contact
    

© Bruno Nuttens




Lundi, 1er décembre 2008 – Premier jour du dernier mois de l'année. Comme hier, beau temps, ciel bleu et mauvaises prévisions météo. Il est vrai que, dans les commentaires et dans  les prophéties, l'humeur, la tendance et la mode sont à l'apocalyptique.
Pour remercier Colette qui ce matin m'assouplissait la respiration et lui montrer le ressaut qui m'anime, je lui ai récité la première partie du Bateau ivre que j'ai commencé à re-graver dans ma mémoire.
Branle-bas dans mon grenier. On démonte la clim, on la remplace par une nouvelle. Foreuses, marteaux, vrombissements, essais… Le calme, quoi !
Écrit quelques lettres. Envoyé à Pierre Gautier un article sur la littérature pour son dico en ligne.
Et, ce soir, revu le somptueux mélo rétro de Robert Altman, Gosford Park. Pour le plaisir des belles images, des simagrées nobles, des vengeances incontournables et des accents contrastés.

Mardi, 2 décembre – On ne passe pas plus d'une génération à l'autre que l'on n'est passé un beau jour de l'Antiquité au Moyen-Âge. L'une s'anémie quand déjà l'autre s'infiltre et s'incruste. L'art de vivre serait, d'une certaine manière, l'art non pas de tourner les pages mais de suivre l'histoire par les questions qu'elle nous pose. Mais ça se paie au prix de quelques insomnies.

Par l'exercice que je me suis imposé – me taper les vingt-cinq strophes du Bateau ivre jusqu'à les dire sans une faute – je redécouvre qu'apprendre par cœur c'est (à mon âge en tout cas) incruster dans la mémoire un texte qui ressurgira d'un clic de souris sans qu'il faille faire appel à la logique de sa structure. Apprendre de manière telle que le premier vers déclenche par force le déroulement de tous les autres. Quand l'oubli menace, c'est bien souvent le souvenir de la situation géographique des mots qui me tire d'affaire. Des comédiens me l'ont dit, plus d'une fois ils avaient évité de tomber dans le trou de mémoire parce qu'il s'étaient souvenus à temps que le mot ou la phrase en péril se trouvait en un certain emplacement d'une certaine page dont l'image leur était revenue. Des musiciens aussi. Un inventeur s'avisera peut-être, un jour prochain, de proposer une sorte de GPS pour aider la mémoire…

On devrait instituer dès les petites classes un cours de géographie phonétique où l'on montrerait aux enfants que les mots ont un relief sans lequel ils sont défigurés. On inviterait ensuite les gens des deuxième et troisième âges à le fréquenter.

À plusieurs reprises, ce soir, quand nous regardions Darling de Christine Carrière, nous avons eu envie d'éteindre la télévision. Aucun de nous ne l'a pourtant proposé à l'autre malgré la pénible démonstration du sujet. Après, nous nous sommes dit que c'était l'étrange talent qu'on devine chez Marina Foïs qui nous en avait empêchés. Nous ne reverrons sans doute jamais ce film mais peut-être nous laisserons-nous tenter si dans un autre elle est en scène…

Mercredi, 3 décembre – Cette nuit, par la lucarne d'une brève insomnie, j'ai surpris à l'antenne de France Culture des conversations que des hommes et des femmes, souvent du troisième âge, et même quelques immigrés à en juger par leur accent, avaient en milieu hospitalier avec des médecins auxquels ils confiaient leurs échecs, déclins et embarras sexuels. Ce qu'ils ne disaient pas et qui m'eût intéressé plus que la description maladroite et bien émouvantes de leurs petites misères, c'était le motif pour lequel ils avaient accepté d'être enregistrés et… diffusés. Quel appel derrière l'appel ?

Visite hebdomadaire chez Actes Sud. Christine m'y a conduit par un temps associé à mes souvenirs belges : pluie fine, inamicale, et un froid plein de menaces. Mais là-haut, tout en regardant le Rhône qui avait les tristes couleurs du ciel, j'ai eu quelques conversations heureuses. Entre autres avec Eva qui est mon éditrice, à propos de L'Helpe Mineure dont je suis sur le point de déterrer le manuscrit comme j'en ai été averti par une illumination qui m'est apparue cette nuit.

Madeleine est venue cet après-midi. Nous avons toujours d'excellents sujets de conversation. Aujourd'hui par exemple l'usage de la littérature, le plaisir de l'archéologie, les énigmes de l'eschatologie. Mais toujours, malgré ces grands mots, dans les formes les plus simples. Nos propos roulent comme eau de rivière. Pourtant je ne suis pas certain que nous n'y cherchions pas d'abord le mystère de relations si singulières, trois jours de rencontre à Tunis en 1992, dix ans de silence, six ans de retrouvailles.

Revu Klute d'Alan Pakula, 1971. Je n'avais presque rien retenu de ce thriller assez snob et inutilement compliqué, rien sinon le plaisir des yeux avec trémoussement du regard à chaque apparition de la belle Jane Fonda. Même plaisir, ce soir encore, mélancolie en plus. Un de ces feux d'artifice que l'on contemple de loin, de si loin…

Jeudi, 4 décembre – Me suis couché hier soir avec un tortum colum, comme on disait en latin de cuisine du temps de Rabelais. Et me suis réveillé avec. J'ai annulé le rendez-vous que j'avais chez le dentiste. J'imaginais l'instant où il me ferait pivoter la tête quand il aurait encore dans ma bouche des doigts que, sous le coup de la douleur liée au torticolis, je risquais alors de lui sectionner.

Cette matinée serait plutôt de type anémique. Un peu de lumière dans les yeux mais des nuages pareils à de tristes joues grises. C'est le moment où mon ami Yves m'envoie de ses bords de Meuse une seconde volée d'admirables paysages sous la neige. Ils me le confirment, la neige est si belle... en photo !

Cette fois, après le déjeuner hebdomadaire avec Brigitte, la fouille dans les archives a fait sortir des cartons les documents relatifs aux émissions que j'avais faites en direct à l'antenne de France Musique en 97, une bonne quarantaine, et les textes que j'avais écrits pour la plupart d'entre elles. Certains de ces textes ont été publiés dans La pensée de midi en 2001. Sous réserve de quelques retouches la série complète pourrait être mise en ligne. Y réfléchir…

Juste avant le souper, le cher pédiatre a fait irruption car mon tortum colum ne lui plaisait pas. Ni d'ailleurs les gambades de ma tension. Il a tâté, mesuré, prescrit. Puis nous avons parlé de l'allongement de la vie qui, s'aboutant avec les crises en éruption à tous les coins du monde, va faire la vie dure à ceux qui viennent après nous.

