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© Bruno Nuttens







Samedi 1er novembre 2008 – Hier soir, nous avions eu l'imprudence de regarder Le deuxième souffle d'après José Giovanni sans voir que ce n'était pas le film de Melville avec Gabin mais un remake d'Alain Corneau avec Daniel Auteuil. Mal nous en a pris. Chaque rôle était cette fois comme dédoublé : le personnage et l'acteur… Très irritant, ce décalage.
Vers minuit j'ai voulu écrire quelques notes là-dessus, puis d'autres notes sur la visite du pédiatre qui, après nous avoir vaccinés contre la grippe, Christine et moi, a commenté les résultats, ni excellents ni détestables, des examens auxquels je me suis récemment livré, me renvoyant du même coup à l'idée que, pour l'essentiel, les difficultés sont plus grammairiennes que médicales. Mais ces notes, sitôt mises en ligne, ont disparu dans le détestable trou noir de l'ordinateur. Il a fallu attendre la fin de l'après-midi pour pour que mon webmestre remette de l'ordre.
Entretemps, S* est revenue pour me parler du film qu'elle veut faire. Après le déjeuner pris avec des enfants pressés de filer pour monter à cheval, j'ai regardé sur l'écran de mon ordinateur un portrait de Robert Badinter qu'elle m'a laissé et ainsi ai-je revu en gros plan l'instant où, au mépris des sondages, Mitterrand avait déclaré, à la veille des élections présidentielles, son opposition à la peine de mort. C'est à peu près de ce temps-là que date le commencement des relations que je devais avoir avec lui.
Pascal Durand est arrivé de Liège, retrouvant ici le mauvais temps qu'il avait quitté là-haut. Peu après son installation, il s'est mis à me poser des questions sur mes débuts afin d'illustrer par certaines de mes réponses le travail qu'il a entrepris pour un “dictionnaire des auteurs migrants”. Et il est vrai qu'il y eut un moment où je migrai de Belgique en France en ignorant les micro-bouleversements qui,  dans l'usage de la langue, s'ensuivraient. On en a discuté jusqu'au soir.

Dimanche 2 novembre – Et ce matin où le ciel est confus, l'air moite, l'herbe sale et où, pour ne plus voir ça, les feuilles s'en vont ailleurs à la faveur d'un fort vent de sud-est, on a repris, Pascal et moi, l'investigation dans les corbeilles de la mémoire. Souvenirs d'enfance et d'adolescence où je cherchais ma voie, ma vocation et mon parti entre le français de Belgique que parlaient mes parents et celui de ma grand-mère qui, pour être de Touraine, était réputé le plus pur, le plus juste, le français de référence, tel le mètre de Versailles ou le temps astronomique. Mais la justesse et l'autorité d'une langue ne sont pas sans rapports avec le comportement de ceux qui en usent, je l'ai appris, parfois à mes dépens. Par mes réponses aux questions de Pascal je l'ai entraîné dans l'incessante lutte que j'ai menée contre le pessimisme qui consiste à croire que l'incapacité de dire ce que l'on est conduit à l'impossibilité d'être ce que l'on dit. On a fini par revenir à Julien Gracq qui, dans En lisant en écrivant, a cette formule : “C'est plutôt le fait de cesser d'écrire qui mérite d'intriguer.”

Pascal a voulu à toute force  aller aux Baux. Il en est revenu, trempé, au moment où je m'affairais avec baquets et bassines pour accueillir l'eau qui, perçant toit et plafond, se cherchait des vallées dans mes livres. 

Lundi 3 novembre – Hier soir, à la demande de Pascal nous avons revu un classique parmi les classiques du film noir : Les tueurs de Siodmak, avec Burt Lancaster et Ava Gardner qui n'étaient guère connus à l'époque (1946). Mais je n'en ai pratiquement rien vu parce que j'ai été pris de quintes, d'éblouissements et de fièvre dont je me suis demandé si le vaccin anti-grippe n'en était pas la cause. S'en est suivi une très mauvaise nuit. Me suis réveillé plus fatigué que je ne l'étais en me couchant. Ce matin, dans La Provence j'ai lu avec attention la description des premiers débordements du Rhône. Puis les quintes m'ont repris. Apocalypse now ?

Quelques messages me l'ont rappelé avec affection, c'est aujourd'hui la St Hubert. Mais si l'on m'entendait… je tousse comme brame le cerf en cette saison !

Mardi 4 novembre – Avec Pascal Durand qui est parti ce matin pour l'université de Lyon nous avons revu hier soir Victor et Victoria de Blake Edwards, une jubilatoire variation sur le thème de l'être et du paraître. Mais, avec ma gorge en feu, je me suis dérobé à la discussion que nous aurions dû avoir.
 
Le pédiatre m'a mis sous cortisone et tout devrait aller mieux. Mais pendant que j'égrène ces quelques mots, le ciel déleste ses barrages et l'orage nous tourne autour avec l'air de chercher où diriger la foudre.

Sacrée fièvre aux Etats-Unis et, par écho, dans le monde. On saura demain si la victoire écrasante de Barak Obama que promettent les sondages est acquise. C'est un tel paroxysme que, élu ou pas élu, son nom restera associé dans l'histoire à une sorte d'épiphanie. L'effet Obama…

Il y a bien dix ans que je me fais à l'automne vacciner contre la grippe et je m'en suis trouvé fort bien. Mais, cette année, le vaccin me paraît la cause de ce qui me tombe dessus, m'accable et me rend infréquentable.

Revu ce soir, car TCM nous en fournissait l'occasion, A Letter to Three Wives (Chaînes conjugales) de Mankiewicz. Déjà les variations sur ce film écrites par Alice Ferney (Paradis conjugal) en avaient perturbé le souvenir. Il m'a semblé n'avoir vu, cette fois, qu'une comédie de peu d'épaisseur et parfois même vaudevillesque, mais tournée avec une grande maîtrise. 

Mercredi 5 novembre – Vers quatre heures, cette nuit, je me suis levé parce que j'entendais à nouveau l'eau qui, traversant le toit, tombait goutte à goutte dans la bibliothèque. Et dans quel rayon ? La philosophie, of course...
En me recouchant, j'ai allumé la radio et j'ai entendu le discours de Chicago. Barack Obama avait gagné, il serait le quarante-quatrième président des États-Unis. Et Michèle Obama la première First Lady noire. Cet homme a été porté par sa nature, son intelligence, sa détermination, ses talents, me suis-je dit. Yes, we can, disait-il. Oui, mais dans une soudaine accélération, et pour des motifs parfois très différents, et même inconciliables, il est devenu celui, et le seul, par qui passer pour arracher la vieille croûte… Un peu plus tard, à l'écran, j'ai pu le voir prononçant ce discours. Pas de papier en mains, pas de prompteur, une éloquence parfaitement au point, une cérémonie.
Par une si curieuse coïncidence, Guillaume a retrouvé et m'envoie l'éditorial que Max-Pol Fouchet écrivit dans la revue Fontaine, en 1942, après le débarquement des forces américaines en Algérie.
Le correcteur de mon ordinateur souligne en rouge les mots qu'il juge mal orthographiés et les noms qu'il ne reconnaît pas. Il reconnaît celui de Bush ou de Sarkozy et ne les souligne donc pas. Combien de temps lui faudra-t-il pour reconnaître celui d'Obama ?

Jeudi 6 novembre – J'avais vingt ans en 1945 quand deux événements se télescopèrent : la découverte de l'industrie concentrationnaire et celle de la bombe atomique. On n'a jamais vu que l'homo faber ne fasse pas tôt ou tard usage de ses inventions, me répéterait souvent Albert Cohen. Il avait l'âge d'être mon père mais comme deux gosses partant à l'aventure avec leurs sacs de billes nous allions dans nos conversations avec nos sacs de mots.
Les sacs de mots et l'usage qu'on en fait, c'est revenu évidemment avec l'aventure Obama. Mais on en reste toujours à la même équation : le langage et la conduite, ce que les mots nous font faire et ce qu'on leur fait dire… Et ainsi passons-nous notre vie à chérir et détester les mots par lesquels nous cherchons à en dire le sens.

