonier de La pensée de midi, est arrivé. Avant, pendant et après le déjeuner, nos échanges ont déferlé. Sur l’avenir du monde méditerranéen, sur le rôle modeste mais nécessaire des revues d’idées dans la turbulence actuelle, sur la disparition de toute presse de gauche à en juger par le tournant que paraissent prendre Libération et Le Nouvel Observateur, sur le devoir de réflexion et d’interrogation des éditeurs, dans le choix de leurs publications, devant la montée de l’intégrisme marchand.

“De fait, m’écrit une amie qui a relevé ce que j’écrivais avant-hier, le Provençal a l'oreille plus sourcilleuse que le Français, mais il ne le fait pas aux dépens de la grammaire, car il distingue le mouvement du statique : M'en vau à-n-Arle, je vais à Arles, mais Reste en Arle, j'habite à Arles, et on comprend bien cette distinction, qui date sans doute du temps des villes closes dans leurs remparts.”

À ceux qui, pour désigner les E-mails, n’ont pas adopté le mél que suggerait l’Académie française mais qui, après quelques tentatives, renoncent à employer le juste mot de courriel, j’ai envie de dire : Prenez garde au faux émail de vos E-mails

Madeleine a reparu à l’heure du thé. Cette fois, nous avons chaloupé entre commentaires de lectures, souvenirs d’Afrique, et difficultés que me donne la spectrographie de la liberté dans un texte inachevé dont je lui ai lu quelques extraits. Les conversations que nous avons ressemblent à des traces sur lesquelles je repartirai après son départ. Elle m’a fait en passant une obole pour mon petit glossaire, un mot d’origine italienne que j’ignorais, fusaïole, qui désigne un accessoire de tissage, cône ou disque percé servant de contrepoids au fuseau. L’usage du mot lui vient des fouilles auxquelles elle participe dans les Alpilles à certaines périodes de l’année.

À peine Madeleine repartie, Olga m’appelait de Delhi où Arnaud et elle venaient d’arriver après un mois de pérégrinations au Cachemire avec, me dit-elle, des éblouissements où ils puiseront les matériaux, notes et dessins, de leur troisième livre de voyage.

Ce soir, nous n’allions pas rater Adaptation de Spike Jonze que diffusait TCM. Mais j’avais beau avoir été saisi par les premières séquences, par le double rôle de l’époustouflant Nicolas Cage et par la grâce perverse de Meryl Streep, le rythme de la journée avait été trop soutenu et j’ai piqué du nez dans mon fauteuil. Je me suis heureusement réveillé à temps pour voir encore la seconde moitié du film et y trouver assez de plaisir pour me jurer que je reverrais très vite cette irrésistible parodie des méthodes scénaristiques d’Hollywood.

Avant d’aller au lit, j’ai jeté un coup d’œil dans ma boîte à courriels où j’ai trouvé un message de Frédérique Deghelt qui m’invitait à lire le compte rendu qu’elle avait fait sur son site (voir liens) de la soirée bordelaise consacrée à Berberova. À lui seul il constitue pour moi la plus précieuse reconnaissance qui soit.

25 octobre – Il faut, sans dérobade, me préparer à la suite de ce que j’appelle ma tournée de Toussaint. Après Nina Berberova et avant Jean Duvignaud, c’est le tour d’Annie Leclerc samedi à Paris. Aujourd’hui j’ai donc rassemblé les notes que j’avais prises au vol, relu quelques pages des livres d’Annie pour en retrouver l’étoffe, et puis je me suis mis à rédiger le texte de l’allocution par laquelle je lui rendrai hommage au Petit Palais. Les livres d’Annie Leclerc sont à mes yeux aussi inséparables d’elle, de son habitus, de sa vie, de sa conduite, de ses épreuves que les fleurs le sont des jardins où elles éclosent et les enfants des familles dans lesquelles ils naissent. Marcher avec elle dans Paris, passer par le Palais Royal et l’entendre parler de sa Colette, celle “qui échappe en se jouant à tous les outrages de la renommée”, me disait-elle parce qu’elle avait appris que j’occupais dans une académie royale un siège qui avait été le sien, voir ce qu’elle voyait quand nous déambulions, déjeuner ensemble, l’entendre nommer le pain et décrire le vin, ou prendre un thé à la Grande Mosquée, ça se mêlait sans visibles frontières à des choses aussi inattendues que la nage ou les rencontres dans les prisons. Bref, en pareille occurrence, c’est bien long à écrire, un texte court !