Ce soir, merci les programmateurs, on pouvait revoir Le lauréat de Mike Nichols, et nous l'avons revu. J'en avais envie depuis longtemps car cette satire mélodramatique de la société américaine au milieu du siècle dernier, au demeurant admirablement interprétée et filmée, est dans la première partie dominée par l'éblouissante Anne Bancroft qu'à l'âge de Dustin Hoffman (dans le film) j'aurais immodérément aimé avoir pour initiatrice. J'en eus une, jadis, avec qui j'ai survolé le monde et traversé les miroirs. C'est à elle, sans doute disparue comme Anne Bancroft, que j'ai pensé ce soir avec une reconnaissante et heureuse mélancolie. 

Vendredi, 5 décembre – Par le double passage d'Anne Bancroft et du pédiatre, j'ai eu droit à une nuit de rêve sans cauchemar. Mais ce matin, entre réveil et lever, j'ai revu la sensuelle Anne Bancroft dans la scène où, avec la retenue imposée par la censure d'alors (mais quelle inoubliable manière d'enlever ou d'enfiler un bas), elle invite le jeune lauréat à découvrir le flamboyant usage du corps. J'hésite quant au sens… déviance de la mélancolie, diffraction des éclats de fêtes lointaines ou réflexion à la Montaigne sur le pouvoir qu'ont certains morts de célébrer la vie ?

À deux amis qui ne se connaissent pas et sont, l'un comme l'autre, hostiles au courrier électronique, j'avais envoyé le même jour des lettres manuscrites. L'un d'eux m'appelle ce matin pour s'étonner d'en avoir reçu une qui ne lui est pas destinée. Si je ne m'en empêche pas, je vais passer le reste de la matinée à imaginer des scénarios qui pourraient avoir cette interversion des enveloppes pour point de départ.

À ma surprise et pour mon grand plaisir, Claude Boissière vient de m'envoyer la traduction française du livre d'Eric Cross, Le tailleur et Anstie, publiée aux éditions Keltia Graphic. Et il me signale que, s'il me l'envoie, c'est pour avoir découvert que, dans Lira bien qui lira le dernier, j'avais raconté ma rencontre avec Eric Cross en juillet 1974, à Westport, Connemara. Ce que peut-être Claude Boissière ne sait pas, mais je vais le lui dire, c'est que, dix ans plus tard, avec les transformations romanesques d'usage, je m'étais inspiré de cette rencontre en écrivant un roman (celui que je préfère, je crois), Les rois borgnes, et que j'y avais fait passer Eric Cross dans une chapitre intitulé “une journée de réflexion”.

Ce soir, au Méjan, pour l'ouverture du “week-end piano”, Claire Désert et Emmanuel Strosser nous ont emballés par le plaisir de jouer qu'ils nous ont fait partager. Je leur dois deux découvertes. Un très spirituel concertino de Chostakovitch et trois pièces de Ligetti qui m'ont paru comparables à une installation que je n'imaginerais pas écouter sans en voir l'exécution. Pour le reste, des pièces du Mikrokosmos de Bartok, des danses de Dvorak, des variations de Schubert et d'autres de Lutoslawski qui ont tour à tour fait tressaillir et rêver une salle pleine et très présente par la qualité de son silence et l'exubérance de ses applaudissements.

Nous sommes rentrés au mas avec Maud Rayer et pendant un petit médianoche nous avons échangé nos impressions jusque tard dans la nuit.

Samedi, 6 décembre
– Dominique Sassoon est venu ce matin avec qui, sans autre préambule, nous avons parlé de l'anorexie qui, par son étymologie, désigne une absence de désir. Il n'en fallait pas plus pour ouvrir une discussion sur le poids des origines et les oscillations du sens. Quelles perspectives s'ouvrent, en effet, si l'absence d'appétit procède d'une défaite du désir… Maud Rayer s'est jointe à nous et elle a ainsi entendu quelques-unes des réflexions que Dominique développe dans Évariste et les chirurgiens.

Très longue conversation téléphonique avec J* qui fut au lendemain de la guerre la plus fascinante, la plus belle, la plus désirable et, par ma faute et mes embarras, la plus inaccessible femme que le hasard ait mis alors sur ma route. Il en est resté une affection telle que nous avons eu envie, cet après-midi, de nous en redire l'importance.

Avec Maud et Christine, vers cinq heures, nous fîmes un saut chez Actes Sud pour être pendant une heure présents dans la librairie où Olga et Arnaud de Turckheim signaient Un chemin à l'orée du ciel, leur dernier livre sur l'Inde. Pendant que nous étions là, il ne fut pas question de Bombay, personne n'en parlait mais je crois que tout le monde y pensait.

Et ce soir, avec Maud qui adore le cinéma de Woody Allen mais qui ne connaissait pas Melinda et Melinda, nous avons revu ce film que je pourrais revoir dix fois encore avec la certitude que dans les dialogues comme dans les mimiques il me reste à découvrir un bonheur d'écriture ou une jubilation par l'image.

Dimanche, 7 décembre – Par grand soleil et peu de mistral la journée a commencé avec le récital que Florence et Isabelle Lafitte donnaient ce matin au Méjan devant une salle pleine où, dans un programme Debussy, Ravel, Moszkowski, Rimski-Korsakov et… Isabelle Lafitte, elles ont montré par leur jeu leur belle  complicité de jumelles que nous avions découverte il y a quelque vingt ans. Mais c'est au cours du déjeuner qui a suivi, chez Françoise et Jean-Paul, que j'ai retrouvé, dans un long tête-à-tête avec Isabelle, le plein charme de la complicité.

Cet après-midi, Maud Rayer et moi nous avons longuement voyagé dans le Guide pratique des oiseaux de l'Ouest, une très longue nouvelle de Wallace Stegner dans la magnifique traduction d'Éric Chédaille. Ce sont à mon avis les plus belles pages de cet écrivain, si insolemment méconnu, que je voudrais faire découvrir aux auditeurs de nos lectures. La difficulté tient au découpage nécessaire mais je suis persuadé qu'on peut choisir les extraits de manière à ne pas détourner le sens, et à faire percevoir l'étoffe de l'écriture. Maud excelle en cet exercice.

Ce soir, souper familial que présidait Jeanne, notre première arrière-petite-fille. Et il y fut question des deux arrière-petits-enfants, Juliette et Balthazar, qui sont venus cette année grossir l'essaim.

