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© Bruno Nuttens




1er novembre – Hier, je terminais le carnet d’octobre par la notation d’une coïncidence qui avait lancé un arc entre la conversation que j’avais eue avec M* à l’heure du thé, et une citation, découverte le matin même, d’Anna-Maria Ortese se disant du PCDD, le “parti des chercheurs de Dieu”. La coïncidence est devenue un ricochet car, même si je suis arrivé trop tard, le soir, pour assister à l’émission de France 3 où passait Nancy Huston, j’en ai tout de même entendu les derniers échanges. La fiction de Dieu dont parlait Nancy se déployait comme des voiles tandis que Jean d’Ormesson, clignant des yeux, affirmait que, avec Dieu, “de toute manière c’est plus rigolo”.

Là où il m’exaspère, Rousseau chez qui j’ai pourtant refait une incursion, c’est quand il est patelin par l’idée et peloteur par la phrase. Ainsi dans la quatrième promenade qui est consacrée au mensonge il se donne à voir pour ce qu’il est, duplice en diable. La marche de la conversation, écrit-il, “plus rapide que celle de mes idées, me forçant presque toujours de parler avant de penser, m’a souvent suggéré des sottises et des inepties que ma raison désapprouvait et que mon cœur désavouait à mesure qu’elles échappaient de ma bouche...” Mais là où il emprunte un ton qui me botte et m’enchante, c’est quand il déclare : “Mentir sans profit ni préjudice de soi ni d’autrui n’est pas mentir ; ce n’est pas mensonge, c’est fiction.” Ah, cette envie que j’aurai désormais de répondre à ceux qui m’interrogent sur le roman que j’écris : ce n’est pas mensonge, c’est fiction. Et puis, par un nouveau ricochet de la même coïncidence, me voilà renvoyé à Nancy Huston et à Anna-Maria Ortese. Dieu, fiction et compagnie. J’aime assez.

Les remous provoqués au Fémina par le livre de Madeleine Chapsal (pas lu) et les inquiétudes qui se manifestent dans le milieu par la parution du prochain livre de Jacques Brenner me rappellent (mais j’ai dû le dire déjà) que jadis Max-Pol Fouchet m’avait confié qu’il risquait d’être exclu du jury Renaudot parce qu’il avait eu l’audace de suggérer que l’on y fût obligé de rédiger des notes de lecture.

Comme s’il cherchait à s’excuser de sa violence, le mistral revenu en force rassemble les feuilles mortes et les entasse contre les haies et les façades, ce qui rendra leur enlèvement beaucoup plus facile que s’il fallait les ratisser dans tout le jardin. Il lui sera donc beaucoup pardonné.

Longue consultation, hier, au service de cardiologie. Mon “pédiatre” m’y avait envoyé parce que je suis depuis longtemps arrivé à l’âge où, comme les vieilles bagnoles, il me faut passer régulièrement au contrôle technique. D’autant que s’étaient manifestées certaines irrégularités de rythme et de tension. Je m’y suis présenté avec un peu de nervosité car il n’était pas question que je sois mis à pied, j’ai trop à faire. Après une heure d’investigations au cours desquelles j’ai vu sur l’écran mon cœur représenté à la manière de Francis Bacon et l’ai entendu dans des trémulations sonores que ne désavoueraient pas les compositeurs de musique électro-acoustique, le cardiologue a entrepris de dicter devant moi une lettre destinée à informer le pediatre de l’ensemble des observations recueillies. Entre deux pages d’écriture, aujourd’hui, j’ai repensé à cette leçon de maîtrise, à cette manière de ne pas trahir la chose par le mot. De surcroît, après avoir achevé la dictée, l’homme de l’art a repris ses explications de vive voix, pour moi seul et avec moins de jargon technique. Il m’est une fois encore apparu que nommer le corps et ce qui s’y passe, c’est comme en littérature nommer le monde et ce qui s’y trame. Le confort mental du lecteur en dépend comme celui du patient. Je suis ressorti de l’hôpital, détendu, et me suis hâté de retrouver le clavier, les lettres, les phrases, le texte.

2 novembre – Dieu, qu’il est susceptible, ce mistral ! Il n’a pas voulu du pardon que je lui accordais hier, et toute la nuit cet ivrogne a hurlé avec tant de rage qu’il m’a mis le sommeil en miettes...

C’est aujourd’hui le jour des morts, et dans l’enfance, je me souviens, il fallait le partager entre silence et recueillement, méditations et chrysanthèmes. Plus tard j’ai compris que nos morts, malgré les fleurs sur leurs tombes, n’avaient pas la chance des antiques et des exotiques, ni offrandes ni fêtes, et encore moins les petits voyages qu’une fois par an leur offrent (ou offraient) des communautés comme la malgache. Aujourd’hui, octo rebelle qui ne croit pas que le monde fout le camp parce que lui-même s’en va mais qui s’énerve au spectacle de l’uniformisation de la planète, je ne trouve pas de mots aimables pour désigner la réapparition, en cette période de l’année, des gros insectes à quoi ressemblent nos pauvres gosses quand la publicité leur fait porter, dans la rue comme à l’école, hélas, les masques de Halloween. Tant qu’à leur en donner envie, on aurait pu leur raconter l’histoire édifiante qui commence avec les croyances celtes, passe en Amérique avec les catholiques irlandais et fait retour en Europe par les voies du marketing, les plus fréquentées de toutes les voies navigables de notre temps.
Mais aujourd’hui la mort de William Styron (excellente cuvée 1925) balaie tout ça pour me ramener à ses tentatives d’étrangler par l’écriture les démons de la déprime, et surtout au singulier lyrisme du Choix de Sophie dans lequel les découvertes de l’écrivain Stingo donnent à la dramatique destinée de l’héroïne un éclairage où sont mêlées pudeur dans la violence concentrationnaire et violence insoutenable dans la pudeur.

3 novembre – Hier soir, de la même manière qu’il m’arrive de prendre un livre pour en relire quelques pages dont je veux retrouver le sens et la saveur, j’ai voulu revoir sur une chaîne satellitaire les derniers plans du film d’Eastwood, Sur la route de Madison. Pour Meryl Streep. Et Meryl Streep pour le souvenir que j’ai gardé du Choix de Sophie. Car, comme disent les incroyables et les merveilleuses de notre temps, je n’ai pas encore achevé mon travail de deuil sur Styron. Il faudrait d’abord le relire.

Que c’est aujourd’hui la Saint-Hubert, pas question de l’oublier. Pauline, Metin, Colette, Nicole, Silvie, Florence, Anne-Sylvie, Matthieu, Fred, Inga et Anne me l’ont rappelé tour à tour par leurs souhaits. C’est d’une abbaye où elle fait retraite comme d’autres, moins avisées, font de la thalasso que l’une d’elles m’a téléphoné. Dans sa voix de femme qui accède à la plénitude, il y avait je ne sais quels frémissements qui m’ont fait rêver aux délices décrites dans certains romans. Chaque année elle me surprend, cette survivance d’un usage qu’avait peu à peu évincé celui de l’anniversaire. Aujourd’hui, comme si je découvrais cette évidence, la célébration de la fête qui ne se préoccupe pas de l’âge me paraît avoir une discrétion que n’a pas celle de l’anniversaire qui l’affiche.

Thierry Fabre est venu déjeuner, après quoi nous avons examiné la manière de mieux préciser l’orientation de La pensée de midi dans le choix des thèmes, dans la construction de la couverture par laquelle le lecteur doit pouvoir identifier la revue, et par le rôle des images qui n’ont d’utilité dans une revue d’idées que si elles expriment une chose que les mots ne peuvent traduire. Et puis nous avons dérivé vers les sujets littéraires qui nous intéressent et les problèmes politiques qui nous inquiètent dans une époque où l’impulsion est plus vive que la réflexion et où le dernier à éternuer recueille souvent toute l’attention.

