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© Bruno Nuttens




Le Paradou, 2 décembre 2005 – Avec Pia et Bruno, on s'est payé hier soir une de ces soirées où l'on fait assaut dans le rappel de livres que l'on a aimés pour des raisons qui ont à voir avec notre intime plaisir. Après leur départ, j'ai fait le compte des auteurs dont nous venions de nous rappeler les grandes pages : Russell Banks, Romain Gary, Siri Hustvedt, Nancy Huston, Paul Nizon, Jean Giono. Ordre arbitraire, celui dans lequel ils sont sortis du sac de la mémoire. Pas de hiérarchie. Des bonheurs de lecture en désordre et même des caprices. Pour le dire à la manière d'Eluard, il est là, le “dur désir” de lire, il se perpétue dans ces petites cérémonies.

Ce matin, l'un de mes auteurs favoris vient avec un nouveau titre pour son roman qui doit paraître bientôt. Ce livre portait pourtant un titre magnifique, mais celui-ci a été critiqué par des amis dont l'avis avait été sollicité. J'ai toujours craint le recours à des amis qui sont par force empêchés de donner un avis sincère sur les manuscrits qu'on leur fait lire, et je redoute en particulier ceux qui suggèrent de changer le titre, de modifier le nom d'un personnage, de refermer ou d'ouvrir davantage le décolleté d'une héroïne ou la braguette d'un brigand. C'est une manière, flairant un succès, d'y avoir une part et d'y laisser une trace… Ils rêvent de pouvoir se dire un jour : Dieu sait ce qui serait arrivé si notre avis n'avait pas été suivi !

Pour la deuxième fournée d'accusés dans l'affaire de pédophilie d'Outreau ce fut hier l'acquittement sans plaidoiries, le procureur lui-même avait proclamé leur innocence. C'est une première…Garde des sceaux et premier ministre ont présenté publiquement leurs excuses à des gens dont la vie a été broyée par trois années d'emprisonnement préventif et par des accusations aujourd'hui tenues pour infondées. Des indemnités ont été promises, des sanctions annoncées contre les mauvais juges. Mais se pose-t-on assez clairement deux questions ?

D'abord, la plus simple qui n'est pas anodine… Faute de clarté, une sournoise chasse aux juges ne va-t-elle pas succéder à la chasse aux pédophiles ? Et ne se trouvera-t-il pas de subtils psychologues pour découvrir aux juges un profil de maniaques vengeurs ?

L'autre question, elle, n'est pas près d'avoir réponse car elle consiste à se demander quel fut le rôle des médias dans l'instruction de l'accusation et, par ricochet, celui-ci de la rumeur et de l'opinion publique. Des affaires comme celle d'Outreau sont pain bénit pour des culs-bénits qui ont la conscience glauque. Elles leur permettent, en combinant l'indignation avec la protestation, de se mettre au-dessus de tout soupçon, de se dire “plus blanc que blanc” et de parader dans les carnavals de l'innocence.

Il y aurait même une troisième question… Et elle aurait trait à l'inscription de la pédophilie dans le champ des possibles. Car la voilà nommée, décrite, commentée, illustrée. D'une certaine manière la voilà mise avec empressement à la portée de tous, avec catalogue et mode d'emploi, la voilà donc en situation de servir d'appât à certaines compulsions…


Le Paradou, 3 décembre 2005 – Nos amis Stuart avaient emprunté un enregistrement de La dame au petit chien, un film adapté de Tchekhovque Josef Heifitz a tourné en 1959, et ils nous avaient invités à profiter de l'aubaine. Hier soir, donc, j'y allais avec de la curiosité et de la crainte. Crainte parce que j'avais encore trop présent à la mémoire Les yeux noirs que Nikita Mikhalkov avait tourné en 1987 avec Marcello Mastroianni et la belle Elena Sofonova. Souvenir d'autant plus fort qu'il avait été plusieurs fois ravivé par les commentaires de Mastroianni lors de nos rencontres parisiennes, et par le récit d'inoubliables fêtes d'après tournage dont Elena Sofonova m'avait fait le récit pendant qu'elle était à Paris pour L'accompagnatrice.

Ma crainte était vaine. Sinon l'argument pris chez Tchekhov, ces deux films ont si peu en commun qu'ils ne peuvent être opposés l'un à l'autre. En tout cas, celui de Josef Heifitz n'a rien enlevé au souvenir des désillusions d'Anna, de la pleutrerie de Romano et de la verve des Russes dans l'éblouissante réalisation de Mikhalkov. Comme déjà son titre pris à Tchekhov l'annonce, La dame au petit chien de Josef Heifitz est un autre film, fidèle à son modèle littéraire. Et son écriture, les lumières, les plans, plus d'une fois m'ont rappelé L'aurore de Murnau.

Entre La dame au petit chien et Les yeux noirs, il y a tout de même un point commun ! Et c'est la manière dont, à presque trente ans de distance, le personnage d'Anna a transfiguré ses deux interprètes, Iya Savvina et Elena Sofonova, au point d'en faire, avec un même visage, la même victime de l'inaccessible absolu dans l'amour.

Le Paradou, 4 décembre 2005 – Il y a une semaine à peine, je rentrais de Paris, et le froid était si vif qu'il me fallut un chauffage d'appoint. Ce matin je travaille devant la fenêtre grande ouverte… Les caprices météorologiques font-ils infraction à un ordre initial ? Certains ont l'air de le croire. Ça se dérègle, disent-ils. Mais où est la règle, où est la norme ? Je n'ai jamais pu me faire à l'idée de l'harmonie universelle. Comme disait Bainville, “tout a toujours très mal marché”. Je me souviens d'un poème que j'écrivis jadis et que je ne retrouve pas, où je dansais avec l'idée que le seul ordre visible est celui du désordre…