Hier, nous avions hésité entre Melinda et Melinda et Scoop que Maud ne connaissait pas. Nous avions choisi l'un, après souper aujourd'hui ce fut donc l'autre et notre dernière soirée avec Maud a été baignée dans l'irrésistible ironie avec laquelle Woody Allen met en scène le destin.
 
Lundi, 8 décembre – Par un temps lumineux et froid auquel demain, nous promet-on,  la pluie succédera, Christine a conduit Maud en Avignon tandis que j'allais chez Colette aux mains de fée pour régler ma respiration. Revenu au mas, une longue coupure d'électricité m'a contraint à l'usage du stylo car sans jus l'ordinateur est muet, et il m'a fallu une lampe de secours car la lumière filtrée par la ramure du platane ne va pas jusqu'au fond du grenier où est ma table de travail.

Une de ces journées kaléidoscopiques dont l'inventaire est impossible car à l'intime spéléologie se mêlent les fureurs d'un monde violent, impulsif, compulsif… Mais la commande que j'avais passée d'une série de DVD a été livrée aujourd'hui, grâce à quoi ce soir nous avons revu The Mirror has Two Faces, un film dont Barbra Streisand est à la fois la productrice, la réalisatrice et la vedette. Une petite merveille que certains snobs ont commentée avec les pincettes du mépris alors que, dans cette délicieuse comédie, littérature et mathématiques, laideur et beauté, séduction et désir font très subtilement scintiller les confusions des sentiments.

Mardi, 9 décembre –  Sans doute est-ce pour avoir revu The Mirror has Two Faces que pendant une petite insomnie, cette nuit, je me suis pris à gamberger sur le sens et le rôle de certaines images. Ainsi me suis-je retrouvé qui, depuis le premier rang au Méjan, vendredi, dévorais du regard les quatre mains mêlées de Claire Désert et d'Emmanuel Strosser dansant et se croisant sur le clavier dans un ballet que le couvercle du piano reflétait, m'offrant ainsi la danse de huit mains à laquelle, elle-même doublée par son reflet, la main du tourneur de pages venait de temps à autre se mêler. L'image de cette dizaine de mains rassemblait en une scène éphémère l'harmonieuse “collision” de milliers d'affects. Image de haute voltige qui cette nuit m'est apparue comme une représentation métaphorique de la complexité sans laquelle la vie perdrait l'essentiel de ses saveurs et de sa succulence. Sans oublier la sensualité que me rappelait M* lorsque, dans un courriel, elle me murmurait le lendemain : “Ah, la cheville de Claire !” Eh oui, et le rohmérien genou…

Un temps triste et laid comme une serpillière. Trié les courriels laissés pour compte pendant ce week-end. Répondu à ceux qui me donnaient envie de le faire.

Ce soir nous avons regardé They Live by Night de Nicholas Ray avec l'idée que nous allions revoir l'un de ces inoubliables petits chefs-d'œuvre du cinéma américain de l'immédiat après-guerre. Ce n'est plus, hélas, qu'une sorte de chrysalide, le papillon noir a disparu…

Mercredi, 10 décembre – Avec leurs querelles, la pluie et le vent en ont fait du grabuge cette nuit ! Et ce matin, déguisé en balayeur, le mistral s'efforce en vain de nettoyer un ciel qui ressemble aux trottoirs d'Athènes après les nuits d'émeute.
Donc, fort peu et très mal dormi. À un moment de la nuit, je me suis surpris en train de chapitrer une assemblée de catéchumènes à qui je voulais montrer que l'existence n'est pas une histoire qui, du prologue à l'épilogue, court sur un fil narratif, mais une coulée de lave louvoyant sur les flancs du volcan jusqu'à devenir lave inerte, refroidie, infertile et d'un poids ridicule.

Renoncé à ma visite hebdomadaire chez Actes Sud. Christine y était passée hier et m'en avait rapporté courrier et documents. Bien m'en a pris car, non seulement je n'ai pas dû affronter ce misérable mistral, mais j'étais au mas, ce matin, quand Brigitte M* a téléphoné de Bruxelles pour avoir sur Wallace Stegner quelques renseignements que Christine lui a fournis. Après quoi j'ai pris l'appareil et j'ai pu m'engager avec cette Brigitte dans quelques sous-bois imaginaires qui fleuraient bon ceux, très réels, des années soixante.

Par un numéro récent du Nouvel Économiste qu'on a glissé dans mon courrier j'apprends la découverte de “l'intelligence émotionnelle” et le profit qu'on peut en tirer dans la conduite des affaires. “Émotion et management… Hegel plutôt que Descartes”. Mon sang s'est échauffé. Au terme d'un passage dans la publicité, je composai jadis un lexique du marketing qui parut chez Delpire en 1971 sous le titre : 454 expressions relevant du jargon de métier avec leurs définitions et leurs significations abusives. Il y était question, entre autres, de brainstorming, catharsis, doxométrie, message subliminal, motivation, persuasion clandestine, prospective, psychologie des profondeurs, sémantique générale appliquée, etc, mots et expressions qui me bourdonnaient aux oreilles et me faisaient rire quand ils ne m'agaçaient pas. Aujourd'hui on en appelle donc aux émotions fondamentales, colère, peur, tristesse et joie qui, “en amont de toute forme d'action” et bien manipulées feraient échec à “l'analphabétisation émotionnelle”.  Mazette ! Dans les Chants de la Balandrane René Char écrivait : “Les mots qui vont surgir savent de nous ce que nous ignorons d’eux.” Il vaudrait mieux pour certains qu'ils ne le révèlent pas.
 
Dieu, qu'elles étaient belles et compatibles, Jeanne Moreau et Brigitte Bardot dans Viva Maria ! Ce n'est pas le moindre charme du film de Louis Malle que nous avons revu ce soir et qui, quarante-trois ans après, autorise toujours, avec ses trouvailles réglées au millimètre, à rire des mêmes méfaits, désirs, fantasmes et utopies.
 
Jeudi, 11 décembre – Saloperie de mistral qui a déferlé toute la nuit et reprend de plus belle ce matin sous un ciel de plomb ! Pour aller chez Colette j'ai traversé un village où de rares passants tout emmitouflés rasaient les façades. Au marché, m'a dit Christine, les chalands se comptaient sur les doigts de la main.
À l'occasion d'un problème de traduction, elle venait de m'apprendre le sens second du mot offuscation, celui d'obscurcissement. “Offuscation du soleil par les nuages”, suggère le Robert. C'est d'actualité !

