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© Bruno Nuttens




1er décembre – Le temps où le TGV offrait au voyageur d’agréables salons de lecture n’est plus. En gare d’Avignon, il n’y a pas si longtemps pourtant, je montais à bord, première classe fumeurs, j’allumais ma pipe et j’ouvrais un livre ou un manuscrit, dont souvent j’avais achevé la lecture quand j’arrivais à Paris. Mais bientôt se répandit le téléphone portable et avec lui vinrent les conversations des exhibitionnistes de l’intime. Bonjour, c’est moi, voilà, je suis dans le train… Ah, le scoop ! On arrivait à destination sans avoir tout lu de ce qu’on voulait lire mais en ayant compris que, pour beaucoup, se servir d’un portable, c’était manifester sa présence au monde. Les gens commençaient néanmoins à se discipliner quand est advenue la suppression des compartiments fumeurs. Il y eut aussitôt des enfants partout, et avec eux le chambard où sont experts les petits chéris de notre temps. En montant à Paris, mecredi, je n’ai pu lire que, très péniblement, Le Monde et n’ai rien réussi à faire d’autre parce qu’une jeune mère au minois sympathique avait essayé, pendant tout le trajet, de se conduire en dompteuse avec un petit mec pas encore capable de marcher mais qui avait déjà compris que pour garder le pouvoir rien n’est plus efficace que de brailler en public.
Deux jours ont passé, c’est vendredi, et j’écris ces notes dans le TGV du retour, tellement plus silencieux que celui de l’aller, pendant que d’un côté, or et ocre, la Bourgogne des ducs, des vins et des livres d’images défile dans le cadre de la fenêtre et que, de l’autre côté, une passagère dont le sourire me rappelle quelqu’un, mais je ne sais pas si c’est elle, lit un livre dont je ne parviens pas, bisque rage, à voir le titre.

En arrivant à Paris, mercredi, bien que la ville fût tout ensoleillée, j’ai cru que nous n’étions décidément pas dans un jour très faste. La Contrescarpe, notre cantine, avait été transformée en studio de télévision. Et on avait tout l’air de nous en refuser l’entrée. Mais Anne-Marie Bourgnon et Catherine Vélissaris sont venues à notre rencontre pour nous expliquer que Bernard Pivot faisait là, avec quelques vedettes et auteurs, une émission du style d’Apostrophes pour la télévision grecque. Surprise, salutations… Mais l’après-midi, je devais, en cette même Contrescarpe, retrouver Nancy Huston. Aussi lui ai-je téléphoné pour l’avertir de ce qui s’y passait. Comme je l’avais pressenti, elle a préféré venir prendre le thé dans notre petit appartement de la rue Rollin où nous avons parlé des choses de la vie et de la littérature, des rapports que son père, arrivé au grand âge, entretient avec sa mémoire, là-bas, au Canada d’où elle revient, du beau destin de Lignes de faille et, pour finir, d’un petit livre de réflexions et de souvenirs qu’elle est en train d’écrire sur la vie et l’oeuvre d’Annie Leclerc, et que je me réjouis déjà de publier.

Le soir, parmi tous les films que nous avions envie de voir, Les infiltrés de Scorsese, Cœurs d’Alain Resnais, Les fous du roi de Steven Zaillian, Black Book de Paul Verhoeven et Scoop de Woody Allen, sans trop d’hésitation nous avons choisi Scoop, comédie déjantée mais étincelante, qui n’a sans doute pas l’ironie métaphysique de Match Point mais qui manifeste tant de drôlerie à l’image et d’humour dans le texte que nous avions, en sortant, l’impression d’avoir fait une cure de thalassothérapie. Comparaison audacieuse dans la mesure où, de thalassothérapie, nous n’en avons jamais fait…

Le lendemain matin, c’était hier, Frédérique Deghelt est venue me retrouver rue Rollin pour d’ultimes mises au point d’un petit ouvrage dont elle a écrit le texte et dont les photos sont de Sylvie Kergall, Je porte un enfant et dans mes yeux l’étreinte sublime qui l’a conçu. C’est un de ces longs titres qui me plaisent, et celui-ci dit à merveille la malicieuse tendresse d’un petit ouvrage que l’on sera tenté d’offrir, sitôt paru, à toute femme en situation d’y reconnaître sa propre aventure… Qu’il s’agisse de ce livre encore lointain puisqu’il est inscrit à l’horizon du printemps, ou de La vie d’une autre, son roman sur le point de sortir de presse, ou encore des projets qui l’assaillent de manière ininterrompue, Frédérique, selon les moments, les sujets et sans doute les humeurs, est fontaine ou volcan, et quand elle me les raconte, elle me donne alors l’impression d’être spectatrice de ses propres féeries.

Hier, en lisant Libé dans sa version amincie du temps de crise, je suis tombé sur un article, “On achève bien d’imprimer”, qui mettait en évidence le beau travail que font Corinne et Maryline, les libraires de “Litote en tête”, la petite librairie du 10ème, où j’allais me retrouver le soir même pour y faire une lecture. Et donc, le soir venu, à deux pas du canal Saint-Martin, je fus devant cette librairie souriante de toutes ses vitrines, et sitôt la porte franchie, j’ai goûté à l’accueil de Corinne et Maryline que l’on sent, par les mots, les regards et les gestes, intimement complices des livres. Il y eut là, très vite, quelques auteurs, des amis et nombre d’inconnus, et ce fut d’abord le rituel des signatures et dédicaces. Et puis, debout devant une cinquantaine de personnes, j’ai commencé à lire, comme promis, le chapitre 5 de La sagesse de l’éditeur où il est question, avec humeur, des représentations que l’on se fait du lecteur. Tout allait bien, je sentais les personnes présentes à l’écoute, j’en avais presque terminé, j’en étais à des réflexions sur les manières de lire que j’avais observées chez des écrivains quand, soudain, j’ai vu près de moi une jeune femme s’affaisser doucement avec la lenteur d’une feuille tombée de l’arbre. La lecture fut interrompue, on s’affaira, chacun y allait de son diagnostic, évanouissement ordinaire ou malaise vagal, le pharmacien du quartier intervint puis arrivèrent les pompiers. Cette jeune femme, dont j’avais remarqué le visage gracieux et attentif et dont on me dit qu’elle enseignait la littérature dans un lycée voisin, fut bientôt debout et quelqu’un se proposa pour la reconduire chez elle. On m’invita alors à achever la lecture que j’ai ponctuée par le poème “à une lectrice” tiré de mon recueuil Eros in trutina, poème où j’énumère bien des choses qu’une lectrice peut faire avec un livre. Je n’avais pas imaginé l’évanouissement. Mais, comme me le dirait plus tard Gwenaëlle Aubry qui était présente, mieux vaut avoir des lectrices évanouies qu'un lectorat évanescent. Voilà une expérience inédite dans la longue série des mes rencontres en librairie.
La soirée s’est terminée par un petit dîner chez l’une de nos libraires où nous avons retrouvé un vieil ami de Paul Auster, Claude Royet-Journoud. Il fut avec lui longuement question d’Anselme, Duras, Delbo, Hillesum, de la parole des uns et du silence des autres au temps de l’holocauste.

Ce soir, nos enfants et petits-enfants montpelliérains arrivent qui passeront ici le week-end.

2 décembre – Hier soir, en famille, nous avons regardé Rebecca, un vieil et stupéfiant Hitchcock qui date de 1940. Le maniérisme, les décors tourmentés, la symbolique assez grandiloquente, l’intrigue tordue et certains passages qui paraissent si proches encore du cinéma muet m’ont empêché d’être “pris” et ne m’ont laissé d’autre souvenir que celui du talent très théâtral de Laurence Olivier et de Joan Fontaine. Mais, curieusement, pendant la nuit, le film a dû me repasser dans la tête comme par un filtre car ce matin je lui ai trouvé une âme que je lui refusais hier.
Je me demande tout de même si une lecture que j’ai entreprise ensuite et achevée aux petites heures, n’est pas pour quelque chose dans cette transfiguration. Le texte que j’ai lu sans interruption et qui, malgré ses défauts, m’a fait vibrionner au point que je n’ai pu en interrompre la lecture, est celui d’un roman, dans sa première version, que C* m’a envoyé. L’histoire y est incandescente d’un désir qui dans Rebecca est d’un bout à l’autre enseveli dans le silence et la cendre. Elle est peut-être là, l’explication.

