Hubert Nyssen

Pour la Revue de l’Université de Bruxelles

août 2002

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Va savoir…

« Les malheurs ne suffisent pas pour faire d’un con une personne intelligente », note Pavese avec humeur dans son journal. Je ne me risquerai donc pas à tirer trop de mérite des infortunes que j’ai connues, voici quelque soixante années, dans cette université devant laquelle jamais je ne passe, quand je reviens à Bruxelles, sans la contempler avec les yeux de Chimène que j’avais pour elle quand, au temps de l’Occupation, j’allais rôder autour de cette cité interdite qu’avait fermée l’autorité allemande. Qu’elle se nommât université libre attisait alors le désir que j’avais d’y entrer sitôt la Libération venue. Je me promettais d’y faire des études littéraires qui me conduiraient à la maîtrise d’un art que j’enseignerais à mon tour. Je croyais alors à la nécessité des maîtres, à leur autorité. J’y crois toujours malgré les déconvenues que je vais rapporter.

La Libération tardait à venir. J’avais achevé la rhétorique dans un athénée de banlieue, et l’université, silencieuse, tous feux éteints, était toujours amarrée au quai de l’avenue des Nations, tel un grand navire placé sous séquestre. En attendant que son équipage revînt à bord et qu’on rallumât les chaudières, je glanai ici et là quelques cours – de chinois, d’architecture, d’archéologie, de maniement des armes –, et je pris part à des actions clandestines dont les conséquences m’obligèrent un beau jour à me cacher dans une mansarde amie. C’est là qu’un jeune surveillant de l’athénée dont je sortais, un homme qui serait plus tard un admirable professeur d’université – il s’appelait Victor Bol et il a eu la fâcheuse idée de s’en aller quand je commençais à écrire cet article – vint un matin me trouver avec un cabas plein de livres choisis dans la littérature médiévale. Il m’engagea à les lire, promit de m’en amener d’autres, et me persuada que jamais plus je n’aurais pareille opportunité, celle de profiter d’une oisiveté forcée pour lire la littérature française dans l’ordre chronologique. Avant de me quitter, il se retourna et me dit : « Quand tu seras à Proust la guerre sera finie. » (1) La guerre s’acheva quand je n’étais pas encore arrivé au Romantisme et je me précipitai vers l’université, fort des lectures intensives que je venais de faire. C’est là qu’a commencé le désastre de Pavie. (2)

Lors de cette mémorable rentrée, compte tenu de l’afflux de plusieurs promotions d’étudiants, les cours magistraux étaient administrés dans ce que l’on appelait « le grand auditoire », et je crois bien que nous étions là, immigrés de première candidature, plusieurs centaines, entassés sur des gradins de fortune dans un hall pareil à la salle des pas perdus d’une gare américaine. Ce fut la première déconvenue. Car pour les étudiants qui n’avaient pas réussi à s’installer aux premiers rangs, le professeur, dont la voix était malmenée par une méchante sonorisation, ressemblait à celle d’un harangueur de meeting syndical affligé d’une extinction de voix. J’avais rêvé de petites salles, de face-à-face, de conciliabules savants, d’un enseignement à l’anglaise, de concertations avec un maître. Eh bien, non, le nez dans ses papiers, le binocle de travers sur ce nez, Gustave Charlier, professeur principal, lisait un cours que de petits affairistes nous proposaient sous forme de polycopiés. C’était la première partie d’une histoire de la littérature française, elle portait sur le Moyen Age, mais Charlier nous avait avertis qu’à l’examen nous pourrions être interrogés sur le contenu des deux autres volumes – ils allaient jusqu’aux portes d’une archaïque modernité – qu’il n’aurait pas le temps de développer (i.e. de lire) devant nous.

J’eus pourtant des compensations. Elles vinrent de la création d’un « cercle littéraire » que nous avions fondé entre happy few pour manifester que la littérature avait aussi à voir avec la violence et l’intolérance que nous venions de traverser. Pour le proclamer, nous avions créé un journal (financé par l’un de nous qui avait fait un petit héritage) – Le Portulan – et nous avions l’ambition d’éditer des livres. Un seul vit le jour, une plaquette de nos vers – Trente-deux poèmes de guerre et d’amour – que Franz Hellens avait accepté de préfacer. Mais le Cercle littéraire fit davantage parler de lui par les invitations qu’il lança à des écrivains qui vinrent à la tribune de la Cité universitaire :  Georges Duhamel, Aragon, Armand Monjo, Madeleine Riffaud, Claude Morgan, j’en oublie.... Mais si Duhamel, dont je connaissais tous les Salavin et tous les Pasquier, tenta de nous persuader qu’il nous fallait déjà nous préoccuper de rendre supportables les vieillards que nous serions un jour plus proche que nous ne l’imaginions, les autres, en revanche, encore tout frémissants car à peine sortis de la Résistance ou de la captivité, exploitèrent l’inclination que nous avions pour une gauche assez radicale.