À quoi, vingt ans plus tard, le film d'Oliver Stone sur les requins de Wall Street pouvait-il bien ressembler ? Depuis un moment l'envie de le revoir et de savoir me démangeait… Nous l'avons revu, sacrée leçon ! Tout est déjà inscrit dans cette fable monstrueuse. À sa manière elle apporte au tribunal de l'opinion la preuve que la surprise feinte par les responsables est un mensonge. Et comme cette fable est fort bien menée, elle donne au film de Stone une résonance nouvelle. Au point qu'on en oublie la fin assez niaise.
Il a tout de même fallu interrompre la projection, le temps d'accrocher les vestiges d'un volet que le mistral allié à la tramontane venait de briser…

Vendredi, 12 décembre – Cette nuit j'eus plusieurs fois l'impression de n'être qu'un tumbleweed, l'une de ces boules de mauvaises herbes que le vent fait rouler sur les pistes du désert ou dans les rues des vieux westerns. Ce matin, ciel d'un bleu marial. Tramontane et mistral s'en réjouissent avec des rafales qu'ils ne nous feront pas prendre pour des farandoles.

L'autre jour je riais des petits malins qui prétendent réactiver l'efficacité marchande par la manipulation des émotions. Ils seraient plus avisés de voir à quelles extrémités peut nous conduire l'exaspération du désespoir quand s'agrègent les foyers où elle se manifeste…

L'anecdotier, pour reprendre le mot de Voltaire, a pris goût aux détails qui éclairent les choses mieux que leur inventaire. C'est une façon d'allumer des lampions dans la pénombre de la mémoire. L'anecdote bien tenue, moi je la vois comme une forme amoureuse dans l'art culinaire de conter. À vouloir le prouver j'ai passé avec Brigitte une partie de l'après-midi dans un grenier dont le mistral cherchait à retourner les tuiles.

C'est peut-être l'envie que j'avais de retrouver la chère figure de Charles Denner qui d'abord m'a incité à revoir Le voleur que Louis Malle a tiré en 1966 du roman de Darien. Et Denner, je l'ai revu comme les autres, comme Belmondo qui, dans cette comédie irrésistible, tient admirablement le rôle du voleur partagé entre désir de vengeance et envie de révolte sans jamais bien percevoir les raisons qui le guident. Tel le spectateur renvoyé à son propre jugement par un film qui s'arrête sans conclure.

Samedi, 13 décembre – Ce matin,  ouverte comme une main, la ramure du platane cherchait à saisir le grand drap bleu du ciel qui était sans la moindre ride car il n'y avait pas le moindre souffle de vent. J'ai enfilé deux pull-overs et ouvert la fenêtre. Il était pour l'instant plus urgent de respirer que d'écrire…
Hélas, vers midi, avant que Justine et Félix n'arrivent avec leur père, j'ai vu monter de l'horizon la déferlante de nuages et maintenant j'ai l'impression d'avoir un vieux et sale bonnet sur la tête.
 
Voilà quinze jours que je mène ma mémoire au manège pour lui apprendre les strophes du Bateau ivre. Je savais que la garce regimberait, chercherait à me désarçonner dans un passage où je me croirais sûr d'elle. Et que, parfois, elle caracolerait sans une faute à un moment où j'aurais autre chose en tête. C'est ça, exactement ça, et parfois c'est pire.
 
Il y a longtemps que nous avons de l'admiration pour Ethan et Joel Coen que nous avions découverts avec Fargo mais dont nous n'avions guère aimé No Country for Old Men. Ce soir nous avons vu l'un de leurs premiers films, The Hudsucker Proxy (Le grand saut). Plus et mieux qu'un conte cruel sur l'affairisme américain, c'est une farce carnassière et impitoyable, héritière de la tradition médiévale, où l'on prend plaisir à la drôlerie et à la méchanceté avec lesquelles sont ridiculisés les méchants. Un très brillant petit festin.

Dimanche, 14 décembre – Me suis couché hier et réveillé ce matin au son des mêmes grondements car les orages ont maraudé toute la nuit en agitant leurs flashes et en secouant leurs manteaux de pluie sur nos têtes. Tu veux que je te dise ? me suis-je dit en me levant. C'est de la roupie de sansonnet, du pipi de chat, du guignol de province. Tu n'as rien vu à Hiroshima.

Passé une partie de la matinée à disposer des boîtes et des baquets pour recueillir l'eau qui ne demande qu'à irriguer les livres. Une fois la situation maîtrisée, l'oreille reste aux aguets. Si je n'entends plus les gouttes rebondir au fond des récipients je me précipite… quel autre parcours l'eau a-t-elle trouvé pour se jouer de moi ?

Chloé Réjon est arrivée de Paris pour la lecture que, demain au Méjan, elle fera de textes choisis dans l'œuvre de Nina Berberova. Cet après-midi, nous avons donc fait ensemble un voyage dans le passé de cette femme dont la rencontre est l'un des grands événements de ma vie d'éditeur et coïncide avec la soudaine accélération de l'aventure d'Actes Sud, en 1985. Nous avons ajusté les fragments qui permettront aux auditeurs de comprendre comment cet écrivain, qui a traversé tous les événements du siècle dernier, a trouvé le vivier de ses principaux récits quand elle découvrit à Billancourt, autour des usines Renault, le petit peuple que formaient les Russes de la première émigration.

Au mas, ce soir, Françoise, ma nièce Isabelle, Chloé, Jean-Paul et sa maman soupaient avec nous d'un minestrone, de fromages et d'une tarte aux pommes. On y ajouta une grande salade de propos sur les livres, les films, les légumes, les médecines douces, le Japon, le Crépuscule des dieux et les idées dont on néglige le sens.

Comme il se porte bien et gaiement, ce film presque septuagénaire, The Shop Around the Corner, que nous avons regardé avec Chloé ! Tout au long de l'histoire, Lubitsch s'arrange pour que l'on devine, juste avant que cela n'arrive, le tour que va prendre la comédie, suscitant ainsi chez le spectateur le désir de vérifier au plus vite. Et il en vient une discrète mais joyeuse effervescence.

Lundi, 15 décembre – Il ne pleut plus mais la Provence d'ici montre ce matin une mine défaite. Du côté d'Arles on craint maintenant les débordements du Rhône. De bonne heure, je suis allé chez Colette qui a eu la surprise, l'autre nuit, d'entendre atterrir et se fracasser sur son toit une grande trampoline arrachée par le vent dans le jardin de son voisin. Rentré au mas, j'ai passé la matinée avec Chloé pour une dernière mise au point de sa lecture de Berberova. Comme nous finissions, le ciel s'est remis à pisser. Combien de personnes auront-elles, pour l'écouter ce soir, le courage de défier ce temps maudit et les tristesses de l'âme qui l'accompagnent ?