La double page que Le Monde consacre ce vendredi aux prix littéraires, à l’occasion de la publication des livres du défunt Jacques Brenner et de Madeleine Chapsal, me confirment dans ce que je répondais l’autre jour, avec une certaine rudesse, à un correspondant qui me demandait s’il était bien conforme à l’esprit d’une maison comme Actes Sud d’accepter des prix littéraires. D’abord, les prix, ce sont les auteurs qui les reçoivent et à qui il appartient de les accepter ou de les refuser. Donc, Nobel, Goncourt ou Fémina, on les prend. On ne s’est pas déculottés pour les avoir, on n’a pas honte de les recevoir. Cela étant, chez Rousseau où je m’attarde depuis quelques nuits j’ai noté ceci qui est proche de mon évangile : “Ce que je ne fais pas avec plaisir m’est bientôt impossible à faire.”

4 novembre – J’observe que rien ne me met mieux en train pour reprendre mon roman que d’écrire d’abord ici, dans ce carnet. Un vieil ami qui fut aviateur dans la dernière guerre et proche de Malraux, me voyant un jour sur le point de partir en voiture aussitôt après avoir mis le contact, hocha la tête comme un professeur désespéré par son élève. Ne m’avait-il pas dit cent fois qu’on ne fait pas décoller un avion avant d’avoir chauffé le moteur ? S’il était encore de ce monde je lui dirais que la leçon n’a pas été perdue. Jette un coup d’œil aux carnets, lui dirais-je, et tu comprendras pourquoi, presque chaque jour, sitôt après avoir écrit cette sorte de billet que j’y dépose, je grimpe dans la carlingue du roman et je prends l’air avec un moteur qui a bonne température et qui ronronne.

Bon, c’est entendu, il était inutile que je me montre agacé par cet usage, il est acquis. Neufs courriels sur dix commencent désormais par “Bonjour”, même si c’est tard le soir. Ave, j’ai compris.

5 novembre – Je n’ai jamais eu pour ambition de convaincre mes enfants, et encore moins mes petits-enfants, de conserver en l’état le monde que nous sommes en train de leur léguer. Je crois que si j’étais à leur place je ferais la gueule. Un cadeau pareil, non mais... En revanche, leur apprendre à poser des questions sur ce qu’ils ignorent ou connaissent mal, sans leur donner l’impression qu’à toutes nous connaissons les réponses, les initier à l’art de dénouer celles qu’on leur présente comme des énigmes destinées à les confondre, bref leur inculquer des manières de réfléchir, oui. Pourtant, ce soir, au cours d’une discussion familiale à propos des élections de l’an prochain j’ai eu l’impression de n’avoir réussi à rien faire passer de tout ça.

Dommage que la panne d’hier ne nous ait pas atteints, elle aurait mis fin aux divagations que suscitait à table l’insupportable binôme Ségalo-Sarko. Car, pendant que nous discutions ainsi, parfois au bord de la prise de bec, de vastes parties de la France et de quelques autres pays étaient plongées dans l’obscurité par suite de je ne sais quelle rupture de la distribution d’électricité en Allemagne. Dans des dimensions plus considérables il est vrai, le scénario de la panne générale est entré dans la légende américaine voici quelques années déjà. Mais deux trois jours ou deux trois heures, qu’importe, la leçon est la même. Brèves ou longues, les pannes de ce genre nous rappellent que le fonctionnement de notre société dépend de quelques conduits bien fragiles, d’eau, d’électricité, de pétrole... Comme un ballon dépend du manche par où passe le gaz ou l’air chaud. Et une fleur de sa tige par où passe la sève...

6 novembre –Revu, hier soir, Carrington, le film de Christopher Hampton (1995) qui retrace la vie complexe et les amours tumultueuses et contrariées de Dora Carrington avec Lytton Strachey, un écrivain homosexuel et excentrique du groupe de Bloomsbury. Christine a remis la main sur le livre de Jane Hill qui est consacré à cette femme peintre dont la personnalité a inspiré des romanciers comme D.H. Lawrence, Aldous Huxley, Rosamond Lehmann, et dont l’œuvre, picturalement très autobiographique, ne fut reconnue qu’une trentaine d’années après son suicide en 1932. La première surprise a été de voir, par les reproductions, la stupéfiante ressemblance entre le Lytton Strachey, peint et dessiné maintes fois par Dora Carrington, et celui que Jonathan Pryce incarne à l’écran. L’autre fut de constater la fidélité avec laquelle Christopher Hampton a reconstitué, d’après les toiles de Carrington, les lieux superbes où ont vécu le couple et leurs proches dans un constant défi aux conventions victoriennes. Le souvenir qui demeure, après avoir vu ce film, est celui d’une ode très sensible et fort émouvante à l’amour et à l’infinie complexité de ses variations.

7 novembre – Comme presque chaque mardi, j’ai passé la matinée chez Actes Sud. Installé dans le bureau qui est resté le mien, j’ai reçu, portes ouvertes, qui voulait me voir. Mes livres sont toujours là, en particulier la collection complète de ceux qui ont été publiés par Actes Sud. Au fil des années, il a fallu, à la première où j’avais rangé les premiers titres, ajouter de nouvelles étagères qui font maintenant le tour de la pièce, et les livres sont désormais en double rang sur les rayons. Une fois réglés les problèmes qui doivent l’être et qui pour l’essentiel concernent la seule collection, “un endroit où aller”, dont je garde la direction, je bavarde avec celles et ceux qui passent me voir. J’aime me faire une idée de la place que ces jeunes gens donnent à leur métier dans la vie qui est la leur. Et des idées avec lesquelles, jadis, j’ai mis en train cette petite entreprise, je tente de voir quelle part est passée dans leur pratique. Je m’efforce alors d’être avec eux comme je l’ai toujours été, d’une certaine manière, avec les manuscrits que jamais je n’annotais autrement qu’au crayon et avec des points d’interrogation. On a beau se dire “passeur”, on ne sait pas ce que, au juste, on a passé. Entre deux “audiences” je n’avais d’yeux que pour le Rhône millénaire à la surface duquel le soleil provoquait des ricochets de lumière.

Ce soir, après avoir regardé Caché, le film récent de Michael Haneke, je suis allé voir sur internet ce que “ceux qui savent” en disaient. J’en suis revenu tellement étourdi par la brillantissime manière qu’ont certains de se livrer à des interprétations psychanalytico – psychédéliques, que je suis retourné aux impressions premières que Christine et moi, nous avions eues... Des acteurs de première bourre (Auteuil, Binoche, Bénichou) parfaitement dirigés, quelques séquences superbes et, dans l’ensemble, une auberge espagnole où les amateurs de culpabilité, de refoulé trouveront à se rassasier.

8 novembre – Exceptionnelle, cette journée d’automne. Pendant que j’écrivais, ce matin, l’odeur musquée, gaillarde et tendre des feuilles de platane que le gardien était en train de brûler dans le jardin entrait par la fenêtre grande ouverte. Et la fumée blanche se rabattant sur les oliviers donnait l’impression qu’on leur essayait des habits de coupes diverses. Et puis, après le déjeuner, nous avons fait, Christine et moi, la promenade que d’habitude nous faisions le matin et à laquelle nous avons dû renoncer car le lever du jour est maintenant trop tardif. Les mêmes lointains dans une autre lumière, avec des rousseurs subtiles qu’on ne voit ni l’été ni l’hiver, nous avions l’impression de les découvrir.