L'état où m'a mis une contamination sournoise (à moins que ce ne soit la vaccination anti-grippe, et d'aucuns me disent que sa violence est signe de son efficacité) me rend fraternelles les misères du mas qui prenait l'eau par la toiture au plus fort de l'intempérie. Mais le vent s'est enfin couché, la pluie faiblit et pour la première fois depuis des semaines j'ai passé une nuit sans insomnies. Ce matin, je vois qu'il ne reste sur le platane que feuilles rousses et pleureuses que le prochain mistral décrochera. Et comme pour donner un coup de pied au temps, j'ai reçu ce matin l'agenda 2009 de la Pléiade. Holà, pas si vite ! Il reste encore une quarantaine de jours dans cette année, je n'ai aucune envie de les gaspiller et je crois même que, l'un de ces jours-là, je mettrai fin à la quarantaine où est L'Helpe Mineure.

Belle lettre de NH à HN ce matin. Où Nancy me raconte l'émotion que lui donne la victoire d'Obama, évoque les vingt-sept traductions de Lignes de Faille, et me dit ses voyages innombrables en même temps que le désir de se retrouver dans la solitude de l'écriture. Puis une longue conversation avec Maud Rayer sur le choix de ses lectures pour la prochaine carte blanche au Méjan, l'an prochain. Et peu avant midi, une autre conversation encore avec Brigitte qui me parle du Silence des autres dont elle a trouvé le manuscrit dans mes archives, un roman qui doit avoir trente ans au moins, et elle s'étonne de l'oubli où je l'ai laissé.  

Soirée très américaine... Quand, installation terminée (new teeth) nous sommes revenus de chez le dentiste qui part pour New York, Christine a eu la bonne idée de revoir l'excellent Meet John Doe (L'homme de la rue) de Frank Capra avec Gary Cooper et Barbara Stanwyck. C'est  dans le vent de l'époque (1941), conformiste jusque dans l'anticonformisme, mais c'est surtout révélateur de cette sorte de finalisme américain dont la victoire d'Obama est une nouvelle illustration. Quoi qu'ils fassent, une sale guerre, un bon livre, un mauvais coup, une grande découverte, les Américains le font avec un armement de l'esprit, une résolution et un ressort que l'on retrouve dans le Yes, we can de leur nouveau président.

Guillaume m'écrit qu'il a mis en exergue du nouveau livre dans lequel il est maintenant engagé, cette phrase de Descartes : “Ce qui vient à l'âme par les sens la touche plus fort que ce qui lui est représenté par sa raison.” Cette phrase servirait aussi bien, me suis-je dit aussitôt, pour expliquer la congruence des élans que l'élection d'Obama a soulevés chez des gens de tous âges, toutes origines et toutes appartenances.

Vendredi 7 novembre – Nouvelle nuit de grand calme, franc soleil au petit jour, promesse d'une bonne traversée des heures. Je peux à nouveau, maintenant, écrire avec la fenêtre ouverte…

Dans un courriel, ce matin, Brigitte me reparle du Silence des autres, ce roman qui était enfoui dans mes paperasses inclassées. “J'y retrouve le bouillonnement du Nom de l'arbre, m'écrit elle, je me sens prise par inadvertance dans un mouvement de foule, c'est angoissant et grisant à la fois, il y a des coups perdus comme les balles le sont parfois. Il faudrait toujours se méfier du manuscrit qui dort...”

Avec le retentissement du Nobel attibué à Le Clézio il m'avait semblé déjà que l'attente des prix littéraires se passait sans impatience ni nervosité. Mais le soulèvement affectif provoqué par l'élection d'Obama a si bien transfiguré le champ médiatique et métamorphosé le sens de tant de mots que les gens à qui je demande lequel de ces “nominés”, Del Amo, Blas de Roblès, Le Bris ou Rahimi, pourrait avoir, lundi, le Goncourt me regardent comme si je leur parlais de Papous. D'ailleurs c'est à peine si l'on a mentionné le prix Médicis étranger qui vient d'être attribué à Un garçon parfait, le roman d'Alain Claude Sulzer qu'avait publié en avril mon amie Jacqueline Chambon.

Samedi 8 novembre – Levé tard pour avoir dormi peu. Pendant et après le petit-déjeuner j'ai observé les teintes inattendues et les couleurs nouvelles que la lumière revenue révélait dans le jardin transformé par les pluies que nous avons subies cette semaine. En même temps j'ai pensé à la soirée et à la nuit foutraques que je venais de passer en essayant de trouver un sens à leur enchaînement.
Premier acte. Tout a commencé avec C dans l'air, l'émission d'Yves Calvi sur la 5 consacrée hier au vote des motions préalables au congrès de Reims du Parti socialiste. Là encore la performance d'Obama faisait ressortir absence de témérité et anémie de la pensée chez des gens plus empressés à flinguer une Ségolène Royal, arrivée en tête avec sa motion, qu'à se rassembler pour s'engager dans la voie du Yes, we can.
Deuxième acte. Après le souper, nous avons cherché, Christine et moi, quel film regarder pour nous changer les idées. En rouvrant la catalogue de nos DVD, elle s'est aperçue que, dans un coffret du Monde consacré au cinéma italien, nous avions un Comencini, L'incompris, que nous n'avions jamais vu, prévenus que nous étions par le sentimentalisme qui avait conduit ce film à l'échec en 1967. C'était impardonnable car ce chef-d'œuvre, reconnu comme tel dix ans plus tard , m'a rappelé hier soir les sornettes qu'on a pu élaborer sur la compassion et les bons sentiments avec l'éternel retour à la trop commode formule de Gide selon laquelle “ce n'est pas avec de bons sentiments qu'on fait de la bonne littérature”. Comencini, admirable peintre des sentiments administre par le style la preuve du contraire.
Troisième acte. Après quoi, au lieu de me retirer et d'y réfléchir, je me suis laissé happer par une émission d'Arte, À la recherche des secrets du big-bang. Ce qui m'a retenu dans les explications assorties de fantaisies graphiques, ce n'est pas l'exploit consistant à construire un collisionneur de particules permettant (peut-être) de reconstituer ce qui s'est passé un centième de milliardième de seconde après le big-bang mais laissera béante la question : et avant ? Non, c'est ce qui incite à vouloir maîtriser par la connaissance le mystère de ses origines. Et que deviendraient le rêve, le manque et le désir ?
Quatrième acte. Et j'allais pour de bon rompre avec l'écran quand, cherchant un dernier bulletin d'informations, j'ai vu paraître Natalie Dessay au Metropolitan Opera. Autre mystère encore, la voix… De Lucia aux cantates de Bach, Natalie Dessay me paraissait un singulier collisionneur de particules qui m'emportait non vers le mystère du big-bang mais dans le déferlement des sentiments et des émotions où la musique et la voix font perdre la tête au texte.
Cinquième acte. Toutes machines éteintes je suis enfin parti dans le sommeil collisionneur de rêves qui s'effaçaient l'un l'autre. Et cela jusqu'à cinq heures. Alors, ramené au monde par l'insomnie, je suis tombé à la radio sur une interview du prêtre des loubards, à ses heures marieur de princes, le père Guy Gilbert. Devant l'intervieweuse il jouait le séducteur et le prophète, l'initié et le complice, il accordait son absolution aux péchés de luxure de sœur Emmanuelle et de l'abbé Pierre. Bref, un art consommé de la provoc dans un langage à la Bigard, un effrayant populisme…  
Je me suis rappelé comment j'avais un jour comparé le vieillissement à une succession de sauts à l'élastique qui nous ramènent chaque fois à un niveau plus bas que le précédent et plus proche du dernier. Pareil saut, je viens d'en faire un qui s'achève à peine. Et c'est peut-être la raison pour laquelle, retenu cette fois encore par l'élastique, il me fallait ce petit inventaire. Pour inaugurer le nouveau répit dont je dispose et comprendre la part que j'ai encore à ma disposition dans ce monde. Avoir l'œil et le souffle.