Ce soir, après avoir vu sur Arte un document consacré à Sean Connery, je lui aurais écrit si j'avais eu son adresse. Car, après m'être réjoui d'apprendre que L'homme qui voulut être roi, tourné sous la direction de Houston en 1975, était son film préféré, j'ai regretté qu'à aucun moment, dans l'interview, il ne fît mention d'un film de Gus Van Sant qu'il tourna en 2000. “Cher Sean Connery, lui aurais-je écrit, j'ai vu un grand nombre de vos films mais aucun ne m'a imposé, comme l'a fait À la rencontre de Forrester, d'être revu plusieurs fois pour y retrouver la célébration de choses que vous disiez ce soir vous être si chères : l'éducation, la formation, l'écriture. De ce film, et par la justesse de votre jeu, surgit une véritable émotion, celle qui révèle l'effervescence et la contagion des idées. Vous tenez là un rôle majeur et la manière dont vous vous comportez avec le jeune Jamal, un gamin du Bronx, pourrait servir d'exemple et de modèle à ceux qui, chez nous, se sont interrogés avec impuissance et confusion sur la crise dite des banlieues…”

Le Paradou, 7 décembre 2005 – L'autre nuit, j'ai rêvé que j'étais surpris par un tremblement de terre en compagnie d'une femme que j'obligeais à se réfugier avec moi sous une table. Là, nous échappions au pire tout en nous livrant au meilleur…

Je n'ai jamais dit et ne dirai jamais très haut combien les écrivains dont je me suis occupé m'ont à leur insu empêché d'écrire, non seulement par les lectures, les soins, le temps et les attentions que je leur devais en ma qualité d'éditeur, mais aussi par l'exploration que je les voyais faire de territoires où je m'étais promis, moi aussi, de m'aventurer et où je risquais d'avoir l'air de marcher sur leurs traces. La complicité ou la proximité, ce n'est pas la même chose avec des auteurs dont on s'occupe et avec ceux qu'on a lus sans les connaître. Je tenterai de glisser ça dans le film de Caroline.

Mais je viens de vivre quelques jours de haut plaisir éditorial. D'abord avec le nouveau roman dont Alice Ferney, à Paris la semaine dernière, m'avait confié le manuscrit. Depuis, nous nous sommes écrit plusieurs fois. Avec des auteurs comme elle, ce sont des moments d'exception où l'on examine ensemble l'étoffe d'un manuscrit, ses motifs, ses couleurs, et où l'on discute en artisans, les mains dans les fils du tissage. Pas moins et sans plus.

Et puis, hier matin, j'ai reçu la visite d'une Ophélie que je ne connaissais pas, sinon par quelques lettres échangées. Je craignais qu'une rebelle fierté eût fait d'elle l'un de ces jeunes écorchés qui se cabrent à la première remarque. Or nous avons passé deux heures de pure complicité à parler des relations que le da-sein entretient avec l'écriture chez chacun de nous.

De tels plaisirs, je saurai m'en souvenir en écrivant mon petit essai sur l'éloge et le rôle de la folie dans la pratique de l'édition. “Car enfin, fait dire Erasme à la Folie dans son immortel opus, que serait la vie, et pourrait-on seulement parler de vie, si l'on en retranchait le plaisir ?”

Dans le cadre de la révision annuelle, moteur et carosserie, j'étais hier en cardiologie. Après examen, le chef de service, à la porte de son cabinet, m'a dit en riant que je lui faisais perdre son temps… Du coup, j'ai eu l'impression de n'avoir pas perdu le mien.

Et pour rester fidèle au régime des coïncidences, voilà que, ce matin, Amarcord me cite Hokusaï : “Je n'ai rien peint de notable avant d'avoir 70 ans, aurait-il dit. À 73 ans j'ai assimilé légèrement la forme des herbes et des arbres, la structure des oiseaux et d'autres animaux, insectes et poissons. Par conséquent j'espère qu'à 80 ans je me serai amélioré et qu'à 90 ans j'aurai perçu l'essence même des choses, de telle sorte qu'à 100 ans, j'aurai atteint le divin mystère…” 100 ans, le divin mystère… ça c'est un programme !

Le jeune philosophe Guillaume Pigeard de Gurbert, de Fort de France où il enseigne , m'a envoyé le texte de la lettre ouverte qu'Edouard Glissant et Patrick Chamoiseau ont adressée au ministre de l'Intérieur quand ils ont appris son intention de se rendre en Martinique. “Aucune mémoire, écrivent-ils, ne peut endiguer seule les retours de la barbarie : la mémoire de la Shoah a besoin de celle de l'esclavage, comme de toutes les autres, et la pensée qui s'y dérobe insulte la pensée.” À la suite du refus d'Aimé Césaire de recevoir le ministre, le voyage a été remis à plus tard. Mais la lettre des deux écrivains demeure, avec ses mots graves et lourds de sens. Surtout après avoir entendu Sarkozy, dans le journal télévisé de France 3, jouer une fois encore sur le clavier du populisme. Avec ce sourire d'ogre bien élevé qui, dans la même clientèle, lui vaudra sans doute plus de voix que les ricanements carnivores d'un Le Pen.

Le cinéma m'ayant toujours été consolatoire, nous avons regardé ce soir La dernière marche (Dead Man Walking), un film de Tim Robbins tourné en 1995. Mais au lieu de m'éloigner de ce que je voulais fuir, ce drame m'a replongé dans la boue où le Bien et le Mal se prennent à la gorge jusqu'à ce que mort s'ensuive. Suzan Sarandon en sœur Hélène Prejean et Sean Penn en Matthew Poncelet, meurtrier raciste et fasciste, réussissent, par leur immense talent, à imposer de voir quel crime la peine de mort ajoute aux crimes qu'elle sanctionne.


Le Paradou, 8 décembre 2005– Pour l'anniversaire de mon frère, ce cadet qui me suit à quelques années de distance, j'avais envoyé un message bref. Il m'a payé de retour par un appel qui nous a lancés dans une longue conversation, bric-à-brac de souvenirs et de réflexions qui avait des allures de catharsis. Sans doute est-ce parce que lui et moi, nous apercevons dans une demi-brume les murs d'enceinte de cet au-delà où nous n'entrerons pas en même temps mais, inévitablement, à peu de distance l'un de l'autre.