Odile, l’aînée de nos trois petites-filles désormais établies à Montpellier, nous a montré un cahier de classe dont j’ai scanné une page car je veux en conserver la trace. On y voit un mur de livres représentés à coups de crayons avec de l’autorité dans le trait et de l’économie dans la couleur. À l’avant-plan, une lectrice en longue robe rouge a l’air de chercher un ouvrage. D’une écriture appliquée, celle de son très jeune âge, en travers et en haut de son dessin, Odile a écrit : “Le chagrin de la Belle et la tristesse de la bête.” D’une écriture plus petite, dans le bas, une phrase dit en revanche : “Belle est triste mais la bête lui offre une bibliothèque.” Voilà un dessin que je ferai voir à Alberto Manguel. Histoire de lui montrer qu’en certains lieux, malgré tout, on passe le flambeau...

À plusieurs reprises, ces derniers temps, on m’a demandé si j’avais lu Les bienveillantes de Jonathan Littell. Non, pas encore. Ma réponse surprend, je ne suis donc pas curieux ? Curieux de quoi ? De tout ce qui s’est dit, se dit, s’écrit ? La vérité est que je ne pourrais lire ce livre sans avoir mes impressions de lecture sans cesse confrontées aux bruyants débats et par la même traînées hors du livre. Le sujet des Bienveillantes est si particulier, la démarche si grave, et la manière dont il est écrit si décisive que j’attendrai le silence revenu pour le lire. Si ce roman est vraiment ce que certains disent et que les prix littéraires affirment, il est pérenne. On peut donc attendre...

Il y a maintenant plus de trente ans de cela, au cours de nos voyages en voiture à travers les Iles Britanniques, nous avions visité, Christine et moi, deux sites qui nous ont laissé des souvenirs auxquels le temps n’a pas enlevé leur éclat. L’un, c’était la Chaussée des Géants, en Irlande du Nord, où nous avions débarqué, avec une certaine inconscience, un jour de fête et de tumulte des Orangistes. Les nerfs étaient à vif et les doigts sur les gachettes. Le matin, après une nuit passée dans une chambre d’hôte du Comté d’Antrim, nous étions arrivés sur le site et nous avions longtemps contemplé les orgues basaltiques, ces dizaines de milliers de colonnes presque toutes hexagonales, créées soixante millions d’années plus tôt par le soudain refroidissement d’une coulée de lave dans la mer. Et je me souviens de nos réflexions en cul-de-sac et de nos méditations sans issue au spectacle de ce “monument” qui nous avait paru d’une ironie sans nom à l’endroit de nos artefacts.
L’autre site, découvert lors d’un voyage ultérieur, c’était Stonehenge, ce monument mégalithique érigé près de Salisbury voici 4 ou 5 000 ans. Un parfait artefact, celui-là, un de ceux qui, pour Jacques Monod, sont “doués d’un projet” et, selon Roland Barthes, sont langage volé pour produire un sens. Mais un dont le projet et le langage demeurent irrévélés. Nous avions eu le privilège de le visiter en un temps où il n’était pas encore entouré de grillages et paré pour le tourisme. À l’époque, je me souviens, maintes hypothèses avaient été formulées quant aux méthodes imaginées par les hommes du néolithique pour transporter, tailler, dresser, assembler avec tant de perfection des pierres énormes. On disait même qu’elles provenaient de Norvège et avaient été amenées par radeaux...
Cela m’est revenu parce que ce soir Arte rediffusait un documentaire anglais qui, pour l’essentiel, montre comment un archéologue a eu l’idée de reconstituer grandeur nature, en polystyrène expansé, la totalité du site afin de comprendre son sens et ses usages cultuels, culturels et astronomiques. Singulière tentative qui, pour le moins, a fait une fois de plus l’illustration de l’ignorance à laquelle nous ont menés les ruptures dans la transmission du savoir et la rage de détruire. Et, en même temps, quelle autre illustration nous offrent la Chaussée des Géants et le site de Stonehenge... celle de l’élan que toute énigme donne à notre imagination quand nous la regardons dans les yeux.

3 décembre – Venus en coup de vent pour lancer les travaux d’aménagement d’une petite maison qu’ils ont achetée dans notre village, Anik et Jean-Fred, nos amis genevois, ont déjeuné avec nous. Voyageurs inlassables, ils revenaient d’Afrique du Sud et ils sont sur le point de partir au Liban. Avec eux je fais désormais des voyages que je n’entreprends plus. Ils ont un art de dire leurs découvertes qui est un art du partage.

J’avais besoin de le dire... Que je me suis ennuyé en revoyant Chinatown de Polanski. Ça ressemble à un montage de répétitions, et sans cesse les acteurs ont l’air de demander au metteur en scène si la prise était bonne. Que j’ai éprouvé du déplaisir en lisant le Don Juan raconté par lui-même et, pour dire si peu, si lourdement écrit par Peter Handke.

4 décembre – M* passe en coup de vent, elle part pour l’Italie. Quand je me représente par des filaments, lumineux mais imaginaires, ces allers et retours des gens que j’aime, j’ai l’impression d’être au centre d’une figure cabalistique dont le sens est si évident qu’il m’échappe.

Un jeune universitaire belge me demande un avant-propos pour l’essai qu’il a écrit sur la longue tentative d’instaurer en Belgique le “prix unique” que la France adopta pour le livre en 1981 avec la loi Lang. Et le délai est bref, comme d’habitude. Je compte donc écrire, en peu de lignes, que la défense de ce prix unique, destiné à mettre la librairie à l’abri des spéculations, est une manière de prendre position dans un conflit plus vaste qui oppose au totalitarisme marchand, dont l’énergie nucléaire se nomme profit, la volonté de sauvegarder la connaissance, la pensée et la création dans un monde où elles n’ont d’autre prix que celui des choses sans prix. Le prix des choses sans prix, c’est le titre d’un petit livre, bourré d’intelligence et d’inquiétude, que Jean Duvignaud a signé dans ma collection “un endroit où aller”. Où il pose la question : “À quoi sert Shakespeare ?”

5 décembre – La nature comme l'homme pressé d'aujourd'hui deviendrait-elle machine à hacher le futur dans le présent ? Les feuilles mortes ne sont pas encore toutes détachées des platanes et déjà les bourgeons de la prochaine feuillaison grossissent et verdissent...

“Pour quelqu'un qui déteste à ce point le Mistral, m'écrit Silvie, tu as beaucoup d'amis décidément, qui passent en coup de vent...” Yves, lui, en contrepoint aux réflexions que je livre ici, m'envoie des photos qui parfois donnent aux mots que j'ai utilisés un sens que je n'avais pas imaginé. Et Jean-Marc, qui avait relevé dans l'un de mes livres une drôlerie que m'avait un jour confiée Jean Hugo, me signale que le coquin la tenait de son arrière-grand-père :

La belle s'appelait mademoiselle Amable.
Elle était combustible et j'étais inflammable.

Il y a dans tout cela humeur, mémoire et convivialité qui me réjouissent.

6 décembre – Sans doute, comme le chantait Prévert, est-il terrible “le petit bruit de l'œuf dur cassé sur un comptoir d'étain”, mais comme il est cordial le cloc que l'on entend quand l'articulation se remet en place ! Hier, par un mouvement malencontreux, le médius de ma main droite s'est déboîté du métacarpe. Ce matin, aux urgences, le cloc a marqué la victoire du geste médical réparateur. Reste que l'attelle m'impose d'écrire avec deux doigts, le pouce et l'index. Invitation à la brièveté ? Avis...

Pia Petersen, dont le bref séjour au mas a été perturbé par le dégondage de ce fichu médius, a tout de même eu le temps de m'entretenir des ultimes mises au point de Passer le pont, qui sera, l'été prochain, le très surprenant roman de rentrée dans ma collection “un endroit où aller”. Elle venait de repartir quand j'ai trouvé sur l'écran les premières impression d'Ophélie Jaësan qui, laurée, revenait de Paris où le Prix de Poésie de la Fondation Marcel Bleustein- Blanchet lui a été attribué pour La mer remblayée par le fracas des hommes, des poèmes dans lesquels je trouve des saveurs à goût de T. S. Eliot, je l'ai déjà dit. Mais il ne me déplaît pas de le répéter.

Dans l'enfance, je fis un peu de violon, avec tous mes doigts, et encore un peu moins de piano, avec un seul doigt. Comme pour les mots lettre à lettre pianotés ce soir...

7 décembre – Ce matin, en revenant d'Istres où, chez les virtuoses de la main, on m'a mis une attelle qui, dieu merci, me libère les doigts indispensables à l'écriture, nous étions fascinés, Christine et moi, par la Crau à laquelle un soleil, gaillard et froid comme la lune, rendait l'allure de steppe à galets qu'elle devait avoir à l'époque pas si lointaine où les routes, les industries et l'armée n'en avaient pas encore disputé le territoire aux coussouls et aux terrains de jeu d'Hercule. À l'horizon, Alpilles, Lubéron et Alpes lui faisaient une lointaine et lumineuse muraille de Chine. Du coup, petites réflexions sur les origines et le déclin qui, pour les générations suivantes, se confondra avec elles... Et ainsi toujours, rien ne sera jamais comme avant.