Bernard Franck vient à son tour de disparaître. La seule fois, que je sache, où dans ses chroniques il a fait allusion à Actes Sud, ce fut pour dire que cette maison poussait le snobisme jusqu’à publier des livres qui étaient ensuite introuvables en librairie. Il y a dans le monde de la critique des archers qui vous envoient, comme ça, de ces flèches! Et ils vous laissent des souvenirs impérissables.

La pâtée électorale qu’il vient de prendre, Bush l’a bien méritée. Mais les démocrates sauront-ils éviter le piège d’une cohabitation qui peut à tout moment, par le partage du pouvoir, les entraîner dans de détestables mésaventures ?

Condamner Saddam Hussein est une chose, le pendre en est une autre. Même si c’est là le châtiment pour des crimes avérés, je reste un adversaire résolu de la peine de mort. Plus encore, peut-être, que dans les affaires de cour d’assises, il importe que la justice n’aille pas se mettre, par un meurtre “légal”, dans le même sac que l’accusé.

9 novembre – Les jours d’intensive écriture, il me faut, le soir venu, rompre pour deux ou trois heures avec le monde des livres, et c’est au cinéma que, la plupart du temps, je demande cette rupture. Mais, soit dit en passant, c’est tricher un peu car j’ai souvent trouvé dans de bons films d’incomparables enseignements pour la conduite narrative d’un roman. Hier, nous avions regardé You’ve Got Mail, un remake du célèbre film de Lubitsch, The Shop Around the Corner. La surprise fut au rendez-vous car, avec la justesse de jeu de Meg Ryan et de Tom Hanks, c’est une fable délicieuse que nous avons vue, où le “chat” sur internet intervient comme une pratique désormais inscrite dans nos mœurs. Et quel contraste avec Touch of Evil (si pauvrement traduit par La soif du mal), le film d’Orson Welles, tenu pour l’un de ses chefs-d’œuvre, que nous avons vu aujourd’hui. Etrange manière de mettre sa marque dans toutes les séquences et en même temps d’occuper l’écran de manière presque ininterrompue avec cette allure de Quasimodo veule et poisseux que Welles s’est ici donnée dans son rôle de flic véreux. Et pourquoi renoncerais-je à dire que, de You’ve Got Mail, dont l’alacrité est contagieuse, je crois avoir retiré plus de satisfaction et une plus vive envie de me remettre à l’écritoire que je n’en ai eu avec Touch of Evil qui m’a écrasé sous le poids effarant de son post-expressionnisme ?
De nuit et dans les intervalles de la journée j’ai poursuivi la lecture des Arpenteurs du monde, un roman qu’Actes Sud mettra sur les tables des libraires en janvier 2007. Il est écrit par Daniel Kehlmann qui est tenu pour le jeune prodige de la littérature allemande. Il a d’ailleurs fait un tabac en Allemagne. Ce récit picaresque entrelace avec fantaisie les destins de deux personnages célèbres, l’explorateur Alexander von Humboldt et le mathématicien Carl Friedrich Gauss, dont les intelligences sont aussi ahurissantes que leurs existences à en croire ce livre qui, par moments, me donne l’impression que je lis les philactères d’une bande dessinée dont on aurait soustrait les dessins.

10 novembre – Ce matin, le mistral qui bruissait de manière assez douce s’est tu soudainement comme s’il avait été prévenu... L’instant d’après, le glas s’est mis à sonner. L’église est proche, les cloches sont à l’air libre, les deux notes funèbres et lentes sont entrées par la fenêtre ouverte et elles ont fait plusieurs fois le tour de mon grenier avec l’air de chercher parmi les livres celui que le défunt pourrait emporter dans l'éternité. Allais-je voir passer son âme ? Eh non, elles sont perdues, ces métaphores qui donnaient jadis un léger tremblement philosophique à certains instants de notre vie.

11 novembre – Aujourd’hui, après le déjeuner, bonne promenade. Mais comme il est surprenant cet automne arrivé presque aux deux tiers de sa course... Avec une température si douce on n’a que faire des écharpes et des vestes, les feuilles qui avaient commencé à jaunir ont cessé de virer et de choir, nombre d’oiseaux ont retrouvé leur voix comme si la saison des amours était revenue.

Les romanciers finissent-ils toujours par faire, avec les fils de la mémoire et ceux de l’imagination, des nœuds qu’il n’est plus possible ensuite de desserrer ? Quand, plus tard, ils se relisent, sont-ils encore capables de retrouver les raccords, les coutures, sont-ils en mesure d’arpenter les pages qu’ils ont écrites et de voir la différence entre ce qu’ils ont vécu et ce qu’ils ont inventé ? Peuvent-ils corner une page et dire que celle-là, oui, ça c’est du vécu ? Moi, dit un de mes personnages, je commence à redouter la dérive où elles m’entraînent quand elles se nouent l’une à l’autre, la mémoire et l’imagination. Et la question revient : quand il dit cela, c’est confidence ou invention ?

12 novembre – Le naufrage du Titanic en 1912 provoqua un tel vacarme dans l’esprit de ma pauvre mère alors adolescente que, plus tard, soucieuse de ma bonne éducation, elle en fit une parabole pour illustrer les méfaits de l’ambition et les désastres de l’avidité. Elle en usa même si souvent pour me chapitrer que, par la suite, afin de me délivrer des effets de ce ressassement, j’ai lu beaucoup de ce qui fut écrit sur le sujet et j’ai vu nombre des films consacrés à l’affaire. Évidemment, je n’ai pas manqué d’aller voir, à la première heure, le mercredi de son lancement, en 1997, le film de James Cameron. Et de le revoir souvent, fasciné que j’étais et le suis encore, moins par la reconstitution du drame que par l’exploration de l’épave avec des petits sous-marins et d’astucieux robots. Voilà pourquoi, hier soir, j’ai regardé sur Arte comment le même Cameron avait exploré, avec les mêmes moyens et par près de 5 000 mètres de fond, l’épave du cuirassé Bismarck, cette “cathédrale d’acier”, hyper-armée, que les Allemands avaient construite dans les années trente pour faire régner leur loi sur l’Atlantique Nord et que la Royal Navy a envoyée par le fond en mai 1941. Cette fois, l’exploration de l’épave avait pour ambition, semble-t-il, non plus le prodigieux exploit d’archéologie sous-marine accompli sur et dans l’épave du Titanic, mais de déterminer si les Anglais avaient réellement envoyé le Bismarck par le fond ou si, se sentant perdus, les Allemands l’avaient sabordé. Dérisoire énigme. Et que n’en eût pas tiré ma mère si elle en avait eu connaissance ! Une petite trentaine d’années sépare les deux événements qui ont fait des milliers de morts et englouti des sommes d’argent considérables. Ma mère, qui s’était à l’église frottée au latin de cuisine, avait aussi appris dans cette langue quelques sentences cueillies dans les pages roses du Petit Larousse illustré (j’ai conservé son exemplaire qui date de 1924) et il en est une qu’elle répétait volontiers. Errare humanum est, perseverare diabolicum. Je gage qu’elle n’eût pas manqué de la reprendre...

13 novembre – Cette sale bête de mistral, plusieurs fois la nuit dernière, m’a réveillé dans ses tentatives d’arracher la toiture et de décoiffer le mas. Bien sûr, nous avions ce matin une lumière sublime, mais si c’est le prix à payer...