Le Paradou, 10 décembre 2005 – La détestable nouvelle est venue par un appel téléphonique de New York… Et ce fut un funèbre coup de gong. Nathalie Babel venait de mourir à Washington.

Nathalie, je l'avais rencontrée jadis à Bruxelles parce que j'avais eu envie qu'elle me parle d'Isaac Babel, son père, dont les livres, les Contes d'Odessa et Cavalerie rouge, m'avaient bouleversé. Peu de temps après, elle était partie en Amérique. Et en 1962 je lui avais écrit pour lui dire que les livres de son père ne me paraissaient pas moins importants que ceux de Soljenitsyne dont on commençait alors à faire grand cas avec Une journée d'Ivan Denissovitch.

À l'époque où j'ai rencontré Nathalie, son père était mort depuis près de vingt ans, la rumeur disait qu'il avait été fusillé en 1941 et les Russes venaient de le réhabiliter avec une insoutenable hypocrisie, mais Nathalie ne connaissait pas encore les véritables circonstances de sa disparition. La complice amitié qui s'est établie entre nous au fil des ans m'a permis de suivre pas à pas les efforts qu'elle a déployés pour connaître la vérité et pour remettre en circulation des livres que des zélateurs communistes s'efforçaient, en France, de renvoyer aux oubliettes en s'opposant à leur réédition. J'ai donc pu suivre pas à pas les démarches de Nathalie, depuis ses voyages parfois fort risqués dans une Russie encore totalitaire jusqu'aux dernières qui lui permirent de connaître les détails de l'arrestation, de l'incarcération, de la torture et de l'exécution d'Isaac Babel en 1941 par Beria.

À New York, Nathalie avait obtenu un poste d'enseignante au Barnard College, et en février 1963 je suis allé la voir là-bas. Cette ville, ses musées, ses quartiers, y compris Harlem à la lisière duquel elle habitait, je dois à Nathalie de les avoir découverts comme jamais je n'aurais pu le faire sans elle. Ses curiosités, sa malice, son humeur vagabonde, ses réparties dans les trois langues qui lui étaient familières – le français, le russe et l'anglais – ont fait merveille. De nos galopades et de nos frasques cet hiver-là, nous avons souvent reparlé. Mais de ce voyage et des séjours que Nathalie fit plus tard au Paradou, le souvenir le plus vif est à coup sûr celui du récit qu'elle me fit des circonstances dans lesquelles son père avait écrit Cavalerie rouge

Le jeune Babel, m'avait-elle raconté, avait envoyé des contes et récits à Gorki et celui-ci les avait publiés un à un, jusqu'au jour où il en avait refusé de nouveaux au motif que le jeune écrivain avait épuisé ce qu'il avait à dire. Avant de se remettre à écrire, il fallait, affirmait-il, que Babel vécût un peu plus. C'est alors que celui-ci, piqué au vif, s'était engagé dans la “cavalerie rouge” de Boudienny. “Tu te rends compte, me disait Nathalie, mon père, jeune Odessite juif, myope et déjà rondouillard, entrant dans ce corps de cavaliers de grande taille et notoirement antisémites !” Elle avait ajouté que, plusieurs fois donné pour mort, son père avait survécu, et il avait écrit Cavalerie rouge. Mais en apprenant que le petit juif avait publié un livre qui révélait des scènes que, par la suite, on a comparées aux Désastres de la guerre de Goya, Boudienny l'illettré avait juré de faire disparaître l'insolent. “Et là, ajoutait Nathalie, le miracle… Par des lettres que Boudienny se faisait lire, Gorki, prenant la défense de Babel, avait empêché le glaive de s'abattre sur mon père. Mais quand Gorki est mort en 1936, Babel a compris que c'en était fini de lui. Il a été arrêté en 1939 et exécuté en 1941…”

Voilà, telles qu'elles me reviennent sous le coup de l'émotion, quelques-unes des phrases par lesquelles Nathalie m'avait raconté l'histoire de son père, le très grand Isaac babel…

Elle est maintenant allée rejoindre ce père qu'elle avait perdu dans son enfance.

Arles, 11 décembre 2005– Ce midi s'est achevé le "week-end piano” que nous avions organisé au Méjan. En trois récitals, ce sont trois manières d'être avec l'instrument dont j'ai été le spectateur, le dégustateur, l'auditeur. Alain Planès en premier, interprétant Debussy avec la délicatesse et les jouissances du collectionneur caressant les objets qu'il a depuis longtemps rassemblés. Marie-Josèphe Jude ensuite qui, entre des études d'Ohana, une ravageuse sonate de Dutilleux et des danses rituelles de Jolivet, donnait l'impression par la sensualité de son jeu qu'elle faisait l'amour avec Ravel en ses miroirs. Et Jean-Louis Steuerman qui, avec les S de Schoeck, Schumann et Scriabine, me rappelait certain exercice de style de Queneau (“Dans l'S à une heure d'affluence…”) d'autant mieux que sont savoureuses ses mimiques quand, jouant tout de mémoire, il a l'air de chercher du regard des notes égarées dans les coins, de lever les yeux pour être certain que le ciel lui soufflera la mesure qui viendrait à lui manquer et de scruter les premiers rangs pour s'assurer que personne n'est distrait. Chacun des trois, à sa manière, a montré que faire de la musique, ça ne consiste pas seulement à la jouer mais aussi à la faire sienne. Le plaisir vient de ce délicat et intime étalage des sentiments.

Le Paradou, 12 décembre 2005 - L'autre jour, pour faire voir aux administrateurs d'Actes Sud la dérive de l'édition littéraire dans les courants marchands, j'ai dit en passant que si Kafka envoyait aujourd'hui La métamorphose à une maison d'édition, le manuscrit serait sans doute accepté mais pas sans réserves et, en tout cas, avec un fort modeste à-valoir. Que si un certain Descartes proposait Le discours de la méthode, et si par miracle l'ouvrage était lu puis "reçu", les ventes ne dépasseraient guère 500 exemplaires. Et qu'à Marguerite Duras on renverrait par retour du courrier (ou presque) le manuscrit de Moderato cantabile, ce qui, à peu de chose près, s'est déjà vu... Désigner les choses par leur nom, me suis-je dit, c'est la seule chance de garder la main sur le gouvernail.

