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© Bruno Nuttens




Dimanche, 1er novembre 2009 – Au hasard d'une cueillette dans les programmes, nous avons regardé hier soir Bons baisers de Bruges, un polar belgo-britannique tourné en 2008 par Martin Mc Donagh, qui se laisse voir comme une fable cruelle et, sous l'apparence d'une raillerie, comme un superbe éloge de la fucking Bruges. Éblouissante visite d'une ville que je connais bien et où j'ai d'ailleurs situé quelques épisodes de mes romans.

   La matinée est lumineuse et incertaine, ne sachant si elle accueillera les pluies promises ou s'attardera dans une claire douceur. Un signe tout de même… je continue d'écrire avec la fenêtre grande ouverte et sans survêtement. Et ainsi j'entends les enfants qui parlent de leurs lectures au jardin. J'aime quand il est question de chevaux plutôt que de jeux électroniques, et de livres plus que de chevaux.

   Passé la plus grande partie de la journée à lire, crayon en main, la traduction périlleuse mais parfaitement aboutie que Christine a faite du tumultueux et gros roman de Franck Huyler, Right of Thirst. Une épopée par le texte, un casse-tête pour le titre.

   Ce soir, Françoise et Jean-Paul qui revenaient de Toronto se sont avec Jules joints à nous. Après quelques considérations sur les promesses en l'air et les combines dans l'ombre à propos de l'aménagement des anciens ateliers de la SNCF, où Arles a trouvé son arlésienne, on a fait parler Jean-Paul, notre Jules Verne, d'une idée folle qu'il avait un jour lancée pour l'aménagement de la Méditerranée, une idée qui fait discrètement son chemin. 

Lundi, 2 novembre 2009 – La pluie annoncée est venue cette nuit, et ce matin le jardin ressemblait à un rescapé qu'on a sauvé de la noyade. Dans le livre de raison que Christine complétait par ses observations en mon absence et qui, pendant quelques années, a remplacé les carnets (les volumes sont dans mes archives à Liège) nous notions le temps par signes convenus. Après, je suis revenu aux phrases qui, elles, me rappellent ce que le temps fut et me dit. Et, à dire vrai, cela seul m'importe. 

   À midi j'ai rouvert la fenêtre car le soleil circulait entre les nuages. Le sol est maintenant couvert de feuilles mortes. Et celles qui, si mortes soient-elles, s'accrochent dans la ramure du platane feraient bien de se laisser choir.

   Vu ce soir un film dont on n'a guère parlé, The Big Chill, signé Lawrence Kasdan. Des amis se retrouvent à l'enterrement de l'un d'eux. J'ai d'abord imaginé que le film avait pu être influencé par Le déclin de l'empire américain de Denys Arcand. Mais le film d'Arcand date de 1986 et celui de Kasdan de 1984… Qu'importe d'ailleurs, The Big Chill est traité avec un humour amer et beaucoup d'intelligence. Il a un style et il est émouvant.

Mardi, 3 novembre 2009 – Ce matin, ciel engourdi, vent nul, couleurs délavées. Seuls comptent les bruits qui sont d'ailleurs rares. Un oiseau siffle dont Christine me dirait le nom si je ne craignais de la distraire, de temps à autre des coups de marteau sur du bois là-bas où l'on construit de nouvelles maisons, et l'église qui envoie  ricocher les heures. Si je me laissais aller à y voir de mystérieuses allusions, je courrais à des illusions.

   Une jeune femme qui souffre d'invalidités insoupçonnables au premier regard, et qui m'a fait penser à un personnage de Giono au temps d'Angelo, est venue me demander, avec mille précautions, des conseils pour l'établissement de la chronique familiale qu'elle désire rédiger. Venait-elle avec l'espoir d'entrouvrir une porte de la forteresse éditoriale ? Non, mais je ne l'ai compris qu'après un moment… elle avait envie de parler de l'écriture, de ses règles et de son rôle. Je lui ai cité Claude Roy : “J'écris pour pouvoir lire ce que je ne savais pas que j'allais écrire”. Et la conversation est partie là-dessus.

   Catherine Haxhe m'a envoyé sur DVD l'émission qu'elle a consacrée à Arles cet été et que la télévision belge a diffusée cet automne. C'est une très belle invitation à découvrir cette ville “poreuse” et dès lors marquée par tous les âges de l'histoire, comme je le dis en ouverture.

   La St Hubert m'a valu quelques jolis courriels et quelques coups de fil. Entre autres d'Inga qui, avec sa double ascendance, suédoise et belge, est toujours attentive à ces traditions. La fidélité que nous avons l'un pour l'autre montre que nous avons sans doute réussi notre divorce. Difficile de lui rendre la pareille, il n'y a pas de Ste Inga dans nos calendriers.
 
   J'apprends que Claude Lévi-Strauss, centenaire, est mort et déjà inhumé. Venu à l'ethnologie par la philosophie dont il ne s'est jamais écarté, cet initiateur du structuralisme restera moins pour moi l'auteur des livres qu'il a écrits que l'un de ces hommes qui ont tenté de montrer à leurs congénères l'usage et la nécessité de la réflexion.

   Nous ne pouvions manquer de voir ce soir Un mur à Berlin, le documentaire de Patrick Rotman que diffusait France 2. S'il est une histoire de l'après-guerre à la quelle j'étais attaché, c'est bien celle-là. Je suis allé plusieurs fois à Berlin avant et après l'édification du mur de la honte, en visiteur d'abord, en conférencier ensuite, à l'Est comme à l'Ouest. J'ai vu la ville détruite et sa reconstruction de part et d'autre du mur. Et je croyais ainsi en connaître beaucoup. Mais l'admirable film de Rotman, non seulement a ranimé ces souvenirs anciens mais il les a inscrits dans un déroulement où chaque épisode engendre un autre, avec des lenteurs parfois insupportables (lenteurs de l'histoire et non du film), jusqu'à venir à cet instant de soulèvement des Berlinois et, sans violence, à la destruction du mur. Les images les plus terrifiantes sont celles du début où l'on survole et explore la ville en ruines au moment de sa capture. Une apocalypse. Je me suis souvenu du livre de Stig Dagerman, Automne allemand, que j'avais publié en 1980. Après avoir éteint les lampes, j'en suis certain, je retournerai à Berlin…

Mercredi, 4 novembre 2009 – Ce matin chez Actes Sud première visite désormais mensuelle. Il faisait froid mais, entre les nuages, le soleil donnait des petits coups de fouet bienvenus. Je n'avais pris aucun rendez-vous et ne sont venus me voir que ceux qui en avaient le désir. Ils – en vérité elles – furent une demi-douzaine et ce fut un peu de la philosophie du livre que nous avons faite. Lévi-Strauss a hanté quelques-unes de ces entrevues. Christine est venue me reprendre vers onze heures et nous sommes rentrés par une route de la Crau qui nous a permis de voir les Alpilles illuminées et de céder à leur vertige.