C’est alors que trois événements se télescopèrent qui devaient modifier mon existence comme un éboulement peut détourner le cours d’une rivière. D’abord, je refusai le traditionnel baptême infligé aux « bleus ». C’était l’époque où de fantômatiques rescapés revenaient des camps, se muraient dans le silence, et il me paraissait impensable de pratiquer humiliations et sévices pour « rigoler ». Par les meneurs, coiffés de ces casquettes à longue visière, ornées de médaillons, qu’on appelait « pennes », je fus alors considéré sinon comme un honteux pétochard, du moins comme un maverick.(3)

En deuxième lieu, ceci… J’avais commis pour Le Portulan un article fort admiratif et assez fiévreux sur Hemingway et m’étais attardé à Pour qui sonne le glas. Or les rhizomes de la Guerre froide commençaient alors de faire surgir leurs pousses et la plupart de mes amis du Cercle littéraire manifestaient un anti-américanisme si primaire que l’article fit de moi, à leurs yeux, un suspect. Ombrageux et rétif, je me conduisis de telle sorte qu’on m’éjecta du cercle.

Vint le temps des examens, et voici la troisième infortune qui me tomba dessus… Quand je me présentai à l’oral chez Gustave Charlier, et sitôt que je fus assis devant lui, il me toisa et laissa tomber sa question comme une obole de métal sur un comptoir de marbre. « Parlez-moi de Clément Marot. » Marot ? J’étais sauvé !  Grâce au bon Victor Bol, j’en avais lu, du Marot. Et pas un peu ! Son Adolescence clémentine, ses ballades, ses rondeaux , ses élégies… De ce Cahorsin, clerc de basoche, page, valet de chambre, accusé d’hérésie, exilé, réhabilité, mais finalement mort dans l’oubli à Turin, je fis valoir qu’il y avait dans son destin et dans son œuvre quelque chose qui en faisait une sorte de poète engagé. J’en avais trop dit. Le visage de Charlier était rentré dans l’ombre. Il se leva, me dit en peu de mots sa réprobation, m’assura que j’eusse été avisé de montrer mes connaissances plutôt que mes opinions, et il me prévint que pour empêcher les autres professeurs, ses collègues, de me sauver du mauvais pas où je m’étais mis, il m’infligerait un zéro pointé – note d’exclusion. Le fit-il ? Je ne sais et qu’importe.

Trois excommunications dans le même temps, c’était plus que je n’en pouvais supporter. Je pris la porte, je quittai le navire. Le lendemain j’entrais dans le monde du travail par un petit emploi de commis, avec l’idée que mon destin tenait à la fois du Plume de Michaux et de l’Axenty Ivanovitch de Gogol. Mes études, je les ai reprises plus tard (histoire de mettre un peu d’ordre dans mon tumultueux passé) à Aix-en Provence où, devant un jury présidé par Georges Duby, je soutins une thèse de doctorat sur la théâtralité du texte dans l’édition, avec quelques  variations sur le fameux paratexte de Gérard Genette.

Lors de mes retours à Bruxelles pour assister aux séances de l’Académie Royale dont je suis devenu membre « étranger », et en quelque sorte collègue post mortem de Gustave Charlier, je m’arrange souvent pour aller revoir le vieux vaisseau universitaire toujours à quai dans une avenue rebaptisée : Franklin Roosevelt. Le grand hall est maintenant sans gradins, il me paraît beaucoup plus petit qu’à l’époque, et j’ai du mal à me représenter le révérend père Charlier officiant devant une assemblée qui comportait plus d’infidèles que de fidèles… En effet, que je sache, si peu de ma promotion sont arrivés au bout. Mais quand je me retrouve seul dans le hall, troublé par les souvenirs, le moment me paraît venu de dire, avec cette familiarité que s’accordent entre eux les académiciens : « Merci, Gustave… Je m’apprêtais à suivre les grands routes de l’enseignement, tu m’as forcé à prendre des chemins de traverse, je te dois ainsi bien des découvertes. »

C’est pourquoi, pour répondre à la proposition dont le libellé m’a laissé longtemps rêveur (ce que j’ai fait – ou non – avec ce que j’ai appris – ou pas) le passager que je fus à l’Université Libre de Bruxelles s’est décidé à remercier Gustave Charlier qui l’en avait exclu.

J’aurais pu célébrer d’autres maîtres, et par exemple Mme Emilie Noulet qui m’apprit à déployer les fleurs mallarméennes et me fit connaître son fugueur et merveilleux compagnon, le poète Josep Carner. Ou encore évoquer l’ami Hubert Juin et le cercle de filles devant lesquelles, dans un café près du bois, où nous nous retrouvions chaque jour, nous récitions des poèmes qui les faisaient un peu rougir. Mais où cela m’aurait-il mené ? Va savoir…

HUBERT NYSSEN

(1) Cette phrase a donné son titre à l’un de mes romans (Actes Sud 2000).

(2) Que j’ai ainsi nommé, par bravade, quand je me suis aperçu que j’étais né, presque jour pour jour, quatre siècles après les événements dont Jean Giono a fait un si beau livre (Gallimard 1963).

(3) Ainsi m’appellerait plus tard Paul Auster, manière, cette fois, de me remercier de ne pas être au milieu du troupeau des éditeurs ordinaires.

 

 

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