Avec Thierry Fabre qui est venu déjeuner, nous n'avons pas seulement évoqué le devenir de La pensée de midi qu'il importe de maintenir à flot dans une époque où lire une revue littéraire et d'idées, c'est si peu "tendance"... Nous sommes surtout revenus sur l'échec du sommet de l'Euromed, le mois dernier à Barcelone. Une espèce de Munich, disait Thierry. Et nous étions d'avis qu'en remettant à plus tard de solidaires alliances entre les deux rives de la Méditerranée, nous faisions là-bas la litière de l'intégrisme et ici nous portions assistance à la xénophobie. Notre pusillanimité, ce n'est pas seulement la peur de perdre des privilèges qui l'explique, c'est aussi, dans notre manière de penser le monde, la disparition de l'utopie.

Ah, cette chose entendue : "Vous n'êtes pas le seul à être anxieux... Ne vous inquiétez pas !"

Le Paradou, 13 décembre 2005 - Sur la page de ce jour, en guise de pierre tombale j'écris leurs initiales : A.Z. et S.T.W. Ils sont morts tous les deux, presque en même temps. Ils étaient tous deux condamnés à mort. Le premier pour le simple motif, comme disait Hugo, que "les hommes sont tous condamnés à mort avec des sursis indéfinis." L'autre l'avait été, il y a plus de vingt ans, par une justice incertaine. L'un - Albert Z., jadis tailleur de pierre, longtemps le bon gardien du mas - est mort pendant son sommeil. L'autre par une injection léthale. Personne n'en avait décidé pour le premier, il a choisi l'heure de sa mort ou la mort a choisi pour lui. Quant à l'autre, Stanley Tookie Williams, la justice de son pays en avait ainsi décidé et, après 24 années dans le couloir de la mort en Californie, malgré les doutes, malgré la transformation de l'homme, et avec l'infâmante duplicité d'Arnold Schwartzenneger, elle lui a refusé la grâce. L'un était Blanc, l'autre était Noir. Une mort m'attriste, l'autre m'écœure.

Le Paradou, 14 décembre 2005 - Au village, service religieux en classe économique avant la mise au tombeau du vieil Albert. Ce fut calamiteux. Pour communier avec le disparu, il aurait fallu autre chose que cette salade liturgique sans poivre, sans sel et sans huile. Il y avait pourtant des choses à dire sur Albert ! Comme dans la vieille Irlande, un strawman aurait pu surgir qui, sous son déguisement de paille, s'adressant au défunt, aurait parlé des mains qu'il avait habiles à la caresse et à l'outil, de la dédicace érotique qu'il avait gravée jadis dans une carrière des Baux pour la jeune femme qu'il allait épouser, des affronts qu'avaient essuyés ses parents italiens et ses beaux-parents espagnols, les immigrés d'alors, et aussi de cette candeur qui lui fit dire un soir où je m'étonnais de son départ, fusil de chasse à l'épaule, quand l'ombre commençait à recouvrir la campagne : "Té, il y a un faisan qui me nargue depuis trois jours, je m'en vais le surprendre." Ou plus simplement, il fallait se contenter de dire : Adieu, Albert, et laisser la parole au silence.

Le Paradou, 15 décembre 2005 - Un jour, ai-je écrit hier soir à mes enfants (sans doute parce que ces derniers jours la pompe funèbre avait bien fonctionné), il se trouvera peut-être quelqu'un pour s'intéresser au travail d'écrivain que j'ai accompli dans l'ombre de mon travail d'éditeur. Si la chose vient à votre connaissance, j'aimerais, leur ai-je dit, que vous demandiez à cette imprudente personne d'être attentive à ma correspondance dont un premier lot se trouve à l'Université de Liège. Car je tiens que ces lettres - rarement écrites sans les soins que je donne à mes livres - sont une part importante de mon travail d'écriture. Par retour de courriel Jules m'a répondu : "Je ne doute pas qu'un tel personnage existe."

Après cela, envoi des vœux de saison, quelques lignes venues par le hasard de la bonne humeur et de la gourmandise, que nous ferons partir aux quatre vents. "Et si nous vous rappelions avec Shakespeare qu'il peut y avoir pas mal de journées dans une seule petite minute ? ("For in a minute there are many days" - Romeo & Juliet.) Pas facile, dès lors, de faire le compte des journées dont vous disposerez dans l'année qui vient ! Aussi, plutôt que de vous infliger le calcul, et puisque vous allez en avoir à remplir, à garnir, à savourer, à dévorer, nous préférons vous souhaiter gaillard appétit, tendres désordres et grandes audaces..."

Anne Congès est venue par surprise m'apporter avec ses vœux un santon de la meilleure façon. C'est un libraire colporteur de dix centimètres de haut qui, la caisse sur la hanche, propose des livres parmi lesquels Berberova et Gadenne dont les titres, sur des couvertures d'un centimètre, sont parfaitement lisibles. Le bonhomme d'argile fume la pipe. Et me voilà à lui chercher une place et à lui tourner autour. Il n'y a pas d'âge pour des jouets de cette sorte. La preuve ? Je me disais que si mon nom avait figuré sur la couverture de ces petits livres, le santoun aurait représenté l'auteur qui, par temps de Noël, cherche à placer ses invendus...

Le Paradou, 16 décembre 2005 - Avec nos amis Stuart, hier soir, on s'est longuement interrogés sur la tectonique de l'opinion dans cette Amérique états-unisienne où des romans et des films sans cesse dressent des réquisitoires intelligents et impitoyables qui paraissent pourtant sans effet profond sur elle. Et par là nous en sommes venus à la question de savoir quelle est, dans la politique dévastatrice actuelle, la part du président et celle d'un cercle rapproché qui se servirait de lui pour assouvir, avec la caution de Dieu, cela va sans dire, leur insatiable quête du profit. Qui, le gouvernant, cherche à gouverner le monde ?