Retour au mas et surprise... Sur l'écran un courriel s'inscrit, délicieux, plein d'humour, signé par la jeune inconnue qui, l'autre soir, à la librairie "Litote en tête”, s'était évanouie pendant que j'y lisais un chapitre de La sagesse de l'éditeur. “J'ai toujours eu peur, m'écrit-elle, de tomber - malade, en panne, amoureuse, enceinte.” Aussitôt je lui ai répondu. Mais, peu de temps après, ma réponse m'a été renvoyée pour cause d'adresse inconnue alors que, vérification faite, c'est bien celle d'où me venait son courriel. Quel sens faut-il donner, me suis-je demandé, à ce nouvel évanouissement ?

En revoyant ce soir L'horloger de Saint-Paul, plus de trente ans après, et toujours en mémoire de Philippe Noiret, je me disais que dès son premier film, et avec une extrême simplicité, Bertrand Tavernier avait montré quel enseignement il avait tiré de la fréquentation et de la connaissance des grands cinéastes américains. Connaissance dont il avait témoigné avec Amis américains, ce gros et superbe essai que j'ai publié en coédition avec l'Institut Lumière, en 1993. Il y a, entre autres, dans L'horloger de Saint-Paul, un art de situer un caractère ou un lieu par de brèves séquences que je compare aux prédelles avec lesquelles Alechinsky entoure le motif central de nombre de ses tableaux.

8 décembre – En apprenant que, ce soir, aura lieu l'inauguration de “Litote en tête”, la librairie où j'étais reçu la semaine dernière, j'ai compris que le temps fait bel et bien des boucles. Et pour saluer les deux libraires, Corinne et Maryline, une espèce de haïkaï m'est venu comme ça...

Vire au passé cap à l’avenir
Deux batelières avec livres pour rames
Même sourire pour caresser la vague

En même temps, belle coïncidence encore : à l'instant, par un discret courriel, parousie de l'évanouie...

Envie de le dire à mes enfants et déjà à certains de mes petits-enfants : prenez garde au mauvais exemple, le nôtre. Car dans ma génération, nous n'avons vraiment pas été à la hauteur. Nous fûmes certes nombreux à manifester de mille manières nos idées et l'intérêt que nous portions à celles des autres. Mais nous n'avons pas assez pris en compte que si, d'un côté, toutes les révolutions débouchaient sur la Terreur, de l'autre, le libéralisme en profitait pour installer le totalitarisme du profit avec de la démesure dans le cynisme. Nous, entre les deux, in trutina, nous avons fait trois tours de valse avant de regagner nos places. Et surtout, surtout, nous avons laissé réduire, malmener et dévaluer l'instruction qui enseigne à voir le monde, et le langage qui apprend à le nommer. Nous avons assisté, quelquefois même en complices, aux exploits de ces managers de toutes tailles qui les dopaient l'un et l'autre, l'instruction et le langage, à grands coups d'anabolisants médiatiques et d'hormones publicitaires. Sarko, n'en parlons même pas, mais si j'avais l'oreille de Sego, je le lui dirais. Regardez, il a suffi que, femme, vous soyez élue en ces primaires, pour que le langage des politiques commence à perdre ses repères et ses lieux communs. Il y a là une faille qu'il faudrait élargir. C'est, je crois, la seule voie honorable, celle qui consiste à dire ce que l'on est et à être ce que l'on dit. Aussi justement que l'on peut. Allez, bonne nuit, les petits.

Dix ans après, et même un peu plus, soudaine confidence de seconde main... Si François Mitterrand a tant traîné pour décider de la date à laquelle nous aurions, lui et moi, un long entretien télévisé, en première partie de soirée et en direct, au cours duquel, comme nous en étions convenus, je l'interrogerais sur les lectures qui avaient marqué sa vie, s'il a traîné jusqu'à n'être plus, physiquement, en mesure de le faire, ce serait, m'apprend-on aujourd'hui, pour le motif qu'il avait soudainement pris peur de ce qu'il serait ainsi amené à dire... Le témoignage de seconde main, mais venu d'un proche artisan de cette affaire, rameute les soupçons que j'eus à l'époque quand, à plusieurs reprises, je vis à l'Elysée le président osciller entre désir et prudence. Il était entendu que nous ne déborderions pas du champ littéraire. Alors peur de quoi, peur de dire quoi ? Eh bien, voilà une question que je lui poserai si je le retrouve dans l'au-delà. Et à mes lecteurs j'enverrai un courriel avec la réponse. Dans le style du télégramme que Mauriac reçut de Gide, quelques jours après la mort de celui-ci : “Il n'y a pas d'enfer. Tu peux te dissiper. Préviens Claudel.”

9 décembre – Capriccio météo ? Hier, grandes rafales de pluie, et ce matin un ciel d'un bleu mallarméen que traverse de temps à autre un friselis de vent du Nord avec l'air de dire qu'il ne faut pas y prendre garde. Comme si le mistral tenait à nous montrer qu'il peut faire le travail en douceur si l'on a des égards pour lui.

Si l'on se met, au nom du politiquement correct, à demander aux tribunaux de fixer des frontières au langage, comme on le fait déjà pour l'Histoire, il ne faudra pas s'étonner que s'épanouisse, en de bien nommés speakeasies, la contrebande langagière avec sa violence et ses phrases falsifiées. M'est avis que cette “judiciarisation” d'origine américaine révèle une démission progressive de la réflexion et du jugement. Avec, dans les sous-sols du sous-entendu, la vieille et stupide idée qu'accuser l'autre c'est se blanchir soi-même.

Le démon de la procrastination, auquel Sainte-Beuve opposait la Muse de l'achèvement, est l'un des plus sournois que je connaisse. Il est prompt à s'emparer du premier prétexte venu pour suggérer de remettre à demain, ou même après-demain, le moment de retourner à l'écritoire et d'abandonner tout le reste pour reprendre le livre en cours. Il sait, ce fichu démon, le parti à tirer des lettres auxquelles il faut répondre sans délai, des coups de fil qu'on ne peut différer plus longtemps, des visiteurs qu'il est indispensable d'accueillir, du film dont on ne saurait manquer la projection ou encore des manuscrits sur lesquels des auteurs, au bord de la syncope, attendent un avis d'éditeur. Comme j'ai choisi de rester dans le vif courant de la vie, il n'est pas question que je fasse la sourde oreille au tumulte de l'existence et que je prenne mes cliques et mes claques pour aller m'enfermer dans un buron, un chalet ou une borie, de singer Robinson, de faire comme Rousseau ou d'imiter Thoreau à Walden. Il est pourtant une chose que le démon de la procrastination déteste, tel le diable l'eau bénite, et c'est que j'ouvre mon carnet pour y consigner, entre deux clins d'œil et trois souvenirs, des réflexions comme celle-ci. Je le sais. Qu'il se le tienne pour dit.

10 décembre – Dimanche, grand beau, un peu frais, personne en vue, devoirs faits, leçons apprises, silence tout le jour. Idéal pour remettre en marche la machine romanesque et faire un pied de nez au démon de la procrastination. Mais elle n'est pas encore en vue, la Muse de l'achèvement, chère à Sainte-Beuve. Tout de même, repris trois chapitres, les premiers, dont les dernières pages écrites avant l'interruption m'obligeaient, par leurs révélations, à rectifier la perspective et le montage. Tant il est vrai qu'en écrivant je découvre, comme le disait si bien Claude Roy, ce que je ne savais pas que j'allais écrire. On connaît la chanson...

J'étais persuadé que j'avais vu le film de Vincente Minnelli tourné il y a cinquante ans tout juste, Lust for Life, traduit pompeusement par La vie passionnée de Vincent Van Gogh et si loin du sens assez trouble de lust. Aussi, comme on le repassait ce soir en version originale et “remastérisée” à la télévision, j'ai voulu voir l'effet qu'il me ferait. Avec la curiosité que l'on a quand on sait que l'on va rencontrer une personne perdue de vue depuis le même temps. Première surprise : ce film, je ne l'avais jamais vu ou alors il y a eu un fameux coup de torchon dans mes neurones. Deuxième surprise : malgré tous les reproches que l'on pourrait faire à la narration, quand on connaît un peu le sujet, le pari que Minnelli a tiré du double jeu des sujets de Van Gogh et des couleurs avec lesquelles le peintre avait choisi de traduire ses émotions, est un pari magistralement tenu.