26 octobre – Même si les morts paraissent parfois plus loquaces que les vivants, ils ne sont plus là pour répondre aux questions. Il faut chercher dans les livres et interpréter ce que l’on a trouvé. Mais enfin je l’ai bouclé ce long texte court que je lirai demain au Petit Palais. C’est très différent de ce que je fais souvent et fis encore à Bordeaux quand je parlais de Berberova, improvisant avec, sous les yeux, un petit canevas pour être sûr de ne rien oublier. Qu’est-ce qui me fait choisir une formule ou l’autre ? D’abord la durée. Quand je suis tenu, et tel sera le cas demain, à une intervention brève, je crains de me laisser entraîner par humeurs et passions, et de m’apercevoir soudain qu’il faut arrêter quand j’avais encore des choses importantes à dire. L’improvisation, elle, permet de partager ce que l’on a reçu et d’en disposer sur un ton qui est inspiré par l’intimité partagée. Et puis, il y a les circonstances. À Bordeaux j’étais seul. Demain, au Petit Palais, je serai sur la scène en compagnie de Nancy Huston, René de Ceccaty, Séverine Auffret, Hélène Cixous. Par l’éducation que j’ai reçue et dont je ne me défais pas, je sais qu’il faut alors se bien tenir et respecter le territoire et le temps des autres.

Si je suis fort bien équipé en matériel électronique, qui est l’équivalent de l’électroménager pour la cuisine, et si je dispose d’une voiture qui est une espèce d’ordinateur sur roues, en revanche, pour ce qui est de la réflexion, de la lecture et de l’écriture je suis resté un inconvertible piéton, et même un flâneur. Et ce n’est pas toujours facile à faire entendre à tant de solliciteurs qui chaque jour, à l’écran ou par la poste, viennent vers moi avec la certitude (leurs messages le laissent entendre) que je devrais, toutes affaires cessantes, agir pour leur compte ou leur profit.

Le mistral a fichu le camp après avoir fait tomber beaucoup d’olives, et la pluie est venue. Mais pas la bonne grosse pisseuse qu’il faudrait pendant deux ou trois jours pour bien mouiller la terre. Non, une pluie maigriotte qui durcira un peu plus la croûte sous laquelle l’herbe ne respire plus. Et déjà le mistral a fait savoir qu’il sera de retour mardi.

Christine m’avait dit l’autre jour son désir de revoir Comédie érotique d’une nuit d’été et je me suis en vitesse procuré le DVD que nous avons regardé ce soir. On aime ou l’on n’aime pas Woody Allen. Un désaccord sur l’un de ses films peut aller jusqu’à la rupture. Nous l’avons aimé ce film, aimé ce soir comme la première fois, voici plus de vingt ans, et même je crois… un peu mieux encore. Car aux merveilleuses divagations de Woody Allen se mêlaient cette fois les réminiscences de la Lanterne magique de Bergman et les fantasmagories shakespeariennes. Et toujours ces dialogues dans le bavardage desquels scintillent un érotisme malicieux et un joyeux pessimisme philosophique.

28 octobre – Aller-retour à Paris en vingt-quatre heures par des trains que les vacances de Toussaint avaient encombrés et, entre l’aller et le retour, encaisser les émotions liées à la séance que la Maison des écrivains et de la littérature avait organisée en hommage à Annie Leclerc au Petit Palais… les vieilles carcasses ne supportent pas de telles turbulences aussi allègrement qu’il y paraît. Cette garce de fatigue me l’a fait comprendre.
Mais ce fut mémorable. Une centaine de personnes s’étaient rassemblées dans le bel auditorium. Et, tout de suite, j’eus un émoi, un saisissement. Le regard et le sourire de la personne qui venait vers moi, non, nous n’étions pas dans la demeure des esprits, ce ne pouvait être elle ! C’était la sœur d’Annie. Elle était suivie par Ariane, la fille d’Annie. Deux reflets du même regard, du même sourire. Il me revenait d’intervenir le premier et, par une sorte de prémonition, je l’avais écrit et me suis entendu le lire… De toutes les traces qu’a laissées le passage d’Annie Leclerc dans mon existence, disais-je, son rire et son sourire sont les plus précieuses. Dans ses propos comme dans ses livres, Annie dispensait la lumière de ce que je tiens pour la véritable philosophie, l’enjouée, comme la qualifiait Montaigne. Et je veux dire la lumière qu’un vrai philosophe, Annie en l’occurrence, apporte d’une voix claire, parfois inquiète mais toujours mesurée, pour remplacer l’injonction par l’interrogation, l’angoisse de l’obscurité par l’humble incandescence de la sagesse et, quand il le faut, le grondement du concept par le murmure du percept. Quand j’eus regagné ma place, Hélène Cixous se saisit de mes feuillets et au verso, de son écriture minutieuse, elle posa cinq mots : “C’était adorable et juste.” Mais adorables et justes, tous le furent, Nancy Huston et Hélène Cixous et Séverine Auffret et René de Ceccaty car tous adoraient Annie. Nous ne nous étions pas concertés et pourtant chacun de nous à sa manière manifestait la même reconnaissance. Après cela, Nancy Huston et Chloé Rejon à voix alternées ont lu des pages de Passions d’Annie Leclerc, ce livre qui vient de paraître et dont j’avais dit un peu plus tôt que c’était à mon avis comme un potlatch magnifique, l’une (Nancy) offrant à la mémoire de l’autre (Annie) un chant inspiré par ce qu’elle avait reçu d’elle.