À travers les âges de l'histoire, l'influence des idées et des "lumières" n'a jamais pu se manifester ni conduire à des réformes sans le concours de ceux qui prenaient le risque de les mettre en œuvre et de les diffuser. Or, à notre époque, on ne trouve guère la trace de tels passeurs sinon dans le bruissement de la "toile" où s'entremêlent protestations, placets, bavarderies et pétitions. Certes, ce n'est pas rien, mais ça reste tout de même de l'ordre du virtuel...

J'en avais récemment trouvé le DVD, ce soir nous avons regardé Titanic, le film que Negulesco a tourné en 1953. Je ne me lasserai jamais de cette histoire parce que, tout au long de mon enfance, ma mère, qui était adolescente à l'époque du naufrage, s'en est servie pour me montrer à quel genre de catastrophe (elle voulait dire : châtiment) étaient promis ceux qui, comme moi, disait-elle, voulaient aller trop vite avec trop d'ambitions. Ce qu'elle appelait "péter plus haut que son cul".

Dans le bonus du DVD il y a un répertoire ébouriffant des films, des livres et même des comédies musicales que le naufrage du Titanic a inspirés. Je croyais presque tout connaître, j'en suis revenu. Mais les auteurs de ce bonus ne connaissent pas tout, eux non plus. Ils ont oublié de parler du Colonel Archibald Gracie, un survivant dont, bien avant que ne paraissent ses mémoires, j'ai raconté l'aventure dans Le bonheur de l'imposture en me basant sur The Deathless Story of the Titanic, un vieux document de la Lloyd's of London Press Ltd, datant de 1913. Et puis, on oublie toujours le beau roman, Parti de Liverpool, qu'Edouard Peisson écrivit en 1932.

Dans l'ordre des records, avec ses quelque 1500 victimes, le naufrage du Titanic vient loin derrière l'attentat du 11 septembre 2002 avec ses 5000 victimes. Mais alors que, l'année même du naufrage, a commencé une exploitation cinématographique ininterrompue qui a traversé les deux guerres mondiales pour atteindre l'acmé avec le repérage de l'épave et le film de Cameron en 1997, l'attentat du World Trade Center, lui, paraît frappé d'interdit à l'image. Comme si l'on s'était imposé un silence justifié par la sempiternelle formule du "travail de deuil".

On sait que pas mal de scénaristes et de producteurs concoctent quelques films catastrophe sur le sujet. Sans pour autant souhaiter les voir, on peut s'interroger sur les motifs de leur retenue ou de leurs craintes. Quelle invisible censure, quelle pudeur ou quelle pression de l'inconscient collectif ont donc empêché jusqu'ici le prévisible déferlement ? Certains ont avancé que trop de films déjà avaient anticipé la catastrophe. D'autres, jouant aux sages, évoquent le risque des débordements politiques dans l'affrontement des "héros" tels qu'ils seraient perçus côté victimes et côté exécutants de l'attentat. Bref, le frein serait à la fois la confusion et la crainte. Rien n'est dit, rien n'est sûr. Sauf que l'on se trouve en présence d'un étrange paradoxe...jamais autant d'images sur tout et n'importe quoi, jamais si peu sur ce "spectaculaire" événement qui a marqué un tournant dans le nouveau siècle.

Le Paradou, 18 décembre 2005 – Achevé cette nuit la lecture du journal de Paul Nizon, Les premières éditions des sentiments, qu'Actes Sud met en ce moment dans les librairies en compagnie d'un singulier petit roman intitulé La fourrure de la truite. Ce matin, j'ai eu envie d'écrire à Paul et je me suis aperçu que ce serait demain le jour de son anniversaire. S'il pratiquait le courriel, je serais arrivé à temps, par la voie postale c'est illusoire. Bref, je lui ai écrit que j'étais content d'avoir lu le roman avant le journal. Si j'avais fait l'inverse, La fourrure de la truite m'aurait sans cesse renvoyé aux réflexions que, dans son journal, fait Nizon sur l'essence du roman, et j'aurais perdu le plaisir sensuel de la narration ininterrompue.
De la lecture de son journal deux impressions fortes me restent. D'abord celle que suscite une constante dialectique entre l'inquiétude du bonheur et l'incertitude du plaisir, dialectique déployée avec la conscience des risques engendrés par les mots qu'on emploie pour le dire. Et puis, et surtout, comme je l'ai souligné dans ma lettre, la permanence du principe de parousie. Comme si, par l'écriture et dans l'écriture, Nizon recommençait indéfiniment sa naissance. Une sorte de va-et-vient dans le col utérin du dire. Pour apparaître, pour être là. Da sein. Un inquiétant régal !

Le Paradou, 19 décembre 2005 – Les heures que depuis tant d'années j'ai passées et passe encore sur des manuscrits d'auteurs dont je vais assurer la publication me font alternativement paraître à mes propres yeux comme un juge sans tribunal fixe, comme un spécialiste sans spécialité définie, comme un chirurgien esthétique confronté à l'allure avant de l'être à l'anatomie, comme un ébéniste qui veille au bon assemblage des tenons et mortaises, et le plus souvent comme l'inconfortable témoin des infortunes de l'incomplétude et des désastres de l'amour-propre…