  Madeleine a reparu dans l'après-midi au moment où, par une série d'éternuements, je me rendais compte que j'avais pris ce matin un réel coup de froid. Nous avons dressé un petit inventaire de ce qui s'était passé pendant le temps où nous ne nous étions pas vus, parlé de nos lectures, effleuré certaines questions politiques et remis à plus tard d'autres de l'espèce eschatologique.
 
   Ce soir nous avons regardé un film très récent de Saul Dibb, The Duchess. La duchessse en question, que l'on dit ancêtre de la princesse Diana, illustre bien par son destin et ses révoltes la condition qui, au dix-huitième siècle, était faite aux femmes, même dans la plus haute société. Mais les séquences, impeccablement tournées, dans des décors et avec des costumes éblouissants, ont je ne sais quoi d'excessif dans la perfection du style qui donne à la satire sociale l'allure d'un objet de collection.

Jeudi, 5 novembre 2009 – Inquiété par la progression rapide du rhume que j'avais chopé, je me suis hier soir administré un traitement-choc qui m'a expédié dans une longue nuit sans rêves et sans insomnies. Ce matin, comme moi, le ciel ne se décide pas, il promet la pluie et il étale la lumière.

   Brigitte est venue déjeuner au mas. L'après-midi, entre deux petits débats, l'un qui portait sur la littérature épistolaire et l'autre sur les sottises que l'on entend à propos de l'identité nationale proférées par des gens qui ont parlé de Lévi-Strauss sans l'avoir lu, elle m'a fait le récit de sa découverte de Paris qu'elle connaissait mal car elle ne l'aimait pas. Ce fut pour moi l'occasion de lui raconter quelques-unes des histoires singulières que je vécus lors de mes premiers séjours, en un temps où, à l'Hôtel du Quai Voltaire, on me réservait la chambre voisine de celle qu'occupait Philippe Soupault avec qui j'eus d'inoubliables conversations. Entre autres sur son exclusion du cercle des surréalistes pour “excès de littérature”.

   Ce soir, nous avons profité de l'occasion offerte par la télévision et revu après un si long temps, trente ou quarante ans, Drôle de drame de Marcel Carné. Je craignais que revoir ce film détruisît le souvenir que j'en avais.  Eh bien non, les facéties des personnages incarnés par Michel Simon, Louis Jouvet, Françoise Rosay, Jean-Louis Barrault et les dialogues de Prévert en font toujours une pièce inoubliable dans l'histoire du cinéma.

Vendredi, 6 novembre 2009 – Le temps de déjeuner, de dire trois mots à Christine, de lire La Provence, et le mistral est revenu frapper avec insistance aux carreaux pour me faire remarquer avec quel soin il avait récuré le ciel. Une fois dans mon grenier, j'ai ouvert un livre de textes et de photos que j'avais ramené d'Arles. Pour voir de quoi il avait l'air. Tumbas, tombes de poètes et de penseurs. Le texte est de mon ami Cees Nooteboom, les photos de sa compagne Simone Sassen. J'y ai bien passé trois heures, sans les compter, parce que Cees m'avait emmené avec elle voir à travers le monde les tombes souvent "épitaphées" de ces singuliers vivants que sont les auteurs disparus.

   J'ai retrouvé et relu quelques lettres échangées jadis avec Frédérique. Dans l'une d'elles je réponds à la question de savoir si j'avais été guidé par un maître. Un maître, non, avais-je répondu. Mais plusieurs, oui. Ils n’étaient pas tous écrivains mais ils m’ont tous ouvert les yeux sur une autre région du monde ou m'ont rappelé dans une partie que je croyais connaître et dont ils me montrèrent que je ne savais rien de juste. La demi-douzaine de maîtres en question furent des êtres de chair et de pensée, des grands de taille et des petits, des élégants et d'autres qui, pour n'être pas aussi beaux, n'en étaient pas moins maîtres. J'ai pu les voir, ceux-là, leur serrer la main, les entendre et leur parler, les lire et leur écrire, et parfois les accompagner à la manière de Jacques le fataliste. Mais, dans des cercles concentriques plus larges j'ai eu d'autres maîtres que je dirais maîtres de papier car j'ai reçu leur enseignement et puisé dans leur exemple par les livres et la lecture. Ceux-là sont innombrables. Et puis je trouvai des maîtres parmi les femmes. Quelques-unes ne furent ni plus ni moins maîtres que les hommes dont je vous parlais. Mais il en fut d'autres dont je ne vous parlerai sans doute jamais car ce que j'appris d'elles et avec elles, est d'une autre espèce que le savoir dont les mots peuvent traduire l'essence. Vous me demandiez de vous parler d’un écrivain que je tiendrais pour un maître… Quelle porte ouvrir ? Maître, aucun ne le fut tout à fait et je sais de quelques-uns les faiblesses émouvantes. Et puis, vous vous rendez bien compte qu’en choisir un, c’est repousser les autres qui ne me le pardonneraient pas plus que je ne me le pardonnerais moi-même...

   Déniché ce soir un autre de ces films oubliés ou passés inaperçus, L'affaire Mori qui date de plus de trente ans et dont le réalisateur, Pascale Squittieri, m'était inconnu. L'affaire en question se situe en 1925, Mori est un jeune préfet qui a été nommé pour délivrer la Sicile de la mafia et qui, sur le point de réussir, est écarté et “promu” à Rome par le nouveau pouvoir fasciste. Pour ceux de ma génération, c'est le rappel, par les mots de Brecht, du “ventre fécond dont est sortie la bête immonde”. Dieu merci, il y a pendant quelques instants, le si beau visage de Claudia Cardinale

Samedi, 7 novembre 2009 – Un peu de lumière à l'aube et ensuite un vrai temps de Toussaint. Le mas est silencieux. Point d'enfants, pas de visiteur, peu de bruits venus du dehors, quelques oiseaux qui sifflotent. Et la pluie est venue.

   Par son étymologie, jadis veut dire : il y a déjà des jours. Et non des siècles. L'usage qu'on en fait aujourd'hui lui donne le sens d'autrefois et même, par contresens, naguère. Et ainsi se manifeste l'idée que l'on se fait du temps et de ses variations. Mais, obstiné, j'en reviens toujours à la même certitude, à savoir que le temps, immobile, est une belle patinoire sur laquelle nous évoluons avec plus ou moins d'adresse et aussi longtemps que nous en avons la capacité.