Bonne journée d’écriture. Je suis dans un passage où je me livre à l’exercice périlleux qui consiste à rassembler des conversations qui se sont tenues à des époques différentes et sont rapportées par un seul personnage qui, sans jouer au transformiste, s’efforce d’en retrouver les tons respectifs et les nuances implicites.

Ce soir, paisible dîner avec nos amis S* où il est question des élections américaines et des problèmes liés à la cohabitation des démocrates avec les républicains au moment où les massacres, en Irak, reprennent de plus belle, du rôle des femmes en politique et de Ségolène Royal à laquelle ses compères font la vie dure dans les derniers jours avant les primaires, des tentations nazies qu’il y eut dans certains milieux anglais dans l’immédiat avant-guerre, et de la grande et terrifiante gravure, représentant le visage du Christ ensanglanté par la couronne d’épines, qui veilla sur nous toute une nuit déjà lointaine dans une chambre d’amis où nous avions été installés, Christine et moi, et qui nous réveilla souvent car il était impossibler de la voiler. Il y a de ces miscellanées, comme dirait Mr Schott, qui font partie des plaisirs et surprises de l’amitié.

14 novembre – Mon assiduité d’épistolier a installé l’habitude du potlatch chez quelques correspondants. Recevoir des lettres pour y répondre et y répondre pour en recevoir. Et maintenant que je suis dans un train d’écriture romanesque qui, pour quelques semaines encore, me laisse moins disponible à ce commerce épistolaire, c’est avec un soupçon de dépit ou une pointe d’amertume que parfois ils me le font entendre : les pages de carnet ne remplacent pas les lettres. N* n’était donc pas la première à me le faire remarquer par son courriel, aujourd’hui, mais elle y a introduit un petit accent philosophique qui n’est pas pour me déplaire. “La fréquentation de tes carnets, m’écrit-elle, induit ce manque alors qu’on pourrait imaginer le contraire.” Il l’induit ! Et moi qui croyais qu’en écrivant pour tous dans ces carnets, j’écrivais pour chacun... Tout au long de ma vie qui est déjà longue, la pratique n’aura donc cessé de me rappeler la distance qui sépare ce que l’on croit avoir écrit de ce que l’on a réellement écrit.

Hier, le mistral s’était montré si violent que je l’avais traité de sale bête. Le voilà susceptible. Dans la nuit il a filé. N’étaient les feuilles qu’il avait arrachées aux arbres avant qu’elles n’aient roussi, et qui tapissent le jardin, on ne se croirait pas en automne, ou alors au tout début, quand l’été s’attarde encore. Nous en avons parlé en amoureux des couleurs de saison, C* et moi quand elle est venue prendre le café. Puis, devant la fenêtre ouverte par où entrait la bonne odeur du brûlage que le gardien avait repris, profitant de la fuite du mistral, c’est encore de l’écriture qu’il fut question. Car C* écrit, elle aussi. Et cette fois, il fut question de descriptions intimes et de célébrations qu’il faut conduire avec prudence car tant de choses très sottes et très vulgaires sont publiées et diffusées, qu’il suffit de reprendre par facilité l’une ou l’autre formule qui y sont d’usage courant pour soulever ces détritus comme le mistral le fait quand il souffle sur la décharge à ciel ouvert d’Entressen. Là ce sont plastiques, chiffons et papiers qui s’envolent et salopent le paysage de la Crau. Dans un livre, quelques mots ou formules de cette sorte, imprudemment convoqués, même s’ils eurent parfois un passé très beau dans la coquinerie ou l’érotisme, peuvent soulever dans l’esprit des lecteurs un tourbillon d’imbécillités auxquelles ce que l’on a écrit se trouve alors irrémédiablement associé.

Ce que nous n’avons pas vécu, il nous arrive de le vivre et même de le revivre avec plus d’intensité que si nous l’avions réellement vécu. Telle est souvent la clef de voûte d’un roman. Et c’est pourquoi, ce soir, nous avons revu la belle parabole que Clint Eastwood, en compagnie de Meryl Streep, en a tirée avec Sur la route de Madison.

15 novembre – Vous ne vouliez plus de moi, a dit le mistral, eh bien débrouillez-vous. Et il a laissé venir les gros nuages de l’ouest avec leurs menaces de pluie. Sous le ciel lourd, la morosité s’installe. Et avec elle, entre deux pages, des réflexions qu’on s’est mille fois faites mais qui reprennent de l’actualité. Bon, me disais-je donc ce midi, à l’heure où ma fille et Nancy Huston qui se sont embarquées hier pour Montréal devaient sans doute s’éveiller là-bas, il est clair que les erreurs de jugement les plus communes viennent de la myopie que nous inflige la brièveté de la vie. On voudrait que, de nos entreprises, nous puissions voir le plein accomplissement et l’on se comporte comme si c’était possible. Mais pour le bout de chemin que nous sommes autorisés à faire sur cette terre, nous disposons d’un temps insuffisant. Ars longa vita brevis. Et tout achèvement, dont à bon titre on se réjouit, peut nous jouer des tours si nous négligeons de voir qu’il est étape dans un achèvement plus vaste et plus lointain. Il faut éviter de se comporter en éphémère qui, dans les quelques heures dont il dispose, prétendrait se conformer à la vie de l’entomologiste octogénaire qui l’observe du bord de l’eau. C’est en quoi les véritables jouissances, au sens lacanien du “jouir du sens”, ne sont accessibles que dans les moments où nous y participons en amants, comme si l’instant qui passe ne passait pas mais était à lui seul une éternité. Bon, assez radoté, nuages de pluie ou pas, éphémère par nature ou éternel par illusion, il est temps de se tirer de là pour aller vers d’autres pages d’écriture.

16 novembre – Nous nous étions promis d’aller hier soir au Théâtre de Nîmes voir Don, mécènes et adorateurs d’Ostrovski parce que notre chère Chloé Rejon y tient un rôle. Des imprévus domestiques nous en ont empêché. Faire faux bond à une représentation laisse un arrière-goût aussi désagréable qu’une lecture abandonnée. Même si c’est pour une raison de force majeure.

Demain nous irons à Montauban pour participer à deux des douze journées de “Lettres d’automne” qui sont cette année consacrées à Alberto Manguel. Christine, qui est sa traductrice, débattra avec lui de cet art difficile. Moi je suis requis pour deux séances, l’une consacrée à Une histoire de la lecture, l’autre où il sera question des “ennemis de la littérature”. Vaste problème... mais, connaissant Alberto, il y a fort à parier qu’il prenne tout de suite pour cible les félons qui trahissent leur fonction de passeur.

Les primaires socialistes de ce soir vont-elles mettre en piste une femme pour la course présidentielle de 2007 ? Après avoir écouté ce qui déjà s’est dit sur l’éventuelle présence d’une présidente à l’Elysée, et entendu ce qui ne s’est pas dit, on voit bien qu’il ne s’agit plus de rire ou de sourire comme on le faisait, lors de précédentes élections, devant des candidates de petites formations qui n’avaient aucune chance de l’emporter. Si Ségolène passe au premier ou au second tour des primaires, on fera bien de lancer un avis de tempête dans le langage. Certains mots vont changer de sens.