Ces derniers jours avaient été tumultueux. Des faits-divers comme il y en a toute l'année, mais cette fois avec une touche shakespearienne. À Marseille une planche venue du ciel dans un tourbillon de mistral tuait une jeune femme, à Etampes une enseignante était poignardée par un élève dont la télévision s'empressait d'exhiber la tête de petit Othello, à Thionville un jeune torero en mal de corrida piquait une rouge ambulance et fauchait quatre fillettes. Mais aussi, dans le cercle des proches, je l'avais vu, senti, parfois subi, il y avait remous, secousses, humeurs, foucades, autant de troubles et d'égarements que les uns attribuaient à l'exceptionnelle incandescence de la pleine lune et d'autres à ces convulsions souterraines qui font échouer des baleines sur nos plages.
Là-dessus, Ophélie passe, mais pas au fil de la rivière comme l'ange shakespearien, non, une Ophélie bien vivante, et je me disais qu'elle allait peut-être planter une fleur noire dans ce bouquet. Au lieu de quoi elle me parle à mi-voix de l'usage respectueux des mots, de la fragilité vertébrale des phrases, et elle me dit le reproche que ça lui vaut, parmi ceux de son ordre (car on est désormais dans les âges comme dans les ordres), d'être une sorte de “réactionnaire”. Elle cite Tsvetaeva : “la démesure de mes mots n'est que le pâle reflet de la démesure de mes sentiments". Sur ma table, en partant, elle a laissé un feuillet. La dernière phrase rendait un son familier : “Le monde a besoin de s'entendre nommé”. Vite, un vœu pour l'an prochain : revoir cette Ophélie et voir naître une œuvre.

Le Paradou, 21 décembre 2005 – Emmitouflé, chapeauté, épaules arrondies, tête baissée, mains au fond des poches, je m'attendais à être jeté par le mistral dans le gouffre de l'hiver qui commence aujourd'hui. Mais le mistral s'est évanoui, la lumière demeure, les jours vont commencer à rallonger. Cette année, l'hiver serait-il une fête ?

Catherine à l'air de le penser, qui a soudainement reparu. Parmi les questions qu'elle m'a posées, il en est une sur laquelle nous nous sommes attardés : de l'usage des modes et des temps dans la narration. J'ai tenté de lui montrer l'influence que ces choix exercent insidieusement, parfois même sournoisement, sur le lecteur. En particulier quand ils le précipitent dans l'aventure du livre ou quand, à l'inverse, ils lui font sentir l'autoritaire présence de l'auteur sous les phrases.

Il y aura bientôt trente ans que j'ai publié le petit brûlot de Roger Katan : De quoi se mêlent les urbanistes ? Il me le rappelle en même temps qu'il m'envoie ses vœux, et du coup il me rappelle le séjour que nous fîmes chez lui, au Mali. Séjour à l'occasion duquel je découvris le territoire et les villages dogons à la falaise de Bandiagara.
Par l'un de ces petits bonds que font les associations d'idées, je me suis alors rappelé que les Dogons nomment "grincement de la parole" le bruit du métier à tisser. Il vient de cette appellation un éclairage métaphorique sur l'essence même du langage considéré comme un tissage. Ce qui m'a renvoyé aux questions posées par Catherine. Car c'est dans ce tissage que se joue d'abord le destin d'un livre.

Le Paradou, 22 décembre 2005 – Vu hier soir Crimes et délits de Woody Allen – mais pourquoi si tardivement ? après 15 ans ! C'est un film à deux faces. L'une qui est dramatique avec des allures de polar, l'autre satirique avec Woody Allen en sidérant bouffon, accusateur de la société. De tous ses films, du moins de ceux que j'ai vus, c'est sans doute celui dans lequel la prémisse et la promesse de Match Point sont les plus visibles.

Interrogé ce matin sur France Inter par Stéphane Paoli, Yves Coppens a évoqué le moment où nos ancêtres ont acquis la conscience, il y a de cela entre 3 millions et demi et 2 millions et demi d'années. C'est le moment, comme il l'a si bien dit, “où l'on a su que l'on savait”.
Oui, la conscience, c'est cela, c'est savoir que l'on sait. Mais cette faculté de connaître et de se connaître devient parfois, au prix d'un adjectif bon marché, et sous l'appellation de “bonne conscience”, l'alibi de ceux qui n'en ont point…Conscience ? Un mot à consommer avec modération.
Interrogé aussi sur le “dessein intelligent”, Yves Coppens a rangé cette conception des origines parmi les interprétations symboliques et religieuses qui se sont succédé depuis nos commencements. Quand Le Monde est arrivé, un peu plus tard dans la matinée, j'ai lu qu'un petit juge d'un petit patelin de Pennsylvanie avait déclaré inconstitutionnelle la bushienne obligation d'enseigner le néocréationnisme dans les écoles publiques. Ça n'est sans doute pas grand-chose, mais c'est tout de même un petit vent frais dans la sirupeuse religiosité de notre époque.

Le Paradou, 23 décembre 2005 – “Tous les Funes est un chef-d'œuvre.” Par ces mots Alberto Manguel ouvre sa postface au second livre d'Eduardo Berti qu'il vient d'accueillir dans la collection qu'il dirige chez Actes Sud. J'avais un avis proche du sien quand, cette nuit, j'en ai achevé la lecture. Non pas que je placerais ce roman dans ma Monument Valley en compagnie des Joyce, Musil, Lowry, Melville, Giono et autres Proust. Non, Tous les Funes est un livre mince, fruité, capricant, à la fois grave et subtil, qui circule comme une truite dans la rivière de l'onomastique qu'il a choisie pour territoire.
L'autre jour, par un détour chez les Dogons il était ici question du tissage de la parole. Et c'est bien, à mon sens, sur le tissage de la parole que s'inscrivent les motifs narratifs du roman de Berti. Avec ses dialogues ininterrompus, débarrassés de l'attirail typographique, tirets et guillemets, l'histoire de Tous les Funes nous entretient dans l'idée que nous pourrions bien ne pas exister autrement que dans les mots et les noms qui nous désignent. Lecteurs sensibles au vertige, s'abstenir.

C'était aujourd'hui la dernière étape de l'annuelle révision “moteur et carrosserie”. À l'hôpital, avec l'urologue j'ai passé plus de temps à parler des caprices de la mémoire dans la création littéraire que de ceux qu'il s'agissait de contrôler. J'en viens chaque année à la même et impertinente conclusion : les honoraires que je verse aux médecins pour prix de ces R.A.S. pourraient être remplacés par les informations que je leur apporte sur le cours des idées.