   La curiosité, et peut-être Frédérique elle-même, m'ont poussé à reprendre, dans une des lettres que je lui avais écrites (jadis, autrefois ou naguère), le récit que je lui avais fait de l'aventure advenue avec mon tout premier roman. Je l'avais intitulé Le Congo Belge a continué la guerre. C'était le slogan par lequel le gouvernement réapparu cherchait à se donner bonne figure. La Belgique avait certes été occupée pendant quatre ans mais, dans la colonie lointaine, la résistance à l'ennemi s'était poursuivie. Tu parles, Charles ! La résistance, j'en connaissais un bout, un tout petit bout, j'en venais. Alors par dérision j'ai détourné le slogan pour en faire le titre du roman que je venais d'écrire. Une douzaine de jeunes gens de mon âge participaient chez l'un d'eux à ce que l'on appelait alors une surprise-party et chacun, dans un chapitre qui lui était réservé, racontait comment il avait vécu ces quatre années au cours desquelles il avait émergé de sa chrysalide d'adolescent. Pas mécontent du tableau que j'avais ainsi brossé, je n'en avais pas moins des inquiétudes. Et je pris le parti de confier le manuscrit (un vrai manuscrit) à un compagnon que je venais de rencontrer à l'université et qui me paraissait avoir une culture et une autorité supérieures. J'attendis longtemps. Et quand, enfin, après des semaines, je me risquai à lui demander ce qu'il en pensait, il me répondit, avec de l'agacement, qu'il avait tout dit dans la note qu'il avait jointe au manuscrit quand il me l'avait restitué. Mais il ne m'avait rien remis, rien écrit ! Il haussa les épaules et me tourna le dos. C'était un boscot et son infirmité m'empêcha de lui faire payer par mes poings son mensonge, sa trahison. Je n'ai jamais revu le manuscrit, je n'ai jamais eu le courage de récrire le livre. Mon premier roman est un roman perdu. Je me suis parfois demandé s'il était inimaginable qu'il ait pu paraître sous un autre nom et avec un autre titre. Un orgueil imbécile !

   Quand je suis descendu car c'était l'heure du thé, j'ai trouvé Christine en conversation avec Jeanne qui revenait d'Italie et s'apprêtait à partir pour Londres. Et par le sourire nous faisait voir qu'elle avait rajeuni. Il me semble parfois que si elle consentait à raconter sa vie, cela ferait un roman étourdissant dont on croirait qu'il est tout inventé. Un peu dans le genre de celui que j'ai intitulé Les rois borgnes.

   Nous avons passé la soirée devant la télévision. J'avais envie de voir comment, avec La maîtresse du Président, Pierre Sinapi racontait l'histoire amoureuse de Félix Faure. Pour la forme et le style, c'est une réussite qui doit beaucoup à Didier Bezace dans le rôle présidentiel et à l'irrésistible Cristiana Reali dans celui de Marguerite Steinheil, la belle maîtresse. Et pour autant que je sache (mais je ne sais pas grand chose là-dessus) la véritable histoire n'est pas trahie. Par ce film on est emporté de la première à la dernière image. Mais là-dessus venait un documentaire sur Le pouvoir et la séduction qui n'avait d'autre intérêt que d'illustrer le titre et de nous rappeler de belles aventures, des clowneries consternantes et de tristes frasques.

Dimanche, 8 novembre 2009 – À nouveau une journée lumineuse, fraîche mais douce. Aurais-je la moitié de mon âge, j'emmènerais Christine comme je l'emmenais à Incella, dans le Tessin, l'année où nous nous sommes rencontrés. De temps à autre je relève la tête car j'entends un crépitement, mais ce n'est pas la pluie, c'est un vent discret qui secoue les feuilles mortes encore attachées au platane. J'hésite, j'allume la première pipe de la journée, une très légère Dunhill qui s'accorde bien à l'heure et au temps. D'ailleurs le tabac que je fume s'appelle Dunhill Early Morning Pipe. En-dessous de quoi, par obligation, on m'avertit que “fumer tue”. Lentement. À petit feu, c'est le cas de le dire. Et je pense à Félix Faure que baiser a tué d'un coup. Il fut un temps, et certains de mes romans en portent trace, où je “collectionnais” en quelque sorte les trépas que je tenais pour enviables par leur rapidité. L'un s'était éteint sans bruit comme chandelle dans un courant d'air parce que sa compagne venait de passer, un autre avant de s'effondrer s'était dressé pour clamer quelques vers de Hamlet, un autre encore était mort alors qu'il pissait devant un paysage qu'il aimait entre tous, il y avait aussi cet émule de Félix Faure qui s'était écroulé en rajustant ses bretelles, et puis ce médecin qui, dans le premier chapitre de L'Helpe mineure, annonce à Julie qu'il s'en va et meurt avant qu'elle ait le temps de se retourner…

   Puisque la télévision m'en donnait l'occasion, j'ai voulu revoir Le hussard sur le toit. À sa sortie en 1995, je n'avais pas aimé ce film de Jean-Paul Rappeneau car il m'avait paru trahir le roman de Giono et parce que j'avais des raisons de ne pas aimer Juliette Binoche. Il y a de cela presque quinze ans. Je n'avais plus relu le livre, je n'avais pas revu le film et mes ressentiments à l'égard de Juliette Binoche s'étaient fanés. J'ai passé ce soir deux heures excellentes et trouvé fort agréable la compagnie des personnages à l'écran. Et la splendeur des paysages.

Lundi, 9 novembre 2009 – Le mistral est revenu par chez nous cette nuit, et ce matin il astique le paysage avec frénésie. Ce qui fait dire à Betty, qui pas plus que moi n'aime ce vent : Tout de même, on a le soleil ! Et me fait souvenir qu'astiquer est un mot d'origine liégeoise.

   Il arrive que des mots réveillent le Vésuve. Mais je sais que l'incandescente lave de l'éruption ensevelira les corps dont un jour on retrouvera peut-être les formes pareilles à celles que je vis dans les vestiges d'Herculanum. J'imagine des archéologues acharnés à en saisir le sens. Et que je pourrais alors en leur compagnie retrouver les traces et parfois même la silhouette de femmes que j'aurais aimées.

   Ce soir le Mur de Berlin, malgré la pluie réprobatrice, était tant à la fête pour le vingtième anniversaire de sa destruction qu'on se serait cru au temps où l'on ne disposait que d'une chaîne de télévision, une seule voix, une seule opinion. Je suis allé voir dans mes Carnets ce que j'écrivais ce 9 novembre d'il y a vingt ans… “Minuit. Les événements vont cette fois plus vite que les commentaires. En RDA on a ouvert les frontières, et le Mur de Berlin est virtuellement aboli. Me revient la phrase de Tioutchev, entendue chez les Broder, à Moscou, cet automne, quand nous nous réjouissions d’être les témoins de la perestroïka : Bienheureux celui qui a visité le monde dans la minute qui a décidé de son destin.” Ce soir, en marge, une voix m'intéresse plus que les autres, celle de Védrine appelant à se reprendre ceux qui ne voient pas combien la carte géo-politique du monde a changé en vingt ans.