17 novembre – Que la victoire obtenue hier soir par Ségolène Royal entraîne les mots dans son tourbillon, c’était évident ce midi à Montauban quand Christine et moi, à peine débarqués, nous nous sommes retrouvés au restaurant avec Alberto Manguel, Javier Cercas, Philippe Catinchi, Maurice Petit, directeur du festival, et quelques autres. Il n’était question que de Ségolène, de la victoire de Ségolène, de l’attifage de Ségolène et chacun cherchait les mots les plus justes, ou les moins inappropriés, pour tenter de dire ce que cette élection représentait et allait avoir pour conséquence. Les mots eux-mêmes, au moment d’être prononcés, paraissaient jeter un coup d’œil au miroir et rajuster leur tenue…

Petits tours de reconnaissance dans cette autre ville rose, assez minuscule quand on la compare à Toulouse. Thé place Nationale avec Manguel et Cercas qui, en jongleurs, se renvoient titres de livres et noms d’auteurs. Alberto ne se déplace pas sans Lucy, une belle chienne, de type bouvier bernois, qui monte avec lui sur la scène et qui est maintenant connue du tout Montauban. Puis, ce soir, au “Local”, petit théâtre de banlieue, les voilà dialoguant, Cercas qui est l’invité et Manguel qui l’interroge sur les auteurs qui lui furent importants pour son travail d’écrivain. Et après Cervantès, c’est évidemment de l’irréductible Borgès qu’il est question. Ensuite, leur dialogue porte sur la confrontation du roman et de l’Histoire, dans Les soldats de Salamine et dans La vitesse de la lumière, mais aussi dans la littérature en général. S’ensuit un court débat entre eux et des enseignants d’histoire qui sont dans la salle. Après un buffet espagnol servi sur les planches, une lecture très théâtralisée des Soldats de Salamine est faite par Patrick Hannais. Une lecture dans ces conditions, me suis-je redit, n’est plus vraiment une lecture mais un hybride qui porte l’attention vers le sens de la mise en scène plus que vers la part et le rôle de l’écriture dans le texte. Pour les lectures que j’organise au Méjan, je resterai donc fidèle à l’enseignement de Claude Santelli… des lectures et rien d’autre.

18 novembre – Hier à Lourdes, au lieu d’un miracle, il y eut un tremblement de terre. Un vrai. Le soir, à l’hôtel, impossible d’avoir la connexion pour mettre en ligne la page que je venais d’écrire. C’est sans rapport ave le séisme, mais ça ne tourne pas rond. Et puis, le putain de PC qu’on m’a fourgué pour remplacer mon bon vieux Mac me joue des tours pendables. Il apporte des réponses à des questions que je n’ai pas posées, et pour les afficher il efface le paragraphe que je venais d’écrire. De surcroît, jusqu’aux petites heures, sur la place Roosevelt, crissements de pneus, pétarades de motos, hurlements de jeunes loups sans grâce animale, concert de tambour sur les carrosseries et, une demi-heure après l’extinction de ce tintamarre, le lent et répétitif passage sous nos fenêtres d’un dinosaure dont la benne s’élève et se rabaisse avec des grondements d’hippopotame pris dans la vase...

Ce matin, au théâtre Olympe de Gouges, devant un petit mais très bon public, Alberto dialoguait avec Christine, sa traductrice. Il y fut question de l’intimité dans la relation de l’auteur avec le traducteur, de la disponibilité requise de part et d’autre, et de certaines tournures d’auteur qui, restituées à l’identique dans la traduction, vaudraient au traducteur les foudres du lecteur. Ils évoquèrent encore les résonances propres à chacune des langues, source et cible, et les difficultés qui en viennent. Alberto, à son habitude, était d’une grande simplicité dans la manifestation de son immense érudition, et Christine s’est attirée la sympathie du public par sa description des mécanismes de la traduction et du rôle des affects dans les délibérations intérieures qui l’accompagnent. À la faveur de la discussion qui a suivi, j’ai voulu rappeler que, si une traduction branle, c’est souvent par absence de maîtrise dans la langue maternelle du traducteur, et puis je suis revenu sur le faux problème du vieillissement des traductions, qui ne peut être légitimement invoqué que si elles révèlent des erreurs, de coupables maniérismes ou des manques. Et j’ai remis sur le tapis, un peu par ruse, la traduction de Moby Dick par Giono pour avoir le plaisir de reparler d’Adelina White (in Pour saluer Melville) et des 900 lettres du Manosquin à Blanche Meyer, toujours impubliées...

Dans l’ancien collège des jésuites, chef-d’œuvre de l’architecture de briques, j’étais à mon tour l’invité d’Alberto Manguel, cet après-midi. En guise de préambule, Maurice Petit a lu La conversation sous le platane, un texte qu’Alberto avait écrit pour l’ouverture du numéro 8 des Moments littéraires qui m’avait été consacré en 2002. À partir de quoi, et pendant une heure, Alberto, hôte singulier de ces “Lettres d’automne”, m’a fait littéralement virevolter, tournoyer d’anecdote en réflexion dans la tumultueuse histoire d’une double vocation, éditoriale et littéraire. Il m’a paru important de rappeler à cette occasion qu’il ne faut pas confondre l’histoire du livre avec celle de la lecture car la lecture advint avant le livre et lui survivra sans doute. Mais ce fut en vérité comme si se déroulait à l’insu du public, la célébration des connivences que nous avons, Alberto et moi, de nos préférences, et même de nos caprices et de nos plaisirs.

Dans le même lieu, plus tard, subtil dialogue sur Borgès entre Alberto et René de Ceccatty avec d’intéressantes allusions au shintoïsme et à la borgésienne conviction que rien ne s’écrit qui n’ait déjà été écrit. Propos et réflexions ponctués par les lectures de François-Henri Soulié. De vraies lectures, celles-là. Une voix qui sert le texte au lieu de s’en servir pour se faire admirer.

Et ce soir, au théâtre, lecture de fragments choisis par Maurice Petit dans le roman d’Alberto, Dernières nouvelles d’un terre abandonnée, lecture à deux voix, celles de Denis Podalydès et de Margot Abascal, avec, en finale, l’insoutenable aveu qu’un père tortionnaire, mezzo voce, fait à sa fille.

19 novembre – Ce dimanche matin, sous la houlette de Philippe Lefait, devant un bon public au grand théâtre, controverse avec Alberto Manguel et Claude Rouquet sur le thème inopportunément intitulé “Les ennemis de la littérature”. Parler d’empêcheurs de danser en rond, oui, ai-je dit avec un brin d’exaspération, mais des ennemis, non. Ou alors, ai-je dit, ils sont à un autre niveau et nous ferions mieux de parler de politique, d’évoquer la substitution de la dictature économique à la dictature idéologique. Et de plaider par bribes, dans la confusion sans doute, pour la continuité du même plaisir qui traverse la découverte, la lecture et l’écriture. Une sorte d’hédonisme qui n’empêche pas de se fâcher parfois. Mais ce qu’il eût fallu mettre en évidence, ce sont deux choses. D’abord, mais je l’avais dit la veille, ne pas confondre l’avenir du texte avec le sort du livre. Et puis, si l’on veut aller aux sources, alors aborder la grande question de l’instruction et de l’éducation. Une enseignante, du fond de la salle, l’a fait entendre qui a parlé de sa retraite prochaine comme d’un soulagement parce qu’elle ne serait plus “contrainte par les programmes d’enseigner l’ignorance” ! Enseigner l’ignorance ? Horresco referens.

Après un déjeuner au cours duquel, comme cela arrive souvent, le débat que nous venions d’avoir a été repris en d’autres termes, retour au théâtre pour entendre la comédienne Marilu Marini, que son travail avec Alfredo Arias, Ariane Mnouchkine et Claire Denis a fait connaître, nous offrir une lecture comme je les aime, face au public, livre en main et tout le talent dans la manière de mettre les mots en scène par la voix et le regard. Marilu a lu de larges extraits du dernier roman d’Alberto, Un retour, et en bis quelques extraits du Lecteur idéal.

