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hubert nyssen
© Gabrielle Crawford


LE MIROIR INVISIBLE (1994)

LA FORCE DU BLEU (1982)

NINE ELEVEN (2010)

textes

 

LE MIROIR INVISIBLE (1994)

 

La pièce de Serge Rondier, Le miroir invisible, était à l'affiche depuis près de trois mois et le moment approchait où l'on fêterait la centième. Chaque soir la cour qui est devant le petit théâtre de la rue Mouffetard bruissait comme l'entrée d'une ruche un jour d’orage. On jouait à bureau fermé, et la salle était pleine dix minutes avant le lever de rideau. Or il n’y avait pas de rideau. Sitôt installés, les gens pouvaient apercevoir sur la scène un corps de femme affalé dans l’obscurité. Ils en avaient eu vent et s’ils se pressaient ainsi c’était sans doute pour se donner le temps de scruter ce corps, juger de son immobilité comme si c’était une performance et surtout ne pas manquer son réveil quand, les lumières s’éteignant dans la salle, la rampe éclairerait lentement la scène.
Le succès du Miroir invisible, ni Serge Rondier, ni Georges Malassis, le directeur du théâtre qui était aussi le metteur en scène, ni Solange Vattier, l'unique interprète, ne s'y étaient attendus car la critique avait rendu compte de la pièce avec une certaine lâcheté. À voir, à la rigueur... Mais les spectateurs étaient venus, plus nombreux chaque soir. Sans doute une manifestation du phénomène le moins contrôlable dans l'ordinaire du spectacle, disait Malassis, la rumeur. Et que faisait-elle danser sur ses vagues, la rumeur ? Que s'il fallait voir Le miroir invisible et se laisser envahir par ce monologue tout d'un bloc, quatre-vingt-dix minutes de paroles, à peine aérées ici et là par de petits silences, c'était afin de jouer avec l'idée perfide qu’à la condition de renvoyer le passé dans l'avenir on peut reprendre à la fatalité ce qu’elle vous a dérobé. Une fantasmagorie d’une troublante vraisemblance, un beau travail d’illusionniste. Mais cela suffisait-il pour expliquer le succès ? Non, il ne fallait pas l’oublier, pensait Rondier, il y avait aussi le talent et la réputation de Solange Vattier. Elle avait une carrière au cinéma, elle avait tourné pour Truffaut et Rohmer, elle avait des admirateurs, et la subtile essence venue de sa voix avait pu exercer une sorte de fascination contagieuse...
Oui, certes, mais l'idée même de la pièce devait avoir sa part dans l'engouement. Cette idée, Serge Rondier l’avait eue un jour où il déjeunait seul dans une brasserie de la rue Racine. Il s'était pris à observer une inconnue dans un des miroirs de la salle, avec une insistance d'autant plus tranquille que, placée comme elle l'était, elle ne pouvait, pensait-il, surprendre son regard. C'était une femme de la quarantaine, d'une simple beauté, celle qui vient du fond de l'être et non de ses apprêts, visage magnifique en tout cas, mais le reste, d'où il était, Rondier ne le voyait pas. Cette femme était là, dans le miroir, plus inquiétante que désirable. L’imagination du dramaturge était partie à l'aventure avec la vieille idée que tout est dans tout car il avait repéré sur la joue de cette inconnue un grain de beauté d'une dimension inaccoutumée qui était pourtant posé là comme la chose la plus naturelle du monde, et il s'était dit que, disparue du miroir qui lui offrait son image, la femme resterait dans sa mémoire par cette apostille. Il n'en avait pas fallu davantage pour que son imagination vînt à lui suggérer que le grain de beauté contenait cette femme comme elle-même contenait le monde. Tout était bien dans tout... Et par une de ces petites illuminations que connaissent les créateurs, il avait eu l'idée puis le désir soudain d'écrire une pièce en forme de monologue où une telle femme, oui, celle-là précisément, serait aux prises avec un amant qui s'obstinerait à la convaincre qu’il voyait en elle la totalité du monde sensible. Une monade, quoi, une vraie monade ! Oui, mais cette femme ne comprendrait pas un amour qui la dépassait et dont les mots lui paraitraient destinés à une autre. Le malentendu engendrerait l'inquiétude puis la discorde et avec elle la désunion. Son amant parti, peut-être mort (mort ou parti, on verrait bien... mais c'était tout vu, et Rondier avait déjà décidé de flinguer le personnage), la femme aurait la révélation de la passion peu ordinaire dont elle avait été l'objet. Alors, Eurydice à contre rôle, elle repartirait à rebours dans sa vie pour tenter de dire à l’amant disparu ce qu'elle n'avait su lui dire quand, par ses illuminations, il l'effrayait.