Mardi, 10 novembre 2009 – Serions-nous dans les Quarantièmes rugissants ? Depuis hier soir le mistral qu'on dirait en état d'ivresse nous en donne l'impression. Et pourtant, ce matin, Gilbert a commencé la cueillette des olives

   La vie est faite de ces mouvements, transparences, obscurités, absences, mépris, protestations, préférences, détestations, elle est faite de ces manœuvres, violences, complots et jeux qui passent comme des illusions de lumières et d'ombres. Et tant pis pour celui qui n'a pas vu le sot-l'y-laisse lui filer sous le nez ou le boomerang lui revenir dessus.

   Parmi les pièces qui furent détruites dans l'autodafé dont je fus témoin après la mort de mes grands-parents pendant la guerre, il y avait un petit carnet que mon grand-père avait toujours sur lui. Il y notait des mots, sans doute ceux qui ne lui étaient pas familiers ou qu'il ne connaissait pas, il indiquait leur sens et notait leur étymologie. Et parfois me montrait avec fierté une trouvaille qu'il venait de faire. Ce qui me touchait alors, ce n'était pas la trouvaille mais sa fierté.

   Madeleine est venue passer une heure que nous avons occupée à discuter à bâtons rompus des refus qui obstruent le passage des idées, des idées qui se perdent dans l'irrésolution et de l'apesanteur dans la réflexion. Chère Madeleine qui souvent, après de telles conversations, me laisse l'impression que nous venons d'accomplir un vol spatial.

   Ce soir nous étions partis pour Arles afin de voir au Méjan Darina Al Joundi interpréter sa pièce, Le jour où Nina Simone a cessé de chanter. C'était noté de longue date et j'y tenais beaucoup. En sortant du mas j'ai été saisi par le froid et privé de souffle par les rafales de mistral. Dans la voiture que conduisait Christine je m'en remettrais, me disais-je. Mais je ne suis pas arrivé à retrouver une respiration normale et nous avons rebroussé chemin. Après un petit souper nous avons regardé un DVD que j'avais acquis voici quelques semaines. C'était Welcome de Philippe Lioret où Vincent Lindon sert avec une sobre violence cette dénonciation du sort que font aux immigrés clandestins ceux-là même qui sont en train de concocter une identité nationale que ne désavouera sans doute pas le Front National. 

Mercredi, 11 novembre 2009 – Dans un ciel d'aquarelle les ramures que le mistral a presque fini de dénuder s'essayent à la calligraphie orientale. Et elles tremblent un peu car le vent fonctionne au ralenti comme le moteur d'une voiture arrêtée au feu rouge mais prête à bondir.

   Ce jour est férié pour célébrer la fin d'une guerre dont il n'y a plus un grand-père pour raconter à ses petits-enfants les exploits et les horreurs dont il aurait été acteur ou témoin. Si les miens étaient présents aujourd'hui j'essayerais peut-être de leur montrer que dans la mémoire nous avons tous un musée dont aucun n'est pareil à un autre. Seuls les jours et heures d'ouverture coïncident parfois. Aux plus âgés je dirais encore qu'il en va là comme dans toute l'histoire, les muets auraient plus à dire que les bavards.

  Ce soir, nous avons regardé Yol, un film turc qui a près de trente ans, âpre, violent et beau. Il fut conçu, paraît-il, comme une accusation contre le pouvoir et la condition faite aux femmes. Sa présentation aujourd'hui n'est pas de nature à convaincre de leur erreur ceux qui ne veulent pas de la Turquie dans l'Europe. 

Jeudi, 12 novembre 2009 – Les dernières feuilles du vieux platane ne sont pas encore tombées mais, si minuscules soient-ils, les bourgeons qui en donneront de nouvelles étincellent déjà sur les branches. Avec l'air de dire que l'hiver ne sera pas très long. Mieux vaut ne pas se fier à de telles impressions. Nous ne sommes encore qu'à la moitié de l'automne. Et contrairement à d'autres qu'elle voit en se promenant et dont elle admire la rousseur, me dit Christine, notre platane paraît bien pressé. Mais ce qui m'importe ce matin, ce n'est pas la hâte de notre platane, c'est le cadeau qui nous est fait de cette journée si lumineuse et si douce que, depuis neuf heures, je travaille (mot commode ou mot valise) avec la fenêtre grande ouverte.

   Pour les procédures et les techniques romanesques, la curiosité de Brigitte, qui s'est nourrie de littérature anglaise, est aussi impossible à rassasier que notre besoin de consolation selon Stig Dagerman. Elle est venue déjeuner au mas, nous en avons parlé, mais aussi de ses prochains voyages à Paris, Londres et Riga.

   Ce matin j'avais reçu par la poste le DVD du dernier film de Woody Allen, Whatever Works. Un régal ! Comment fait-il, ce diable d'homme, pour être si présent dans un film où il ne joue pas et où aucun acteur ne cherche à l'imiter ? L'important n'est pas de répondre à cette question mais de revoir plusieurs fois un film qui ne doit pas peu à Jacques le fataliste. Plusieurs fois pour en exprimer tout le sens.

Vendredi, 13 novembre 2009 – Gilbert ratisse les feuilles mortes et les brûle dans un fourneau à roulettes. Quand il arrive sous ma fenêtre qui est ouverte car, même si le ciel est brumeux, la température est clémente, un peu de fumée s'introduit dans mon grenier et son odeur est un parfum.

   Sylvie m'a téléphoné de bonne heure avec des sourires entre les mots. Elle m'annonçait que son film, Hubert Nyssen à livre ouvert, destiné à la collection Empreintes sur la 5, serait présenté en avant-première à Paris le 2 décembre dans la salle de l'Institut Goethe. Et qu'il y aurait du monde, et du beau, et qu'il n'était pas question de me défiler.

Samedi, 14 novembre 2009 – Christine a tenu bon, hier soir, et elle m'a mené au Méjan  pour écouter l'Iberia d'Albeniz interprété par notre ami Jean-François Heisser. La promesse du plaisir l'avait emporté sur celle du cinéma qui meuble un grand nombre de nos soirées. Jean-François Heisser ne s'est pas contenté de jouer Iberia… Dans des interludes il l'a fait accompagner d'une illustration des origines par la chanteuse flamenco Antonia Contreras et le célèbre guitariste Chaparro de Malaga. Il n'était pas loin de minuit quand je suis rentré, la tête enfiévrée par ces multiples interprétations et  démonstrations que j'aurais aimé reprendre une à une, pour que la saveur de l'une ne soit pas chassée par celle d'une autre.