Jules a déjeuné au mas avec ses enfants, Justine et Félix, qui revenaient d'une semaine au Sénégal en compagnie de leur mère. Justine s'était fait arranger par une coiffeuse sénégalaise une chevelure tout en tresses, sans se douter qu'elle allait au retour l'exhiber au moment où Obama était élu. Ils m'ont offert une petite pipe en métal, très mince. J'en avais une, jadis, de même type mais de plus grand âge, pièce d'orfèvrerie africaine que l'on m'a fauchée alors que j'y tenais beaucoup car elle m'avait été offerte par Inga, ma première épouse.

À la fin d'une après-midi de lecture j'ai jeté un coup d'œil à l'émission de Franz-Olivier Gisbert. C'était comme un épilogue aux cinq actes de la veille. Car, sous le regard tendre et blessé de Françoise Hardy, Michel Rocard et Charles Pasqua se retrouvaient en compères pour dire, avec moues et rides, qu'il était temps de renverser le funeste principe de gouvernance qui donnait à l'actionnariat la priorité sur le salariat. Ah, les pince-sans-rire ! Combien de conversions de ce genre Obama va-t-il encore faire ?

Pour notre séance du soir, nous avons choisi de revoir L'adieu aux armes de Frank Borzage. Ainsi avons-nous redécouvert le tout premier état d'un palimpseste où la grandiloquence expressionniste du cinéma muet s'exprime par des images aujourd'hui éraillées. Intéressante comparaison du langage… Le roman d'Hemingway, A Farewell to Arms, date de 1929, le film de Borzage de 1932. Le roman n'est pas usé, ou si peu. Le film, lui, hélas… 

Dimanche 9 novembre – Nouvelle matinée si lumineuse que, dans le jardin, les feuilles mortes tressaillent et murmurent combien elles aimaient la vie.

Au seuil de la nuit j'ai entendu à la radio la voix d'un rabbin psychanalyste qui fascinerait Woody Allen, j'en suis sûr. Il parlait de la rémanence du Déluge et donnait pour exemple le torrent d'images et d'injonctions qui emportent aujourd'hui le sens avec les mots comme le bébé avec l'eau du bain. Il suggérait aussi qu'il valait mieux tenter de dire le juste que de prétendre dire le vrai. Par ce si mince passage entre le juste et le vrai j'ai glissé, rassuré, dans l'amnios du sommeil.
Ensuite j'ai fait un rêve. (Par les temps qui courent je peux bien, moi aussi, faire un rêve !) Et dans ce rêve je prenais à partie les utopistes disciples du Doktoro Esperanto pour leur reprocher de n'avoir pas compris qu'il serait tout de même plus simple et plus efficace d'adopter pour langue universelle une qui est déjà très répandue, le globish pratiqué dans toutes les parties du monde par les humbles et les obscurs comme par les puissants et les navigateurs. Que nos utopistes, me disais-je dans mon rêve, consacrent donc leurs efforts à perfectionner ce globish pour en faire une langue universelle qui a un passé, une histoire déjà consistante et à laquelle ils donneraient un avenir.
Pourquoi pas le français ? On aurait pu, on ne peut plus. C'est à vrai dire un rêve fort impertinent pour un membre du Conseil supérieur de la langue française. Mais le suis-je encore ? L'institution est plus muette que ne l'était l'armée… Presque quatre années, maintenant, sans une convocation.

Isabelle est venue déjeuner au mas avec Marco. J'ai appris que son père (mon frère) avait été victime d'un accroc dont il a l'air de se remettre. Il y a, hélas, entre lui et moi la distance et tant de silence… Puis nous avons passé deux bonnes heures à chercher comment Isabelle, qui pratique le maquillage de scène et, depuis quelques années, le shiatsu, devrait orienter sa communication maintenant qu'elle forme avec quelques amies une équipe capable d'offrir à leur clientèle sources et ressources.

Ce soir nous avons profité de Thema sur Arte pour revoir L'espion qui venait du froid, adapté en 1986 du célèbre roman de John Le Carré par Martin Ritt. Ce fut moins un plaisir de cinéphile qu'un spectaculaire retour aux sinistres dessous de la Guerre froide.

Lundi 10 novembre – “Je peux t’assurer que, dans ces sauts à l’élastique où l’on est de temps à autre précipité, ai-je écrit ce matin à mon frère, on ne trouve plus fort soutien ni meilleure reprise que par l’usage des justes mots qui fixent le prix des choses.”

Par la manière qui m'est peu à peu venue d'aller ou de retourner à des livres dont, sur un conseil, pour une note en bas de page, un envoi ou sous le coup d'une coïncidence, je lis ou relis des fragments parfois très courts, parfois très longs, je suis devenu l'artisan d'anthologies virtuelles, de miscellanées dont l'ordre serait dans le désordre de l'inattendu.

Avec les années, la mémoire a cessé d'être la bibliothèque où chercher un livre et le trouver quand le désir ou la nécessité s'en manifestent. J'ai l'impression d'avoir désormais à passer par un commissariat, à décliner mon identité et à justifier mes motifs. Je finis presque toujours par obtenir ce que je veux et par avoir ainsi la preuve qu'un souvenir oublié n'est jamais perdu. Au pire, il est enfoui. Mais je vois en même temps qu'au péage de la mémoire c'est d'obstination qu'il faut payer pour accéder aux archives. Solipsisme du discours ou découverte de l'usure ?

Il est tout de même singulier le sort de ce roman millésimé 1975, Le silence des autres, découvert par Brigitte dans la poussière des vieux papiers et référencé comme pièce manquante dans le catalogue des archives déposées à l'université de Liège… On en a parlé, Christine, Brigitte et moi, et je me tiens à ma résolution… Je n'irai pas le relire avant d'être fixé sur le sort de L'Helpe Mineure que je vais bientôt sortir de sa cache. Brigitte avait apporté des photographies trouvées chez sa grand-mère, elles donnent accès tantôt au monde de Bergman, tantôt à celui de Virginia Woolf. Ce fut le point de départ pour l'atelier d'écriture d'aujourd'hui.

Nous avons revu ce soir La femme d'à côté, le film que Truffaut fit en 1981 et que rediffusait Arte. Cette fois, je n'ai plus ressenti les petites exaspérations que m'avaient à l'époque données Fanny Ardant par certains accents, Gérard Depardieu par la réputation qu'il était en train de se faire et Truffaut avec son ambition d'aller à la tragédie par l'amour fou. Non, j'ai revu ce film comme il m'arrive de relire un roman dont, sans me poser de questions sur sa genèse ou son mode d'emploi, je redécouvre la justesse du style et l'autorité dans l'écriture.
Le problème avec des chaînes comme Arte, c'est qu'on se laisse facilement entraîner d'un sujet à l'autre. Après La femme d'à côté, nous sommes restés une petite heure encore à regarder le début du Couronnement de Poppée de Monteverdi avec Anne Sofie von Otter dans le rôle de… Néron. Et ce fut, comme l'autre jour avec Natalie Dessay, pour tenter encore et encore de comprendre l'alchimique pouvoir de la voix qui révèle l'invisible substance de l'émotion.

Mardi 11 novembre – Le ciel est ce matin d'un gris où se confondent le deuil et la commémoration. Historiens et politiques se disputent à nouveau le privilège de fixer les devoirs de la mémoire. Chacun finit par embrouiller l'autre et donner  l'impression que tout se termine par la négociation de jours fériés.
Les enfants sont repartis dans leur Haute Provence, après-midi brouillonne, correspondance avec ceux qui restent à propos de certains qui s'en vont, lecture d'articles accumulés sur la table, débats sur les guerres de religion et les religions en guerre. Vie en fragments dont on finit par se demander s'ils ont ensemble un sens.

Je suis persuadé que, si Lionel Delplanque avait été américain, Président qu'il a tourné avec l'excellent Albert Dupontel aurait eu la clarté narrative qui lui a manqué et qui est bien le seul défaut de ce film qui nous a fait une bonne soirée de cinéma.

Mercredi 12 novembre – Longtemps en train je me suis assis dans le sens de la marche. J'avais un livre à la main et la pipe au bec. Aujourd'hui il n'y a plus de wagons fumeurs, on les a remplacés par des jardins d'enfants. Désormais, empêché de lire et de fumer en paix, je tourne le dos au sens de la marche afin de voir comment l'avenir qui est derrière moi s'agrège lentement au passé par le présent de la course.