Elles furent une cinquantaine. Ce n'était pas rien ! En ce lundi soir de décembre, dans une petite ville inquiète de voir monter le niveau du Rhône, on avait le froid, le vent, la pluie, des grèves, les premiers coups de patte de la crise... et nous offrions crânement une heure de lecture littéraire !  Eh bien, ces personnes sont venues et elles ont montré leur intérêt par un silence attentif et leur satisfaction par des applaudissements. Il est vrai que Chloé, enceinte et souriante, tout de noir vêtue avec un châle à l'espagnole, faisait passer d'une voix claire et musicale quelques-unes des pages que Berberova a consacrées au petit peuple de Billancourt, ces émigrés de la première génération où elle avait trouvé en arrivant à Paris son vivier romanesque. Après, on fut au médianoche de tradition chez Françoise et Jean-Paul.

Mardi, 16 décembre – Très tôt ce matin Christine m'a ramené en Arles où je devais m'adresser, selon l'usage, aux représentants d'Actes Sud rassemblés pour leur réunion trimestrielle. Dans une improvisation, car il est hors de question de leur tenir un discours, je leur ai décrit la situation où s'était trouvée ma génération au lendemain de la guerre. Nous avions eu alors, leur ai-je dit, le sentiment indéfini qu'il nous fallait reconstruire le monde. Aujourd'hui, au moment où vous entrez, vous, dans la crise provoquée par les obsédés de l'avoir et les malfrats du profit, même si vous courez le risque de connaître des moments périlleux, vous avez à votre tour le privilège de participer à la nécessaire reconstruction d'une société plus juste. Une occasion qui ne se représentera pas de sitôt. Il faut d'autant moins la manquer que le livre dont vous avez fait votre métier est sans doute, dans le tohu-bohu où nous sommes plongés par d'interminables rodomontades, le plus précieux recours de la pensée et de la réflexion. J'aurais pu leur réciter quelques vers d'une lettre à une lectrice que j'écrivis dans Eros in trutina, je ne l'ai pas fait. J'ai préféré refaire avec eux quelques tours de manège.

Avais-je présumé de mes réserves ? Le pédiatre est arrivé dare-dare ce midi pour m'imposer un régime qui devrait empêcher le rythme cardiaque de s'emballer comme il l'a fait par deux fois  aujourd'hui. Au pas, je vous prie !
 
C'est avec une certaine déception que nous avons revu ce soir le Peter Ibbetson adapté par Henry Hathaway d'un roman de George Du Mourier. André Breton avait vu dans ce film “le triomphe de la pensée surréaliste”. Cette hyperbole fait sourire, le film n'a pas bien résisté à l'âge. Presque quatre-vingts ans lui ont infligé trop de rides…

Mercredi, 17 décembre – Il a fallu au ciel toute la matinée pour se débarbouiller. Le voilà enfin lumineux et calme. De temps à autre le mistral aboie pour rappeler qu'on lui doit ce bienfait.

L'affaire Madoff, dernier en date des mauvais coups de la flibusterie financière, révèle la tétanisation des victimes. Les plus futés, les plus roués s'y sont laissé prendre autant que les naïfs. Pour rappel, la tétanisation est la contraction provoquée par des excitations répétées… C'est bien à l'image de notre société.
Le hasard a voulu que je retombe à cet instant sur cette belle impertinence de Pierre Desproges… “Les riches, au fond, ne sont jamais qu’une minorité de pauvres qui ont réussi. Les riches forment une grande famille, un peu fermée certes, mais les pauvres, pour peu qu’on les y pousse, ne demanderaient pas mieux que d’en faire partie.”

Après un souper de crêpes comme je les aime, avec jambon, fromage et confitures, nous avons regardé un film que j'avais repéré dans les programmes de Cinécinéma où il n'était pas l'objet de recommandations particulières : Babel d'Alejandro Gonzalez Inarritu. La curiosité d'abord et les noms de Brad Pitt et de Cate Blanchet ensuite nous ont convaincus de nous y risquer. Nous en sommes revenus bouleversés par la construction chromatique de cette tragédie qui se déroule dans trois théâtres alternés, Mexique, Japon et Maroc, liés l'un à l'autre par une manière de filmer qui rappelle la tradition romanesque sud-américaine. Les destins s'entremêlent par les coïncidences qui les font rebondir et par l'impitoyable dévoilement des mentalités. On reste en apnée pendant près de deux heures trente… Il nous faudra voir les deux films qu'Inarritu fit avant celui-là et qui étaient ce soir diffusés à la suite.

Jeudi, 18 décembre – Mistral en rut toute la nuit. Puisque ses jeux obscènes m'empêchaient de dormir j'ai navigué sur les ondes. Et reviennent ainsi à la surface, ce matin, des propos peu rassurants sur les forêts d'éoliennes qui, pour l'essentiel profit de leurs promoteurs, sont en train de détruire nos paysages et d'y faire plus de vacarme que d'électricité. À un autre moment, je suis tombé au beau milieu d'une conversation où il était question d'un livre que j'ai beaucoup aimé jadis, Il est un pont sur la Drina, roman d'Ivo Andric qui de manière allégorique rendait si bien compte des désastres des guerres . À relire !

De bonne heure je fus chez Colette qui avait vu hier soir, elle aussi, Babel d'Alejandro Gonzalez Inarritu. Elle m'a prêté les DVD de deux autres films. Une fois encore je découvre ce que j'aurais dû connaître depuis longtemps. Oui, mais voilà… pendant tant d'années j'ai lu tant de livres, les uns par passion, les autres par devoir professionnel – et d'autres encore par curiosité – que je n'ai guère eu de temps à consacrer au cinéma. Je retarde ? Tant mieux… il me semble que je jouis d'autant plus de la découverte tardive.

Ce soir nous étions bien deux cents au Méjan où Françoise avait réuni toutes les équipes d'Actes Sud – d'Arles, Paris, Bruxelles et Genève – pour la clôture de l'année du trentième anniversaire. Elle a fait une simple et belle allocution. Mon plaisir était de voir toutes ces têtes que je connais à peine, mêlées à celles de la première aventure. Mais Christine et moi, nous nous sommes retirés sur la pointe des pieds après les hors-d'œuvre. Il y avait un orchestre façon andalouse auquel, à l'heure où j'écris ces lignes, un DJ a dû succéder pour les faire tous danser. C'est là que se marque la frontière, non pas entre les anciens et les nouveaux venus mais entre les générations. Je pensais aux temps lointains où j'avais organisé pareilles soirées, en prenant soin que, pour la danse,  il y eût des slows et pour les coquins des javas…
Le mistral aussi à l'air de vouloir faire la fête toute la nuit.