11 décembre – Le carnet auquel je reviens presque chaque jour, comme ce matin tout bruissant de lumière, pour y faire des gammes, y prendre du plaisir et donner une brève éternité à des perceptions éphémères, c'est un carnet, rien d'autre, ni un journal de bord, ni un livre de raison, et surtout pas l'un de ces blogs où la courtoisie, qui m'est assez naturelle parce qu'elle m'a été bien enseignée, m'entraînerait dans des palabres et controverses que je supporte assez mal quand elles ne se font pas à visage découvert. Un carnet, voilà ce que c'est, rien d'autre, un point c'est tout. Mais ces pages que j'écris et qui, parce qu'elles sont migratrices, vont se poser sur des écrans familiers ou inconnus, me valent parfois des lettres surprenantes. Ainsi en ai-je reçu hier une très longue d'Y* qui, d'habitude, m'envoie des photos d'arbres et de paysages comme autant de percepts sans nécessité de mots. Et cette fois il me parle dans ce courriel d'une enfance anversoise, de souvenirs liés à l'Odyssée, et en particulier du fameux passage où Ulysse, ouvrant les yeux, voit Nausicaa dressée devant lui, qu'aussitôt, par sa bouche, Homère, souverain de la métaphore, compare à un rejet de palmier s'élançant vers le ciel. Or, dans le roman que j'écris, trois frères sont natifs d'Anvers où ils ont fait leurs premières études et l'un d'eux, à l'adolescence, un fort en grec, est tourneboulé par une jeune femme, professeur d'histoire de l'art, dans laquelle il voit aussitôt Nausicaa et le divin palmier. Miracle des coïncidences, disait Yourcenar.
Hors sujet, mais pour célébrer l'obscurantisme, ceci... Y* ajoute que, dans l'édition scolaire de l'Odyssée que les pères jésuites lui avaient mise entre les mains, ce passage-là avait été remplacé par des points de suspension.

Singularité de l'écriture, souvent j'y navigue entre dire-ce-que-je-suis et être-ce-que-je-dis. Mais cet après-midi, je suis sorti de ce chiasme car j'avais une visite que j'attendais depuis longtemps. Et avec C*, qui avait des allures de Louise Brooks, j'ai passé deux heures tout au plaisir allégorique de la géographie. De vallées en sommets, de criques en plages, ce furent tours et détours pour constater combien il reste à découvrir où l'on croit tout connaître. Je me suis souvenu de Jacques Berque me disant, avant mon premier voyage d'étude en Algérie, que si je voulais comprendre le Maghreb, il me fallait être attentif à la géographie car, à la mer qui le borde correspond le sens des échanges, aux villages perchés et aux villages enfouis de la chaîne montagneuse qui longe le littoral on reconnaît l'individualisme et, au-delà, le désert explique la mystique.

12 décembre – Ce matin, traversant Arles, impression d'arriver en touriste. Le soleil donnait aux maisons des habits de lumière. Ce soir, le ciel était d'humeur noire. Sommes-nous autrement faits que le temps ?

Chez Actes Sud, Françoise, qui revenait de Berlin où elle a passé quelques jours, m'a longuement parlé de l'effervescence artistique qu'elle y a trouvée, et du déclin de l'intérêt pour le français qu'elle y a observé. Dans les années soixante, j'ai visité cette ville qui commençait à se relever de ses ruines mais faisait encore penser à l'Automne allemand de Stig Dagerman. Vingt ans plus tard j'y suis retourné pour y faire quelques conférences à l'Est comme à l'Ouest, traversant plusieurs fois le fameux mur qui, du côté occidental, était couvert d'inscriptions enchevêtrées et, de l'autre, était ripoliné comme un couloir d'hôpital. Il me manque de n'avoir pas encore vu cette ville réunifiée qui montre une grande aptitude, me dit-on et me disent certains livres, à nouer les souvenirs d'un illustre passé aux ambitions d'un avenir européen.

À table, au mas, ce midi, nous avons eu la sémillante A* dont chaque visite (mais elles sont rares) est un fête où fleurs, fruits, confitures et gelées ont une part presque égale à celle que l'on donne aux souvenirs de rencontres avec les amis qui nous sont communs. A* voulait mon avis sur un livre qu'elle prépare dans un bel entrelacs de textes et d'images à partir d'une idée qu'elle a eue et qui m'enchante. Raison de plus de ne pas la divulguer maintenant. Pour l'éditeur que je reste, mystère et secret donnent une saveur particulière au plaisir.

Le 16 avril, dans ce carnet, après une série de critiques, j'avais fait grand cas du téléfilm d'Ilan Duran-Cohen, Les amants du Flore. Hier soir et ce soir, nous avons regardé les deux épisodes du téléfilm de Claude Goretta, Sartre, l'âge des passions. Ce que je veux d'abord retenir et souligner, c'est l'événement. Deux films importants ont été diffusés en début de soirée à huit mois de distance, par deux chaînes publiques, sur un écrivain contemporain dont on ne peut pas dire qu'il est des plus accessible au grand public. Que je sache, du jamais vu. Reconnaissance donnée à cette exception “culturelle”, c'est une congruence fondamentale qui me saute aux yeux. Si différents soient-ils, ces deux téléfilms sont illuminés par une vedette absente de la distribution, invisible à l'image mais obsessionnelle et toujours présente. L'écriture. Oui, bien sûr, Sartre et le Castor écrivent, on le voit, ils le disent et ceux qui les entourent, et qui souvent écrivent eux-mêmes, en parlent. Oui, c'est évident, il y a les mots de Sartre, ceux qu'on l'entend proférer et ceux qui ont donné son titre au plus mince et au meilleur de ses livres, Les mots. Mais l'écriture n'est pas réduite aux situations, lectures, citations, références qui abondent. Non, elle est aussi, elle est d'abord constitutive du personnage dont on ne saurait la séparer sans imaginer qu'il s'effondre, disparaît ou se dissout. Dans ces téléfilms, et surtout dans le second où Denys Podalydès arrive à nous le faire voir et sentir par sa manière même de se substituer à lui, Sartre se confond avec l'écriture, il paraît résoudre l'équation de l'être et du dire, il est ce qu'il dit, il dit ce qu'il est. Et même davantage, ce qui est le privilège de l'écriture.

13 décembre – Hier, à la nuit, pour estampiller la page que je venais d'écrire après avoir vu le téléfilm de Claude Goretta, Sartre, l'âge des passions, j'ai voulu retrouver une citation dans Les mots. Je m'en souvenais bien mais je suis de la vieille école, je ne voulais pas prendre le risque de l'écorcher. Or les livres ont rempli mon grenier au point que leur fleuve en crue a fini par se ruer dans le couloir vers d'autres pièces du mas. Sartre, lettre S, c'est presqu'au bout de l'alphabet, et c'est donc dans le couloir, à hauteur de la chambre de Christine. Je ne voulais pas la tirer du premier sommeil par des bruits de porte, il m'a donc fallu attendre ce matin pour aller prendre Les mots, un exemplaire de 1964 dans la “blanche” de Gallimard. Il porte une dédicace attestant que je fis cadeau de ce livre à Christine un hiver, au Tessin, l'année où nous nous sommes connus. Je crois qu'à l'époque j'ai voulu lui dire que si elle avait des rivales, elle les trouverait du côté de l'écriture. Bref, j'ai tout de suite mis le doigt sur la citation. C'est à douze lignes de distance l'un de l'autre, vers la fin, deux petits fragments où parle un vieil homme qui vient de parler de son enfance. “J'écris toujours, dit-il. Que faire d'autre ?” Et plus loin : “On se défait d'une névrose, on ne se guérit pas de soi.”

À l'heure du thé, passage de M*. Dernière visite avant la diaspora de fin d'année qui enchante les uns et irrite les autres. Fêtes, cadeaux, ski et le toutim. On se reverra quand les jours se seront mis à rallonger. M* est sans doute la personne la plus discrète que je connaisse. Elle me fait penser aux romans scandinaves de tradition où la description de la nature prend la place qu'occupe chez nous le psychologisme. Dans ces livres-là, c'est à la manière de regarder un arbre que l'on est amené à comprendre le comportement de celui qui le regarde.

14 décembre – C'est un coup à la Orson Welles qu'a fait hier soir la télévision francophone de Belgique en interrompant ses programmes, peu après vingt heures, pour annoncer, avec reportages à l'appui, que le petit royaume avait vécu, que la Flandre faisait sécession et que le roi était en fuite. Opération intéressante... On voit que la télévision peut faire avaler n'importe quoi. Même à des ambassadeurs qui ont tout de suite alerté leurs gouvernements. Car tout ce qui vient de la télévision, l'entoure et la définit se porte garant, en apparence, de l'authenticité de ce qui y est dit. En Italie, Berlusconi s'en est servi sans mesure. Et dès lors il faut se réjouir qu'une équipe de journalistes parvienne à faire comprendre aux gens, d'un côté, la réalité d'un péril, cette sécession, qui sans cesse est dénoncée mais en vain, et de l'autre, les risques de la crédulité. Reste la question de l'éthique. La chaîne qui est responsable de ce coup relève du service public. Et une opération trompe-couillon comme celle-là pourrait bien avoir pulvérisé la confiance immanente à ce service. Belle corrida en vue... Intéressant de noter qu'à la même heure, Nancy Huston était en Belgique pour parler de son dernier roman... Lignes de faille.