    J'ai passé une nuit sans coupure et sans rêve, et ce matin, qui est grisouille mais très doux, alors que, fenêtre ouverte, je contemplais les oliviers après cueillette, j'ai fait l'inventaire des sédiments laissés par le concert d'hier. Et d'abord l'incomparable talent de Jean-François Heisser qui a joué de mémoire tout Iberia jusqu'à se confondre avec la partition. Et aussi sa ressemblance physique avec Albeniz… Et puis la virtuosité de Chaparro de Malaga dont la guitare sous ses doigts avait des rythmes et des tressaillements d'amoureuse. Et enfin, moins avouable (mais pourquoi ?) la voix magnifiquement éraillée d'Antonia Contreras qui donnait à son évidente sensualité une éloquence irrésistible. Bref, un grand désir de reprendre tout cela séparément. Désir et reprendre, les mots sont transparents.

   Mélanie et Bruno sont venus de Valence. On a discuté de la mise en scène de mes carnets et de l'envoi prochain d'un nouveau lot d'archives à l'université de Liège.

   Christine m'a proposé de revoir ce soir ce que j'allais lui proposer… Whatever Works. Pour se baigner une fois encore dans l'atmsophère de ce film et en goûter toute l'intelligence. Et ce fut si satisfaisant que nous avons décidé de le revoir bientôt, une troisième fois.

Dimanche, 15 novembre 2009 – Ciel maussade et température douce. Le jardin a l'air tout déconfit. Mais, bonheur, après une longue absence Dominique est revenu et nous nous sommes lancés aussitôt dans l'une de ces discussions qui tournent parfois à la controverse. Ce fut d'abord sur l'usage de la psychanalyse. Et j'ai raconté comment, la seule fois où je m'en étais approché de très près, il en était venu un roman, Le bonheur de l'imposture. Et puis, Dominique possédant désormais l'un de ces téléphones portables qui permettent d'accéder à tout, on a évoqué le caractère faustien des prouesses techniques. Et enfin, comme il m'opérera en janvier car le dupuytren me déforme deux doigts, on est revenu sur une question souvent abordée qui est celle du délicat usage de l'amitié dans la relation praticien – patient.

   On fut huit à table, ce soir, car Véronique et Malek nous avaient rejoints. La conversation a rapidement tourné autour des problèmes de la justice et de sa réforme. Je fus seul à défendre la nécessité du juge d'instruction avec l'idée que sa disparition mettra fin à l'indépendance de la justice. Et à dire qu'on sent une odeur de justice du type western se répandre. On ne m'a guère démenti, on s'est tu. Par coïncidence, après le départ de nos invités, j'ai pris en cours et ainsi revu sur TCM la fin d'un film de circonstance, To Kill a Mocking Bird, où Gregory Peck assume dans le Sud la défense d'un Noir injustement accusé de viol.

Lundi, 16 novembre 2009 – Si doux, le fond de l'air… et au jardin le soleil vient peu à peu couvrir les arbres de guirlandes lumineuses. Hier soir, Françoise et Jean-Paul nous ont apporté le coffret contenant les six grands volumes où sont rassemblées, annotées et illustrées les 900 lettres de Van Gogh, coéditées par Actes Sud, le Van Gogh Museum et le Huygens Institute. À la suggestion de Christine on a installé ce très lourd coffret sur une table basse, près de nos fauteuils afin d'y aller fourrager confortablement quand nous en aurons le désir ou le besoin.

  La leçon de “civisme” administrée à Marie NDiaye par un ministre de la sarkozie, qui n'avait sans doute rien d'autre à faire puisque l'ubiquiste patron s'occupe de tout, est révélatrice de la mentalité du pouvoir en place. Mais l'affaire est révélatrice aussi de l'asthénie dont souffre l'opposition. Quelques marques de soutien à Marie NDiaye par des confrères en écriture ne suffisent pas pour empêcher le glissement dans la servitude volontaire.

   La conversation avec Madeleine qui est passée me voir cet après-midi a tourné autour de la tolérance et de l'intolérance que l'on a pour soi-même. Mais aussi sur les chances que l'on saisit et celles dont on se prive. Et comment on pourrait trouver accord avec d'autres si l'on commençait par chercher l'accord avec soi-même.

   Revu une fois encore, ce soir, Shakespeare in Love de John Madden, avec cette petite merveille de Gwyneth Paltrow qui donne plus de substance et de saveur au film que tous les autres et qui trouve son si parfait répondant, comme femme dans un rôle d'homme, avec Judi Dench en Élizabeth 1ère.

Mardi, 17 novembre 2009 – Si magnifique était le temps ce matin et si vive la lumière dans le ciel, on s'est tout de même retrouvés dans l'embarras quand se sont succédé plusieurs coupures d'électricité. Non seulement parce que les appareils ménagers et les ordinateurs étaient en panne, mais aussi à cause de l'obscurité. Les maisons de l'âge de la nôtre, avec leurs murs épais et des ouvertures étroites, ont été conçues pour protéger les occupants de la chaleur. Et non pour favoriser par la lumière l'exercice de l'écriture et de la lecture…

   Cet après-midi j'ai fait une longue promenade dans mes souvenirs. Il y a là des itinéraires qui réservent des surprises et d'autres qu'on se hâte de fuir. La mémoire est d'une grande ressource pour gérer la fiction mais elle peut aussi conduire à une voie de garage.

   Revu ce soir Designing Woman de Vincente Minnelli. Sans Lauren Bacall et Gregory Peck, ce film quinquagénaire ne serait plus qu'un document sur quelques fantasmes de son temps. Mais avec eux, cela reste une comédie très divertissante.

 

Mercredi, 18 novembre 2009 – La douceur automnale persiste et l'on continue de vivre fenêtres ouvertes. Levé asssez tard parce que j'ai lu jusqu'aux petites heures Campo Santo, un Sebald qui s'était fait voler son rang dans la pile des livres en attente de lecture sur ma table de nuit. Ce matin j'ai l'impression de revenir de Corse où j'aurais rencontré Sebald. Je ne l'ai jamais rencontré. Il est mort quand nous préparions sa venue, ici au mas.

   William Irigoyen est passé au mas dans l'après-midi. Avec ce lecteur insatiable, il fut question de littérature et de l'économie du livre qui ne saurait en être l'unique mesure. Il est bon de remettre en évidence, de temps à autre, ce fondamental. Et nous avons pris plaisir à le faire.

   Longue conversation avec Marie-Anne que je revoyais en l'écoutant comme si elle était devant moi alors qu'elle est à mille kilomètres d'ici. De telles conversations avec des personnes que l'on voit trop rarement sont de l'ordre du palimpseste.

   Ce soir, sur une fallacieuse recommandation, nous avons regardé un polar récent de Sidney Lumet, 7h58, ce samedi-là. J'ai lu que Lumet avait voulu faire de ce film une tragédie grecque. Elle a bon dos, la tragédie grecque !