Vendredi, 19 décembre – Maintenant, à ceux qui ont l'air de penser que, par la force du déclin, je radote quand je me ramène avec mes coïncidences, je veux dire ceci… Hier soir, au banquet d'Actes Sud, Laure Adler vint un moment s'installer entre Christine et moi. J'en profitai pour lui dire que, presque tous les soirs, vers minuit, j'écoute dans l'obscurité l'émission “Du jour au lendemain” au cours de laquelle son compagnon, Alain Veinstein, converse avec un écrivain dont un livre vient de paraître. Hier soir, sitôt au lit, j'ai donc allumé la radio et c'était juste au moment où Alain accueillait son invité. Surprise, c'était mon vieil ami Paul Nizon dont Actes Sud vient de publier Le ramassement de soi, une suite de récits et réflexions dont la première phrase s'est accrochée dans ma mémoire comme une enseigne : “Je ne puis te dire, mais je peux te voyager.” Chaque fois qu'elle me repasse sous les yeux, cette phrase me saoule et fait tournoyer mes souvenirs. La nuit se déroule, martelée par le mistral. Après le petit-déjeuner, j'ouvre mon agenda pour m'assurer que je n'ai rien oublié de ce qu'il me faut faire aujourd'hui. Et la première note qui me tombe sus les yeux me rappelle que Paul Nizon a aujourd'hui 78 ans.

Là-dessus Pia Petersen m'appelle pour prendre de mes nouvelles et me dire qu'elle a signé hier, à Paris, le service de presse de Iouri, son nouveau roman. Elle rentre tout juste de deux voyages successifs. Où étais-tu ? À Los Angeles et à Shanghaï, dit-elle. Inutile de demander ce qu'elle allait y faire. Je le sais. Pia est un jour entrée en écriture comme elle serait entrée dans les ordres. Elle voyage pour rencontrer ses personnages et observer leurs habitudes.

Au risque de me contrarier, Brigitte m'a reproché de maintenir trop longtemps L'Helpe Mineure en quarantaine. Elle l'avait relu et m'a fait d'utiles réflexions. Après, on a viré de bord. L'histoire d'un manuscrit nous a fait passer par un autre, Au dessous du volcan.

Je sais qu'il fallait le prendre au second degré, mais Vivement dimanche, le dernier long métrage de Truffaut que nous avons vu ce soir, ne m'a touché ni par l'humour ni par la grâce qu'on lui attribue. Ce film a vingt-cinq ans et il paraît en avoir le double.

Samedi, 20 décembre – Encore une nuit de mistralien tambourinage. Et pendant ce temps, à la radio, discussion sur la culture française, en multiplex, entre de jeunes Suisses, Belges et Québécois qui paradaient pour dissimuler leur désarroi de francophones mal aimés. Ils la jugent ringarde, formaliste et prétentieuse, cette culture. Et puis, dit l'un d'eux avec l'assurance d'avoir ainsi le dernier mot, “on s'emmerde à la Comédie-Française”. Tiens, me suis-je dit car je me souvenais d'une présidentielle déclaration, en voilà un dont l'oreille traîne à l'Élysée.

Tous les motifs sont invoqués pour expliquer le malaise actuel. Mais on paraît oublier l'essentiel… l'indignation soulevée par l'arrogance et la colère attisée par le mépris. Envie récurrente de dire ici ce que je ne résiste pas à dire maintenant : Si vous m'avez compris, c'est que je me suis mal exprimé. Mais où ai-je glané cette pertinente formule ?

J'ai fait trois fois le tour de la mastaba dans laquelle, à la fin de l'été, j'ai enfermé le manuscrit de L'Helpe Mineure. Je ne me décide pas à l'en sortir. Chaque fois que je suis sur le point de m'y décider, je me détourne et vais apprendre quelques vers de plus dans ce Bateau ivre que j'ai décidé de me fourrer tout entier dans la mémoire pour montrer à celle-ci qui de nous deux gouverne l'autre. Et dès lors la mémoire de me rappeler avec ironie qu'en ce poème “fermentent les rousseurs amères de l'amour”.

Nous n'avons pas manqué de regarder à la télévision, avant sa sortie en salles, le film de Gillian Armstrong, Au-delà de l'illusion, qui raconte la carrière d'Houdini, ramassée de manière elliptique dans les dernières années de sa vie. Le film ne brise pas les vitres mais, capricieux et plein de fantaisie, il rend justice à la magie et à ce magicien. Et puis Catherine Zeta-Jones, en voyante, nappe toute l'histoire par son charme sensuel.

Demain, renforcement du mistral qui déjà, ce soir, a redoublé de fureur, entrée en scène de l'hiver, mais... arrêt de la décroissance des jours.

Dimanche, 21 décembre – Avec le bruit de moissonneuse-batteuse que le mistral a fait toute la nuit, je n'aurais pas été surpris, en écartant les rideaux ce matin, de trouver les oliviers en fagots.

Capricieuses divagations... Je me demandais hier si j'allais, comme chaque année, composer un message de vœux que j'enverrais à la ronde. L'obscure mutation dans laquelle les événements nous précipitent m'incite à être sérieux sinon grave. Dans une petite anthologie, signée Simon Leys, Les idées des autres, j'avais retrouvé une citation de Georges Dumézil : “Le désespoir est un manque d'imagination.” D'abord méfiant parce que, isolée, cette proposition fleure le réarmement moral de triste mémoire, je m'y suis ensuite attardé parce que le nom de Dumézil me renvoyait à celui de Georges Duby qui m'en avait entretenu à l'époque où il avait présidé mon jury de thèse. Reste que je ne prendrai pas la petite phrase à mon compte. Non, tout compte fait, je préfère encore céder à l'ironie et citer Balzac : “L’Éternel aurait dû faire les hommes d’or afin qu’ils puissent mieux s’acheter et se vendre les uns aux autres.”  Mais de là à en faire une carte de vœux !
 
Antoine qui revenait tout juste d'Amérique pour les vacances de Noël a soupé au mas avec ses parents. Il est maintenant arrivé à ce point de son apprentissage de l'anglais où il trébuche parfois sur les mots français.

Ce soir, j'ai voulu voir Le fanfaron de Dino Risi avec Gassman et Trintignant. J'ai eu tort. Ça ne passe plus.
 
