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© Bruno Nuttens




Au Paradou, 5 décembre 2004 – Julien a été guillotiné, Mme de Rênal (qui d’évidence faisait mieux l’amour que la pauvre Mathilde) est morte en embrassant ses enfants. C’est fini. J’ai terminé cette nuit la relecture du chef-d’œuvre de Stendhal, Le Rouge et le Noir. Ce terrible roman – qui par moment est pourtant si bâclé, sans doute car il a été écrit avec une rapidité en comparaison de laquelle les records de vitesse de Simenon sont dérisoires – se reconstitue dans ma mémoire, depuis le réveil ce matin, avec une force qui ne vient pas seulement de personnages assez empruntés ou d’une trame assez feuilletonesque, mais, j’en ai la certitude maintenant, de l’écriture elle-même qui m’apparaît ici comme une artère parcourue par une sève en effervescence continue et en ébullition intermittente, une sève qui est mélange d’élixirs sortis des alambics de la pensée, de l’affectivité et de la mémoire.

Et puis, j’ai eu envie de le dire tout bas à sa traductrice qui partage ma vie sans toujours partager mes avis : il y a de l’Auster chez Stendhal et du Stendhal chez Auster… « Ecris-lui », m’a-t-elle dit.



Paris, 6 décembre 2004 – Hier soir, en Arles, on a fêté chez Françoise les 80 ans de sa mère, Inga, ma première épouse. L’événement était de taille et, de surcroît, c’était une manière de répétition pour moi qui connaîtrai cela en avril. Pour une telle circonstance, j’avais  eu envie de lui écrire un poème. A quoi je m’étais appliqué dans la semaine. J’avais imprimé la quarantaine de vers sur un papier rare. Ça se termine ainsi : « Sache que ta mémoire est au for de la mienne / et je n’ai pas fini d’y chercher des réponses /aux énigmes qui commencèrent à poindre /en ce matin du monde où je te vis paraître /dans la rousseur de l’aube et l’odeur de la vie. » On a évité la lecture en public. Inga s’est retirée pour lire. Et quand elle est revenue, il m’a semblé qu’elle en était émue comme elle le fut quand Georges Pludermacher, qui était présent, a joué pour elle une de ses sonates de Mozart favorites.

Ce soir au Balzar, à une quadragénaire  américaine qui était assise à peu de distance et dont j’avais admiré le profil avec une insistance qu’elle avait remarquée, j’ai dit en passant près d’elle au moment où nous sortions : I like your style, you are so beautiful… Elle a paru surprise, elle a laissé filer tout un collier de thank you et son sourire m’a suivi jusqu’à la porte. Celle-là, me suis-je dit, plus tard racontera peut-être cette histoire à ses petits-enfants. Mais surtout je tenais là comme une revanche à l’inoubliable  engueulade que m’administra à New York, en 1962, une femme à laquelle j’avais ouvert la porte du restaurant dont elle sortait au même moment que moi. A ce geste de banale courtoisie, dans sa fureur volubile elle donnait le sens d’une manifestation de supériorité masculine.



Paris, 7 décembre 2004 – Dominique Blanc est venue chez nous, à la Contrescarpe, et je lui ai proposé le choix des poèmes de Garcia Lorca qu’elle lira le 16 au Méjan, à la veille du concert Manuel de Falla. Dans beaucoup de poèmes de Lorca il y a deux voix qui se combinent – plainte et protestation –, et puis de riches métaphores se succèdent qui, dites avec trop de précipitation, feraient de la lecture un arbre surchargé de fruits. C’est à peine si j’ai dû y faire allusion, Dominique avait senti cela. C’est un bonheur de travailler avec elle qui a pour l’écriture et le langage,  je le vois à son regard, à son sourire, une évidente passion.

 

Bruxelles, 7 décembre 2004 – A vrai dire, je craignais un peu la causerie que j’avais promis de faire hier soir à la Maison du livre de Bruxelles. Les organisateurs ne m’avaient pas facilité la tâche en me demandant de parler de Colette, de l’Académie royale où j’occupe (mais c’est un mot) le fauteuil qui fut le sien, et de l’aventure d’Actes Sud sur laquelle l’attribution du Goncourt a jeté un coup de projecteur. Mais en arrivant de Paris, j’ai tout de suite rencontré Pascale Tison qui officie à la radio et qui allait par ses questions m’accompagner dans cette aventure. Et je fus rassuré. Devant une salle qui ne fut remplie qu’à la toute dernière minute, nous avons parlé de Colette et des femmes dans l’écriture, la lecture et l’édition. Nous allions, comme eût dit Montaigne,  à sauts et à gambades, et nous avons eu l’impression que notre plaisir était partagé par les auditeurs. Plusieurs sont d’ailleurs venus nous le dire. 

 

Au Paradou, 7 décembre 2004 – C’est un gros pan de la falaise qui s’est effondré avec la mort, cette semaine, de Maurice Barthélemy. En 1987 j’avais publié le premier des deux livres qu’il devait écrire pour Actes Sud : De Léopold à Constance, Wolfgang Amadeus. Et c’était exactement 50 ans après notre première rencontre, à l’été 37, dans les Fagnes de Belgique. En 1940 je l’avais vu reparaître dans ma classe, à l‘athénée où je « faisais » des humanités anciennes, comme on disait alors. Nous nous étions liés, il me faisait profiter des conseils de lecture que son père, sous forme de listes de titres, lui envoyait d’Allemagne en utilisant des cartes étroites, les seules qu’à leur famille pouvaient de temps à autre envoyer les prisonniers des stalags.