Jeudi, 19 novembre 2009 – Persistance de l'automne printannier. Superbe, ce matin, la coupole dorée du ciel. Avant de partir pour une semaine en vacances, Betty avait disposé sur ma table un bouquet de fleurs mauves et blanches qui viennent de son petit jardin et dont j'ai honte de ne pas connaître les noms. Mais je me dis que cette ignorance est complice de leur mystère. J'ai ouvert la fenêtre et je suis surpris, presque effrayé par la vitesse à laquelle les bourgeons grossissent sur des branches du platane qui ne se sont pas encore débarrassées de toutes leurs feuilles mortes. Et si je surprenais ainsi des dysfonctionnements dans un rythme donné pour immuable ? Par une belle nuit d'été, dans mon enfance, mon grand-père m'avait enlevé malgré de maternelles protestations et m'avait emmené sur une hauteur d'où l'on dominait la ville. Nous nous étions assis et nous étions d'abord restés silencieux devant les constellations du ciel qui paraissaient refléter les lumières de la cité. Puis, avec des références à son ami Élisée Reclus et à Camille Flammarion, le grand-père m'avait parlé des illusions dans notre désir de capturer l'univers. Il n'y avait de sens à notre condition, m'avait-il fait comprendre, que dans la mesure où nous prenions conscience de n'être qu'une infime particule dans un univers incommensurable. Il ramassait une pincée de terre, la pulvérisait entre pouce et index. Les étoiles que nous voyons, ajoutait-il et je n'ai pu l'oublier, n'étaient peut-être que cela. Le résultat d'une pulvérisation à si grande échelle que nous ne pouvions en voir et comprendre le mécanisme.   

   Brigitte me racontait son expédition à Draveil ce week-end, où elle était sélectionnée avec ses Fantômes de Sénomagus pour le prix du premier roman, et nous commencions à parler des manières bien différentes d'en écrire, selon que l'on est du domaine français ou anglais, quand un message s'est affiché à l'écran. Il venait de Jean-Claude Béhar qui dirige les éditions de L'œil neuf où j'ai publié La sagesse de l'éditeur, et il m'annonçait la mort de Kriss. Nous avons été saisis, Brigitte et moi, par cette sinistre nouvelle car c'est à Kriss que nous devons de nous être rencontrés. C'est ici, dans mon grenier, qu'elle m'avait interviewé toute une journée par bribes et surprises, avec mille fantaisies et une grande tendresse de voix pour me consacrer deux numéros de Kriss Crumble, l'émission qu'elle avait sur France Inter chaque dimanche de 12 à 13 heures. Et c'est après les avoir entendus que Brigitte avait pris contact avec moi. Je me souviens avoir écrit à Kriss (à la ville Corinne Gorse) qu'à en croire le Calendrier celtique, nous étions nés l'un et l'autre sous le signe de l'Érable. “Vous restez l'un de mes très très beaux souvenirs” m'avait-elle répondu. Vous aussi, ma très chère Kriss…

   Ce soir, nous avons découvert une petite merveille cinématographique, The Last Picture Show, un film de Peter Bogdanovich datant de 1971 et dont je n'avais jamais entendu parler. Cette description du mal-être en Amérique profonde et des tristes distractions sexuelles d'une jeunesse promise à la guerre en Corée est accomplie avec un art singulier et des images d'une détresse infinie où le froid et le vent font partie de la distribution. À revoir !

Vendredi, 20 novembre 2009 – Ce matin, un temps toujours aussi aimable, pleine lumière et pas de vent, fenêtre grande ouverte, et pourtant je ne suis pas arrivé à me mettre en train. Je n'avais trouvé le sommeil qu'aux petites heures. Avant cela je m'étais promené longtemps avec Kriss mais je n'ai aucun souvenir de ce que nous nous sommes dit.

   Les gens qui nous gouvernent, et le premier d'entre eux donne l'exemple, empruntent des mots qu'ils répètent avec l'air de maîtriser la pensée qui s'y trouve. Mais quand il s'en trouve une, ils se méprennent et la prennent pour intruse. Hélas, en face, on est plus empressé à se flinguer qu'à se rassembler autour d'idées qui, elles, ne savent plus où se mettre. C'était bien le moment de lancer, non pas une réflexion (c'eût été trop beau) mais une injonction sur l'identité nationale. Avec l'admonestation faite à Marie NDiaye et l'invitation à fourrer Camus au Panthéon on voit tout de suite la tendance totalitaire. Tout ce qui n'est pas interdit devient obligatoire… Et puis, m'écrit Guillaume avec plus de sang-froid, “qui oserait interrompre la conversation silencieuse et posthume de Camus et Henri Bosco, son voisin de tombe à Lourmarin ?”

   Si peu dormi cette nuit que je voulais une bonne sieste après le déjeuner. Mais le courrier et la presse sont arrivés. Quand j'ai eu fini de courir par-ci et de lire par-là, il était trois heures et temps de reprendre l'écriture. Une autre fois, la sieste…

   Laurence est venue prendre le thé, elle nous avait apporté un cake délicieux. Je l'ai écoutée qui me parlait de sa vie professionnelle et un peu de sa vie privée. Avec autant de réserve que d'intelligence. J'aime beaucoup la finesse de ses analyses et sa prudence dans les jugements, sa curiosité et son appétit de vivre, sa lucidité dans l'anticipation d'une profession sans cesse investie par de nouvelles procédures économiques. Elle ne perd jamais de vue l'essentiel : le destin du livre. J'ai beaucoup de chance de garder dans ma retraite des relations aussi amicales avec des personnes de son étoffe, découvertes quand j'étais encore dans le tourbillon éditorial.

   Nous attendions ce soir et pour le week-end Louise, Gilles et les trois petites Montpelliéraines mais la grippe (encore indéfinie) a choisi de toucher Irène, la plus jeune, et le voyage est annulé. Puisque la violence et les tricheries du foot ne nous intéressent pas, et puisque la télévision nous en fournissait l'occasion, nous avons alors revu The Case of the Jade Scorpion, de Woody Allen. La comédie a toujours chez lui deux niveaux : la facétie de l'action et celle du dialogue, celle-ci donnant à celle-là son parfum philosophique. Paul Auster, vers la fin des années 80, m'a fait comprendre qu'il valait mieux ne pas parler de Woody Allen devant lui. J'ai compris plus tard que trop de choses qui leur étaient communes les séparaient.  

Samedi, 21 novembre 2009 – Il reste un mois à l'automne pour nous péparer à l'hiver et il n'y paraît pas du tout disposé. Devant la fenêtre, j'ai humé ses fragrances ce matin. Presque imperceptibles et légèrement érogènes, elles me disent que je consacrerai à l'écriture la meilleure partie de la journée. Fort de cette certitude, je m'accorde encore un peu de lenteur.