Le Paradou, 24 décembre 2005 – Hier soir, nos mathématiciens strasbourgeois ont débarqué au mas avec leurs trois fillettes. Juste avant le dîner, j'ai posé quelques questions en anglais à l'aînée, Odile, qui va sur ses sept ans. J'étais curieux de savoir ce qu'il lui restait d'un semestre à l'école américaine qu'elle a fréquentée au début de cette année quand la famille était en résidence universitaire à State College. Les questions lui étaient tout à fait compréhensibles mais ses réponses, timidité ou perdition, réduites à l'extrême.

Ce soir, nous irons tous ensemble chez Françoise pour la veillée de Noël. Certes, le sang suédois que par sa mère elle a dans les veines peut expliquer le soin avec lequel elle entretient la tradition. Chaque année, que ce soit dans les Alpes, en Camargue ou en Arles, il y a dans ses veillées un petit air de Fanny et Alexandre. Mais pour ma part, tout en sachant qu'un jour prochain je m'en irai bredouille (on me permettra d'avoir mon âge), je chercherai une fois encore à comprendre quel usage font ainsi de Dieu, dans ce potlatch familial, ceux qui croient au Ciel et ceux qui n'y croient pas. Et je me retrouverai dans l'habituel tumulte de l'interprétation où l'on se dit que les croyances ont, de tout temps, rempli les espaces laissés vacants par la connaissance, où l'on voit que la tectonique des religions, avec ses dislocations et déformations, engendre les guerres, où l'on comprend que pour beaucoup la foi est refuge et alliance, où l'on est tenté, en bout de course, d'inverser la proposition de Coppens et de se dire que la conscience, c'est peut-être de savoir que l'on ne sait pas, où l'on en vient à une sorte de terrorisme idéal qui consiste à sauver ce qui doit l'être par l'usage immodéré du questionnement. Mais comme la tradition veut aussi que l'on se grise un peu, dans des soirées comme celle qui vient, j'ai rouvert Les idées des autres, “idiosyncratiquement compilées” par Simon Leys. Le hasard a voulu que je tombe sur ce bon mot du très désabusé Cioran : “Nous sommes tous des farceurs, nous survivons à nos problèmes.” Alors, haut les cœurs, allons-y pour une nouvelle nuit des farceurs !

Le Paradou, 25 décembre 2005 – Pour le souper de Noël, quatre générations à table. À côté de moi, Pauline qui est en “prépa”. Je lui ai demandé comment avait été reçue la dissertation qu'elle avait eu à faire sur le bonheur et pour laquelle je l'avais aidée à rassembler quelques idées. Elle a hoché la tête, la note était médiocre. Alors, vexé comme si le blâme m'avait été infligé, je lui ai demandé la copie et je l'ai emportée pour en juger. Et peut-être en découdre.

Au pied du sapin, mon cadeau, c'était le Dictionnaire culturel, un imposant potager où les espèces de la connaissance sont cultivées avec soin par Alain Rey et ses jardiniers. Ce matin, avec le goût d'aventure qu'ont toujours éveillé en moi les dictionnaires qui me tombaient sous la main, j'ai ouvert en aveugle le quatrième volume et à la page 1395 la roulette du hasard m'a mis sous les yeux la troisième acception du mot “tigre” au sens figuré : “Danseuse du corps de ballet, au-dessus du rat, dans la hiérarchie de l'opéra.” Encore une chose que je ne savais pas dans un domaine où je croyais n'être pas trop ignorant. Tigre, une danseuse ? Aussitôt je passe au premier volume où est le mot “danseur” et là je trouve l'énumération des termes d'usage, oui, tous sauf… “tigre” ! Vexé, je file sur Internet et en moins d'une minute apparaît à l'écran une citation de Théophile Gautier : “Le rat débute (…) il passe tigre et devient premier, second, troisième sujet.” Je l'ai souvent dit à quelques intégristes : il ne faut pas mépriser les outils de son temps ! Fort bien, mais pourquoi appeler “tigre” une danseuse ? Bernique, sur le net non plus, pas d'explication !

Il y avait aussi, parmi les cadeaux, l'édition toute récente des Miscellanées de Mr Schott adaptées en français, un petit livre qui, en volume, ne fait pas le vingtième du Dictionnaire culturel. Mais en quelques minutes de parcours dans cet amphigouri qui rappelle de vieux almanachs j'ai appris que les Québécois portés sur les filles couraient la galipote, que l'on doit le terme “lynchage” à Charles Lynch, un juge de la fin du XVIIIème siècle, et que la peur de la page blanche, si bien connue dans le monde que je fréquente, s'appelle la leucosélophobie.

Le Paradou, 26 décembre 2005 – Deux ou trois fois par an, l'une de mes nièces, qui s'est fait un nom dans le cinéma par ses talents de maquilleuse, passe me voir. Et quand nous sommes en tête-à-tête, je lui pose des questions pour l'entendre raconter ses plaisirs et ses déboires, ses désirs et ses émotions. Mais cette fois, c'est moi qui, en réponse à l'une de ses questions, lui ai confié combien j'avais aimé sa mère. Il y a de cela plus d'un demi-siècle. Et dire qu'on échafaude à grand peine des romans quand, dans les greniers de la mémoire, on a des souvenirs qui ne demandent qu'à s'habiller de mots !

Le Paradou, 27 décembre 2005 – Sandrine est passée hier comme une hirondelle qui aurait quelques mois d'avance. Sandrine est une imprévisible. Aujourd'hui, elle m'écrit pour me demander si je sais ce que veut dire “pimplocher”. Oui, par hasard, je sais. Ce mot, je l'ai entendu passer… j'ai compris que ça voulait dire farder, maquiller. Mais comme il ne figure dans aucun de mes dictionnaires, j'en suis réduit à la devinette pour l'étymologie. Et si – pure hypothèse – pimplocher venait de l'anglais pimple qui signifie “bouton” ? Le vilain bouton qu'il faut maquiller, pimplocher au plus vite.