Arles avait ce matin un pelage de chatte mouillée. Le Rhône en jupons gris se coulait sous le pont de Trinquetaille, l'air de s'excuser pour la peur qu'avait donnée la crue. En ce mercredi à gueule de lundi, les gens paraissaient ne pas savoir au juste si la semaine commençait ou s'achevait. J'eus néanmoins quelques bonnes conversations de fond. Mais en revenant avec Christine par le chemin des olivettes j'ai soudain pris conscience que personne ne m'avait parlé d'Obama. Déjà ?
 
Pierre Alechinsky est passé dans le début de l'après-midi et, après nous être mis au courant des projets que nous avons en route, lui sur chevalet, moi sur écritoire, nous avons examiné, dans un ouvrage que vient d'éditer Actes Sud, une reproduction du Massacre des innocents de Bruegel tel qu'il fut censuré sur ordre de Rodolphe II de Prague. L'empereur fit en effet remplacer par des ballots, par des animaux de basse-cour ou même par des lots de charcuterie, les enfants égorgés.  Le massacre perpétré par les soudards fut ainsi métamorphosé en pillage. D'autres versions du même tableau ont permis de découvrir l'horreur qui figurait sous les repeints. 

Madeleine est venue un peu plus tard mais je n'ai pas su ouvrir les portes qu'il fallait dans notre conversation où toujours se reflète, comme dans un miroir de pluie, ce qu'elle a vu dans le monde et entrevu dans ses périples .

Et puis, ce soir, nous avons revu Présumé innocent, avec Harrison Ford, un film où Pakula paraît plus soucieux d'égarer les soupçons du spectateur que de faire la critique des mœurs politico-judiciaires. Par deux fois l'électricité est venue à manquer. Ça m'a rappelé le temps où les séances de cinéma étaient interrompues parce que le film venait de casser et qu'il fallait le recoller.
 
Jeudi 13 novembre – C'est à peu près au milieu de la nuit que le mistral s'est mis au boulot. Et ce matin, plus un nuage au ciel. À travers la vitre, car il n'est pas question d'ouvrir la fenêtre, les dernières feuilles rousses et transparentes encore accrochées  aux branches ont l'inutile grâce des gestes d'adieu.
 
Dans ses Variations nocturnes Olivier Schefer rappelle que, pour “conjurer le démon de l'insomnie”, Kant continuait à penser. Et de décrire, dans ce petit livre qu'on m'a fait découvrir et que je découvre à peine, un processus pas très différent de celui qui, presque chaque nuit, m'emporte sur les grandes lignes de France Culture ou m'abandonne parfois sur ses voies de garage.
Quand le sommeil ne vient pas de manière naturelle, ma pensée m'obsède avec tous les projets qui la peuplent et je n'ai d'autre recours que de m'imposer celle d'un autre par  la lecture. Mais si je découvre soudain que j'ai couru à travers les pages sans vraiment les lire, alors j'écoute par la radio une autre pensée se manifester dans l'obscurité.
Mais, à propos, qui donc m'a fait découvrir ces Variations nocturnes, bon dieu, qui ? Mémoire, ô ma passoire, cesse de me narguer ! Qui ?

Pourquoi cela me revient-il d'un coup, là, sans crier gare ? Un souvenir qui a des allures de mise en garde… Un jeudi après-midi sur deux, dans mon enfance, ma grand-mère m'emmenait au théâtre, au cinéma, voir un musée ou une exposition. J'étais ensuite jugé au mérite sur la manière dont je racontais ce que j'avais vu et entendu. L'autre jeudi, mon grand-père me faisait voir un chantier ou visiter une usine et longtemps après je me suis rendu compte qu'il jugeait de l'efficacité de sa pédagogie en m'écoutant décrire les gestes qu'il m'avait expliqués. Ces deux-là m'ont fait ce que je suis, et les femmes ont fait le reste qui m'ont enseigné de mille manières que les gestes complètent ce que disent les mots…
 
Enfin vu, ce soir, La tourneuse de page de Denis Dercourt, un film d'une discrétion, d'une mesure et d'une justesse qui donnent à la vengeance silencieuse, si lentement distillée, une efficacité parfaite. Tout le monde l'a dit et c'est vrai, on pense souvent au meilleur Chabrol. Mais j'ai pensé aussi à Bresson, aux Dames du Bois de Boulogne et dès lors à Diderot.

Vendredi 14 novembre – Il roule tambour, le mistral ce matin. Vu de ce côté de la fenêtre, c'est magnifique, de l'autre c'est le signe d'une journée d'enfermement. Que je consacrerai peut-être à faire comprendre à je ne sais qui comment le quoi cherche souvent à interdire l'accès au pourquoi.

Il y avait cette nuit rediffusion d'un débat beaubourgeois, L'Équerre et le Compas. Je m'étais réveillé trop tard pour entendre le début et me suis rendormi trop tôt pour recueillir les conclusions. Mais j'ai tout de suite retrouvé dans ces propos le rôle métaphorique de l'architecture. À laquelle souvent on fait dire ce qui ne la concerne pas.  

Kipling, Austen, Renard, Poe, Stendhal, Verlaine, en termes d'architecture éditoriale, quel voisinage ! Elisabeth m'a informé qu'une traduction italienne des Déchirements était prévue par l'éditeur italien de ces auteurs-là...

Journée très brouillonne avec des lettres que j'avais à faire quand je n'en avais pas envie, avec la préparation de la postface que je dois écrire pour une édition espagnole du Pour saluer Melville de Giono et l'impatience de reprendre L'Helpe Mineure.

Les petites Montpelliéraines et leurs parents sont arrivés tard ce soir. Le dîner achevé, j'ai voulu revoir Moi, Pierre Rivière, ayant égorgé ma mère, ma sœur et mon père, le film que mon vieil ami René Allio avait tourné en 1976 d'après la confession de l'assassin publiée par Michel Foucault. Je suis arrivé devant l'écran de Canal + avec une heure de retard et ce que j'ai vu, c'est la fin d'une sorte de documentaire sur Claude Hébert qui tenait le rôle titre et sur quelques survivants qui furent témoins du tournage. Suis-je donc condamné ces temps-ci à ne voir ou entendre que fragments ? Voilà soudainement rouverte une porte, un autre chapitre de ma vie, et il ne m'étonnerait pas que la nuit à venir soit peuplée par les souvenirs de La vieille dame indigne, Rude journée pour la reine, Retour à Marseille, Le matelot 512 et surtout Un médecin des Lumières dont j'ai publié le texte en 1988.

Samedi 15 novembre – Ce n'est pas René Allio qui est venu me visiter cette nuit, mais… Anatole France car, à l'heure de ma première insomnie, France Culture diffusait un document d'avril 1945 où des voix académiciennes célébraient avec trop de liaisons et d'emphase le centième anniversaire de sa naissance. Parmi elles, et bien à tort, je crus reconnaître celle de mon grand-père qui m'avait maintes fois mais trop brièvement raconté sa rencontre avec Anatole France à la Maison du Peuple de Bruxelles.

Il y a dans le ciel, ce matin, autant de lumière que nous en avions hier. Et un peu moins de mistral. Gilbert brûle les feuilles de platane et du jardin monte une odeur profonde qui suggère assez bien les pouvoirs de l'encens.

Pour saluer Melville n'est pas une préface à la traduction de Moby Dick, c'est un roman… J'ai passé la journée à relire lentement ce texte de Giono. Et j'y ai encore découvert des allusions, des signes de piste, des miroitements qui m'avaient échappé lors de mes innombrables lectures. Mon exemplaire est si usé, si défait et tellement annoté qu'un brocanteur n'en donnerait pas deux sous.

Revu Phantom Lady de Robert Siodmak. Plus de soixante ans d'âge, ce film de répertoire auquel je n'ai pu m'intéresser que par curiosité. Affect à zéro. Mais me méfier. Je respirais très mal ce soir.

Dimanche 16 novembre – Quand, à l'aube, j'ouvre l'œil, j'ouvre aussi l'oreille, et je suis vite fixé… Le mistral est toujours là qui aboie devant les fenêtres.