Le goût que nous avions pour les idées nous avait inspiré un exercice d’une rare prétention qui consistait à entretenir une correspondance épistolaire (bien que l’on se vît tous les jours) sur le tour qu’aurait pris la philosophie sans le passage par la scolastique.  Aujourd’hui, mieux vaut en rire qu’en rougir comme il advint.

Et puis, Maurice se préparant à une carrière musicale, nous avions décidé de composer un opéra – à lui la musique, à moi le texte – dont le sujet nous avait été inspiré par le tableau de Nicolas Poussin : Les bergers d’Arcadie. Il me faut bien l’avouer : comme un imbécile, un jour où je découvris que Maurice accordait plus de soins à une autre amitié, par fureur et jalousie j’ai brûlé ses lettres et les premiers feuillets de notre opéra. Nous nous sommes retrouvés longtemps après, avec un peu plus de plomb dans la cervelle.



Au Paradou, 12 décembre 2004 – Après Stendhal, après Le Rouge et le Noir, je me suis lancé cette nuit dans la relecture de La mort d’Ivan Ilitch de Tolstoï. Y ai-je été conduit par celle de Maurice Barthélemy ? Sans cette coïncidence, j’aurais été plus exaspéré que séduit par ce récit qui m’a paru si complaisant dans la mesure où suinte presqu’à chaque page la rancœur de Tolstoï à l’égard  des proches qui ne comprennent pas sa souffrance, en particulier sa femme, la mystérieuse Sophie.

Christine, parce qu’elle lui avait envoyé sa traduction d’Une certaine idée de l’Europe, a reçu en mon absence un appel de George Steiner qui, à un moment de leur conversation, lui a révélé qu’il avait lu Quand tu seras à Proust la guerre sera finie et qu’il tenait ce livre pour un très bon roman. Voilà qui compense d’insoutenables silences…



Arles, 13 décembre 2004 – Ce matin a commencé chez Actes Sud, la « grand messe » trimestrielle pour les représentants. J’ai tenté de leur faire comprendre que les remous provoqués par le « Goncourt » ne devaient pas leur faire oublier la fragile et subtile sécrétion d’idées dans Le sous-texte de Jean Duvignaud ou dans Une certaine idée de l’Europe de George Steiner, de « petits » ouvrages à paraître en mars. Et par là j’ai tenté d’apporter de « petits » éblouissements à ces gens auxquels, pendant une semaine, on fait ingurgiter les argumentaires relatifs à un nombre considérable d’ouvrages. Actuellement la cadence moyenne de production est d’un  titre par jour, oui, plus de 300 par an.

Au Paradou, 20 décembre 2004 – Suis resté seul, après minuit, pour voir à la télévision le dernier film de Bergman – Sarabande – qui était diffusé en version originale sur Arte. Un chef d’œuvre dans l’ordre de ces énigmes qui vous saisissent et ne vous quitteront pas de longtemps. Ce matin, encore bouleversé, j’ai écrit en anglais une lettre à Jane S. pour lui confier mes impressions. Elle et moi, nous vouons le même culte au Suédois. Avant de quitter ce monde, lui ai-je dit en substance, Bergman me paraît avoir voulu, par crainte d’auto-détestation, se délivrer d’une chose douloureuse et peut-être insoutenable. Les images insistantes, superbes, insidieusement symboliques, avec l’obsédante présence en gros plan de Liv Ullmann (d’une souveraine beauté à 67 ans), sont accompagnées par le sourd grondement de mots d’un écrivain qui sait combien son trouble et sa confusion seront nôtres après avoir vu son film.

Au Paradou, 23 décembre 2004 – Il était temps d’envoyer les vœux de saison… Et il faut reconnaître au courriel la facilité qu’il offre. A une liste de correspondants amis, j’ai donc envoyé ce message : « Il est aussi facile de rêver un livre qu’il est difficile de le faire », disait Balzac. Ainsi en va-t-il des vœux, et dès lors je vous laisse imaginer ceux que je rêverai de former pour vous à l’instant de franchir la passerelle qui nous fera tous passer d’une année à l’autre. De la rencontre de nos rêves peut naître une chimère qui desserrerait, si peu que ce fût, l’étreinte des mains avec lesquelles la bavarde sottise étrangle le monde.

Au Paradou, 27 décembre 2004 – Le « tsunami » d’origine sismique, avec son bilan chaque jour aggravé, s’avère être une catastrophe d’une ampleur planétaire. Peut-être n’est-il plus temps de s’écrier : « bonne année », mais : « joyeuse apocalypse »… Les ondes dévastatrices ont ravagé des pays où, après l’inhumation ou la destruction des corps, la misère va pour longtemps remplacer la pauvreté. Que de choses à dire et de réflexions à faire sur ce cataclysme, sur l’égoïsme médiatique des uns et le furieux ethnocentrisme des autres... Dans ce monde qui file en tournoyant, et avec des convulsions, vers le trou noir qui l’attend, il n’est rien de plus pressant que d’aller au secours des naufragés, puis de réfléchir sur l’illusion avec laquelle le temps nous berne, et de nous installer pour la durée de notre éphémère éternité dans le cercle symbolique de nos idées, de nos utopies, de nos complicités, de nos souvenirs, de nos tendresses, de nos amitiés et de tout ce que les mots ne peuvent faire émerger.





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