   Yves m'avait fait reproche de ne pas connaître le nom des fleurs que Betty avait disposées sur ma table. “Ignorez-vous, m'avait-il écrit, que ce qui n'a pas de nom n'existe pas ?” Je lui ferai lire, sitôt édité (en mars si je ne me trompe), l'essai de Guillaume Pigeard de Gurbert intitulé Contre la philosophie que j'ai choisi d'accueillir dans la collection “un endroit où aller”. Yves sera sensible, je l'espère, à l'évocation de ce vertige qui nous prend quand on se sait sur le point de connaître ce que l'on ignore encore mais dont on pressent l'imminente apparition. Et peut-être  comprendra-t-il alors l'intérêt qu'à mes risques et périls j'accorde aux promesses du savoir que voile encore l'ignorance. Christine, elle, m'a dit qu'il s'agissait de petits chrysanthèmes dont il existe des variétés de mutiples couleurs. Eh bien, les voilà épinglés, les chrysanthèmes de Betty, comme papillons dans la boîte d'un entomologiste qui sait mais ne rêve point. Pour n'être pas privé de rêve, je vais vers l'étymologie qui, elle, me parle d'or et de fleur. Puis vers Proust qui, dans À l'ombre des jeunes filles en fleur évoque “des plaisirs si courts de novembre dont ils faisaient flamber près de moi la splendeur intime et mystérieuse”.

   J'avais très envie de revoir ce soir Heaven's Gate, mais j'ai été assez déçu par l'écart pris avec le souvenir que j'en avais. À partir du moment où le combat est engagé entre les propriétaires et les immigrants, Michael Cimino exhibe au lieu de raconter.

Dimanche, 22 novembre 2009 – Voilà qui nous change… un ciel de plomb, ce matin, et une pluie fine à laquelle, nous promet-on, le mistral fera demain rebrousser chemin. En attendant, triste dimanche…

   Pas si triste, ce dimanche, je l'ai passé avec l'orpailleur qui donne son nom à mon roman.

   Ce soir, un vieux western avec Gregory Peck, Los Bravados. Plus de cinquante ans d'âge et encore assez agréable à voir. Mais tout de même pas de quoi reprendre goût au western.

Lundi, 23 novembre 2009 – Au matin d'une journée de douceur et de lumière, j'ai été pris à la gorge par une main inamicale. Simple angine ? Un peu plus tard j'ai constaté qu'à chaque tentative d'écriture un petit étourdissement me venait. J'étais en si piètre condition qu'il m'a fallu demander à Isabelle R. de renoncer à venir au mas. La journée m'a rappelé un voyage que je fis au Sri Lanka, invité dans un petit avion par un ancien pilote militaire qui prenait plaisir à faire rebondir l'appareil sur les nuages. J'ai appelé le pédiatre que je n'ai plus vu depuis des lunes. Je l'attendais en fin d'après-midi mais vers huit heures il a téléphoné pour dire qu'il ne pourrait venir avant demain matin. Il est saturé par les appels. Ce soir nous avons regardé Charlotte Corday, un téléfilm d'Henri Helma d'après le livre de Bredin avec une éblouissante Emilie Dequenne. Je me suis dit que ce téléfilm avait dû provoquer beaucoup de controverses car les figures de Marat et de Corday ont souvent été récupérées. Mais il est assez bien fichu et il met une certaine clarté romanesque dans un épisode violent de notre histoire.

Mardi, 24 novembre 2009 – Comment faut-il nommer la saison particulière que nous avons et qui nous vaut un temps de septembre en novembre ? Comment faut-il nommer la conversion soudaine des Français qui méprisaient la vaccination et du jour au lendemain encombrent les lieux où on la pratique ? Comment faut-il nommer le besoin de plus en plus répandu de pisser sur les choses pour marquer le territoire et la propriété ? Comment faut-il nommer ceux qui nomment sans savoir de quoi ils parlent ?

   Le pédiatre est venu ce matin à qui j'ai exposé malaises et difficultés en présence de Christine. Elle craint en effet que, dans un tête-à-tête, lui et moi nous ne les oublions pour filer dans des discussions sur l'état du monde. Et alors ? Ne suis-je pas, tel le monde, en piètre état ? Il fut question de la mémoire car je sens que dans les mauvaises passes elle s'ébrèche. Je sais qu'il en est ainsi pour tous à des degrés divers. Mais la mémoire est l'un de mes principaux outils. J'envie la tienne, me dit le pédiatre. Galéjeur, va !

   Mandé par les responsables de la collection Empreintes, un photographe de l'agence Magnum, Bruno Barbey, est venu déjeuner au mas et a pris ensuite une étourdissante série de photos destinées à la présentation et à la promotion du film de Sylvie Deleule. Le savoir-faire professionnel se reconnaît au premier coup d'œil.

Mercredi, 25 novembre 2009 – La douceur persiste mais les remontées maritimes ennuagent le ciel. Ce matin, à l'antenne de France Inter, Eric Besson défendait l'élyséenne conception de l'identité nationale et se trouvait criblé de flèches par des contradicteurs qui en ont marre de ce siphonnage des voix du Front National. Et moi de cette langue de bois… Identité nationale, qu'est-ce à  dire ? Je suis né belge mais, sous l'influence de ma tourangelle grand-mère, je me tenais pour français, ce que je fis valider plus tard par ma naturalisation. Et tout au long de ce parcours, sans jamais occulter l'origine belge, je me suis interrogé sur l'identité française. J'ai souvenir de l'interminable questionnaire que la mairie, en l'absence d'un représentant des Renseignements généraux, eut à remplir pour cette naturalisation et qui, commençant par les maladies à transmission sexuelle que je pouvais avoir contractées, se terminait par une question relative à ma capacité de m'acquitter des droits de sceau. C'était ça, l'identité nationale ? Par la suite, dans ma carrière d'éditeur français, j'ai pris mon envol avec la littérature dite étrangère (Berberova, Auster). Et ainsi ai-je encore mieux senti qu'à la notion d'identité (qui a un côté empreintes et tatouage) on ferait bien de substituer celle de complexité. Qui est la véritable source de la richesse. S'il y a un cabinet de lecture à l'Élysée on devrait y déposer quelques livres d'Edgar Morin. Oui, mais quel usage en serait fait ? On se souvient du pataquès à propos de “politique de civilisation”…

Vendredi, 27 novembre 2009 – Ce matin où il y a de la fraîcheur dans l'air et de longues bandes de lumière dans le tapis grisâtre du ciel mais où je peux encore laisser la fenêtre ouverte à la condition de porter une veste de laine, je tente de retrouver un rythme interrompu hier. C'est que je subissais alors la seconde opération de la cataracte, et ça ne s'est pas du tout passé aussi bien que pour le premier œil. D'abord une suite d'incidents : à l'arrivée, pannes d'électricité à la clinique, déplacement dans un autre bâtiment et puis erreurs dans la liste d'inscriptions, de la première place que j'avais avec intervention prévue à 7 h 30 je suis passé à je ne sais laquelle qui m'a valu d'entrer au bloc opératoire deux heures plus tard. Ensuite, l'opération elle-même qui, malgré l'anesthésie locale, me fut très désagréable. L'ophtalmo que je suis allé voir ce matin, très tôt, m'a expliqué qu'il en allait souvent ainsi quand on passait à la seconde opération : impatience du patient, énervement, sensibilité à la douleur… Mais, et c'est l'essentiel, je vois bien ce matin, les couleurs ont même vivacité pour les deux yeux, et toute douleur a disparu après une nuit d'un sommeil catacombesque.