Cette nuit, par une rediffusion, j'ai fait un retour inattendu à Georg Büchner qui, dans les vingt-quatre ans de sa courte vie, réussit à naître, grandir, penser, soigner, guérir, enseigner, se révolter (“Paix aux chaumières, guerre aux palais”), traduire, écrire (La mort de Danton, Woyzeck, Léonce et Léna, Lenz) et faire qu'après lui le théâtre ne serait plus comme avant. Ce matin, la mémoire émoustillée par l'émission, j'ai voulu relire un peu de Büchner. Nom de dieu, à la suite de quel partage, à l'occasion de quel exode, ou par l'indélicatesse de quel emprunteur Büchner a-t-il disparu de ma bibliothèque ?

C'est à la fourche que, tout l'après-midi, j'ai remué, retourné les notes que j'avais rassemblées pour écrire l'histoire d'une préface qui devint un roman… Pour saluer Melville de Giono. Mais, décidément, je manquais d'air.

Françoise et Jean-Paul sont venus diner qui nous ont raconté leur séjour à Venise. Après leur départ nous avons pris au vol un film que nous tâcherons de revoir très vite, Les duellistes de Ridley Scott inspiré par Conrad. Quelques épisodes des guerres napoléoniennes mises en scène sans la lourdeur des reconstitutions historiques et avec, au contraire, un grand amour de l'image.

Lundi 17 novembre – Colette aux mains d'ange chez qui je vais réapprendre à respirer me disait ce matin qu'elle en avait marre, elle aussi, du mistral qui nous tourmente  désormais 260 jours par an. Le nombre m'a fait sursauter car c'est celui des jours de pluie dont on se plaignait en Belgique à l'époque où je l'ai quittée.

Le pédiatre est passé en fin de matinée pour m'aider à mieux respirer en ajustant les procédures. Brigitte le suivait que j'ai entraînée, après le déjeuner, dans une onduleuse réflexion sur les relations du souffle et de l'écriture. François-Bernard Michel écrivit là-dessus quelques pages fort édifiantes dans Le souffle coupé et j'ai le souvenir très présent de ses propos chez Bernard Pivot en mai 1984.

J'ai compris que je n'écrirais plus aujourd'hui et j'ai regardé l'émission C dans l'air qu'Yves Calvi consacrait aux suites du Congrès de Reims. Stupeur, tristesse et rage de constater que les caciques paraissaient n'avoir d'autre ambition que d'allumer le bûcher où serait brûlée Ségolène Royal.

Ce soir, vu le premier film de Clint Eastwood (Play Misty for Me ou Un  frisson dans la nuit) qui date de 1971 et où sont visibles comme blé en herbe les promesses de tous les accomplissements à venir.

Mardi 18 novembre – Le mistral s'est couché, le ciel a pris le deuil mais je reprends pied.

Gabrielle Crawford m'a envoyé six des photos qu'elle a prises ici en octobre. L'une d'elles me retient plus que les autres. Car il s'y joue visiblement une curieuse partie de ping-pong. Mon regard photographie le sien en train de me photographier. Comme un écho qui renverrait l'écho.

Écrit quelques réponses à des lettres qui m'avaient touché, lu quelques textes courts et des journaux qui attisent les querelles au lieu d'en démonter le mécanisme.

Christine proposait que nous regardions ce soir Le trésor de la Sierra Madre que proposait le programme de TMC, mais j'étais réticent. Plus de western avant un bon moment, m'étais-je promis. Mais après tout, pourquoi pas celui-ci qui avait tout de même de bonnes références avec John Huston à la barre, Humphrey Bogart et le grand-père Huston (Walter) en tête de distribution ? Bien m'en a pris. Une grande fable sur l'échec et la ruée vers l'or, à tous égards un film d'anthologie.
 
Mercredi 19 novembre – Ce matin, avec Christine, course en Arles par une journée de rêve que le mistral reparu vers midi allait reprendre avec ses manières de brute amoureuse qui mal étreint. Et dire que je me proposais de refaire, après le déjeuner, la promenade dans la colline par le calme revenu !
Chez Actes Sud, une discussion sur la prolifération “des imbéciles heureux qui sont nés quelque part”, comme le chantait Brassens. Une autre, tout en interrogations, sur la nature du style chez Samuel Pepys qui écrivait son journal en sténographie. Une autre encore avec Nathalie pour ajuster l'annonce des lectures que nous ouvrons cette saison sur le thème de la redécouverte, avec Chloé Réjon qui lira du Berberova et Maud Rayer du Wallace Stegner. Puis une ou deux recommandations à Françoise qui retraverse l'Atlantique pour être présente à l'ouverture du Salon du livre de Montréal.
Partout la cueillette des olives bat son plein et la récolte de “l'or vert” s'annonce royale cette année.

Après un bon souper de crêpes, découvert un film dont je n'avais jamais entendu parler, Liberty Heights de Barry Levinson. Cette histoire naïve et douce-amère, sensuelle et intelligente, que l'on devine très autobiographique, m'a ramené aux Etats-Unis que j'avais découverts à la fin des années cinquante au moment des premières fractures dans le ségrégationnisme. Un peu plus d'un demi-siècle avant Barak Obama…

Jeudi 20 novembre – La journée a commencé avec les mains de Colette qui me réapprennent  à respirer. Puis j'ai passé des heures à faire des nœuds et à les défaire. Je n'arrive pas à trouver le ton juste pour mettre en évidence le secret que j'ai débusqué jadis dans Pour saluer Melville de Giono. Cette postface doit être courte quand il y a tant de péripéties. Mais je finis par me demander s'il n'y a pas là-dessous une vilaine astuce pour retarder le moment de reprendre L'Helpe Mineure. Je m'y remettrai donc demain, bien décidé à en finir.

Madeleine est passée en fin d'après-midi. Son regard est tombé sur… Les madeleines de nos auteurs. Je venais de recevoir un exemplaire de cette anthologie à laquelle j'ai participé. Madeleine m'a demandé de lui lire les deux textes de ma contribution. Boule, couronne ou ficelle et La haine du chou-fleur. Je crois être le seul participant qui n'ait pas proposé de recette.

Quel tour m'a joué ma mémoire ? En consultant les programmes, je ne me suis pas souvenu que nous avions vu, il y a un mois à peine, le film de Claude Miller que nous avons revu ce soir : Un secret. Quand je m'en suis aperçu, j'ai décidé de rester devant l'écran et ce fut comme une première vision, comme si je ne l'avais pas encore vu. Après, je suis allé relire ce que j'avais écrit en octobre. J'y parlais de mes rapports avec le cinéaste quand il avait tourné L'accompagnatrice d'après Berberova. Nouvelle manifestation d'une évidence : on ne voit jamais deux fois le même film de la même manière, pas plus qu'on ne lit deux fois le même livre avec les mêmes sentiments ou ressentiments. Cette fois, Un secret a drainé tous ceux qui sont accrochés à mes souvenirs de guerre.
 
Vendredi 21 novembre – La première chose que j'ai faite ce matin, c'est de me repasser à l'écran les 7 minutes avec Emile Temime qui avaient été enregistrées à FR3 Méditerranée le jour où je m'étais livré au même exercice. C'est dans ce studio d'enregistrement que, pour la dernière fois, j'ai parlé avec Emile que je ne voyais plus depuis que j'avais cessé d'être assidu aux réunions marseillaises de La pensée de midi. Emile Temime, historien qui avait même considération pour les faits, les idées, les utopies, vient de passer et, avec Thierry Fabre qui déjeune au mas aujourd'hui, nous reparlerons sans doute d'Un rêve méditerranéen qui parut chez Actes Sud en 2002.

Enfin j'ai bouclé avant midi, avec les contraintes et dans le format requis, la postface de Pour saluer Melville. Il ne me reste plus qu'à l'ajuster.
 
