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© Bruno Nuttens




Samedi 4 décembre 2010 – Le froid continue de mordre, le ciel d'étinceler. J'aimerais y trouver assez de vigueur pour me débarrasser des souvenirs de guerre qui, depuis un bon moment déjà, m'assaillent et parfois même m'étouffent. Revenus du passé, articles, livres et films paraisssent avoir fait alliance pour me convaincre que je n'ai pas encore épuisé tout le sens de cette époque maudite où j'ai brûlé le meilleur temps de ma jeunesse, pour me persuader d'en fouiller les décombres, d'en ratisser les cendres. Les spectacles qui me sont alors proposés sont abominables.

Lundi 6 décembre 2010 – Le temps a viré hier et le ciel est gris, maussade, renfrogné. Les enfants qui étaient en nombre ce week-end au mas sont repartis vers leurs foyers, leurs écoles. Ce matin Christine va, vient, sort, reparaît, d'autant plus active que Betty, malade, est absente. J'ai toujours eu de la méfiance pour le lundi, et parfois de la crainte. Par quoi l'enfance montre qu'elle refuse de disparaître pour de bon, même au déclin de l'âge.
   

  Cette nuit j'ai fait un rêve bouleversant que je me suis promis de coller dans mon herbier au réveil. Mais au réveil il avait disparu, ne laissant pour preuve de son passage qu'un parfum d'autant plus troublant que je le reconnaissais sans être capable de le nommer. Je me souviens cependant de silhouettes qui se moquaient de moi parce que j'avais oublié le mot de passe qui m'eût permis de me mêler à elles. Ces infortunes de la mémoire ne me surprennent plus.

Mercredi 8 décembre 2010 – Le ciel hésite, moi aussi, pauvre zombie. La nuit fut pleine de tourments car c'est maintenant le dos qui s'est mis de la partie. Au moindre mouvement il me faut réprimer les plaintes et me contenter de grimaces. Le pédiatre est passé ce matin qui, après m'avoir examiné, a confié à Christine une illisible ordonnance. L'hiver n'a pas encore commencé et déjà j'en suis là. Que n'ai-je le don d'hiberner, je rouvrirais les yeux au printemps.

   Hier me suis longuement attardé sur les terres de Virginia Woolf et j'ai terminé cette expédition en revoyant The Hours de Stephen Daldry où Nicole Kidman a trouvé un rôle à sa vraie mesure.

Jeudi 9 décembre 2010 – Cette nuit la douleur dorsale fut si vive que je finis par réveiller Christine. Je sentais que lui raconter cette douleur rendrait celle-ci un peu moins insupportable. Et je n'avais pas tort, mais bien des remords. Après un moment, je l'ai persuadée de regagner sa chambre. Incapable de m'endormir, je me suis mis à réfléchir… Si je pouvais, en les désignant par leur nom, donner réalité à certaines choses, et à tout le moins leur fixer un statut ou leur donner une identité, pourquoi ne trouverais-je pas d'autres mots pour les faire disparaître

Jeudi 23 décembre 2010 – Tumulte silencieux, silence tumultueux. On m'a expédié pour une semaine à l'hôpital où l'on m'a administré, en doses plus fortes, les analgésiques que je prenais déjà. Occasion, toutefois, de constater le déclin accéléré, par faute de moyens, de cette institution. On y travaille au seuil de la pauvreté, on n'y est plus très loin de la misère. Avaler pilules, gélules, poudres et comprimés, je pouvais le faire au mas, j'ai insisté, on m'y a ramené. Au moins ai-je ici le ciel, les platanes, les oliviers et les cyprès. J'ai commencé par prendre une longue douche cinématographique avec l'anthologie Kurosawa que Françoise m'avait offerte. Par moments, il m'a semblé que ce Kurosawa était au cinéma ce que Rembrandt est à la peinture. Et Dostoïevski au roman. Oui, terriblement russe, ce Japonais ! 

 







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