29 octobre – À Christine qui m’interrogeait au lever, j’ai raconté que j’avais passé une nuit à sketches. Comme on le dit d’un film. Rêves indiscrets et petits cauchemars alternés où se mêlaient familiers, disparus et inconnus qui, par leur manière de voir et de nommer le monde, me précipitaient dans de terribles confusions. Et puis aussi quelques épisodes d’insomnie. Au cours de l’un d’eux j’ai retrouvé, à l’antenne de France Culture, mon vieil ami Hubert Juin qui parlait de Baudelaire. Si j’ai bien compris, l’enregistrement avait trente-six ans d’âge. Et là, je me suis souvenu que Lisa Bresner, disparue en juillet, aurait eu trente-six ans aujourd’hui. En ouvrant mon courriel j’ai trouvé une lettre de sa mère.

Il y a des gens qui attendent congés et vacances et même, comme mon père au temps où il était étudiant, si j’en juge par une inscription que j’ai trouvée sur un de ses livres de classe, qui aimeraient que tout congé fût suivi de vacances. Ou vice versa. Moi, non. Le fare niente n’a jamais été mon fort. Un après-midi comme celui d’aujourd’hui, c’est ça les vraies vacances. Nous avions, Allégretto et moi, tant à soumettre l’un à l’autre et de si bonnes raisons de ne pas mesurer le temps que nous avons passé près de quatre heures, après le déjeuner, à nous rendre compte de nos lectures, de nos écrits, de la philosophie au sens où l’entendait Annie Leclerc, de la survivance des œuvres et des idées par les particules qui se répandent au gré des vents et se déposent dans les esprits, des pièges de la traduction, des réflexions que suscite le grand écart de nos âges et du tour que prendraient nos rencontres si, la voiture ayant disparu, il fallait faire à cheval ou en buggy les trente bornes qui nous séparent.

30 octobre – Ce matin, en Arles comme chaque mardi. Et le mistral avait tenu à se lever pour me tenir compagnie. Mais, cette fois j’allais chez Actes Sud en auteur, pas en éditeur. Il fut question des illustrations pour la couverture de Quand tu seras à Proust la guerre sera finie en édition de poche et pour la jaquette des Déchirements qui paraîtront simultanément en février. J’aimerais, ai-je dit à David, le graphiste, qu’il y eût entre elles une sorte d’écho. Car dans l’un des romans, la lumière se lève, dans l’autre elle se voile.

Qu’il est du devoir de la phrase de conduire les mots à destination et qu’il faille en même temps se méfier de l’expropriation du sens par la forme, ce sont deux recommandations que je fais souvent quand, dans un manuscrit, je débusque des à-peu-près qui simulent l’audace. (Et que je me fais quand je me relis.) Car la tendance est à la crânerie dans l'écriture quand il devient difficile de nommer les choses. Et dieu sait que les tendances sont contagieuses dans notre société.

31 octobre – Avec la Toussaint les défunts défilent et un mois s’achève qui me laisse l’impression d’avoir à peine commencé. Cette nuit, l’enfoiré de mistral a encore pris le mas pour une caisse de résonance. Réveillé, j’avais ouvert la radio afin de couvrir le tintamarre par des voix qui m’instruiraient. J’ai entendu celle d’une Guadeloupéenne (je crois) qui roucoulait si vite en parlant que je ne comprenais rien sinon qu’elle avait l’air de s’accorder aux roulements de tambour du vent. J’ai fini par m’endormir avec l’impression de m’être égaré dans une région dont je ne parlais pas la langue.

(À SUIVRE)







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