Là-dessus Brigitte débarque. Elle a sous le bras The Plot Against America, le dernier Philip Roth. Que je sache, il n'a pas encore paru en français, ce roman qui a déjà reçu deux prix, le Society of American Historians' prize et le W.H. Smith Award. Il me tarde de le lire car ce complot contre l'Amérique décrit la peur du racisme et de l'antisémitisme qui advient quand Charles Lindbergh l'emporte sur Franklin Roosevelt à l'élection présidentielle de 1940…
Alors que nous nous fréquentons depuis quelque quarante années, je n'ai pas souvenir d'une rencontre avec Brigitte à l'occasion de laquelle nous ne nous serions pas engagés, à un moment ou l'autre, dans une discussion où l'Amérique que nous aimons et celle que nous détestons sont d'inséparables et diaboliques frères siamois soudés l'un à l'autre par les vertèbres dorsales. Des siamois que l'on retrouve d'ailleurs dans tous les bons romans qui nous viennent d'Outre Atlantique.

Je venais d'écrire un mot à Michel Piccoli pour ses quatre fois vingt ans quand Bernard Haller m'a interrompu. Si efficace soit son sourire à la Buster Keaton, Bernard, c'est d'abord une voix, et je l'écouterais toute la soirée. Puis je me dis que je ferais bien de me procurer La sonate au clair de lune, inoubliable sketch d'une si grande efficacité qu'il a même suscité des commentaires philosophiques à propos du concept de la distanciation. Quand on leur parle de Bernard Haller, les gens se souviennent de ça, de ce sketch plus que de ses rôles au cinéma, et aussi d'une citation qui a traîné un peu partout et qui pourrait redevenir d'actualité : “Pour que dans notre beau pays la liberté soit à tout le monde, il ne faut pas que n'importe qui s'en empare.” Bref, Bernard appelait pour nous présenter ses vœux et telle est sa voix que j'avais l'impression d'être assis en face de lui au Balzar, rue des Écoles.

Le Paradou, 28 décembre 2005 – Avec un retard épouvantable j'ai enfin pu commencer à écrire le petit livre, Sagesse de l'éditeur, que j'ai promis aux éditions de L'œil neuf pour la collection de Claude Béhar, “sagesse d'un métier”. J'avais hésité, car j'avais déjà tant écrit sur ce sujet. Mais la mention figurant au dos de leurs livres – “Et si la pratique d'un métier était aussi un parcours initiatique ?” – m'avait persuadé d'accepter. Je m'y suis lancé après avoir décidé que cette “sagesse de l'éditeur” serait un éloge de sa folie, un livre d'écrivain plus que le mémoire d'un éditeur. Et, histoire de me mettre en train, j'ai relu l’Eloge de la folie d’Erasme dans la claire et belle traduction qu'en avait faite pour Babel, en 1994, notre défunt ami Claude Barousse. Pour l'hiver me voici donc installé devant le métier à tisser. Le texte doit, en effet, être achevé pour le printemps.

À propos du vote récent de l'Assemblée nationale sur les droits de téléchargement, j'ai relevé dans un article du Monde une expression bien calibrée : “soviétisme ultralibéral”. Tel en effet m'apparaît, certains jours, la monstrueuse créature à laquelle, jambes ouvertes, notre putain de société donne indéfiniment naissance. Sans que l'on s'émeuve outre mesure du caractère liberticide de ce vêlage.

Le Paradou, 29 décembre 2005 – Récemment je m'étais régalé avec le délire onomastique d'Eduardo Berti dans Tous les Funes. Cette nuit j'ai achevé la lecture de L'horloge de Munich, une série de nouvelles dans lesquelles Giorgio Pressburger se découvre une tripotée d'ancêtres, dont les plus célèbres sont Karl Marx, Heinrich Heine et Félix Mendelssohn, tous liés d'une manière ou d'une autre aux Pressburger, originaires de Pressburg qui est le nom allemand de Bratislava. Les deux livres, de Berti et de Pressburger, n'ont rien d'autre en commun que cet axiome qui veut que, si l'on porte un nom, on est aussi porté par lui. Et parfois même porté à des conduites extrêmes. Reste que ces deux livres ont un autre point commun : un sens métaphysique là où tant d'autres en sont dépourvus.

Le Paradou, 30 décembre 2005 – Toujours en quête de résultats immédiats, on ne prête plus assez d'attention aux ensemencements et aux lentes germinations, me suis-je dit quand j'ai lu ce matin sur écran le courriel qu'Anne Congès m'avait envoyé cette nuit. “Je fête ces jours-ci un très heureux anniversaire, a-t-elle écrit : il y a tout juste dix ans, un soir de la fin décembre 1995, j'entendais pour la première fois dans le “domaine privé” de François Serrette une voix qui depuis m'accompagne…” La quarantaine d'émissions hebdomadaires que j'ai faites en ce temps-là, sur l'antenne de France Musique, pour tenter de décrire la manière dont la musique agrégeait les fragments de ma mémoire et rameutait les parcelles de ma diaspora affective, m'auront valu plus de “retours” qu'aucun de mes livres.

Dans le dernier numéro de La Quinzaine littéraire, cette citation d'Elie Faure extraite des Lettres de la Première Guerre mondiale : “Je me hâte de penser pour me hâter d'écrire. (…) Je veux, avant de mourir, en dire le plus possible (…) pour ramasser dans les instants peut-être courts qui me restent à vivre, la plus grande masse possible d'enivrement intellectuel.” C'était en 1916, Elie Faure est mort vingt ans plus tard. Il avait eu le temps d'écrire L'esprit des formes qui a littéralement abreuvé ma curiosité de l'art quand j'étais adolescent.
Hâte de penser par hâte d'écrire, enivrement intellectuel… oui, avec l'âge, je l'observe, c'est quand on craint de n'avoir plus guère de temps devant soi que l'ivresse du savoir et la griserie du dire sont les plus fortes. À la fin de L'esprit des formes, Elie Faure avait encore écrit : “Si terrible que soit la vie, l'existence de l'activité créatrice sans autre but qu'elle-même suffit à la justifier.” Bon sujet de réflexion pour aborder le dernier jour d'une année qui ne reviendra jamais…










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