Thierry Fabre est donc venu déjeuner au mas et nous avons passé une bonne partie de l'après-midi à remuer des projets pour La pensée de midi. Si la route se couvre de verglas, ai-je dit à Thierry, on modifie sa manière de conduire. Et quand la planète se transforme en patinoire par des mutations géo-politiques, que fait-on ? Ne serait-il pas opportun de préparer un numéro de La pensée de midi qui ferait réflexion sur le comportement de la pensée dans notre époque où les mutations se multiplient, s'accélèrent et transforment le paysage en patinoire ?

Le mistral s'est réveillé dans la soirée. Pour ne pas entendre ses coups de boutoir annonciateurs de ceux, très violents, qui nous sont promis pour demain, nous avons regardé Annie Hall. Les fantasmes et hantises de Woody Allen sont pareils à des éponges, ils absorbent les nôtres et nous en font rire.

Samedi 22 novembre – Il n'y a pas qu'au PS qu'on perd la tête. Le mistral lui aussi qui, cette nuit, a filé dans le Var… 

Remis sur le métier jusqu'à l'ajustage final le texte sur le Melville de Giono. Maintenant que c'est terminé, je vois que la difficulté est venue de vouloir tout dire, d'un style nerveux, sans outrepasser la longueur que l'éditeur espagnol m'avait fixée. Une vraie contrainte de journaliste.

Françoise à l'heure du thé nous appelait de la Foire du Livre de Montréal où elle est en compagnie de Lise. Comme le dit Virilio que je viens de lire dans Le Monde 2, de plus en plus “les nomades sont partout chez eux” et les sédentaires comme moi bientôt n'habiteront plus nulle part.
Puis j'ai reçu des nouvelles de la Fête du Livre de Toulon où, malgré le grand froid, trois écrivains (parce que ça ferait un nœud dans mes cordes, je n'écris ni écrivaines ni auteures) publiés à l'enseigne de la collection “un endroit où aller”, Pia Petersen, Frédérique Deghelt et Brigitte Allègre, présentaient au public leurs personnages, Iouri, la grand-mère de Jade et quelques fantômes de Sénomagus. Et je suis sûr qu'à ceux-ci elles présentaient le curieux peuple des lecteurs.
 
Conduit par son père, notre petit-fils Antoine, qui est arrivé hier de New York pour passer en France le congé de Thanksgiving avec un de ses condisciples américains, est venu nous voir cet après-midi, en coup de vent. Assez tout de même pour constater que la greffe a pris. Il est à l'aise dans la langue.

Deux heures de jubilation, ce soir, à voir le premier Blues Brothers de John Landis, un délirant burlesque avec de l'excellente musique et d'excellentes pointures comme Cab Calloway, Ray Charles ou James Brown.

Dimanche 23 novembre – Par ce matin froid mais lumineux, concert d'ouverture de la saison musicale au Méjan. Ce fut une fête. Les portes s'ouvraient à dix heures mais, une demi-heure avant, il y avait déjà queue sur la place devant la chapelle et la salle fut si vite remplie qu'il fallut bientôt ajouter des chaises. J'ai calculé que nous étions bien trois cents. Trois cents dans cette petite ville de province pour écouter deux quintettes, de Fauré et de Schumann !
Pendant le petit-déjeuner qui par tradition précède le concert dominical, j'ai retrouvé des amis chers, des revenants parfois, j'ai revu des visages dont, maudite mémoire, les noms  m'échappaient, et j'ai serré des mains inconnues. Par leur engouement tous paraissaient heureux d'être là. Avaient-ils tous deviné que ce serait un régal ?
 J'ai compris pourquoi le quatuor Ébène et le pianiste Éric Le Sage étaient en train d'acquérir une si rapide notoriété. Ils allient l'ardeur de leur jeunesse à la nécessité de la rigueur. Fidèles au texte, ils lui apportent de l'allégresse. Même dans Fauré. Et dans Schumann (quintette en mi bémol majeur) ils ont fait partager avec une intelligente virtuosité les allers et retours du désir et de l'ambition. Par ses applaudissements le public a su leur dire sa reconnaissance.
D'un petit incident je me souviendrai longtemps. Avant le concert, une jeune femme que personne ne connaissait a soudainement quitté la file devant la billetterie et s'est effondrée sur une chaise. Elle transpirait et pleurait, les mains sur un ventre très arrondi. Elle ressentait des contractions. Elle était seule, je lui ai proposé de la faire reconduire chez elle. Non, ce concert, elle était venue pour l'entendre et elle l'entendrait. Je lui ai trouvé une place pas loin de celles que nous occupions, Christine et moi, et pour la rassurer lui ai dit que j'avais repéré dans l'assistance deux ou trois médecins. Quand le concert fut achevé, elle avait un visage paisible et sans larmes, elle m'assura que les contractions avaient disparu. Et bientôt, toute droite avec son petit ventre tout rond, le nez en l'air et le sourire aux lèvres, elle aussi disparaissait. Je ne connaîtrai sans doute jamais son identité ni le nom, Clara ou Robert, du lardon qui voulait en ce dimanche écouter avant l'heure le somptueux quintette de Schumann.
 
Les émissions politiques, les journaux d'information et les amuseurs de toute sorte donnent, du pétrin dans lequel s'est mis le Parti Socialiste, une telle représentation que, pour un peu, on soupçonnerait éléphants et dinosaures d'avoir été prendre des leçons au pire moment de la crise institutionnelle en Belgique.

Jamais le voyeurisme n'avait inspiré, me semble-t-il, un suspense aussi haletant et aussi drôle que Rear Window (Fenêtre sur cour), le film de Hitchcock que nous avons revu ce soir avec ce plaisir ajouté que donnent les détails auxquels, lors d'une première vision, on prête moins d'attention, tout emporté que l'on est par l'action. Au point même que celle-ci paraît secondaire, comparée à l'inventaire ethnologique auquel Hitchcock, avec une virtuosité qui n'a pas vieilli, se livre dans cette cour d'immeuble aux fenêtres indiscrètes.

Lundi 24 novembre – Ce matin, sur le lac bleu du ciel, les nuages passent avec les voiles déployées. Christine m'apprend qu'il a plu cette nuit et Betty ajoute qu'on a même entendu grommeler le tonnerre. Je les ai regardées, les yeux ronds. Moi, j'aurais dit que la nuit avait été calme. Il faut en conclure qu'il m'arrive de très bien dormir, et qu'un témoignage ne fait pas l'Histoire.

Page tournée… Comment une préface devint un roman est parti chez l'éditeur espagnol.

Brigitte a déjeuné au mas et nous a raconté des saynètes qu'elle a vécues par grand vent et grand froid, sous chapiteau, pendant deux jours à la Fête du Livre de Toulon en compagnie de Pia Petersen et de Frédérique Deghelt. Et juste après, c'est Pia qui appelait pour m'en parler à son tour et m'annoncer que je ne la reverrai pas avant la prochaine année… elle part à Los Angeles, puis à Shanghaï et reviendra juste à temps pour la sortie de Iouri, son nouveau roman.

J'ai pu garder la fenêtre ouverte une bonne partie de la journée. Yves, lui, m'envoie une série nouvelle de ces photos où il excelle, et elles me montrent sa ferme mosane isolée du monde par une neige qui transforme la ramure des arbres en géantes mais délicates broderies.

Vu ce soir un film de musée, Les pirates du rail de Christian Jacques avec Charles Vanel, Erich von Stroheim, Dalio, Simone Renant et Suzy Prim. Des noms qu'on ne voit plus depuis longtemps aux génériques. Plus de soixante-dix ans d'âge, en effet, ce film, mais quel rythme, quelles images et tout le charme du noir et blanc.

Mardi 25 novembre – Enturbanné par un léger mistral, le jour s'est levé dans une lumière froide. Sur la table de merisier une feuille de papier à lettre et mon stylo attendent depuis un moment que j'y dépose quelques mots. Par dizaines ils bourdonnent, me tournent autour, mais je ne sais par lequel commencer la lettre que je veux écrire à une jeune mère dont on enterre aujourd'hui le tout jeune enfant. Je crains la compassion de circonstance et je sais la prétention qu'il y aurait à écrire que je partage une douleur qui ne se partage pas en vérité. Peut-être devrais-je seulement lui dire notre invisible présence près d'elle, et rappeler aux vivants que de si injustes morts interdisent de gâcher un seul instant de vie.