15 décembre – Hier soir nous avons voulu revoir Les amants du Nouveau-Monde de Roland Joffé. On dit que ce film n'eut pas de succès à sa sortie en 1995. Mais nous en avions conservé un bon souvenir et je me suis retrouvé comme au musée quand j'y vais pour ne revoir qu'un tableau. Eh bien, cette histoire qui fait réfléchir sur les origines des Etats-Unis et sur le rôle de la religion m'a paru fort belle, très juste et tout à fait inquiétante par sa modernité. De surcroît, Demi Moore a su, en même temps, faire passer et contenir la sensualité qu'on lui connaît. Son Hester Prynne, avec l'A rouge de l'adultère épinglé sur la poitrine, est si troublante de vérité qu'on oublie l'actrice en ses habits. Il serait bon, me suis-je dit, de relire un de ces jours La lettre écarlate de Nathaniel Hawthorne. Lire, oui, lire, mais personne ne me donnera des temps supplémentaires pour lire !

Hier la journée refusait de finir. Car, après le film de Joffé je m'étais mis à lire avec un impardonnable retard la vie de Dominique Larrey, chirurgien de la Garde impériale. Depuis longtemps Place à Monsieur Larrey, par Jean Marchioni, attendait sur ma table de nuit mon bon vouloir. Et maintenant que je m'y étais mis, il m'était impossible de m'y arracher. Du coup, ce matin, j'ai eu l'impression que la nuit venait à peine de commencer. Je suis entré dans ce vendredi de la Ste-Ninon en titubant et avec l'impression qu'hier c'était encore lundi. La durée des jours est de plus en plus relative et leur ordre de plus en plus aléatoire.

16 décembre – Comme nous revenions, cet après-midi, d'un petit tour dans la colline, nous avons été accueillis dans la cour du mas par le tintamarre assourdissant que faisaient des centaines d'étourneaux. Ils s'étaient regroupés dans le platane maintenant presque tout défeuillé et ils s'agitaient en menant leur stridulant tapage. Puis soudain le silence s'est fait et, d'un seul coup, toute la bande s'est envolée avec de multiples claquements d'ailes. Aussitôt après, un second parti succédait au premier et démarrait un nouveau charivari... Et tous avaient l'air de nous dire qu'un autre monde existe.

L'autre jour, long courriel de la jeune Miriem qui est à Paris professeur de lettres dans un lycée d'un quartier qui n'est pas des plus favorisés. “Une confusion désolante règne dans les esprits, m'écrivait-elle, et nous fait croire que tout se vaut. C'est contre cela qu'il faut toujours affirmer l'autorité de la littérature, de la langue, de la culture humanistes.” Et d'ajouter : “C'est donc à force de patience et de persévérance que nous lisons Balzac en Seconde, Choderlos de Laclos en Première.” Hier, la romancière Anne-Marie Garat m'envoyait un article sur “la littérature en danger dans l'enseignement”, un texte véhément qui devrait remonter quelques paires de bretelles. “Car la Littérature n'est pas une discipline parmi les autres, ai-je lu vers la fin. L'art littéraire est irréductible aux autres. Il est par essence l'espace critique où la langue travaille, en pensée et en imaginaire, où fermentent les réalités et les utopies, sans lesquelles aucune société n'est viable.” Et puis, ce soir, mon amie Silvie m'entretient d'une émission qu'elle a écoutée sur France Inter, pendant qu'elle était au volant, où il était question de lycéens de la banlieue parisienne qui avaient entamé un travail avec des professeurs du Collège de France. Et elle me dit la stupéfaction de ces élèves de terminale découvrant un monde, et que la culture est gratuite. Et Silvie de s'exclamer : “Bon sang, pourquoi n'existe-t-il pas plus d'initiatives semblables, qui enseignent que la vraie richesse est celle de la culture...” Tu es journaliste, Silvie, entre dans la danse, ai-je envie de lui répondre.
Je sais bien qu'une coïncidence à trois pattes ne fait pas une évidence, mais tout de même... si des voix de cette sorte se font entendre et si, en certains lieux, on commence à comprendre que pour être devenue une pensée unique, la globalisation n'en est pas moins une sinistre non-pensée, tout espoir n'est pas envolé.

A vrai dire, ai-je écrit à une fort aimable correspondante, les carnets qui sont en tête de mon site ne sont pas un “blog” au sens déjà traditionnel du mot. C’est un lieu où chaque jour je vais faire mes gammes d’écriture, pour garder la main, et aussi pour nommer les choses vues, entendues, reçues, imaginées, et m’assurer en les nommant d’en avoir saisi la quintessence. Et si je mets ces pages en ligne c’est parce qu’il n’est pas de plaisir d’écrire sans l’imprévisible plaisir d’être lu. Mais je réponds très rarement aux messages qui me sont envoyés car ils contiennent presque tous une invitation à la conversation ou à la controverse. Et à 80 ans passés, avec le roman que je suis en train d’écrire, la part que j’ai encore dans la maison d’édition que j’ai fondée et le commerce (au sens XVIIIème) de l’amitié et des tendresses, j’ai bien assez pour occuper le temps. Mais, vous voyez, il arrive qu’on me prenne en flagrant plaisir de répondre...

17 décembre – Interminable corps-à-corps avec un quatrième chapitre qui s'est révolté contre les étreintes que prétend lui imposer l'écriture et qu'il prend pour des contraintes.

18 décembre – Les mots, toujours les mots, il savait ce qu'il faisait, le père Sartre en donnant ce titre au meilleur de ses livres. Hier soir, dimanche, c'est revenu, une fois de plus, dans la conversation familiale. L'usage des mots, on sait cela, on en convenait tous, impose de réfléchir à leur sens, celui dont on les croit pourvus et celui qui leur sera donné. Et si nous n'initions pas nos enfants à cette nécessité, si nous pensons que leurs maîtres sont là pour ça, et si les maîtres, de leur côté, constatent que sans le concours des parents ils ne peuvent plus rien, il ne faut pas s'étonner de voir les gosses, à la suite de cette double démission, utiliser des formes d'expression plus proches de celles du chasseur d'auroch ou de l'Indien dans la danse du scalp que des nôtres. Et pendant qu'on ressassait inlassablement cette question, inlassablement je revenais à ce que disait si bien Duvignaud à propos de l'avenir des formes dans la création, à savoir que nous sommes entourés de signes révélateurs que nous ne savons pas lire ou négligeons de lire. Car il se passe indéniablement quelque chose, en ce moment, dans la tumultueuse rencontre entre une jeunesse qui a perdu nos repères et le tumulte technologique qui passe à leur portée. Certaines choses sont en train de naître qu'on aurait grand tort d'écraser du talon, de voiler par le silence ou de vouer au mépris. Et comme si la télépathie fonctionnait aussi dans l'électronique, Antoine, le plus rebelle de mes petits-fils, m'envoie ce matin à 6 heures un bref et clair message pour m'annoncer qu'il a désormais une boîte à courriels qu'il s'est fait ouvrir, marxisme pas mort, sous le pseudonyme de Groucho...

On le croyait aux sports d'hiver ou dans les îles. Mais non, il attendait paisiblement dans l'escalier et d'un coup il a fait retour cette nuit, le mistral. Et il est toujours dans la force de l'âge. Panica generale, à nos fenêtres, nos volets et nos couettes !

Ce soir, nous avons envoyé nos vœux de saison. Nous vous souhaitons, avons-nous écrit dans un petit courriel collectif et illustré, de connaître en 2007 une année qui vous permettra de dire plus tard : “je fis ce que je voulais faire, je fus ce que je voulais être.” La citation est de Rousseau.