Lundi, 22 décembre – En allant chez Colette, ce matin, j'apprenais que le mistral, qui avait encore fait du raffut toute la nuit, avait déraciné deux grands pins près de la poste. Il a dû se calmer dans la matinée mais je n'y ai pas pris garde car j'avais enfin brisé les scellés et, après trois mois de quarantaine, repris le manuscrit de L'Helpe Mineure.
Épreuve redoutable, mais elle était indispensable. J'ai retrouvé l'histoire au fur et à mesure que je la relisais, je ne pouvais l'avoir oubliée, mais j'ai découvert aussi comment, sur quel ton et avec quelles ruses je l'avais écrite. Et ce ne fut pas sans surprise. Les feuillets sont maintenant criblés de signes que j'ai portés en marge sans interrompre ma lecture. Après, je les ai passés en revue. Peut mieux faire, me suis-je dit.
Il est certain qu'il me faudra des semaines pour venir à bout du travail qui s'impose. Ce n'est pas pour me déplaire car j'aime récrire. Mais il y a tout de même nécessité de procéder dans la narration à des rectifications de perspective et à des réglages de tonalité qui ne se feront pas sans risques.
Laissons passer Noël, me suis-je dit, on s'y mettra ensuite… Mais soudain le palpitant a pris le mors aux dents et pour le ramener au pas il m'a fallu les bons conseils du pédiatre. Même si ce n'est pas certain, je n'y ai vu d'autre raison que cette relecture.

Revu China Town de Polanski. Célébration du film noir avec des couleurs somptueuses. Acteurs de première classe : Jack Nicholson, Faye Dunaway, John Huston. Et ce sont les salauds et les corrupteurs qui s'en tirent.

Mardi, 23 décembre – Ce matin, par comparaison avec ce qu'il était hier, le mistral a l'air de ronronner. Mais j'avais encore le souffle court et j'ai renoncé à courir en Arles. Christine y est donc allée seule. Quand elle rentrera, ce midi, elle sera consternée d'apprendre que notre Brigitte, celle qui vient du Nord, ne traversera pas la France pour passer au mas avec nous les derniers jours de cette année et les premiers de l'autre. Elle souffre du dos. J'ai ouvert la fenêtre, l'air est doux, les souvenirs se ramassent à la pelle.

L'autre Brigitte, celle du Sud, est venue déjeuner, elle avait apporté des calissons de sa façon et, de Grignan où elle avait présenté cette semaine son Sénomagus, une belle plaquette de terre cuite ornée de runes qu'on dirait faites avec le poinçon de Fontana. Ensuite, pendant que je rouvrais avec prudence le manuscrit de L'Helpe Mineure pour voir comment j'allais m'y prendre, elle a poursuivi la saisie d'un des romans trouvés dans mes archives, afin de le numériser.

Le bon pédiatre, lui, est venu en soirée pour une visite de contrôle. Comme il s'absentera quelques jours, il m'a dressé un programme aux allures de gare de triage. Après son départ, nous avons regardé un Fritz Lang de soixante ans et de bonne réputation, Le secret derrière la porte. Dans ce mélo gothique d'un style indéniable, Freud ne reconnaîtrait plus les chiots de son élevage. Étrange proximité avec Rebecca de Hitchcock tourné huit ans plus tôt…

Mercredi, 24 décembre – Le beau temps persistait. Qu'aille au diable, me suis-je dit, la météo qui nous annonce trois jours de pluie et de froid. Puis je me suis décidé, j'ai passé le plus clair de la journée à biffer, récrire, inverser, bref à me risquer aux premiers ajustements dans L'Helpe Mineure.

Ce soir, en Arles, grand repas de Noël, effervescent et familial, au cours duquel fut présenté Balthazar, le dernier-né de la tribu. Comment Françoise s'y prend-elle pour être partout présente, toujours à l'heure, souriante aux affaires comme avec ceux qu'elle aime, ceux qu'elle défend et ceux qu'elle protège ?
Puisque l'anglais par force a déjà largement pris cette place, ai-je dit à René Thomas quand nous étions à table, pourquoi dénier à cette langue son rôle espérantiste, pourvu qu'on la respecte et ne la réduise pas au globish ? Sinon quoi… chacun s'exprime dans la sienne, la simplifie pour être compris et se soumet aux pouvoirs inégaux des interprètes ? Avec Inga, son épouse qui fut jadis la mienne, j'ai ensuite échangé quelques réflexions sur la résistance aux effets de l'âge. Ces conversations furent interrompues par d'autres, puis par la cérémonie des cadeaux. Pas bu, peu mangé, rentré avant minuit. 

Jeudi, 25 décembre – Nuit détestable. J'eus un moment de panique, je crus que j'avais tout oublié du Bateau ivre. Je ne sais contre quels moulins je me battais et me bats encore. Dans le ciel comme dans ma cervelle le beau temps se querelle avec le mauvais.

Soudain, cet après-midi où le ciel a le pelage gris souris, j'ai pris la résolution de me débarrasser des mesures par lesquelles je me surveillais, et la décision de revenir à la sagesse qui est de vivre d'intuitions, de perceptions et d'instinct. Ai rallumé ma pipe et suis reparti dans l'écriture.

Les petites Montpelliéraines, Odile, Claudine et Irène (affligée d'un otite) sont arrivées des Pyrénées. Elles font escale au mas avant de repartir dans les Alpes. Il y eut donc ce soir un autre dîner de Noël et des cadeaux sous l'arbre. Parmi les DVD que nous avons reçus, un film  de Mike Nichols, La guerre selon Charlie Wilson que nous avons regardé sans attendre, impatients et curieux de revoir à l'écran Tom Hanks et Julia Roberts. Une histoire vraie, celle de l'intervention occulte des Etats-Unis dans la guerre d'Afghanistan au temps où l'Union Soviétique y était engagée. Mike Nichols y entremêle de manière sarcastique et parfois étourdissante, la guerre, la violence et le sexe. 

Vendredi, 26 décembre – J'aurais dit que j'avais bouffé de l'encre et noirci du papier. J'ai surtout broyé du temps. Et des mots. Parfois du noir. Le ciel, lui, a toujours grise mine.
Ce soir nous avons regardé l'autre DVD que Louise et Gilles nous ont offert, Arrête-moi si tu peux, un film de Steven Spielberg où, cette fois, c'est Leonardo Dicaprio, le faussaire, qui donne la réplique à Tom Hanks, agent du FBI. L'histoire est, paraît-il, vraie mais elle n'est pas vraisemblable. Bon divertissement pour une soirée de cette semaine où, avec les fêtes et les congés, on ne reconnaît pas les jours.
 