Autre mort, autrement. Le peintre et cinéaste Charles Matton… J'aime les boîtes dans lesquelles il reconstituait des lieux, les petits masques assemblés comme chœurs d'orchestre, ses hommages à Bacon et ses femmes enceintes. Quelques films aussi comme La lumière des étoiles mortes et Rembrandt. En janvier nous avions pensé à lui lorsque nous avions revu La mariée était en noir de Truffaut pour lequel il avait fait les portraits de Jeanne Moreau à la place de Fergu, le peintre qu'incarne Charles Denner dans le film. Charles Matton fit un jour pour Christine un petit autoportrait à la plume qui est irrésistible, et plusieurs fois, chaque jour, quand je monte dans mon grenier je passe et repasse devant une aquarelle, première esquisse du décor qu'il fit pour L’homme du hasard de Yasmina Reza. La mort de Charles Matton, c'est un grand bloc qui s'est effondré dans un effroyable nuage de poussière.

Passé deux heures à écouter V* qui me parlait alternativement de sa vie et de ses projets. À part quelques commentaires et des signes d'amitié, je ne pouvais pas lui apporter grand chose. Sauf peut-être lui montrer que j'écoutais. Mais parfois ce n'est pas rien.

Françoise et Jean-Paul sont venus souper au mas avec Antoine et son ami américain. Souffle entravé, je n'y ai guère participé. Après leur départ, comme on pouvait revoir Les duellistes de Ridley Scott dont nous avions manqué le début, dimanche dernier, nous n'avons pas laissé filer l'occasion. Délivrés de l'intrigue, nous avons regardé le film comme on visite un musée. Chacun des plans était tantôt gravure napoléonienne, tantôt tableau d'époque. Un régal d'une rare espèce…

Mercredi 26 novembre – À la charnière de la nuit, pendant que je régulais mon souffle, j'ai failli le dérégler un peu plus en écoutant de savantes gloses sur l'indistinction des sexes et quelques formes d'hermaphrodisme qu'avait mises en évidence Michel Foucault. En écoutant ensuite Georges Balandier parler du regard anthropologique sur le cirque contemporain. Je venais d'apprendre l'issue du récolement rue de Solférino, rue dont le nom rappelle si opportunément la création de la Croix-Rouge. J'aurais aimé discuter avec Balandier de la réalité, de la tradition, du rituel et de la feinte dans la récente et longue nuit socialiste. Mais j'ai préféré retrouver la paix des idées, indispensable au bon sommeil, en coupant la radio et en substituant des exercices de mémoire aux exercices respiratoires. Récite-moi un poème… Le bateau ivre, évidemment.

Ce matin, belle lumière et froid vif, mais trop de vent et pas assez de souffle pour faire ma visite habituelle du mercredi chez Actes Sud. Vient un moment où l'équilibre se cherche sur un fil, entre résignation et imprudence, entre prudence et aheurtement comme on le disait d'un juste mot dans certains livres, il n'y a guère.

Par une commande dont la fantaisie m'a pris soudain, j'ai fait provision de DVD pour nos séances d'hiver comme d'autres font rentrer du bois.

C'est le nom de Milos Forman qui m'a décidé à voir, ce soir, Man on the Moon, un biopic consacré à Andy Kaufman, ce comédien américain de la fin du siècle dernier que les uns tenaient pour fou et les autres pour un provocateur. Dans ce film tourné avec citations et décors d'époque, Forman fait apparaître le singulier comique américain comme un anarchiste de la télévision qui donne dans le mauvais goût et se sert de la provocation pour mieux flétrir la société de son temps. Déconcertant d'abord, puis très fort.

Jeudi 27 novembre – Par une aube flamboyante et sans mistral, Christine est partie très tôt ce matin pour faire ce soir à l'Université d'Orléans, avec Bahiyyih Nakhjavani, une conférence dialoguée sur la traduction.

Dans La Provence, il était question, ce matin aussi, d'In Ecker qui fut dans le grand Sud algérien le lieu d'expériences nucléaires françaises et l'est resté quelques années encore après l'indépendance de l'Algérie en vertu d'accords secrets passés à Évian entre la France et le FLN. Quand j'y suis passé, une bonne douzaine d'années plus tard, on m'a mené sur le site qui se signalait de loin par son miroitement. J'allais donc voir, me disais-je, la pierre volcanique et le sable vitrifiés par l'explosion. Eh bien non, ce qui miroitait, je l'appris, c'étaient les millions d'éclats de verre qui témoignaient du nombre de bouteilles de bière que les Français avaient éclusées sur ces lieux et qu'avant ou après leur départ des bulldozers avait écrasées puis étalées. On me dit plus tard que j'avais été bien imprudent de me promener sur ce site nucléaire, au risque d'irradiations résiduelles.

Vendredi 28 novembre – Un peu fraîche mais si belle me paraît la journée d'hier comparée à celle qui, toute pluvieuse, venteuse et grise, est entrée en scène cette nuit, avec des grondements d'orage dans la gorge. Un vrai temps de mélodrame bien accordé aux images et aux informations qui arrivent de Bombay. Il ne faut pas prendre tant de recul pour voir, sentir ou deviner que le monde en gésine, par la violence de ses convulsions nous donne raison de craindre, tel un retour de la “bête immonde”, l'éclosion d'une portée de monstres gorgés de haine par l'ignorance et de violence par la peur. La discorde parmi ceux qui voudraient enrayer ce processus met en évidence l'impuissance de leur langage qui fait plus de bruit de maracas qu'il ne prodigue de sens aux choses qu'il désigne.

Hier, à ce propos, j'ai passé une partie de l'après-midi à parler avec Brigitte de l'humiliation qui ronge les conduites. Souvenirs et anecdotes à la clef. Puis j'ai tenté de lui décrire les trois principes qui m'avaient paru essentiels dans l'éducation familiale (deux mots qui, hélas, au nez de beaucoup sentent le patchouli) : l'information donnée par les parents devrait précéder les révélations tordues venues de l'extérieur ; le langage de l'éducateur devrait s'accorder à sa conduite, et sa conduite au langage qu'il tient ; l'enseignement devrait procéder moins par l'interrogation que par l'apprentissage de l'interrogation.
J'ai ensuite fait à Brigitte la confidence que, pour résister au désordre provoqué par la conjonction de l'âge et des troubles dans la cité, j'avais repris une recette qui m'avait réussi au temps lointain où une hépatite virale avait tué deux de mes amis et endommagé les capacités de mémoration du survivant que j'étais : apprendre les cent vers du Bateau ivre. Je m'y suis remis et pour montrer que c'était vrai j'en ai récité douze qu'à présent j'ai maîtrisés non sans peine. ...plus sourd que les cerveaux d'enfants, / Je courus ! Et les Péninsules démarrées / N'ont pas subi tohu-bohus plus triomphants… Brigitte m'a révélé que cette histoire ne lui était pas inconnue, elle l'avait lue récemment... dans l'un des romans qu'elle avait retrouvés dans mes archives.

Le désordre atteint aussi les choses. Le climatiseur qui règle la température de mon grenier a rendu l'âme. Venu sans délai, Jean-Yves, le fils de mon défunt plombier philosophe, m'a dit avec un sourire résigné que la réparation serait plus coûteuse que le remplacement. Aventure que j'ai déjà connue avec ordinateur, portable et appareil photo. Voilà comment on alimente les déchetteries du monde… Où sont les réparateurs d'antan ?

Vers vingt-trois heures, Christine m'a appelé de Paris pour me dire que tout s'était bien passé à l'université d'Orléans et qu'elle m'en ferait le récit. J'étais installé seul devant le grand écran pour voir La charge de la Brigade légère qui, dans une version que je ne connaissais pas, celle de Tony Richardson datant de 1968, et avec le concours de merveilleux acteurs comme Vanessa Redgrave, Trevor Howard, John Gielguld, rajoutait hier soir une couche aux réflexions qui avaient occupé une bonne partie de ma journée. De la folie des hommes et des horreurs de la guerre…

J'en étais là quand Christine m'a appelé pour m'annoncer son retour imminent. Elle était sur la route du côté de Boulbon. Le temps est neigeux mais sans neige.