Coudes sur la table, le visage enfoui dans sa serviette, Rondier s'était absorbé quelques instants pour mieux imaginer le scénario. Quand il avait relevé la tête pour voir si l'inconnue convenait toujours à l'intrigue qu’il avait improvisée, elle n'était plus dans le miroir. Elle était devant lui, cambrée dans un tailleur noir, la mouche sur la joue et l’œil accusateur. Je n'ai pas aimé l'indiscrétion de votre regard, lui avait-elle lancé d'une voix qu'il eût aimé entendre sur scène. Et elle lui avait tourné le dos sans lui laisser le temps de répondre. Serge Rondier s'était souvent demandé par la suite ce que son propre visage, pendant qu'il échafaudait sa lubie, avait bien pu révéler à cette inconnue. En vain. Il ne l’avait jamais revue. Mais le projet l'avait d'autant moins lâché. Et il avait écrit Le miroir invisible
La pièce à peine achevée, par chance ou hasard il avait rencontré Solange Vattier dans un dîner en ville. C'était l'une des premières sorties de l'actrice après une absence de quelques mois. On murmurait qu'elle avait essuyé un coup sentimental assez dur, abandon ou trahison, et qu’elle avait de la peine à s'en remettre. Et même, murmurait-on, ce n’était pas la première fois qu’elle désertait ainsi la scène ou l’écran. Tout de suite, il avait su que, même si elle ne ressemblait pas à l'inconnue du restaurant, Solange Vattier devait avoir le rôle. Le hasard fait parfois bien les choses, s’était-il dit, l'épreuve qu'elle venait de subir l'aiderait à s’identifier au personnage du Miroir invisible. Il l'avait jugée dès lors si bien désignée par le sort que, sur un coup de tête, il avait décidé en secret qu'elle aurait ce rôle, elle ou personne. Elle accepterait, ou Le miroir invisible ne serait pas monté. Solange accepta. Et aussitôt Georges Malassis proposa d’accueillir la pièce et d’en faire la mise en scène.
Ce soir, où il avait décidé d'assister à une représentation après s'en être abstenu pendant plus de deux mois, Serge Rondier, alors qu’il descendait la rue Mouffetard, sentait monter en lui culpabilité et remords. Il n'était pas retourné au théâtre parce que, se disait-il en manière d'excuse, on ne va pas voir cinquante ou soixante fois la même pièce, la sienne de surcroît. Oui, mais Solange Vattier ? Trouvait-il naturel que l’actrice eût chaque soir à se coller une mouche sur la joue, à répéter le même texte, à dire et ressasser les mêmes mots, et cela aussi longtemps que le public jugerait bon de venir la voir et de l’entendre ?
Comme il n'avait pas annoncé sa venue, l’arrivée tardive de Rondier provoqua de l'embarras. Toutes les places étaient occupées. Pas même un strapontin libre. Il rassura l’ouvreuse. Il préférait se tenir dans le fond de la salle et avoir ainsi la possibilité, si le désir l'en prenait, de se déplacer ou même de se retirer. Chut, fit-il, un doigt sur les lèvres, comme pour dire que le spectacle avait commencé avant les trois coups. Dans l’obscurité, en effet, Solange Vattier était déjà sur la scène, donnant sans doute à certains l’illusion et peut-être l’espoir qu’elle était presque nue. Le brigadier mit un terme aux rumeurs et aux bavardages. Rondier perçut un tressaillement dans le public, il en fut flatté. La scène sans rideau était éclairée en demi-ton et Solange Vattier, étendue sur ce qui ressemblait à une plage de sable fin, commençait à se redresser avec une extrême lenteur. Je l'ai plus sûrement tué que si je l'avais assassiné de mes mains, murmurait-elle. Et dans l’obscurité les spectateurs se prenaient peut-être à espérer un détournement de destin qui ferait à la fin reparaître un amant dont on savait pourtant que jamais il ne surgirait des coulisses. C’était une pièce à un personnage, l’affiche et le programme le disaient sans détour.