Samedi, 27 décembre – La gueule renfrognée du ciel se fendille, s'entr'ouvre et laisse entrevoir de minces traces de bleu. Les enfants ont pu courir dans le jardin. Et moi reprendre, raturer et ajuster quelques phrases.

Pour les vœux qu'il faudra bientôt envoyer, j’hésitais... Trois revenants ont voulu me venir en aide. Au matin, ce fut Eluard qui chantait sous la fenêtre : Je fortifierai mon délire. À midi, Dumézil dit en passant : Le désespoir est un manque d’imagination. Le soir je trouvai sur l’oreiller un mot de Montaigne : Il se faut réserver une arrière-boutique toute nôtre, toute franche, en laquelle nous établissons notre vraie liberté et principale retraite et solitude. Eh bien, oui, de là, de mon arrière-boutique, je la souhaiterai savoureuse et juste, cette année qu’on nous promet amère et retorse.

Pour Louise et Gilles qui ne le connaissaient pas, nous avons fait repasser à l'écran le film le plus délicieusement roboratif qui soit, The Mirror has Two Faces de, par et avec Barbra Streisand. Un petit chef-d'œuvre d'autoportrait, acidulé .

Dimanche, 28 décembre – Mon dieu, le vrai temps d'ici est de retour ! Sans fanfare ni mistral. Un ciel tout de bleu astiqué. Je pensais à cette année qui s'en va avec ses misères et ses émerveillements. Il est vrai que, répétant Le bateau ivre, j'en étais à l'inoubliable strophe…
Et dès lors, je me suis baigné dans le Poème
De la Mer, infusé d'astres, et lactescent,
Dévorant les azurs verts ; où, flottaison blême
Et ravie, un noyé pensif parfois descend...
Les enfants sont partis pour la montagne, j'ai mis au point trois pages de L'Helpe Mineure et, sitôt après le déjeuner, nous sommes partis, Christine et moi, dans la colline qui avait ses habits de fête, roux et verts tressaillant au soleil. Le sinueux canal des Alpilles avait été mis à sec pour l'hiver et “ils” vont hélas en cimenter le lit. Les modules préfabriqués ont déjà été déposés tout du long. Mais nous étions tout à la satisfaction de retrouver les paysages auxquels nous avions été si longtemps infidèles pour cause de toquante déréglée. J'avais décidé depuis quelques jours de n'y plus prêter attention. Je suis rentré avec l'impression d'avoir des poumons récurés par l'air vif. Le plaisir qu'en avait Christine était plus visible que ma fierté.
 
Puisque nous avons tant de prédilection pour Woody Allen et puisque la télévision nous proposait ce soir Radio Days, nous l'avons revu. Et en le revoyant, je me suis souvenu pourquoi nous ne l'avions pas dans notre petite cinémathèque. Cet hommage à l'enfance du réalisateur, à l'époque où la radio sans interruption mêlait de la musique parfois bonne à des inepties sans nom et à de la publicité érigée en morale sociale, fait remonter de trop sinistres souvenirs. 

Lundi, 29 décembre – Le ciel fait à nouveau grise mine, autant dire la gueule. Heureusement, la journée de cette dernière semaine qui enjambera les deux années, la vieille et la nouvelle, a commencé avec Colette qui me réapprend à respirer comme on réapprend à marcher. Et puis ont continué à se glisser à l'écran des messages qui sont, dans le vrai sens du terme, des mots de passe.

Après la description qu'elle et Gilles m'avaient faite hier de la condition dans laquelle un gouvernement d'illusionnistes et de marchandiseurs entretient la recherche universitaire, Louise m'envoie de la montagne deux articles récents du Monde qui font remonter l'amertume. Le silence des gouvernants et responsables qui, malgré les scandales récents, s'obstinent à ne juger de l'efficacité que par le profit, devrait faire un vacarme épouvantable à nos oreilles. On a parfois cependant l'impression d'entendre au loin une voix autorisée qui manifeste son exaspération… Cassez-vous, pauvres cons, on n'a que faire de vos recherches, nous ne voulons que des recettes ! 

Mardi, 30 décembre – Pluie au lever après une nuit d'insomnie. Restent deux jours, on ne va tout de même pas les gâcher. La météo à l'air de dire que si…

Cet après-midi, avec Brigitte à qui j'ai lu les premières pages de L'Helpe Mineure dans la version nouvelle à laquelle je travaillais quand elle est arrivée, il fut question des caprices et variations de sens qu'entraînent les transformations de la forme. Puis de l'imprécise frontière qui sépare le pessimisme de l'optimisme. L'occasion était belle de citer Cioran. “Un optimiste est un pessimiste qui n'a pas toutes les informations”.
Or sont arrivés deux courriels. L'un, accompagné de photos d'un soleil virevoltant dans la brume, venait de mon ami Yves qui m'assurait que l'année avait été pour lui aussi belle que les êtres, les livres, les oeuvres musicales et les paysages qu'il y avait admirés. L'autre était de Pascal qui me racontait un éveil amoureux. Mais le plus curieux est que ces optimistes-là, qui s'ignorent, habitent à portée de voix l'un de l'autre. À mille kilomètres d'ici. La question serait-elle barométrique ?
 
Ce soir, avec nos amis S* que nous n'avions plus vus depuis belle lurette et qui sont venus dîner au mas, nous sommes repartis sur le même thème. Avec d'autres exemples et d'autres saveurs.

Mercredi, 31 décembre – Après une nuit en trois actes, le dernier jour de l'année s'est présenté à l'aube en habit de pluie. Une fois debout et débarrassé des pelures de rêves, mon premier soin fut de relire la première phrase de L'Helpe Mineure, telle que je l'avais reprise et rajustée hier encore avant de me coucher, car je suis très superstitieux là-dessus. Essai à transformer sans droit à l'erreur. Il y a là une trentaine de mots dont pas un n'a été disposé par hasard. “Victor, lui, s’était mis au lit de bonne heure et, les oreillers sous la nuque, les lunettes sur le nez, il relisait Le désert des Tartares de Buzzati.” D'entrée de jeu je voulais une scène. Et je compte sur l'effet du lui qui de ses deux virgules a tout de suite harponné la phrase pour suggérer la présence de l'autre. C'est un privilège de l'écriture que je n'aurais pas au cinéma. 

(À suivre)






© 2004 Hubert Nyssen. Tous droits réservés. Conception et réalisation : Bruno Nuttens