Reçu enfin, par le bon plaisir d'une amie, un exemplaire de Week-End, le “journal du médecin belge”, dont deux pages me sont consacrées. La première me surprend, moins par l'adjonction d'un s à mon patronyme que par une publicité en couleurs pour “l'huile d'olive de la prostate”. Comment savent-ils ?

Les petites Montpelliéraines et leurs parents sont arrivés tard ce soir tant ils ont eu d'encombrements sur la route. Sitôt le souper achevé et l'heure du coucher venue pour les fillettes, je me suis installé devant l'écran. Je ne voulais pas rater Beau-père, un film de Bertrand Blier dont on m'avait dit grand bien. Avec raison. Ah, le singulier plaisir de retrouver Patrick Dewaere dans l'un de ses derniers films, un an avant son suicide, et le meilleur des quelques-uns que j'ai vus ! Le voici tendre et mesuré jusque dans la fureur, confronté à une petite inconnue de quinze ans, Ariel Besse, qui débute à l'écran et lui tient tête dans le désir et la révolte, participant tout en nuances au dialogue cette fois sans vulgarité de Bertrand Blier. Un très beau moment de cinéma.

Samedi 29 novembre – Le film était beau, oui, mais la nuit le fut moins. Longtemps, pas trouvé le sommeil. Quatre heures donc à naviguer entre les récifs d'une même réflexion sur les causes du désespoir et de la révolte. Sans doute par crainte de la confusion j'ai fini par trouver le sommeil en me persuadant qu'à toutes les causes perdues il y avait une même origine : la brièveté. Je me disais qu'il n'est pas une idée, pas un projet qui connaisse un complet accomplissement dans le temps d'une vie. La frustration qui en vient alimente donc des réactions qui vont de la violence à l'abandon. Je cogne ou je me couche.  Lors de sa dernière visite, quand nous évoquions les thèmes des futurs numéros de La pensée de midi, j'avais évoqué devant Thierry Fabre l'ellipse par laquelle Ilya Prigogine m'avait un jour représenté le sens de notre bref passage parmi les vivants. Prendre et comprendre l'héritage qui nous était donné, disait-il, le déployer et l'enrichir par nos capacités et en faire un legs mis à la disposition des suivants. Autrement dit considérer la durée comme un bien collectif. Peut-être est-elle là notre impuissance, dans notre obsession de tout réduire à notre taille et au temps de notre passage. Satisfait de ma trouvaille (qui n'en est pas une) j'ai dormi trois heures.

Branle-bas. Des trombes d'eau nous tombent dessus et des infiltrations par les fissures du toit font un goutte-à-goutte sarcastique dans les bassines disposées pour les recevoir. Tenté d'écrire avec les oreilles aux aguets et l'œil en alerte. Au loin les orages grondent comme des escadrilles de bombardiers au temps de la guerre.

Bruno et Mélanie étaient venus de Valence. Dispositions prises avec eux pour la préparation d'un nouveau lot de mes archives destiné à l'université de Liège. Et quelques modifications au site dont Bruno est le premier architecte. Ils ont déjeuné au mas. Grande tablée, il y avait les Montpelliérains, et Jules s'était joint à nous. Il fut question de politique et, quand je les écoutais, je me disais qu'il en va des mouvements, soulèvements et tendances comme des navires : on ne les arrête pas d'un coup de frein au feu rouge.

Humour noir, cynisme et virtuosité font du film de Robert Altman, The Player, une satire particulièrement corsée du monde hollywoodien. Après quelques années nous l'avons revu avec un indéniable plaisir.

Dimanche 30 novembre – Encore une journée promise à la pluie et pourtant, depuis l'aube, la lumière ourle gaiement la ramure défeuillée du platane.
Au milieu de la nuit j'ai entendu des voix qui, maestoso, parlaient du Don Juan de Montherlant. Sa réputation et quelques-uns de ses livres ont sillonné mon adolescence et les débuts de ma vie d'adulte. Chacun de ses textes, sitôt paru, mettait le feu entre mes amis et moi, qu'il fût question d'héroïsme, de corridas ou de la nécessité pour le séducteur de se tailler très courts les ongles de la main. Je l'ai suivi sans jamais l'aimer sinon pour des choses qui sont passées inaperçues ou ont paru insignifiantes. Et j'ai senti je ne sais quel désaccord profond chaque fois que, dans ses textes, je trouvais confirmation de mes propres idées ou sentiments. Le premier Montherlant sur lequel ce matin je viens de mettre la main, dans ma bibliothèque, c'est Le chaos et la nuit. Et j'ai tout de suite vu que j'avais cessé de couper les pages à partir de la quarantième. Je n'ai pas envie de couper les suivantes. Ce que je pourrais découvrir m'en dirait moins que ne m'enseigne le signe violent de cette interruption. J'ai ouvert ensuite Le solstice de juin et j'ai vu que j'y avais souligné en 1945 une note en bas de page : “Personne n'ouvrirait plus la bouche s'il ne fallait juger qu'après avoir compris.” Cette citation, je ne l'avais pas en mémoire à l'université de Montpellier quand, dans l'allocution de rentrée, j'avais fait observer qu'il est désormais moins nécessaire de comprendre que d'approuver, parce qu'il est urgent de suivre pour survivre. J'ai rouvert aussi Service inutile où jadis, dans la Lettre d'un père à son fils, j'avais souligné ces mots : “les hommes conquièrent rarement le bonheur, ils n'en sont pas assez dignes. L'ayant manqué, ils le calomnient.” Mais à la radio, cette nuit, c'était de Don Juan (ou La Mort qui fait le trottoir) qu'il était question. Et c'est bien de là, je crois, que vient la question : “A quoi bon avoir vécu, si je ne me souviens pas ?” Je suis reparti dans le sommeil avec cette question en tête. Et maintenant je me dis que s'il paraît plus de livres que je n'en pourrais jamais lire, il en est davantage encore à relire.

Des recherches récentes dans ma bibliothèque m'ont révélé qu'avec l'âge, acquis aux principes de la bibliothéconomie, j'avais mis à sac l'ordre ou le désordre affectif que j'avais assigné aux livres au fur et à mesure que je les acquérais. Avant, quand j'en voulais un, je le retrouvais à vue d'œil. Aujourd'hui il m'arrive de ne les trouver ni où je les avais mis ni où ils devraient être. J'eus, jadis, un ami pilote de ligne qui fut sélectionné, question d'ancienneté, pour tester peu après guerre la procédure d'atterrissage au radar à l'aéroport de Bruxelles. Il me raconta que, lors du premier essai, il s'en prit à la tour de contrôle et leur demanda de choisir… ou il y allait à son habitude et atterrissait sur la piste ou il obéissait au radar et se glissait entre les voitures sur une chaussée proche de l'aéroport. Il m'arrive d'y penser quand je cherche un livre dans mes rayons et me rappelle mon premier classement.
 
Dead Man que Jim Jarmusch tourna en 1995 avec Johnny Depp est sans aucun doute le western le plus singulier que j'aie vu parce qu'il est, en noir et blanc, avec des plans qui ressemblent aux pages d'un vieux livre, un stupéfiant exercice de déconstruction. Tout passe à l'abattoir avec une violence maîtrisée : le principe même du western, l'Amérique de l'Ouest avec ses hideurs, ses violences, ses vices, son racisme, ses mythes et même ses forêts dévastées. Et pourtant tout y est conté, même la cruauté des individus, par des images qui rappellent le rôle de la photographie et un talent narratif que je comparerais volontiers à celui de Stegner dans une ample nouvelle intitulée Genèse. J'ai l'impression d'avoir découvert ce  soir une autre sorte de cinéma.
 
C'est avec une certaine déception que nous avons revu ce soir le Peter Ibbetson adapté par Henry Hathaway d'un roman de George Du Mourier. André Breton avait vu dans ce film “le triomphe de la pensée surréaliste”. Cette hyperbole fait sourire, le film n'a pas bien résisté à l'âge. Presque quatre-vingts ans lui ont infligé tant de rides…

(À suivre)






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