19 décembre – Ce matin, chez Actes Sud, c'était mon tour de passer devant les représentants pour leur commenter les parutions de mars dont je m'occupe. Ces représentants, qui comptent une belle majorité de femmes, n'ont jamais été à mes yeux de ces colporteurs qui promettent le ciel et le salut pour vendre leurs bricoles. Ils sont passeurs de quelque chose qui dépasse de beaucoup le format des livres, le poids du papier et le prix de l'ouvrage. Les rencontres avec eux sont des moments que j'ai toujours aimés car ils me fournissent l'occasion de leur parler des livres avec le sérieux et l'humour dont j'ai appris la recette dans la fréquentation de philosophes qui traitent d'idées et de passions sans céder au confort de l'hermétisme ni à la complaisance de la vulgarisation. Ce matin j'avais une belle partie à jouer avec une armada dont le navire amiral est Napoléon le petit de Victor Hugo. Un livre qui, paraissant à la veille de l'élection présidentielle, poussera quelques-uns à se demander : mais à qui donc ce petit Napoléon me fait-il penser ?

20 décembre – En habit de fête, voici donc le dernier jour de l'automne. Thierry Fabre est venu de Marseille pour déjeuner au mas. Ce fut comme d'habitude, sans perdre de temps, un déferlement de réflexions autour de La pensée de midi. Et, au-delà, une impatiente confrontation de nos regards sur les événements du monde. Midi le juste y compose de feux / La mer, la mer, toujours recommencée. Oui, toujours recommencée, comme l'écrit Paul Valéry dans Le cimetière marin auquel je suis revenu ces jours derniers car il a une place dans la vie de l'un des personnages du roman que j'écris. Presque toujours, Thierry et moi, nous nous retrouvons en complices pour débattre de ce fascinant paradoxe : l'incessant renouvellement du charivari perpétuel. Nous avons fait quelques haltes, aujourd'hui, pour nous redire la sagesse avec laquelle Deleuze, s'interrogeant sur la philosophie, ne séparait pas la pensée des circonstances où elle se manifeste. Pour nous attarder sur le pouvoir émancipateur des questions dans le climat d'injonctions exclamatives où nous vivons. Pour nous indigner des salaires indécents, bonus et profits quand on dit l'argent introuvable pour la solidarité sociale, l'enseignement et la recherche. Et pour constater que le despotisme économique n'a plus de leçons à recevoir du despotisme politique. Il les a déjà dépassées.

21 décembre – Dans l'habit de fête qu'il a dérobé à l'automne, l'hiver s'installe aujourd'hui et les jours commenceront bientôt à rallonger. Mais Millena, la chatte, comme si elle avait été bernée parce qu'elle attendait le printemps, miaulait ce matin, avec désespoir, devant la fenêtre.

Ce midi, Régine Le Meur est venue déjeuner au mas. Elle est une amie avant d'être l'attachée de presse de ma collection “un endroit où aller”. Petit tour d'horizon de fin d'année, puis quelques perspectives sur la prochaine où il faudra tenir compte des turbulences électorales. Plus tard, à l'heure du thé, Olga et Arnaud de Turckheim sont venus à leur tour avec des spéculoos, biscuits bruns et savoureux, à base de sucre candi, qu'ils ont ramenés de Bruxelles où leur livre, Au pays des pierres qui parlent, a reçu le meilleur accueil. Ces rencontres ne bruissent pas seulement des réflexions que nous inspirent ce que nous avons lu, vu ou entendu, en cette fin d'année elles rameutent aussi des souvenirs qui, à leur tour, en réveillent d'autres. Un instant, j'ai même imaginé une collection d'ouvrages qui les rassembleraient. Ici à la manière de ces livres de voyage qui réveillent le goût de l'aventure, là dans le style de ceux qui accueillent les recettes gourmandes. Je pense à tous ceux qui défilent ici et je me dis que, dans ces rencontres, il y a aussi des choses qui se disent à demi-mots ou ne se disent pas. Ce ne sont pas les moins brûlantes. “Quand mes amis sont borgnes, disait Joubert, je les regarde de profil.”

22 décembre – Si une insomnie fait une déchirure dans ma nuit, au lieu de me lancer dans une inutile controverse avec le sommeil qui se refuse, j'ouvre la radio. Ainsi, la nuit dernière, ai-je pu entendre soudain une mère sénégalaise parler d'enfants privés d'éducation. “Ils ne connaissent que ce qu'ils voient”, disait-elle. Éblouissante ellipse.

Ce midi, c'est Catherine qui est venue déjeuner avec nous. Elle découvre Joyce, dont elle aime les étrangetés langagières. Avec Christine elle évoque le problème de la traduction de l'intraduisible, et je mets mon grain de sel avec quelques considérations sur le pouvoir génératif de la phrase qui n'est pas dans une langue le même que dans l'autre. Après le café, dans mon grenier, nous avons parlé du récit qu'elle écrit. J'en avais lu une première version. Catherine a une façon de suggérer les jeux de l'orgueil et l'humilité dans le désir qui n'est pas sans rappeler, de manière à la fois lointaine et très sensible, la sainte concupiscence et ses controverses chez saint Augustin, Malebranche, Fénelon et alii. Après son départ, j'ai pensé à Hugo disant, dans je ne sais lequel de ses carnets : “Je passe ma vie entre un point d'admiration et un point d'interrogation.”

Un lecteur m'écrivait récemment que ces passagers qui défilent jour après jour lui donnaient à penser que le mas où je vis est un moulin. On entre, on sort... L'image n'est pas pour me déplaire. Après tant de voyages pour aller voir le monde, le sédentaire que je suis devenu aime voir le monde venir à lui avec, en guise de paysages, des idées, des émotions et de l'imaginaire en partage...

23 décembre – La douce fraîcheur de l'air et la disparition du mistral qui a laissé derrière lui un ciel avec fort peu de nuages nous ont incités à refaire un petit tour dans la colline. À cet endroit d'où l'on embrasse un paysage qui est désormais pour moi le plus beau du monde, je pensais à L'exil d'Hélène dont Thierry Fabre ici même me parlait l'autre jour. “Nous avons préféré la puissance qui singe la grandeur, écrivait Camus. (...) Nous tournons le dos à la nature, nous avons honte de la beauté. Nos misérables tragédies traînent une odeur de bureau et le sang dont elles ruissellent a couleur d’encre grasse.” Par ricochet, je me suis souvenu de René Allio attirant mon attention sur la longue période pendant laquelle le cinéma français avait ignoré le paysage. Les extérieurs, dans la plupart des cas, se limitaient à deux sites, me disait-il, la Butte Montmartre et la Corniche de la Côte d'Azur. Pagnol le premier, ajoutait-il, avait du paysage fait un vrai personnage de ses films.

Comment ne pas se laisser gagner par une irrépressible colère quand on vous dit que les moyens font défaut pour venir à bout de la misère et de la pauvreté, que les fonds manquent pour recruter des maîtres et soutenir la recherche, et quand, simultanément, on vous révèle, avec des chiffres à vous faire perdre la raison, les salaires, bonus et commissions de certains entrepreneurs, intermédiaires et dirigeants ? On vous fait aussitôt observer que de tels revenus sont liés à l'efficacité des bénéficiaires. On vous révèle même que, parmi eux, sont des mathématiciens qui ont mis leur intelligence au service des spéculateurs. Eh bien, faudra-t-il un jour absoudre les délits pour l'intelligence et l'habileté avec lesquelles ils sont commis ?

24 décembre – Les cadeaux, j'aime les faire quand on ne les attend pas. Alors, cette année, pour n'être pas tout à fait absent de l'avalanche qui va s'abattre au pied du sapin, et après avoir observé que les retardataires et les distraits de plus en plus souvent s'en tirent avec des “bons pour” j'ai préparé un petit carnet de ces bons, bon pour un livre, bon pour un moment de silence, bon pour un haïkaï, bon pour une question, un autre pour une réponse, bon pour un presque-rien et aussi pour un je-ne-sais-quoi... J'avais envie d'en glisser de plus coquins, bon pour un baiser, bon pour deux, pour une caresse, voire pour une fessée, mais ne sachant pas dans quelles mains ces bons tomberaient, je les ai écartés.

Bien avant minuit, nous étions rentrés d'Arles où Françoise et Jean-Paul, avant de partir pour la montagne, nous avaient conviés à un petit souper familial d'une quinzaine de couverts bien plus calme que ceux des années précédentes. La surprise fut d'apprendre qu'une nouvelle petite-fille de la tribu, qui était ce soir ma voisine, une seconde Pauline, avait eu pour arrière-grand-père, Léon-Paul Fargue, l'inoubliable Piéton de Paris, auquel, avant le printemps, elle aura donné une arrière-arrière-petite fille. Il y avait une phrase, incipit d'un des premiers recueils de poèmes de Fargue, qui me trottait en tête mais que je n'ai pas osé lui dire, j'avais peur d'écorcher le texte... mais non, j'ai vérifié en rentrant, ça commence bien par : “Il était plusieurs fois un jeune homme si beau que les femmes voulaient expressément qu'il écrivît.”