Et maintenant nous allons prendre le chemin du retour alors que ceux qui restent participeront à une autre forme de lecture, “Bal à lire”, où des airs à danser alterneront avec… des lectures. La pluie que la météo nous avait promise pour notre séjour s’est mise à tomber ce matin. Nous avions eu soleil et douceur depuis notre arrivée. Nous sommes maintenant ivres de textes, recrus de fatigue, et trempés par l’eau du ciel… Quatre heures de train nous attendent.

20 novembre – Ce ne furent pas quatre heures mais sept (le temps qu’il faut pour traverser l’Atlantique) car la voie ayant été coupée par un accident survenu à un passage à niveau, le train a fait de longs arrêts et quelques détours loufoques avant de retrouver sa destination. Un peu après une heure, cette nuit, nous partagions dans mon grenier, Christine et moi, un petit minestrone improvisé en cherchant, sur l’écran que j’avais allumé, les courriels importants parmi les pourriels déversés sans mesure. J’ai jeté ceux-ci avec tant d’exaspération que je pourrais bien y avoir mêlé l’un ou l’autre qui n’était pas de leur détestable espèce.

Dans le courrier que la poste dépose car l’électronique n’a pas encore trouvé le secret ou la recette de la troisième dimension, j’ai trouvé ce matin, sous une robe bleu nuit d’une grande beauté, l’édition que Cheyne a faite du premier livre d’Ophélie Jaësan, un livre de poèmes qui a pour titre une terrible métaphore : La mer remblayée par le fracas des hommes. D’expérience j’ai appris que, si un texte comme celui-là accède au livre, à l’instant même il s’autodétruit ou resplendit d’une lumière nouvelle. Et celui d’Ophélie resplendit et il suffit que je le rouvre, pour que des éclats me sautent au yeux. “Je me demandais ce qui était le plus dur : un mot ou une pierre.” Ou encore : “Nous ne savons pas ce que signifie être à sa place.” Et ceci qui me rappelle l’impression qu’à cette bilingue poétesse fit la découverte de T.S. Eliot : “Tout homme porte en lui la mémoire du monde. Longtemps après sa disparition.” Ophélie m’a promis un roman qui a déjà son titre, Le pouvoir des écorces. Si patient que je sois avec mes jeunes auteurs, La mer remblayée par le fracas des hommes me donne une grande impatience.
Le livre d’Ophélie va recevoir dans quelques jours le prix de la Vocation de la Fondation Marcel Bleustein-Blanchet. Voilà qui me le rappelle, je fis jadis partie du jury de ce prix, avec mes amis Pierre Seghers et Hubert Juin. Ils sont morts l’un après l’autre et, décidé à n’être pas le troisième, par une lâche précaution je pris alors la décision de démissionner. Ça ne veut rien dire et ça veut tout dire...

21 novembre – Par exception, j’avais accepté aujourd’hui l’un de ces déjeuners qui vous guillotinent une journée. J’avais cédé parce que nous étions invités à voir ensuite, dans la salle de projection que possèdent nos amis, un film que nous aimons beaucoup. Hélas, une lampe qui devait être remplacée dans le projecteur n’a pu l’être à temps. Plaisir envolé, petite pensée pour ce qui se passera le jour où une lampe bousillée plongera notre monde dans une soudaine obscurité et du même coup dans l’apraxie. Apraxie, un mot inventé par Gogol pour désigner “la perte de la compréhension de l’usage des choses”. Etat dans lequel je me suis retrouvé en fin d’après-midi quand, après une heure de route, j’ai tenté de me remettre à l’écriture...

22 novembre – Il faut parfois attendre le lendemain pour trouver quelques éclats dans les cendres refroidies de la veille. J’en retrouve trois ce matin. D’abord le moment où Paul Belaiche, hier, nous lisait les premières pages du livre qu’il s’est mis à écrire sur Jean de Batz (J.B. comme James Bond) qui envoya nombre de révolutionnaires à la guillotine en les faisant passer pour contre-révolutionnaires, une espèce d’agent double déjà très présent dans les deux volumes du livre de Paul : Les soixante-seize jours de Marie-Antoinette à la Conciergerie. Il y eut aussi, pendant le déjeuner, un long aparté avec Olga de Turckheim que le lancement de l’ouvrage qu’elle signe avec Arnaud, Au pays des pierres qui parlent, ne détourne pas d’un livre qu’elle porte comme un enfant pas encore visible à l’échographie mais déjà présent par tressaillements. Et puis, sur la route du retour, avec les Stuart, au couchant et pendant quelques minutes, entre deux gimmicks à résonance psychanalytique, vision presque surnaturelle des Alpilles couvertes d’un manteau d’ocre, comme si le soleil venait de déverser de l’or liquide sur leurs crêtes. Rien vu de pareil à cette luminosité irréelle depuis le temps où, voici près de quarante ans, j’allais à la même heure dans le Hoggar et le Tassili N’Ajjer.

À Montauban, Alberto Manguel m’avait conseillé de rechercher un poème de Robert Frost, The Road Not Taken. Je viens de le trouver, il date de 1920, et je l’ai relu plusieurs fois. Les trois derniers vers parlent infiniment au maverick que Paul Auster avait dit voir en moi...

Two roads diverged in a wood, and I –
I took the one less traveled by,
And that has made all the difference.

Visite surprise de Jean-Pierre G*. Pendant une heure il fut question des Etats-Unis qu’il fréquente assidûment et dont il abhorre comme moi les délires politiques mais où il est témoin, dans bien des domaines, d’un étonnant savoir-faire que je retrouve dans leur littérature. Leur nation serait en somme la parfaite représentation de l’obsédant jardin du bien et du mal auquel ils se réfèrent sans cesse.

Je n’avais pas prévu que ce soir, après un demi-siècle (eh oui, un demi-siècle), nous allions revoir The Lost Weekend (si mal traduit par Le poison), le film de Billy Wilder dans lequel Ray Milland joue de manière magistrale le rôle d’un écrivain newyorkais emporté dans le vortex de l’alcoolisme, loin de l’ivresse qui prête à rire. La tragédie, dont les toutes dernières séquences dans le style happy end, dieu merci, ne diminuent pas l’autorité, se déroule dans un New York de bars, de rues, de prêteurs sur gage dont les images créent une atmosphère complice de l’angoisse. J’ai lu qu’à l’époque où le film fut achevé, des distillateurs de whisky avaient offert des millions de dollars à la Paramount pour que le film fût détruit. Quelle illustration pour les propos que nous tenions, quelques heures plus tôt, Jean-Pierre et moi !

23 novembre – Dieu sait pourquoi – Dieu étant ici le pseudo du galopin qui passe son temps à me jouer des niches – j’avais abandonné la relecture annotée des Rêveries du promeneur solitaire de Rousseau juste avant l’ultime promenade, la dixième. Une conversation que j’eus à son sujet avec Denis Podalydès à Montauban me l’a rappelé. Ainsi ai-je redécouvert que l’évocation de cette promenade du 12 avril 1778 était la plus brève, deux pages à peine. Mais comme Rousseau y dit joliment la découverte de l’amour, à seize ans, dans les bras de Madame de Warens, “pleine de complaisance et de douceur”, qui en avait alors dix de plus. “Je fis, dit-il, ce que je voulais faire, je fus ce que je voulais être.” Dans l’ordre intime, c’est peut-être cela, le siècle des lumières...