Solange Vattier jouait avec une émotion si contenue et par là si persuasive que Rondier avait l'impression d'entendre, non ce qu'il avait écrit après sa rencontre avec l’inconnue dans le restaurant de la rue Racine mais, sans doute par l’effet de cette lumière crépusculaire dont Georges Malassis avait eu l’idée, une confession de l'actrice elle-même. Aussi la crainte que, chemin faisant, Rondier avait eue à l’idée qu'elle se fût lassée d'entrer en agonie chaque soir, se transformait en une attente nouvelle. Il était suspendu aux lèvres de Solange pourtant invisibles de si loin, et chacun des mots qui surgissaient par cette mince béance trouvait un sens nouveau. En dramaturge averti, Rondier savait que les spectateurs parachèvent une pièce par leur manière de l’entendre. C’est la part de la pièce à faire par le spectateur, se disait-il, une façon de la récrire. Et ce soir, il participait à une métamorphose de sa propre création. Immobile, debout, le dos plaqué au mur, il se laissa étourdir.
Personnage sans nom, cette femme qui, sur scène, tentait de ressusciter par les mots de leur passé l'amant qui aurait illuminé sa vie si elle l'avait compris à temps, faisait monter dans le public la fièvre de l'intransmissible, la peur de l'inexprimable. Chacun imaginait l'absent à sa manière, chacun, du fond de sa propre incomplétude, tentait de rappeler l'homme qui, dans son incapacité à aimer un monde de turpitudes, avait résolu de voir ce monde rendu à son innocence première dans le personnage incarné par Solange, et de l'aimer avec une sorte de désespoir illuminé. Rondier ne pensait pas qu'il fût jamais allé si loin dans l'art de faire passer au théâtre des pensées qui exigeaient une telle contention. Qu'elles ne parussent ni extravagantes ni insupportables, cela tenait certes au talent de Solange, à sa capacité de donner à chacun des spectateurs l'impression d'être seul avec elle et d'entendre son repentir sans autre témoin. Demain il ferait envoyer des fleurs à Solange. Mais le texte lui-même, se disait-il, ah le texte, mon texte, il ne pouvait y être étranger...
Le premier accroc, Rondier faillit ne pas s'en apercevoir. Il fallut le deuxième pour que le premier lui revint à l'esprit. Au troisième, le doute n'était plus permis. Il avait assez travaillé ce passage pour n'avoir pas oublié ce qu'il faisait dire à son héroïne quand elle en appelait à l'ombre de l'amant disparu. Tu me répétais avec amour, avait-il écrit, que la véritable beauté est inséparable des défauts qui la constituent, que sans imperfection la perfection n'a point de style, et que tout est un jour bouleversant qu'on a cherché un autre jour à flétrir. Or, au lieu de dire : Tu me répétais avec amour..., Solange Vattier venait de dire : Ah, c'était facile de me répéter que... Et l'intention s'en trouvait retournée, le sentiment d'une perte irréparable se muait en grondement de rancune. Avec même une pointe de vulgarité. C’était facile de… Il y eut encore quelques entorses de ce genre, comme si l'actrice sortait par moments de la chrysalide du personnage pour crier des vérités qui ne leur étaient pas communes. Ce n'était pas acceptable. A la fin de la représentation, Rondier lui dirait deux mots, à la Vattier, et demain, pas de fleurs ! Il demanderait aussi des comptes à Georges Malassis. Il faillit sortir. Il resta et fit bien car une dizaine de fois encore Solange modifia de peu le texte. De peu, mais assez pour que, petit à petit, la charpente même de la pièce fût modifiée.
Depuis quand se livrait-elle à ces extravagances ? Et dans quelle mesure, se demandait-il soudain, les écarts de Solange participaient-ils au succès de la pièce ? Et puis  aussi… quelle était la complicité de Malassis ? Les rappels terminés, les applaudissements éteints avec les feux de la rampe, il attendit que le public eût quitté la salle. Il éprouvait de l'embarras à l’idée d'aborder Solange qu'il savait susceptible et capricieuse. Sur un coup de tête elle pouvait décider une fois de plus d'interrompre les représentations et de se porter malade. D’ailleurs, malade, elle l'était peut-être... Était-elle vraiment remise de la dépression qu'elle avait traversée ? Une actrice de son rang, si elle a toute sa tête, ne bousille pas une pièce où elle s'est à ce point investie ! Mais quand il arriva devant la loge, un machiniste lui dit avec un sourire presque narquois que Mlle Vattier avait filé. Là, tout de suite ? Ouais, sans se démaquiller, sans enlever sa mouche, et en robe de scène. C'est comme ça tous les soirs, monsieur. Son amant ne vient pas, ajouta le machiniste en rabattant son béret sur le front et en clignant de l’œil, alors elle part à sa recherche. Il se croyait drôle, mais Serge Rondier, lui, ne pensait qu'aux dégâts infligés à la pièce. Et Georges Malassis ? demanda-t-il. Il ne vient pas tous les soirs, monsieur.