25 décembre – Dans mon enfance, du côté de ma mère on était pour saint Nicolas ou le père Noël, pour la crèche et la messe de minuit. Mais du côté de mon père, où l'on bouffait volontiers du curé, c'était plutôt une occasion de s'interroger sur l'usage des religions à travers l'histoire et de se souvenir avec Alain que “toute guerre est de religion”. C'était aussi pour mon grand-père le moment de revenir sur l'idée que les religions, des plus primitives aux plus répandues, montraient que les hommes en appelaient à la fiction pour dissimuler leur ignorance sur leurs origines et leurs craintes sur leur devenir. Une réflexion que j'ai retrouvée bien des années après chez Albert Cohen qui tenait Dieu pour le meilleur des romanciers.

Profitons-en, le mistral fait une longue sieste ! Nous allons maintenant chaque jour, après le déjeuner, dans la colline. Au bord du sentier, il y a, depuis quelques mois, une ruche encore peuplée qu'un imbécile a déposée comme s'il l'avait mise à la décharge parce qu'elle était pestiférée ou orpheline. Le toit était posé tout de guingois et longtemps, pour sortir, les abeilles ont préféré l'échancrure ainsi créée au lieu d'utiliser les trous d'envol qui sont à la base de la ruche. Mais l'arrivée du froid m'y a décidé, les abeilles hibernent, voici quelques jours j'ai donc remis le toit en place. Et cet après-midi j'y suis retourné voir. Tout se passe bien. Par une très légère rumeur j'ai su que l'essaim était toujours là. Ça m'a fait tout un remue-ménage dans la mémoire, je me suis rappelé le temps où, avec mon père et un de ses amis, j'allais au rucher m'initier aux mœurs des abeilles et aux règles de leur élevage. Mœurs et régles qui m'ont bien servi quand j'ai écrit le roman qui s'est intitulé L'Italienne au rucher et qui a été réédité sous son vrai titre, La leçon d'apiculture.

L'autre jour m'est passé sous les yeux un document avec le célébrissime emblème du communisme, le marteau et la faucille. En russe, serp i molot. Voilà un joli mot à créer : le ou la “serpimolote”... Je n'ai jamais réussi à savoir qui était l'auteur de ce qui, d'un point de vue strictement graphique, est un petit chef-d'œuvre. Ce pictogramme, je le regardais donc dans sa forme épurée quand soudain ceci m'est apparu : que l'on pourrait voir un point d'interrogation dans la faucille et un point d'exclamation dans le marteau. Avec d'infimes retouches on aurait une représentation symbolique des éléments constitutifs de nos polémiques et controverses où s'affrontent interrogations et affirmations, envies de savoir et prétentions de savoir. À cet égard, on notera que le marteau peut causer beaucoup plus de dégâts à la faucille que celle-ci à celui-là. Questions ouvertes contre injonctions massues, c'est souvent pot de terre contre pot de fer.
Oui, mais “c'est aussi le marteau qui étire et répare le fil de la faucille, pour l'affûter”, me dit Anne du tac au tac.

26 décembre – Renaud Ego a fait halte au mas avant de repartir pour l'Afrique Australe afin de compléter son travail sur l'art rupestre, dont déjà faisait état San, son livre paru en 2000 chez Adam Biro. En voilà un qui déclenche, sitôt apparu, ces discussions discursives que j'aime comme d'autres les vins et leurs crus ou la musique baroque et ses variations. Car on aborde avec Renaud les idées par une espèce de valse inlassablement reprise jusqu'à parvenir à une coïncidence aussi parfaite que possible entre le regard, l'affect et le langage. Il fut aujourd'hui, bien sûr, question de la manière de voir et d'interpréter les gravures rupestres dont le sens souvent se dérobe si on ne le laisse pas s'exprimer hors du cadre de nos références et sans le barrage des idées reçues. C'est pourquoi la recherche de Renaud a plus à voir avec la poétique des formes et la philologie qu'avec l'anthropologie. Puis nous sommes venus à certaine littérature romanesque dont nous avons, ensemble, déploré qu'y soient trop absents goûts, saveurs, couleurs, odeurs, vents, tempêtes, lumières et tressaillements que l'on trouve dans nombre de romans américains et nordiques, chez Stegner et Tunström par exemple, alors qu'ils sont ici trop souvent bradés pour laisser place, au milieu de nulle part, à un brouet sentimental.

Ce soir, deuxième Noël pour l'autre partie de la famille, Marseillais et Montpelliérains. Quatorze dont sept enfants et une autre avalanche de cadeaux. On parle de tout, de rien, de la politique, des mathématiques et pour finir de l'intégrisme. Je n'ai pas été d'un très grand concours dans la conversation parce que je ne parvenais pas à me détacher de deux personnages de mon roman avec lesquels j'ai passé tout l'après-midi pour tenter de maîtriser, sans contrevenir à leurs natures respectives, l'assaut que leurs désirs livrent à leur mémoire. Et ils étaient dans notre réunion familiale comme deux émigrés qui viennent de débarquer sans connaître notre langue et nos usages.

27 décembre – À la radio, ce matin, un astrophysicien qui parlait d'exoplanètes répondait à une auditrice curieuse de savoir s'il n'était pas préoccupé par l'idée que l'on pourrait un jour y transporter nos virus et nos capacités destructives, et il lui conseilla de lire “Pourquoi j'ai tué mon père, le livre de Lewis Carroll”. Aïe, aïe, aïe... d'un livre constituant une inénarrable parabole du progrès et qu'il avait ensuite fort bien résumé, l'astrophysicien avait massacré le titre et dépossédé l'auteur. Il s'agissait évidemment de Pourquoi j'ai mangé mon père, de feu le merveilleux Roy Lewis.
Du coup, j'ai refait un petit voyage dans le passé, année 1988. Rue de Verneuil, j'avais croisé Vercors qui s'était jeté sur moi en me disant que j'étais sa... dernière chance. Il avait, me disait-il, sollicité sans succès toute l'édition parisienne avec un livre anglais, d'un certain Roy Lewis, déniché par Théodore Monod, et que Rita Barisse, sa compagne, avait traduit sans attendre qu'un contrat l'y commît. Et il ne voyait plus que moi, éditeur débutant, pour le publier. Le livre, en anglais, portait un titre qui, littéralement traduit, disait à peu près : ce qui est arrivé ou ce qui s'est passé avec mon père. Mais Vercors avait suggéré à Rita d'intituler sa traduction : Pourquoi j'ai mangé mon père.
Ce Roy Lewis, je n'en avais jamais entendu parler. La recommandation de Monod et de Vercors, ce n'était pas rien, évidemment. Et pourtant, à Paris, mes honorables confrères avaient tous refusé le livre. Curieux, je l'ai lu dans la nuit et ce fut sans doute la nuit blanche la plus festive de ma carrière. Le lendemain matin j'en parlais à la petite équipe qui m'entourait dans ces premières années d'Actes Sud, nous décidions de publier le livre dans une collection que nous avions appelée “Cactus”, et je téléphonais à Vercors. Jusqu'à sa mort, je n'allais plus cesser de le voir quand j'allais à Paris, où il avait avec Rita Barisse, un merveilleux appartement en sous-sol, installé dans l'un de ces anciens ateliers qui ont donné son nom au Quai des Orfèvres.
Pendant que nous en préparions l'édition, l'été 1988, l'idée me vint un soir de lire les premières pages de Pourquoi j'ai mangé mon père, après dîner, sous le platane, à quelques jeunes gens que nos enfants avaient invités. Leur plaisir fut tel qu'ils en redemandèrent chaque soir, jusqu'à la dernière page. Et je compris alors que nous avions fait le bon choix. Et, en effet, non seulement le succès fut au rendez-vous, mais les Anglais, qui n'en avaient eu aucun avec la première édition, tentèrent alors un second lancement en adoptant le titre imaginé par Vercors et ils trouvèrent eux aussi le succès. Ah, l'importance que peuvent avoir, parfois, des titres narratifs : Pourquoi j'ai mangé mon père (Roy Lewis), Notre besoin de consolation est impossible à rassasier (Stig Dagerman), C'est moi qui souligne (Nina Berberova), La petite dame en son jardin de Bruges (Charles Bertin)...
La dernière image que j'ai de Roy Lewis et qu'a ravivée ce matin l'erreur de l'astrophysicien, c'est son arrivée en Arles par un petit paquebot fluvial, peu de temps avant sa mort, en compagnie d'une passagère vêtue et fardée comme si elle venait de l'au-delà pour l'y emmener.