   Hier après-midi, reçu la visite hebdomadaire de Brigitte qui a dû avoir l'impression, avec la coquille que je portais sur l'œil, de se trouver devant un vieux corsaire pour représentation en maison de retraite. Je l'ai fait parler de ses prochains voyages, d'auteur en Lettonie et de prof en Angleterre. Voilà un bon moment que je ne voyage plus autrement que par mes souvenirs et par les récits que l'on me fait. Pour cette raison et hier par ma très partielle cécité j'ai pris un plaisir très grand au portrait et à la lecture de Manguel que vient de commencer William Irigoyen sur son site “Le poing et la plume”.

   Christine avait repéré pour le soir un bon vieux polar de la fin des années quarante signé Siodmak, The File on Thelma Jordan (joliment traduit par La femme à l'écharpe pailletée), un drame moins dramatique par le scénario du crime que par le désespoir des couples. J'ai regardé ça d'un œil apaisé par le noir et blanc.

   Le temps d'écrire ceci et le ciel est maintenant d'un bleu intense !

   J'ai tout de même travaillé au grand ralenti, aujourd'hui. Par quoi j'ai compris que la journée d'hier m'avait sonné. Ce soir, assez tard, Jules et les enfants qui ne cessent de grandir sont arrivés pour passer le week-end avec nous. Le récit de leurs exploits scolaires et la fierté avec laquelle ils ont parlé de certaines choses qu'ils ont apprises, en mathématiques et en histoire, nous ont réjouis.

Samedi, 28 novembre 2009 – Ce matin d'une nouvelle journée de plein soleil, j'ai enfin eu l'occasion d'une conversation en tête-à-tête avec Jules. Et il en est passé, des sujets ! D'abord son parcours, ses espérances et aussi ses déconvenues. Ensuite les idées qu'il a sur l'avenir et celles que je m'autorise encore à déployer. Ont suivi des considérations sur le passé et le destin d'Actes Sud, sur les intérêts respectifs de la découverte et du profit. On est  ensuite allés à l'évolution du politique dans la cité au sens large. Et tout cela eût fait une soupe épaisse si nous n'avions été soucieux d'accéder à une philosophie de la vie et du comportement. S'il y a un passage d'une génération à l'autre, c'est là qu'il se situe. Et c'est là que nous avons le mieux senti nos liens.

   Ce soir, revu Atonement de Joe Wright. La dernière fois, c'était en avril et j'avais noté que sans d'interminables scènes de guerre, au moment de Dunkerque, c'eût été un chef-d'œuvre. Cette fois, comme j'en connaissais le déroulement et l'issue, j'ai vu le film d'une autre manière et je l'ai reçu comme un roman. Et comme une réflexion sur le mensonge. Ne l'ayant pas lu, je ne sais pas s'il en va de même dans le roman de Ian McEwan dont Atonement est adapté.

Dimanche, 29 novembre 2009 – Ce matin où l'air était froid et le ciel couvert, nous sommes allés au Méjan écouter le récital de piano de Jean Louis Steuerman. Devant une salle comble il a joué Ripper, Beethoven, Chopin et Scriabine avec une complicité visible, s'accompagnant parfois d'un chantonnement qui rappelait Glenn Gould. Et ces pièces si diverses, il les a toutes jouées de mémoire. Après le récital je me suis isolé un long moment avec lui, dans sa loge, pour parler de ça, de cette mémoire, de cette manière de jouer, du plaisir à donner du plaisir. Et soudain il me l'a confié, non comme un secret, mais comme une explication… En jouant il ne cesse pas un instant de penser à ce qu'il interprète, de penser chaque note. Il voudrait que sur ce penser les notes nous ayons un jour, à nous deux, un débat comme nous eûmes à propos des Variations Goldberg.

   Et c'est à ce récital que j'ai appris par Françoise que Nancy Huston venait de perdre son père. Même si elle s'y attendait, elle a dû assister avec effroi à l'affaissement d'un pan de la falaise familiale. Je le devine pour y avoir assisté plusieurs fois quand ont disparu les quelques pères que j'eus au fil de mon existence. Ça fait dans la mer une grande gerbe d'écume puis, la fureur retombée, les vagues reprennent leur travail de sape pour préparer l'effondrement suivant.

   Dans l'après midi Jules et les enfants sont repartis. Nous aimons définitivement mieux les arrivées que les départs. Après un temps consacré à L'orpailleur, j'ai regardé un peu de théâtre politique à la télévision. D'abord avec Ségolène Royal dont les “désirs d'avenir” sont désirs de gagner, ce qui la distingue à tout le moins des autres socialistes qui feraient bien de se ressaisir. Puis avec Chirac qui a trouvé dans la retraite affichée une popularité dont les ombres ont été gommées.

   Un fort orage est venu nous avertir que les prolongations de l'été indien avaient une fin. Bien entendu, me suis-je dit, tout a une fin. Puis je me suis demandé comment enrayer la machine à formuler tant de lieux communs.

   Je n'avais jamais vu Monsieur Klein de Joseph Losey dont Alain Delon est le producteur et la double vedette. Plus de trente ans ont passé, Arte l'avait mis au programme, nous en avons profité ce soir. Pour avoir vécu cette époque, j'ai trouvé la reconstitution bien fichue et fidèle en bien des points. Et pourtant Christine et moi nous avons regardé ce film sans y entrer vraiment, parfois avec la curiosité de voir défiler tant d'acteurs parmi lesquels tant de disparus depuis lors. Losey ? Ce n'est pas vraiment celui qui a fait The Servant.

Lundi, 30 novembre 2009 – Tôt ce matin, par un temps gris et froid, nous allons en Arles pour voir l'ophtalmo qui, de l'œil opéré jeudi, a extrait les fils de suture. Dans les heures qui suivent, le ciel se nettoie comme un chat qui se lèche. Et devient de plus en plus bleu. Un bleu que les opérations de la cataracte m'ont permis de redécouvrir. Le bleu des fonds, comme l'appelait Joyce Mansour.

   Un bout de chemin avec L'orpailleur et des lettres, des lettres, des lettres datées du dernier jour de l'avant-dernier mois de l'année…

(à suivre)

 







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