J* est venue voir Christine, M* est venue me voir. Nous les avons présentées l’une à l’autre, dans la cuisine, à l’heure du thé. Par bonheur, les quatre voix n’ont pas fait de nœuds. Nos deux amies avaient l’une pour l’autre une curiosité attentive, des regards de femmes qui n’ont pas seulement traversé le monde mais aussi les saisons de la vie, et pour le dire parfois leurs mots étaient comme des rideaux qui, soulevés par la brise, permettaient d’entrevoir ce qu’elles ne disaient pas.

Et zut ! Que je l’aie chopé à Montauban, dans le train naufragé du retour ou dans le Lubéron, c’est je ne sais quel virus qui a gagné ce soir. Et sur les conseils de mon bon pédiatre, aussitôt accouru, je vais rester au cocon demain et ce week-end.

24 novembre – C’est dans une insomnie que je l’ai appris, cette nuit, par la radio... Philippe Noiret, cet immense bonhomme, s’est discrètement tiré. Je ne l’ai pas rencontré plus de trois ou quatre fois mais au moment de l’accueillir au Panthéon de la mémoire je repense à lui comme à un ami aussi proche que certains vrais amis. Et cela vient sans doute, me disais-je cette nuit, de ce pouvoir qu’il avait d’être à l’écran comme hors l’écran, simultanément lui-même et l’autre dont il tenait le rôle. Ni vedette ni absent. La marge est bien mince entre l’homme qui m’avait parlé, au cours d’une brève rencontre, du théâtre comme de la nécessaire école pour le cinéma, qui m’avait encouragé dans la voie que j’avais prise avec Actes Sud, qui m’avait refilé une adresse où l’on trouvait à bon prix du tweed dégriffé, et celui dont la douleur avait fait un vengeur dans Le vieux fusil de Robert Enrico (qui se passe à Montauban dont je reviens), celui qui avait incarné Pablo Neruda dans Le facteur de Michael Radford, ou Alfredo, le projectionniste, dans Cinema paradiso de Giuseppe Tornatore. Dans le brouillard du matin auquel se mêle la fumée blanche d’un feu de feuilles, ce sont d’innombrables Noiret dont je vois défiler les mânes. Ils ont en commun une voix inimitable, sable et miel, une voix qui chante un peu et vire et rebondit si la colère s’en mêle. La même voix d’un même ami.

Françoise était ce midi au journal télévisé de France 3 pour recevoir le prix du meilleur roman décerné par “France télévisions” à Lignes de faille de Nancy Huston, absente de Paris. Nouvelle consécration après le Fémina et l’avalanche de bonnes critiques, de celles qui, presque toutes, répondaient à la vision qu’en avait jadis Max-Pol Fouchet affirmant qu’il n’est de vraie critique qui ne soit “une aventure dans l’aventure du livre”. Et puis, quel bonheur de partager ces succès, pour le plaisir qui en vient, en compagnon de l’ombre, plus présent dans l’habitus de l’auteur, au cours des longs moments de l’écriture, que sur l’estrade quand viennent les honneurs. Depuis le temps d’Instruments des ténèbres, premier livre pour lequel j’ai accompagné Nancy, que d’aventures, de craintes, d’audaces, d’ascensions et de passion qui compteront parmi les plus grands souvenirs de ma carrière éditoriale. Et pourquoi ne le dirais-je pas, Nancy est de ce petit nombre d’auteurs qui ne m’ont jamais fait reproche d’en être un, fût-ce de manière implicite. Je parlais d’habitus, il est vrai aussi qu’il en est qui n’en ont point, ce qui explique que ces sans logis partent dans tous les sens et se défendent contre des adversaires qu’ils n’ont pas.

Le virus anomique qui s’est manifesté hier n’est pas près, me semble-t-il, de se tailler. Peut-être est-ce la langueur et la petite fièvre qui accompagnent ses assauts, qui me disposent à percevoir en filigrane les impatiences de quelques-uns qui trouvent que je m’attarde. Qu’ils se rassurent en regardant à quel rythme disparaissent ceux de ma génération...

Ce soir, la fièvre s’étant un peu calmée, nous avons regardé un très vieil Hitchcock que nous n’avions jamais vu, Lifeboat, d’après un scénario de John Steinbeck. Ce film en noir et blanc qui date de 1943 est donc marqué par des réflexions sur la guerre et les Allemands dans la guerre, mais aussi par le comportement d’hommes et de femmes dont la nature profonde émerge dans le péril. Et là, ils en prennent tous pour leur grade, Américains et Allemands. Mais l’intérêt, aujourd’hui, est ailleurs, il est dans cet étonnant huis-clos constitué par un canot de sauvetage dans lequel dérivent une dizaine de rescapés d’un bateau de transport coulé par un sous-marin allemand. Toutes les scènes se déroulent dans le canot et sont filmées de l’intérieur de cet esquif ballotté par les vagues, avec une série de plans rapprochés qui, par des détails, en disent long sur le comportement de chacun. Un véritable tour de force cinématographique. Et pas de happy end, le film se termine quand le canot erre encore sur l’océan. Une porte ouverte à l’imagination.

25 novembre – Je fus invité, il n’y a guère, à faire une courte causerie sur la cruauté, sujet obligé. De la cruauté je m’étais alors limité à dire le rôle qu’elle a dans littérature, et que si l’on s’avisait de l’en ôter il ne resterait pas grand chose de lisible. Je m’en suis souvenu dans les ruminations de la nuit, et me suis dit que je serais aujourd’hui plus à mon affaire si l’on me demandait de parler de la fourberie, cette fleur vénéneuse qui a toujours infesté les plates-bandes de la vie sociale et qui connaît aujourd'hui un regain. Trois citations me sont revenues que je suis tout de même allé vérifier, tôt ce matin. “La fourberie ne se voit jamais de face qu’à l’œuvre”, dit Shakespeare dans Othello. “À quelques-uns, dit La Bruyère dans ses Caractères, l’arrogance tient lieu de grandeur ; l’inhumanité de fermeté ; et la fourberie d’esprit.” Et Anatole France, pince-sans-rire dans L’Ile des Pingouins, note que “les imbéciles ont dans la fourberie des grâces inimitables.”

Peut-être parce que trois citations font un triangle, ceci aussi m’est revenu... Aux murs de vieux cabarets, appelés estaminets dans mon pays natal, on voyait encore dans l’avant-guerre, un triangle avec un œil et la devise : Hier spuwt men niet, God ziet ons. Sentence flamande qui veut dire : Ici on ne crache pas, Dieu nous voit. Peu importe qui est Dieu, mais... cracheurs, on vous tient à l’œil ! Je me souviens aussi d’une enseigne de même style : In de zoeten inval. Inval désignant la chute, on pourrait traduire par : Au doux accueil. Mais pour comprendre le sens moqueur et métaphorique il fallait avoir l’illustration sous les yeux qui représentait un bonhomme tombant la tête la première dans une ruche en paille et aussitôt entouré d’abeilles en fureur. Forme primitive du café philo ?

Je suis abolitionniste convaincu, sauf à l’endroit des virus. La mise à mort de ceux qui m’avaient investi est une délivrance, et presque une fête. Mais comme elles sont révélatrices des incertitudes et des obsessions, ces petites crises ! Souvent, c’est en rompant le rythme quotidien qu’elles offrent plus de ressources qu’elles n’en détruisent. Et puisque c’est, empêché de faire certaines choses, que l’on découvre ce qu’on avait négligé quand on les avait à notre portée, il arrive ce qui m’arrive ce soir, un grand besoin de redéployer projets et désirs. Ce que Chateaubriand dit à sa manière dans ses Mémoires (d’outre tombe, of course) quand il écrit que “les moments de crise produisent un redoublement de vie chez les hommes.”