Au cours de la représentation, le lendemain, Solange Vattier ne modifia pas un mot. Avait-elle appris par ce grossier machiniste que Rondier assistait à nouveau aux représentations ? Il préféra ne pas se montrer, il s'éclipsa pendant que les spectateurs par leurs applaudissements et leurs cris réclamaient une nouvelle apparition de l'actrice pourtant exténuée par sa performance – et cela se voyait à son regard perdu, à la sueur qui inondait son visage, à des gestes las, presque désespérés. Mais le soir d'après, ce fut un festival de la trahison. Partout où il était question d'un homme qui avait eu pour seul tort de n'être pas assez persuasif, Solange Vattier, par des inventions qui gardaient à la pièce sa cadence, retournait le sens des phrases. Ce soir-là, les gens applaudirent avec frénésie une femme qui s'efforçait de briser la captivité où la tenait son amant. Serge Rondier se précipita pendant que Solange répondait aux rappels et il se planta dans le couloir, à quelques pas de la sortie des artistes. Mais quand soudain elle sortit de sa loge et vint vers lui, il en resta muet. Sur le maquillage qui déjà la métamorphosait, la sueur et les larmes avaient dessiné des sillons qui faisaient d'elle une nouvelle Folle de Chaillot, une sorte d'égarée dans une robe si décolletée qu’elle donnait l’impression d’avoir été déchirée. Solange passa devant Rondier sans un regard. Il se retint de la saisir par le bras, murmura son nom, elle ne réagit pas plus que si ce nom-là n'était pas le sien. Tel un fantôme elle tourna le coin, prit la porte et disparut.
Quatre soirs il la suivit après le spectacle. Dans la nuit, il la vit marcher du même pas hésitant qu'elle avait sur scène pour marquer son désarroi. Chaque fois, au lieu de héler un taxi, de prendre le métro ou de tomber dans les bras d’un homme qui l’eût attendue, elle entrait seule dans le même café derrière Saint-Médard. Le troisième soir, il y alla sans attendre la fin du spectacle de manière à y être avant elle et il s’accouda au comptoir, tournant le dos à la salle pour que Solange ne le reconnût pas car il devinait qu’elle n'eût pas aimé qu'il la surprît dans cet état. Dans le miroir du bar, entre les bouteilles, il la vit entrer, tel un spectre ou une survivante, il la vit s’asseoir, commander une fine à l'eau puis il l’entendit qui, mezzo voce, se mettait à murmurer des fragments détournés du Miroir invisible qui faisaient ricaner les consommateurs.
Le quatrième soir il n'y tint plus. En embuscade à la sortie du théâtre, il aborda Solange au moment où elle traversait le square. L'actrice parut cette fois le reconnaître. Elle s’était immobilisée, ses yeux flambaient comme avaient flambé ceux de l'inconnue du restaurant de la rue Racine. Et là, en pleine rue, devant des passants qui l'avaient peut-être applaudie quelques minutes plus tôt, elle récita avec provocation un passage du Miroir invisible. J'ai longtemps cru que tu m'avais anéantie et je sais maintenant que je suis responsable de ta mort, avait-il écrit. Solange Vattier, d'une voix rauque, presque basse, l’index pointé vers Rondier, hurlait le contraire : J'ai longtemps cru que j'étais responsable de ta mort et je sais maintenant que tu m'as anéantie. Il voulut la ramener sur terre, il tendit les mains pour lui prendre les siennes. L'actrice s'en défendit d'un coup du parapluie qu'elle avait emporté. Et elle s'enfuit dans la nuit.
Le lundi était jour de relâche. Le mardi soir, Rondier s’étonna de trouver plus de monde que de coutume dans la cour du théâtre, des gens paraissaient décontenancés, d’autres irrités, on leur avait refusé l’entrée. Puis il vit le bandeau qu’on avait collé en travers de l’affiche. Représentations interrompues. Georges Malassis qu’on avait averti vint à sa rencontre. Avec l'œil du soupçon, comme s’il l’en tenait pour responsable, il apprit à Serge Rondier que Solange Vattier était partie se reposer en province. Rondier ne dit rien. Il tourna le dos et remonta la rue Mouffetard. Rentré chez lui, il s’installa devant sa table de travail et sortit d’un tiroir le manuscrit du Miroir invisible. Il allait y apporter, autant qu’il s’en souvînt, chacune des modifications qu’avait improvisées Solange Vattier.

 





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