28 décembre – Par nécessité romanesque il me fallait installer hier l'un de mes personnages dans un lieu original ou singulier. J'ai choisi d'en squatter un que je connais. Squatter, soit dit en passant, est un vilain mot repris à l'anglais qui nous avait dérobé le bel “esquatir”, vieux de sept ou huit siècles. Bref, car écrire impose de s'initier à tous les métiers, j'ai abattu hier les cloisons qui séparaient les cinq chambres de bonne que je venais de squatter et j'en ai fait, pour mon personnage, un long studio d'où l'on a une vue imprenable sur la Seine et le Jardin des Plantes. Du coup, par le mécanisme qui, sur le métier à tisser que j'ai dans la tête, me fait sans cesse croiser les fils de la vie actuelle avec ceux qui forment la trame du passé, j'ai revécu une mémorable soirée de septembre 1973 qu'avait organisée chez lui le conseiller culturel de l'ambassade de Belgique à Paris pour marquer la sortie de presse de mon premier roman, Le nom de l'arbre. Il y avait là, au milieu d'un public très parisien, quelques écrivains que je fréquentais, et entre autres Max-Pol Fouchet, Pierre Gascar, Roger Caillois, trois dont j'aimais l'art très particulier de ne jamais détacher les mots des choses qui les leur avaient inspirés. Ceux-là n'étaient pas de ceux qui vous offrent des bouquets de fleurs coupées dont on sait qu'elles seront vite fanées. Le conseiller habitait un appartement sous les toits d'un haut immeuble du boulevard du Montparnasse. Quelques instants avant minuit il nous invita à nous rassembler devant ses fenêtres, il me mit un bras autour des épaules et de l'autre fit un geste de magicien. À l'instant la lumière enflamma au loin l'Arc de Triomphe, l'illumination courut le long de la Seine, révélant les édifices publics l'un après l'autre, jusqu'à Notre-Dame. “Longue vie au Nom de l'arbre !” lança le conseiller au milieu des applaudissements. Je me demandais comment il s'y était pris pour jouer la coïncidence mais une inconnue me glissa à l'oreille que ça se faisait, qu'on pouvait acheter aux services de la ville pareille illumination. Il n'en reste pas moins que jamais les quelques nominations et prix littéraires qui me vinrent par la suite n'eurent pour moi l'importance et l'éclat de cette féerie.

S'il est vrai que Noël au balcon promet Pâques aux tisons, il faut s'attendre au pire en avril. Car le temps est en ce moment si doux, si tendre, si lumineux que, je l'avais remarqué hier au cours de notre promenade, les abeilles de la ruche abandonnée dans la colline avaient rompu leur hibernation et voletaient à cœur joie. Or, en repassant par là, aujourd'hui, stupeur... La ruche avait disparu aussi mystérieusement qu'elle était apparue au milieu de l'automne. Ou bien, me disais-je, l'apiculteur est un lecteur de mes carnets et il n'a pas encaissé que je le traite ici d'imbécile et de désinvolte, il a repris la ruche abandonnée. Ou bien c'est moi l'imbécile qui ai oublié les petites transhumances auxquelles se livrent certains apiculteurs pour obtenir des récoltes tardives... Je ne connaîtrai sans doute jamais le fin mot.

29 décembre –Avec son 007 dans le millésime, l'année qui vient me fait penser à James Bond et à Bons baisers de Russie, le film où, pour la première fois, je le vis. C'était à Londres en 1963, avec mon ami Manguin, dans l'un de ces cinémas où, au balcon, on pouvait encore fumer et prendre une tasse de thé. Un art de vivre disparu. Mais James Bond, c'est aussi, c'est d'abord Sean Connery dont je n'eus pas imaginé à l'époque qu'il serait quarante ans plus tard le bouleversant écrivain dans À la rencontre de Forrester. Sans doute le moins connu de ses films mais un auquel je retourne souvent. Voilà peut-être l'un des avantages de l'âge que j'ai atteint : quand il est question du temps, on peut se tailler de grandes parts de souvenirs au lieu d'avoir à se contenter de miettes.

Difficile de se prétendre préoccupé par le réchauffement de la planète quand on peut, aux tout derniers jours de l'année, comme hier et encore aujourd'hui, matin et après-midi, écrire avec la fenêtre grande ouverte sur le platane qui, maintenant défeuillé, ressemble à une main cueillant le ciel et ce qui y passe...

Une étudiante de l'université de Bucarest est tombée sur une page de mes carnets où il est question d'Alexandre Paléologue qui fut brièvement ambassadeur de Roumanie à Paris et elle veut m'interroger sur ce beau personnage. Je l'ai malheureusement trop peu connu et je crains de décevoir ma correspondante. Je suis tout de même allé chercher dans le troisième volume de L'éditeur et son double (mes carnets d'avant) cette note du 10 mai 1990... “Alexandre Paléologue nous a reçus, Christine et moi, dans une ambassade immense et déserte où il n'y pas le moindre personnel. Sa femme, trotte-menu, paraît lui servir de secrétaire, de factotum, de cuisinière. (...) L'ambassadeur, indocile avec le régime provisoire qui l'a nommé, nous dit que leur maudit procès risque de faire plus tard, des Ceacescu, des héros de tragédie. Et il l'a dit, avec d'autres vérités, à Ion Iliescu qui l'avait rappelé à Bucarest pour le morigéner. Pour lui, la fin du tyran, mise en scène par Gelu Voïcan, fut cérémonie propitiatoire : la mort du dragon. Puis la révolte le reprend. Parce que le régime traite les étudiants et les protestataires de golani, un mot qui revenait souvent sur les lèvres de Ceacescu, il dit qu'il se fera faire des cartes de visite portant la mention : Golan extraordinaire et plénipotentiaire.”

30 décembre – Quand, hier, le nom de Ceacescu a refait ici surface je ne m'attendais pas que pour de comparables raisons il fût rejoint ce matin par celui de Saddam Hussein... L'épouvantable individu dont Vauzelle rappelait qu'il avait déposé une arme de gros calibre entre eux sur la table d'un déjeuner diplomatique, a été livré par les geôliers américains aux exécuteurs chiites, et il a été pendu à l'aube. Un vrai scénario de western. Ainsi se perpétue l'antique injonction du talion qui substitue la vengeance à la justice.
Tiens, c'est vrai, tout récemment Chirac, lui, a eu l'air de se souvenir qu'il serait peut-être temps d'inscrire l'abolition de la peine de mort dans notre constitution. Si Ségolène accédait à la présidence, elle serait sans doute avisée de rappeler un Robert Badinter place Vendôme.

Louise, Gilles et leurs trois petites-filles qui ont toutes trois déjà un rôle dans la tête que l'on retrouve dans leurs dessins, nous ont quittés pour passer à la neige la veillée de l'an neuf et quelques jours de vacances. Mais à Chamrousse la neige est rare, nous ont-ils annoncé en arrivant là-haut. Qu'en diront les dessins des filles ? Au moment de la vie où je suis arrivé, pour mesurer le temps il y a le calendrier, les visites des enfants et leurs dessins...

Avec un enregistrement, par Jean-Pierre Cassel, de contes libertins de La Fontaine et quelques chocolats hauts en parfum reçus lors d'une de ses visites trop rares et trop rapides, qu'a voulu, cet après-midi, me dire S* qui, pour sa part, fait de jolis pieds-de-nez au temps ? Et certaine promesse sera-t-elle un jour tenue ?

Brigitte est arrivée de Bruxelles avec sa souriante gravité. Et ce soir, en sa compagnie, nous avons regardé le premier des trois nouveaux DVD de la série consacrée à l'œuvre de Powell et Pressburger que Thierry Frémaux et Bertrand Tavernier ont édités dans leur somptueuse collection de l'Institut Lumière. C'était I Know Where I'm Going (Je sais où je vais), un film anglais de 1945, très peu connu en France, tourné avec des acteurs tout à leurs rôles sans la moindre starisation. Et, en suivant une belle aventure, nous avons fait en Ecosse, sur terre et en mer, par vents et tempêtes et sous de somptueuses éclaircies, un inoubliable voyage qui donne tout son sens à une phrase de Michael Powell se décrivant comme “un petit garçon combatif et rêveur bien décidé à imposer sa vision du monde à qui veut l'entendre.”

31 décembre – Ce soir, à minuit, on refermera l'herbier. Il y a un an, je comparais ici une année révolue au destin d'un livre : ce que l'auteur voulait qu'il fût, ce que la lecture a permis d'en comprendre et ce qu'il est devenu par l'accueil qui lui a été réservé. Et je terminais en écrivant que, vus sous cet angle, les vœux qu'on échange font sourire car ils ressemblent aux illusions que se font les auteurs. Mais en vérité, avec un an de plus, je vois que, désormais, je suis moins dans des projets et dans leurs illusions que dans le train tranquille des accomplissements. Allons donc pour une année à dos d'âne comme Stevenson dans les Cévennes. 

(À suivre)







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