26 novembre – Quand je me suis réveillé, tôt ce matin, j’étais à Paris, dans la librairie où, jeudi soir, je ferai une lecture mais où je n’ai encore jamais mis les pieds. Devant des amis et des inconnus, j’étais en train de m’y livrer à des réflexions qui témoignaient d’un sens que j’aurais récemment trouvé à des comportements dont je m’étais contenté jusque-là d’observer les turbulences de surface. Au moment du réveil j’ai eu le temps de reconnaître ma propre voix mais, l’instant d’après, le son avait disparu et seuls survivaient dans le silence des visages dont certains défilent encore sous mes yeux avec l’air de me reprocher de ne pas leur avoir tout dit. Il y a là-dessous un petit air d’inventaire et de bilan auquel la récente invasion des virus et leur tentative de revenir après avoir été chassés ne doivent pas être étrangères.

La première des deux émissions que Kriss a décidé de me consacrer sur France Inter est passée ce midi. L’autre, ce sera pour le 31 décembre. Kriss avait une façon de faire comme si c’était elle, l’invitée. Le désir et le plaisir étaient de la partie, mais elle avait beau dire, je ne les aurais jamais manifestés sans elle qui, tout en sourires et questions malicieuses, avait l’air d’être l’invitée et de visiter le mas comme un théâtre, de la fosse aux coulisses, de la scène aux dessous. Parce que j’ai fait beaucoup de radio dans ma vie, je suis plus que pour la télévision attentif et sensible à la manière dont on la fait. Et je trouve Kriss fidèle, dans son travail, à ce principe qu’elle avait inscrit dans son livre, La sagesse d’une femme de radio : “un portrait n’est pas une photo d’identité.”

Le vieux fusil de Robert Enrico a connu un immense succès, en même temps qu’il a été lacéré par certains critiques qui voyaient en Julien Dandrieu, le chirurgien de Montauban, une sorte de Rambo. J’abandonne ces tristes et faux esthètes à la médiocrité de leur jugement. Car ce qui est irrésistible et presque insoutenable dans Le vieux fusil, et qui n’a rien perdu, en trente ans, de son intensité, c’est l’intermittente confrontation du désir et de sa destruction, à quoi Philippe Noiret et Romy Schneider donnent une intensité exceptionnelle par leur capacité d’être à la fois dans leurs rôles et eux-mêmes. Et puis, pour qui a été mêlé d’une manière ou d’une autre aux événements de ce temps-là, ce film est un miroir. Mais d’abord, nous avions, Christine et moi, le désir de le revoir ce soir pour saluer Philippe Noiret que l’on enterre demain.

27 novembre – J’ai plusieurs fois évoqué, dans des articles et dans des livres, la manière dont Bernard Grasset, en 1923, lança Le diable au corps du jeune Radiguet que lui avait amené Cocteau. Grasset avait imaginé une sorte de teasing, en affichant à rythme régulier dans les journaux le nombre décroissant de jours d’attente avant la parution. Et quand Paul Souday avait éreinté le livre dans Le Temps (ancêtre du Monde) Grasset avait aussitôt fait passer par la presse un placard ainsi rédigé : “Tout le monde a lu l’admirable article de Paul Souday sur le premier livre de Raymond Radiguet, qui consacre définitivement la gloire du jeune écrivain.” On peut en rire car le pied de nez est drôle. On peut en sourire comme Cocteau qui avait l’art de traverser à gué et qui, cette fois-là ou une autre, se défaussa en déclarant que Grasset n’était “pas un éditeur comme les autres parce qu’il mêlait le commerce et l’amour”. Mais on peut aussi se dire que ce moment-là est celui où les portes du monde éditorial se sont ouvertes au cynisme marchand.
J’ai remis la main sur Le diable au corps qui est, avec Le bal du comte d’Orgel et Les joues en feu, dans ma bibliothèque, à la lettre R, entre un livre de Rachilde sur Alfred Jarry et L’honorable partie de campagne de Thomas Raucat, délicieuse initiation au Japon par un diplomate français qui avait choisi pour pseudonyme un prénom et un nom correspondant, phonétiquement, au “tu viens, chéri ?” des prostituées japonaises. Pardon pour ces détours, ils m’amusent... Donc, entre deux autres lectures, je l’ai relu, Le diable au corps, et je regrette de l’avoir fait car le souvenir que j’en avais s’est brisé. J’avais dû le découvrir environ vingt ans après sa publication qui date de 1923, c’était à nouveau la guerre, j’ai dû flamber pour le double scandale provoqué par ce galopin qui, après avoir fait le récit de ses parties de jambes avec l’épouse d’un homme qui était au front, avait eu l’audace de le publier. Aujourd’hui, lecteur non pas courbé sous le poids des ans mais assis dessus (c’est plus haut, on voit mieux), je me suis demandé ce que des empressés avaient pu trouver de stendhalien, et même de proustien, dans cette petite chose mal construite où sottise du comportement et mépris pour la femme font un triste brouet. Soyons justes, il y a, ici et là, des phrases d’écrivain qui me reviennent, comme celle-ci, vers la fin : “Les vrais pressentiments se forment à des profondeurs que notre esprit ne visite pas.” Mais je me demande si la main de Cocteau n'était pas posée sur celle de Radiguet au moment où ces mots sont venus...

28 novembre – Sur Arte, hier soir, on projetait un montage réalisé par Jean-Michel Meurice avec des extraits d’une cinquantaine de films hollywoodiens considérés comme miroirs de leur époque. Les images alternaient avec des réflexions de Russell Banks et de Jim Harrisson sur l’idée que les Américains ont de leur histoire et sur la capacité du cinéma à représenter leur imaginaire collectif. Mais il fallait avoir lu le long entretien accordé par Russell Banks à Jean-Michel Meurice, paru chez Actes Sud sous le même titre que le film, Amérique, notre histoire, pour comprendre un peu mieux l’alchimie dans laquelle les images s’emparent du sens caché des choses. Reste ouverte la question de savoir pourquoi les films américains qui suivent de si près la politique de leur pays et sont parmi les plus critiques à son endroit, n’ont d’autre capacité que de porter témoignage. Comme si toute révolte en était absente. On a parfois l’impression que les photos de Walker Evans, par exemple, témoignant des drames de la “grande dépression”, ont eu plus d’effets que les films...

Ce matin, au cours de ma visite hebdomadaire chez Actes Sud, une poignée d’étudiants qui font un DESS de traduction à l’université d’Avignon sont venus me voir en compagnie d’un de leurs professeurs. Nous ne disposions que d’une demi-heure. Excellente contrainte pour aller à l’essentiel. J’ai donc choisi de me tenir à ce que, d’expérience, je tiens pour les fondamentaux. À savoir qu’il n’est pas de traduction réussie sans une parfaite maîtrise de la langue, presque toujours maternelle, dans laquelle on traduit ; sans une fréquentation préliminaire de l’œuvre à traduire et sans curiosité pour l’habitus de l’auteur ; sans avoir conscience que le travail de traduction est un travail d’écrivain ; et sans comprendre que l’implicite véhiculé par une langue n’est pas celui que véhicule l’autre. Il y avait bien d’autres choses à leur dire mais avec ces quatre sujets de réflexion ils en ont assez pour passer l’hiver. Si hiver il y a... car les vingt degrés que nous avons chaque jour vers midi et les nuits très douces n’ont pas l’air de l’annoncer. J’ai dans l’idée que le mistral, absent depuis quelques jours, s’occupe de cette question.
 

(À SUIVRE)







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